mercredi 4 mai 2016

L'histoire évacuée du 375e de Montréal en faveur du festivisme officiel bilingue ?

Texte de Mathieu Bock-Coté :

Nos élites économiques sont-elles en train de renier la langue française ?

J’ai l’impression que c’est ce qui se passe dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Les récents événements, à tout le moins, nous permettent d’exprimer cette inquiétude.

L’objectif du 375e est clairement défini : faire de Montréal une destination touristique mondiale. Et la mondialisation parle anglais. Le 375e sera une commémoration noyée par ce que Philippe Muray nommait le festivisme. L’histoire sera absente et la ville deviendra le théâtre d’une immense régression infantile marchandisée.


Le 375e permettra aussi à nos élites de mettre à jour publiquement leur vision de la métropole. Et on constatera que nos élites économiques traitent le français comme un bibelot charmant et délicat, mais n’ayant plus aucune utilité. La Révolution tranquille, encore une fois, semble relever de l’histoire ancienne.

Nos élites économiques veulent un Québec bilingue. C’est-à-dire qu’elles veulent bien que les Québécois francophones se parlent entre eux en français, mais croient que l’avenir de la métropole passe par sa conversion à l’anglais. La perte de pouvoir du français sera présentée comme une occasion de se raccrocher à la langue dominante du continent.

Festivisme, anglais, « diversitaire » (LGBT, ethnique), multiculturel : vidéo de promotion pour le 375e... Slogan : « 2017, Festive, inspiring, unifying »...

Ceux qui résistent seront traités d’intolérants et de nationalistes archaïques. Ils essuieront aisément ce petit crachat : c’est que les défenseurs du fait français au Québec ont l’habitude d’être insultés. En piétinant le français, nos élites économiques croient faire preuve d’ouverture à la modernité.

Et quand elles célèbrent le bonjour-hi dans nos commerces, elles croient le faire au nom du tourisme. Ou de la mondialisation. Cette grandeur morale autoproclamée cache bien mal une terrible démission. Elles traitent leur peuple comme un obstacle à la prospérité et à la modernité. Nos élites portent leur identité francophone comme un fardeau. Plus ou moins secrètement, elles nous rêvent peut-être déjà anglicisées. Mais pendant ce temps, les autruches triomphent : elles le répètent inlassablement, le français va bien !

Rappelons pourtant un fait : la marque distinctive de Montréal à l’échelle nord-américaine, ce n’est pas une forme de bilinguisme quotidien où chacun passe d’une langue à l’autre dans la même phrase, comme si la ville était atteinte de schizophrénie linguistique, mais le fait qu’elle est française.

Learn English in Montreal (par une des universités anglophones de Montréal fortement subventionnées, de manière disproportionnée selon un collectif de professeurs d'universitaires francophones)

Si j’étais un peu méchant, je dirais que Montréal sans le français, c’est une ville nord-américaine anonyme un peu sale et aux routes crevassées. Montréal est devenue un symbole politique fondamental pour le Québec : pouvons-nous faire vivre en français une grande métropole moderne, ouverte sur le monde ? Ou le français est-il réservé aux villes de province, à la manière d’un témoignage de ce que nous étions avant de nous laisser mourir ?

Pouvons-nous encore rêver d’un Québec français ? Ce rêve, bien franchement, est difficilement détachable du rêve d’un Québec indépendant.

Belgique — Les écoles catholiques flamandes veulent s'ouvrir à l'islam

Les écoles qui comptent beaucoup de musulmans auront plus de place pour le voile, des endroits spéciaux pour prier, et des cours d’islam optionnels en dehors des horaires scolaires. »C’est un projet ambitieux, mais une étude révèle que si on ne fait rien notre identité s’étiolera. Nous tendons un miroir à nos écoles pour faire un nouveau pas", a déclaré Lieven Boeve, le directeur de l’enseignement catholique flamand.

« Si on fait de la place pour l’islam à côté de la religion catholique traditionnelle, nous devons être conséquents et ouvrir la porte à d’autres philosophes », a réagi le chef de la N-VA (le parti nationaliste flamand au pouvoir), Bart de Wever. « Pourquoi pas de morale ? Ou de doctrine du Monstre en Spaghettis volant ? Il faut être conséquent. Et en quoi le projet de l’enseignement catholique se distingue-t-il encore ? »

N-VA : « On sape les fondements de la société flamande »

De Wever ne comprend pas que l’enseignement catholique lance une telle proposition. « La veille de l’Ascension, le directeur de l’enseignement catholique déclare, l’air de rien, qu’il sape l’un des fondements de son projet — donc par extension de la société flamande ».

Pour les libéraux (droite économique) flamands de l’Open VLD : « La religion n’est pas la tâche principale de l’enseignement »

L’Open VLD désapprouve également les projets de l’enseignement catholique de donner plus de place aux élèves musulmans. « On utilise la communauté musulmane pour contrer la laïcisation de la société », estime la spécialiste de l’enseignement Ann Brusseel.

Elle y voit une manœuvre de la part de l’enseignement catholique. « Depuis quelques semaines, je vois que les cercles catholiques sont nerveux parce que l’opinion publique soutient largement la séparation entre l’Église et l’état dans la Constitution », dit-elle. « Je respecte les croyances de chacun, mais la religion n’est pas la tâche principale de l’enseignement. »

La parlementaire y voit surtout une stratégie pour attirer plus d’élèves. « Si on souhaite augmenter sa part de marché, il est important de s’adresser aux groupes qui progressent le plus rapidement. »

Voir aussi

En Belgique, les élèves musulmans aiment l’école catholique

Italie — évêques catholiques contre l’enseignement de l’islam à l’école

Belgique — Près de la moitié des enfants à l’école primaire communale d’Anvers (2e ville de Belgique) sont musulmans

Évolution dans la répartition des cours de religion en Belgique

Belgique — les cours de religion ou de morale laïque ne seront plus obligatoires dès la rentrée prochaine

Les écoles islamiques de plus en plus populaires aux Pays-Bas

Pays-Bas – Homosexuels fuient la « diversité » d’Amsterdam pour s’installer dans les régions rigoristes du pays


Les universités anglophones du Québec seraient démesurément financées

Lettre d’une trentaine de professeurs d’université publiée dans La Presse :

En examinant le financement et la fréquentation universitaire, on s’aperçoit qu’il existe un déséquilibre marqué entre les établissements francophones et anglophones. En effet, les citoyens québécois ayant l’anglais comme langue maternelle représentent environ 8,3 % de la population. En revanche, selon les données du ministère de l’Éducation de 2011, 25 % des étudiants fréquentent les universités de langue anglaise au Québec et 18 % suivent une formation collégiale en anglais.

En ce qui concerne le financement universitaire, les établissements anglophones reçoivent 29 % de l’ensemble des revenus qui sont attribués aux universités. En comparaison, au Canada anglais, les établissements francophones sont financés en deçà du poids démographique des francophones.

Alors que trop peu de gens osent remettre en question ce déséquilibre du financement universitaire, véritable vestige de l’époque d’avant la Révolution tranquille, les effets négatifs se font ressentir autant au niveau social, économique que culturel.

Actuellement, les deux plus importantes universités anglophones, McGill et Concordia, sont situées à Montréal, là où le déclin du français se fait le plus sentir. Ces établissements constituent des vecteurs de développement économique, social et culturel de premier plan et attirent un nombre important de francophones et d’allophones qui apprennent non seulement à pratiquer leur profession en anglais, mais qui baignent pendant quelques années dans la culture de l’université, enclave anglicisante qui s’étend bien au-delà des quatre murs de l’établissement.

