vendredi 12 février 2021

« Enseignant, pourquoi je résiste en partie au numérique éducatif »

Le professeur de lettres et écrivain Aymeric Patricot (ci-contre) explique, dans une tribune au « Monde », que « le numérique reste un outil, dont l’éclat ne doit pas faire oublier la valeur de ce qu’il véhicule ». Aymeric Patricot est également, romancier et essayiste, il est auteur de « Les bons profs » (Plein jour, 2019).

Tribune. La crise sanitaire et le confinement n’ont fait qu’accélérer la voie que prend l’éducation nationale sur le chemin du numérique. Cours à distance, documents sur fichiers, corrections sur écran, autant de pratiques acceptées dans l’urgence, mais que l’institution nous incite à adopter, par petites touches, depuis des années, dans une perspective affichée de modernisation.

Je n’ai rien contre cette évolution. Non seulement je comprends l’utilité des écrans tactiles et des applications pédagogiques, mais j’ai du goût pour ces progrès. Je ne vois pas trop, après tout, quel genre de fatalité les rendrait néfastes — la télévision n’avait-elle pas, en son temps, suscité des controverses ? Dans ma vie privée, je consomme de la musique numérisée, des films sur Netflix et des jeux vidéo ; en tant qu’enseignant, j’envoie des vidéos par courriel, j’organise des ciné-clubs et j’emporte mon enceinte portative pour des extraits musicaux. En somme, je ne suis pas réfractaire à l’idée que la circulation accélérée des contenus permise par le numérique relance à une échelle inédite la révolution déjà opérée par Gutenberg.

Mes infinis découpages-collages

Malgré tout, je reste curieusement réfractaire à bien des usages. Je ne me résous pas à faire lire mes élèves sur tablette ni même à projeter des documents sur le tableau. Je ne me résous pas à truffer de documents l’espace numérique de travail. À la rigueur, créer ma page où les élèves se rendraient s’ils le souhaitent pour quelques lectures complémentaires. Mais j’ai déjà du mal à avoir recours à des manuels. Non seulement les textes proposés ne correspondent pas à ceux que j’ai lus, mais je me sentirais paresseux, et même corseté par une structure proposée par d’autres.

« On aurait pu croire qu’à l’heure des visioconférences et des fichiers joints la pratique du polycopié tomberait en désuétude… »

Pire, je n’ai jamais passé autant de temps à peaufiner mes documents photocopiés. Une part conséquente de mes préparations consiste à découper des extraits de livres que je possède — je ne veux pas me contenter d’extraits sélectionnés par d’autres — et à les organiser sur des pages A4. Pour la plupart des professeurs, le fantasme n’est-il pas toujours de tirer la substantifique moelle de livres qu’ils ont le plaisir de lire, de commenter, de tenir entre leurs mains, voire de griffonner, de surligner, d’agrémenter de commentaires ?

J’ai même continué mes infinis découpages-collages à l’occasion du confinement. On aurait pu croire qu’à l’heure des visioconférences et des fichiers joints la pratique du polycopié tomberait en désuétude… Mais, après quelques cours filmés, quelques enregistrements de mes cours, j’en suis revenu à mes découpages, que je prenais en photo pour les joindre à mes mails. L’idéal aurait été d’envoyer par courrier le résultat de mon travail… Et ce n’est pas d’un scanneur ou d’une caméra que j’aurais dû encombrer mon bureau, mais d’une antique photocopieuse et de ramettes A4 !

Primauté de l’œuvre

Vous me direz que le numérique offre précisément l’occasion d’ajouter des hyperliens, des couleurs, de la musique à des textes qui de cette façon gagnent en présence, se connectant à une sorte de conscience universelle et palpitante. J’aurais cependant peur, cédant à la séduction des sens et des ramifications, de perdre de vue le cœur même du métier et de cette littérature qui m’a donné la vocation : les mots, les phrases, les livres…

Alors que, attaché à mes ciseaux, distribuant avec méthode mes séries de pages noircies, je garde l’illusion — mensongère ou pas — qu’il existe une primauté de l’œuvre et qu’il vaut la peine de se concentrer sur elle, quitte à oublier qu’il existe un contexte et même un monde autour d’elle.

Je reste donc l’un de ces enseignants-artisans cumulant les volumes dans sa bibliothèque et travaillant le papier. S’agit-il de paresse ? D’inertie face au changement ? De méfiance vis-à-vis de l’image ? De goût pour les matières — bruit des feuilles, poids des volumes, crissement des ciseaux — faisant pièce à l’univers trop cérébral de la littérature ? De superstition vis-à-vis des rituels entourant la littérature, et qui paraissent détenir en eux-mêmes une part de vérité ? Un peu de tout cela sans doute, et je suis partagé sur l’interprétation — positive ou négative — à donner à ce qu’il faut bien appeler une résistance au numérique, que je ne crois pas être le seul professeur à vivre.

Deux façons de résister

Pour essayer d’y voir plus clair, je distingue désormais deux façons de résister, deux façons dans lesquelles je me retrouve en dépit de leur apparente opposition : une conservatrice et une progressiste — à vrai dire, une antilibérale de gauche.

La première consiste à préférer la tradition des beaux livres à la nouveauté des claviers, à considérer que cet amour de la technique cache un intérêt pour des méthodes alternatives perçues comme démagogues. Dans cette perspective, la dispersion numérique est comprise comme un gadget, menaçant une culture sanctifiée par le passage des ans. Cette tentation conservatrice, Hannah Arendt la décrivait dans son article « La crise de l’éducation » [paru en 1961 aux États-Unis], et la plaçait même au cœur du métier dans le sens où le professeur se donne avant tout pour mission de présenter à l’élève le monde tel qu’il existe, tel qu’il doit même le protéger vis-à-vis de la puissance créatrice de l’élève.

La seconde relève d’une prévention plus générale contre un certain ordre néolibéral fondé sur la circulation, la fluidité, le repérage des compétences et l’insertion de l’individu dans un réseau toujours plus serré d’optimisation des ressources. Le numérique devient l’avant-poste du monde entrepreneurial, prompt à utiliser les citoyens et à les rendre utiles à leur tour. Dans ce monde-là, l’épanouissement des personnes sert l’épanouissement du système, dans ses composantes économiques comme dans ses injonctions morales. À cet égard, tablettes et cours à distance deviennent le cheval de Troie de l’entreprise dans la forteresse humaniste.

