dimanche 4 août 2019

Grande-Bretagne — le déclin de l'étude de l'histoire

Selon l’hebdomadaire The Economist, l’étude de l’histoire dans les universités britanniques est en difficulté. Le sujet occupait une place centrale dans la vie nationale. Obtenir une bourse pour étudier l’histoire dans l’une des anciennes universités du pays était à la fois un rite de passage pour les membres établis de l’élite et un moyen d’accéder à l’élite des provinciaux doués. Alan Bennett l’a documenté de manière si touchante dans sa pièce « The History Boys ». Des historiens renommés tels que A.J.P. Taylor et Hugh Trevor-Roper étaient des personnalités publiques, ils parlaient à la nation d’événements à la fois historiques et contemporains. Le Sunday Times demandait à Trevor-Roper de rédiger des reportages spéciaux sur des sujets importants et les conférences télévisées de Taylor attiraient des millions de téléspectateurs.

Cela allait de soi. La Grande-Bretagne est une petite île avec une histoire gigantesque et l’histoire la relie à la sagesse des siècles. Mais quelque chose s’est détraqué ces derniers temps. Même si l’histoire semble devenir plus dramatique, on l’étudie moins. Le nombre de personnes qui l’étudie à l’université a diminué d’environ 10 % au cours de la dernière décennie. Le nombre d’étudiants en langues étrangères, lequelles ont souvent une composante historique, a été réduit de 20 % — un début peu propice à la « Grande-Bretagne mondiale » prônée par les partisans du Brexit. Il faut dire que les Anglophones se contentent de plus en plus d’imposer l’anglais aux autres, ce qui est très rentable (voir le grand nombre de professeurs d’anglais et les ventes de produits culturels en anglais dans le monde). Les étudiants se concentrent de plus en plus dans des domaines ouvertement pratiques tels que la médecine, les sciences vétérinaires ou les études commerciales. (Notons que c’est une tendance chez les étudiants asiatiques, en Asie comme en Occident, dès l’école secondaire.)

Dans le même temps, la profession historique s’est repliée sur elle-même. Les historiens passent de plus en plus leur vie à étudier des sujets de plus en plus pointus. Ils produisent des thèses de doctorat au domaine d’étude restreint, ils les transforment ensuite en monographies et articles universitaires, dans le cadre de la course à la titularisation et à la promotion. À la nécessité de remplir sans cesse des formulaires pour accéder au financement gouvernemental s’ajoute le cauchemar de la bureaucratie officielle et de l’hyperspécialisation.

En outre, les historiens se consacrent de plus en plus à des sujets autres que les grandes questions d’État : l’histoire des marginaux plutôt que des puissants, les pauvres plus que les riches, les minorités sexuelles de tous genres plutôt que les familles traditionnelles, la vie quotidienne plutôt que le Parlement. Ces modes constituaient un correctif face à l’histoire de la vieille école centrée presque exclusivement sur l’action des puissants, des militaires et des politiciens. Mais, cette tendance est allée trop loin. En effet, certains historiens semblent presque engagés dans une course à la découverte du sujet le plus marginal. Ce qui a une époque était un souci légitime de s’intéresser à des sujets jusqu’alors délaissées a dégénéré en une orthodoxie usée et myope, alors que des domaines vitaux du passé, tels que les affaires constitutionnelles et militaires, sont pratiquement ignorés par les historiens universitaires.


Les personnes qui en paient le prix fort sont les étudiants qui choisissent de passer plusieurs années de leur vie et plusieurs milliers de dollars à étudier l’histoire. Sous l’ancien régime, les étudiants acquéraient au moins une idée générale de l’histoire de leur propre pays. Aujourd’hui, ils étudient souvent un mélange de sujets hyperspécialisés qui n’ont pas grand-chose de commun pour en faire un tout, et encore moins pour donner une idée du développement historique dans son ensemble. Le grand public y perd également. Les historiens chevronnés classiques pensaient que leur travail consistait notamment à parler à la nation et à situer les événements actuels dans leur contexte historique. La plupart du temps, les historiens universitaires d’aujourd’hui restent isolés dans leurs cocons professionnels. Ils passent plus de temps à fignoler leurs notes en bas de page qu’à mettre en lumière le passé pour le grand public. En dehors des cercles universitaires, qui a entendu parler de Lyndal Roper, l’actuel professeur d’histoire Regius (royal) à Oxford ? Le grand historien britannique, Hugh Trevor-Roper, spécialiste de la 2e Guerre mondiale, l’a été de 1957 à 1980.

Une raison de s’inquiéter est qu’il y a plus qu’un soupçon de vérité dans le vieil adage selon lequel ceux qui n’apprennent pas de l’histoire sont condamnés à la répéter. Pour l’hebdomadaire britannique, l’une des raisons pour lesquelles le monde se trouve dans son état actuel serait que les néolibéraux se sont laissé emporter par leur propre idéologie. Ils ont fait trop de promesses irréalistes, en ce qui concerne l’abolition du cycle d’expansion-récession ou l’introduction de la démocratie au Moyen-Orient, alors qu’un minimum de réflexion historique aurait dû dégonfler ces prétentions néo-libérales.

L’étude de l’histoire est également une garantie contre la myopie. La modernité réduit le temps et l’espace ; les gens vivent dans un présent dominé par le court terme et la gratification instantanée. L’histoire leur apprendrait à élargir leurs horizons et à changer de perspective. À un niveau plus banal, l’histoire peut constituer une protection contre l’idiotie pure et simple. La secrétaire d’État actuelle pour l’Irlande du Nord, Karen Bradley, n’aurait pas été étonnée que les protestants et les catholiques de cette province votent selon leur affiliation ethnoreligieuse si elle avait passé une heure à étudier l’histoire, même récente, de la province qu’elle préside.

Il y aurait toutefois des lueurs d’espoir. La Grande-Bretagne a encore des historiens inspirés qui rendent leur sujet vivant, tels que Tom Holland, Sir Simon Schama et Dame Mary Beard. Les festivals d’histoire sont en plein essor. La baisse du nombre d’étudiants en histoire n’est pas aussi sensible qu’aux États-Unis. Mais ce ne sont que des lueurs. Un nombre impressionnant d’historiens britanniques dont les ouvrages sont les plus vendus ne sont pas professeurs d’université (comme M. Holland) ou sont victimes de harcèlement ou de la médisance de la part de leurs collègues professionnels (comme Mary Beard). L’appétit vorace du public pour l’histoire militaire, si clairement démontré lors des célébrations du jour J, est presque entièrement pris en charge par des non-universitaires comme Sir Max Hastings et Sir Antony Beevor. Pour The Economist, les historiens universitaires doivent s’évader de leurs grottes intellectuelles et s’intéresser davantage à de grands sujets tels que l’histoire de la politique, du pouvoir et des États-nations. Notre époque extraordinaire n’exige rien de moins.


samedi 3 août 2019

Angleterre et au Pays de Galles — taux de natalité au plus bas

En 2018, le taux de natalité a atteint un niveau historiquement bas en Angleterre et au pays de Galles, représentant une baisse de 46 % par rapport au record historique de 1947.

