lundi 21 septembre 2015

La non-exception scandinave : les bons côtés ont précédé l'État-providence

Nima Sanandaji, un Suédois d’origine kurde, a récemment publié un ouvrage (Scandinavian Unexceptionalism : La Non-exception scandinave) qui remet en cause un certain nombre d’idées reçues sur la Suède.
  • Les pays scandinaves se sont attiré des louanges pour leurs niveaux élevés de prestations sociales et leurs résultats économiques et sociaux. Il est vrai qu’ils ont du succès quand on considère la plupart des indicateurs habituels. Cependant, selon l’ouvrage de Sanadaji, le succès de la Scandinavie aurait précédé l’apparition de l’État-providence dans les années 60. En effet, entre 1870 et 1936, la Suède a connu le taux de croissance le plus élevé dans le monde industrialisé. Cependant, entre 1936 et 2008, la Suède ne se classait plus sur le plan du taux de croissance qu’au 13e rang sur 28 pays industrialisés. De 1975 au milieu des années 1990, la Suède est passée du 4e pays au monde selon la richesse au 13e. Pour le chercheur suédois, de nombreuses analyses sur les pays scandinaves confondent corrélation et causalité. Il est clair que bon nombre des caractéristiques souhaitables de sociétés scandinaves, telles que la faible inégalité des revenus, de faibles niveaux de pauvreté et des niveaux élevés de croissance économique sont antérieures au développement de l’État-providence. Ceux-ci et d’autres indicateurs ont commencé à se détériorer après l’expansion de l’État-providence et l’augmentation des impôts pour les financer. 
  • L’ère de la troisième voie sociale-démocrate en Scandinavie, tant admirée par la gauche, n’a duré que du début des années 1970 au début des années 1990. Le taux de création d’entreprises à l’époque de la troisième voie était catastrophique. En 2004, 38 % des entreprises au plus gros chiffre d’affaires avaient été fondées comme des entreprises privées dans le pays. Parmi ces entreprises, seules deux avaient été formées après 1970. Aucune des 100 plus grandes entreprises selon nombre d’employés n’a été fondée en Suède après 1970. En outre, entre 1950 et 2000, bien que la population suédoise soit passée de 7 millions à près de 9 millions, la création nette d’emplois dans le secteur privé fut proche de zéro.
  • Jusqu’en 1960, les recettes fiscales dans les pays nordiques allaient de 25 % du PIB au Danemark à 32 % en Norvège, un taux semblable à d’autres pays développés. À l’heure actuelle, après la forte taxation de l'ère de la troisième voie sociale-démocrate et une phase de réductions des impôts ces dernières années, les pays scandinaves ont, à nouveau, des taux de fardeau fiscal et de dépenses publiques qui les placent dans la moyenne. 
  • On prend souvent la Scandinavie en exemple, car sa population aurait une espérance de vie élevée, serait en bonne santé et connaîtrait une faible mortalité infantile. L’excellence en ce domaine est à nouveau antérieure à l’expansion de l’État providence. En 1960, la Norvège avait l’espérance de vie la plus élevée de la zone OCDE, suivie par la Suède, l’Islande et le Danemark en troisième, quatrième et cinquième positions respectivement. En 2005, l’écart d’espérance de vie entre les pays scandinaves et Royaume-Uni et les États-Unis avait considérablement diminué. L’Islande, dont le secteur d’aide sociale est de taille moyenne, a dépassé au fil du temps les quatre principaux pays scandinaves en termes d’espérance de vie et de mortalité infantile.
  • Les sociétés scandinaves étaient égalitaires bien avant l’apparition de l’État-providence sociale-démocrate. L’inégalité des revenus avait diminué de façon spectaculaire au cours des trois dernières décennies du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle. En effet, la réduction des inégalités s’était produite avant l’introduction d’un vaste secteur public et d’une forte imposition fiscale.
  • Le développement des États providence scandinaves a conduit à une détérioration dans le capital social. Même si les pays nordiques sont caractérisés par une bonne santé, seuls les Pays-Bas dépensent plus en chômage pour incapacité que les pays scandinaves. Une enquête de 2001 a montré que 44 % des Scandinaves pensaient qu’il était acceptable de demander des prestations de maladie s’ils n’étaient pas contents de leur environnement de travail.
  • D’autres études ont indiqué que le nombre des absences pour cause de maladie augmente lors des événements sportifs. On est loin du mythe des Suédois luthériens industrieux. Ainsi, l’absence pour cause de maladie chez les hommes a augmenté de 41 pour cent pendant la Coupe du Monde de football 2002. Ces changements d’attitude face au travail ont fait l’objet d’une étude dans le World Value Survey. Dans l’enquête de 1981 à 1984, 82 pour cent des Suédois étaient d’accord avec l’énoncé « demander des prestations gouvernementales auxquelles vous n’êtes pas autorisé n’est jamais justifiable » ; dans l’enquête 2010-14, seuls 55 pour cent des Suédois croyaient qu’il n’était jamais justifiable de réclamer des prestations auxquelles ils n’avaient pas droit.
  • Selon l’auteur, une autre caractéristique regrettable de pays scandinaves est leur difficulté à assimiler les immigrés, très souvent des réfugiés politiques attirés par les généreux bénéfices sociaux des pays scandinaves. Le taux de chômage des immigrants ayant un faible niveau d’éducation dans les pays anglo-saxons est généralement égal ou inférieur au taux de chômage parmi les gens nés dans le pays avec un bagage éducatif similaire, alors que le taux de chômage des immigrés peu qualifiés est beaucoup plus élevé dans les pays scandinaves. Même les immigrants qualifiés éprouvent des difficultés pour trouver un emploi convenable en Scandinavie. Les immigrants très scolarisés en Finlande et la Suède ont un taux de chômage 8 pour cent plus élevé que les Finlandais et les Suédois avec un niveau de scolarité équivalent. Dans les pays anglo-saxons, les taux d’emploi entre immigrés et natifs de même scolarité sont très similaires.
  • Les descendants de migrants scandinaves aux États-Unis combinent un haut niveau de vie typique des États-Unis et la faible inégalité des pays scandinaves. Le revenu médian des descendants scandinaves est 20 pour cent plus élevé que le revenu moyen aux États-Unis. Il est vrai que taux de pauvreté dans les pays scandinaves est plus bas qu’aux États-Unis. Toutefois, le taux de pauvreté chez les descendants d’immigrants nordiques aux États-Unis aujourd’hui ne représente que la moitié du taux de pauvreté moyen des Américains. C’est le cas depuis des décennies. En fait, les Scandinaves américains ont des taux de pauvreté plus faibles que les citoyens scandinaves qui n’ont pas émigré. Pour l’auteur, ceci suggère que des normes culturelles préexistantes à l’État-providence expliquent du faible niveau de pauvreté chez les Scandinaves, plutôt que les États-providence nordiques.
  • De nombreuses analyses de pays scandinaves confondent corrélation et causalité. Selon Sanandaji, il est patent que bon nombre des caractéristiques souhaitables des sociétés scandinaves, telles que la faible inégalité de revenus, le faible taux de pauvreté et les niveaux élevés de croissance économique, sont antérieures au développement de l’État-providence. Il est également clair pour Sanandaji que des taux élevés de confiance sont également antérieurs à l’ère des fortes dépenses publiques et des impôts élevés. Tous ces indicateurs ont commencé à se détériorer après l’expansion des États-providence scandinaves et l’augmentation des impôts nécessaires pour les financer.

