Après avoir dénoncé le fonctionnement de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), Geneviève Guérin a dû rester recluse chez elle pendant deux semaines, avant d’apprendre qu’elle était congédiée.
« Lorsque l’on a su que j’avais parlé à un journaliste, on m’a téléphoné à domicile. C’était vers 19 heures. On m’a ordonné de ne pas sortir et de ne parler à personne tant que le conseil d’administration — le C.A. — n’aurait pas décidé de mon sort. Cela a duré plus de quatorze jours. »
Durant cette période, elle est restée dans l’attente. Puis la décision est tombée : elle était licenciée et devait venir récupérer ses effets personnels.
« Cela a été l’une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Ce n’est que depuis quelques mois que j’ai retrouvé une parole fluide ; auparavant, je me mettais à bégayer dès qu’une personne inconnue me posait une question. »
Travailleuse sociale depuis plus de vingt ans, Geneviève Guérin dirigeait le Centre PIE, un organisme communautaire financé en partie par des fonds publics. Cet organisme accompagne des familles suivies par la DPJ de la région Mauricie–Centre-du-Québec. Au Québec, la DPJ est un service public chargé d’intervenir lorsque la sécurité ou le développement d’un enfant est compromis — par exemple en cas de négligence, de maltraitance ou de graves conflits familiaux.
Au fil du temps, Mme Guérin dit avoir vu passer des dossiers qui l’ont profondément troublée : des évaluations caviardées ou modifiées, des informations altérées, des documents falsifiés. Selon elle, certains enfants étaient orientés vers l’adoption de manière expéditive, « en tournant les coins très ronds », expression québécoise qui signifie agir trop rapidement ou en négligeant des étapes importantes.
Elle affirme également avoir signalé plusieurs situations à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), un organisme public indépendant chargé de veiller au respect des droits fondamentaux, notamment ceux des enfants. D’après elle, ces signalements n’ont pas été suivis d’effets.
Refusant d’accepter que certains dossiers d’adoption soient précipités ou que des informations y soient modifiées, elle a finalement décidé de parler publiquement. « Il y a eu des démarches avant d’en arriver à dire à Sébastien : “vas-y, publie.” » Le journaliste auquel elle fait référence est Sébastien Houle, du quotidien régional Le Nouvelliste.
La révélation a fait l’effet d’une bombe.
Le ministre responsable à l’époque, Lionel Carmant, a qualifié la situation d’« inacceptable ». La CDPDJ a alors décidé d’examiner 140 dossiers d’adoption traités entre le 1er janvier 2021 et le 1er janvier 2023.
Dans son rapport rendu en avril 2025, la Commission écrit avoir des raisons de croire qu’un problème systémique existait au sein de la DPJ de la Mauricie–Centre-du-Québec et que cette situation avait entraîné de nombreuses atteintes aux droits des enfants.
Les constats sont sévères :
* dans 80 % des dossiers, aucun outil clinique n’avait été utilisé ;
* dans 66 % des cas, la décision reposait uniquement sur le fait qu’un parent avait lui-même eu affaire à la DPJ durant son enfance ;
* dans 49 % des dossiers, les faits invoqués pour justifier la décision n’avaient pas été vérifiés.
La Commission a aussi relevé des informations omises, manipulées ou même inventées.
À la suite de ces révélations, le ministre Carmant avait annoncé que la DPJ serait placée « sous tutelle ». Au Québec, cela signifie normalement qu’une autorité supérieure prend temporairement le contrôle d’un organisme pour le redresser. Or, on a appris par la suite qu’il ne s’agissait en réalité que d’un accompagnement de trois mois. Au terme de cette période, la personne chargée de cet accompagnement, Sonia Mailloux, a été nommée directrice.
Quoi qu’il en soit, l’affaire a provoqué un choc important dans le réseau.
Mais Geneviève Guérin a-t-elle été remerciée d’avoir mis en lumière un problème systémique dans le traitement des dossiers d’adoption ? D’avoir contribué à une prise de conscience collective ? Évidemment non. Non seulement la lanceuse d’alerte n’a jamais retrouvé son poste, mais il lui a fallu trois ans pour décrocher un nouvel emploi, et encore dans une autre région.
Pourtant, elle avait été encouragée par plusieurs responsables politiques, dont le premier ministre du Québec François Legault, à porter plainte auprès du Protecteur du citoyen. Au Québec, cette institution joue un rôle comparable à celui d’un médiateur ou d’un ombudsman : elle enquête sur les plaintes visant l’administration publique.