Depuis le début du recensement des naissances en Angleterre et au pays de Galles, le nombre de nouveau-nés n’a jamais été aussi bas, rapporte The Guardian. Le record de naissances avait eu lieu en 1947. Comparé à cette date, le nombre de naissances a chuté de 46 % l’an dernier.


En 2018, 657 076 naissances ont été enregistrées. Cela représente une baisse de 3,2 % par rapport à l’année précédente, et de 10 % par rapport à 2010. Le taux s’est élevé à 11,1 naissances pour 1 000 habitants. « Les chiffres, fournis par l’Institut national des statistiques (ONS), montrent également que le pourcentage de bébés vivants dont la mère n’est pas née au Royaume-Uni a diminué pour la première fois depuis 1990, passant de 28,4 % à 28,2 % », détaille The Guardian.

L’indice de fécondité global a lui aussi baissé. Il était de 1,7 enfant par femme en 2018, soit une baisse de 3,4 % par rapport à l’année précédente. Citée par le quotidien britannique, Ann Berrington, professeure de démographie et de statistiques sociales à l’Université de Southampton, explique ces données par l’évolution des aspirations, l’éducation [moderne qui ne valorise pas la famille], mais également l’accès à la contraception.

Une loi fixe l’âge de la fin de la scolarité à 18 ans. La disponibilité de la contraception d’urgence et de longue durée a également été considérablement augmentée. »

Ann Berrington précise que les personnes âgées de 20 à 30 ans sont plus susceptibles de différer la maternité en raison de facteurs pratiques, tels que le manque de logements abordables.

Chine : le nombre croissant de diplômés sans emploi inquiète les autorités

Les universités chinoises ont diplômé un nombre record de 8,3 millions d’étudiants cet été alors que ce chiffre n’était que de 5,7 millions il y a 10 ans. Le durcissement des politiques dans la plupart des pays occidentaux signifie également que près d’un demi-million de jeunes Chinois diplômés d’établissements étrangers reviendront cette année. Ce n’est pas un moment propice pour entrer sur le marché du travail. L’économie chinoise, bouleversée par la guerre commerciale des États-Unis, a connu sa croissance la plus lente depuis près de 30 ans. Cette année, les deux tiers de tous les travailleurs qui rejoindront la population active seront des diplômés universitaires, contre seulement la moitié il y a trois ans.

Au début des années 90, le gouvernement affectait simplement les diplômés à un poste dicté par la hiérarchie. Cette pratique n’a plus cours, mais les autorités chinoises sont clairement préoccupées par ce qui se passera si ces diplômés ne trouvent pas de travail. Le 12 juillet, cinq agences d’État ont averti les gouvernements locaux que la stimulation de l’emploi était devenue plus pénible. Ces agences établissaient un lien entre « l’emploi des diplômés » et « la stabilité sociale du pays ». De tels avertissements sont émis chaque année depuis 2011, mais cette année, exceptionnellement, le ministère de la Sécurité publique a ajouté son nom à l’avertissement.


Le mois dernier, le gouvernement a annoncé des mesures pour assurer l’embauche de davantage de diplômés. Les petites entreprises qui recrutent des diplômés au chômage peuvent demander une réduction d’impôt. Le système national d’enregistrement des ménages, le hukou, qui limite les possibilités pour les citoyens de bénéficier de services publics subventionnés, sera plus favorable aux nouveaux diplômés. Les nouvelles règles enjoignent à toutes les capitales provinciales (mais pas les mégapoles telles que Pékin et Shanghai) de faciliter l’inscription des diplômés à un centre de hukou local, ce qui devrait favoriser la mobilité de la main-d’œuvre.

Les diplômés qui souhaitent créer leur propre entreprise sont éligibles à un prêt public même en l’absence de garantie ou de caution, indique le ministère des Ressources humaines. Ceux qui ne peuvent pas être embauchés et qui manquent de motivation entrepreneuriale sont invités à visiter l’une de ses nombreuses succursales locales pour une assistance individuelle. Les gouvernements locaux essaient aussi d’aider. Le 26 juillet, une ville de la province du Guangxi (Sud) a annoncé qu’aider les diplômés à trouver un emploi était devenu « la priorité absolue ».



Il n’y a pas de statistiques officielles sur le statut d’emploi des nouveaux diplômés, mais MyCos, une société de conseils en éducation à Pékin, a constaté que la proportion de ceux qui avaient trouvé un emploi à temps plein dans les six mois suivants l’obtention de leur diplôme avait chuté de 77,6 % en 2014 à 73,6 % en 2018. Le salaire mensuel moyen des nouveaux diplômés est passé d’un pic de 4 800 yuans (622 €, 913 $ canadiens) en 2015 à 4 000 yuans (518 €, 721 $) en 2017, selon Zhaopin, la plus grande plate-forme de recrutement de la Chine.

La guerre commerciale avec les États-Unis semble avoir tempéré les recrutements, en particulier dans les industries d’exportation. Une répression contre les banques fantômes (des prêteurs qui n’acceptent pas les dépôts garantis par l’État) qui étaient des recruteurs enthousiastes de nouveaux diplômés a mené à des licenciements massifs. La suspicion internationale croissante envers les entreprises de technologie chinoises pourrait également ralentir leurs projets d’expansion. Le recrutement dans la fonction publique, quant à lui, a été réduit à 14 500 cette année, le nombre le plus faible en 10 ans.

Une récente diplômée de l’Université de Pékin raconte à The Economist comment une entreprise de services financiers l’a mise à pied plus tôt cette année. Elle cherche un emploi dans une entreprise Internet. Les employeurs potentiels, dit-elle, ont prolongé la période de probation pour passer de deux à trois mois à, désormais, six mois. « Pendant la période de probation, les employeurs ont légalement le droit de ne payer que 80 % du salaire normal », explique-t-elle. « De plus en plus d’entreprises exploitent cette possibilité. »

Diplômée de l’université la plus prestigieuse de Chine, elle a au moins confiance de pouvoir bientôt trouver un bon emploi. Les diplômés d’établissements moins connus font face à un avenir beaucoup plus difficile. Plusieurs recruteurs présents au salon de l’emploi dans le nord de Pékin admettent mettre directement à la poubelle les CV des écoles « sans nom ». Selon Joshua Mok, professeur à la Lingnan University de Hong Kong, ce phénomène pourrait en partie s’expliquer par le fait que la « qualité moyenne » des diplômés s’est peut-être détériorée au cours des dernières années. Le nombre d’universités est passé d’un peu plus de 1 000 en 2000 à environ 2 700 aujourd’hui. Les employeurs, qui ne connaissent pas un grand nombre de ces nouveaux établissements, considèrent souvent les plus obscurs comme des usines à diplômes. Ils n’ont pas toujours tort.

