Véra Nikolski et Nicolas Pichot montrent que la division sexuelle du travail ne fut pas d’abord une idéologie, mais une réponse tragique aux nécessités de la survie. Un essai passionnant qui oblige le féminisme contemporain à regarder le réel en face. Recension d'Eugénie Bastié dans Le Figaro.
Les femmes ont-elles été un jour les égales voire les supérieures des hommes? C’est ce qu’aiment à croire de nombreuses féministes, qui imaginent un âge d’or lointain où les femmes auraient été les maîtresses des sociétés, chassant le mammouth et maniant la sagaie aussi bien que leurs homologues masculins. Tout aurait changé ensuite : le patriarcat serait advenu avec la sédentarisation, le christianisme ou le capitalisme, renvoyant ces femmes puissantes à la marmite et aux marmots.
Cet imaginaire a profondément imprégné les mentalités. On ne compte plus les articles de vulgarisation évoquant les chasseresses de la préhistoire, les Lady sapiens toutes-puissantes ou les guerrières vikings qui, à en croire certaines séries Netflix, auraient figuré au premier rang du champ de bataille. On comprend la fonction idéologique d’un tel récit : se convaincre de l’existence d’un matriarcat primitif permet d’affirmer que le patriarcat n’est qu’un choix politique, une idéologie, une bifurcation malheureuse, donc arbitraire et réversible, sur laquelle l’humanité se serait malencontreusement engagée.
Les Amazones, les femmes vikings, les chasseuses préhistoriques ou les guerrières du Dahomey servent ainsi de figures consolatrices : la domination masculine ne serait qu’un accident historique. Certaines chercheuses, comme Priscille Touraille, vont même jusqu’à soutenir que les hommes préhistoriques auraient privé les femmes de protéines, ce qui aurait abouti au dimorphisme sexuel.
C’est pour contrer ce lieu commun du progressisme que Véra Nikolski et Nicolas Pichot ont écrit Pourquoi les Amazones n’existent pas (Fayard), essai passionnant qui remonte aux origines de l’humanité pour démonter les usages simplificateurs de l’histoire. La première est normalienne et docteur en sciences politiques, le second est docteur en physique et ingénieur. On ne trouvera pas chez eux d’affabulations militantes, mais une démonstration rigoureuse et scientifique.
Le mythe du matriarcat primitif est universel : on le retrouve sous des formes diverses dans toutes les civilisations. Mais les Amazones, ce peuple de guerrières cité par la mythologie grecque, n’ont jamais existé comme modèle social généralisable. Aucune société humaine connue n’a fait de la chasse ou de la guerre une activité féminine régulière. Partout dans le monde, pendant des centaines de milliers d’années, les deux sexes ont été affectés à des fonctions différentes : liées à la sphère domestique pour les femmes, à l’extérieur pour les hommes. Pourquoi ?
Au commencement était la différence biologique. L’homme engendre dans le corps d’autrui, la femme engendre dans son propre corps. De cette différence primordiale naît toute une série de conséquences. D’abord, la femme est immobilisée par la grossesse et devient, pendant plusieurs années, la principale source d’alimentation de l’enfant (le lait en poudre n’existant pas au paléolithique), ce qui limite son éloignement du foyer. Ensuite, le nombre d’enfants qu’une femme peut engendrer au cours de sa période de fertilité est strictement limité, quand un homme peut, en théorie, féconder un très grand nombre de femmes. Dans un groupe humain, la perte d’une femme en âge de procréer a donc des conséquences démographiques bien plus lourdes que celle d’un homme.
Dans un contexte de survie - contexte que nous avons largement oublié, nous autres Sapiens installés dans le confort et la sécurité -, la vie d’un homme avait ainsi une valeur moindre que celle d’une femme. Les deux auteurs modélisent l’hypothèse d’une société qui aurait confié les tâches les plus risquées - chasse, guerre, travaux physiques dangereux - aux femmes : celle-ci aurait mécaniquement vu sa population décroître. «Nous sommes probablement tous les descendants de groupes humains ayant choisi une organisation sociale dans laquelle les activités dangereuses sont l’apanage des hommes », écrivent-ils.
La division sexuelle du travail a donc contribué à préserver l’humanité de l’extinction. Le patriarcat n’est pas un complot millénaire de mâles dominants ayant organisé la sujétion des femmes pour leur seul bon plaisir. Il s’agit plutôt, nous disent les auteurs, d’une « transaction », d’un compromis forgé par la nécessité de survivre : les hommes avaient le monopole de la violence, mais ils la subissaient aussi davantage. Le patriarcat est, à cet égard, un curieux système de domination dans lequel les dominants endurent plus de dommages corporels et connaissent une mortalité plus forte que les dominées.
