Extraits d’un article de l’hebdomadaire Le Point où l’intellectuel français Régis Debray livre en quelque sorte son testament politique : l’humanité sans dessein, la gauche socialiste sans idées, le deuil de l’Histoire...
Le Point — Mais de quel deuil exactement parlez-vous ?
Régis Debray. — De l’Histoire comme accomplissement d’un grand dessein, comme émancipation de l’humanité en marche vers son salut. Cette idée messianique, nous la tenons, tout libre-penseur qu’on soit, du judéo-christianisme. Elle a longtemps fait de nous, les progressistes, des descendants d’Abraham et d’Isaïe sans le savoir. Or le bureau des Affaires eschatologiques a fermé. Plus aucune grande promesse n’est crédible. Avez-vous noté le raccourcissement des cycles d’espérance en Occident ? Le christianisme ? Vingt siècles. Le scientisme ? Deux siècles. Le socialisme ? Moins d’un siècle. L’européisme ? Un demi-siècle. Résultat, une première historique : la peur sans l’espoir. L’homme, ce petit mammifère prématuré à la naissance, plus malin, mais plus faiblard que les autres, a toujours eu peur, non sans raison : des rhinocéros, de l’enfer, de la peste, des Barbares, des intrus, des kalachnikovs. La peur, c’est son destin, mais l’antidestin qu’il a inventé pour tenir le coup — la résurrection des morts, la société sans classes, l’éternité par l’art ou autres tranquillisants —, a disparu. Pour la première fois, [pour l’homme occidental moderne] il n’y a plus d’après. Ni au ciel ni sur terre.
— Quel impact sur notre époque cette disparition aurait-elle ?
— C’est un peu tôt pour le savoir. Le XXe siècle a vécu du futur plus qu’aucun autre, et jusqu’au XVIIIe notre civilisation vivait du passé, sur l’imitation de Jésus-Christ, des saints ou des héros. Le présent à l’état brut, sans rien devant ni derrière, c’est de l’expérimental. Je pressens du bipolaire : hystérie et sursauts de colère d’un côté, morosité et je-m’en-foutisme de l’autre. Le déprimé survolté par dix flashs quotidiens. Les psys vont avoir du pain sur la planche.
— La mondialisation ne pourrait-elle pas faire office de nouvelle espérance ?
— Je ne vois pas trop en quoi. Les marchandises circulent mieux, les signes et les images aussi, vivent la Toile et le conteneur. Mais, du même coup, les traditions, les cultures et les religions se côtoient bien davantage, se frottent l’une contre l’autre, et cela fait de l’irritation et de l’inflammation aux jointures. Des réactions allergiques, et donc des replis, des paniques identitaires çà et là. La mondialisation techno-économique fomente une balkanisation politico-culturelle — 193 États à l’ONU quand il n’y en avait pas 50 en 1946. Et plus les outillages progressent, plus les imaginaires régressent. Le passé revient en force, avec les fantasmes d’origine. Voyez le Moyen-Orient : les frontières modernes s’effacent, on remonte de l’État à l’ethnie. Le plus récent est le plus fragile. Quand il y a crise économique ou politique, ce sont les couches les plus anciennes qui affleurent : le clanique, le tribal, l’ethnique, le religieux. L’archaïsme, ce n’est pas le révolu, c’est le refoulé. Et la postmodernité, en ce sens, sera criblée d’archaïsmes. Pourquoi ? Parce que le nivellement crée un déficit d’appartenance, un désarroi existentiel, d’où le besoin d’un réenracinement traditionaliste, d’un affichage de singularité. On croyait jusqu’à hier que l’évolution du niveau de vie nous débarrasserait du religieux — une école qui s’ouvre, c’est un temple qui ferme. Erreur. Les informaticiens sont plus fondamentalistes que les littéraires, en Inde comme en islam. L’utopie libérale espérait que la Carte bleue gomme les cartes d’identité, en réalité, elle les fait sortir au grand jour. En somme, la pacification par le doux commerce, l’OMC comme solution de l’énigme enfin trouvée, ça a beau être bardé de statistiques, cela reste le doigt dans l’œil. Le technocrate domine à Bruxelles, mais il est à côté de la plaque. Disons qu’il n’a que la moitié du programme.
— Mais l’Europe, face à Daech, face au problème des migrants, pourrait très bien retrouver une nouvelle identité ?