En 2009, un sociologue a inventé le terme yizu ou « tribu de fourmis » pour désigner les diplômés provinciaux qui galèrent dans les mégapoles. Environ 100 000 de ces « fourmis » vivaient à Pékin en 2010. Mais ce terme n’est plus largement utilisé, explique une diplômée de la province du Yunnan (sud) qui vit à Pékin. La hausse des loyers, conjuguée à une répression draconienne pour sous-location illégale par morcellement d’appartements, a conduit la plupart des diplômés provinciaux à quitter la capitale. Elle aussi pourra bientôt déménager : les salaires sont certes moins élevés au Yunnan, mais le coût de la vie l’est également.

Yao Yuqun, de l’Université Renmin, affirme que de nombreux diplômés ont des attentes irréalistes : « Tout le monde veut devenir directeur tout de suite. » Il existe de nombreux emplois, a-t-il déclaré. Un rapport publié en mai par l’Institut chinois de recherche sur l’emploi, un groupe de réflexion, a révélé qu’il y avait 1,4 poste vacant de premier échelon (à l’exclusion des emplois non qualifiés) pour chaque diplômé. De nombreux emplois sont situés dans les villes de deuxième et troisième rang. Les diplômés, semble-t-il, sont trop arrogants pour les prendre. On appelle cela la mentalité « ça BAT ou ça casse » faisant référence à Baidu, Alibaba et Tencent, trois géants en ligne très prisés par les diplômés. Le gouvernement conseille l’humilité. Il déclarait récemment que toute personne bénéficiant d’une offre d’emploi devrait « signer rapidement le contrat ».

Source : The Economist

mardi 30 juillet 2019

La puberté n’est pas une maladie

Le conseil régional du Frioul-Vénétie Julienne (Italie du Nord-Est) a approuvé le 17 juillet une motion demandant au gouvernement italien d’interdire la prescription de substances qui empêchent le développement sexuel normal des adolescents (sous prétexte de « traitement de réassignation sexuelle pour les enfants souffrant de non-conformité de genre »).

La motion souligne que « la puberté n’est pas une maladie » et qu’on ne doit donc pas l’empêcher par une chirurgie ou une médication aux effets irréversibles. Elle cite un document du Collège américain de pédiatrie indiquant que 61 à 98 % des mineurs dépassent ce que d’aucuns nomment la « dysphorie de genre » après une puberté naturelle. Ledit Collège dénonce le mythe du « transgendérisme », car on ne peut tout simplement pas changer de sexe.

lundi 29 juillet 2019

Les nouveaux talibans à l'école californienne

Pour bien « résister » au racisme américain, faut-il détruire les peintures murales d’un artiste communiste financé par le New Deal ? La question peut paraître d’autant plus absurde que La Vie de Washington, l’ensemble de treize œuvres de Victor Arnautoff condamné par certains « résistants » californiens, affiche un contenu antiraciste, révolutionnaire pour l’époque. Sur une surface totale de cent cinquante mètres carrés, elles pourfendent l’hypocrisie des proclamations vertueuses des Pères fondateurs de la Constitution américaine, dont George Washington.

Malgré cela, la commission scolaire de San Francisco a voté le 25 juin dernier, à l’unanimité, l’effacement des treize peintures d’Arnautoff qui ornent les murs de l’école secondaire George Washington depuis son inauguration en 1936. Loin de rendre hommage au premier président des États-Unis, comme le suggère le nom de l’établissement auquel ces œuvres étaient destinées, Arnautoff avait eu l’insolence de représenter Washington en propriétaire d’esclaves et en instigateur des premières guerres d’extermination indiennes. Pourtant, ce n’est pas M. Donald Trump qui, par voie de gazouillis « racistes » et rageurs, a réclamé la destruction de l’œuvre démystificatrice du roman américain conçue par un muraliste communiste qui acheva sa vie en Union soviétique ; ses adversaires les plus militants se sont chargés de jouer les inquisiteurs à sa place.

Un « groupe de réflexion et d’action » de treize membres a éclairé le choix de la commission scolaire de San Francisco. Il a scellé le sort des peintures d’Arnautoff en prétendant avec aplomb qu’elles « glorifient l’esclavage, le génocide, la colonisation, le destin manifeste [l’idée que les colons protestants avaient pour mission divine de “civiliser” le continent américain], la suprématie blanche, l’oppression, etc. ».


Une telle interprétation est insoutenable : la tradition réaliste socialiste dont s’inspirait Arnautoff ne laisse en effet aucune place aux équivoques de bonne foi. Il a donc fallu assortir la décision d’un autre motif, jugé plus recevable, quoique tout aussi inquiétant. Il paraîtrait que Life of Washington, qui inclut la représentation du cadavre d’un Indien tué par des colons, « traumatise les étudiants et les membres de la communauté ». Mais alors, il faut choisir : doit-on rappeler l’esclavage, le génocide, ou les oublier ? Car comment s’assurer qu’un artiste évoquant l’histoire d’un pays ne dérangera jamais des « membres de la communauté », lesquels ont de toute façon mille autres occasions d’être quotidiennement confrontés à des scènes de brutalité, réelles ou figurées ? Guernica, de Pablo Picasso, ou Tres de mayo, de Francisco de Goya, ne sont-ils pas également violents et traumatisants ?


Pour le moment, la controverse de San Francisco mobilise surtout la fraction de la gauche américaine la plus disposée à la surenchère sur les questions identitaires (lire l’article de Rick Fantasia). Mais, étant donné que cette même avant-garde de la vertu a déjà exporté avec un certain succès quelques-unes de ses marottes les plus biscornues, autant que chacun soit prévenu...

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Livre : Libre pour apprendre

Peter Gray est un psychologue du développement directeur de recherche ou Boston College. Il est connu pour ses critiques du système éducatif traditionnel et est invité régulièrement à intervenir auprès de groupes de parents, d’éducateurs ou de chercheurs. Il s’oppose aux méthodes actuelles d’éducation qui, selon lui, infligent des dommages psychologiques aux enfants. On trouvera ci-dessous un résumé de son dernier ouvrage traduit en français : Libre pour apprendre.