Il s’enracine donc à la fois dans la biologie et dans un contexte environnemental : celui d’un monde dangereux où la survie constitue l’impératif premier de l’humanité. Des centaines de milliers d’années d’évolution ne s’effacent pas d’un trait de plume. C’est pourquoi l’on retrouve encore aujourd’hui des rapports au risque et à l’agressivité différents chez les hommes et chez les femmes : sans doute parce que la sélection naturelle a favorisé la reproduction des hommes les plus capables d’affronter le danger, répandant certains traits devenus avantageux.
Faut-il rappeler que 99,9% des morts de la Grande Guerre furent des hommes ? Aujourd’hui encore, les hommes sont majoritaires dans les métiers pénibles et dangereux, parmi les victimes d’homicide, les morts au travail ou les morts à la guerre. La valorisation de la virilité peut alors se comprendre aussi comme la compensation symbolique accordée à ceux que la société expose davantage.
Quelle est la grande leçon de ce livre ? D’abord, qu’il faut cesser de confondre recherche et militantisme, et regarder le réel en face. La gauche culturaliste veut croire que tous les comportements humains, toutes les différences, toutes les inégalités sont forgés par la culture, avec l’idée implicite que ce qui est culturel serait aisément déconstruit. Cette idéologie constructiviste est scientifiquement fragile. Nous savons que la culture et la biologie sont imbriquées. Parfois même, la nature est plus facile à changer que la culture : la contraception, qui modifie profondément le rôle procréateur des femmes, a inversé une fatalité biologique bien plus efficacement qu’aucun discours sur l’idéologie.
D’ailleurs aujourd’hui, tout a changé. La loi universelle de la division sexuelle du travail a été rendue caduque par la transformation profonde de nos conditions matérielles d’existence. La mécanisation permise par la révolution industrielle a annulé l’importance décisive de la force physique. La baisse de la mortalité infantile a allégé la charge reproductive des femmes. La disparition progressive des risques liés à l’éloignement du foyer a affaibli l’impératif de survie. Dès lors, les conditions s’égalisent.
Comme Véra Nikolski l’avait déjà brillamment montré dans Féminicène, ce n’est pas seulement le féminisme qui a émancipé les femmes, mais la science, la technique et la transformation matérielle du monde. On pourrait même dire que le féminisme n’est pas tant la cause de la fin du patriarcat que l’une de ses conséquences.
Nous sommes passés de sociétés de la survie à des sociétés de l’abondance. Ce basculement a des conséquences vertigineuses. C’est aussi ainsi qu’il faut lire la chute mondiale de la natalité : non comme une simple évolution sociologique, mais comme un bouleversement anthropologique sans précédent. L’absence d’impératif de survie conduira-t-elle notre espèce à l’extinction ?
Pourquoi les Amazones n'existent pas
de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff,
Cet imaginaire a profondément imprégné les mentalités. On ne compte plus les articles de vulgarisation évoquant les chasseresses de la préhistoire, les Lady sapiens toutes-puissantes ou les guerrières vikings qui, à en croire certaines séries Netflix, auraient figuré au premier rang du champ de bataille. On comprend la fonction idéologique d’un tel récit : se convaincre de l’existence d’un matriarcat primitif permet d’affirmer que le patriarcat n’est qu’un choix politique, une idéologie, une bifurcation malheureuse, donc arbitraire et réversible, sur laquelle l’humanité se serait malencontreusement engagée.
Les Amazones, les femmes vikings, les chasseuses préhistoriques ou les guerrières du Dahomey servent ainsi de figures consolatrices : la domination masculine ne serait qu’un accident historique. Certaines chercheuses, comme Priscille Touraille, vont même jusqu’à soutenir que les hommes préhistoriques auraient privé les femmes de protéines, ce qui aurait abouti au dimorphisme sexuel.
C’est pour contrer ce lieu commun du progressisme que Véra Nikolski et Nicolas Pichot ont écrit Pourquoi les Amazones n’existent pas (Fayard), essai passionnant qui remonte aux origines de l’humanité pour démonter les usages simplificateurs de l’histoire. La première est normalienne et docteur en sciences politiques, le second est docteur en physique et ingénieur. On ne trouvera pas chez eux d’affabulations militantes, mais une démonstration rigoureuse et scientifique.
Le mythe du matriarcat primitif est universel : on le retrouve sous des formes diverses dans toutes les civilisations. Mais les Amazones, ce peuple de guerrières cité par la mythologie grecque, n’ont jamais existé comme modèle social généralisable. Aucune société humaine connue n’a fait de la chasse ou de la guerre une activité féminine régulière. Partout dans le monde, pendant des centaines de milliers d’années, les deux sexes ont été affectés à des fonctions différentes : liées à la sphère domestique pour les femmes, à l’extérieur pour les hommes. Pourquoi ?