Quel point commun partagent ces deux formes de résistance ? Sans doute la conscience que le numérique reste un outil, dont l’éclat ne doit pas faire oublier la valeur de ce qu’il véhicule. Rappelons-nous l’expression d’« exception culturelle » : elle supposait déjà l’existence d’une sphère à préserver des jeux cruels de la pure économie. Le monde de l’éducation vit perpétuellement de cette tension. On attend de lui qu’il prépare l’élève au monde professionnel — et au monde moderne en général — tout en lui fournissant l’épaisseur d’une culture humaniste. Or, on oublie parfois que ces idéaux-là peuvent être amenés à se confronter, notamment par cette question de l’usage du numérique en classe.

Source : Le Monde de l’éducation

La Presse de Montréal : « Cégep en anglais, mais pas pour la vie. » Vraiment ?

La Presse de Montréal (vos subventions à l’œuvre) a publié un article titré « En anglais pour le cégep, mais pas pour la vie ».

Extrait :

« Il n’y a pas de recherches qui ont montré que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation », souligne Marie-Odile Magnan, professeure à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Un seul cas sur les 37 étudiés a vraiment rejeté son identité de Québécois francophone. Pour les autres, l’expérience leur a permis de naviguer entre les deux langues au gré des occasions d’études et d’emploi par la suite.

Passons sur l’anglicisation de plus de 2,5 % des francophones dans ce petit échantillon. Que se passe-t-il avec tous les allophones de plus en plus nombreux dans la jeunesse du Québec ?

Et est-il vrai qu’il n’y a pas d’études qui montreraient que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation ?

Ce n’est pas l’avis de Frédéric Lacroix, auteur de Pourquoi la loi 101 est un échec :

Cette affirmation est erronée, car il existe bien au moins une étude, datant de 2010, effectuée pour la CSQ par l’IRFA, dotée d’une grande puissance statistique, qui indique hors de tout doute que les cégeps anglais sont des foyers d’assimilation.

https://www.irfa.ca/site/publications/enquete-sur-les-comportements-linguistiques-des-etudiants-du-collegial-eclec

https://www.irfa.ca/site/publications/le-choix-anglicisant

L’OQLF a déjà aussi prouvé, en 2008, que « la langue des études pertinentes pour le métier ou la profession était liée à la langue utilisée principalement au travail » :

https://www.oqlf.gouv.qc.ca/.../socioli.../2008/etude_10.pdf

Bref, un travail journalistique bâclé et militant qui induit la population en erreur.

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100 millions pour Dawson College, l’anglicisation grâce à la CAQ


Radio-Canada : le pourboire, une pratique raciste et discriminatoire ?

Radio-Canada utilise une vieille ficelle : mettre un titre à l’interrogatif puis présenter un texte qui ne fait qu’appuyer la thèse qui devrait mener les lecteurs à répondre à cette interrogation par un oui. Oui, c’est une pratique discriminatoire.

Notons que l’article démontre surtout l’américanisation des journalistes radio-canadiens qui plaquent des analyses américaines sur une situation canadienne et québécoise. L’article commence ainsi en expliquant qu’aux États-Unis le pourboire remonterait à l’époque de l’esclavage.

 

L’article ajoute par la suite que « La pratique s’est ancrée en Amérique du Nord après la guerre de Sécession aux États-Unis, quand les esclaves récemment libérés cherchaient des emplois, limités par leur manque d’éducation. Ils recevaient des pourboires des clients qu’ils servaient plutôt qu’un salaire de leur employeur. » 

On ne voit pas très bien pourquoi cela est pertinent pour un média gouvernemental canadien, car le pourboire existait avant la fin de la Guerre de Sécession en Angleterre et en Europe. On ne voit donc pas pourquoi cette pratique au Canada serait le résultat de la fin de l’esclavage dans le Sud des États-Unis.
 
En outre, cette théorie qui voudrait que le pourboire aux États-Unis s’y soit ancré à cause de la fin de l'esclavage n’est pas confortée par les faits. 

En effet, jusqu’au début du XXe siècle, les Américains considéraient le pourboire comme incompatible avec les valeurs d’une société démocratique égalitaire [1]. En outre, les propriétaires considéraient les pourboires comme une forme de corruption possible d’un employé pour qu’il fasse quelque chose qui lui était autrement interdit, par exemple attribuer une plus grande portion de nourriture.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les pourboires étaient très rares aux États-Unis, mais profondément ancrés en Grande-Bretagne[2]. À cette époque, les visiteurs britanniques aux États-Unis commentaient l’antipathie locale envers le pourboire. Les auteurs américains faisaient valoir que le pourboire était incompatible avec l’égalitarisme américain. Malgré cette tradition, le pourboire est devenu la coutume aux États-Unis au début des années 1900. Cette inversion des coutumes américaines en matière de pourboire s’explique en partie par le passage du plan américain (la pension complète avec le repas compris dans le prix de la chambre d’hôtel) au plan européen (repas à l’hôtel vendus séparément des chambres). Cette transition n’a été ni fluide ni rapide. Elle a pris une cinquantaine d’années, car l’industrie hôtelière n’était pas unanime sur la facturation séparée du prix des repas à l’hôtel. Les normes de comportement quant au pourboire se sont solidifiées très lentement. Pendant cette période transitoire passant d’une culture d’absence de pourboire à celle du pourboire généralisé, on a maintes fois fait appel au patriotisme américain et à la valeur de l’égalitarisme pour contrer la tendance au pourboire généralisé.

La prohibition en 1919 a eu un impact énorme sur les hôtels et les restaurants, qui ont perdu les revenus de la vente de boissons alcoolisées. La pression financière qui en a résulté a amené les propriétaires à accueillir favorablement les pourboires, comme moyen de compléter les salaires des employés [3]. Contrairement à la croyance populaire, le pourboire n’a pas été institutionnalisé en raison des bas salaires des serveurs, car la profession de serveur était assez bien payée à l’époque. En dépit de la tendance au pourboire comme comportement obligatoire, six États, principalement dans le Sud (les anciens États esclavagistes !), adoptèrent des lois rendant le pourboire illégal. L’application des lois anti-pourboire s’avéra problématique. La plus ancienne de ces lois fut adoptée en 1909 (Washington) et la dernière de ces lois fut abrogée en 1926 au Mississippi.

Usage de statistiques américaines pour extrapoler sur la situation ici

L’article du diffuseur public (plus d’un milliard de subventions par an) se poursuit par un appel à des statistiques américaines et à l’absence de statistiques canadiennes pour conclure que la discrimination existerait au Canada. Quelle rigueur !

 
Étymologie douteuse de « tip »

On ne sait pas très bien pourquoi, dans un article en français, la SRC se voit obligée de conjecturer sur l’origine du mot « tip » (pourboire en anglais).

