lundi 25 avril 2016

France — Face aux menaces du radicalisme musulman, le gouvernement socialiste serre la vis aux écoles libres

Face aux menaces du radicalisme musulman, le gouvernement socialiste en France a lancé une vague d’inspections des établissements hors contrat, pourtant ces établissements sont surtout laïcs et chrétiens. Le projet du gouvernement socialiste de durcir les procédures d’ouverture d’écoles suscite l’inquiétude.

L’enseignement privé hors contrat en France est majoritairement laïc. Comme il ne reçoit aucune subvention de l’État, il est par conséquent payant, mais possède une certaine autonomie quant aux programmes scolaires et une grande liberté quant à la méthode pédagogique.

Presque tous (97,3 % des élèves en 2011-2012), dans les établissements privés sous contrat (dit loi « Debré ») avec l’État, relèvent de l’enseignement catholique, mais il n’y a presque plus d’instruction catholique : ni la formation des enseignants ni le programme ne diffèrent d’avec l’enseignement public. Ces écoles sont subventionnées par l’État.

En finir avec « le laisser-aller », partager les « valeurs de la République ». C’est la mission que s’est donnée la ministre socialiste Najat Belkacem à l’égard des écoles privées hors contrat. S’ils ne sont pas tenus de respecter les programmes officiels, les établissements ne peuvent, insiste son cabinet, « s’affranchir de la nécessité de faire partager les valeurs de la République ».

Sur la vingtaine d’écoles inspectées (musulmanes, juives, chrétiennes, laïques), « six à huit » posaient problème. « Ni djihad, ni extrême droite, ni promotion de valeurs hostiles à la République [qu’est-ce que cela signifie : être contre l’immigration de masse ?] mais plutôt une pauvreté pédagogique, un trop faible niveau scolaire », précise-t-on au ministère. L’État ferme-t-il les nombreuses écoles publiques qui ont un trop faible niveau scolaire ?

Aujourd’hui, pour ouvrir une école hors contrat, une déclaration en mairie suffit. Le maire a huit jours pour vérifier que les locaux sont conformes aux normes d’hygiène et de sécurité. L’État, lui, a un mois pour s’opposer à la création d’un nouvel établissement. Mais le contrôle pédagogique n’intervient qu’a posteriori, dans l’année qui suit l’ouverture, puis tous les cinq ans environ. L’idée serait de passer à un contrôle a priori, sur la base du projet.

Cette réflexion laisse sceptique Sœur Marie-Irénée, directrice de l’Institution Saint-Pie X, à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), sous tutelle des dominicaines du Saint-Esprit. « Personne ne va annoncer avant le lancement de son école qu’il entend tenir un discours radical aux élèves », fait-elle valoir. Si elle est convaincue que « le hors-contrat ne peut se situer hors de la société », le fait de devoir obtenir un feu vert avant toute ouverture exposerait ceux qui le sollicitent à un risque de refus « de la part de personnes qui ne seraient pas forcément objectives ».

Son établissement de jeunes filles a fait le choix du hors-contrat pour ses parties collège et lycée afin d’y proposer notamment « une formation littéraire plus ambitieuse que celle prévue par les programmes ». Il a été contrôlé « sans difficulté » en juin dernier. « Il serait injuste de pénaliser toutes les écoles hors contrat, alors que la prévention de la radicalisation ne se pose que dans une infime partie d’entre elles », estime, de son côté, Anne Coffinier (voir sa lettre ouverte ci-dessous), la présidente de la Fondation pour l’école, qui accompagne les projets d’établissements indépendants.

D’après elle, « la seule solution efficace consiste à pratiquer de manière régulière des contrôles inopinés ». Vouloir faire passer sous contrat un maximum d’écoles musulmanes afin de mieux les intégrer lui paraît tout aussi inopérant. « Dans le cas du hors-contrat, c’est l’ensemble de l’école que l’on contrôle, tandis que sous le régime d’association avec l’État, on inspecte les enseignants individuellement en moyenne une fois tous les sept ans. »

À ses yeux, du reste, le danger provient plutôt d’écoles « sauvages », non déclarées. « On assiste à un développement inquiétant de réseaux qui, sous couvert d’enseignement à domicile, embrigade les enfants », glisse-t-on au cabinet de Najat Belkacem. L’Association des maires de France, elle aussi, a alerté fin 2015 sur la multiplication des demandes de « déscolarisation ». Terme un peu ambigu en France qui signifie non seulement le fait de ne pas fréquenter une école en dur, mais évoque aussi défavorablement la non-instruction des enfants, ce qui est bien évidemment un abus de langage (on peut être très bien instruit à la maison avec l’aide au besoin de précepteurs).