— Oui, bien sûr, rien n’est plus précieux qu’un bon et vrai ennemi. Et Staline a autant fait pour l’Union européenne que Jean Monnet. Mais souvenez-vous : on a construit l’Europe à l’Ouest pour ne plus avoir à faire la guerre. Pour ne plus avoir même à y penser. Et en remettant sa défense entre les mains de l’Amérique, laquelle espionne sans vergogne ses protégés, qui ne protestent même plus. Le projet était viable tant qu’il y avait juste en face un ennemi mortel, ou jugé tel. Daech, c’est écœurant, épouvantable, mais 20 000 hommes dans un désert, sans aviation, sans drone, sans labos et sans usines, ce n’est pas le IIIe Reich ni l’Armée rouge. L’antiterrorisme, ça ne fait pas une identité, la chose est d’ailleurs préemptée et dirigée par Washington. Le mot d’Europe comme entité politique et non géographique apparaît dans les grimoires après Poitiers, puis après Lépante, face au Turc. L’affrontement, ça réveille. L’Iran, c’était loin. La Chine aussi.
[...]
— Depuis votre Éloge des frontières, votre position a-t-elle évolué ?
— Nullement. Une frontière, c’est une ligne consentie, faite pour être franchie, à certaines conditions légales mutuellement agréées. La frontière est une conquête de la civilisation, et quand il n’y en a pas, c’est la loi du plus fort, qui dresse un mur, sans rien demander à personne. Une frontière peut mal tourner, mais l’absence de frontières, c’est la jungle assurée, tôt ou tard.
— Revenu de toutes vos illusions, c’est aussi un adieu à la politique que vous rédigez ?
— En un sens, oui. Mais si c’était la politique au sens fort du terme qui nous disait adieu ? Et si c’était la fin d’un cycle ouvert chez nous par la Révolution et qui mettait une vision du monde au cœur des luttes pour le pouvoir, et non l’autodéfense d’une province, d’une dynastie, d’un groupe d’intérêts ou d’un taux de croissance ? La division gauche-droite, ça naît en 1789, avec pour ligne de partage une idée de l’avenir et de l’être humain. On s’en était bien passé pendant des siècles. Et tout ce qui est né mérite de périr. En tout cas, je ne dis pas adieu, mais bonjour à la laïcité, sur laquelle nous préparons avec un ami un petit guide pratique, très précis et utilitaire. Pour sortir du blabla cotonneux des valeurs et des bons sentiments. Le laïque, c’est du dur et du droit. Cela ne donne pas une raison de vivre, ce n’est pas la religion des sans-religion, mais ça permet, c’est déjà beaucoup, de respirer côte à côte sans s’entre-tuer.
Le Point — Mais de quel deuil exactement parlez-vous ?
Régis Debray. — De l’Histoire comme accomplissement d’un grand dessein, comme émancipation de l’humanité en marche vers son salut. Cette idée messianique, nous la tenons, tout libre-penseur qu’on soit, du judéo-christianisme. Elle a longtemps fait de nous, les progressistes, des descendants d’Abraham et d’Isaïe sans le savoir. Or le bureau des Affaires eschatologiques a fermé. Plus aucune grande promesse n’est crédible. Avez-vous noté le raccourcissement des cycles d’espérance en Occident ? Le christianisme ? Vingt siècles. Le scientisme ? Deux siècles. Le socialisme ? Moins d’un siècle. L’européisme ? Un demi-siècle. Résultat, une première historique : la peur sans l’espoir. L’homme, ce petit mammifère prématuré à la naissance, plus malin, mais plus faiblard que les autres, a toujours eu peur, non sans raison : des rhinocéros, de l’enfer, de la peste, des Barbares, des intrus, des kalachnikovs. La peur, c’est son destin, mais l’antidestin qu’il a inventé pour tenir le coup — la résurrection des morts, la société sans classes, l’éternité par l’art ou autres tranquillisants —, a disparu. Pour la première fois, [pour l’homme occidental moderne] il n’y a plus d’après. Ni au ciel ni sur terre.
— Quel impact sur notre époque cette disparition aurait-elle ?
— C’est un peu tôt pour le savoir. Le XXe siècle a vécu du futur plus qu’aucun autre, et jusqu’au XVIIIe notre civilisation vivait du passé, sur l’imitation de Jésus-Christ, des saints ou des héros. Le présent à l’état brut, sans rien devant ni derrière, c’est de l’expérimental. Je pressens du bipolaire : hystérie et sursauts de colère d’un côté, morosité et je-m’en-foutisme de l’autre. Le déprimé survolté par dix flashs quotidiens. Les psys vont avoir du pain sur la planche.
— La mondialisation ne pourrait-elle pas faire office de nouvelle espérance ?