Une fois de plus, rien n’est sûr en la matière. Selon le Dictionnaire étymologique en ligne [4] : 

La popularité de l’histoire de l’origine supposée du mot en tant qu’acronyme dans les tavernes anglaises du milieu du XVIIIe siècle ne semble pas plus ancienne que le livre de 1909 de Frederick W. Hackwood « Inns, Ales and Drinking Customs of Old England », où il était censé représenter « To insure promptitude » (sous la forme « To insure promptness », l’anecdote n’est racontée que depuis 1946).

On pense plus sérieusement que le mot « tip » serait dérivé d’un terme d’argot qui signifierait « donner », « passer », ce sens pourrait dériver d’un mot « tip » au sens de « frapper légèrement » (peut-être dérivé du bas allemand tippen, « taper »), mais cette dérivation est « très incertaine » selon l’Oxford English Dictionary [5].

Notes

[1] Segrave, Kerry (1998). Tipping: An American social history of gratuities. Jefferson, North Carolina: McFarland & Company. ISBN 0786403470.

[2] Cocks, C. (2001). Doing the Town: The Rise of Urban Tourism in the United States, 1850–1915. Berkeley, CA: University of California Press

[3] Mentzer, Marc S. (September 2013). “The payment of gratuities by customers in the United States: An historical analysis” (PDF). International Journal of Management. 30 (3): 108–120. ISSN 0813 — 0183. 

[4] https://www.etymonline.com/search?q=tip, voir aussi http://www.word-detective.com/2011/03/tip/

[5] “tip, v.4” Oxford English Dictionary. 2nd ed. 1989. Oxford University Press. ISBN 0-19-861186-2.

jeudi 11 février 2021

Actrice noire joue Anne Boleyn (épouse du roi Henry VIII), cette féministe en lutte contre le patriarcat

Blanche déguisée en Indienne, très mal
 

Le public aime les feuilletons historiques : beaux costumes, dépaysement, dimensions épiques des destins, rassurants (car même les grands de ce monde connaissaient des déboires souvent bien pires aux nôtres), exotiques à souhait et - quand ils sont bons - éducatifs, ce qui ne gâche rien car on a alors le plaisir d’en apprendre sur notre passé.

Mais voilà, les séries historiques portent surtout sur l’histoire occidentale, patriarcale et chrétienne. Comme conjuguer cet intérêt du public avec l’idéologie progressiste et diversitaire de tant de scénaristes et producteurs ?

En passant outre à la véracité, en faussant et en réécrivant l’histoire : les femmes Vikings seront donc des guerrières, les Vikings tueront avec délectation des chrétiens, mais hésiteront à blesser des musulmans, Achille sera noir. Cela afin de promouvoir la diversité de genre, le féminisme moderne.

Des noirs pour incarner une reine de France, d’Angleterre, un viking ou encore Achille le blond, le progressisme trouve cela excellent, car provocateur. Mais gare à « l’appropriation culturelle » des blancs. SLĀV, spectacle construit autour d’anciens chants d’esclaves noirs, ne comptait que deux interprètes noirs sur six choristes, c’était très très mal, il a fallu amener le metteur en scène à résipiscence. Qu’il fasse son autocritique devant les membres du bureau du parti culturel progressiste. Des modèles blancs portant des costumes amérindiens : inacceptable appropriation culturelle (la photo ci-dessus est donnée en exemple dans l’article de Wikipédia sur le sujet). Pour les partisans de ce concept d’appropriation culturelle, celle-ci constituerait une forme d’oppression et de spoliation. La culture « minoritaire » se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste…

Jamaïcaine noire joue Anne Boleyn  : nécessaire
 

L’imposition des impératifs progressistes diversitaires dans les feuilletons à prétention historique semble débridée dans l’anglosphère. Même — et, semble-t-il surtout — s’ils heurtent l’histoire et les représentations « traditionnelles » que les Occidentaux pourraient avoir des personnages historiques ainsi détournés.

C’est ainsi que l’on apprend que l’actrice britannique d’origine jamaïcaine Jodie Turner-Smith incarnera la reine Anne Boleyn dans le cadre d’une série en trois parties commandée par la chaîne de télévision britannique Channel 5.

Anne Boleyn, deuxième épouse d’Henry VIII et mère de la reine Elizabeth I, a été exécutée par décapitation en 1536 à la Tour de Londres après être tombée en disgrâce auprès de son mari et avoir perdu des intrigues de cour face à ses ennemis, notamment Thomas Cromwell, ministre et proche conseiller du roi.

Portrait d’Anne Boleyn
 
« Cette minisérie retracera les derniers mois de la vie d’Anne Boleyn du point de vue de cette dernière », a déclaré Channel 5.

Noire et féministe en lutte contre patriarcat

« Ce drame psychologique explore sa lutte pour survivre et pour assurer un avenir à sa fille, mais aussi sa lutte contre le puissant patriarcat qui a causé sa perte », a ajouté la chaîne de télévision.

Jodie Turner-Smith, âgée de 34 ans, dit avoir été immédiatement captivée par le scénario.

« La légende de cette reine formidable et mère féroce sera vue comme une histoire profondément humaine qui reste pleinement pertinente de nos jours », a-t-elle déclaré.


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Zemmour et le néo-puritanisme féministe

« Le féminisme est devenu une telle force idéologique dans la société ! Quand on ose émettre des réserves sur l’idéologique féministe, on est considéré comme un moins que rien, comme un quasi-nazi. »

 Zemmour voit un même renversement actuellement : le premier féminisme fut libertin, il est devenu puritain. « C’est typique de notre époque, le puritanisme passe par la jeunesse […] La différence est que le puritanisme ne repasse pas par la case catholicisme et vertu, mais par la case féminisme ». La nouvelle de Maupassant (grand-mère libertine jeune sous Louis XV, petite-fille puritaine du XIXe siècle) est ici : Les Conseils d’une grand-mère.

Christopher Lasch l’avait annoncé. Il y a deux temps au féminisme : 1) Un premier temps libertaire où il s’allie aux libertins, aux hommes, pour démolir la morale catholique et ce que ce féminisme appelle la morale patriarcale. 2) Ensuite, il y a un second temps du féminisme où les hommes ne sont plus des alliés, mais des ennemis. C’est la libido masculine qui est mise en accusation : brutale, irrespectueuse de la femme.