Cette démarche s’appuyait sur une nouvelle loi destinée à protéger les lanceurs d’alerte — appelés au Québec « divulgateurs » ou parfois « sonneurs d’alerte » — entrée en vigueur en novembre 2024. Or, les faits dénoncés par Mme Guérin étaient antérieurs à cette loi.
« Je lui ai dit : “Monsieur Carmant, les représailles que j’ai subies datent d’avant votre loi.” Il m’a répondu : “Non, votre plainte est recevable, nous avons modifié la loi à cause de vous.” »
La décision du Protecteur du citoyen, rendue en juin, a toutefois été tout autre. L’enquêtrice a rappelé qu’une divulgation est considérée conforme à la loi lorsqu’elle est faite aux autorités compétentes — comme le Protecteur du citoyen, la Commission municipale du Québec ou le Commissaire à l’éthique et à la déontologie de l’Assemblée nationale — ou à l’intérieur même de l’organisme concerné. Cela permet, en principe, que les faits soient examinés et que des mesures correctrices soient prises.
Mais parler directement aux médias ne donne pas accès aux protections prévues contre les représailles. Par conséquent, l’examen de la plainte a été clos.
Autrement dit : dénoncer publiquement la DPJ ne permet pas de bénéficier des protections juridiques destinées aux lanceurs d’alerte.
Le paradoxe est frappant : selon plusieurs observateurs, si Geneviève Guérin n’avait pas témoigné publiquement, l’enquête d’envergure de la CDPDJ n’aurait sans doute jamais été lancée.
Quant à la directrice nationale de la DPJ, Lesley Hill, elle a plutôt pris la défense des intervenants du réseau de la DPJ. Le 7 mai, alors que Mme Guérin assistait aux travaux de l’Assemblée nationale — le parlement du Québec — et que des élus la remerciaient d’avoir attiré l’attention sur les droits bafoués de plusieurs enfants, Mme Hill diffusait une vidéo destinée au personnel de la DPJ.
Elle y évoquait la difficulté d’entendre des accusations telles que « parjure », « falsification » ou « omission volontaire », laissant entendre que les intervenants n’agissaient pas délibérément de la sorte.
Pourtant, ce sont précisément des pratiques de ce type que la Commission a relevées dans plusieurs dossiers.
Dans son message, la directrice invitait plutôt à se concentrer sur les « petits miracles » accomplis par le réseau, tout en affirmant sa solidarité avec les intervenants.
La question demeure : dans ces conditions, qui osera encore soulever le couvercle ?
« Lorsque l’on a su que j’avais parlé à un journaliste, on m’a téléphoné à domicile. C’était vers 19 heures. On m’a ordonné de ne pas sortir et de ne parler à personne tant que le conseil d’administration — le C.A. — n’aurait pas décidé de mon sort. Cela a duré plus de quatorze jours. »
Durant cette période, elle est restée dans l’attente. Puis la décision est tombée : elle était licenciée et devait venir récupérer ses effets personnels.
« Cela a été l’une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Ce n’est que depuis quelques mois que j’ai retrouvé une parole fluide ; auparavant, je me mettais à bégayer dès qu’une personne inconnue me posait une question. »
Travailleuse sociale depuis plus de vingt ans, Geneviève Guérin dirigeait le Centre PIE, un organisme communautaire financé en partie par des fonds publics. Cet organisme accompagne des familles suivies par la DPJ de la région Mauricie–Centre-du-Québec. Au Québec, la DPJ est un service public chargé d’intervenir lorsque la sécurité ou le développement d’un enfant est compromis — par exemple en cas de négligence, de maltraitance ou de graves conflits familiaux.
Au fil du temps, Mme Guérin dit avoir vu passer des dossiers qui l’ont profondément troublée : des évaluations caviardées ou modifiées, des informations altérées, des documents falsifiés. Selon elle, certains enfants étaient orientés vers l’adoption de manière expéditive, « en tournant les coins très ronds », expression québécoise qui signifie agir trop rapidement ou en négligeant des étapes importantes.
Elle affirme également avoir signalé plusieurs situations à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), un organisme public indépendant chargé de veiller au respect des droits fondamentaux, notamment ceux des enfants. D’après elle, ces signalements n’ont pas été suivis d’effets.
Refusant d’accepter que certains dossiers d’adoption soient précipités ou que des informations y soient modifiées, elle a finalement décidé de parler publiquement. « Il y a eu des démarches avant d’en arriver à dire à Sébastien : “vas-y, publie.” » Le journaliste auquel elle fait référence est Sébastien Houle, du quotidien régional Le Nouvelliste.
La révélation a fait l’effet d’une bombe.
