mardi 15 juin 2021

Face à la vague des transgenres, la Suède commence à douter

De phénomène rarissime, touchant quelques individus à partir de la petite enfance, la dysphorie de genre est devenue récemment une pathologie de masse à l’adolescence
 
Le plus prestigieux hôpital de Suède revoit son protocole et ne donne plus d’hormones aux mineurs. Le premier pays au monde à avoir reconnu céder devant les militants transgenres va-t-il faire marche arrière ? Extraits d’une enquête menée par le Figaro.

Pour raconter ce qui est arrivé à sa fille, Asa préfère montrer l’album où elle l’a prise en photo, chaque mois, à partir de ses 14 ans. « Voilà l’époque où Johanna s’est mise à couper ses cheveux très courts, à mettre un bandage de poitrine pour l’aplatir », commence-t-elle. Les clichés se succèdent, le sourire disparaît, le visage s’émacie : « Elle est tombée malade, l’anorexie. À l’hôpital, j’ai remarqué qu’elle suivait des comptes transgenres sur les réseaux sociaux. Elle m’a annoncé qu’elle souffrait de dysphorie de genre, qu’elle ne supportait plus son corps… Elle a décidé de devenir Kasper, un garçon. »

Son visage alors apparaît plus affirmé, cheveux teints, air viril. Et puis, à 19 ans, Johanna réapparaît en fille, lueur énigmatique dans le regard : « C’est un voyage qui a duré deux longues années, s’émeut Asa. Ma fille a changé de genre, d’identité, mais elle a ensuite eu l’immense courage d’avouer son erreur. Je suis très fière d’elle. »

Ce « voyage », comme le dit Asa, de nombreux adolescents suédois l’ont fait. Le pays a été le premier au monde, en 1972, à reconnaître la dysphorie de genre, ce mal-être provoqué par l’inadéquation entre son sexe biologique et son identité de genre, et à donner la possibilité d’officialiser cette transition à l’état civil. Le premier, aussi, à offrir des soins pour conforter les transgenres dans leur démarche : devenir un homme quand ils sont nés femmes, ou l’inverse.

Tous les traitements sont pris en charge dans des cliniques publiques, dès 16 ans : bloqueurs de puberté pour les plus jeunes, injections de testostérone ou d’œstrogènes, opération de la poitrine, orthophonistes pour changer sa voix, épilation, greffe de barbe, etc. À partir de 18 ans, l’administration autorise enfin l’opération des parties génitales, créant un pénis à partir du clitoris ou avec de la peau, modelant un vagin par inversion de la verge ou avec un morceau d’intestin.

« Retour en arrière »

D’où l’incrédulité provoquée en mars 2021 par la décision du prestigieux hôpital Karolinska. Ce pionnier de la dysphorie, dépendant de l’institut qui décerne le prix Nobel de médecine, refuse désormais le traitement hormonal aux nouveaux patients mineurs, sauf dans le cadre d’une étude clinique. Il invoque le principe de précaution et s’appuie sur une compilation d’études montrant qu’il n’y a pas de preuves de l’efficacité de ces traitements, pourtant irréversibles, pour le bien-être des patients. La prise à vie de ces hormones pourrait aussi favoriser les maladies cardiovasculaires, certains cancers, l’ostéoporose, les thromboses. Les 100 jeunes déjà suivis à Stockholm, et non concernés par cette nouvelle politique, devront d’ailleurs signer un document les informant de ces risques.

[…]

La Suède, cependant, n’est pas le seul pays à revoir sa politique de soins. Au Royaume-Uni, la jeune Keira Bell, opérée de la poitrine et traitée aux hormones, a gagné fin 2020 son procès contre la clinique de Londres qui avait donné son feu vert trop rapidement, estime-t-elle, pour une transition qu’elle regrette aujourd’hui. Depuis, les traitements y sont soumis à une décision judiciaire pour les 16-18 ans, et refusés aux plus jeunes. En juin 2020, c’est la Finlande qui a changé ses recommandations en donnant la priorité à la thérapie psychologique.

Emballement des courbes Ce qui alarme les praticiens, c’est l’emballement des courbes. De phénomène rarissime, touchant quelques individus dès la petite enfance, la dysphorie de genre est devenue une pathologie de masse, apparaissant avec l’adolescence. « En 2001, seules 12 personnes de moins de 25 ans avaient été diagnostiquées… en 2018, c’était 1859, constate Sven Roman, psychiatre pour enfants, qui travaille comme consultant dans toute la Suède. Tous les ados sont touchés, mais surtout les filles de 13 à 17 ans qui veulent devenir des garçons : entre 2008 et 2018, l’augmentation dans cette tranche est de 1500 %. En Suède, il y a maintenant plus de filles que de garçons qui reçoivent de la testostérone ! »

Le constat est le même pour les opérations chirurgicales. Selon le professeur Mikael Landén, auteur d’une thèse sur le transsexualisme, en moyenne 12 personnes par an seulement demandaient un changement de sexe dans les années 1972-1992… Aujourd’hui, elles sont plus de 2000.

[…] [P] our Sven Roman, sa cause est tout autre : il y a surdiagnostic. « Tous les adolescents ont des soucis d’identité, de recherche de soi, sans être pour autant atteints de dysphorie, martèle-t-il… Leur problème disparaît le plus souvent au début de l’âge adulte avec la possibilité de devenir homosexuel, ou pas. »

Ces enfants souffrent d’autres troubles psychiatriques

Autre indice inquiétant : ces jeunes patients souffrent souvent d’autres troubles psychiatriques comme l’autisme, la dépression, l’anxiété. Ces pathologies, qui pourraient expliquer une supposée dysphorie de genre, peuvent être traitées sans prise d’hormone, ni chirurgie. Mais cette réalité est parfois mal acceptée par les patients, si sûrs d’eux-mêmes qu’ils refusent de se soumettre à une évaluation complète de leur santé mentale.

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Au premier rendez-vous, on félicite les enfants qui veulent transitionner

Quant au système de santé, il est bien loin de raisonner les indécis : selon Peter Salmi, enquêteur de la sécurité sociale suédoise, 70 à 80 % des personnes entrant en clinique obtiennent le diagnostic de dysphorie de genre. « Au premier rendez-vous on m’a dit : “Félicitations ! Vous avez fait votre coming out, c’est courageux, quel traitement vous voulez faire ?”, poursuit Johanna. Heureusement, je consultais aussi un psychologue indépendant une fois par semaine. Avec lui, on parlait de tout et j’ai compris peu à peu que cette détestation de mon corps, ma dysphorie, était une conséquence de mon anorexie, et pas l’inverse. Quand je l’ai réalisé, je me suis effondrée en larmes, et j’ai tué Kasper. »

[…]

Sven Roman rappelle que le lobe frontal du cerveau, où se forme la capacité d’évaluer les risques, où se jouent les intentions, finit d’évoluer vers 25 ans : « C’est à cet âge que l’on est assez mûr pour prendre une décision aussi lourde qu’un changement de genre. C’est d’ailleurs à cet âge que la loi suédoise autorise la stérilisation, pas avant. »

Remise en question et « tabou »

Le débat partage la Suède, mais il a aussi pris un tour un peu plus heurté — et plus personnel. En octobre 2019, un documentaire choc de la télévision suédoise révélait que l’hôpital Karolinska pratiquait l’ablation des seins sur des filles de 14 ans. Le cas de Jennifer Ring a également ému le pays : cette femme de 32 ans s’est pendue après avoir effectué une transition de genre dans ce même établissement, alors que d’autres cliniques lui avaient refusé les traitements en raison de ses signes de schizophrénie. Plus récemment, l’actrice et écrivain trans Aleksa Lundberg a aussi exprimé des doutes sur sa transition.