« Au XVIIIe siècle, Casanova est un conservateur : il défend la famille et le roi. Il est antirévolutionnaire. Il n’y a pas, contrairement à ce que croient nos féministes d’aujourd’hui, il n’y a pas de contradiction entre le patriarcat et le libertin. On peut être en famille un patriarche et au-dehors un libertin. »

« Aujourd’hui, on est dans une contradiction terrible. […] L’homme de pouvoir est identifié au séducteur (de Henri IV à Chirac). Et quand il ne l’est pas, comme sous Louis XIII, les contemporains se disent, mais ce n’est pas un roi. C’est l’inverse d’aujourd’hui. […] Aujourd’hui, au contraire, il est diabolisé. L’homme de pouvoir. […] Parce qu’on estime que c’est contraire à la dignité des femmes. DSK c’est ça. C’est un basculement, en France, en tous cas. […] On interdit aux présidentiables d’avoir des maîtresses depuis 30 ans. »

« Comme d’habitude la technique et le droit viennent renforcer ce basculement idéologique. Je m’explique. Le droit d’abord. On invente des concepts juridiques pour renforcer ce néo-puritanisme. Par exemple, la notion d’emprise dont on fait grand cas aujourd’hui, qui est un concept d’un flou inouï. Ce n’est pas du droit. C’est de la psychologie. L’emprise existe, mais ce n’est pas un concept juridique. Cela n’a rien de fiable. C’est flou. Et “être sous emprise” dans toute la littérature française depuis des siècles, cela s’appelle être amoureux. Aujourd’hui on appelle cela être sous emprise. Donc un consentement n’est plus un consentement, on peut toujours rétracter un consentement puisqu’on dira qu’on était sous emprise. Il n’y a plus de règles. Tout est possible. Tout le monde peut donc être accusé de n’importe quoi par n’importe qui. Ce néo-puritanisme est pire que celui du XIXe siècle. » Surtout pour les hommes. « Et la deuxième chose c’est la technique. C’est-à-dire les fameux réseaux sociaux. Mais j’insiste, je ne pense pas que les réseaux sociaux soient à l’origine de cela. » Ils sont une opportune caisse de résonance.

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Covid-19 — Gouvernement allemand a commandé rapport alarmiste pour justifier des mesures dures

L’hebdomadaire dominical allemand Die Welt am Sonntag (860 000 lecteurs/édition en 2020) a obtenu un long échange de courriels qui indique que lors de la première phase de la pandémie, le cabinet du ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer (ci-dessous), a fait pression sur des chercheurs afin qu’ils produisent des résultats destinés à un rapport alarmiste.

Le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer

Le ministère fédéral de l’Intérieur a engagé des scientifiques de plusieurs instituts de recherche et universités à des fins politiques lors de la première vague de la pandémie au coronavirus en mars 2020. Il a chargé les chercheurs de l’Institut Robert Koch et d’autres institutions de produire un modèle pandémique qui permettrait au ministère de l’Intérieur, Horst Seehofer (CSU), de justifier les mesures sévères contre la Covid-19 qu’il désirait mettre en place.

C’est ce qui ressort de plus de 200 pages de correspondance interne entre les gestionnaires du ministère de l’Intérieur et les chercheurs que Die Welt am Sonntag a obtenues. Un groupe d’avocats a obtenu ces courriels à la suite d’un litige de plusieurs mois que ces avocats avaient engagé avec l’Institut Robert Koch.

Dans un échange de courriers électroniques, le secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, Markus Kerber, demande aux chercheurs contactés d’élaborer un modèle sur la base duquel des « mesures préventives et répressives » peuvent être envisagées.

Selon cette correspondance, les scientifiques ont travaillé en étroite coordination avec le ministère. En seulement quatre jours, ils ont rédigé un dossier classifié secret qui a été divulgué à divers médias au cours des jours suivants.

Sur commande, les chercheurs ont calculé un « pire scénario ». Il prévoyait que plus d’un million de personnes en Allemagne pourraient mourir du coronavirus si la vie sociale continuait comme avant la pandémie.

Le ministère a également demandé aux chercheurs de réfléchir à la manière dont l’opinion publique pourrait être influencée. Selon le journal, plusieurs scientifiques ont répondu avec empressement à cette demande. L’une des idées avancées était l’utilisation d’images de personnes mourant d’essoufflement pour produire un effet de choc. On ignore qui sont les scientifiques. Dans les documents obtenus par Die Welt am Sonntag, leurs noms ont été caviardés.

À la suite de ce rapport « secret », le confinement fut prolongé. On ne sait pas dans quelle mesure la chancelière Angela Merkel (CDU) était au courant de la manière dont le rapport a été conçu. Pendant la crise Covid-19, elle a toujours défendu une science indépendante.

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Parodier le vocabulaire des études de genre : un nouveau genre à succès ?

Helen Pluckrose et James Lindsay viennent de signer un essai intitulé Cynical Theories (Théories cyniques) et sous-titré Comment les universités ont tout réduit à la race, au genre et à l’identité — et pourquoi cela nuit à tout le monde.

Les deux auteurs se sont déjà fait connaître par des articles parodiques qui ont fait couler beaucoup d’encre comme 

  1. Réactions humaines à la culture du viol et à la performativité queer dans les parcs à chien de Portland (Oregon), ou 
  2. Une ethnographie de la masculinité des restaurants aux serveuses en soutien-gorge : thèmes d’objectivisation, conquête sexuelle, contrôle masculin, et raideur masculine dans un restaurant objectivant la sexualité.

Ces deux articles ont été publiés par des revues universitaires de sciences sociales qui n’ont même pas vu leur caractère parodique. Il faut dire que le sens du second degré fait autant défaut à leurs comités éditoriaux que le sérieux scientifique… 

Un autre article pseudo-savant, Ton combat est mon combat. Féminisme solidaire comme réplique intersectionnelle au féminisme de choix néolibéral, avait été fabriqué en recopiant de larges extraits de Mein Kampf (Mon combat en allemand). Seule modification : les mots aryen et allemand avaient été remplacés par femmes ou féminin, le mot juif par hommes ou masculin. Il était en cours de publication, lorsque le canular fut révélé. 

Après les canulars, place aujourd’hui au sérieux. Dans leur livre paru en 2020, Helen Plukcrose, rédactrice en chef du magazine Aero, et James Lindsay, mathématicien de formation, tentent de comprendre comment nous sommes devenus si obsédés par la race, le genre ou l’identité.