Au commencement était la différence biologique. L’homme engendre dans le corps d’autrui, la femme engendre dans son propre corps. De cette différence primordiale naît toute une série de conséquences. D’abord, la femme est immobilisée par la grossesse et devient, pendant plusieurs années, la principale source d’alimentation de l’enfant (le lait en poudre n’existant pas au paléolithique), ce qui limite son éloignement du foyer. Ensuite, le nombre d’enfants qu’une femme peut engendrer au cours de sa période de fertilité est strictement limité, quand un homme peut, en théorie, féconder un très grand nombre de femmes. Dans un groupe humain, la perte d’une femme en âge de procréer a donc des conséquences démographiques bien plus lourdes que celle d’un homme.
Dans un contexte de survie - contexte que nous avons largement oublié, nous autres Sapiens installés dans le confort et la sécurité -, la vie d’un homme avait ainsi une valeur moindre que celle d’une femme. Les deux auteurs modélisent l’hypothèse d’une société qui aurait confié les tâches les plus risquées - chasse, guerre, travaux physiques dangereux - aux femmes : celle-ci aurait mécaniquement vu sa population décroître. «Nous sommes probablement tous les descendants de groupes humains ayant choisi une organisation sociale dans laquelle les activités dangereuses sont l’apanage des hommes », écrivent-ils.
La division sexuelle du travail a donc contribué à préserver l’humanité de l’extinction. Le patriarcat n’est pas un complot millénaire de mâles dominants ayant organisé la sujétion des femmes pour leur seul bon plaisir. Il s’agit plutôt, nous disent les auteurs, d’une « transaction », d’un compromis forgé par la nécessité de survivre : les hommes avaient le monopole de la violence, mais ils la subissaient aussi davantage. Le patriarcat est, à cet égard, un curieux système de domination dans lequel les dominants endurent plus de dommages corporels et connaissent une mortalité plus forte que les dominées.
Il s’enracine donc à la fois dans la biologie et dans un contexte environnemental : celui d’un monde dangereux où la survie constitue l’impératif premier de l’humanité. Des centaines de milliers d’années d’évolution ne s’effacent pas d’un trait de plume. C’est pourquoi l’on retrouve encore aujourd’hui des rapports au risque et à l’agressivité différents chez les hommes et chez les femmes : sans doute parce que la sélection naturelle a favorisé la reproduction des hommes les plus capables d’affronter le danger, répandant certains traits devenus avantageux.
Faut-il rappeler que 99,9% des morts de la Grande Guerre furent des hommes ? Aujourd’hui encore, les hommes sont majoritaires dans les métiers pénibles et dangereux, parmi les victimes d’homicide, les morts au travail ou les morts à la guerre. La valorisation de la virilité peut alors se comprendre aussi comme la compensation symbolique accordée à ceux que la société expose davantage.
Quelle est la grande leçon de ce livre ? D’abord, qu’il faut cesser de confondre recherche et militantisme, et regarder le réel en face. La gauche culturaliste veut croire que tous les comportements humains, toutes les différences, toutes les inégalités sont forgés par la culture, avec l’idée implicite que ce qui est culturel serait aisément déconstruit. Cette idéologie constructiviste est scientifiquement fragile. Nous savons que la culture et la biologie sont imbriquées. Parfois même, la nature est plus facile à changer que la culture : la contraception, qui modifie profondément le rôle procréateur des femmes, a inversé une fatalité biologique bien plus efficacement qu’aucun discours sur l’idéologie.
D’ailleurs aujourd’hui, tout a changé. La loi universelle de la division sexuelle du travail a été rendue caduque par la transformation profonde de nos conditions matérielles d’existence. La mécanisation permise par la révolution industrielle a annulé l’importance décisive de la force physique. La baisse de la mortalité infantile a allégé la charge reproductive des femmes. La disparition progressive des risques liés à l’éloignement du foyer a affaibli l’impératif de survie. Dès lors, les conditions s’égalisent.
Comme Véra Nikolski l’avait déjà brillamment montré dans Féminicène, ce n’est pas seulement le féminisme qui a émancipé les femmes, mais la science, la technique et la transformation matérielle du monde. On pourrait même dire que le féminisme n’est pas tant la cause de la fin du patriarcat que l’une de ses conséquences.
Nous sommes passés de sociétés de la survie à des sociétés de l’abondance. Ce basculement a des conséquences vertigineuses. C’est aussi ainsi qu’il faut lire la chute mondiale de la natalité : non comme une simple évolution sociologique, mais comme un bouleversement anthropologique sans précédent. L’absence d’impératif de survie conduira-t-elle notre espèce à l’extinction ?
Pourquoi les Amazones n'existent pas
de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff,
publié le 22 avril 2026,
aux éditions Fayard,
à Paris,
400 pp,
ISBN-10 : 2213733392
ISBN-13 : 978-2213733395
à Paris,
400 pp,
ISBN-10 : 2213733392
ISBN-13 : 978-2213733395
Source : Le Figaro
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