Est-on allé trop loin ? La peur de ne pas être assez inclusif ou, pire, de passer pour transphobe, a pris le pas chez certains sur l’analyse scientifique et la prudente considération de l’avenir de ces jeunes. « Aujourd’hui, en Suède, il est tabou de remettre en cause l’identité de quelqu’un », conclut Johanna. Sven Roman, lui, dénonce ces œillères qui faussent le jugement de certains spécialistes : « Ils ne sont intéressés que par une pathologie, comme le désordre bipolaire, ou la dysphorie, et leur attribuent tous les symptômes qu’ils voient. Cela peut être très dangereux pour les patients. » Contrainte de réagir à la décision unilatérale de l’hôpital Karolinska, qu’ont commencé à suivre d’autres établissements, la sécurité sociale suédoise s’est donnée jusqu’à la fin de l’année pour établir un nouveau protocole de soin.


lundi 14 juin 2021

« Les langues anciennes nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non »

Entretien avec la journaliste et essayiste italienne Andrea Marcolongo, formée aux lettres classiques, qui s’est fait connaître notamment pour son livre sur le grec ancien La Langue géniale, paru en 2016 en Italie, avant d’être traduit en une dizaine de langues. L’université de Princeton a récemment supprimé l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques. La raison évoquée ? Lutter contre le « racisme systémique ». Sur sa page web, Diversity and equity, le Département des lettres classiques de l’établissement explique ainsi que la culture gréco-romaine a « instrumentalisé, et a été complice, sous diverses formes d’exclusion, y compris d’esclavage, de ségrégation, de suprématie blanche, de destinée manifeste, et de génocide culturel ». Andrea Marcolongo déplore cette décision. Elle rappelle l’importance d’apprendre le latin et le grec pour développer son esprit critique et renouer avec la beauté, la poésie et la profondeur des mots.

LE FIGARO. — Que vous inspire la suppression de l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques à Princeton ?

Andrea MARCOLONGO. — Je ne ressens pas simplement un bouleversement, mais une grande inquiétude. Il ne s’agit pas là du résultat de l’esprit du temps, mais de l’expression d’un malaise. Il n’est pas strictement lié aux lettres classiques, mais à notre capacité à accepter aujourd’hui la pensée. Il y a une volonté de renier le débat, c’est ça le risque que sous-tend cette suppression. Dans cette volonté hypocrite de vouloir respecter le monde entier, on perd la force et l’envie de soutenir une opinion. La pensée ne peut pas être neutre. Les langues anciennes nous rappellent justement cela ; elles nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non.

— Ce phénomène existe-t-il déjà en Europe ?

— Pour l’heure, cette volonté de ne plus débattre se situe surtout aux États-Unis. Il n’y a plus de débat, seulement cette « cancel culture », cette culture de l’annulation liée au politiquement correct. On empêche l’autre de prendre position plutôt que de débattre. C’est plus facile, plus paresseux. Sauf qu’à force de tout « canceller », il finira par ne plus rien rester. Je trouve cela effrayant que pendant des conférences on puisse me poser la question : « Faut-il condamner Platon parce qu’il était misogyne ? » D’autres s’interrogent : « Faut-il arrêter d’apprendre Homère parce qu’il ne respecte pas assez les femmes ? » C’est un faux débat ! On a perdu la perspective. On lit des textes pour étudier des langues ; peut-être que certains d’entre aux contenaient des propos misogynes et racistes selon le point de vue de notre époque, mais cela nous donne la possibilité de remarquer ou de contester ces aspects. L’antidote au racisme n’est pas d’effacer la culture, mais de savoir prendre position. Chez les Grecs, la tragédie servait certes à mettre en scène des drames pour le plaisir des spectateurs, mais aussi et surtout pour montrer les aspects les plus obscurs de l’être humain. Par la catharsis, on était ainsi capable de comprendre nos émotions et de les accepter.

— N’est-il pas absurde de vouloir transposer un modèle culturel à une société vieille de plusieurs millénaires ?

— Si. On ne peut pas culpabiliser une langue avec des valeurs d’une époque qui n’est pas la sienne. La langue n’a pas à être un drapeau politique. C’est pour cette raison que je trouve que tous ces débats qu’on injecte aux langues anciennes sur le racisme, le féminisme… sont très loin de l’esprit grec. À mon sens, ce n’est pas la langue qui est raciste, mais ce sont ses usagers qui le sont. Je vis avec l’inquiétude de savoir qu’il y a des personnes qui regardent les langues anciennes avec un regard qui censure. Si l’on juge des langues à l’aune d’aujourd’hui qui sait ce qu’on pensera de notre propre usage de la langue demain ?

— Comment expliquez-vous cette perte du latin et du grec ?

— Je pense que c’est une question de paresse intellectuelle. On supprime les langues classiques pour éviter de penser. La démocratie intellectuelle non seulement permettait de penser, mais elle obligeait à penser. Dans la Grèce Antique, Périclès payait les gens qui n’avaient pas les moyens d’aller au théâtre, parce qu’il disait toujours que les citoyens les plus dangereux étaient ceux qui n’avaient pas de culture. Il avait raison. C’était un engagement pour la collectivité, la société. Aujourd’hui, toute forme de culture est devenue démodée. On demande aux gens d’être performants, mais pas d’avoir une profondeur de la pensée. Néanmoins, je pense que tout ce système de politiquement correct, de censure, de langue si polie, a ses limites. Peut-être que les gens vont avoir envie à un moment de revenir à une activité intellectuelle. Nous avons les anticorps pour nous protéger contre cette censure venue des États-Unis.

— L’engouement autour de vos livres (La langue géniale, hommage au grec ancien, a été vendue à 150 000 exemplaires en Italie et publiée dans 27 pays) le prouve.

— Je l’espère. Une des utilités des langues anciennes, c’est de nous apprendre la valeur du temps. C’est donc très antimoderne d’apprendre ces langues ! Il faut des années pour les apprendre. Or, nous vivons dans une époque de la vitesse où tout doit être très rapide, presque instantané. Cela nous apprend donc une certaine discipline. Nous avons un problème avec le passé et le temps. Tout ce qui se fait vite n’est pas forcément bien. Les langues anciennes nous redonnent une certaine notion et une valeur du temps.

— La maîtrise des langues anciennes permet aussi de mieux connaître les mots qu’on emploie et donc d’avoir une pensée plus juste.

— Oui, cela permet la discussion. Lorsqu’on a le mot juste, on s’exprime mieux. C’est pour cela que je me suis concentrée dans mon dernier livre sur l’étymologie. Une langue ancienne nous oblige à habiter l’essence d’une langue, à renouer avec la poésie et la profondeur des mots. Nous ne sommes pas simplement des juristes de la langue. Ainsi, apprendre les langues anciennes permet non seulement d’acquérir un meilleur vocabulaire, mais aussi de trouver le bon mot et construire une meilleure pensée. Il ne faut pas apprendre une langue en fonction de son utilité, comme un outil, sinon on se coupe de sa beauté, sa culture, sa mythologie.

— Que faire donc pour redonner le goût des langues anciennes ?

—  Il suffit d’offrir à quelqu’un Homère, même traduit en français. Ainsi, on peut se plonger dans la beauté incroyable de la littérature ancienne. Plutôt que de passer son temps à débattre sur l’utilité ou l’inutilité, le racisme des langues anciennes, je propose de revenir à la beauté des langues avec un regard sans a priori. Le texte est magnifique. Il faut étudier cette langue qui nous parle de nous-mêmes.