Le fait de financer de façon à ce point démesurée le réseau postsecondaire anglophone apparait pour le moins contradictoire avec l’aspiration de faire du français la véritable langue commune des Québécois. La plupart des intervenants du débat linguistique s’entendent sur le fait que la francisation du marché du travail est une condition sine qua non pour contrer le déclin du français et assurer sa pérennité. Il est cependant contre-productif de déployer des efforts et des ressources à franciser le marché du travail alors que les contribuables québécois paient pour former une part aussi disproportionnée de notre main-d’œuvre en anglais. En mettant en œuvre des mesures visant directement les milieux de travail, le gouvernement tente d’éteindre des feux tout en contribuant paradoxalement à les alimenter. Croire qu’un nouvel arrivant ayant étudié en anglais aura spontanément le réflexe de passer au français en intégrant un monde du travail où l’anglais occupe une place grandissante est illusoire. Il serait beaucoup plus logique et efficace d’agir en amont du marché du travail en finançant adéquatement l’éducation postsecondaire en français.

Aux effets pervers du déséquilibre actuel du financement sur l’état de notre langue nationale, suffisants à eux seuls pour revoir en profondeur le financement postsecondaire, s’ajoutent des impacts économiques néfastes. Une étude réalisée par l’Institut de recherche sur le français en Amérique, parue en 2010, a fait la lumière sur les taux de rétention des finissants de différents programmes et universités du Québec. Il en ressort que les diplômés issus des universités anglophones quittent le Québec dans une proportion cinq fois plus grande que les étudiants formés dans les universités francophones. Les universités anglophones forment donc une main-d’œuvre plus encline à travailler à l’extérieur du Québec. Cela s’explique en partie par le fait qu’au sortir de leur formation, plusieurs étudiants ne maîtrisent pas la langue de Molière et savent encore moins l’écrire, par conséquent, ils sont tentés, ou même forcés, de quitter le Québec.


L’Hôpital de Lachine est annexé au CUSM depuis 2008.


Par exemple, lorsqu’on examine le cas des facultés de médecine, environ 50 % des médecins de l’Université McGill travaillent au Québec, tandis que c’est plus de 90 % pour les finissants de l’Université de Montréal. Dans le cas de la santé, le gaspillage des ressources ne s’arrête pas là. Même avec un aussi faible pouvoir de rétention, l’Université McGill s’est vue financer un « mégahôpital », le CUSM, qui a eu non seulement pour effet de priver les autres régions québécoises d’investissements considérables et essentiels en santé, mais aussi d’institutionnaliser l’anglicisation du réseau de santé au Québec.

[Voir

CUSM : de plus en plus de rapports en anglais seulement, déplorent des médecins

Au moins quatre médecins travaillant dans l’ouest de Montréal déplorent qu’il soit de plus en plus difficile d’obtenir des rapports médicaux en français au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

« On reçoit de plus en plus de rapports rédigés uniquement en anglais. Ça me dérange. J’estime que mes patients francophones ont le droit de recevoir ces informations en français », témoigne la Dr Christiane Laberge, médecin de famille qui pratique dans l’ouest de la métropole.

Choquée par l’usage grandissant de l’anglais au CUSM, la Dre Laberge a pris l’habitude d’écrire sur chaque demande d’examen acheminée à ses collègues spécialistes du CUSM la mention : « Rapport en français, SVP ». « Malgré tout, plusieurs rapports me reviennent en anglais », dénonce-t-elle. À une occasion, la Dre Laberge a relancé des médecins pour leur demander de lui fournir un rapport en français. « On m’a dit que la traduction prendrait de deux à six mois », dit-elle.

« À Lachine, 72 % de la population est francophone. C’est faire preuve d’un mépris de haut niveau que de ne pas rédiger les rapports médicaux en français. »


Lire la suite.


]


Ces dépenses faramineuses ne font que perpétuer aux frais de la collectivité les privilèges exagérés de la minorité anglophone.

Est-il stratégiquement viable de financer autant un réseau d’éducation parallèle qui matérialise notre infériorisation nationale et perpétue inéluctablement l’anglicisation lente du Québec sous couvert d’une fausse équité et d’ouverture ?

Hausse des hospitalisations d’enfants exposés à la fumée secondaire de cannabis


Dans une étude qui sera présentée ce mardi au congrès annuel des sociétés de pédiatrie américaines à Baltimore, des chercheurs du Colorado affirment que la légalisation du cannabis pose un enjeu de santé publique certain pour les enfants, en raison de leur exposition accrue à la fumée secondaire.

Dans cette étude menée à l’Hôpital pour enfants de Denver, des données récoltées un an avant et quatre mois après la légalisation (le Colorado a légalisé la marijuana en janvier 2014) auprès de parents de nourrissons admis à l’hôpital pour une inflammation des bronches révèlent que l’exposition des tout-petits à la fumée de cannabis a bondi.

Inflammations des bronches

Chez les enfants hospitalisés pour des bronchiolites dont les parents fumaient de la marijuana, des tests d’urine ont démontré la présence de traces de THC — l’élément actif de la drogue — chez au moins un enfant sur six (16 %). Les relevés dans le temps montrent que la présence de traces de marijuana chez les tout-petits exposés à la fumée de cannabis ayant eu des problèmes respiratoires a doublé après la légalisation du cannabis, passant de 10 % à 24 %.

Les tests de présence de THC chez les enfants qui avaient été en contact avec des parents ou des proches consommateurs de marijuana ont été positifs dans 75 % des cas, comparativement à 6 % chez ceux vivant dans des milieux exempts de fumée de cannabis.

Selon la Dr Karen Wilson, chef de section à l’hôpital du Colorado et professeur de pédiatrie à l’Université du Colorado, ces résultats suggèrent que la fumée secondaire de marijuana, qui contient des produits carcinogènes et psychoactifs, soulève des enjeux de santé publique certains pour la santé des enfants, alors que plusieurs autres États américains songent à emboîter le pas de la légalisation. Rappelons le paradoxe d’un gouvernement qui légalise le cannabis, mais lutte contre le tabac parce qu’il est cancérigène alors que fumer du cannabis est également cancérigène...

« Notre étude démontre que, comme dans le cas de la cigarette, les enfants sont exposés aux produits chimiques contenus dans la fumée. Si la marijuana devient de plus en plus acceptable et accessible, il faut en savoir plus sur la façon dont la fumée secondaire affecte la santé et le développement des enfants », dit-elle. Avant d’en savoir plus, cette chercheuse estime que la consommation de cette drogue en présence d’enfants devrait être interdite.

Le Canada inquiet du cannabis comestible

Divers produits et friandises au cannabis
Entretemps, des documents fédéraux obtenus par La Presse canadienne révèlent qu’Ottawa étudie avec circonspection des données du Colorado démontrant que les aliments contenant du cannabis, notamment les biscuits et les friandises, présentent un risque substantiel pour la santé.

Dans cet État, où 45 % des ventes de marijuana se font sous une forme comestible, comme des boissons et des comprimés, le nombre d’empoisonnements alimentaires — surtout des ingestions accidentelles par des enfants — a augmenté, selon des données du Centre for Disease Control des États-Unis. Depuis, la loi a été modifiée pour interdire la vente de produits attrayants pour les enfants. Il n’est pas clair quels effets cette modification dans la loi a eus à ce stade.

Il y a deux ans, au Colorado, un individu de 19 ans a mangé un biscuit entier contenant 65 milligrammes de THC — l’élément psychoactif principal dans le cannabis — même si le vendeur l’avait prévenu de diviser le biscuit en six portions.

N’étant pas un utilisateur de drogue expérimenté, le garçon n’a pas compris qu’il faut un certain temps avant de ressentir les effets de la drogue lorsqu’on consomme de la marijuana sous une forme comestible, et a continué à ingérer le biscuit. Ce soir-là, il est mort en sautant du balcon du quatrième étage.

Au total, le Colorado a observé une augmentation du nombre d’empoisonnements liés à la marijuana — surtout quant aux ingestions accidentelles par les enfants — dans la première année de sa nouvelle loi, peut-on lire dans le document émanant d’Ottawa.

«La marijuana sous forme comestible contient souvent plus de THC, est plus attrayante pour les enfants et les jeunes, et présente des risques significatifs pour la santé», est-il écrit.