De la « French Theory » à une société de castes identitaires

Tout a commencé sur les campus dans les années 1960-1970 avec la « French Theory » de Michel Foucault, Jacques Derrida ou Jean-François Lyotard. En pleine désillusion à gauche par rapport au marxisme comme à la modernité, ce courant radical a rejeté toute notion de savoir objectif et de vérité universelle. La connaissance ne serait qu’une construction sociale, et les sociétés, institutions ou langages ne peuvent être considérés que comme oppressifs. Le ver postmoderniste était introduit dans le fruit universitaire. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, ce courant nihiliste a muté et s’est divisé en plusieurs branches plus militantes pour déconstruire les injustices sociales. Les études postcoloniales considèrent la science et les Lumières comme des ruses pour promouvoir les valeurs occidentales. Il faut tout décoloniser, de la littérature aux cheveux.

La théorie queer nie les origines biologiques non seulement du genre, mais aussi du sexe et de la sexualité. Hommes et femmes, hétérosexuels et homosexuels ne sont que des catégories construites par les discours dominants pour préserver des normes. Quant à la théorie critique de la race, elle fait preuve d’une vision profondément religieuse : comme le péché chez les chrétiens, le racisme y est omniprésent et éternel. Même le fait de ne pas considérer les gens en fonction de leur race devient raciste. Comme l’assure par exemple Barbara Appelbaum dans Being White, Being Good (Être blanc, être bon : complicité blanche, responsabilité morale blanche et pédagogie de la justice sociale, paru en 2010), tous les Blancs sont activement complices du racisme, et seule la confession de ces privilèges permet d’y remédier.

C’est ainsi, expliquent Pluckrose et Lindsay, que nous sommes entrés dans une société de castes identitaires où l’on est soit membre d’un groupe marginalisé, soit assigné à un groupe privilégié en fonction des différentes thématiques de genre, race ou sexualité. Dans cette folle logique, Peter Tatchell, figure des droits de l’Homme notamment investi contre l’apartheid, s’est retrouvé accusé de racisme pour avoir critiqué des rappeurs noirs appelant à tuer des homosexuels.

Un plaidoyer pour le libéralisme classique, la raison et la science

Alors que ces théories jargonneuses ont longtemps été cantonnées aux microcosmes des universités d’élite, les termes « suprématie blanche » ou « cisnormativité » ont contaminé la société dans les années 2010. Selon Pluckrose et Lindsay, « l’évangile » des activistes pour la justice sociale — aujourd’hui désignés par le terme « woke » (« éveillés ») — est devenu incontournable. Et les excommunications, brutales, se multiplient. Ingénieur chez Google, James Damore a été licencié pour avoir écrit, dans une note en interne, que les différences de genres existent alors qu’il cherchait justement à trouver une solution à l’inégalité entre hommes et femmes dans son secteur. Même Martina Navratilova, pionnière LGBT dans le tennis, a été étrillée pour avoir rappelé qu’il n’était sportivement pas équitable que des femmes trans puissent participer aux mêmes compétitions que les femmes cisgenres.

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L’Université Evergreen (États-Unis) et les dérives du progressisme militant 

Le wokisme se répand dans les entreprises, dans son ouvrage (La Grande Déraison) Douglas Murray indique :

L’activisme en faveur de la justice sociale est censé — à juste titre — être le paramètre par défaut de tous les employés des grandes entreprises et la plupart d’entre elles, y compris Google, font passer des tests aux candidats pour éliminer toute personne ayant des penchants idéologiques non conformes. Ceux qui ont passé ces tests confient avoir dû répondre à de multiples questions sur les problèmes liés à la diversité — sexuelle, raciale et culturelle — et témoignent que des réponses « correctes » à ces questions constituent la condition préalable à tout recrutement. La théorie de la « fragilité blanche »

La théorie de la « fragilité blanche »

 

mercredi 10 février 2021

Vers l'interdiction de la prière thérapeutique en Australie ?

La thérapie de conversion — l’utilisation d’interventions psychologiques ou spirituelles pour tenter de changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne — s’est révélée controversée aux États-Unis et au Canada. Elle est interdite dans le cas des mineurs dans une vingtaine d’États américains. Le gouvernement Trudeau a déposé un projet de loi C-6 qui vise à interdire ce type d’assistance. Le projet de loi trudeaupien a passé une première lecture dans la Chambre des communes.

Le District de Columbia aux États-Unis interdit complètement ces thérapies, quel que soit l’âge. De telles lois pourraient être considérées comme un soutien du gouvernement à la cause LGBTQ2SAI+, mais il se peut qu’elles visent aussi à protéger des personnes vulnérables contre l’arnaque de traitements payants que les législateurs considèrent comme faux ou inefficaces.


Cependant, l’État de Victoria en Australie vient d’adopter un projet de loi qui intensifiera considérablement le conflit entre la liberté religieuse, le choix individuel et la coterie LGBTQ2SAI+.

La législation qui vient d’être adoptée est le Projet de loi 2020 sur l’interdiction des pratiques de changement ou de suppression (conversion). Son intention fondamentale est « de faire en sorte que toutes les personnes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, se sentent les bienvenues et valorisées dans l’État de Victoria et puissent vivre de manière authentique et fière ».

L’objectif semble assez louable (qui veut vivre dans un endroit où elle ne se sent pas valorisée ?), il incarne ce discours sirupeux et nébuleux caractéristique de notre ère thérapeutique. Se sentir valorisé et vivre de manière authentique sont des phrases creuses et rassurantes que l’on peut ressortir à tout moment. Mais, bien évidemment, cette langue de bois se heurte vite à la réalité : les pédophiles (une orientation sexuelle comme une autre selon plusieurs experts) doivent-ils se sentir bienvenus et valorisés ?

La loi de l’État de Victoria définit une pratique de changement ou de suppression comme suit :

une pratique ou une conduite dirigée vers une personne, avec ou sans son consentement 

(a) sur la base de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre de la personne ; et 

(b) dans le but :

(i) de changer ou de supprimer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre de la personne ; 

(ii) ou inciter la personne à changer ou supprimer son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Notez que le consentement de la personne n’a pas d’importance pour le législateur : la pratique de changement ou de suppression est illégale que le personne en question la désire ou non.

Mais la partie importante du projet de loi d’un point de vue religieux est sa liste de « pratiques de changement ou de suppression ». Celle-ci comprend : « pratiquer une pratique religieuse, y compris, mais sans s’y limiter, une pratique basée sur la prière, une pratique de délivrance ou un exorcisme. »

Bref, si quelqu’un demande à un pasteur, à un prêtre ou à un ami chrétien de prier pour lui afin que ses désirs sexuels ou sa dysphorie de genre puissent être modifiés, oserons-nous dire guéries, ce pasteur, prêtre ou ami court le risque de commettre une infraction pénale. Vraisemblablement, cela s’applique également aux parents qui prient pour leurs enfants — ou peut-être même aux parents qui apprennent à leurs enfants que les expressions du désir sexuel sans entraves (du moins dans les canons du goût bourgeois contemporain) sont inappropriées.