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dimanche 13 juin 2021

Surfinancement des établissements anglophones au Québec

Extraits de l’allocution de Frédéric Lacroix devant le Comité permanent des langues officielles.

[…]

[La fausse symétrie des minorités linguistiques]

À mon avis, le principal problème avec la Loi sur les langues officielles est le concept artificiel de « double majorité » : la loi institue une majorité anglophone hors Québec et une majorité francophone au Québec. À chaque « majorité » est associée sa minorité : francophone hors Québec et anglophone au Québec.

Ce concept de « double majorité » n’a aucune réalité sociologique. Cela est manifeste quand on s’attarde au fait que les anglophones du Québec, qui constituent une minorité numériquement, assimilent en réalité environ la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les anglophones constituent, du point de vue de la langue maternelle, 8 % de la population du Québec mais assimilent la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les quelque 80 % de francophones au Québec assimilent l’autre moitié. Il y a 10 fois plus de locuteurs de français au Québec que de locuteurs de l’anglais, cependant les substitutions linguistiques se font moitié-moitié vers chaque langue. Le rapport de force entre les langues au Québec est donc d’un facteur 10 en faveur de l’anglais.

Les anglophones du Québec ont la vitalité linguistique d’une majorité.

Dans les faits, la Loi sur les langues officielles entérine un bilinguisme compétitif et inégalitaire entre l’anglais et le français partout au Canada, incluant au Québec.

Depuis 2001, le poids relatif des francophones recule à grande vitesse au Québec tandis que celui des anglophones se maintient ou est même en progrès. Ceci est dû à la disproportion des substitutions linguistiques canalisées vers l’anglais au Québec ; la moitié des substitutions des immigrants allophones alimente un groupe qui constitue seulement 8 % de la population.

[…]

Ce qui signifie ceci : il n’existe au Canada [y compris au Québec] qu’une seule véritable majorité, qui est anglophone. Le Canada est un pays à majorité anglophone. Le concept de double majorité est faux et trompeur.

La loi sur les langues officielles devrait être fondée sur la reconnaissance de cette réalité. Cette loi devrait être asymétrique.

3. Le financement des universités au Québec

J’ai appliqué la notion de complétude institutionnelle pour étudier le financement des universités au Québec. Les universités, en tant que lieu de production et de transmission du savoir, constituent une institution clé pour ce qui est de la vitalité d’une communauté linguistique.

La dynamique actuelle des universités au Québec est marquée par un effritement relatif de la fréquentation des universités de langue française et une hausse de la fréquentation des universités de langue anglaise.

Les universités de langue anglaise McGill, Concordia et Bishop’s récoltent 30 % des revenus globaux au Québec. Cela est 3,7 fois supérieur au poids démographique des anglophones au Québec. Les universités de langue anglaise sont en situation de surcomplétude institutionnelle. A contrario, les universités de langue française sont sous-financées relativement du poids démographique des francophones (70 % pour 78 % de la population). Cela pèse directement sur la vitalité linguistique du groupe francophone au Québec.

Le fonds de recherche fédéraux (CRSH, CRSNG, IRSC, Fondation canadienne pour l’innovation, Chaires de recherche du Canada), en particulier, sont canalisés massivement vers les universités de langue anglaise au Québec, qui reçoivent 38,4 % de ces fonds, soit presque 5 fois le poids démographique des anglophones.

4. L’argent fédéral anglicise les institutions postsecondaires de langue française au Québec

Le gouvernement fédéral verse des fonds au Québec (de l’ordre de 50 millions de dollars par année) pour soutenir le développement de l’enseignement en « langue minoritaire » via l’Entente Canada-Québec (« Ottawa verse des millions pour des programmes d’enseignement en anglais au Québec », Le Devoir, 22 décembre 2020). Ces fonds sont actuellement dirigés pour angliciser l’offre de cours dans les cégeps et universités de langue française.

De plus, de l’argent fédéral est aussi versé à Dawson College via ce programme. Dawson est déjà le plus gros et le plus riche cégep au Québec. La disponibilité directe de fonds fédéraux constitue donc un avantage compétitif indu pour ce cégep.

Le programme devrait être entièrement revu.

5. Le système de santé

Le gouvernement fédéral finance divers programmes afin d’augmenter l’utilisation de l’anglais, qui est conçu comme une langue minoritaire, dans le réseau de la santé québécois. Le fédéral investit des millions chaque année dans un programme géré par McGill University « Anglais en santé » afin de former le personnel de la santé francophone pour qu’il offre des services en anglais. Ceci au mépris des dispositions de la Charte de la langue française, qui assure théoriquement du droit de « travailler en français ». Entre 2008 et 2013, McGill a ainsi formé 6224 travailleurs de la santé. McGill a reçu 32 millions de dollars du gouvernement fédéral pour ce programme.

De par son pouvoir de dépenser, le fédéral contrecarre les intentions de l’Assemblée nationale du Québec. Ceci au nom du concept frauduleux de double majorité, charpente intellectuelle de la Loi sur les langues officielles.

6. Le financement des universités hors Québec

J’ai aussi utilisé le concept de complétude institutionnelle pour analyser le financement des universités bilingues ou de langue française hors Québec. Par exemple, pour l’Ontario, approximativement 3 % des revenus universitaires sont alloués aux programmes en français alors que les francophones constituent 4,7 % de la population de l’Ontario (langue maternelle, recensement de 2016). Le sous-financement des francophones est donc de l’ordre de 40 %. Ceci a des effets drastiques sur la vitalité linguistique des francophones. Une proportion importante des jeunes francophones (44 %) en Ontario opte pour des études postsecondaires en anglais parce que le programme de leur choix n’est pas disponible en français [4].

En Alberta, le campus Saint-Jean reçoit 0,37 % du budget destiné aux universités. Les francophones représentent 2 % de la population de l’Alberta. Le sous-financement des institutions francophones est de l’ordre de 81 % en Alberta !

Il y aurait lieu de dresser systématiquement le portrait de la complétude institutionnelle des institutions de langue française pour toutes les provinces du Canada. L’on trouverait que les institutions de langue française sont systématiquement sous-financées partout. Incluant au Québec.

[…]

Voir aussi

« Tous les programmes qui continussent », dixit Robert Haché, recteur de la Laurentian University (devant le même Comité permanent des langues officielles le même jour)

Québec — Près de 70 % des francophones veulent que la loi 101 s'applique aux cégeps 

Québec — Un réseau collégial de plus en plus anglophone

Découverte de tombes d’enfants à Kamloops demande une enquête rigoureuse et non des conclusions trop hâtives et partiales

Pensionnat de Kamloops

Texte de Michael Haynes — Traduit par CQV

Kamloops, Colombie-Britannique, 9 juin 2021 — La triste découverte de 215 tombes anonymes d’enfants au pensionnat indien de Kamloops a suscité beaucoup de chagrin et d’indignation, ainsi que des attaques virulentes contre l’Église catholique.

Malgré cette réaction rapide, de nombreuses questions subsistent sur cette affaire. L’auteur canadien Michael O’Brien, lui-même ancien élève de l’un de ces pensionnats, a mis en garde contre le danger d’accuser l’Église de meurtre avant d’avoir obtenu des informations réelles sur les tombes récemment découvertes, y compris sur le contexte de la période des pensionnats.