Présentation de l’éditeur

Nos enfants passent à l’école le plus clair de leur temps à recevoir passivement une instruction, à devoir se tenir tranquilles en classe et à subir des contrôles de connaissances. Il n’est donc pas étonnant que le système scolaire actuel crée des élèves ennuyés et ayant des problèmes de comportement. Même en dehors des murs de l’école, les enfants ont rarement l’occasion de jouer et d’explorer leur environnement sans être sous surveillance permanente. Cette situation a pour conséquence d’alimenter l’anxiété des enfants, qui considèrent la vie uniquement comme une série de problèmes.

Dans Libre pour apprendre, Peter Gray défend l’idée selon laquelle des enfants libres de poursuivre leurs propres centres d’intérêt au travers du jeu assimilent tout ce qu’ils ont besoin de savoir, et le font de plus avec énergie et passion. Pour les aider à grandir dans ce monde en perpétuel changement, nous devons faire confiance à leur capacité de s’instruire et de se développer. En se basant sur des faits anthropologiques, psychologiques et historiques, Gray avance que le jeu en toute liberté est le meilleur moyen pour apprendre à gérer sa vie, à résoudre ses problèmes, à vivre en communauté et à devenir émotionnellement équilibré.

Libre pour apprendre
de Peter Gray
paru en octobre 2016
chez Actes Sud (France)
368 pages
ISBN 978-2-330-06886-8
prix indicatif : 22,50 €

vendredi 26 juillet 2019

Des grandes villes progressistes sans enfants aux États-Unis ?

Des villes sans enfants aux États-Unis ? C’est peut-être ce qui attend les métropoles américaines, explique le magazine « The Atlantic ». Depuis 2011, le nombre de naissances à New York a diminué de 9 %. Manhattan enregistre, à lui seul, une baisse de 15 %. À ce rythme, la population infantile y serait réduite de moitié d’ici 30 ans dans l’île. De même à San Francisco, Seattle et Washington, le nombre de familles avec enfants de six ans ou plus est en déclin.

Dans les villes à forte densité telles que San Francisco, Seattle et Washington, D.C., aucun groupe ne se développe plus rapidement que les blancs riches diplômés et sans enfants, selon l’analyse du recensement réalisée par l’économiste Jed Kolko. En revanche, les familles avec enfants de plus de 6 ans sont en net déclin dans ces régions. Il semble bien manquer un élément clé à la renaissance urbaine aux États-Unis : les naissances.

Ces nouveaux citadins font grimper en flèche le coût de la vie, et en particulier le prix du mètre carré, à l’achat comme à la location. Ceci décourage les couples d’avoir des enfants. En 2018, le taux de fécondité des États-Unis est tombé à son plus bas niveau depuis 32 ans, explique le magazine.

Autre conséquence, les familles avec enfants sont contraintes de migrer vers des quartiers résidentiels en périphérie. Ainsi, Los Angeles, Chicago, New York et Philadelphie ont perdu, au total, 2 millions de résidents de 2010 à 2018. Plus économique, la banlieue est aussi plus adaptée aux familles. Les écoles, les parcs, les espaces réservés aux poussettes, les restaurants avec des chaises hautes, les gardiennes d’enfants et les places de stationnement pour voiture familiale y sont beaucoup plus nombreux.

Pendant de nombreuses années, la principale source de croissance démographique de ces villes n’a pas été les enfants qui y naissaient ni même les diplômés universitaires ; mais les immigrés.

Le nombre de chiens dépasserait celui des enfants à San Francisco

Les villes étaient autrefois un lieu pour les familles de toutes les classes. L’urbaniste Sam Bass Warner a écrit que la « coutume fondamentale » de la ville américaine était un « engagement en faveur du familialisme ». Cependant, les villes d’aujourd’hui ne sont décidément ni pour les enfants ni pour les familles qui en veulent. Comme le disent les sociologues Richard Lloyd et Terry Nichols Clark, ce sont des « machines à divertissements » pour les jeunes, les riches et ceux qui le plus souvent n'ont pas d'enfants.

Cette tendance a des conséquences importantes — non seulement pour l’avenir des villes américaines, mais également pour l’avenir de l’économie américaine et de la politique américaine. (Montréal est-elle si différente, ne se veut-elle pas aussi une « machine à divertissement », une ville des mille festivals ?)

Les grandes villes ont remplacé les enfants par du capital. Les diplômés occupent les villes, avalent des repas rapides, triment parfois jusqu'au surmenage, s'épuisent puis, finalement, se rendent dans les petites villes ou les banlieues avant que leurs rares bambins n’aillent à la maternelle. C’est une tendance d’un océan à l’autre : à Washington, la population totale a augmenté de plus de 20 % au cours de ce siècle, mais le nombre d’enfants de moins de 18 ans y a diminué. Dans le même temps, San Francisco a la plus faible proportion d’enfants parmi les 100 plus grandes villes des États-Unis.

La grande ville américaine moderne devient un centre urbain où se rassemblent des gens nantis qui peuvent se comporter comme des enfants sans devoir en voir aucun.

L’implantation de grandes sociétés du numérique et de la Tech, dans ces métropoles américaines, attire comme un aimant « une population blanche, aisée et diplômée », explique le magazine. Celle-ci préfère se consacrer à sa carrière plutôt qu’à la fondation d’une famille.

Les conséquences économiques de la ville sans enfants sont profondes. C’est ainsi que le coût élevé de la vie en ville peut décourager certains couples d’avoir autant d’enfants qu’ils le souhaiteraient (les occidentaux ont en général un peu moins d’un enfant de moins qu’ils n’aimeraient en avoir, voir graphique ci-dessous). En d’autres mots, les grandes villes américaines n’expulsent pas seulement les enfants d’âge scolaire ; ils découragent également activement la naissance de ces enfants.


En 2018, le taux de fécondité américain est tombé à son plus bas niveau. Sans une immigration soutenue, la population des États-Unis pourrait à terme se contracter pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale. Cette dénatalité constituerait un problème économique, associé à une moindre dynamisme et à une productivité en baisse. Le tout pourrait aboutir à une catastrophe fiscale. Pour se convaincre des problèmes économiques liés à une démographie qui périclite, on peut se tourner vers le Japon qui connaît depuis près de 30 ans une croissance économique anémique (inférieure à celle des États-Unis presque toutes les années depuis 1992). Il est loin le Japon qui, en 1989, pouvait dire « No » aux Américains.


