Depuis que ses positions à rebours de la cause trans lui ont valu d’être une paria dans le milieu féministe, Marguerite Stern a effectué une « transition politique ». Cette ex-femen jadis proche de « Charlie Hebdo » raconte dans un livre intime et survolté comment elle s’est convertie à l’amour de la France et ouverte à la transcendance.
Jeune étudiante venue de province, Marguerite Stern a découvert à Paris l’expérience quotidienne du harcèlement sexiste dans les rues du nord de la capitale, puis la libération jubilatoire que lui procure l’aventure militante au sein des Femen. Cette pasionaria du mouvement féministe a épousé toutes les causes, pris tous les risques : de la jungle de Calais aux commissariats ukrainiens en passant par les geôles de Tunis, elle se fait tour à tour furie dépoitraillée dans des actions coup-de-poing visant à renverser le patriarcat, bénévole dans un foyer de mineurs clandestins, colleuse de messages de protestation contre les féminicides… Avant de subir l’intolérance et le sectarisme qui étouffent trop souvent la liberté de penser au sein des groupuscules d’extrême gauche aux côtés desquels elle combat. Quand elle refuse de voir ses modes d’action récupérés par les activistes de la cause trans, ses alliées d’autrefois deviennent d’impitoyables ennemies qui s’acharnent à la détruire. Marguerite Stern prend alors ses distances avec le féminisme radical, écoute d’autres voix, rencontre d’autres personnes. Les Rives contraires est le récit de cette émancipation progressive. Le Figaro l'a rencontrée. On trouvera ci-dessous cet entretien.
LE FIGARO.— Votre engagement militant commence à Paris, où vous arrivez comme étudiante en arts plastiques après une enfance auvergnate. Vous y découvrez le harcèlement quotidien des femmes dans la rue et le métro… Pourtant, vous écrivez : « Je dois beaucoup à ces hommes. » Qu’est-ce que cela veut dire ?
MARGUERITE STERN.— Le harcèlement est une expérience universelle pour les Parisiennes : au nord de la capitale, c’est quotidien. Et, même si elles ne le disent pas publiquement, les filles du milieu féministe disent qu’elles évitent de se rendre dans ces quartiers, qu’il y a un malaise. Moi, je suis arrivée là : mon premier appartement était à côté de Barbès. J’écris que je dois beaucoup à ces hommes, car depuis mon enfance j’éprouve pour diverses raisons de la colère. Et je trouve que c’est une émotion qui est saine, la colère. On la rapproche à tort de la haine, mais ça n’a rien à voir : au contraire, la colère c’est ce qui permet de ne pas tomber dans la haine, en digérant mieux ses émotions pour qu’elles ne pourrissent pas au fond des entrailles. Cela prémunit aussi contre la sidération dont sont trop souvent atteintes les victimes. Alors j’ai laissé s’exprimer ma colère face à ces hommes, je me suis autorisée à vivre le harcèlement dans ma chair, quitte à taper des scandales pas possibles, à rester dix minutes sur place jusqu’à ce que ce soit le mec qui parte, même si ça me met en retard à mon rendez-vous. Et tant pis pour ce que l’on pouvait penser de moi !
— À cette époque, vous n’êtes pas politisée, mais vous écoutez Éric Zemmour le samedi soir dans « On n’est pas couché ». Vous dites que c’est lui qui vous a rendue féministe ?
— Paradoxalement, ma première pensée féministe, je l’ai eue en écoutant l’auteur du Premier Sexe, qui est un livre avec lequel je ne suis pas franchement d’accord sur tout. Mais Zemmour, dont j’apprécie la pensée et les interventions, a été la première personne que j’ai entendue énoncer très simplement l’origine des violences que je subissais.
— C’est-à-dire ?
— À l’époque je ne l’aurais pas formulé comme cela, mais j’avais conscience malgré tout que je n’étais presque jamais harcelée par des «mâles blancs». Aujourd’hui, je fais clairement le lien entre le harcèlement de rue et l’immigration.
— Vous découvrez les Femen sur internet, puis vous contactez leur meneuse, Inna Chevtchenko. Quelques jours après, vous vous dénudez la poitrine pour une première action dans la rue… alors même que vous vous décrivez comme « pudique » ! En rougissez-vous aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, je ne le referais pas. Mais, à cette époque-là de ma vie, je n’en pouvais plus : je rentrais d’une année à Bruxelles, où le harcèlement de rue est bien pire qu’à Paris, et j’avais besoin d’aller crier ma colère dans la rue, de ne plus me sentir seule dans ma détresse. Donc, quand j’ai vu que des filles faisaient ça, qu’elles allaient crier dans la rue comme moi je le faisais, c’était viscéral : j’avais besoin d’aller crier avec elles. Ce n’est pas la nudité qui m’a attirée dans leurs actions, mais en le faisant je n’avais pas la sensation d’être nue : on se peignait toutes les unes les autres avant de sortir, ça donnait des scènes qui ressemblent un peu aux peintures de hammam par Delacroix, avec toutes ces femmes qui sont là les seins à l’air… Mais à ce moment on a la sensation de revêtir une armure. Il y a beaucoup de choses qu’on se répétait à l’époque et qui me paraissent aujourd’hui des mensonges, mais ça, je continue à y croire : une fois le message peint, ton corps devient un étendard politique. J’ai commencé à ce moment à développer un rapport sacrificiel au mouvement Femen, c’était toute ma vie.
