À l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, l’historienne néerlandaise Iris de Rode a découvert dans des archives privées la correspondance de l’un des personnages clefs de la guerre, le marquis de Chastellux. « Des aristocrates qui vont se battre pour défendre des principes de liberté ne rentrent pas dans les schémas historiques », estime Iris de Rode. Le Figaro l'a rencontrée.
LE FIGARO. — Comment êtes-vous devenue
historienne de la guerre d’indépendance américaine ?
IRIS DE RODE. — J’y ai été menée par un arbre. Je suis hollandaise,
mais j’ai passé une partie de mon enfance en France. Mes parents avaient acheté, pour la restaurer, une propriété du XVIIe siècle
dans le Morvan. Il y avait devant la maison un grand arbre appelé « l’arbre de La Fayette », la tradition locale voulant qu’il l’ait
planté à son retour d’Amérique. Quelques années plus tard, j’ai découvert en lisant une biographie de La Fayette qu’il n’était
jamais venu dans la région. J’ai décidé d’élucider l’histoire de cet arbre, et de savoir qui l’avait planté, si ce n’était pas La
Fayette. Mes recherches m’ont amenée aux archives locales à Avallon. J’ai retrouvé la correspondance de l’ancien propriétaire de
notre maison, qui évoquait un arbre d’Amérique dans des lettres à un certain Chastellux. Je me suis souvenue de l’existence d’un
château de ce nom dans la région. J’ai trouvé une adresse électronique, et écrit à tout hasard en expliquant mes recherches. Le
propriétaire actuel du château, Philippe de Chastellux, m’a répondu qu’il avait le même arbre chez lui, et qu’il savait qui l’avait
planté. Il m’a invitée à lui rendre visite.
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| Le château de Chastellux |
— Qu’y avez-vous découvert ?
— Que l’arbre de Chastellux était lui aussi un tulipier de Virginie, comme le nôtre. Mais surtout qu’il avait été selon la tradition familiale offert par George Washington à son ancêtre, François-Jean de Chastellux, qui avait participé à la guerre d’indépendance américaine et combattu à la bataille de Yorktown. Philippe de Chastellux m’a prêté le livre de ses souvenirs de campagne. C’est là où tout a commencé. J’ai découvert le personnage de Chastellux, mais aussi l’histoire de l’indépendance des États-unis et de la participation française à ce conflit. Ce livre m’a passionnée. J’ai repris mes recherches sur Chastellux à Paris pour mon mémoire de maîtrise, mais j’ai eu la surprise de ne trouver aucun document le concernant dans les Archives nationales. Je suis donc retournée voir Philippe de Chastellux, qui m’a montré en secret la tour de son château contenant les archives familiales.
— Qui est François-jean de Chastellux ?
— Le marquis de Chastellux est major général dans l’expédition particulière, le corps expéditionnaire français envoyé en 1780 par Louis XVI pour aider les insurgés américains. Il est le numéro trois dans l’état-major, sous le commandement du général de Rochambeau. C’est un soldat professionnel, spécialiste des questions militaires. Il a combattu très jeune en Allemagne pendant la guerre de Sept Ans. Il a aussi étudié la stratégie, et a été l’auteur d’un plan de réforme de l’armée française après ce conflit.
— Quel est son rôle dans la campagne ?
— Chastellux prend l’initiative d’un grand voyage de reconnaissance sur le terrain, que Rochambeau approuve. Ce déplacement marque un tournant dans la campagne, à un moment où la coopération entre les alliés est difficile et incertaine. Il traverse plusieurs États, visite les précédents champs de bataille. Il participe activement à la conférence où est décidée la stratégie : il contribue au choix de ne pas tenter de reprendre New York, pour se concentrer à la place sur la baie de la Chesapeake, décision qui aboutira à la victoire de Yorktown.
Mais son plus grand rôle est d’établir des relations de confiance entre les alliés français et américains. Les colons américains ne partageaient pas la même religion, ni la même langue. En outre, les officiers français étaient de grands aristocrates qui venaient de Versailles, et qui devaient se mêler pour la première fois à des fermiers. Rochambeau fait de Chastellux le seul général français parlant anglais, son officier de liaison auprès des Américains. Il organise des bals, des dîners, il voyage. Il rencontre Thomas Jefferson, James Madison, Thomas Paine, John Adams, tous les grands noms de la révolution américaine. Il se lie aussi d’amitié avec George Washington. Ils ont le même âge, les mêmes centres d’intérêt, la même curiosité : la guerre, l’agriculture, la chasse. C’est très simple, très humain, mais quand les chefs s’entendent bien, les choses vont tout de suite mieux.
