vendredi 3 juillet 2026

Certains étudiants ont des résultats similaires aux enfants de dix ans

Au cours des dernières semaines, plus de 1 800 professeurs de mathématiques et de sciences de l’Université de Californie, l’un des plus grands et des meilleurs réseaux universitaires publics des États-Unis, ont signé une lettre ouverte exposant un problème épineux. Selon eux, les étudiants de première année arrivent de plus en plus souvent sans les compétences de base nécessaires pour réussir. Sur le campus de Berkeley, écrivent-ils, environ 20 à 30 % des étudiants qui suivent un cours d’initiation au calcul différentiel et intégral présentent de « graves lacunes de préparation ». Les difficultés sont devenues si importantes, ajoutent-ils, que les enseignants sont contraints de réenseigner les mathématiques du collège (France) ou début du secondaire (Québec).

Cette lettre est le dernier épisode en date d’un débat qui ne cesse de s’amplifier sur l’enseignement supérieur, les pratiques d’admission à l’université — et le niveau d’érudition des jeunes Américains. Elle fait suite à un rapport stupéfiant publié en novembre sur le campus de San Diego du système universitaire californien. Les universitaires de cet établissement ont constaté que le nombre d’étudiants de première année arrivant avec des compétences en mathématiques inférieures au niveau du lycée (fin secondaire) avait été multiplié par près de trente en cinq ans, pour atteindre près d’un sur huit. Selon eux, environ 70 % des étudiants en difficulté n’atteignaient pas le niveau attendu d’un élève de 14 ans.

Les inquiétudes concernant les compétences en mathématiques des étudiants de premier cycle s’ajoutent à une consternation de longue date face à la baisse des niveaux de maîtrise de la lecture et de l’écriture. Les enseignants mettent en garde contre des étudiants en lettres qui semblent incapables de lire un livre jusqu’au bout. Ces problèmes ne sont pas seulement signalés sur la côte ouest ou dans les universités publiques. À Harvard, certains professeurs de sciences humaines et de sciences sociales affirment se sentir contraints de raccourcir leurs textes, selon un rapport communiqué au corps enseignant en octobre. Les étudiants arrivent dans la plus célèbre université des États-Unis « avec moins d’expérience dans la lecture de textes complexes et une capacité réduite à se concentrer et à maintenir leur attention ».

Ils « ont du mal avec des lectures que les étudiants maîtrisaient sans peine il y a à peine dix ans ».

Les professeurs se plaignent des étudiants depuis que les universités existent. Il peut être difficile d’étayer des anecdotes par des données à grande échelle. Après le lycée, les élèves passent très rarement des examens standardisés au niveau national ou régional. Les chercheurs s’appuient donc largement sur des rapports ponctuels émanant du corps enseignant, comme ceux de Californie, qui se sentent obligés de tirer la sonnette d’alarme.

Mais les observateurs cherchant à se faire une idée des tendances mondiales — et de la place des États-Unis au sein de celles-ci — ne partent pas complètement à l’aveuglette. Ils peuvent au moins tirer quelques enseignements d’un test réalisé une fois par décennie par les analystes de l’OCDE, un organisme regroupant principalement des pays riches. Son « Enquête sur les compétences des adultes » vise à évaluer dans quelle mesure les citoyens de dizaines de pays possèdent les compétences en lecture, écriture et calcul nécessaires pour s’épanouir dans la vie quotidienne.

Dans leur version la plus simple, ces tests évaluent la capacité des participants à comprendre les instructions figurant sur un flacon de médicaments ou à calculer la quantité de papier peint nécessaire pour redécorer une pièce. À des niveaux plus avancés, ils évaluent la capacité des personnes à tirer des conclusions pertinentes à partir d’analyses et de graphiques complexes. Les participants sont classés en cinq niveaux de maîtrise, pour chaque discipline. Le niveau 1 devrait être accessible à un élève des pays riches à la fin de l’école primaire, explique Andreas Schleicher de l’OCDE.

Quelque 160 000 personnes de tous âges ont été testées lors de la dernière session (dont les résultats ont été publiés fin 2024). L'hebdomadaire britannique The Economist a demandé à l’OCDE de lui fournir les données concernant uniquement les moins de 35 ans qui étaient inscrits dans l’enseignement « supérieur » au moment où ils ont passé les tests. Ce groupe comprend les étudiants de toutes les universités ainsi que les élèves de la plupart des types d’établissements d’enseignement supérieur (mais uniquement ceux qui suivent des cours théoriquement plus avancés que ceux proposés au lycée/secondaire).

