vendredi 20 septembre 2024

L'éducation sexuelle est-elle le rôle de l'école ? Avec Maurice Berger, Israël Nisand, Sophie Audugé

Face à l'explosion des violences sexuelles qui touchent les enfants mais aussi à celle de la pornographie à laquelle les mineurs sont de plus en plus confrontés, est-il nécessaire de parler de ces sujets à l'école ? Faut-il laisser ces débats intimes à la sphère familiale ? Certains estiment que l'éducation sexuelle n'est pas assez appliquée, d'autres au contraire pensent que l'Etat fait trop intrusion dans la vie intime et familiale.

Pour en débattre, Eugénie Bastié reçoit Israël Nisand, gynécologue, Sophie Audugé, déléguée générale de SOS Éducation et Maurice Berger, pédopsychiatre.


mercredi 18 septembre 2024

Montréal — 56 % des élèves y sont issus de l'immigration

Il faut rappeler les chiffres du dernier Portrait socioculturel des élèves inscrits dans les écoles publiques de l’île de Montréal pour mesurer l’ampleur du défi : 56 % de la totalité des élèves sont soit nés à l’étranger, soit nés ici de deux parents étrangers. Dans 38 % des écoles publiques, primaires ou secondaires, plus des deux tiers des élèves sont de ces catégories ; 25 % en accueillent 75 % ou plus ; 10 % en accueillent 85 % ou plus.

Sur l’île de Montréal, la proportion d’élèves du réseau public dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais a augmenté de façon constante jusqu’en 2013 et s’est par la suite stabilisée. La proportion d’élèves du primaire et du secondaire dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais (41,3 %) surpasse toujours celle des élèves dont la langue maternelle est le français (38,6 %) et l’anglais (20,1%).

La proportion d’élèves dont la langue parlée à la maison n’est ni le français ni l’anglais a constamment augmenté de 1998 à 2012. Toutefois, ce n’est plus le cas depuis 2013. Les autres langues devancent l’anglais comme langue parlée à la maison car la proportion d’élèves anglophones diminue depuis plusieurs années. Pour sa part, la proportion d’élèves parlant le français à la maison tend à remonter depuis 2012. En 2022, la proportion d’élèves francophones représente 51,7 % des effectifs sur l’île de Montréal
(50,4% en 2019) et surpasse celle des élèves allophones (23,5 %) et anglophones (24,8 %) (25,6% et 24% respectivement en 2019.



mardi 17 septembre 2024

Les Italiens étaient-ils vraiment refusés des écoles francophones ? (Rediff)

Un film documentaire sort sur la crise de Saint-Léonard de 1967-69 dans Saint-Léonard qui fut un jalon essentiel conduisant, 10 ans plus tard à la loi 101. Les Italiens voulaient à l'époque garder des écoles bilingues (anglais-français) et refusaient d'aller à l'école en français.

Le documentariste Félix Rose nous fait revivre cette crise en suivant les deux familles qui furent au coeur du conflit: celle de l'activiste Raymond Lemieux et celle du promoteur immobiler italien Mario Barone. La population de Saint-Léonard passera de 925 personnes en 1956 à 52 040 en 1971 avec l'arrivée de très nombreux Italiens.

En salles, le 11 octobre.


Bataille entre Italo-Québécois et Canadiens français à propos de l'intégration scolaire à l’école secondaire Jérôme-Le Royer à Saint-Léonard, 4 septembre 1969. Certains dirigeants de la Commission scolaire de Saint-Léonard, inquiets de l’anglicisation des enfants d’origine italienne, avaient mis en place une mesure pour rendre l’école francophone obligatoire. Cette mesure souleva l'ire de parents d'origine italienne.

Né en Italie en 1945, l'écrivain Marco Micone est arrivé au Québec en 1958. Il a écrit une nouvelle fois il y a quelques semaines avoir été refusé par une école francophone (Saint-André-Apôtre dans le quartier Ahuntsic) et avoir été obligé d'étudier d’abord en anglais. Ailleurs, il a affirmé « Quand les immigrants des années 50 disent que les écoles françaises les ont refusés, ils ont raison. Je l'ai vécu ! »

Il n'est pas question ici de remettre en question l'expérience personnelle de Marco Micone (on n'est pas à l'abri d'une direction bornée ou soumise à des conditions particulières comme le manque de place), mais plutôt de s'interroger sur l'idée reçue selon laquelle les Québécois auraient refusé les Italiens, des catholiques de langue romane, dans leurs écoles catholiques de langue française... Bref, que les Québécois francophones sont des xénophobes et que leur marginalisation démographique serait un peu de leur propre faute.