Les Américains comprennent que les Français ne sont pas aussi arrogants qu’ils le croyaient. Les Français comprennent que les Américains ne sont pas aussi mal entraînés qu’ils le pensaient. Cette évolution est essentielle : elle permet une coopération qui semblait jusque-là presque impossible et aux alliés d’agir de concert, jusqu’à remporter ensemble la victoire contre les Britanniques.
— Pourquoi cette période est-elle si méconnue ? Comment peut-on faire encore de telles découvertes sur ce sujet ?
— Dans le cas de Chastellux, l’une des raisons est que les archives étaient privées, et n’avaient jusqu’à présent jamais été ouvertes aux historiens. Une autre raison pour laquelle cette guerre n’intéresse guère les historiens français est liée à l’influence dans l’université de l’historiographie marxiste. Des aristocrates qui vont se battre pour défendre des principes de liberté ne rentrent pas dans ces schémas historiques. De plus, on considère souvent en France la Révolution française comme l’événement central, comme l’an zéro de la modernité. Le fait qu’il y ait eu une révolution antérieure et à peu près identique va à l’encontre de cette vision. Dans les milieux aristocratiques, son personnage est aussi suspect politiquement, trop lié à des idées qui aboutiront à cette même Révolution française. Du côté américain, l’aide française a souvent été minimisée. Dans l’histoire populaire, les Américains estiment souvent avoir gagné leur indépendance tout seuls, que leur république s’est fondée elle-même, avec ses propres héros. Le fait d’avoir reçu l’aide de Louis XVI ne collait pas avec ce récit.— Vous avez consacré une biographie à Chastellux, qui a reçu le prix Guizot de l’Académie française. Quels sont vos projets à l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine ?
Je termine un livre consacré à l’alliance franco-américaine pendant la guerre d’indépendance, en suivant les carrières parallèles de Washington et de Chastellux, et celle des acteurs principaux du côté français : Chastellux, Rochambeau, Vioménil, le commandant en second, et La Luzerne, l’ambassadeur de France à Philadelphie auprès des insurgés. Ces quatre personnages jouent un rôle central dans le succès d’une campagne qui était au départ virtuellement impossible à remporter, et qui a permis de gagner la guerre. Installée aux États-unis depuis quatre ans, je souhaite aussi construire un pont entre les deux historiographies et rendre cette histoire accessible des deux côtés de l’atlantique. C’est une façon de raconter un extraordinaire moment d’échange entre la France et les nouveaux États-unis. Car la campagne militaire ne peut être comprise séparément de cette histoire intellectuelle. Le monde des aristocrates militaires et celui des aristocrates intellectuels sont à l’époque le même. Chastellux est le parfait représentant du soldat philosophe. Il s’intéresse à tous les sujets, scientifiques et intellectuels. Il correspond avec Jefferson et Washington sur l’invention du bateau à vapeur. Il s’intéresse à la botanique, à la zoologie, et envoie des spécimens d’animaux américains à Buffon, le grand naturaliste. C’est une expédition qui est bien plus qu’une simple opération militaire. Elle suscite des échanges intellectuels considérables, ce que l’on a parfois tendance à oublier. Parallèlement à ce travail d’écriture, je conseille également plusieurs expositions et projets commémoratifs, notamment pour le Museum of the American Revolution à Philadelphie, pour la société française Histovery, qui développe une exposition immersive sur la Révolution américaine, ainsi que pour plusieurs initiatives menées avec le National Park Service et l’ambassade de France aux États-unis afin de mettre en valeur le rôle français dans la guerre d’indépendance. En France, je collabore également avec America 2026, un groupe de chercheurs européens consacré à la révolution américaine, ainsi qu’avec la Fondation Chambrun, dont je suis membre du conseil d’administration, qui se consacre à la préservation du château et des archives de La Fayette.
— Comment la découverte de ce personnage méconnu de l’histoire américaine a-t-elle été accueillie aux États-unis ?
— Les Américains adorent apprendre sur leur histoire, et la découverte en France, dans un château appartenant depuis mille ans à la même famille, des archives avec des lettres de George Washington, est pour eux presque magique. Je vois des gens émus aux larmes quand je raconte cette histoire. Ma participation au documentaire de Ken Burns, diffusé en novembre et qui a déjà eu plusieurs dizaines de millions de spectateurs, a encore accru l’intérêt du public. Mon arbre m’aura finalement emmenée assez loin.
Effort militaire
- Forces terrestres : Louis XVI envoya en 1780 le corps expéditionnaire commandé par le comte de Rochambeau (avec Chastellux comme major général, numéro 3 dans l'état-major). Il comptait initialement environ 5 000 à 6 000 hommes (principalement des régiments comme Bourbonnais, Soissonnais, Saintonge, Royal-Deux-Ponts, plus artillerie de Gribeauval et génie). Ces troupes rejoignirent l'armée de Washington et jouèrent un rôle clé à Yorktown (1781), où environ 8 000 Français participèrent au siège aux côtés des Américains.