Beaucoup d’entre eux obtiennent d’excellents résultats, mais une part étonnante d’entre eux affiche des résultats catastrophiques (voir graphique 1). Dans l’ensemble des pays riches, environ 8 % des étudiants de l’enseignement supérieur obtiennent en lecture un score qui n’est pas supérieur à celui auquel on pourrait s’attendre de la part d’un enfant de dix ans. La proportion est à peu près la même en calcul. Pire encore, la proportion d’étudiants se situant à ce niveau ou en dessous a augmenté depuis la dernière série de tests, il y a un peu plus d’une décennie. La proportion d’étudiants très faibles en lecture a plus que doublé.

 

Les résultats au niveau de chaque pays varient considérablement. En Estonie, moins de 2 % des étudiants de l’enseignement supérieur obtiennent des résultats égaux ou inférieurs au seuil minimal. Ce chiffre s’élève à un cinquième en Pologne (en lecture) et à un quart au Chili (en mathématiques). Les Britanniques peuvent se montrer raisonnablement confiants, malgré le mépris croissant du public à l’égard du monde universitaire ; les résultats de leurs étudiants sont supérieurs à la moyenne et en progression. Les résultats des États-Unis, en revanche, comptent parmi les plus décevants. Un étudiant de l’enseignement supérieur sur sept a obtenu un score égal ou inférieur au niveau de l’école primaire aux tests de lecture, contre environ un sur vingt il y a une décennie. La proportion d’étudiants se situant au niveau le plus bas ou en dessous en calcul s’élevait quant à elle à près d’un sur cinq.

Que se passe-t-il ? En partie, les établissements d’enseignement supérieur héritent de problèmes qui trouvent leur origine dans les écoles du monde entier. On ne saurait surestimer l’impact de la pandémie. Les pays ont imposé des fermetures d’écoles à l’échelle nationale qui ont duré en moyenne 20 semaines. Les systèmes de rotation pour l’enseignement en présentiel et les quarantaines pour les « contacts étroits » ont ensuite perturbé davantage les cours. Dans les années qui ont immédiatement suivi cette catastrophe, c’était comme si certains élèves « n’étaient jamais allés au lycée », explique Jessica Hooten Wilson, professeure à l’université Pepperdine en Californie. « C’était en fait très effrayant à voir. »

Pourtant, dans de nombreux endroits, l’enseignement était déjà en recul lorsque la pandémie a frappé. Les résultats au NAEP, le test national de référence américain, ont atteint un pic au début des années 2010 et sont en légère baisse depuis. Les résultats du PISA, un examen international passé par des élèves de 15 ans, suivent la même tendance dans toute une série d’autres pays (voir graphique 2). Parmi les pays où le déclin est particulièrement marqué et durable, on trouve la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Nouvelle-Zélande.


Les causes de ces tendances font l’objet d’un débat animé. L’augmentation de l’immigration joue un rôle : les nouveaux arrivants ont tendance à être plus pauvres que les élèves nés dans le pays et sont plus susceptibles de parler une langue étrangère à la maison. Dans le même temps, les traditionalistes accusent les réformateurs scolaires d’édulcorer les systèmes d’évaluation et de responsabilisation. Et de remplacer des programmes scolaires éprouvés par des programmes à la mode qui minimisent l’apprentissage de faits concrets au profit de compétences « non techniques » qui sonnent bien mais sont vides de sens.

Les affirmations selon lesquelles les réseaux sociaux seraient en train de « remodeler » le cerveau des enfants font fortement écho à des vagues de panique passées, notamment celles liées à la télévision et aux jeux vidéo. Mais il ne fait guère de doute que les écrans de toutes sortes ont supplanté des loisirs plus enrichissants : la proportion d’enfants américains de neuf ans qui déclarent lire des livres pour le plaisir est passée de près de 60 % dans les années 1990 à 37 % aujourd’hui. En effet, ce ne sont pas seulement les élèves ou les étudiants qui voient leurs compétences en lecture et en écriture décliner : les tests de l’OCDE révèlent également cette tendance chez les populations plus âgées, note M. Schleicher, peut-être parce que les gens s’entraînent moins qu’auparavant à lire des textes longs et complexes.

Pourtant, les établissements d’enseignement supérieur qui prétendent n’être que des observateurs passifs de ce phénomène ne font que se donner bonne conscience. Dans de nombreux pays, ils jouissent d’une grande autonomie dans leurs politiques d’admission. Ils ont souvent manqué à leur devoir d’utiliser cette liberté pour maintenir des normes élevées.