— La répression n’est pas la même partout. En France, vous passez une garde à vue à fumer des cigarettes dans le bureau du commissaire, tandis qu’en Tunisie vous êtes incarcérée plusieurs semaines !
— En France, c’est surtout la justice qui a été étonnamment laxiste à notre égard. Nous avons fait une action contre les catholiques traditionalistes de Civitas, on est arrivées avec des extincteurs alors qu’il y avait des enfants partout dans la foule, on aurait pu être condamnées pour ça.
— Votre récit s’attarde longuement sur l’attentat contre Charlie Hebdo. Vous étiez amie avec Simon Fieschi, l’un des rescapés de l’attaque, mort en 2024. Cette irruption de la violence djihadiste a-t-elle pesé sur votre parcours politique ?
— À l’époque, non. Enfin, le lendemain de l’attentat, j’avais quand même envie qu’on aille refaire la façade d’une mosquée, mais ça ne s’est pas fait… J’étais très proche de Charlie Hebdo, c’était ma famille militante : j’appartenais à cette gauche universaliste, celle de Fourest et d’Enthoven, qui n’avait pas peur de critiquer l’islam. On mettait toutes les religions dans le même sac, et on n’hésitait pas à se dire islamophobes. Sur la boîte mail des Femen, on recevait souvent des menaces de mort accompagnées de sourates du Coran. J’ai quitté Femen quelques mois plus tard : depuis, il n’y a plus jamais eu d’actions visant l’islam.
— Vous avez ensuite lancé des collages féministes, détournés plus tard par des militants transactivistes. Vous avez manifesté à ce moment-là votre désaccord avec la cause trans, et une partie du milieu féministe vous l’a violemment reproché…
— Je savais que j’allais me prendre des torrents de haine, mais je n’avais pas conscience que ça aurait cette ampleur. Il y a une forme d’emprise sectaire dans ces milieux, les gens sont dépossédés de leur cerveau. Ils répètent des mantras.
« Une femme trans est une femme. » Si on n’est pas d’accord et qu’on veut dialoguer, ils les répètent de plus belle. C’est comme cet autre slogan : « On ne discute pas avec l’extrême droite, on la combat. » Ils brandissent ça comme si c’était un monument d’éloquence alors que c’est creux et que ça ferme tout. Pour les collages, il y a un serveur Discord qui s’est créé pour rassembler les colleuses parisiennes, tenu par des filles que j’avais moi-même désignées, au bout d’un temps, elles ont fini par exclure celles qui disaient : « Salut les meufs », parce que c’est transphobe. Ce qui m’a aidée à sortir de la haine des hommes, c’est d’avoir été confrontée à la haine des femmes.
— Vous vous êtes alors autorisée à parler avec tout le monde, même des gens éloignés de vos cercles militants ?
— C’est la première étape. Si ce livre doit servir à quelque chose, c’est au moins à ça : il faut comprendre qu’à gauche beaucoup de gens sont embrigadés parce qu’ils se sont fermés à toute discussion. Et puis le militantisme, notamment féministe, est aussi pris à tort comme une thérapie. J’y suis arrivée après avoir vécu des violences graves : si à l’époque j’avais reçu un accompagnement pluridisciplinaire sur le psychotraumatisme, conduit par des professionnels de santé formés sur ces sujets, ça m’aurait aidée. Mais ça manque encore, en France : la psychiatrie n’est pas assez développée ni même les centres comme la Maison des femmes de Saint-Denis, créée par Ghada Hatem, où j’ai été suivie et qui m’a aidée à sortir de ma violence contre les hommes.
À la place, beaucoup de femmes traumatisées par des violences sexuelles qu’elles ont vécues et qui ne trouvent pas de réponses à leur souffrance finissent par confondre l’espace militant et l’espace thérapeutique : au lieu de se soigner, elles aggravent leur mal-être, car il se produit une contagion émotionnelle. Je me suis retrouvée une fois à une soirée où chacune à tour de rôle racontait son viol, en pleurant un verre de blanc à la main, c’était hyper glauque… Au moins, avec Femen, on rigolait. Puis c’était physique, ça nous sortait. Aujourd’hui, les mouvements «radfem » ou queer sont de plus en plus présents sur internet, c’est un militantisme virtuel, trop éloigné du corps.
— L’an dernier, vous avez assisté aux funérailles de Philippine, sauvagement assassinée dans le bois de Boulogne. Si vous n’êtes pas croyante, cette messe vous a touchée. Pourquoi ?
— Je réfléchis beaucoup à l’importance des rites. Dans un livre marquant, Neanderthal. Une autre humanité, Marylène Patou-mathis montre la place qu’occupent les rites depuis la préhistoire. J’ai appris beaucoup plus de choses sur l’humanité en m’intéressant à la paléoanthropologie plutôt qu’à l’histoire : l’invention du feu, plus qu’un moyen de cuisson des aliments, apporte aux hommes une raison de se rassembler, puis de se raconter des histoires… Ce sont les rites qui font qu’un peuple reste un peuple. En assistant à la messe pour le repos de l’âme de cette pauvre étudiante, j’ai eu l’impression d’accomplir quelque chose qui fait que l’homme est quand même un animal différent des autres… et qui fait que la civilisation européenne, catholique, est aussi différente des autres. Je crois que seule l’église catholique est capable de réparer quelque chose en France.
Les Rives contraires.
Histoire d’une transition politique,
de Marguerite Stern,
paru le 15 janvier 2026,
aux éditions Magnus,
à Paris,
272 pp.,
ISBN-10 : 2384220772
ISBN-13 : 978-2384220779


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