- Forces navales : La marine royale fournit des escadres importantes, notamment celle de l'amiral de Grasse (bataille de la Chesapeake, 1781), qui bloqua les renforts britanniques et permit la victoire décisive. Des milliers de marins et plusieurs vaisseaux furent engagés.
- Volontaires : Des officiers comme La Fayette, mais aussi des milliers d'autres (souvent aristocrates) s'engagèrent individuellement dès avant 1778.
- En résumé : environ 12 000 à 15 000 soldats et marins français directement impliqués au pic, sans compter les pertes (maladies, combats) et les renforts navals.
Effort financier
Les estimations varient selon les sources (coûts directs p/r indirects, prêts p/r dons, dépenses totales de guerre), mais le consensus historique pointe vers :
- Montant total dépensé par la France : environ 1,3 milliard de livres tournois (livres anciennes), avec des fourchettes allant jusqu'à 1,6 milliard selon certaines études (incluant prêts directs aux Américains, subsides, armement, expédition Rochambeau, flotte, etc.).
- Dont une partie en prêts aux États-Unis (environ 2 millions de dollars de l'époque, soit une fraction mineure).
- Le reste : dépenses militaires françaises
(navale + terrestre) pour combattre la Grande-Bretagne
globalement.
- Équivalent en monnaies actuelles : Très variable selon la méthode d'ajustement (inflation simple, pouvoir d'achat, comparaison PIB).
- Les estimations courantes :Environ 18 milliards d'euros (ou ~20 milliards USD) pour 1,6 milliard de livres (via convertisseurs historiques comme celui de l'Ancien Régime).
- D'autres sources parlent de 90 milliards USD ajustés pour l'inflation ou le pouvoir d'achat.
- Une fourchette réaliste souvent citée :
entre 10 et 100 milliards d'euros/dollars actuels, selon le critère (plus bas pour inflation brute, plus haut
pour impact économique relatif).
- En % du budget de l'État français de l'époque :
- Le budget annuel ordinaire de la France sous Louis XVI tournait autour de 500-600 millions de livres (recettes fiscales ~585 millions en 1780).
- Les dépenses liées à cette guerre (1777-1783) ajoutèrent un surcoût massif : environ 900 millions à 1,3 milliard au total, soit une augmentation significative des dépenses militaires.
- La dette publique explosa : de ~2-3 milliards avant 1778 à plus de 4 milliards après (dont service de la dette absorbant ~40-50 % du budget en 1780-1788).
- La guerre américaine représenta un ajout
de ~20-30 % des dépenses totales sur plusieurs années, mais surtout elle alourdit la dette de ~1 milliard net,
aggravant le déficit chronique (déficit ~25-50 millions/an avant, puis explosion). Le service de la dette passa de
~43 % du budget en 1780 à plus de 50 % en 1788, précipitant la
crise.
Il n'y eut quasiment aucun gain territorial significatif pour la France à l'issue du conflit :
Au Traité de Versailles de 1783 (signé le même jour que le Traité de Paris avec les États-Unis, le 3 septembre 1783), la France récupéra :
- L'île de Tobago (dans les Antilles, productrice de sucre et de coton, conquise pendant la guerre). Elle fut perdue par la France 10 ans plus tard.
- Une partie de la région du fleuve Sénégal en Afrique de l'Ouest (comptoirs et zones d'influence pour le commerce des esclaves et des gommes arabiques).
- Des concessions renforcées sur les droits de pêche à la morue au large de Terre-Neuve (pêcheurs français autorisés à pêcher et sécher le poisson sur certaines côtes, ce qui préservait un atout économique important depuis longtemps).
Pas de retour du Canada ou de territoires en Amérique du Nord : la France n'en réclamait même pas officiellement le retour, car elle avait abandonné l'idée de reconquérir la Nouvelle-France (elle la considérait trop coûteuse à défendre et peu rentable comparée aux Antilles sucrières).
L'Espagne (alliée de la France) s'en tira mieux : elle récupéra la Floride (perdue en 1763) et Minorque (Méditerranée), mais échoua à reprendre Gibraltar.
Cet effort fut une considéré comme une revanche sur la guerre de Sept Ans (perte du Canada), mais il se conclut sans gain territorial notable pour la France et il mina les finances royales : Necker (contrôleur général) emprunta massivement, et la dette devint insoutenable sans réforme fiscale (refus des privilégiés). Ironiquement, aider une révolution "pour la liberté" contribua à celle de 1789.


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