(cliquez sur l’image pour l’agrandir)



L’érosion de la population active pourrait affaiblir la protection sociale et médicale de l’État-providence financée par l’impôt de la population. Notons qu’un fort État-providence comme nous le connaissons pourrait en fait contribuer à la dénatalité, car il donne l’impression de pouvoir avoir le beurre (une vie confortable sans enfants) et l’argent du beurre (sa pension de retraite payée par les enfants des autres, enfants qui garantiront aussi la solidité du marché immobilier, des actions de son fonds de retraite, bref de ses avoirs). Aucun État-providence ne paie d’allocations familiales assez généreuses pour rembourser les coûts associés à l’éducation d’un enfant. L’État fait le pari que les gens feront des enfants de toute façon — qu’on les aide ou non —, il ne soutient le plus souvent que les parents les moins nantis.

Cette menace peut sembler lointaine et hypothétique, mais la faible natalité pourrait déjà avoir un impact politique en Occident. Selon l’auteur de l’article de The Atlantic, « Dans un essai de 2017, j’ai expliqué comment une faible fécondité aux États-Unis et en Europe pourrait contribuer au populisme de droite. La théorie était la suivante : la faible croissance démographique naturelle encourage les pays libéraux à accepter plus d’immigrants. Alors que la croissance stagne, les travailleurs des classes moyenne et inférieure nés dans le pays craignent l’apparition de travailleurs étrangers [qui ont tendance à déprimer les salaires au bas de l’échelle sociale et non ceux des classes aisées]. Pour se protéger, la petite-bourgeoisie blanche se tourne vers les hommes forts qui promettent de limiter l’immigration. »

Enfin, les villes sans enfants exacerbent le clivage ville-périphérie qui définit la sociologie politique de nombreux pays occidentaux. Avec ses riches villes progressistes et ses campagnes et banlieues éloignées conservatrices, les États-Unis ont une économie mondialisée qui privilégie les zones à forte densité de population, mais un système électoral qui récompense les zones à faible densité de population. Les plus riches grandes villes sont devenues des aimants pour les masses de jeunes progressistes désormais trop nombreuses et concentrées au niveau électoral, ce qui les rend relativement impuissantes au niveau politique national. Ces mêmes électeurs progressistes répartis sur l’ensemble du territoire serviraient mieux leurs aspirations politiques. C'est ainsi que Hillary Clinton a remporté le vote à Brooklyn par 461 000 voix, soit environ sept fois la marge par laquelle elle avait perdu la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin réunis. Pendant ce temps, les électeurs ruraux se mobilisent d’autant plus qu’ils ressentent leur déclassement économique. Trump a obtenu un soutien majoritaire dans les régions ne produisant que le tiers du PIB.

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jeudi 25 juillet 2019

Violence entre partenaires intimes : les hommes plus souvent victimes

Alexandra Lysova, criminologue à l’université Fraser, collabore avec les plus grands chercheurs du monde entier depuis qu’elle a commencé, il y a presque 20 ans, à enquêter sur la violence conjugale.


Lysova a épluché les données de l’Enquête sociale générale au Canada sur la violence entre partenaires intimes (VPI). Elle et ses collègues ont découvert que 418 000 hommes et 341 000 femmes canadiens déclarent avoir été victimes de violence conjugale physique ou sexuelle.

Aux côtés de Eugene Emeka Dim, étudiant au doctorat à l’Université de Toronto, Lysova a présenté ses conclusions début juin au grand congrès des sciences humaines de l’Université de Colombie-Britannique.

L’exposé du duo s’intitulait « Les réalités cachées de la victimisation des hommes et des garçons ». Il s’appuyait sur leurs travaux et ceux de collègues, publiés dans diverses revues spécialisées, sur un phénomène qui -- ils le comprennent désormais -- se produit dans de nombreux pays.


Le Graphique indique le pourcentage de femmes et d’hommes canadiens qui ont subi différents types de violence physique domestique (Source : Alexandra Lysovo, d’après les données de l’Enquête sociale générale du Canada)

Lysova sait que le type de données qu’elle et son collègue découvrent peut déranger certaines personnes, qui ne veulent pas voir les informations sur l’angoisse des hommes utilisées pour éroder les programmes mis en place pour les femmes victimes de violence. Mais Lysova souligne que les femmes ne doivent pas être les seules à bénéficier d’empathie.

« Il ne s’agit pas de prendre aux femmes », a déclaré Lysova dans son exposé, qui prône pour de nouvelles politiques publiques tenant compte de la diversité des expériences de maltraitance de chaque sexe.





La violence conjugale en général est en baisse au Canada.


L’Enquête sociale générale de 1999 a révélé que huit pour cent des femmes et sept pour cent des hommes canadiens ont déclaré avoir été victimes de violence conjugale au cours des cinq années précédentes.

En 2014, la proportion de femmes signalant des actes de violence conjugale avait considérablement diminué, pour atteindre 3,5 %. Mais le segment de la violence conjugale contre les hommes avait diminué plus lentement, atteignant 4,2 %.

Les données canadiennes recueillies par Lysova montrent que la violence et les sévices conjugaux sont vécus de manière très différente par les femmes et les hommes (la plupart des études portent sur les couples hétérosexuels).

Selon l’Enquête sociale générale menée tous les cinq ans par Statistique Canada, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’être victimes d’agression sexuelle. Bien que le nombre de cas signalés soit relativement faible, les femmes sont également les plus susceptibles de subir des blessures physiques ou d’être victimes d’un homicide.

En revanche, la dernière enquête sociale générale a révélé que les hommes étaient beaucoup plus susceptibles de signaler que leur conjoint menaçait de frapper, leur lançait un objet dangereux, les giflait, leur donnait des coups de pied, les mordait ou les frappait du poing.

Une autre enquête sur la violence conjugale, réalisée par la psychologue américaine Denise Hines, s’est penchée sur d’autres manières dont les femmes et les hommes sont victimes de violence conjugale, notamment les  cas d’« agression judiciaire et administrative ».


Alors que M. Hines a constaté que les femmes sont plus susceptibles de déclarer avoir été traitées de tous les noms ou empêchées d’accéder au revenu familial, les conjoints de sexe masculin ont plus souvent déclaré que leur partenaire essayait de contrôler chacun de leurs mouvements ou leur refusait l’accès à leurs enfants.


Ce refus d’accès conduit à des cas d’« aliénation parentale » de plus en plus fréquents, a déclaré Lysova (ci-contre), lors desquels l’un des partenaires, en particulier après une séparation, empoisonne injustement la réputation de l’autre conjoint dans l’esprit de leurs enfants.

Les hommes et les femmes exposés à de graves abus — émotionnels ou physiques, a déclaré Lysova, sont extrêmement vulnérables à diverses formes de TSPT (trouble de stress post-traumatique), telles que l’engourdissement, l’évitement et le besoin désespéré de rester constamment sur ses gardes. Expérience que certains appellent maintenant « terrorisme intime ».