— Je ne vois pas trop en quoi. Les marchandises circulent mieux, les signes et les images aussi, vivent la Toile et le conteneur. Mais, du même coup, les traditions, les cultures et les religions se côtoient bien davantage, se frottent l’une contre l’autre, et cela fait de l’irritation et de l’inflammation aux jointures. Des réactions allergiques, et donc des replis, des paniques identitaires çà et là. La mondialisation techno-économique fomente une balkanisation politico-culturelle — 193 États à l’ONU quand il n’y en avait pas 50 en 1946. Et plus les outillages progressent, plus les imaginaires régressent. Le passé revient en force, avec les fantasmes d’origine. Voyez le Moyen-Orient : les frontières modernes s’effacent, on remonte de l’État à l’ethnie. Le plus récent est le plus fragile. Quand il y a crise économique ou politique, ce sont les couches les plus anciennes qui affleurent : le clanique, le tribal, l’ethnique, le religieux. L’archaïsme, ce n’est pas le révolu, c’est le refoulé. Et la postmodernité, en ce sens, sera criblée d’archaïsmes. Pourquoi ? Parce que le nivellement crée un déficit d’appartenance, un désarroi existentiel, d’où le besoin d’un réenracinement traditionaliste, d’un affichage de singularité. On croyait jusqu’à hier que l’évolution du niveau de vie nous débarrasserait du religieux — une école qui s’ouvre, c’est un temple qui ferme. Erreur. Les informaticiens sont plus fondamentalistes que les littéraires, en Inde comme en islam. L’utopie libérale espérait que la Carte bleue gomme les cartes d’identité, en réalité, elle les fait sortir au grand jour. En somme, la pacification par le doux commerce, l’OMC comme solution de l’énigme enfin trouvée, ça a beau être bardé de statistiques, cela reste le doigt dans l’œil. Le technocrate domine à Bruxelles, mais il est à côté de la plaque. Disons qu’il n’a que la moitié du programme.
— Mais l’Europe, face à Daech, face au problème des migrants, pourrait très bien retrouver une nouvelle identité ?
— Oui, bien sûr, rien n’est plus précieux qu’un bon et vrai ennemi. Et Staline a autant fait pour l’Union européenne que Jean Monnet. Mais souvenez-vous : on a construit l’Europe à l’Ouest pour ne plus avoir à faire la guerre. Pour ne plus avoir même à y penser. Et en remettant sa défense entre les mains de l’Amérique, laquelle espionne sans vergogne ses protégés, qui ne protestent même plus. Le projet était viable tant qu’il y avait juste en face un ennemi mortel, ou jugé tel. Daech, c’est écœurant, épouvantable, mais 20 000 hommes dans un désert, sans aviation, sans drone, sans labos et sans usines, ce n’est pas le IIIe Reich ni l’Armée rouge. L’antiterrorisme, ça ne fait pas une identité, la chose est d’ailleurs préemptée et dirigée par Washington. Le mot d’Europe comme entité politique et non géographique apparaît dans les grimoires après Poitiers, puis après Lépante, face au Turc. L’affrontement, ça réveille. L’Iran, c’était loin. La Chine aussi.
[...]
— Depuis votre Éloge des frontières, votre position a-t-elle évolué ?
— Nullement. Une frontière, c’est une ligne consentie, faite pour être franchie, à certaines conditions légales mutuellement agréées. La frontière est une conquête de la civilisation, et quand il n’y en a pas, c’est la loi du plus fort, qui dresse un mur, sans rien demander à personne. Une frontière peut mal tourner, mais l’absence de frontières, c’est la jungle assurée, tôt ou tard.
— Revenu de toutes vos illusions, c’est aussi un adieu à la politique que vous rédigez ?
— En un sens, oui. Mais si c’était la politique au sens fort du terme qui nous disait adieu ? Et si c’était la fin d’un cycle ouvert chez nous par la Révolution et qui mettait une vision du monde au cœur des luttes pour le pouvoir, et non l’autodéfense d’une province, d’une dynastie, d’un groupe d’intérêts ou d’un taux de croissance ? La division gauche-droite, ça naît en 1789, avec pour ligne de partage une idée de l’avenir et de l’être humain. On s’en était bien passé pendant des siècles. Et tout ce qui est né mérite de périr. En tout cas, je ne dis pas adieu, mais bonjour à la laïcité, sur laquelle nous préparons avec un ami un petit guide pratique, très précis et utilitaire. Pour sortir du blabla cotonneux des valeurs et des bons sentiments. Le laïque, c’est du dur et du droit. Cela ne donne pas une raison de vivre, ce n’est pas la religion des sans-religion, mais ça permet, c’est déjà beaucoup, de respirer côte à côte sans s’entre-tuer.