Depuis des décennies, les détracteurs reprochent aux responsables des établissements d’enseignement supérieur d’avoir abaissé les critères d’admission afin de tirer profit d’une demande croissante. Aujourd’hui, la situation est quelque peu différente : dans certains pays riches, le nombre de jeunes de 18 ans approche son chiffre maximal, voire a commencé à décliner. Les responsables administratifs pourraient avoir encore plus de mal à résister à la tentation d’abaisser les normes d’admission alors qu'ils sont confrontés à une baisse du nombre d'étudiants. En effet, si l'on compare les données de l'OCDE sur les compétences des étudiants à l'évolution de leur nombre dans les systèmes d'enseignement supérieur, on constate une corrélation qui mérite d'être étudiée plus en détail : les réseaux en déclin sont particulièrement susceptibles d’avoir accueilli un grand nombre d’étudiants obtenant les résultats les plus faibles à ces tests.

La baisse des résultats scolaires est principalement due aux enfants qui se situaient déjà dans la moitié inférieure de leur classe, et non aux petits génies du haut du classement. L’afflux progressif d’étudiants mal préparés dans certaines des meilleures universités américaines nécessite donc des explications supplémentaires. Les universitaires indignés en Californie, ainsi que dans de nombreuses autres régions des États-Unis, attribuent cette situation à la suppression des examens d’entrée. Avant la pandémie, plus de la moitié des universités américaines délivrant des licences [baccaulréat au Québec] exigeaient des candidats qu’ils passent des tests de raisonnement numérique et verbal — généralement le SAT ou l’ACT (ces tests servent de substitut aux examens standardisés qui existent dans de nombreux autres pays). Aujourd’hui, ce chiffre n’atteint plus que 10 %.

Au plus fort de la pandémie de Covid, les universités américaines ont fait valoir qu’il serait impossible de faire passer ces tests en toute sécurité. Mais elles se sont également appuyées sur des affirmations selon lesquelles ces examens seraient discriminatoires à l’égard des étudiants noirs et latino-américains, qui ont tendance à y obtenir des résultats inférieurs à la moyenne. Les cyniques affirment que leur suppression a permis aux administrateurs de continuer plus facilement à modeler la composition ethnique de leurs campus comme bon leur semble — malgré un arrêt de la Cour suprême rendu en 2023 qui a interdit la discrimination fondée sur la race. Pour les établissements situés plus bas dans le palmarès des universités, l’abandon de ces tests a probablement rendu plus simple la tâche plus pressante qui consiste simplement à s’assurer qu’il y ait suffisamment d’étudiants pour remplir les places disponibles.

Tout cela a conduit les responsables des admissions aux États-Unis à s’appuyer davantage sur des indicateurs alternatifs qui ne font que perdre en fiabilité. Les lettres de motivation étaient déjà souvent rédigées par les parents et les enseignants du secondaire, mais elles ne valent désormais presque plus rien, étant donné la facilité avec laquelle elles peuvent être rédigées à la va-vite à l’aide de l’IA, explique Mina Aganagic, professeure de mathématiques à Berkeley et l’une des auteurs de la lettre ouverte. Quant aux notes du lycée [fin secondaire], elles ont rapidement grimpé en flèche. Ces dernières années, de nombreux États américains ont abaissé les seuils que les lycéens doivent franchir pour obtenir leur diplôme. Environ un quart de tous les élèves que les professeurs de San Diego ont orientés vers leur cours de rattrapage de mathématiques le plus bas niveau avaient obtenu des notes parfaites en mathématiques au cours de leurs dernières années d’études. Le processus d’admission est en train de devenir une « boîte noire », affirme le professeur Aganagic. « Je pense que la plupart des gens s’accorderont à dire que sélectionner des étudiants au hasard ne rend service à personne. »

Pour les établissements d’enseignement supérieur, la question principale n’est pas seulement de savoir comment ils vont réagir face à un nombre croissant de candidats insuffisamment préparés, mais aussi s’ils sont eux-mêmes prêts à continuer d’imposer des exigences élevées. La lettre ouverte publiée en Californie met en garde contre le fait que l’arrivée d’étudiants moins performants s’accompagne d’une « pression croissante pour assouplir la rigueur quantitative ». En Grande-Bretagne, les concours nationaux atténuent quelque peu l’inflation des notes dans l’enseignement secondaire, mais ce n’est pas le cas dans l’enseignement supérieur. Bien que les notes aient quelque peu baissé par rapport au pic atteint pendant la pandémie, en 2025, environ 30 % des étudiants en licence au Royaume-Uni ont obtenu un diplôme avec mention très bien, contre 7 % en 1995.