Le reportage de Radio-Canada ci-dessous semble bien indiquer que les immigrés choisissaient d'eux-mêmes l'anglais comme langue de promotion économique et sociale à 90 %. On se rappellera également que les Italiens protesteront en 1968 et 1969 à Saint-Léonard quand la commission scolaire locale tentera d'imposer l'enseignement en français à leurs enfants.


(La vidéo a été supprimée de YouTube depuis la première diffusion de ce billet en 2011)

Le reportage est aussi intéressant sous l'angle linguistique : plusieurs Italiens disent mieux parler le français que l'anglais (et c'est compréhensible étant donné la proximité linguistique des deux langues), mais qu'ils ont trouvé que leur manque de connaissance de l'anglais les a défavorisés dans leur recherche d'emploi.

Au-delà de ces aspects anecdotiques, il existe des raisons scientifiques de remettre en question l'idée que les écoles francophones refusaient (souvent ou systématiquement) les élèves italiens : les statistiques.

Voici ce qu'en dit le statisticien Charles Castonguay :

Marco Micone trace un parcours trompeur des Québécois d’origine italienne. Il insiste sur le fait qu’une école française l’a refusé, lui, lors de son arrivée au Québec dans les années 1950. Puis, en faisant un usage incorrect des données de recensement, il soutient que les « italophones » se francisent plus souvent qu’ils ne s’anglicisent, notamment en ce qui a trait à leur comportement linguistique au travail ou à la maison.

J’avais plutôt retenu que ce sont les Italiens qui, de leur propre chef, ont tourné le dos à l’école française et que leur préférence pour le français, du moins comme langue d’usage au foyer, est chose du passé. Pour tirer les choses au clair, j’ai consulté certains rapports ainsi que les résultats du recensement de 2006 qui sont accessibles à tout venant sur le site de Statistique Canada.

Dans une étude réalisée pour la commission Gendron, le démographe Robert Maheu relève qu’au début des années 1950, la moitié des enfants d’origine italienne inscrits à la Commission des écoles catholiques de Montréal étudiaient en français. Cela laisse entendre qu’en général, les écoles françaises de la CECM ne refusaient pas les jeunes Italiens. Maheu ajoute qu’au début des années 1960, cette proportion avait fondu à 28 %. Il semble bien qu’ayant constaté que la langue d’avancement socioéconomique à Montréal était plutôt l’anglais que le français, un nombre croissant de parents italiens choisissaient d’inscrire leurs enfants à l’école anglaise.

Quant à la langue d’assimilation préférée des italophones, que Micone prétend être toujours le français, la commission Laurendeau-Dunton notait, il est vrai, qu’au recensement de 1961 la population d’origine ethnique italienne au Québec avait plus souvent le français que l’anglais comme langue maternelle. Cette information témoignait cependant de la langue d’assimilation des parents, grands-parents ou ancêtres des personnes recensées, soit de ce qu’on peut nommer l’assimilation ancestrale.

Le recensement de 1971, le premier à poser la question sur la langue d’usage actuelle à la maison, permet d’observer l’assimilation courante, c’est-à-dire celle réalisée par les répondants eux-mêmes, de leur vivant. Il montre que les adultes de langue maternelle italienne âgés de 25 ans ou plus avaient effectivement adopté plus souvent le français que l’anglais comme langue d’usage au foyer, mais il révèle en même temps que, déjà à cette époque, la jeunesse italophone préférait s’angliciser.

Les recensements suivants n’ont cessé de confirmer cette nouvelle préférence. Celui de 2006 a compté 17 000 italophones (langue maternelle) de langue d’usage française au Québec, soit exactement le même nombre qu’en 1971. Mais le nombre d’italophones anglicisés est passé entre-temps de 15 000 en 1971 à 53 000 en 2006. La francisation a ainsi marqué le pas pendant que les générations montantes se sont anglicisées par dizaines de milliers.

Plus de détails

Pour en finir avec un mythe : le refus des écoles catholiques d'accepter les immigrants (23 pages, par Robert Gagnon de l'Université d'Ottawa)


lundi 16 septembre 2024

Immigration — Le peuple demande quelque chose de simple : le principe de précaution

Immigration : Et maintenant les Pays-Bas… : « Le peuple demande quelque chose de basique, que nos politiques ne veulent pas encore comprendre, c’est le principe de précaution ».