Sources :  Le Devoir, Stat News, La Presse canadienne

lundi 2 mai 2016

Les créateurs du programme ECR défilent dans les colonnes du Devoir

Plusieurs lecteurs nous ont demandé notre avis sur les échanges qui ont lieu actuellement dans le Devoir sur le cours Éthique et culture religieuse (ECR). Ils opposent le clan des universitaires à l’origine de ce programme imposé à tous les élèves du Québec et les partisans d’un plus « grand esprit critique » envers les religions (voir leur critique vidéo ci-dessous et l'avis de l'ancien ministre Joseph Facal après avoir vu cette conférence).


(Critique féministe du volet religieux, ces dames ne s'opposent pas au volet éthique, notamment, parce qu'il lutte « contre les stéréotypes » contrairement au volet religieux. Nous mentionnions déjà ici en 2010 que le volet religieux renforce les stéréotypes.)

Dans le camp universitaire, on retrouve non seulement les pères du programme ECR, mais aussi les héritières comme Stéphanie Tremblay, « professeure au Département de sciences des religions à l’UQAM » qui a fait publier dans l’ancien journal catholique, nationaliste et conservateur (oui, Le Devoir !) une longue chronique.

Qui est Stéphanie Tremblay ?

Stéphanie Tremblay est l’auteur d’un livre sur l’histoire de la déconfessionnalisation des écoles publiques québécoises et de l’imposition du cours d’éthique et de culture religieuse à toutes les écoles, publiques et privées, au Québec. Cet ouvrage publié chez Fides, maison qui se spécialisait autrefois dans les ouvrages catholiques et religieux, devait à l’origine s’intituler École, religions et formation du citoyen : transformations au Québec (1996-2009). Titre assez transparent : l’école publique et donc l’État forment les citoyens, pas les parents, ni les autres corps intermédiaires.

L’ouvrage est paru avec de nombreux mois de retard, il devait paraître en octobre 2009, il n’est sorti qu’à la fin février 2010 avec un titre plus banal et assez typiquement québécois progressiste : École et religions : genèse du nouveau pari québécois. Pari, et non plus formation du citoyen. C’est beau, c’est enlevant un « pari » ! On comprend que, pour l’auteur ou les éditions Fides qui avaient déjà publié l’opuscule pro-ECR de Georges Leroux, mais refusé le livre anti-ECR de Guy Durand, la suppression des cours de religion et l’imposition du programme ECR seraient une bonne chose.

Or, il faut savoir que Stéphanie Tremblay est une disciple de Micheline Milot qui a dirigé son mémoire de maîtrise déposé en juin 2008. La professeur Milot est l’une des premières théoriciennes de la laïcité multiculturaliste au Québec, cette sociologue a siégé à la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables et a participé au long processus de réflexion ayant conduit à la création du programme d’éthique et de culture religieuse, maintenant enseigné dans les écoles du Québec. Elle a rappelé avec émoi son rôle de pionnière dans le domaine : « J’ai commencé à parler de la nécessité d’un enseignement culturel des religions en 1982, quand j’étais étudiante à la maîtrise ».

Son mémoire n’ayant dérangé personne dans l’équipe de Micheline Milot et les cénacles multiculturalistes pro-ECR, Stéphanie Tremblay a reçu une des plus grosses bourses du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour faire son doctorat (105 000 $) sur le thème du Traitement du pluralisme religieux en contexte éducatif. Selon nos informations, plutôt que de commencer aussi vite que possible son doctorat, Mlle Tremblay aurait décidé d’attendre un an avant de le commencer pour... donner le cours ECR ! C’est ainsi qu’elle aurait remplacé une enseignante en congé de maternité durant l’année scolaire passée (2008-2009). On a affaire à une partisane convaincue en la matière.

Depuis lors, Stéphanie Tremblay, ayant produit une thèse conformiste, est devenue « professeure » d’université. Défendre le cours ECR nourrit.


Pour Stéphanie Tremblay, les enseignants sont bien formés...

Dans son article, Stéphanie Tremblay affirme que les enseignants sont bien équipés pour répondre à des questions comme « Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment ? » qui pourrait semer des tensions entre les enfants de la classe. Ajoutons : « Quelle version de l’archange Gabriel, l’archange Gabriel du Coran, de la Bible ? » Car affirmer que c’est le même c’est déjà prendre parti. (Voir Mahomet et l'ange Gabriel à l'indicatif, la résurrection du Christ au conditionnel et L’idée banale selon laquelle il suffirait d’oublier ce qui sépare ne mène à rien….)

La professeur Tremblay n’hésite pas à affirmer que « De tels questionnements peuvent en effet survenir dans des cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté, de sciences et de français. » Vraiment ? C’est plutôt rare pour le moins, plus particulièrement en cours de sciences, non ?

...Formés à répondre de manière non neutre, alors?

La disciple de Micheline Milot ajoute : « les enseignants ECR sont spécialement outillés pour encadrer les élèves dans ce type de discussion, qu’ils risquent de vivre à de multiples occasions, à l’intérieur et hors de l’école. Leurs interventions les conduiront par exemple à inviter les élèves, selon le niveau scolaire, à prendre conscience de la « relativité » de leurs valeurs et croyances, valables selon un point de vue particulier (la famille, la communauté, etc.), et du fait que plusieurs « vérités » peuvent coexister en même temps »

C’est, d’une part, une manière de répondre qui n’est en rien neutre, mais c’est aussi, d’autre part, une conception désincarnée de la religion, celle de non-croyants. Sinon toutes ces « vérités » (notez les guillemets) ne seraient pas de même valeur.

D’ailleurs, la professeur de l’UQAM s’en rend bien compte, car cet exercice vise à faire en sorte que les élèves adoptent graduellement « une distance réflexive à l’égard de leurs propres convictions ».

Le cours ECR vise donc bien à modifier la perception des élèves, et on peut le penser le plus tôt possible puisque le programme est enseigné dès six ans.


… et relativiste pour ce qui est des religions

Stéphanie Tremblay maintient que cette façon de faire (proclamer qu’il existe plusieurs « vérités ») « est d’ailleurs à distinguer du relativisme, selon lequel toutes valeurs se valent entre elles. »

La nuance est très subtile : relativisme en matière de vérités religieuses (elles se valent toutes), mais affirmation d’une valeur dans un sens (le pluralisme normatif : il faut respecter ces différentes « vérités »).
 
Est-il permis de penser que les élèves du primaire ne saisiront pas cette nuance très universitaire (si tant est qu’elle soit valide) et que, pour eux, dire que toutes les religions peuvent être vraies les déboussole ?

Créationnisme c. théorie de l’évolution

Stéphanie Tremblay emploie ensuite un exemple pour tenter de prouver que plusieurs « vérités » peuvent coexister : « Par exemple, au secondaire, dans le cas d’un conflit entre les discours créationniste et scientifique, l’enseignant pourra les aider à distinguer différents niveaux de lecture possibles des textes sacrés (interprétatif, littéral, etc.), au travers d’exemples concrets en montrant leurs effets dans différents contextes culturels et historiques. Il pourra ensuite rappeler les critères définissant la méthode scientifique (ex. : falsifiabilité), en comparaison avec ceux qui structurent la démarche religieuse (ex. : non-falsifiabilité) afin de mettre en lumière leurs fondements respectifs et leur validité dans des registres différents. »

D’une part, on ne voit pas très bien comment cela résout de manière neutre le conflit entre « discours créationniste et scientifique » : si un enfant croit que Dieu a littéralement créé le monde en 6 jours, l'« aider à distinguer » qu’il existe d’autres lectures (ces récits ne sont que des allégories, mon enfant!) c’est quitter la posture neutre que demande le cours, c’est influencer l’enfant.