Pousser les écoles musulmanes à passer sous contrat ? Inutile et même dangereux
par Coffinier, Anne*

Anne Coffinier lors de son passage
à Montréal en décembre 2013
Conclure des contrats « loi Debré » avec toutes les écoles musulmanes ne préviendrait en rien la radicalisation de certains de leurs élèves et empêcherait de surcroît toute ouverture d’école catholique sous contrat d’association, s’inquiète la directrice générale de la Fondation pour l’école*.

« Najat Vallaud-Belkacem dit vouloir lutter contre la radicalisation des jeunes à l’école. C’est en effet urgent. La logique voudrait qu’elle concentre son action sur l’école publique parce que les terroristes, même si c’est pénible à reconnaître, en proviennent. Il y a un énorme travail à accomplir dans les “écoles de la République”, tant l’hostilité à la France semble pouvoir s’y déployer facilement, sans doute alimentée par des programmes qui ne donnent pas assez de raison de l’aimer. Il faut aussi mettre un terme à l’antisémitisme qui se développe en toute impunité dans une partie des écoles publiques.

S’agissant du privé, on sait que la loi Debré de 1959 a institué la faculté, pour les établissements privés, de conclure avec l’État un contrat qui prévoit des droits et des obligations réciproques. Or, paradoxalement, le contrat loi Debré, en lui-même, n’empêche pas que se développent au sein de l’établissement un communautarisme de repli et une hostilité à la France et aux valeurs de la République. L’affaire du collège privé Averroès, sous contrat, l’a bien montré. Les contrôles portant sur les écoles privées sous contrat sont rares, une fois tous les sept ans en moyenne ; parcellaires, ils ne concernent que les professeurs isolément et non l’ensemble de l’établissement. Surtout, ces contrôles ne peuvent pas porter sur les matières qui ne relèvent pas de l’obligation scolaire, comme l’enseignement religieux. Rien n’empêche donc d’enseigner la charia dans un établissement sous contrat. Et rien n’interdit à une école sous contrat de recevoir des financements complémentaires en provenance de l’Arabie saoudite, du Qatar ou de l’Algérie, pour financer les investissements, les enseignements ou activités ne relevant pas de l’obligation scolaire.

De façon inattendue, le contrôle des établissements hors contrat est bien plus étoffé : les contrôles doivent intervenir l’année d’ouverture puis tous les cinq ans ; ils sont étendus à l’ensemble de la vie et des enseignements de l’établissement, et portent sur le développement affectif, intellectuel et civique des enfants. Il ne tient qu’à l’Éducation nationale de diligenter courageusement toutes les inspections prévues. Nul besoin de changer la loi. Le projet de Najat Vallaud-Belkacem de passer sous contrat loi Debré les écoles musulmanes existantes pour prévenir la radicalisation n’est donc pas une solution pertinente. De surcroît, les foyers de radicalisation principaux se situent pour l’essentiel dans des lieux d’enseignement qui ne sont pas déclarés comme des écoles, mais sont en lien avec des lieux de prière eux-mêmes non répertoriés. On les trouvera aussi dans certaines écoles coraniques, qui prennent en charge les enfants durant le temps périscolaire. Par conséquent, les contrôles renforcés sur les écoles hors contrat ne les concerneront en rien.

Par ailleurs, la décision de conclure des contrats loi Debré prioritairement avec les écoles musulmanes aurait pour conséquence certaine de créer des tensions politiques et religieuses fortes en France. La raison en est simple, mais peu connue : les gouvernements successifs n’ont jamais remis en cause l’accord politique des 80-20 % mis en place au lendemain des grandes manifestations de 1984 pour la liberté scolaire. Selon cet accord, l’ensemble de l’enseignement sous contrat ne doit pas scolariser plus de 20 % des élèves. Ainsi, si des écoles musulmanes passent sous contrat, c’est autant d’établissements catholiques ou non confessionnels qui seront privés de contrat et de financements publics.

Si l’on ajoute le projet du ministère de l’Éducation nationale de passer sous contrat les écoles musulmanes à celui de renforcer les contrôles sur le hors contrat en rendant plus difficile l’ouverture de nouveaux établissements libres par la mise en place d’un régime d’autorisation préalable, on arrive à un résultat paradoxal en raison de la persistance anachronique et difficilement justifiable des 80-20 % : les écoles musulmanes seraient financées sur fonds publics, sans être sensiblement plus contrôlées ; les ouvertures d’écoles catholiques ou non confessionnelles seraient quasi impossibles en raison de la procédure d’autorisation préalable. Et pour corser le tout, la politique du gouvernement entretiendrait des rivalités malsaines entre les différentes confessions.