« Il y a un changement de l’air du temps chez nos élites. L’insécurité est le cœur du problème, on a dépassé la capacité de tolérance des peuples. »

dimanche 15 septembre 2024

« Les ministres de l’Éducation nationale n’ont quasiment plus aucun pouvoir réel sur le système scolaire »


Dans Repenser l'enseignement (aux PUF), le philosophe Philippe Nemo analyse les causes du déclin intellectuel français. Entretien.
 
— En tant que professeur, vous avez constaté vous-même le déclin du niveau des élèves, confirmé par la plupart des enquêtes. Sommes-nous en train d’assister à un véritable abêtissement général ? 
 
Philippe Nemo. — Tout le monde est désolé de la baisse générale de niveau, sanctionnée par les tests Pisa. Mais ce n’est pas seulement triste, c’est grave pour le pays. La compétition scientifique, technologique et économique dans le monde, les nouveaux et effrayants risques de guerre ont rendu plus que jamais indispensable que la France dispose, à chaque génération, des plus hautes compétences intellectuelles, comme c’était le cas dans le passé. Ce n’est pas à ce moment que notre système scolaire et universitaire peut se permettre de décrocher par rapport à ceux d’autres pays concurrents et potentiellement hostiles. Les Russes, par exemple, sont capables d’inventer des armes terrifiantes. Cela a peut-être un lien avec le fait qu’ils n’ont pas de collège unique et que leurs universités sont très sélectives.

— Dans les causes du déclin de l’école, vous visez notamment les « pédagogistes »…

Philippe Nemo. — Jean-Paul Brighelli a fait sensation il y a quelques années en décrivant l’Éducation nationale actuelle comme « La Fabrique du crétin ». On peut estimer, de fait, que la primauté donnée à la pédagogie au détriment de la transmission méthodique des savoirs a contribué à faire baisser le niveau. Je le montre en analysant la notion de « séquence », qui est au cœur de la pédagogie actuelle. Une séquence est une série de séances sur un thème, qui dure quelques jours, où il est requis d’utiliser divers moyens pédagogiques – exposés d’élèves, travaux de groupe, recherche de documents audiovisuels… – en lieu et place d’un cours magistral continu. Et la séquence achevée, on passe à d’autres thèmes. Cette formule a été adoptée parce que, dans le collège unique, les classes étant hétérogènes, on ne peut faire cours au sens traditionnel du terme, puisque alors certains élèves suivraient, d’autres décrocheraient, et l’on ne pourrait plus assurer la cohésion du groupe. L’enseignement consiste alors en une suite de séquences censées être attrayantes en elles-mêmes, mais sans lien logique entre elles. Le résultat de cette méthode est que les savoirs, présentés par fragments épars, ne peuvent se structurer. Les élèves, à qui l’on n’a pas méthodiquement montré les tenants et aboutissants de ce qu’ils apprennent, ne comprennent les choses qu’à moitié et ils finissent par se contenter de ce flou. Ils n’acquièrent pas la notion de ce qu’est un savoir rationnel. C’est cet impressionnisme qui « fabrique des crétins ».

— Nous avons changé quatre fois de ministre de l’Éducation nationale ces deux dernières années. Qu’est-ce que cela révèle ?

samedi 14 septembre 2024

Islamisme d'État au Canada ?


Québec — 70 % des médecins seraient bientôt des femmes, « une bonne nouvelle »


De plus en plus de femmes deviennent médecins au Québec : Elles représenteront bientôt 70 % de la main d’œuvre. « Une bonne nouvelle pour les patients qui bénéficient de leur écoute et de leur empathie mais qui suscite aussi des changements dans l’organisation du travail », a constaté Le Journal de Montréal.

Les facultés de médecine n’ont pas l’intention de mettre en place des mesures discriminatoires pour recruter plus d’hommes, même si la proportion de femmes ne cesse de croître.


«On veut aller chercher les meilleurs étudiants qui ont les compétences importantes [...] pour faire des bons médecins», assure Julien Poitras, doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval et président de la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec. «L’humanisme est très important.»

La parité en médecine a été atteinte en 2018, selon les données du Collège des médecins du Québec. Or, la progression des femmes se poursuit et rien ne laisse entrevoir une baisse.

Selon le Journal de Montréal, « les hommes doivent évoluer ».

Malgré ce déséquilibre, les syndicats de médecins se disent à l’aise avec ce taux et ne pensent pas non plus qu’il faille intervenir dans la sélection des candidats.

«S’il y a moins de gars, ça veut juste dire que les garçons doivent faire des choses différentes et évoluer. »

«Peut-être que nous, les hommes, on a quelque chose à apprendre de nos collègues féminines», souligne Cédric Lacombe, président de l’Association des médecins résidents du Québec.