Le livre n’adresse pas certaines questions. En particulier, pourquoi la Suède a connu une forte baisse dans ses résultats scolaires, à tel point qu’elle a demandé à l’OCDE d’en étudier les raisons. Les résultats scolaires sont non seulement en baisse, mais les étudiants suédois démontrent un manque de motivation pour le travail dur et le nombre d’étudiants qui se présentent en retard en classe a également augmenté.

Cette étude n’est pas sans rappeler le constat de Nathalie Bulle au sujet de la Finlande qui a de très bons résultats dans les classements scolaires internationaux : les traits du système finlandais que copie l’étranger n’expliquent pas le succès finlandais, ils sont au contraire source de problèmes. En effet, la culture finnoise connaît un caractère discipliné et un esprit collectif forts, sa pédagogie est conservatrice, le pays homogène ne connaît que peu d’immigration, contrairement à la Suède. Malgré ces faits, le modèle d’élève décrit dans PISA est très fortement orienté vers le futur alors que le succès finlandais reposerait plutôt largement sur le passé, un monde en train de disparaître, une société préindustrielle et agraire, une éthique d’obéissance peut-être la plus forte parmi les sociétés européennes.

Au sujet de l’auteur

Nima Sanandaji détient un doctorat de l’Institut royal de technologie de Stockholm. Il a publié 15 livres sur des questions politiques telles que les perspectives de carrière des femmes, l’intégration, l’esprit d’entreprise et des réformes qui encouragent l’innovation dans la prestation des services publics. Nima Sanandaji est un chercheur au Centre for Policy Studies à Londres.


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