Cette disposition n’est manifestement basée sur aucune objection métaphysique cohérente à la pratique de la prière. Si les législateurs croient que Dieu existe, ils croient vraisemblablement qu’Il est assez sage pour ignorer de telles prières si elles sont réellement nuisibles. Et s’ils ne pensent pas qu’Il existe, alors il semble raisonnable de supposer qu’ils considéreraient une telle prière comme un exercice inefficace, voire insensé.

Si la politique n’est pas métaphysique, elle révèle néanmoins un des aspects de la nouvelle politique identitaire : les traîtres à la cause correctiviste ne peuvent être tolérés. Que ce soit John McWhorter dénonçant la ferveur revivaliste de la nouvelle religion antiraciste qui s’empare des États-Unis ou un quidam en Australie qui estime que sa dysphorie de genre est un problème mental ou spirituel, et non purement corporel, le traître est quelqu’un, au pire malveillant, au mieux quelqu’un qui a besoin d’être protégé de lui-même par l’État et ses lois.

Cette loi démontre également l’un des résultats les plus étranges de l’insistance moderne mis sur la liberté radicale de l’individu. Dans notre monde, théoriquement, chacun doit théoriquement être autorisé à construire leur propre identité. Mais parce que certains récits identitaires s’opposent inévitablement à d’autres, certaines identités doivent donc être privilégiées, légitimées, protégées alors que d’autres seront traitées comme des cancers culturels rétrogrades. Et cela signifie que, ironiquement, l’individu cesse d’être souverain et le gouvernement doit intervenir en tant qu’exécutant. Le groupe de pression à la mode (LGBTQ2SA+ dans ce cas) décide ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Dans ce cas, l’homo ou le trans qui veut (re) devenir hétéro ou « cis » (pour utiliser le jargon actuel prétentieux) est totalement inacceptable. Son récit remet en question celui des autres. On pourrait dire que son existence même est une menace. Accorder une quelconque légitimité à son désir, c’est remettre en cause le statut normatif des désirs d’autrui.

Et c’est pourquoi il faut interdire de prier pour de tels hérétiques à la religion moderne, même s’ils le demandent spécifiquement. Ce n’est pas tant parce que cela nuit aux personnes pour qui l’on prie, mais simplement parce que cela témoigne du fait que certaines personnes — certains homos et trans - n’adhèrent pas aux dogmes de la politique d’identité sexuelle.

Peut-être les sociétés occidentales commencent-elles enfin à saisir que le christianisme témoigne foncièrement du fait que le monde n’est pas comme il devrait être. Il est inquiétant lorsqu’une pratique religieuse aussi fondamentale que la prière — si souvent décriée par les irréligieux comme des sornettes au mieux inutiles — est maintenant la cible d’une législation hostile dans un pays démocratique. Nous n’en sommes peut-être pas encore au point où la pensée est un crime, mais nous semblons en être au point où l’expression de certaines pensées, même dans la prière, pourrait être considérée comme un comportement criminel. Au risque d’encourager les gens à commettre de graves crimes et délits, peut-on exhorter tout le monde à prier pour que les autres pays ne suivent pas l’exemple de l’État de Victoria, car si les autres pays venaient à suivre cet exemple, il pourrait devenir illégal de prier pour presque tout ce déplaira à nos seigneurs et maîtres d’ici quelques années.

Voir aussi

Est-il permis d’être LGBT, d’être mal dans sa peau et de vouloir devenir hétéro « cisgenre » ? (Canada)

Derek Sloan s’insurge contre projets de loi qui criminalisent l’affirmation positive de son corps

Guerre civile : retour à la case départ pour l'Occident

Éric Zemmour recense le dernier livre de Guillaume Barrera : La Guerre civile. Guillaume Barrera, docteur en philosophie politique et professeur au Lycée Fustel de Coulanges, y offre une histoire de la guerre civile qui montre combien nos démocraties, qui s’en croyaient débarrassées, en sont à nouveau menacées. Édifiant et effrayant.

On en avait fini avec tout ça. Avec ce passé révolu. Nous étions en paix avec nos voisins et avec nous-mêmes. Notre démocratie apaisée, comme disait le président Giscard d’Estaing, ne connaissait que les guerres picrocholines des partis et des idées ou celles des affaires et du commerce. La guerre et la guerre civile, c’étaient les autres, au loin. Et puis, de Charlie au Bataclan, d’un prêtre tué dans son église à un prof devant son école, la France a redécouvert la malédiction des rues ensanglantées et des corps déchiquetés. Le grand écrivain algérien Boualem Sansal nous a expliqué que la guerre civile algérienne des années 1990 avait commencé ainsi. On a préféré se boucher les oreilles et détourner le regard. Mais l’idée de guerre civile chemine en nous malgré nous.

L’ouvrage de Guillaume Barrera en est un signe indubitable. Bien sûr, la tête sur le billot, notre historien le nierait. L’Université et les médias n’autorisent pas ce genre d’audace. Il cherche seulement « le principe moteur des guerres civiles ». Notre historien est dans sa tour d’ivoire. Il fait semblant de le croire ; mais nous ne sommes pas obligés d’y croire.

Il remonte à l’Antiquité grecque hantée par ce qu’elle appelait la stasis (guerre civile) qu’elle distinguait du polemos (la guerre étrangère). Pour Platon, la guerre civile est « l’injustice en actes ». Avec le catholicisme tout change : « La religion et d’abord la religion chrétienne — qui voulut étendre à toutes les nations une promesse universelle reçue du judaïsme — est à l’origine, je ne dis pas qu’elle en est la cause, de tout ce processus ». Puis « d’autres forces se sont présentées pour porter une même promesse d’universalité » : liberté, démocratie, socialisme, communisme.