Mais de toute façon, la coexistence de ces « vérités » n’existerait que parce qu’on parle ici de deux domaines différents (le religieux et le scientifique), de deux registres distincts (la parabole et les faits bruts). Mais qu’en est-il quand deux religions s’opposent (elles sont du même registre…) ? Il faudra bien qu’une des « vérités » soit plus vraie que les autres ou que toutes soient fausses. Bref, la disciple de Micheline Milot n’a rien résolu et les professeurs d’ECR sont bien démunis devant des élèves qui demanderont si Gabriel a vraiment existé à moins de se défausser de manière bien suspecte.

Un choix de société, vraiment ?

Pour cet apologue du programme ECR, l’imposition de cet unique programme pendant quasiment toute la scolarité obligatoire serait « un choix de société ». Rien de moins plutôt que le résultat du travail d’universitaires québécois dans les comités idoines. Petite communauté universitaire francophone — la résistance universitaire au programme ECR venant principalement des universités anglophones —, qui se connaît bien, se fréquente souvent et défend en commun son « bébé ».

Encore aujourd’hui, une troisième universitaire, Mireille Estivalèzes, monte au créneau dans le Devoir pour défendre la merveille pondue par les fines lames spécialistes en culture religieuse et en éthique, dont elle-même. Elle ressort le vieux marronnier : les exemples tirés des manuels et cahiers d’exercices sont décontextualisés (la vieille scie des politiciens forcés de se dédire après une maladresse) et ne reflètent pas l’essence du cours ECR. Simples affirmations qu’on aimerait bien voir étayées. Rappelons que lors du premier procès ECR, le monopole de l’Éducation du Québec a prétendu la même chose, mais n’est pas parvenu à convaincre le juge Dugré que c’était le cas.



Stéphanie Tremblay, quant à elle, avance que « Le gouvernement québécois a en effet opté au tournant des années 2000 pour l’implantation d’une formation en culture religieuse, en s’appuyant sur un large consensus social. »

Qu’on nous permette de douter de ce « large consensus social » qui a bon dos. La majorité des parents ne demandaient en fait rien du tout et ne savaient, de toute façon, pas ce qu’on mettrait dans cette formation « en culture religieuse » ni en éthique. Laissons la parole au professeur émérite Gary Caldwell de l’université Bishop qui a participé aux travaux sur la déconfessionnalision des écoles (vidéos de 2009, voir sa prévision sur l’islam dans la 1re vidéo qui est d’actualité).









« ECR n’est pas la panacée », pourquoi l’imposer alors ?

Stéphanie Tremblay termine son long article en écrivant : « Certes, le cours ECR n’est pas la panacée, mais son enseignement est sans doute mieux que de croiser les doigts en espérant qu’adviennent naturellement la cohésion sociale et le vivre-ensemble. »

D’une part, si le cours ECR n’est pas une panacée, pourquoi est-il le seul cours « offert » aux enfants dans ce domaine ? D’autre part, l’alternative n’a jamais été de se croiser les doigts ; l’État a éliminé la solution pluraliste par excellence : permettre plusieurs cours de formation religieuse et morale. Or, « le gourou » du directeur exécutif de la fédération des écoles privées (FEEP), le professeur Georges Leroux, qui défend également son bébé ECR dans les colonnes du Devoir, a dû avouer en justice qu’un programme de culture religieuse et de morale comme celui qu’enseignait le collège Loyola avant l’imposition d’ECR n’empêchait en rien le vivre ensemble et la cohésion sociale. (Sur le premier procès Loyola, lire notre compte rendu 1re journée, 2e journée, 3e jour).

Quand Georges Leroux fut interrogé dans le cadre du procès Loyola, il dut admettre que rien dans le programme de Loyola pré-ECR n’empêchait d’atteindre les objectifs fixés par le programme ECR. C’est d’ailleurs ce qui a poussé les trois juges minoritaires de la Cour suprême à considérer que le programme Loyola est équivalent à ECR, voir par exemple :
  « [148] À notre avis, il n’y a rien d’inhérent aux objectifs du programme ÉCR (reconnaissance des autres et poursuite du bien commun) ou aux compétences qu’il vise à inculquer aux élèves (religions dans le monde, éthique et dialogue) qui exige que l’on adopte une démarche culturelle et non confessionnelle. »

Ajoutons que, par contre, rien ne prouve en fait que le programme ECR « laïque » atteindra ses objectifs (Gary Caldwell pense l'inverse, voir les vidéos ci-dessus), ni surtout s’il est « neutre », ou qu’il le fera mieux que le programme confessionnel que proposait Loyola. Où sont les études, les faits qui permettraient de l’affirmer ?

Réécriture de l’histoire

Bref, la disciple de Micheline Milot réécrit l’histoire. On a imposé un programme unique au nom du pluralisme, ce qui est pour le moins paradoxal, alors qu’on ne croisait en rien les doigts, que la cohésion sociale n’était pas menacée (elle l’est nettement plus par les politiques migratoires rentables pour le PLQ que par l’absence de cours ECR il y a dix ans !).

Il n’y avait en fait pas de véritable demande pour un tel cours de la part de la société, c'est l’État québécois qui l'a imposé et a mis tout son poids pour convaincre la population après son imposition en haut lieu, d’où par exemple l’envoi de brochures dithyrambiques sur le programme ECR aux parents, les conférences organisées pour convaincre les parents (avant de les annuler de peur de donner une plateforme aux opposants, voir ici et ), les nombreuses poursuites judiciaires contre les opposants au programme ECR (qui ne demandaient que des aménagements, des exemptions personnelles ou locales), etc.

Le milieu universitaire qui défile dans les colonnes du Devoir pour protéger sa création, le programme ECR, n’est guère crédible, il prêche trop pour sa paroisse multiculturaliste.

Voir aussi

ECR — Ramener l’éthique à une simple question de « vivre-ensemble » pluraliste (jugement sévère du « charmant sophiste » Georges Leroux par le philosophe Jacques Dufresne)
  
Radio-Canada, Jean-Pierre Proulx et leur lutte pour le programme ECR



Une musulmane fondamentaliste, Najat Boughaba (ci-contre), parmi les conseillers du Monopole de l’Éducation engagés pour évaluer ce cours.

Étude de trois manuels du primaire d'ECR

Cours d’éthique et de culture religieuse — Réponse du théologien Guy Durand à l’abbé Gravel

ECR : « Un Dieu, trois religions », vraiment ?

vendredi 29 avril 2016

ECR — Éducation ou lavage de cerveau ? Pour Joseph Facal, c'est de l'endoctrinement

Chronique de l’ancien ministre Joseph Facal (qui n’étonnera pas les lecteurs de ce carnet, nous avions présenté de nombreux extraits de manuels du primaire et du secondaire, il y a des années).

La conférence web en question
(Critique féministe du volet religieux, ces dames ne s'opposent pas au volet éthique, notamment, parce qu'il lutte contre « les stéréotypes » contrairement au volet religieux. Nous mentionnions déjà ici en 2010 que le volet religieux renforce les stéréotypes.)



« Lundi, j’ai assisté à une fascinante conférence web dont le contenu sera repris dans un livre à paraître.

Au Québec, le cours Éthique et culture religieuse (ECR) dit vouloir former de futurs citoyens regroupés autour de valeurs communes. Il se prétend « neutre » et veut éviter toute « pression » sur les enfants.

Page 55, Manuel d'ECR, Symphonie, manuel A, pour la 5e année du primaire, éditions Modulo


La professeure Nadia El-Mabrouk, de l’Université de Montréal, a soigneusement examiné les manuels scolaires utilisés au primaire, ainsi que les cahiers d’exercices accompagnants.

Derrière les beaux discours, elle est allée voir ce que l’on transmet réellement aux enfants de six à 12 ans.

Banalisation

Sans le moindre recul, de manière uniformément positive, on y présente une vision des religions stéréotypée, folklorique, relativiste, sexiste et déconnectée de la réalité québécoise.

Dans ces manuels, LE juif porte forcément la kippa. LE bouddhiste porte un vêtement orange. LA musulmane est évidemment voilée. L’enfant apprend à reconnaître au moyen du profilage ethno-religieux.