Cependant, la plupart de ces données sur la violence conjugale contre les hommes et les femmes ne sont pas connues du grand public et même de nombreux professionnels.

« Beaucoup de gens ne peuvent tout simplement pas imaginer », a déclaré Lysova, que les hommes sont également victimes de violence conjugale.

Bien que, selon Lysova, les criminologues et les psychologues canadiens soient généralement au courant de la réalité de la violence conjugale envers les garçons et les hommes, elle craint que cela ne soit pas toujours le cas de certains prestataires de services sociaux ainsi que dans les services de police.

Étant donné que ces derniers sont en première ligne lorsque des conflits domestiques se produisent, c’est l’une des raisons pour lesquelles les hommes victimes de violence conjugale ne la signalent pas souvent aux autorités (alors que davantage de femmes le font et que la plupart des statistiques citées concernant la violence domestique sont basées sur des rapports de police).

Les victimes masculines ont l’impression qu’ils ont peu de chance d’être crus par la police et par les autres professionnels, a déclaré Lysova. « Et ils ne veulent pas essuyer un refus et être victimes une seconde fois. »

Selon Lysova, de nombreux hommes sont élevés dans des cultures dans lesquelles on leur dit de ne pas se plaindre ni de pleurer et où il est perçu comme honteux d’être frappés par une femme. De nombreux hommes, a-t-elle dit, craignent qu’on se moque d’eux s’ils signalent avoir été attaqués par une femme.

Il existe également un problème structurel fondamental. Bien qu’il y ait maintenant des centaines de refuges dans tout le pays pour les femmes qui fuient la violence domestique, Lysova a déclaré : « Nous savons qu’il n’y a pas de refuges pour hommes au Canada. Où vont-ils ? »

Pour éviter que les conflits familiaux courants ne dégénèrent en violences physiques ou en abus émotionnels et financiers bien plus graves, Lysova recommande aux hommes et aux femmes de « rechercher les signaux d’alarme dans leur situation familiale ».

Les partenaires qui souhaitent se tenir à l’écart des scènes explosives de colère, a déclaré Lysova, doivent surveiller les signes d’abus de drogue ou d’alcool chez leur conjoint. Ils ont également besoin de reconnaître quand ils « vivent avec un partenaire qui veut contrôler totalement leur vie ».

Mais il est particulièrement difficile pour les hommes de remarquer quand ils vivent dans un ménage dangereux et toxique, a déclaré Lysova. « Les hommes n’aiment pas se considérer comme des » victimes « . »


Source : The Vancouver Sun


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mercredi 24 juillet 2019

M. Roberge, abolissez ECR et remplacez-le par plus de français et d'histoire


C’est la suggestion de Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal de ce jour :

Avec la loi 21, le gouvernement Legault a permis au Québec de faire un pas important. Il a inscrit le principe de laïcité au cœur de notre existence collective et rappelé le droit de la société d’accueil à faire respecter son identité par ceux qui la rejoignent.

[Nous ne sommes pas aussi enthousiaste que M. Bock-Coté sur l’impact de la Loi 21. À notre sens,  elle n’aura que peu d’impacts sur l’assimilation des communautés immigrées extraeuropéennes. Pour s’en convaincre, il suffit de tourner son regard vers la France « laïque et républicaine » qui a une politique laïque bien plus ancienne que le Québec, l’assimilation y est pourtant en panne. D’abord parce que le problème en est d’abord un de démographie (d’où proviennent les immigrants, quelle est leur culture, leur religion, leur langue, leur nombre, leur natalité ?) avant d’être celui de présence de « signes religieux » parmi les fonctionnaires. Par contre, la laïcité au Québec semble servir à éliminer la religion patrimoniale (le christianisme) de l’espace public (plus de prières dans les conseils municipaux, déplacements de crucifix, fin des cours de religion chrétienne dans les écoles pendant les heures de cours). Ce ne sont plus des prêtres qui bénissent les ponts du Québec, mais les « ainés mohawks ». L’école diminue singulièrement la place du christianisme, mais s’ouvre aux spiritualités diverses, etc.]


Ça ne saurait toutefois s’arrêter là. Car ce pas en appelle bien d’autres, et clans les officines caquistes comme dans la population, on se demande quel sera Je prochain grand geste nationaliste du gouvernement.

Quelle mesure pourrait incarner la suite de cette affirmation québécoise ?

NATIONALISME

À certains égards, la réponse s’impose d’elle-même. Avec la loi 21, le gouvernement a marqué sa rupture avec l’idéologie multiculturaliste. Mais la rupture est incomplète. Car l’école québécoise y demeure soumise à travers le cours Éthique et culture religieuse — le fameux cours ECR, dont on a tant parlé ces dernières années.

Si ce cours, on s’en souvient, prétend familiariser la jeunesse avec les grandes religions du monde, dans les faits, il pousse surtout à se soumettre à toutes les revendications religieuses au nom de la diversité. Il instrumentalise la connaissance du fait religieux pour nous soumettre aux militants les plus zélés de chaque religion. Il entend convertir la jeunesse au multiculturalisme.

Ainsi, le cours ECR pousse à ta banalisation du voile islamique. Il banalise aussi le kirpan. Il neutralise l’esprit critique, alors que la modernité, à bien des égards, s’est constituée en revendiquant le droit de critiquer toutes les croyances, quelles qu’elles soient. Aucune ne devrait être en droit de se placer à l’abri du regard de la raison.

ECR repose sur l’idée inverse. Ce serait manquer de respect envers les religions minoritaires que de remettre en question leur vision du monde et les comportements qu’elles prescrivent. Il dévalorise par définition la laïcité.

Jean-François Roberge, le ministre de l’Éducation, répondra peut-être que le cours est moins pire qu’il n’y paraît et qu’on trouve certains enseignants pour le donner de manière éclairée, sans en faire une séance d’endoctrinement. C’est probablement vrai.

Mais ils représentent l’exception plutôt que la règle. On ne saurait sauver un mauvais programme grâce à quelques enseignants d’exception qui parviennent à transmettre des connaissances à travers lui.

Ce cours relève moins de l’éducation que de la propagande. Il inculque aux nouvelles générations les principes du multiculturalisme et les pousse à regarder avec dédain l’identité québécoise, comme si elle était au fond d’elle-même raciste, xénophobe, islamophobe, fermée aux autres et repliée sur elle-même.

Il confond l’ouverture à l’autre avec le reniement de soi, la main tendue et le genou à terre.

DE L’HISTOIRE ET DU FRANÇAIS

Il faut moins le rafistoler que l’abolir, et redistribuer les heures libérées par cette abolition aux cours d’histoire et de français, qui n’en auront jamais trop à leur disposition.