Le ministre responsable à l’époque, Lionel Carmant, a qualifié la situation d’« inacceptable ». La CDPDJ a alors décidé d’examiner 140 dossiers d’adoption traités entre le 1er janvier 2021 et le 1er janvier 2023.
Dans son rapport rendu en avril 2025, la Commission écrit avoir des raisons de croire qu’un problème systémique existait au sein de la DPJ de la Mauricie–Centre-du-Québec et que cette situation avait entraîné de nombreuses atteintes aux droits des enfants.
Les constats sont sévères :
* dans 80 % des dossiers, aucun outil clinique n’avait été utilisé ;
* dans 66 % des cas, la décision reposait uniquement sur le fait qu’un parent avait lui-même eu affaire à la DPJ durant son enfance ;
* dans 49 % des dossiers, les faits invoqués pour justifier la décision n’avaient pas été vérifiés.
La Commission a aussi relevé des informations omises, manipulées ou même inventées.
À la suite de ces révélations, le ministre Carmant avait annoncé que la DPJ serait placée « sous tutelle ». Au Québec, cela signifie normalement qu’une autorité supérieure prend temporairement le contrôle d’un organisme pour le redresser. Or, on a appris par la suite qu’il ne s’agissait en réalité que d’un accompagnement de trois mois. Au terme de cette période, la personne chargée de cet accompagnement, Sonia Mailloux, a été nommée directrice.
Quoi qu’il en soit, l’affaire a provoqué un choc important dans le réseau.
Mais Geneviève Guérin a-t-elle été remerciée d’avoir mis en lumière un problème systémique dans le traitement des dossiers d’adoption ? D’avoir contribué à une prise de conscience collective ? Évidemment non. Non seulement la lanceuse d’alerte n’a jamais retrouvé son poste, mais il lui a fallu trois ans pour décrocher un nouvel emploi, et encore dans une autre région.
Pourtant, elle avait été encouragée par plusieurs responsables politiques, dont le premier ministre du Québec François Legault, à porter plainte auprès du Protecteur du citoyen. Au Québec, cette institution joue un rôle comparable à celui d’un médiateur ou d’un ombudsman : elle enquête sur les plaintes visant l’administration publique.
Cette démarche s’appuyait sur une nouvelle loi destinée à protéger les lanceurs d’alerte — appelés au Québec « divulgateurs » ou parfois « sonneurs d’alerte » — entrée en vigueur en novembre 2024. Or, les faits dénoncés par Mme Guérin étaient antérieurs à cette loi.
« Je lui ai dit : “Monsieur Carmant, les représailles que j’ai subies datent d’avant votre loi.” Il m’a répondu : “Non, votre plainte est recevable, nous avons modifié la loi à cause de vous.” »
La décision du Protecteur du citoyen, rendue en juin, a toutefois été tout autre. L’enquêtrice a rappelé qu’une divulgation est considérée conforme à la loi lorsqu’elle est faite aux autorités compétentes — comme le Protecteur du citoyen, la Commission municipale du Québec ou le Commissaire à l’éthique et à la déontologie de l’Assemblée nationale — ou à l’intérieur même de l’organisme concerné. Cela permet, en principe, que les faits soient examinés et que des mesures correctrices soient prises.
Mais parler directement aux médias ne donne pas accès aux protections prévues contre les représailles. Par conséquent, l’examen de la plainte a été clos.
Autrement dit : dénoncer publiquement la DPJ ne permet pas de bénéficier des protections juridiques destinées aux lanceurs d’alerte.
Le paradoxe est frappant : selon plusieurs observateurs, si Geneviève Guérin n’avait pas témoigné publiquement, l’enquête d’envergure de la CDPDJ n’aurait sans doute jamais été lancée.
Quant à la directrice nationale de la DPJ, Lesley Hill, elle a plutôt pris la défense des intervenants du réseau de la DPJ. Le 7 mai, alors que Mme Guérin assistait aux travaux de l’Assemblée nationale — le parlement du Québec — et que des élus la remerciaient d’avoir attiré l’attention sur les droits bafoués de plusieurs enfants, Mme Hill diffusait une vidéo destinée au personnel de la DPJ.
Elle y évoquait la difficulté d’entendre des accusations telles que « parjure », « falsification » ou « omission volontaire », laissant entendre que les intervenants n’agissaient pas délibérément de la sorte.
Pourtant, ce sont précisément des pratiques de ce type que la Commission a relevées dans plusieurs dossiers.
Dans son message, la directrice invitait plutôt à se concentrer sur les « petits miracles » accomplis par le réseau, tout en affirmant sa solidarité avec les intervenants.
La question demeure : dans ces conditions, qui osera encore soulever le couvercle ?
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