À Yale, 79 % des notes étaient des A ou des A- en 2022-2023, contre 67 % en 2010-2011. Ce taux était le plus bas dans les cours d’économie, avec environ 50 % ; il dépassait 80 % dans les sciences humaines, les études ethniques et les sciences de l’éducation, entre autres (voir le graphique 3 ci-dessous). En avril, des universitaires éminents de Yale ont déclaré, dans un article explorant les raisons du déclin de la confiance dans l’enseignement supérieur, que « des décennies d’inflation des notes et de compression ont rendu le système de notation universitaire pratiquement dénué de sens en tant qu’indicateur de niveau universitaire »


Un rapport publié l’année dernière par le doyen des études de premier cycle à Harvard contient un résumé admirablement honnête des pressions à l’origine de l’inflation des notes, tiré d’entretiens avec des enseignants. Les étudiants qui n’ont jamais reçu la moindre note médiocre au cours de leur scolarité ont pris davantage confiance en eux pour contester les notes qui ne sont pas parfaites à l’université. Les universitaires de Harvard craignent que les étudiants n’évitent les cours dispensés par des professeurs sévères, ce qui pourrait nuire à leur propre carrière. Ils constatent que les recruteurs [de professeurs d'universités] accordent davantage d’importance à ce que les étudiants écrivent dans les formulaires d’évaluation de fin de cours. Cela les incite d’autant plus à s’efforcer de satisfaire leurs étudiants.

Depuis une décennie, Harvard « exhorte le corps enseignant à garder à l’esprit que certains étudiants arrivent à l’université moins bien préparés que d’autres, que certains sont confrontés à des situations familiales difficiles ou à d’autres défis… et que presque tous souffrent de stress », selon le rapport. Les enseignants qui leur attribuent de mauvaises notes n’ont pas toujours été certains que l’université « les soutiendrait ». L’évolu­tion des pratiques pédagogiques joue également un rôle. Les projets de groupe sont plus difficiles à noter de manière objective que les examens. Certains enseignants évoquent même leur intérêt pour des concepts tels que la « suppression des notes » ou « l’apprentissage par contrat », dans lesquels les étudiants obtiennent la note A- s’ils effectuent tous les travaux demandés.

TricheGPT

À tout cela s’ajoute désormais l’IA, qui semble favoriser la tricherie à grande échelle. Environ 94 % des étudiants de premier cycle en Grande-Bretagne déclarent utiliser l’IA pour les aider dans leurs travaux notés, selon une enquête publiée en mars par HEPI, un groupe de réflexion. Environ 12 % ont admis avoir copié-collé du texte généré par l’IA directement dans leurs travaux, contre 3 % en 2024. Près de la moitié des étudiants en STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) — et un quart des étudiants en sciences humaines — ont estimé que du contenu généré par l’IA leur permettrait d’« obtenir une bonne note » dans leur matière.

Aux États-Unis, au cours de l’année universitaire 2023-2024, environ deux tiers des étudiants des universités publiques utilisaient l’IA, et on estime que 9 % d’entre eux s’en servaient pour tricher, selon une étude publiée en mai. Le taux de tricherie était le plus élevé — ce qui est exaspérant — chez les étudiants en économie (17 %) et en journalisme (16 %). Ces chiffres sont certainement bien plus élevés aujourd’hui, affirme Igor Chirikov, de Berkeley, l’un des auteurs de l’étude.

Pour l’instant, la tricherie est payante. Dans une deuxième étude publiée sous forme de document de travail le mois dernier, le Dr Chirikov a analysé 500 000 notes attribuées par une grande université (dont le nom n’est pas cité) du Texas entre 2018 et 2025. Il a constaté que le nombre de notes maximales attribuées dans les cours faisant appel à des compétences dans lesquelles l’IA excelle, telles que la rédaction et le codage, a grimpé en flèche depuis le lancement de ChatGPT fin 2022. La part des notes « A » dans ces matières a augmenté de 13 points de pourcentage, soit environ 30 % par rapport au niveau de référence. Il ne constate pas de hausse similaire dans les matières pour lesquelles les robot conversationnels ne sont probablement pas très utiles.

Les universitaires ont peu confiance dans les outils qui prétendent détecter les travaux rédigés par l’IA, et ont beaucoup à perdre en lançant des accusations de fraude. Le Dr Chirikov déclare : « On ne peut pas interdire un outil que l’on est également censé enseigner. » De nombreux enseignants réintroduisent des évaluations surveillées (durant la pandémie de Covid, les examens à livre ouvert que les étudiants pouvaient emporter chez eux et passer dans un délai de 24 heures étaient devenus courants). Mais cette mesure peut se heurter à la résistance des responsables administratifs, qui doivent trouver des locaux et des surveillants pour organiser des examens soumis à une vigilance appropriée.

Pour certains, l’IA a suscité un sentiment de résignation. Il est de plus en plus fréquent d’entendre des universitaires hausser les épaules en affirmant que les étudiants n’ont peut-être plus besoin de solides compétences de base, car une grande partie du travail qu’ils effectueront à l’avenir consistera à peaufiner ce qui a été créé par l’IA. Il ne s’agit pas là de pragmatisme, mais bien d’une capitulation. 

Source : The Economist

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