Page 56, Manuel d'ECR, Symphonie, manuel A, pour la 5e année du primaire, éditions Modulo

Dans le cas de l’islam, c’est la vision salafiste, la plus intégriste, qui sert d’illustration. L’exception est donc posée comme la norme représentative.

On montre une fillette de huit ans dont le mariage est arrangé. Pour bien banaliser, on note que cela se faisait en Occident... au Moyen Âge.

On explique que les jeunes musulmanes devront être réservées et modestes.

À la naissance d’un enfant, dit-on, on tue un mouton, comme si c’était une pratique normale et répandue au Québec. Il faut évidemment prier cinq fois, manger halal, etc.

Le niqab est présenté comme un code vestimentaire parmi d’autres.

Boucher, Martial. Rond-Point Cahier d’exercices, de contenu et de projets de recherche. Éthique et culture religieuse. Fascicule B. 2e année du 1er cycle du secondaire, Montréal, Lidec, 2007, p. II]

Pas un mot sur le message de soumission qu’il comporte. [C’est bien pire que cela, au secondaire on « apprend » que Mahomet a amélioré la situation de la femme... Quelles femmes ? Les chrétiennes ? Les juives ?] Pas un mot sur la charia.

Pas un mot, surtout, sur le fait que l’immense majorité des musulmans du Québec ne vit pas ainsi. Il n’y a rien sur les musulmanes non voilées ou sur les non-croyants.

L’enfant dont les parents sont des musulmans non pratiquants risque de se faire demander si ses parents sont de « bons » musulmans.

Celui dont les parents sont athées se demandera carrément où sont papa et maman et s’ils sont normaux.

La « diversité » évoquée ne fait jamais référence aux vagues d’immigrants dont la différence n’avait rien à voir avec la religion. La seule différence, c’est la religion, illustrée par le vêtement et les pratiques rituelles, jamais les arts, la cuisine ou la langue d’origine.

Endoctrinement

Les exercices proposés aux enfants, qui n’ont pas l’âge de raison, sont du genre : « parle de ta religion », comme si cela ne relevait pas de la vie privée.

Bref, on encourage l’expression et la célébration des particularités religieuses de chacun et, donc, l’adhésion, voire le repli sur le groupe ethno-religieux d’origine.

On cherche en vain les valeurs communes indispensables à la convergence qui rend possible le vivre-ensemble.

Au nom d’un relativisme rebaptisé « respect », on étouffe le sens critique. L’égalité des sexes, ce sera seulement bon pour les Québécoises « de souche ».

Pas une seule allusion à ce qui pourrait être rétrograde.

Il faut accepter l’autre tel quel, complètement, même s’il est extrémiste.

Ma conclusion personnelle ? De l’endoctrinement pur et simple. Si on ne le voit pas, c’est qu’on ne veut pas le voir. »



[La conclusion de ce carnet : nous comprenons M. Facal, mais surtout il est impossible de plaire à tous sur des sujets aussi délicats. L’idée même d'imposer un seul cours au nom du pluralisme nous semble contradictoire, une idée jacobine revendiquée par un de ces concepteurs, Georges Leroux, devant le tribunal de Drummondville.

Rappelons ce que nous écrivions en novembre 2015 :

1) Des critiques similaires avaient déjà été faites par le Mouvement laïque québécois et des gens comme Mathieu Bock-Côté et Joëlle Quérin. Ils avaient déjà souligné que ce programme ne luttait pas contre les stéréotypes, mais les renforçait tout en inventant parfois des scènes inexactes par correctivisme politique (voir la scène du mur des Lamentations ici).

2) On retrouvait une musulmane fondamentaliste, Najat Boughaba (ci-contre), parmi les conseillers du Monopole de l’Éducation engagés pour évaluer ce cours.

3) Il est difficile de parler de véritable diversité quand le gouvernement a toujours voulu imposer un seul cours (pas une diversité de cours de morale et de culture religieuse) et qu’aucune tête ne devait dépasser.]






Voir aussi

Zut ! Malgré le cours ECR, les élèves reproduisent les stéréotypes non accommodants de leurs aînés

« Un Dieu, trois religions »

Analyse de trois manuels approuvés du primaire des éditions CEC (mai 2009, 23 pages)

 Manuel d'histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint-Louis précurseur des nazis, pas de critique de l'islam tolérant pour sa part

La saga Lavallée : l’État, le judiciaire et l’Église contre la famille, l’école et la législature

Mahomet et l'ange Gabriel à l'indicatif, la résurrection du Christ au conditionnel

ECR — obsession pour les amérindiens écologistes

Conférence du « politburo » du Monopole de l'Éducation du Québec

Nos billets sur des manuels

France — Le ministère n'approuve pas les manuels. « Seul le régime de Vichy s’est permis cela. » [Au Québec, le ministère fait comme sous Vichy alors...]

Table ronde sur le matériel pédagogique ECR

Synthèse de la TCPE sur le matériel didactique pour le programme ECR

Évêques catholiques : Importantes lacunes dans les manuels ECR approuvés pour le primaire

Spiritualité autochtone, écologie et norme universelle moderne

Proportion des pages consacrées aux différentes cultures religieuses dans deux manuels d'ECR du 1er cycle primaire

Cahier ECR : « je suis un garçon, une fille, je ne sais pas encore »

mercredi 27 avril 2016

La fécondité continue de chuter au Québec

Alors que l'indice de fécondité avait atteint le haut de la vague vers les années 2006-2007 — certains ont même osé parler d'un «mini-baby-boom» —, la tendance s'est certainement essoufflée depuis.

La fécondité a poursuivi en 2015 au Québec sa tendance à la baisse, pour une sixième année de suite, selon des données provisoires publiées mercredi par l'Institut de la statistique du Québec (ISQ).

Il y a eu 86 800 naissances au Québec en 2015, 1 % de moins qu'en 2014 alors que la population du Québec continuait de croître principalement à cause de l'immigration. La province se situe statistiquement au même niveau que la moyenne canadienne pour son taux de fécondité. Notons que les autres provinces canadiennes ne bénéficient pas de la même politique « familiale ».

L'indice synthétique de fécondité s'est établi à 1,60 enfant par femme, un peu plus élevé que le creux des indices d'il y a une quinzaine d'années et du milieu des années 1980. Il avait cependant été de 1,73 enfant par femme en 2008 et en 2009. Il était de près de 1,7 au début des années 1990 alors que la politique des allocations à la naissance avait été mise en place. Elle était nettement moins coûteuse que la « politique familiale » actuelle (de l'ordre de 10 fois moins cher). Les allocations à la naissance avaient été vivement critiqué par des féministes comme la présidente du Conseil de la Femme de l'époque, Claire Bonenfant, qui s'était interrogée, au sujet d'une politique avec de timides conséquences natalistes : « Cette politique sera-t-elle une politique nataliste déguisée cherchant à nous retourner aux berceaux et aux fourneaux ou bien se présente-t-elle comme une politique de justice sociale ? »

Chantal Girard, démographe à l'ISQ, précise que la diminution observée d'une année à l'autre peut être qualifiée de « légère ». « Ce sont des petites diminutions, mais qui font que depuis le sommet de 2008, il y a eu une perte de près de 10 % du nombre d'enfants par femme. C'est un petit peu (de diminution) chaque année qui a mené à ce 1,6, finalement », dit-elle.

(Le nombre de naissances, la ligne bleue, n'est pas une mesure très pertinente pour calculer le renouvellement des générations quand la population croît, principalement à cause de l'immigration. On a l'impression qu'on essaie de trouver une mesure consolatrice à la baisse de la fécondité malgré des investissements massifs dans les mesures de retour des femmes au travail.)


Avec un indice qui s'est situé entre 1,60 et 1,73 au fil des 10 dernières années, le Québec traîne de la patte, comparativement à des pays comme les États-Unis où on constate un indice de 1,8, 1,9 ou même la France avec deux enfants par femme en moyenne, selon Mme Girard, mais on ne parle pas, toujours selon Mme Girard, d'un niveau anormalement bas (pour un pays occidental...)