Notre historien tient son sujet : « Pas une histoire universelle des guerres civiles, mais une histoire des guerres civiles à caractère universel. » Il remonte le temps avec un brio intellectuel et un sens de la synthèse impressionnants. L’affrontement entre les deux glaives, le pape et l’empereur, les gibelins et les guelfes, va hanter le Moyen Âge et la Renaissance. Les œuvres de Dante et de Machiavel en sont pleines. Et puis, arrive « l’hérésie » huguenote. L’obéissance est le problème des guerres de Religion. Obéissance à l’Église, mais aussi au roi. Obéir au roi, oui, bien sûr disent les protestants, mais d’abord à Dieu. Après un siècle de massacres, il y a deux types de réponses pour sortir de cet enfer : la française et l’anglaise. La France s’inspire de Hobbes : l’ordre et l’ordre absolu. L’Angleterre s’inspire de Locke et de Hume : le désordre libéral pour mieux désactiver le désordre des passions religieuses. La France transfère le sacré sur la tête du roi. C’est Louis XIV. L’Angleterre désacralise le politique pour diriger les énergies vers le commerce. Le pouvoir politique est « vide et neutre ». L’Angleterre a un siècle d’avance sur la France. Pour les légistes français, le souverain est « empereur en son royaume ». Pour les légistes anglais, le souverain, c’est le droit (et donc le juge). Montesquieu a tout compris : « Le libéralisme ne surmonte pas les haines, il ne les détruit pas, il les rend impuissantes. »

On croit l’affaire réglée avec le traité de Westphalie (1648). Chacun est maître chez soi. Mais viennent les Lumières et la révolution démocratique. Nouvelle histoire, nouvelle religion universaliste, nouvelles guerres civiles. Tocqueville l’analyse pour s’en désoler ; Marx pour s’en réjouir. Il pousse à la lutte des classes : « Karl Marx peut être tenu pour l’apôtre de la guerre civile sociale parce qu’il a su d’abord gagner la guerre des mots, imposer l’idée d’un esclavage universel, justifier la violence. » Tocqueville est le bon docteur qui soigne et tente d’éradiquer la maladie par la « domination de la classe moyenne », garante du principe d’égalité et donc de la paix civile.

Le XXe siècle va accomplir toutes les potentialités du XIXe. La guerre civile « démocratique » se mondialise avec en acmé l’effroyable guerre d’Espagne. On croit encore qu’on en a fini en 1945 et plus encore en 1989 ! On se trompe. Une triple transformation va remettre la guerre civile au cœur de notre époque : la mondialisation libérale déstabilise les classes moyennes occidentales ; l’Afrique indépendante n’assimile pas le concept européen d’État-nation ; « L’Islam secoue les pays qu’elle régit avec une violence comparable à celle que connut le XVIe siècle chrétien. »

Avec l’islam, nous rejouons en accéléré toute notre histoire : « L’oumma des sunnites, sans tête et sans frontières, partage ces deux caractères préoccupants avec les sectes puritaines du XVIIe siècle, qui ne connaissaient elles non plus ni frontières ni magistère. Les arguments de Hobbes la concernent aussi, d’autant que le Coran — qui l’ignore ? — attend son Hobbes ou son Spinoza. »

Dans les universités et dans les médias, les militants « décoloniaux » rejouent le jeu marxiste en poussant à la guerre civile avec les mêmes méthodes.

Curieusement, notre historien ne tient pas compte de la démographie. Il méconnaît les travaux du sociologue suédois Gunnar Heineson, et de son « indice de belligérance », quand les jeunes mâles représentent plus de 20 % d’une population. Aveuglement ou prudence, il ne voit pas ou ne veut pas voir que nos pays européens, et la France en particulier, accumulent tous les éléments qu’il a diagnostiqués de façon disparate : une prolétarisation des classes moyennes ; la violence de gangs maghrébins ou africains, qui usent eux aussi du triptyque sud-américain : « kalach, hach, cash » ; et l’islam qui impose dans nos banlieues ses mœurs et donc sa loi : « Ce livre s’est presque ouvert sur le catholicisme, religion universelle. Il est juste qu’il s’achève sur l’islam, autre religion mondiale (…) la terre d’islam n’est pas l’Orient, mais la terre où l’islam a prévalu ; l’oumma n’est pas le peuple arabe, mais l’ensemble des croyants en migration, en hégire vers Allah (…) Pour que s’étende la terre d’islam, le Dar el-Salam, la terre d’impiété, la Dar el-Koufr, devra reculer. »

On a compris ce que Barrera veut nous dire sans oser nous le dire : la « fitna » (guerre civile) entre musulmans s’accompagne d’une « harb » (guerre étrangère) contre les infidèles que nous sommes, selon la même distinction entre stasis et polemos que faisaient les Grecs de l’Antiquité. Retour à la case départ.

 
 
 
 
LA GUERRE CIVILE
par Guillaume Barrera,
paru le 11 février 2021
chez Gallimard,
328 pages,
22 € ISBN-13 : 978-2070148165.
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« Langue appauvrie et endoctrinement : l’imaginaire de nos enfants en miettes » (m à j)

Le Club des cinq : les versions « politiquement correctes » se vendent mal

Les éditeurs britanniques et français des aventures d’Enid Blyton ont cru relancer les ventes en sacrifiant le texte original sur l’autel du correctivisme politique dans les années 2000 avant d’abandonner faute de résultats.

Ils ont remplacé le « nous » par le « on », oublié le passé simple (trop compliqué ?) pour le présent, simplifié les métaphores, donné des téléphones portables aux membres du Club des Cinq pour qu’ils ne se perdent plus dans un jeu de piste, éliminé leur passage à la messe, et surtout, aseptisé tout ce qui semblait politiquement incorrect aux « homo moralisator » du XXIe siècle.

La réussite de ce toilettage éditoriale était garantie sur facture… Mais malheureusement (ou heureusement) moins d’une dizaine d’années après ces décisions « vulgarisatrices », Hachette en France, qui aura suivi à la lettre cette politique de réécriture trop policée, mais sans en retirer le moindre fruit, a décidé d’arrêter les versions abrégées et vidées de toute substance de Club des Cinq revu et mal corrigé.

Une simplification qui « ne fonctionne pas »

En Angleterre, pays d’origine de la romancière Enid Blyton, les mêmes causes ont fini par avoir les mêmes effets. La directrice de collection des livres pour la jeunesse Hodder, Anne Mc Neil qui avait, à l’aube des années 2010, déclaré tout feu tout flamme « qu’une simplification de la langue permettrait aux enfants de mieux s’impliquer dans les enquêtes des Famous Five », aura dû constater amèrement au bout de trois ans d’expériences décevantes en avouant au Guardian que le lissage grammatical et la simplification orthographique « n’avaient pas fonctionné ».

De ce vice commercial Anne McNeil a fait vertu. Les mauvaises ventes lui ont fait comprendre que de changer « mère en maman n’était plus nécessaire. Aujourd’hui que l’héritage d’Enid Blyton se perpétue. Des millions de lecteurs ont appris à lire avec elle ». Tout ça est réjouissant Claude, Mick, François et Annie et leur fidèle chien Dagobert, vont peut-être désormais pouvoir de nouveau s’empiffrer de gluten sans avoir à redouter les foudres des tenants de la bien-pensance.