Rosanne Casimir, chef de la Première nation Tk'emlups te Secwépemc, a révélé le 28 mai que les corps de 215 écoliers, dont certains n’avaient que trois ans, avaient été découverts sous terre grâce à un radar à pénétration de sol. Casimir a mentionné que c’était un « fait connu dans notre communauté », ce qui a mené à la recherche et à la découverte des corps.

Casimir a également noté que « ces enfants disparus sont des décès non documentés », ajoutant que de nombreuses questions restaient sans réponse, et laissant entendre qu’il était possible de trouver d’autres corps en attendant une enquête plus approfondie. Elle l’a décrit comme une « perte inconcevable, dont on parlait, mais qui n’avait jamais été documentée au pensionnat indien de Kamloops ».

Mme Casimir a noté que l’enquête était en cours depuis le début des années 2000, précisant que les récits d’anciens élèves avaient alimenté le désir de rechercher les tombes.

À la suite de cette découverte, des attaques virulentes ont été lancées contre l’Église catholique, qui dirigeait le pensionnat alors que l’État le finançait, et le sentiment anticatholique dans les médias grand public est à son comble.

Le système des pensionnats

Le pensionnat de Kamloops, situé dans le sud de la Colombie-Britannique, a été géré par l’Église catholique de 1890 à 1969, date à laquelle le gouvernement fédéral a pris en charge la gestion de l’établissement et l’a transformé en externat jusqu’à sa fermeture en 1978. À son apogée, Kamloops comptait plus de 500 enfants inscrits dans les années 1950 et était autrefois la plus grande école du réseau de pensionnats.

L’école a été confiée à la direction des Oblats de Marie Immaculée en 1893, sur ordre du gouvernement. Cependant, en 1910, le directeur a signalé que le gouvernement ne fournissait pas suffisamment de fonds pour nourrir correctement les enfants. Un rapport similaire a été fait dans les années 1920.

En 1924, le bâtiment a été partiellement détruit par un incendie.

L’école faisait partie du système national des pensionnats du Canada, dans le cadre duquel des enfants autochtones étaient injustement retirés de leur famille et emmenés dans ces écoles dans le but supposé de les éduquer et de les assimiler à la culture non autochtone. [Si les églises au Canada ont tenu de tels pensionnats, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas elles qui retiraient les enfants de leur foyer, mais les autorités publiques.] Ces écoles étaient en grande partie gérées par l’Église catholique, bien qu’elles ne fussent en aucun cas exclusivement sous la responsabilité de l’Église catholique, puisque d’autres confessions chrétiennes géraient également certaines de ces écoles.

On empêchait les enfants placés dans ces écoles de parler leur langue maternelle ou de s’adonner à leurs pratiques culturelles familiales. Lorsque la fréquentation des écoles est devenue obligatoire dans les années 1920, les enfants ont été retirés de force de leur famille et les parents ont été menacés de prison s’ils n’obtempéraient pas. À leur arrivée au pensionnat, les enfants voyaient rarement leur famille, beaucoup même disparaissaient ou ne revoyaient jamais leur famille.

Le système des pensionnats prit fin avec la fermeture de la dernière école en 1996. Les rapports suggèrent que plus de 150 000 enfants ont fréquenté les écoles pendant leur fonctionnement.

Les récits d’abus physiques, émotionnels ou sexuels étaient très répandus dans ces écoles. En ce qui concerne Kamloops, un ancien employé de l’établissement, Gerald Moran, [un moine quand il fut traîné en justice, voir aussi le bulletin de l’abbaye] a été reconnu coupable en 2004 de 12 chefs d’accusation d’abus sexuels et condamné à trois ans de prison.

Photo des pensionnaires et du personnel à l’école de Kamloops en avril 1937

La Commission nationale de vérité et de réconciliation a ensuite été créée à la suite d’un accord juridique entre les anciens élèves des pensionnats, l’Assemblée des Premières Nations, les représentants des Inuits, le gouvernement fédéral et les organismes religieux. Dans un long rapport publié en 2015, la Commission a interrogé des milliers de témoins, dont de nombreux anciens élèves des pensionnats, et a révélé que les enfants autochtones qui fréquentaient les pensionnats mouraient plus souvent que les enfants d’âge scolaire de la population générale.

Le rapport fait état de 3 200 élèves décédés alors qu’ils fréquentaient ces écoles, bien que le New York Times ait récemment rapporté que ce chiffre était d’au moins 4 100. Les causes de ces décès vont de la négligence à la maladie, en passant par des accidents ou de mauvais traitements.

Le Centre national pour la vérité et la réconciliation a recensé les dossiers de 51 enfants décédés à Kamloops entre 1900 et 1971, mais ce nombre est bien inférieur aux 215 corps récemment découverts.

Kamloops et l’Église catholique

À la suite de la découverte récente de tombes anonymes, de nombreuses personnalités ont attaqué l’Église catholique. Des appels à la responsabilité et des souhaits de réparation ont été lancés à tous les niveaux de la société. Des accusations de meurtre et de génocide ont été lancées contre l’Église depuis la découverte.

Dans une récente allocution télévisée, le Premier ministre proavortement Justin Trudeau a fustigé l’Église catholique pour son rôle à Kamloops et dans le système scolaire en général. Il a déclaré : « Il est clair que nous attendons de l’Église qu’elle assume la responsabilité de son rôle dans cette affaire et qu’elle soit là pour aider au deuil et à la guérison, notamment en fournissant les documents nécessaires. Nous attendons tous encore que l’Église catholique fasse cela. »

M. Trudeau avait déjà attaqué formellement le pape François il y a quelques années, l’accusant de ne pas avoir présenté d’excuses personnelles pour le rôle que l’Église avait joué dans le système des pensionnats.

Au cours des derniers jours, la hiérarchie catholique a fait des déclarations de tristesse et de sympathie. Le pape François s’est exprimé lors de l’Angélus de dimanche, déclarant qu’il « se joint aux évêques canadiens et à toute l’Église catholique au Canada pour exprimer sa proximité avec le peuple canadien, qui a été traumatisé par cette nouvelle choquante. »

La Conférence des évêques catholiques du Canada a publié sa propre déclaration, écrivant qu’elle « s’engage à continuer de marcher côte à côte avec les peuples autochtones dans le présent, en recherchant une guérison et une réconciliation plus grandes pour l’avenir. »

L’archevêque d’Edmonton, Mgr Smith, a également exprimé son « profond regret et ses profondes condoléances » aux familles des enfants, rappelant ses propres excuses présentées à la Commission de vérité et réconciliation.

Il a été soutenu par l’archevêque de Vancouver, Michael Miller, qui a parlé de la « nécessité permanente de mettre en lumière chaque situation tragique survenue dans les pensionnats administrés par l’Église. Le passage du temps n’efface pas la souffrance qui touche les communautés indigènes concernées, et nous nous engageons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour guérir cette souffrance. »

Michael O’Brien met en garde contre les jugements hâtifs

Dans le sillage de cette soudaine poussée de rhétorique anticatholique, fondée sur la découverte tragique, mais encore inexpliquée, des tombes non marquées, LifeSite s’est longuement entretenu avec l’auteur catholique canadien bien connu Michael O’Brien qui a lui-même passé trois ans dans l’un des pensionnats. O’Brien a par la suite témoigné devant la Commission de vérité et réconciliation lors des nombreuses audiences menées en vue de la rédaction du rapport final.

M. O’Brien a mis en garde contre l’utilisation des récentes nouvelles comme tremplin pour attaquer l’Église catholique.

O’Brien a révélé qu’il avait effectivement été témoin d’abus lorsqu’il était à l’école, mais de la part d’employés laïcs et non du clergé ou des religieuses.