« Quand on fait des comparaisons avec l'international, par exemple, des niveaux en bas de 1,5, ça s'observe plus dans les pays du sud de l'Europe, par exemple, en Espagne, en Italie, au Portugal ou dans certains pays de l'Europe de l'Est. En bas de 1,5 on commence à parler de niveaux qui sont très bas », précise-t-elle.

Rappelons qu'il faut dans nos sociétés un taux de fécondité de 2,1 enfants par femme (pas 1,6 ni 1,73...)  pour remplacer les générations. Sous ce niveau, la population vieillit d'abord, puis se contracte en l'absence d'immigration.

Si certains ont osé parler de « mini-baby-boom » lorsque les données de 2006 à 2009 avaient été dévoilées (avec un indice de fécondité de 1,73 enfant par femme), la démographe a toujours hésité à utiliser ce terme, qui décrit un pic de natalité à grande échelle qui a eu énormément d'impacts et qui correspondait à des indices de fécondité synthétique nettement plus haut (4,00 enfants par femme en 1958, 3,85 en 1960)... Elle préfère plutôt parler d'une vague [vaguelette], qui s'est atténuée au cours des dernières années.

« On a vraiment une fécondité qui évolue par vague. La vague de 2006, 2007, 2008 semble avoir atteint son sommet, on est dans une période de diminution, mais qu'est-ce que l'avenir nous réserve, c'est plus difficile à dire », estime-t-elle.

Au cours des dernières années, il y a eu recul de la fécondité chez les femmes de moins de 30 ans, une relative stabilité chez les 30-34 ans et une hausse chez les plus de 35 ans. L'âge moyen à la naissance du premier enfant était de 29,0 ans en 2015, une tendance à la hausse qui se poursuit depuis plusieurs décennies.

« Il ne semble pas y avoir de ralentissement de cette tendance-là », constate Chantal Girard, qui ne serait pas étonnée de voir l'âge moyen à la naissance du premier enfant atteindre 30 ans éventuellement.

« On n'a pas de boule de cristal, mais disons que la tendance est encore pressentie pour être un déplacement de la fécondité à des âges un petit peu plus élevés », dit-elle.


Fécondité du moment et fécondité des générations 
L’indice synthétique de fécondité mesure l’intensité de la fécondité d’une année donnée, mais sa valeur est influencée par des changements dans le calendrier des naissances. Par exemple, dans une période de transition vers un report des naissances à des âges plus avancés, l’indice peut connaître une baisse conjoncturelle, sans que le nombre d’enfants que les femmes auront réellement au cours de leur vie se réduise. Dans ce contexte, il est intéressant de mettre cet indicateur de la fécondité du moment en parallèle avec la descendance finale, qui mesure la fécondité au sein d’une même génération de femmes, une fois celles-ci arrivées à la fin de leur vie féconde (ce terme est en pratique fixé à 50 ans). Les deux indicateurs apparaissent sur la figure ci-dessous.
La descendance finale est présentée pour les générations nées de 1943 à 1981. En 2015, la génération 1965-1966 est la dernière dont la descendance finale est connue. La descendance est estimée pour les quinze générations suivantes, qui ont au moins 35 ans en 2015 et dont la vie féconde est bien entamée2 . La descendance finale connaît une évolution beaucoup moins mouvementée et ne montre pas de creux aussi marqués que l’indice synthétique de fécondité. À ce jour, aucune génération n’a eu une descendance inférieure à 1,6 enfant par femme. Les femmes nées en 1956-1957, qui ont été les moins fécondes, ont eu une descendance de tout juste 1,60. La fécondité a ensuite eu tendance à remonter chez les générations suivantes. Les femmes de la génération 1965-1966, les dernières dont la descendance est complétée, ont eu en moyenne 1,66 enfant. Les générations nées à partir de la fin des années 1960 pourraient quant à elles connaître une descendance finale entre 1,7 et 1,8 enfant par femme si le niveau actuel de la fécondité au-delà de 35 ans se maintient.

Les régions avec une forte population amérindienne ou esquimaude ont le plus haut taux de fécondité, les métropoles ont le niveau le plus bas.


Source : Institut de la statistique du Québec

Voir aussi

Québec — Plus bas nombre de naissances depuis 8 ans, record de décès [mars 2016]

Les CPE ont échoué sur le plan pédagogique... comportemental et démographique

Pologne — Allocation familiale universelle pour lutter contre l'implosion démographique

Le coût des garderies québécoises

Québec — La valeur marchande des garderies subventionnées est en baisse

Hara kiri

La famille nombreuse, antidote au vieillissement [personnel, non seulement sociétal] ?

La peur de l'avenir saisit les Allemands, la natalité remonte surtout grâce aux immigrés

Les Italiens, un peuple en voie d’extinction

Les femmes auraient peu d'enfants au Japon car elles se marient de moins en moins

La croissance de la population du Québec ralentit pour une cinquième année consécutive, malgré une immigration très importante

Québec (bizarre) — Hausse de 17 % du nombre d’élèves d’ici 2029 grâce « l’augmentation du nombre de naissances observée » ? selon le ministre de l'Éducation !

France — Les coupes socialistes dans la politique familiale expliquent-elles la baisse de la natalité ?

Chine — La natalité ne remonte guère malgré l'assouplissement de la politique de l'enfant unique





Humour — Vie de mère : L'exposé volcanique




« Vie de mère...&nbsp:», la capsule humoristique de Véronique Gallo qui, de semaine en semaine, se confie à une psy en ligne à propos de son quotidien éreintant de mère et d'éducatrice.

lundi 25 avril 2016

Euthanasie : Condamner le suicide mais approuver l'aide à mourir...

Lise Ravary et Andrew Coyne (Le suicide assisté nous rend tous complices de la mort d’autrui) s’inquiètent du projet de loi fédérale sur l’euthanasie (C-14) imposée en quelque sorte par la décision de la Cour suprême non élue du Canada que nous avions déjà critiquée : Suicide assisté : décision disproportionnée de la Cour suprême dans ses effets prévisibles et potentiels ?.

Pour Andrew Coyne, il est désormais clair ce que le « suicide assisté » signifie et ce qu’il ne signifie pas. Il ne s’agit pas du droit d’adultes sains d’esprit de mettre fin à leur propre vie ou de refuser un traitement qui pourrait sauver : ce droit existe longtemps et il n’est pas remis en question.

Selon Andrew Coyne, le suicide assisté ne vise pas à soulager la douleur des mourants, mais à soulager la douleur des vivants
En effet, il ne s’agit pas du tout d’adultes sains d’esprit qui souffriraient des douleurs insupportables à l’article de la mort. C’est sans doute la façon dont la plupart des gens voient la question et c’est peut-être la façon dont elle est encore justifiée par ceux qui ne font pas attention. C’est peut-être encore, pour l’instant, les limites énoncées dans le projet de loi C-14, une loi fédérale autorisant « l’aide médicale à mourir ».

Mais il est également clair que nous n’en sommes qu’au début. Ce qui constituait naguère les limites les plus extrêmes imaginables, quelque chose autorisé que dans quelques autres pays sur la Terre, est devenue la ligne de base. Les sénateurs, armés d’aucun mandat démocratique, qui promettent de retarder ou d’abroger le projet de loi n’y opposent pas parce qu’il va trop loin : parce que, par exemple, il ne nécessite pas dans tous les cas le consentement du patient, car il permet à une autre adulte de signer en leur nom ; ou parce que la période d’attente de 15 jours est facultative, à la discrétion du médecin ; ou parce qu’il ne nécessite pas que la mort soit imminente et inévitable, mais seulement qu’il soit « raisonnablement prévisible ». Pour ce carnet, la mort est raisonnablement prévisible dès la naissance...