En 1995, le Comité des femmes en médecine a été aboli au Collège des médecins du Québec pour cause de «mission accomplie».

Il reste à abolir toutes les politiques et bourses discriminatoires.

L'Allemagne accueillera 250 000 Kenyans dans le cadre d'un accord sur l'emploi

Signature de l'accord entre la RFA et le Kenya à Berlin (13/IX/2024)

Alors que le gouvernement allemand de coalition en feu « tricolore » (socialiste, verts, libéraux) Ampel, avec l'appui du centre-droit (CDU/CSU) prévoit de procéder à des expulsions, des refoulements et des contrôles aux frontières à grande échelle, il conclut en même temps une série d'accords migratoires avec des pays du Sud afin d'attirer dans le pays des travailleurs qualifiés (et semi-qualifiés) dont le pays aurait un besoin urgent.

Un troisième accord de ce type a été signé vendredi dans le cadre de la visite d'État de deux jours du président kényan William Ruto à Berlin. L'accord, qui selon Ruto a été précédé d'un an de discussions préparatoires, a été signé par la ministre fédérale de l'Intérieur Nancy Faeser (SPD) et le ministre des Affaires étrangères du Kenya, Musalia Mudavadi.

Trois accords migratoires ont déjà été signés avec le Maroc, l'Inde et ce vendredi le Kenya. Dimanche un accord similaire devrait être signé avec l’Ouzbékistan.

L'accord prévoit d'une part la réadmission des citoyens kényans qui devaient être expulsés de la République fédérale d'Allemagne. Ce volet est toutefois plutôt secondaire étant donné que, selon les données officielles, seuls 15.000 Kényans vivent en RFA, dont 800 seraient expulsables. Le deuxième volet de l'accord migratoire est bien plus important, à savoir le recrutement d'environ 250.000 travailleurs qualifiés (et semi-qualifiés) kenyans pour le marché du travail allemand.

Vendredi, lors d'une conférence de presse commune à l'issue des discussions, Ruto et le chancelier allemand Olaf Scholz (SPD) ont tenté d'éviter toute impression de « fuite des cerveaux » du Kenya et ont parlé d'un bénéfice mutuel pour les deux États.

Dans le détail, les autorités berlinoises envisageront également de prolonger les permis de séjour temporaires pour les travailleurs kényans qui ont trouvé un emploi approuvé. Les Kényans se verront également délivrer des visas de longue durée pour étudier ou suivre une formation professionnelle en Allemagne. « À l'expiration du visa de long séjour, les Kenyans peuvent recevoir un permis de séjour temporaire à des fins d'études en Allemagne pour une durée maximale de deux ans », précise l'accord. Le permis de séjour temporaire peut être prolongé si l'objectif du séjour n'a pas encore été atteint mais qu'il peut l'être dans un délai « raisonnable », ajoute l'accord.

Selon l'accord, les spécialistes des technologies de l'information du Kenya seront autorisés à entrer et à travailler en Allemagne, même s'ils n'ont pas de qualifications officielles. Le pays européen a besoin de plus d'infirmières, mais ses détracteurs estiment qu'il ne devrait pas priver le Kenya des professionnels de la santé dont il a tant besoin. L'accord comprend également des dispositions relatives à la réadmission et au retour des citoyens entre les deux nations. Des médecins, des infirmières et des enseignants devraient profiter de ce programme.

Pour Ruto, l'accord est surtout l'occasion de se décharger au moins d'une partie de la jeunesse mécontente, qui manque de perspectives dans son pays. 35 pour cent de la population kényane est âgée de 15 à 34 ans, 67 pour cent de cette tranche d'âge est sans emploi. Au lieu de développer un programme efficace pour construire leur propre économie, ces jeunes - formés aux frais du Kenya - devront désormais tenter leur chance en RFA.

Ruto, qui dirige l’État d'Afrique de l'Est depuis presque deux ans, a fortement rapproché son pays de l'Occident en matière de politique étrangère. Alors que ses prédécesseurs cherchaient encore à coopérer avec la Chine, le Kenya a été nommé « allié majeur non-OTAN » , seul État d'Afrique subsaharienne dans ce cas. Le pays est l'un des rares membres du « Groupe de contact sur l'Ukraine » (groupe Ramstein) issu du Sud global. En outre, Ruto a envoyé près de 1.000 policiers dans l'État caribéen instable d'Haïti pour y soutenir, à la demande des États-Unis, le gouvernement de transition mis en place.