Il a également attiré l’attention sur le principal problème sous-jacent, à savoir l’abus institutionnel d’enfants retirés de leur famille par les autorités publiques, puis emmenés dans ces écoles, soulignant les « effets psychologiques et sociaux à long terme de cette situation ».

Mais dans le cas spécifique de l’école de Kamloops, il a réitéré l’appel à la prudence. « Quels sont les faits connus à ce jour ? », a-t-il demandé. « Pour le moment, il n’y a que des insinuations et des sous-entendus. »

Les tombes de Kamloops dans leur contexte : les taux de mortalité infantile

Son avertissement est en effet bien fondé. Alors que le chef Casimir a mentionné les rumeurs existantes de tombes non marquées, il n’a pas expliqué pourquoi elles pourraient être là. Toutes sortes de causes de la mort des enfants peuvent être proposées, et les accusations et explications concernant les corps ne pourront être étayées par des faits qu’après des examens médico-légaux.

Un autre point soulevé par O’Brien est l’absence apparente d’enquête sur les registres de mortalité pendant les années d’exploitation de Kamloops, afin de déterminer le niveau attendu de décès d’enfants qui serait normal pour cette période. Certaines statistiques montrent que pour la mortalité infantile (c’est-à-dire les décès des enfants âgés de moins d’un an), le taux était de 187 décès pour 1 000 naissances en 1900. Des taux de mortalité élevés ont également été observés entre 1910 et 1920, coïncidant avec l’épidémie de grippe espagnole.

À une époque marquée par une mortalité infantile aussi élevée et, en outre, dans une école qui était la plus grande en son genre, un tel nombre ne serait pas inattendu au cours de ses 80 ans d’existence ; cependant, des questions demeurent quant à la raison pour laquelle ces 215 décès n’apparaissent pas dans les registres officiels.

Par ailleurs, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans atteignit 296,75 décès pour 1 000 naissances en 1900 dans la population générale. Ce chiffre n’est passé sous la barre des 100 décès pour 1 000 naissances qu’en 1935, les taux de mortalité infantile étant constamment élevés de 1910 à 1920. [À Montréal, en 1899, on compte 2 071 morts avant l’âge d’un an pour 7 715 naissances, soit un taux de 26,8 %. Les statistiques de la ville de Québec pour la même année sont encore plus significatives : sur 1 332 naissances, on compte 665 morts, soit un taux de 49,9 %.]

« Toute discussion sur la mortalité infantile et l’expérience des enfants et des familles confrontés à des problèmes médicaux potentiellement mortels doit être replacée dans le contexte de l’amélioration de la santé des enfants au cours du siècle dernier », a écrit le National Center for Biotechnology Information. À titre d’exemple de cette évolution de la mortalité démographique : en 1900, 30 % de tous les décès aux États-Unis concernaient des enfants âgés de moins de cinq ans, contre seulement 1,9 % en 1999.

En fait, l’inquiétude concernant la mortalité infantile nationale du Canada était telle que le politicien ontarien Newton Rowell a soulevé la question devant la Chambre des communes en 1919. De plus, les Premières nations elles-mêmes ont toujours été moins résistantes aux maladies infectieuses, comme les épidémies de grippe, de rougeole et de variole.

M. O’Brien a également demandé qu’un examen soit effectué sur les tombes et le nombre de corps retrouvés. Les registres officiels font état de 51 enfants, et avec la dernière découverte, on sait que quelque 266 enfants sont morts ou ont été enterrés à l’école. À une époque marquée par une mortalité infantile aussi élevée, et dans une école qui était la plus grande de son genre, un tel nombre ne serait pas inattendu au cours de ses 80 ans d’existence ; cependant, des questions demeurent quant à la raison pour laquelle ces 215 décès n’apparaissent pas dans les registres officiels.

« Le ministère des Affaires indiennes refusait d’expédier les corps des enfants chez eux pour des raisons de coût »

O’Brien a noté que les difficultés de transport abondaient pendant les années de fonctionnement de Kamloops. Cela signifiait que les corps des enfants décédés, quelle qu’en soit la cause, ne pouvaient très souvent pas être rendus à leurs familles et étaient donc enterrés sur le terrain de l’école. Il a été soutenu en cela par le National Post, qui a noté que le « ministère des Affaires indiennes du gouvernement refusait d’envoyer les corps des enfants à leur famille pour des raisons de coût. »

En fait, le National Post a écrit que les tombes non marquées n’étaient pas rares dans les pensionnats, affirmant que ce n’était « pas du tout un secret que les sites des pensionnats indiens regorgeaient de tombes d’enfants morts. »

Les cimetières des pensionnats étaient parfois utilisés par les habitants de la région même après la fermeture de l’école, mais le plus souvent les cimetières ont été envahis par la végétation, endommagés par les feux de prairie et les inscriptions funéraires en bois détruites au fil du temps.

« Tant que nous ne connaîtrons pas davantage de faits, nous ne pourrons faire que des insinuations »

Après une enquête plus approfondie sur le contexte des pensionnats, la découverte récente de 215 tombes non marquées ne permet à la société de tirer aucune conclusion, si ce n’est la simple présence physique des tombes.

En l’absence de preuves médico-légales, et sans qu’aucun corps n’ait été exhumé, rien ne peut être avancé sur la façon dont les enfants sont morts ni sur le moment de leur mort. Compte tenu du taux de mortalité élevé en général et du taux de mortalité encore plus élevé des Premières Nations, il faut s’attendre à des taux de mortalité infantile plus élevés à l’époque des pensionnats ─ et aux tombes qui les accompagnent ─ qu’aujourd’hui.

Les mises en garde d’O’Brien ont été appuyées par le National Post, qui a souligné que les tombes tombent facilement en ruine avec le temps et sous l’effet de forces extérieures comme les ravages de la nature ou le développement des terres.

S’il est indéniable que les pensionnats ont causé de grands dommages de multiples façons, comme l’a décrit de manière souvent pénible et limitée le rapport de la Commission vérité et réconciliation et comme en témoigne l’atteinte portée par le gouvernement aux droits parentaux des parents des Premières Nations, il faut veiller à ne pas utiliser la découverte des 215 tombes comme un moyen d’attaquer aveuglément l’Église sans aucune preuve à l’appui.

Les écoles, financées par l’État et dirigées par diverses églises, et pas seulement par l’Église catholique, demeurent une période sombre de l’histoire du Canada. Toutefois, M. O’Brien a mis en garde contre le fait de « projeter sur le passé notre conscience actuelle ».

« Tant que nous ne connaîtrons pas davantage de faits, nous ne pouvons qu’insinuer », a-t-il expliqué.



vendredi 11 juin 2021

Éducation au Québec — « Mais c’est très colonial que de déterminer des échéanciers et de s’y tenir à tout prix ! »

Paru dans le Devoir, le 10 juin 2021.

Extraits.

« On est vraiment dans la remise en question douce du système colonial », résume Julie Gauthier, enseignante en anthropologie au collège Ahuntsic. Cette spécialiste des Premières Nations travaille sur la décolonisation et l’autochtonisation du cégep avec l’appui de sa direction et d’une série de partenaires autochtones.