Le gouvernement caquiste, en abolissant ECR, travaillerait ainsi à réenraciner les jeunes Québécois dans leur propre culture, dans leur propre histoire, et cesserait de faire passer le dédain des seins pour une forme supérieure de noblesse morale.


dimanche 21 juillet 2019

L'hypothèse de l'homme jetable

Article de Maria Kouloglou, sociologue, paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques.


Dans son analyse « Les femmes et le génocide au Rwanda », Aloisea Inyumba écrivait : « Le génocide au Rwanda est une tragédie aux répercussions profondes qui aura été particulièrement dure pour les femmes. Elles constituent désormais 70 % de la population, vu que le génocide a tout d’abord exterminé la population masculine. »

En 1998, lors d’une conférence sur les violences domestiques organisée au Salvador, Hillary Clinton déclarait : « Les femmes ont toujours été les premières victimes de la guerre. Les femmes perdent leurs maris, leurs pères, leurs fils aux combats. » Deux citations illustrant une tendance générale : aux yeux de beaucoup, les hommes sont des quantités négligeables. Telle est mon hypothèse de la « jetabilité masculine ».


Les hommes, ces êtres jetables

Faire des hommes des êtres jetables consiste à moins se préoccuper de leur santé et de leur sécurité que de celles des femmes. Ce qui pourrait sembler surprenant vu tout l’accent mis, dans les sociétés occidentales contemporaines, sur l’oppression des femmes par les hommes. Comment concevoir que des sociétés construites par et pour les hommes aient fait de leur bien-être une question subsidiaire  ? Sauf que cette façon de voir les choses est simpliste et atténue grandement la complexité du monde. Une étude publiée en 2016 dans la revue Social Psychological and Personality Science montre que les gens sont davantage disposés à sacrifier des hommes en temps de crise, mais aussi à les faire davantage souffrir en général. En 2017, une réplication de l’expérience de Milgram menée en Pologne tombait sur des données (non significatives) montrant que les participants avaient moins de scrupules à électrocuter les hommes que les femmes : « Il convient de noter, écrivent les auteurs, que, même si le nombre de personnes refusant d’exécuter les ordres de l’expérimentateur était trois fois plus élevé lorsque l’étudiant [la personne électrocutée] était une femme, la petitesse de l’échantillon ne nous permet pas de tirer des conclusions solides. »

Une étude publiée en 2000 révélait que, dans les cas d’homicides routiers, les chauffards étaient plus durement sanctionnés lorsqu’ils avaient tué des femmes. Dans une autre étude menée au Texas en 1991, les criminels étaient eux aussi soumis à de plus longues peines de prison lorsque leurs victimes avaient été des femmes. Quelques données laissent entendre que « les femmes et les enfants d’abord » demeure un principe appliqué par les sauveteurs lors des catastrophes naturelles. Des chercheurs en sciences sociales ont également montré que les médias se focalisent davantage sur les victimes femmes que sur les victimes hommes. Une différence particulièrement saillante lorsqu’il s’agit de femmes blanches.

Qu’on considère ce qui précède à la lumière de ce qui suit : les hommes ont beaucoup plus de risques d’être assassinés que les femmes et, dans certains cas, ils sont aussi plus susceptibles d’être victimes de violences physiques. Dans la plupart des pays, par rapport aux femmes, les hommes ont plus de risques de se suicider, d’être sans domicile fixe, d’être tués par la police et d’occuper des emplois dangereux. En outre, certains pays criminalisent spécifiquement l’homosexualité masculine et les homosexuels mâles sont visiblement plus susceptibles d’être victimes de crimes de haine. Les viols et les agressions sexuelles commis sur des hommes en temps de guerre semblent également plus fréquents que ce qu’imaginent la plupart des gens.

Pour autant, les médias se focalisent de manière écrasante sur la violence que subissent les femmes et il existe de nombreuses associations et organisations internationales spécialisées dans la protection des femmes et des filles. Trouver des ressources similaires pour mettre fin aux violences faites aux hommes relève d’une entreprise autrement plus difficile. Ce qui ne signifie pas que les hommes sont toujours plus accessoires que les femmes. Il existe en effet de nombreuses circonstances où les femmes sont elles aussi considérées comme des quantités négligeables, comme on le voit avec le phénomène des avortements sélectifs en Chine et en Inde. Reste que, si cela complexifie mon hypothèse, cela ne l’invalide pas.




Pourquoi la violence que subissent les hommes est souvent ignorée

Lorsqu’on les pousse à admettre que la violence faite aux hommes est largement normalisée et ignorée par rapport à celle que subissent les femmes, la réaction de beaucoup de gens consiste à essayer de justifier un tel déséquilibre. Par exemple, d’aucuns affirment que la violence à l’égard des femmes est « sexospécifique » et devrait donc être prise davantage au sérieux. Reste qu’une grande partie des violences que subissent les hommes est elle aussi « genrée ». Pendant le génocide rwandais, ce sont surtout les hommes et les adolescents qui ont été pris pour cible et tués en raison de leur sexe. La nature sexospécifique de ces meurtres a toutefois été largement minimisée. Lors du massacre de Srebrenica, les hommes et les adolescents ont représenté la grande majorité des victimes. Les violences sexuelles à l’égard des hommes sont également considérées par de nombreux chercheurs en sciences sociales comme des attaques contre la masculinité visant à démoraliser les victimes en les rendant incapables de remplir leur rôle d’homme. Même en admettant que la violence contre les hommes ne soit pas sexiste, cela ne rend pas plus légitime le passage sous silence de la victimisation des hommes et des garçons, alors qu’elle est plus courante et répandue que celle des femmes.

Un argument similaire est le suivant : parce que les hommes sont couramment victimes d’autres hommes, le phénomène est moins important que la violence infligée aux hommes et aux femmes de manière arbitraire. Pour une raison quelconque, on n’aurait pas affaire ici à de la violence « sexiste », car on part du principe que les hommes ne peuvent pas cibler d’autres hommes du fait de leur sexe. Cette façon de penser est très peu satisfaisante. La compétition masculine est généralement acharnée et certaines données laissent entendre que les femmes s’apprécient davantage que ne le font les hommes entre eux. Lorsqu’un homme viole ou castre un ennemi en temps de guerre, ce n’est pas seulement un acte de violence aveugle, il s’agit d’une attaque directe contre la masculinité.