 


Billet originel du 10 février

Le Club des cinq réécrit dans un français élémentaire et plat, les classiques pour enfants, victimes de jugements moralisateurs et anachroniques : le poète Alain Duault s’inquiète d’une aseptisation des œuvres destinées à l’enfance et de la caporalisation moralisatrice de la jeunesse. Dernier ouvrage de poésie paru : « La Cérémonie des inquiétudes » (Gallimard, 2020, 160 p., 18 €).

Par quelle aberration intellectuelle un éditeur peut-il transformer, lors d’une réédition, une phrase telle que « Le soleil disparut dans un flamboiement d’incendie et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d’or » en la phrase amaigrie « Le soleil disparaît derrière les sommets alpins et le lac prend des reflets dorés » ? C’est pourtant ce qu’a fait Casterman en rééditant Le Club des cinq et le Cirque de l’étoile, publié initialement en 1946 [sous le titre du Club des Cinq et les saltimbanques, mais peut-être saltimbanque est-il devenu un mot trop compliqué].

Cette castration littéraire est un inquiétant symptôme de ce nivellement généralisé qui, dans le sillage de ce qu’on appelle la culture de l’effacement (« cancel culture »), est en train de bâillonner l’imaginaire en éteignant la saveur des mots. Pourquoi ce renoncement à la richesse de la langue dans ces textes à destination des jeunes ? Pourquoi, par exemple, ce renoncement au passé simple au profit d’un présent aplati ?

L’habitude des contes et de leur déclencheur, « il était une fois », familiarise pourtant les enfants à ce décalage entre le passé et le présent. Tout comme ces mêmes enfants savent utiliser le conditionnel, « ce serait », « on verrait », « on dirait qu’on est », qui leur sert de carburant à images et à récits partagés. Pourquoi donc les priver de la pulsation gourmande d’une langue riche et charnue pour en faire une sorte de prose végane ?

Depuis quand une identité — et la langue est bien notre première identité — devrait-elle se modeler à l’aune d’une facilitation du discours ? Que s’est-il passé dans notre société depuis le début du XXIe siècle pour en arriver à cet avachissement qui nous conduit tout droit à la relégation intellectuelle — alors que la France a longtemps pu, à juste titre, s’enorgueillir de sa langue et de sa culture ?

Bien sûr, le globish anglomaniaque, qui a peu à peu colonisé toute la communication (alors même que, maintenant, le Royaume-Uni a quitté l’Europe) s’est imposé comme une soi-disant évidence dans les échanges intra-européens parce qu’il serait plus pratique. Mais depuis quand une identité — et la langue est bien notre première identité — devrait-elle se modeler à l’aune d’une facilitation du discours ? À ce titre, pourquoi ne pas « dégraisser » Proust, aux phrases sans doute trop longues pour le bon entendement de ces comptables du sens immédiat ? Pourquoi ne pas « alléger » les symphonies de Beethoven, aux orchestrations trop capiteuses pour les oreilles de ces infirmes de la jouissance sonore ? Pourquoi ne pas effacer des tableaux du Titien tout ce qui « encombre » le regard pour ne conserver que la vision nette d’un personnage central ainsi débarrassé de tout ce qui n’est pas « utile » à la compréhension ? Qu’est-ce qui justifie cette maltraitance récurrente de ce qui constitue la matière de notre culture ?

Sans prétendre retrouver le XVIIIe siècle où le français était la langue des cours européennes, on peut s’étonner de ce que la langue anglaise ait définitivement pris le pouvoir dans cette Europe qui avait pour ambition de réunir les peuples, non de réduire leurs échanges à cet impérialisme linguistique. En octobre dernier, le parquet européen a ainsi choisi d’adopter l’anglais comme unique langue de travail !

Le désapprentissage de la langue dans son épaisseur et sa complexité se fait au profit de sa seule valeur d’échange L’argument de la simplification induit donc la réduction — d’où le désapprentissage de la langue dans son épaisseur et sa complexité au profit de sa seule valeur d’échange : c’est bien pourquoi il faut aplatir les textes destinés aux enfants, pour les préparer à « être en phase avec leur époque », ainsi que le dit la directrice de Casterman jeunesse.

De ce point de vue, la poésie ne leur est plus nécessaire, pas plus que la musique ou que la peinture, pas plus que tout ce qui crée un langage propre à élever l’esprit, à questionner le monde, à en révéler la beauté et la multiplicité. Un seul chemin : l’utile, le pratique, ou l’échangeable, voire le jetable. Et, surtout, le profitable comme on le dit en termes comptables, puisque la beauté n’est plus une valeur.

Ce n’est pas tout : qu’on songe à la curieuse « déconstruction » de Babar opérée doctement le 21 janvier sur France Culture par un certain anthropologue qui s’interroge sur le fait que le bonhomme éléphant cacherait en fait « une apologie du colonialisme » et distille insidieusement que le personnage serait né en 1931 « comme le raciste “Tintin au Congo” et l’Exposition coloniale à Paris ». Qu’on songe aussi à la prohibition des Aristochats, de La Belle et le Clochard ou de Peter Pan par la plateforme Disney qui en bloque l’accès aux enfants. Et à tous ces alignements devant le politiquement correct qui fait réécrire des titres, déboulonner des statues, étouffer des œuvres, débaptiser des écoles, défigurer la graphie de la langue avec la pratique de l’écriture inclusive, réduire toute expression à la pensée unique du moment.

Une langue décharnée plutôt que savoureuse et colorée, un imaginaire censuré plutôt qu’une ouverture au rêve, une aseptisation des contenus plutôt qu’un apprentissage des différences et de la mise en perspective historique, une uniformisation du style, du son, de la perception qui conduit à une robotisation des consciences, un langage unique (comme l’est la pensée), ce fameux globish, aussi éloigné de la langue anglaise, disent ses vrais amoureux, que l’est la cuisine surgelée de la saveur des produits frais : l’inquiétude n’est pas nouvelle. Sauf que, à présent, l’accumulation de ces atteintes anticulturelles cible les jeunes, les enfants même, qui, si l’on accepte de laisser cette action rongeuse se poursuivre, n’auront bientôt plus de mémoire pour se défendre, plus d’images pour rêver, plus de mots pour dire la beauté, l’amour, la vie.

Est-ce cela que nous voulons ?

Source : Le Figaro

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