[...] « Ça prend du temps tout ça, explique Nathalie Vallée. Pour une directrice de cégep, c’est particulier de ne pas avoir d’échéancier. Mais c’est très colonial que de déterminer des échéanciers et de s’y tenir à tout prix ! »

Le mois dernier, l’enseignante Julie Gauthier a organisé un colloque virtuel sur l’autochtonisation de l’enseignement supérieur. Un sujet chaud : 350 personnes y ont participé. Des représentantes de l’organisme Mikana, fondé par la militante anichinabée Widia Larivière, ont expliqué comment décoloniser les plans de cours. L’autrice Emmanuelle Dufour et la directrice de l’Institut Kiuna, l’Abénakise Prudence Hannis, sont venues parler de la BD C’est le Québec qui est né dans mon pays ! comme outil pédagogique. Et ainsi de suite. [...]

[L]e collège Ahuntsic a embauché en 2019 un facilitateur à la vie étudiante autochtone. Gilbert Niquay, diplômé en intervention psychosociale d’origine atikamekw-nehirowisiw, occupe ce poste créé sur mesure pour aider les élèves d’origine autochtone. [...] Le cégep a créé un lieu de rendez-vous [et ce poste de facilitateur] pour la quarantaine d’élèves autochtones de l’établissement — sur plus de 9000 étudiants [soit 0,45 %...].


jeudi 10 juin 2021

Les accusations d'attouchements sur de jeunes garçons mineurs se multiplient

Jérôme Pernoo, un enseignant de musique, a été suspendu mi-mars. Plusieurs accusations similaires ont émaillé l'actualité dernièrement, interrogeant une nouvelle fois les méthodes d'enseignement au sein des conservatoires de musique.

Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse  (CNSMD) de Paris, bien laïque, a suspendu mi-mars le professeur de violoncelle Jérôme Pernoo à la suite d'accusations de violences sexuelles, révèle Mediapart dans une longue enquête sur laquelle son auteur, Antoine Pecqueur, reviendra sur France Musique ce jeudi 10 juin dans Musique Matin. Dans le cadre d'une enquête interne, consultée par Mediapart, sont décrits des attouchements envers de jeunes garçons mineurs. Le parquet de Paris confirme au média d'investigation qu'une enquête préliminaire a été ouverte le 20 avril 2021 du chef d' "agression sexuelle sur mineur", enquête menée par la Brigade de protection des mineurs. Les faits présumés auraient eu lieu en dehors du conservatoire et se seraient déroulés sur plus d'une dizaine d'années. Jérôme Pernoo enseigne au CNSMD de Paris depuis 2005. Nous avons essayé de le joindre, sans succès.

Selon les sources de Mediapart, au cours de l'enquête interne visant Jérôme Pernoo, une cinquantaine de témoignages ont été recueillis, qui ne se limitent pas seulement au professeur de violoncelle. L'article évoque également le nom d'Yves Petit de Voize, figure réputée du monde musical, qui, selon les informations de Mediapart, fait l'objet d'un signalement au procureur de la République, suite à un récit décrivant une agression sexuelle. 

 

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Juger la vie privée de Simone de Beauvoir  (Elle a eu une relation avec une élève de 15 ans qui lui aurait valu son congédiement du lycée Molière à la fin des années 30. On relate aussi ses relations amoureuses avec des jeunes femmes qui étaient aussi ses étudiantes, qu’elle « rabattait » ensuite vers son compagnon Jean-Paul Sartre. En 2008, la Britannique Carole Seymour-Jones, auteure du livre A Dangerous Liaison, décrivait le comportement de Beauvoir comme un « abus d’enfant » se rapprochant de la « pédophilie ». En 2015, dans Simone de Beauvoir et les femmes, Marie-Jo Bonnet qualifiait de « contrat pervers » le modus operandi entre Beauvoir et Sartre. Le blogueur du Journal de Montréal Normand Lester accuse quant à lui Beauvoir d’être une « prédatrice sexuelle ».)

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« Faire face à l’occidentalophobie »

Le poisson pourrit toujours par la tête. L’expression est souvent employée pour désigner la faillite des élites. En l’occurrence, elle est parfaitement adaptée au problème posé par le numéro 174 de la revue Commentaire. […]

Trois articles reviennent sur la dérive du féminisme (Nathalie Heinich), de l’islamogauchisme (Philippe Raynaud) et sur la décadence universitaire aux États-Unis (Arnaud Laferrère). Il est urgent en effet de déconstruire les déconstructeurs, et de fourbir les arguments qui fortifieront ceux qui aujourd’hui refusent de se soumettre à la novlangue du « wokisme ». 

Dans un entretien accordé au Figaro (voir ci-dessous), l’universitaire américaine d’origine palestinienne Lama Abou-Odéh, professeur de droit à Georgetown, compare la prise de pouvoir idéologique de la nouvelle gauche radicale sur les campus américains au noyautage des universités des pays arabes par les fondamentalistes musulmans. Personne n’y prend garde, et soudain, la liberté d’enseigner a disparu.

L’Université est souvent plus faible qu’il n’y paraît, et elle peut très vite se mettre au service d’une minorité agissante, au point d’oublier ce qui la définit en propre : la liberté de la recherche, la liberté d’opinion, et d’expression de ces opinions. C’est ce qui est en train de disparaître des universités américaines, soumises à la surenchère dévergondée d’un nouveau conformisme diversitaire.

Ce genre d’affrontements est-il si nouveau que ça ? Le philosophe Philippe Raynaud [...] nous met en garde contre l’impression que les événements d’aujourd’hui ne sont qu’une répétition de ceux d’hier. « Il y avait le gauchisme étudiant d’une part, et d’autre part, un monde académique assez stable. Aujourd’hui, les autorités universitaires estiment nécessaire de sanctionner ceux des professeurs qui ne se soumettent pas à la nouvelle doctrine en cours ». 

Les universités américaines ne sont pas les seules submergées par cette nouvelle poussée occidentalophobe. En France, au Collège de France, Science Po, les écoles normales, l’EHESS sont tentés d’embrasser le nouveau dogme décolonial. C’est le mantra qui précède toute intervention sur les sujets migratoires, historiques, philosophiques. Tout est bon dans le jambon de la déconstruction tant qu’il confirme le démembrement général de la matrice spirituelle (osons ce mot daté) de l’Occident. 

[...] Dans son ensemble, l’Occident se réjouit d’ailleurs de cette nouvelle polyphonie qu’il a lui-même suscitée. Mais désormais, c’est la santé mentale de cette admirable civilisation qu’il faut protéger, et les articles de Commentaire, dans la vieille et bonne tradition aronienne, n’en font pas mystère.

Professeure de droit de Georgetown parle des mauvais résultats de ses étudiants noirs, elle sera licenciée

 

À vrai dire, paradoxalement, c’est aux États-Unis, et non en Europe, que le phénomène a pris naissance, et c’est là-bas que l’occidentalophobie ronge de l’intérieur l’âme désormais désarmée de l’université américaine. 

Pourquoi un tel tête-à-queue ? Parce que le passé esclavagiste des États-Unis est beaucoup plus lourd à porter, et parce que l’intelligentsia américaine a longtemps cru qu’elle détenait une part de la légitimité anti-coloniale. Or ce petit jeu géopolitique a fait boomerang.  

« Romain Gary avait répondu sèchement sur ce point à ses interlocuteurs américains qui lui faisaient un cours de morale sur la France en Algérie : ne vous racontez pas d’histoires, vous n’êtes rien d’autre que des pieds-noirs qui ont réussi ! », se souvient Philippe Raynaud […]. 

La dénonciation du passé colonial européen a donc nourri bien des opérations de déstabilisation de la CIA, qui n’était pas gênée d’affaiblir ce qui restait des prétentions hégémoniques du Vieux Continent en rejoignant les combats des gauches anti-coloniales.