En juin, des dizaines de manifestants ont été tués et des centaines d'autres blessés lors de la répression de manifestations de masse, principalement de jeunes Kényans, contre les hausses de taxes sur les produits alimentaires de base. Le gouvernement allemand et d'autres gouvernements occidentaux se sont contentés d'exprimer leur « inquiétude » et d'appeler à la « retenue ».

Ce dimanche, le chancelier Scholz doit se rendre en Ouzbékistan, en Asie centrale, où, selon les médias, un accord similaire devrait être conclu.

Des accords similaires sont prévus avec la Moldavie, la Colombie, le Ghana, le Kirghizstan et les Philippines.


   Sources : Tagesschau, Junge Welt, BBC

vendredi 13 septembre 2024

En Turquie, l’enfant unique deviendrait la norme

La crise économique aurait fortement accéléré la baisse de la natalité.

La Turquie est l’un des pays d’europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années.
 
Au milieu de jouets et de crayons de couleur échappés du cartable, Aylin observe sa fille avec une tendresse fatiguée. Ela, 7 ans, est son unique enfant. À 51 ans, elle n’en aura pas d’autre, «et c’est très bien comme ça », sourit cette professeur d’anglais à l’université. « J’ai grandi en fille unique. Quand j’étais plus jeune, je pensais avoir deux enfants, raconte-t-elle. J’ai été absorbée par mes études et ma carrière, je me suis mariée assez tard, j’ai donc eu ma fille assez tard. Ma priorité a été de m’en occuper du mieux possible. »

Dans la Turquie des années 1970, les couples élevaient en moyenne quatre enfants.
Mais en 2024, la famille à un seul enfant est presque une banalité. L’indice de fécondité dépasse à peine 1,5 enfant par femme en moyenne, contre 2 en 2018 et 2,4 en 2001. Ces cinq dernières années, la tendance s’accélère, en dépit des appels du gouvernement turc à fonder des familles nombreuses.

« Nous anticipions une baisse », explique Sutay Yavuz, chercheur à l’université des sciences sociales d’Ankara. Mais ni les démographes, ni les autorités n’avaient prévu un tel emballement. « L’indice de fécondité actuel, nous l’attendions pour les années 2040 », poursuit Sutay Yavuz.

Les dynamiques de long terme sont connues : l’urbanisation, les nouveaux modes de vie, la hausse du niveau d’études des femmes, donc l’âge de plus en plus tardif de la première grossesse (27 ans aujourd’hui)… La Turquie n’est pas différente des autres pays développés qui enregistrent un recul des naissances. Mais pour comprendre la dégringolade, les experts pointent du doigt des facteurs conjoncturels. En l’occurrence : une crise économique marquée par une inflation à deux chiffres depuis 2017, qui dépassait encore les 50 % sur un an en juillet.

Les lamentations d’Erdogan

« À cause des politiques menées ces dernières années, la Turquie est entrée dans un climat inflationniste auquel personne ne s’attendait, explique le démographe Sutay Yavuz. Et comme cette situation se poursuit, et que les gens n’ont pas d’espoir qu’elle s’améliore de sitôt, les moins de 30 ans attendent davantage pour faire un enfant. »

Yasemin, une Stambouliote de 39 ans, ne souhaite pas davantage agrandir sa famille. « Les frais de scolarité de l’école privée de notre fils ont encore doublé cette année. Nous devons payer plus de 450000 livres (environ 12000 euros, NDLR), sans compter la cantine et le transport, s’émeut cette mère au foyer mariée à un ingénieur. Il y a un an, quand nous avons appris que j’étais à nouveau enceinte, mon mari et moi avons passé des nuits d’angoisse à faire des calculs, à envisager des crédits… Finalement, j’ai fait une fausse couche. Nous étions soulagés… Ce qui n’a fait qu’ajouter à ma peine. »

La Turquie, malgré ses 85 millions d’habitants, est l’un des pays d’Europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années. En 2023, son indice de fécondité est même passé sous la moyenne des pays de l’Union européenne (1,54 enfant par femme). Pour le président Recep Tayyip Erdogan, qui exhorte depuis plus de quinze ans les Turcs à avoir trois enfants, c’est un échec et un tourment. « Nos statistiques de naissances constituent une menace existentielle pour la Turquie. C’est une catastrophe, se lamentait en mai le chef de l’état. En tant que nation, notre population est notre plus grande force, et nous devons la protéger. »

Le pouvoir a certes adopté de timides politiques natalistes, notamment depuis 2015.

Mais ces mesures – qui se résument pour l’essentiel à des congés supplémentaires et à des aménagements du temps de travail – visent surtout les femmes actives, dans un pays où seul un tiers des femmes travaillent légalement. Un nouveau « paquet de soutiens aux mères actives » doit être annoncé prochainement.