Non, la raison pour laquelle le projet de loi est critiqué par ces sénateurs c’est qu’il n’irait pas assez loin : en particulier, car il ne permet pas la mettre la fin aux jours des enfants, ni à ceux des malades mentaux, ni à ceux qui prévoient officiellement leur disparition à l,avance de peur de ne pouvoir consentir à leur suicide assisté le moment venu. Pire encore, le projet de loi oserait encore exiger pour ces sénateurs que la mort soit vaguement à l’horizon : la souffrance physique ou psychologique ne suffirait pas. Les sénateurs reprochent cette condition qui n’est pas stipulée dans la décision de la Cour suprême de l’année dernière, laquelle décision est brusquement devenue parole d’Évangile.

Pour Lise Ravary, « nous a chanté la sérénade à l’effet qu’il existe un vaste consensus autour de la loi québécoise, admirablement élaborée dans un contexte non partisan, mais rapidement, des voix dissidentes se sont fait entendre, tant du côté des médecins que des patients, certains trouvant que la loi n’allait pas assez loin. Qu’elle devrait permettre aux personnes souffrantes, mais dont la vie n’est pas menacée, d’être admissible à l’aide à mourir. »

Le Canada pourrait le permettre — et le Québec devrait suivre —, car son projet de loi retire la condition de fin de vie pour la remplacer par cette phrase ambigüe : « la mort naturelle est devenue raisonnablement prévisible compte tenu de sa l’ensemble de sa situation médicale, sans pour autant qu’un pronostic ait été établi quant à son espérance de vie. »

De plus, C-14 permet aux médecins, infirmiers ou pharmaciens d’aider activement une personne qui souhaite se donner la mort elle-même. Mais ce projet de loi ne permet pas l’aide à mourir dans les cas de maladie mentale ou pour les mineurs. Ni ne permet de signer une autorisation à l’avance « au cas où », un jour, la personne sombre dans la démence.

Bien sûr, des zélotes des droits individuels crient déjà que C-14 ne va pas assez loin... Un jour, pas très lointain, on leur donnera raison, n’ayez crainte.

Lise Ravary rapporte avoir entendu un collègue chroniqueur en vue dire à la radio : « Prenons ce qu’on nous donne maintenant. Un jour, la loi sera plus permissive ».

Nous sommes émus à en pleurer quand un jeune dépressif se donne la mort, mais le lendemain, nous pouvons discuter calmement de la possibilité de permettre à un autre jeune qui souffre de dépression de « se faire suicider » par un professionnel de la santé.

La Belgique en déroute

Depuis l’adoption de sa loi sur l’euthanasie, à son honneur, c’est le terme qu’elle emploie, la Belgique glisse allègrement vers la permissivité totale.

L’an dernier, le magazine The New Yorker a raconté aux Américains médusés l’histoire de la Belge Godelieve de Troyer qui s’enfonçait dans la dépression après une rupture amoureuse. De plus, elle ne s’entendait pas très bien avec ses enfants. Elle a choisi l’euthanasie. Ce qui fut accordé.

Au fil des ans, la Belgique a euthanasié des autistes, des dépressifs, des transgenres, des anorexiques, des personnes souffrant du trouble de la personnalité limite, comme Stéphanie St-Jean, la gagnante de La Voix, des personnes affligées du syndrome de fatigue chronique, des sourds et muets, des enfants, des bipolaires, des paralysés partiels, etc.

Depuis cinq ans, le nombre de personnes euthanasiées ou « suicidées » en Belgique a augmenté de 150 %. En Hollande, il a doublé.

Au Québec, on nous a répété pendant des mois que les cas d’aide médicale à mourir seraient rarissimes. Or, chuchotent des professionnels de la santé à qui j’ai parlé, c’est tout le contraire qui se passe depuis la mise en application de Mourir dans la dignité.

Il y aurait foule au mouroir, mais le gouvernement refuse de donner des statistiques.

Selon Andrew Coyne, normaliser le suicide amènera des changements sociaux significatifs. Il ne s’agit pas que d’une question de droits individuels. Ce dont nous refusons de discuter, trop apeurés par notre propre mort, et le risque relativement élevé de souffrir avant que notre lumière ne se ferme pour toujours.

Ou tout simplement parce que nous manquons de courage et que nous sommes mal équipés intellectuellement et moralement pour s’engager dans un débat en profondeur sur le sens de la vie, de la mort et de la souffrance humaine dans un contexte social.

Un exemple : les jeunes, qui ont grandi dans un vide moral, et à qui on essaie de faire comprendre que le suicide n’est jamais la solution, doivent bien se bidonner devant notre enthousiasme pour l’euthanasie ou le suicide assisté, dignement ou pas.




Le néoféminisme dynamité

Nous avions déjà parlé de l’essai Adieu mademoiselle, d’Eugénie Bastié. Mathieu Bock-Côté a rencontré Eugénie Bastié lors d’un voyage récent en France, il a lu son essai. On trouvera ci-dessous des extraits de sa recension.

Adieu Mademoiselle. C’est le titre du premier ouvrage d’Eugénie Bastié, jeune journaliste au Figaro et figure ascendante de la nouvelle génération conservatrice dans l’espace médiatique français, où elle mène une critique aussi puissante que réfléchie du néoféminisme dominant.

[...]

Au cœur du livre d’Eugénie Bastié, on trouve une critique de la tentation de l’indifférenciation qui domine le féminisme contemporain et qui s’exprime principalement dans la théorie du genre, pour qui le féminin et le masculin sont de pures constructions historiques qu’il faudrait aujourd’hui démanteler pour permettre à l’individu de s’émanciper de toutes les formes possibles d’assignation sexuelle ou identitaire. 

Nous sommes devant un féminisme paradoxal qui ne croit plus à l’existence de la femme (même s’il souhaitera aussi radicaliser l’exigence paritaire, comme c’est aujourd’hui la mode, parce qu’on est en 2015, comme l’a dit à sa manière Justin Trudeau) et qui souhaite tout jeter par terre et reprendre à zéro dans l’histoire humaine en fabriquant dans le grand laboratoire social des créatures asexuées, ou du moins, qui décideraient chacun de leur propre identité sexuelle. On peut généraliser le propos : ce serait la tâche de chacun, dans sa vie, de se délivrer de sa naissance, de son sexe comme de son héritage historique. Il ne faudrait rien assumer et tout condamner. Comment ne pas voir là une forme de nihilisme où l’homme doit s’arracher au donné pour commencer à exister ?

L’abolition de la différence sexuelle vise l’aplatissement de l’humanité à la diversité presque infinie des individualités qui la composent. Selon la belle formule de Bastié, « l’originalité de la théorie du genre est bien là : passer de l’historicité de la différence des sexes, à sa caducité » (p.53). À terme, la liberté humaine ne serait véritable qu’en se soumettant au fantasme de l’autoengendrement : l’individu devrait tout simplement se créer lui-même, sans être déterminé par aucune filiation. L’homme contemporain rêve d’être un petit Dieu capable de toutes les métamorphoses et de tous les recommencements. On pourrait y voir l’héritage de Michel Foucault, qui est le véritable maître à penser de la sociologie contemporaine et des différentes chapelles radicales qui la définissent sur le plan académique et administratif. Quiconque ne s’enthousiasme pas pour cette perspective risque d’être qualifié de réactionnaire : une chose certaine, on lui trouvera quelques phobies pour ruiner sa réputation publiquement.

En un mot, la fameuse théorie du genre ne prétend pas nous en apprendre un peu plus sur la construction historique de la différence sexuelle à partir des prédispositions des deux sexes, mais entend la détruire complètement sous le fallacieux prétexte qu’elle ne serait pas identique à elle-même de toute éternité. On devrait pourtant pouvoir dire de la différence sexuelle qu’elle est à la fois un invariant anthropologique et qu’elle se déploie dans l’histoire et prend plusieurs visages selon les sociétés, les civilisations et les époques. Elle mue, elle se métamorphose, sans jamais disparaître. Mais la sociologie contemporaine semble bien impuissante devant cette réalité. [...]