Aujourd’hui, la gauche radicale est ravie de s’allier, non plus à l’Amérique bien pensante, mais à l’islam politique. Ils sont d’accord pour confondre l’Occident avec l’esclavage et les colonies. « Ce réductionnisme est aussi peu convaincant que celui qui consiste à réduire Colbert au code noir et Bonaparte au rétablissement de l’esclavage. » On singularise les injustices commises par l’Europe et les États-Unis, et on minore les horreurs commises par tous les autres — faut-il revenir, encore une fois, sur l’esclavage en Afrique ? Les opinions occidentales finissent par s’habituer à l’idée, comme le souligne Raynaud, que « l’inconscient occidental est forcément mauvais ». Pour compléter ce tableau, la destruction de l’environnement ruine définitivement la prétention occidentale à quoi que ce soit d’autre que disparaître définitivement de l’Histoire. C’est l’avantage du procureur qui n’instruit qu’à charge.

Parmi les sophismes de l’islamo-gauchisme, relayés par un François Héran, professeur au Collège de France, il y a cette idée que les études intersectionnelles et décoloniales forceront la société française à ne plus discriminer à l’embauche. « Il y a bien sûr des préjugés, admet Raynaud, mais cette hypothèse d’une discrimination a un faible pouvoir explicatif. Il est beaucoup plus efficace de postuler la tendance de toute société à se reproduire, à persévérer dans la manière d’être. » [...]
 

Raynaud relève aussi que « la laïcité française n’a cessé d’aménager une place à l’islam — des salles de prière aux mosquées ». Il est aussi indéniable que « les actes antisémites se multiplient depuis longtemps, les actes de vandalisme antichrétiens augmentent, mais les actes antimusulmans restent stables ». Ajoutons encore, qu’étant donné la répétition d’attentats spectaculaires sur le sol français depuis dix ans, on peut dire, sans exagération, que les Français sont tout sauf islamophobes. Philippe Raynaud, il y a trois camps. Le premier est nostalgique des nations d’hier. Il est ultraminoritaire : on ne reviendra pas en 1911. Le second est prêt à tout pour accélérer la désoccidentalisation du monde et il rassemble dans le même effort l’extrême gauche antilibérale et l’islamisme radical. Le troisième est sur la défensive. Il a peur d’affirmer que l’Occident n’est pas le mal radical, mais bien plutôt, malgré tout, le meilleur des mondes possibles. Citer Leibniz à ce sujet ce n’est pas faire du Pangloss. La lucidité et l’autocritique sont l’une des grandes vertus occidentales, ne les confondons pas avec la haine de soi et le masochisme.

Herī des Beatuli, apprendre le latin par la chanson

Cette traduction et cette interprétation conservent le rythme de la musique d’origine et l’allient au rythme latin correct correspondant (syllabes longues et courtes) tout en maintenant les rimes ! On le fait rarement, mais c’est important, car le rythme naturel du latin est au cœur de la langue. Les rimes, quant à elles, ne sont là que pour le plaisir ! Ut vos hoc opusculum juvet !

Traduction littérale

 
Ō, herī Oh, hier,
omnēs cūrae distābant mihī  
Tous les soucis étaient loin de moi,
at labōrēs sunt mānsūrī  
Mais les souffrances sont là pour rester.
ō, ipse crēdō in hoc herī. 

Oh, je crois en ce « hier ».

Et statim  
Et soudain
nōn sum tantus vir quem nōverim  
Je ne suis plus le grand homme que j’ai connu.
umbrae pendentēs crēscunt sēnsim  
Des ombres planent et croissent peu à peu,
ō dī, herī coit statim. 

Ô dieux, hier est soudain apparu.

Cūr mē rēlīquit,  
Pourquoi m’a-t-elle quitté ?
nēmō scit, nōn dīxit mī  
Nul ne le sait, elle ne m’a rien dit.
dīxī rem prāvam  
J’ai dit quelque chose de travers.
jam cupiam‡ uti sit herī. 

J’aimerais que ce soit hier.

Ō, herī Oh, hier,
lūdēbāmus amōre facilī
Nous jouions à l’amour facile,
at nunc volō modo cēlārī
désormais, je veux uniquement me cacher,
ō, ipse crēdō in hoc herī. Oh, je crois en ce « hier ».
 

‡ Notez l'élision du m final : cupiam uti → cupjam‿uti. En effet, toute syllabe finale terminée par une voyelle, une diphtongue ou un m s’élide devant un mot commençant par une voyelle, une diphtongue, ou un h.

mercredi 9 juin 2021

« Ne passe plus ton bac d’abord… »

Éditorial du Figaro du 9 juin 2021.

Il y a près d’un demi-siècle, Pialat signait Passe ton bac d’abord. Désenchanté, le film mettait, déjà, en scène les tourments intérieurs de jeunes sans perspectives en fin d’études secondaires. « Passe ton bac d’abord », cette expression populaire qui symbolise si bien le grand saut vers l’âge adulte qu’a longtemps représenté le bac dans un monde dépourvu de rites de passage, n’aura bientôt plus lieu d’être. La question des perspectives, elle, demeure…

Cette année, le bon vieux « bachot », ce monument républicain, est mort — ou presque. Du grand examen national hérité de Napoléon ne subsistent aujourd’hui plus que quelques fragments plus ou moins crédibles : une épreuve de philosophie « facultative », disent les élèves (en cas de mauvaise note, ils pourront en effet lui substituer leur moyenne annuelle), et une innovation, le « grand oral », qui doit encore faire la preuve de son véritable intérêt. L’obtention du fameux diplôme était déjà quasiment garantie, elle se passe désormais officiellement du grand cérémonial (grand mais aussi coûteux) qui l’accompagnait — puisqu’elle repose, sous l’effet conjugué du Covid et des réformes en cours, à plus de 80 % sur le contrôle continu. Comme dans beaucoup de domaines, la crise sanitaire aura été le catalyseur de mouvements qui la précèdent. Faut-il s’en désoler ?

Victime de la massification de l’enseignement, mais aussi des réticences pulsionnelles qui entourent le mot mérite comme s’il était habité d’une force maléfique, le bac de l’« ancien monde » n’était plus autre chose qu’un mythe déchu, ensablé dans l’utopie du « droit » aux études supérieures pour tous.

L’affaire pourrait donc n’être qu’un demi-mal si la disparition du bac ne devenait pas le signe d’une grande capitulation : le renoncement à l’excellence. On se rassurera en constatant que Jean-Michel Blanquer a introduit une — modeste — dose de sélectivité dans l’accès aux facultés. Mais gare ! L’égalitarisme qui a eu la peau du bac pourrait bien avoir aussi, un jour, celle de l’université française.

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France — Victoire pour le bac hors contrat  

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À l’instar des universités anglo-saxonnes, Sciences Po de Paris supprime les épreuves sur table

 

mardi 8 juin 2021

Histoire : le KKK et les lois scolaires contre les Canadiens français du Maine

Au Maine, l’importante diaspora canadienne-française fut la principale cible de l’organisation raciste et ultranationaliste du Ku Klux Klan durant les années 1920. C’est ce que rappelle une enquête conduite ces derniers jours par la chaîne de télévision News Center Maine (NCM) du réseau NBC à Portland.

Cette carte postale montre des membres du Ku Klux Klan paradant au grand jour en août 1923 dans la ville de Milo, au Maine, comme ils l’ont fait dans d’autres villes de cet État, à l’époque où la diaspora canadienne-française constituait la principale cible de cette organisation suprémaciste.


En 1919, des règlements interdisent l’usage du français au Maine. À peine un siècle auparavant, la population était pourtant à majorité française, du moins dans le nord de cet État limitrophe du Québec et du Nouveau-Brunswick.