« En réalité, le vivier de femmes qui pourraient potentiellement faire remonter l’indice de fécondité, ce sont les femmes qui ne travaillent pas, note le démographe Sutay Yavuz. Or, le gouvernement n’a développé aucune politique pour les encourager à avoir davantage d’enfants et les soutenir en ce sens. Par ailleurs, les hommes ont totalement été oubliés. Rien n’est fait pour encourager et soutenir la paternité. »

Ce spécialiste estime que la Turquie dispose, tout au plus, d’une dizaine d’années pour tenter d’inverser la tendance, à condition de prendre les mesures adéquates. « Si les conditions économiques s’améliorent rapidement, peut-être que ceux qui hésitent à faire un enfant se décideront à devenir parents, et que ceux qui n’ont qu’un enfant seront encouragés à en faire un deuxième, suppose Sutay Yavuz. Mais si la situation économique actuelle se prolonge, alors cette fécondité basse risque de se figer et d’être répétée par les générations suivantes. Autrement dit, de devenir une norme sociale. »

Autre inconnue de l’équation : le poids de l’immigration. Plus de trois millions de Syriens sont réfugiés dans le pays, dont une bonne moitié d’enfants. Leur intégration à la société et la naturalisation d’une partie d’entre eux pourraient permettre à la Turquie de redresser son indice de fécondité déclinant. « J’ai l’habitude de dire, en plaisantant à moitié, que le troisième enfant dont rêvent les dirigeants turcs est arrivé de Syrie », observait il y a quelques années la chercheuse Alanur Çavlin, de l’Institut d’études démographiques de l’université Hacettepe à Ankara. Mais le sujet est si polémique, et la présence des réfugiés tellement impopulaire, qu’une telle éventualité n’a jamais été évoquée publiquement.

La Turquie tente d'expulser les réfugiés syriens vers une zone de guerre

Depuis cinq ans, des scènes similaires se déroulent chaque jour à Esenyurt, un quartier d'Istanbul. Toutes les quelques minutes, des policiers embarquent un jeune homme dans un bus. Esenyurt abrite l'une des plus grandes communautés de Syriens de Turquie. Dans tout le pays, les autorités rassemblent les migrants sans papiers. Plus de 34 600 Syriens ont été arrêtés cette année ; la plupart d'entre eux seront expulsés vers la zone de guerre.

Officiellement, 3,1 millions de Syriens vivent en Turquie. Si l'on y ajoute ceux qui s'y trouvent illégalement, le chiffre réel est bien plus élevé. Leur vie, déjà désespérée, devient de plus en plus difficile à mesure que le gouvernement turc restreint leurs droits.

En 2021, 66 % des Turcs déclaraient vouloir que les Syriens retournent dans leur pays. Les attitudes se sont durcies. À l'approche des élections de 2023, l'opposition a promis de tous les expulser. En juillet, des maisons, des entreprises et des voitures appartenant à des Syriens ont été attaquées lors d'émeutes contre les réfugiés.

Les racines du mécontentement sont complexes. L'anti-arabisme en Turquie remonte à l'effondrement de l'empire ottoman. De nombreux Turcs craignent que la présence de réfugiés syriens et de leurs enfants (le ministre turc de l'intérieur affirme que plus de 700 000 bébés syriens sont nés en Turquie depuis 2011) n'entraîne un changement culturel et démographique qui éloignerait la Turquie de l'Occident.

M. Erdogan n'est peut-être pas opposé à ce changement, mais les réfugiés constituent désormais un casse-tête politique pour lui. Il se présentait autrefois comme leur protecteur et comme le champion de l'opposition syrienne. À mesure que les Turcs se sont retournés contre les réfugiés et que de plus en plus de pays ont rétabli des relations avec Bachar el-Assad, le président syrien, M. Erdogan a tenté de se réaligner. Mais la Turquie reste profondément impliquée dans la guerre en Syrie. Et il sera très difficile de persuader des millions de Syriens de retourner dans un pays qui, pour beaucoup, est aussi dangereux que lorsqu'ils l'ont quitté.


Sources: Le Figaro et The Economist

Voir aussi
 

jeudi 12 septembre 2024

Chine — La politique de l'enfant unique est terminée, mais le taux de fécondité continue de baisser

La politique de l'enfant unique en Chine est terminée. Pourtant, le taux de fécondité en Chine continue de baisser et ne sera plus que de 1,02 naissance par femme en 2023.