Eugénie Bastié propose aussi dans son livre une critique implicite des sciences sociales qui ont la fâcheuse manie de réduire les rapports sociaux à des rapports de domination, en annihilant leur mystère, en les privant de leur complexité, de leur richesse. Il y a quelque chose d’insensé à voir le prestige que peut avoir une Judith Butler dans l’université contemporaine, dont la philosophe masque d’un vocabulaire vaseux ce qu’on pourrait appeler, pour emprunter les mots de Chantal Delsol, une « haine du monde ». Le discours universitaire entretenu par une certaine sociologie antidiscriminatoire qui présente l’histoire du monde occidental comme celle d’une vaste conspiration contre l’émancipation des minorités l’exaspère manifestement, qu’il s’agisse des théories sur l’intersectionnalité ou celles sur la discrimination systémique. Ce n’est pas avec de tels concepts, malheureusement populaires chez les jeunes universitaires qui croient avoir trouvé là des concepts permettant scientifiquement de déconstruire toutes les dominations, qu’on pourra vraiment penser la complexité des rapports entre les sexes en les délivrant d’une forme de méfiance systématisée.

La sociologie antidiscriminatoire prétend ne jamais se laisser bluffer par quoi que ce soit : elle croit disposer des outils théoriques nécessaires pour voir la société de manière absolument transparente, sans que rien ne lui résiste. Elle veut dissoudre la société historique, dévaluer toute forme de norme substantielle, qu’elle soit anthropologique ou culturelle, et créer un monde où les identités ayant pris forme dans une série de griefs victimaires pourraient enfin s’émanciper et se délivrer de l’idée même de monde commun. Elle pave le chemin à un monde intégralement reconstruit par la raison technocratique, où la culture se dissout devant la contractualisation intégrale des rapports sociaux, au nom de l’égalitarisme le plus radical. Et dans ce grand délire théorique qui n’en finit plus de célébrer toutes les marginalités possibles, les femmes ordinaires, elles, avec leurs besoins bien réels, sont abandonnées (p.81). Mais ce n’est pas d’hier que la gauche radicale abandonne les gens ordinaires pour les « exclus » à qui elle prête un potentiel révolutionnaire. C’est même la tendance lourde de la gauche dans la deuxième moitié du vingtième siècle.

Mais l’indifférenciation n’est pas la seule menace qui pèse sur les femmes. L’islamisme entend aussi, de bien des manières, les asservir. En fait, il représente aujourd’hui une menace directe contre la femme. Bastié veut aussi montrer comment la société multiculturelle peut être dangereuse pour les femmes. Bastié mène aussi la querelle contre une certaine lâcheté qui pousse certaines féministes à se faire bien discrète lorsque la violence sexuelle n’est plus commise par le grand méchant de notre temps, c’est-à-dire le mâle blanc occidental. C’est l’histoire des agressions massives de Cologne, qu’elle qualifie de « Bataclan sexuel » (p.115-128). Soudainement, on a vu bien des féministes se déclarer absentes du débat, de peur, comme elles l’ont dit, de voir le féminisme récupéré par le racisme anti-immigrant — car on l’aura compris, pour les féministes d’extrême gauche, qui se pique « d’antiracisme », la simple critique de l’immigration massive relève du racisme, et elles seront soudainement prêtes à relativiser leurs convictions féministes pour ne pas écorcher de quelque manière que ce soit le multiculturalisme dogmatique auquel elles adhèrent avec un fanatisme inquiétant. De même, pour plusieurs, on l’aura compris, s’interroger sur la place de la femme dans l’islam relève de l’islamophobie.

[Voir cet extrait d’un manuel d’ECR (Le rôle des femmes dans les religions selon le livre ECR d’ERPI pour la 2e secondaire) : On y remarque une certaine concentration sur l’ordination ou non des femmes aux charges religieuses pour le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme, mais le passage sous silence de cet aspect pour l’islam et la spiritualité autochtone. En général, on note l’appel aux nuances et une certaine apologie (Mahomet aurait amélioré la situation des femmes en Arabie) quand il s’agit de l’islam et d’un grand lyrisme quand on parle de la spiritualité autochtone et du rôle traditionnel que les femmes y jouent.]

Mais cela va bien au-delà des seuls événements troublants de Cologne : ainsi, si la police du langage néoféministe guette le moindre dérapage « sexiste » dans le vocabulaire des uns et des autres ou la moindre publicité jouant sur la carte de l’érotisme — c’est-à-dire, reconnaissant la légitimité du désir d’un sexe pour l’autre, et ainsi de suite —, elle s’empêchera la plupart du temps de critiquer l’infériorisation objective de la femme dans une bonne partie du monde musulman, de peur d’entretenir des préjugés colonialistes à son endroit. « Les mêmes féministes de métier passent leur temps à traquer le moindre dérapage sexiste dans les spots publicitaires ou les discours politiques, mais restent singulièrement silencieuses sur la question du voile » (p.90). Il en est de même pour les questions morales. Pour reprendre les mots de Bastié, « fustiger les catholiques conservateurs ? Oui. Condamner les musulmans intégristes ? Non. Ou alors seulement du bout des lèvres » (p.91). Sans plaider pour un nouveau zèle législatif sur la question du voile, Bastié nous invite quand même à réfléchir à sa signification politique et culturelle.

On aurait tort de négliger les nombreuses pages que Bastié consacre aux nouveaux enjeux éthiques qui touchent les femmes, qu’il s’agisse de la gestation pour autrui ou des conditions de leur participation au marché du travail. Elle mène ici une réflexion vive qui en heurtera certains, mais qui a au moins l’immense mérite de la franchise. Sur la gestation pour autrui, qu’on connaît chez nous à travers le débat sur les mères porteuses, elle est d’une efficacité redoutable. De même, elle redoute un monde où la possibilité démocratisée de congeler ses ovules, offerte par l’entreprise à la manière d’une grâce faite aux femmes, consacrerait en fait leur soumission complète aux exigences du marché, qui aurait trouvé le moyen d’artificialiser radicalement la question de la reproduction. Elle en profite pour mener le procès de la marchandisation de toutes choses par le capitalisme contemporain qui dissout tout ce qui est traditionnel pour sacraliser les désirs d’un individu à qui il ne serait plus jamais possible de dire non. De même, elle s’inquiète du projet d’utérus artificiel, qui représenterait pour les femmes une ultime dépossession : on écraserait d’un coup leur rapport à l’enfantement — pour reprendre ses mots, « la création de l’utérus artificiel signerait, pour la femme, l’ultime dépossession de son privilège de maternité, accomplie de manière complice par l’autorité médicale et de la puissance capitaliste » (p.177).

À travers tout cela, Bastié nous invite à redécouvrir la femme réelle et sa singularité, pour en tenir compte dans la construction de notre monde et les réformes qui visent à l’humaniser. Ce serait faire une injustice à ce livre que de ne pas noter à quel point il est bien écrit. Les bonnes formules se multiplient, les images sont frappantes. Et on aurait envie d’en suggérer la lecture à celles et ceux qui se sont mêlés, il y a quelques semaines, de cet étrange débat québécois où chaque femme avec un tant soit peu d’importance médiatique était invitée à se dire féministe, sans quoi elle était vilipendée publiquement. Il fallait être féministe, et même l’être de manière assez vindicative, ou accepter d’être condamnée à l’ostracisme médiatique tout en subissant les crachats sur les médias sociaux. Adieu Mademoiselle éclaire remarquablement les enjeux qui touchent les femmes aujourd’hui. Nous sommes là devant un livre majeur, qui n’a rien d’un brulot polémique. C’est le livre d’une jeune intellectuelle sûre d’elle-même. À quand une Eugénie Bastié québécoise ? D’ici là, nous aurions tous avantage à lire son livre.

À lire

Adieu mademoiselle, d’Eugénie Bastié, Les Éditions du Cerf, 224 pages, 19 €.