Des témoins interrogés dans le cadre de ce reportage de la chaîne américaine expliquent comment parler français leur était interdit. Afin d’éviter que leurs enfants subissent l’oppression, ils se refusaient souvent à le parler à leur descendance.

Pour soutenir l’interdiction du français, les militants du KKK s’en prennent volontiers à des Franco-Canadiens, rappelle la journaliste Hannah Yechivi de NCM.

L’historien Martin Pâquet, de l’Université Laval, spécialiste de la diaspora canadienne-française, confirme les faits au Devoir : « Au moment de la deuxième résurgence du KKK dans les années 1920, le KKK a essaimé au Maine en s’en prenant aux juifs et aux catholiques, surtout aux Canadiens français. »

Selon le reportage de la journaliste, les membres du KKK craignaient que les Canadiens français ne bouleversent le statut politique de l’État s’ils se révoltaient et s’ils demandaient à faire partie d’un syndicat afin d’obtenir de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail.

Le KKK contribue à l’élection, le 8 septembre 1924, du gouverneur républicain Owen Brewster, connu plus tard pour être un proche confident du sénateur Joseph McCarthy. Pour se féliciter de l’élection du gouverneur Brewster, le KKK du Maine fait brûler des croix pendant une partie de la nuit.

En 1925, le Klan du Maine compte 150 141 membres. Cela représente alors 23 % de la population de l’État, explique l’historienne Raney Bench, directrice de la Mount Desert Historical Society.

 


Toutes proportions gardées, il y avait plus de membres du KKK au Maine par habitant qu’en Alabama ou qu’au Mississippi. En dehors des États du sud, c’est au Maine que le KKK comptait sa plus importante section, note Mme Bench. Sa cible principale était la population franco-américaine catholique francophone, rappelle pour sa part le Maine Memory Network.

Au Maine, le KKK mène campagne pour faire disparaître l’enseignement du catholicisme. À cette fin, il tente d’écraser toute influence possible de cette minorité. Cela se manifeste lors du référendum de Portland, en 1923, où le KKK promeut l’abolition de mesures de représentations qui font une place aux catholiques et aux juifs. À l’époque, précise l’historien Martin Pâquet au Devoir, les membres du KKK intimidaient les Franco-Américains, dans leurs campagnes de haine, se voyant comme les seuls dépositaires autorisés de l’Amérique.

L’historien observe chemin faisant un paradoxe qu’il résume ainsi : alors qu’au nord des États-Unis, comme au Maine, on s’en prend à des Franco catholiques sous le couvert du KKK, au Sud, comme en Louisiane, des Franco catholiques sont membres du KKK ! Autrement dit, les positions de chacun ne sont pas à jamais fixées en société.

Le silence forcé

« Le Klan du Maine a grandi rapidement parce qu’un leader charismatique a pu rallier les protestants de la classe moyenne autour de leur opposition aux immigrés et aux catholiques », explique Raney Bench. Ce leader du KKK s’appelait Eugene Farnsworth. En 1924, dans une de ses assemblées publiques, Farnsworth explique que l’Amérique doit au fond faire face à trois problèmes : « les catholiques, les juifs et les nègres ». Farnsworth avait grandi au Canada, dans un petit village du Nouveau-Brunswick.

Le soutien direct à l’organisation du KKK s’essouffle à la fin des années 1920, ce qui ne signifie pas pour autant que ses anciens adeptes aient révisé du tout au tout leurs vues sociales et politiques.

« Ce sont des lois qui régissaient le système scolaire, comme on en voyait un peu partout en Amérique à l’époque », qui ont finalement jugulé le français au Maine, résume l’historien Martin Pâquet.

Au nombre des commentaires suscités par le reportage de la journaliste américaine diffusé par NCM Portland, on trouve celui de Janice Williams : « J’avais un grand-oncle qui était membre du KKK du Maine. Ironiquement, son épouse était une Canadienne française. Elle n’était pas bienvenue apparemment aux rassemblements familiaux. J’avais 12 ans en 1962 quand j’ai entendu ma grand-mère canadienne-française parler français [pour la première fois] à quelqu’un. » Les règlements anti-français ont finalement été abolis en 1960.

Migration et oppression

Au XIXe siècle, avant la révolution industrielle, une large partie du Maine parlait français, surtout au Nord. Des Acadiens et des Québécois, à majorité catholique, s’y étaient installés avant que ce territoire, jusque-là attaché au Nouveau-Brunswick, ne devienne en 1820 un État américain, dont les frontières ont d’ailleurs mis un certain temps à être fixées. Cela fait, la majorité protestante du nouvel ensemble s’est vite fait entendre.

Carte illustrant la frontière établie en vertu du Traité de Washington signé le 9 août 1842, d'une par les colonies de sa Majesté du Nouveau-Brunswick et du Canada et d'autre part, les États-Unis d'Amérique. En rose le territoire contesté. Le Maine aura la part du lion. Plus de détails ici.

En 1850, une église catholique est brûlée. Un jésuite, Johannes Bapst, est déclaré persona non grata. À Ellsworth, siège du comté de Hancock au Maine, ce religieux est attaqué. On lui reprochait de vouloir défendre l’enseignement des franco-catholiques. Il sera violemment pris à partie, enduit de goudron chaud et recouvert de plumes de volaille. Cette pratique, caricaturée dans les bandes dessinées de la série Lucky Luke, tient plutôt dans les faits de la torture.

Cependant, le développement d’usines en Nouvelle-Angleterre, entre 1850 et 1930, encourage un fort mouvement migratoire. Environ 900 000 Canadiens français traversent la frontière pour s’établir en Nouvelle-Angleterre, où ils constituent une main-d’œuvre corvéable et bon marché.

Cette immigration fait que des villes du Maine connaissent d’importants changements démographiques rapides, explique l’historienne Raney Bench. Un monde canadien-français apparaît. Il fait contraste avec des régions plus petites et plus rurales, à majorité protestante et anglaise.

Entre 1919 et 1960, dans la volonté d’homogénéiser la population pour mieux l’intégrer au marché du travail et aux valeurs américaines, on ne finance plus l’enseignement dans une autre langue que l’anglais. « L’argument racial est moins invoqué, contrairement en Louisiane, observe l’historien Martin Pâquet. Toutefois, les effets sont les mêmes : les enfants francophones n’ont plus accès à l’enseignement dans leur langue. »

Interdiction de parler français à l'école

Changer de nom

Plusieurs descendants de Canadiens français changent de nom pour éviter d’être molestés, selon le reportage diffusé par la télévision de NCM. Au nombre des réactions du public, Margaret LeVeque Fischer rappelle à quel point ses arrière-grands-parents ont souffert d’une mise à l’écart de leur langue et de leur religion. « Mon grand-père a finalement changé son nom pour Bishop », tout en anglicisant aussi son prénom. « Mais quand il est mort à Lewiston, nous avons indiqué son vrai nom sur la pierre. »

Quand l’interdiction du français a été levée en 1960, l’usage de cette langue dans la vie publique s’est perdu. La culture s’est déracinée passablement, même de la vallée du fleuve Saint-Jean, à la lisière de la frontière avec le Québec et le Nouveau-Brunswick. Entre-temps, la communauté acadienne et québécoise qui vit dans les parages a souvent pris le parti de maquiller ses noms de famille pour ne pas être couverte d’insultes.

Source : Le Devoir

Voir aussi

22 janvier 1890 : le français aboli comme langue officielle et d'enseignement au Manitoba 

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