Un rappel de l'histoire de la Chine en matière de contrôle brutal de la population, et de la façon dont les répercussions des politiques passées se font encore sentir aujourd'hui.

La politique de l'enfant unique en Chine a finalement pris fin en 2015.  Le tollé suscité par l'avortement forcé de Feng Jianmei en 2012, après que des photos explicites (ci-dessous) eurent été diffusées de manière virale en Chine, a été l'un des éléments déclencheurs de la fin de cette politique.

Quels que soient les arguments avancés pour justifier la politique de l'enfant unique, ils n'avaient plus aucun sens en 2012. La capacité de la Chine à se nourrir ne faisait aucun doute et sa fécondité était inférieure au taux de remplacement depuis deux décennies.

Pourtant, les autorités locales ont maintenu cette politique avec une ferveur grotesque.

Les récits de l'application de la politique de l'enfant unique en Chine sont atroces, d'autant plus tristes que l'on se rend compte que tout cela était inutile (tous les pays d'Extrême-Orient ont vu leur natalité diminuer rapidement), et que la Chine serait bientôt confrontée à une crise de déclin démographique rapide.

L'un des moyens d'application de cette politique consistait à refuser les papiers de citoyenneté aux enfants nés en violation de la politique, ce qui compromettait leur avenir. Ainsi, He Shenguo a-t-il tué deux fonctionnaires qui refusaient d'enregistrer la naissance de son enfant. Dans la photo ci-dessous, il fait ses adieux à sa femme avant d'être exécuté.

Aujourd'hui encore, des millions de personnes nées en violation de cette politique restent des citoyens de seconde zone, sans papiers, dans le seul pays qu'ils aient jamais connu.

Le livre de Paul R. Ehrlich intitulé « La bombe P», publié en 1968 afin de semer la panique, a eu un impact profond sur les dirigeants du PCC et a été l'une des principales raisons de la politique de l'enfant unique.

L'idéologie anti-nataliste d'Ehrlich a aujourd'hui de nombreuses ramifications destructrices, dont le mouvement pour l'extinction de l'espèce humaine.

L'un des effets persistants de la politique chinoise est un déséquilibre démographique entre les hommes et les femmes, avec un « excès » de jeunes hommes allant jusqu'à 40 % dans certaines régions de Chine.

Bien que la Chine souhaite désespérément augmenter son taux de natalité, trop peu de jeunes filles sont nées pour devenir des épouses et des mères aujourd'hui.

Pire encore, la culture confucéenne pro-famille qui avait soutenu la Chine pendant des millénaires a été pratiquement anéantie.

Dans certaines provinces du nord, où la politique a été appliquée avec plus de fermeté, le taux de fécondité ne représente que la moitié de celui du sud, où la politique a été appliquée avec moins de fermeté.

La fécondité de la Chine risque de baisser encore davantage, car les intentions de fécondité des jeunes Chinois sont les plus faibles du monde.

Que peut faire la Chine pour augmenter son taux de natalité ?

La Chine devra tirer un trait sur l'ère du contrôle de la population et reconnaître sincèrement ses erreurs passées, faute de quoi les efforts en faveur de la natalité seront accueillis avec cynisme.

D'une manière générale, la Chine devra peut-être embrasser la liberté religieuse si elle veut que des sous-cultures à fécondité plus élevée s'enracinent.

Le démographe William Huang écrit : « Le parti communiste chinois ne tolérerait jamais l'existence d'une communauté religieuse fermée. Mais regardons les choses en face : les amish n'existent que parce que la Constitution américaine garantit la liberté de religion et que ce principe est effectivement appliqué en Amérique.
Si une telle communauté venait à s'implanter en Chine, les amish qui se déplacent à cheval et en buggy seraient envoyés dans des camps de travail, leurs enfants seraient rééduqués de force ou les femmes seraient tout simplement stérilisées en masse ».

Espérons que Huang se trompe. Peut-être la Chine autorisera-t-elle la liberté de croyance lorsqu'elle reconnaîtra que des cultures aussi variées pourraient jouer un rôle clé dans le redressement démographique, tout comme elles constituent une part importante de la vitalité de l'Amérique.

Outre la religion, la culture du travail en Chine pose problème. La culture dite « 996 » (travail de 9 heures à 21 heures six jours par semaine) ne laisse guère de temps pour une vie sociale, et encore moins pour une famille.

Enfin, le style de construction de la Chine au cours des dernières décennies a certainement été antinataliste, avec une mer de gratte-ciel dans chaque ville.

La Chine est peut-être coincée avec le parc immobilier qu'elle a construit, à moins qu'elle ne soit prête à démolir nombre de ses tours modernes.