Une troisième excuse, en général non explicitement posée mais fortement sous-entendue, voudrait que les hommes « méritent » leur sort. Après tout, si les hommes représentent la majorité des agresseurs, qu’on leur rende la monnaie de leur pièce. Dans un article de 2004 portant sur la violence dans la région de Ciudad Juárez, ville frontalière du Mexique, le politologue Adam Jones citait un article de Debbie Nathan du Texas Observer où l’on pouvait lire : « Les cadavres d’hommes abattus, massacrés et carbonisés sont retrouvés beaucoup plus fréquemment que les corps de femmes. Peu de gens semblent surpris, et encore moins outrés, par ce carnage d’hommes. »

S’appuyant sur ces arguments, Jones poursuivait :

« La procédure standard chez les universitaires et les militants féministes stipule que, lorsqu’on s’attaque à un phénomène social complexe comme le meurtre, certaines règles doivent être respectées. Pour le dire sommairement, les chiffres pouvant susciter de l’inquiétude et de la sympathie à l’égard des femmes — en l’occurrence, la forte augmentation des taux d’homicides de femmes à Ciudad Juárez — doivent être soigneusement distingués et présentés isolément. Les données menaçant de contrebalancer ou de contextualiser ce tableau, peut-être au détriment de l’importance accordée aux victimes femmes, doivent être ignorées ou occultées. D’où l’invisibilité des 90 % de victimes de meurtre à Juárez qui sont des hommes. [...] Cette stratégie féministe reflète et tire profit de croyances culturelles au sujet des hommes quasiment universelles. Les hommes sont considérés comme les victimes naturelles de la violence homicidaire, et ce, principalement pour deux raisons. C’est en partie parce que, dans la plupart des cas, les tueurs d’hommes sont d’autres hommes — et que cette violence relève, pense-t-on, d’un éternel masculin. Ensuite, les hommes sont considérés comme des victimes non innocentes. »

Pour le dire autrement : les hommes sont en général perçus, à un degré ou à un autre, comme responsables de leur propre victimisation. Les femmes, à l’inverse, sont en grande partie innocentes et la violence commise contre elles serait, dès lors, un crime plus grave. Mais il ne s’agit là que d’une doctrine de culpabilité et de représailles collectives. Quelles en sont les causes ?


Le critère de la sélection naturelle

La question qui se pose maintenant est la suivante : pourquoi la société semble-t-elle plus attachée au bien-être des femmes qu’à celui des hommes ?

Des chercheurs en sciences sociales pourraient arguer que la société s’attend à ce que les hommes soient plus résilients et autonomes, ce qui fait qu’ils sont souvent considérés comme des victimes moins importantes. Les femmes, en revanche, sont perçues comme relativement faibles et vulnérables, et ont donc un plus grand besoin de protection, de la même manière que les adultes se sentent un devoir de protection envers les enfants. Sauf que bien des féministes s’opposeraient sans doute à cette attitude, vue comme une marque de sexisme bienveillant et d’infantilisation des femmes.

D’autres font l’hypothèse que les humains — surtout les hommes — préfèrent protéger les femmes pour des raisons liées à la sélection naturelle. Au moins une étude menée par des psychologues évolutionnaires observe que les hommes sont plus disposés au choix anti-utilitariste — laisser mourir trois individus de leur sexe pour en sauver un du sexe opposé — et de le faire d’autant plus lorsque les femmes, de potentielles partenaires sexuelles, sont en minorité. Cela laisse entendre que la disposition des hommes à sacrifier d’autres hommes pour sauver des femmes pourrait être liée à des questions reproductives. Le scientifique David Brin soutient que les femmes ressemblent physiquement plus aux enfants (néoténie) que les hommes et que l’évolution les a donc façonnées pour qu’elles inspirent des velléités protectrices aux hommes. Une explication laissant de côté les résultats d’autres études montrant que les femmes sont aussi plus disposées que les hommes à sacrifier des hommes. On peut dès lors avancer une autre explication : que l’évolution a poussé les hommes et les femmes à protéger les femmes parce qu’un homme peut féconder plusieurs femmes, alors qu’une femme ne peut généralement avoir qu’un seul enfant à la fois. Il serait dès lors plus logique pour les sociétés de protéger les femmes pour qu’elles soient en mesure de se reproduire.

Difficile de dire quelle théorie est la plus exacte ou si elles ont toutes des éléments de vérité. Étrangement, les recherches sur le sujet se font rares. Ce qui soutient mon hypothèse : on ignore le sujet, car les hommes sont des victimes de moindre importance et qu’ils sont par défaut considérés comme des êtres jetables. Et la rareté des sources sur la question ne fait que renforcer le phénomène.

Un monde sans hommes jetables est-il possible ?


Au vu des données disponibles, on ne peut pas dire avec certitude si la « jetabilité masculine » est en partie le fruit de l’évolution ou si elle est entièrement le produit de la socialisation. Même en partant du principe que le phénomène est, à un certain niveau, instinctif, cela ne veut pas dire que la société ne peut rien faire pour le minimiser. La véritable question à se poser est : voulons-nous l’éliminer ? Voulons-nous envoyer davantage de femmes à la guerre ? Voulons-nous davantage de femmes dans des professions dangereuses ? Voulons-nous nous soucier des victimes masculines et féminines de manière égale ? Je pense qu’une telle égalité est un objectif louable, mais qu’elle suscitera bien des résistances sociales. Les hommes, eux-mêmes, rechignent souvent à se considérer comme des victimes, les traditionalistes (de tous sexes) pourraient résister à un tel bouleversement des normes de genre et beaucoup de féministes n’aimeraient sans doute pas voir les victimes hommes recevoir trop d’attention.

Quelles conséquences pour le féminisme ?

Mon hypothèse de la « jetabilité masculine » remet en question certains présupposés féministes, mais elle n’est pas forcément un argument hostile au féminisme. Par le passé, des féministes se sont effectivement opposées à la lutte contre la victimisation des hommes, en premier lieu par crainte qu’un accent mis sur ces victimes ne marginalise davantage les femmes victimes de la violence masculine.


Mais il serait injuste d’en tirer des généralités sur la théorie féministe. Bon nombre de grandes figures féministes, à l’instar de bell hooks (Gloria Jean Watkins), ont aussi souligné combien le « patriarcat » pouvait être délétère pour les hommes. Les féministes admettent aussi globalement que les hommes victimes de violences sexuelles sont marginalisés parce qu’ils s’opposent aux normes de genre dominantes. Reste que l’attitude des féministes face aux problèmes masculins est loin d’être parfaite et certaines critiques formulées par des militants de la cause masculine ne sont pas non plus sans fondement ni intérêt. Je pense cependant qu’il est à la fois possible et nécessaire de trouver un terrain d’entente. Difficile de dire que le féminisme est inutile lorsqu’on voit l’oppression et la victimisation des femmes dans le monde. Mais l’oppression n’est pas un jeu à somme nulle — s’occuper de celle des femmes n’exige pas d’ignorer les souffrances des hommes.

Traduction de Peggy Sastre

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