À l'avenir, la Chine devrait construire autant de maisons unifamiliales que possible, pour au moins donner à ceux qui veulent essayer d'avoir une famille plus nombreuse une base de travail.
 
 On pourrait penser que le taux de fécondité ne pourrait pas être plus bas que le chiffre apparemment impossible de 0,72 naissance par femme en Corée du Sud en 2023 ? Pourtant, Macao tend vers 0,49 naissance par femme en 2024. Une leçon évidente serait de ne pas concevoir des logements comme à Macao si l'on veut que son pays ait un avenir.

Macao

Le fait que la plupart des habitants de Macao soient irréligieux ou que la religion la plus répandue, le bouddhisme, ne soit pas favorable à la famille par rapport aux religions abrahamiques ne favorise pas les choses.

Les variables qui expliquent la baisse de la natalité sont nombreuses, mais la densité en est une importante, mais pas la seule. Mais que préconiser ? Réduire l'éducation des femmes ? Il est difficile d'imaginer que cela serait populaire. Devrions-nous plutôt supprimer la contraception ? Cette idée est loin d'être gagnée d'avance.

On pourrait objecter que Le Caire, avec sa forte densité, a une population très jeune, mais même Le Caire a une fécondité plus faible que le reste de l'Égypte. La plus grande différence entre Le Caire et la Chine est qu'il y règne une religion extrêmement pronataliste, l'islam.

Forte densité et faible natalité

Mais le lien entre densité plus élevée et faible fécondité se vérifie partout, même en Afrique.

Considérons quelques études.

Tout d'abord, Lutz et coll. (2006) ont examiné 145 pays et, en tenant compte de plusieurs variables socio-économiques, Lutz et coll. concluent : « La densité de population est désormais le facteur le plus important pour expliquer le niveau de fécondité, seule l'alphabétisation des femmes s'en rapprochant le plus. » Lutz et coll. indiquent que le taux de fécondité diminue avec l'augmentation de la densité dans de nombreux pays.


En outre, dans 94 régions d'Europe, la taille idéale de la famille est corrélée négativement avec la densité de population.
 
 
Dans une étude portant sur 174 pays et menée sur une période de 69 ans, Rotella et coll. (2021) ont constaté une relation négative robuste entre la densité et la fécondité, tant à l'intérieur des pays qu'entre les pays, même en tenant compte d'une série de variables. Ils écrivent que « les différences entre les pays et les changements de densité à l'intérieur des pays au fil du temps prédisent les taux de fécondité, représentant 31 % de la variance de la fécondité » (p < 0.001).

Cette corrélation négative se vérifie dans tous les pays développés et dans la plupart des pays en développement.

De plus, de la Croix et coll. (2017) rapportent que dans 44 pays en développement, une augmentation de la densité de 10 à 1000 habitants par km² entraîne une diminution de la fécondité d'environ 0,7 enfant. En utilisant 20 groupes de densité, les auteurs trouvent une relation négative entre la densité et la fécondité qui est significative à un niveau de p<0,01. 

Enfin, Testa (2004) constate dans un article intitulé Population Density and Fertility que pour l'Indonésie, la fécondité est fortement corrélée négativement avec la densité dans toutes les provinces. 

Voir aussi
 
Le gouvernement de la Chine a annoncé jeudi passé la fin de son programme d’adoptions internationales 32 ans après son lancement, en 1992. La majorité des 160 000 enfants chinois adoptés dans le monde depuis 1992 sont ainsi des femmes.  En effet, beaucoup de familles chinoises voulaient que le seul enfant auquel ils avaient droit soit un garçon, les hommes ayant longtemps été perçus comme les pourvoyeurs de leurs familles, les filles rejoignant leur belle-famille.

  • Indice de fécondité (nombre d'enfants par femme) en Malaisie par ethnie, basé sur les données des naissances de janvier-juin 2024 (2023 entre parenthèses) :
  • Total 1,55 (1,65)
    • Bumiputera [malais de souche] 1,88 (2,00)
    • Chinois 0,79 (0,80)
    • Indiens 1,03 (1,13)
  • L'ISF chinois est stable jusqu'à présent en raison de l'effet de l'année du dragon.
  • Et de même pour Singapour, ISF en 2024 (2023 entre parenthèses) :
  • Total 0,93 (0,97) [chaque génération est deux fois plus petite que la précédente]
    • Chinois 0,81 (0,81)
    • Malais 1,55 (1,65)
    • Indiens 0,94 (0,95)

Tours d'habitation à Singapour nommées l'Avenir (en français...)