Si l’on veut prévenir les risques de radicalisation à l’occasion de l’enseignement, il vaut mieux concentrer notre énergie sur les décisions suivantes : mobiliser les services pour détecter rapidement tous les lieux d’enseignement clandestins et les fermer, interdire de délivrer les enseignements profanes ou religieux exclusivement en arabe, prohiber les financements étrangers, réconcilier les musulmans avec l’école publique en la dépolitisant et en la recentrant sur l’instruction, et surtout mettre en place des contrôles inopinés sur tous les établissements, qu’ils soient publics, sous contrat ou hors contrat, par des corps d’inspection enrichis de compétences antiterroristes issus du ministère de l’Intérieur et notamment d’arabisants confirmés.

Il n’y a aucune raison que les écoles (hors contrat ou sous contrat) catholiques, juives, protestantes ou aconfessionnelles fassent les frais de la lutte contre le péril islamiste qui menace notre pays. »


* Ancienne diplomate de carrière et ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’École nationale d’administration. La Fondation pour l’école est une fondation reconnue d’utilité publique.

Voir aussi

Anne Coffinier sur la liberté scolaire, les réformes du système scolaire, le financement des écoles

Compte rendu du colloque international sur l’éducation catholique tenu à Montréal


France — « C’est dans les écoles libres qu’on trouve les meilleures formations »



Le correctivisme politique dans les universités anglo-saxonnes

La peur d’offenser autrui est-elle en train de tuer le débat dans le monde académique anglo-saxon ? En Grande-Bretagne, les polémiques se multiplient sur les restrictions à la liberté d’expression dans les campus. Aux États-Unis, le politiquement correct fait également son grand retour.



Source : radio-télévision suisse

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Des universités politiquement correctes qui doivent « protéger » leurs étudiants


Angleterre — Toutes les écoles publiques deviendront des « académies » d'ici 2020


Les « académies » en Angleterre sont des écoles financées par le Trésor public, mais dont la gestion est confiée à un partenaire privé qui peut être une entreprise, une association de parents. Elles sont des organismes sans but lucratif indépendants de l’administration locale. Les académies dérogent aussi à l’accord professionnel sur les salaires enseignants et sur les programmes nationaux. Les Académies peuvent recevoir un soutien supplémentaire de la part de particuliers ou d’entreprise, que ce soit financièrement ou en nature. Elles ne doivent pas suivre le programme national, mais doivent cependant veiller à ce que leur programme soit large et équilibré et qu’il comprenne les matières de base que sont les mathématiques et l’anglais. Elles font l’objet d’une inspection par l’Ofsted.

Lors de la présentation du nouveau budget, le 17 mars dernier, le ministre anglais des Finances, George Osborne, a annoncé la privatisation de toutes les écoles publiques d’ici 2020. C’est l’achèvement d’un processus de décentralisation et de responsabilisation commencé en 2010. Lorsque David Cameron devient Premier ministre en mai 2010, l’école anglaise est dans une situation lamentable. Fidèle à son projet de Grande Société, le nouveau gouvernement décide de réformer l’école en injectant plus de liberté, et non pas plus d’étatisme. Dès la rentrée de septembre 2010, le gouvernement donne la possibilité de créer des « écoles libres ». Il s’agit d’écoles fondées par des parents, des entreprises ou des associations et financées par l’État par un système qui s’apparente au chèque éducation. Ces écoles libres peuvent recruter leur personnel, bâtir leurs programmes et organiser librement l’année scolaire. Le succès est immédiat puisque des centaines d’écoles libres se créent.

Dans le même temps, le gouvernement cherche à insuffler de la liberté dans les écoles d’État. Pour cela, il développe le statut d’Académie. Ce sont des écoles publiques, financées par de l’argent public, mais qui disposent d’une gestion privée, avec les mêmes prérogatives que les écoles libres (liberté de recrutement et de pédagogie). Ce système n’est valable qu’en Angleterre, l’Écosse et le Pays de Galles ayant une gestion scolaire différente.

L’Angleterre compte déjà 2 075 académies dans le secondaire, sur 3 381 écoles, et 2 440 sur 16 766 dans le primaire. Le but du gouvernement est donc que l’ensemble des écoles publiques d’Angleterre acquiert ce statut dans quatre ans. Voilà comment en six ans, par la primauté donnée à la liberté, le gouvernement de David Cameron a totalement réformé l’école, permettant à la fois de faire d’importantes économies et d’améliorer le niveau scolaire.

Sources : Contrepoints, BBC

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Angleterre — La révolution des académies et des écoles libres


Les « écoles libres » en Grande-Bretagne : des écoles vraiment autonomes et subventionnées par l'État

« L’avenir de notre école passe par l’autonomie »


vendredi 22 avril 2016

ECR — Un cours réducteur qui rate la cible

Nadia El-Mabrouk, professeure à l’Université de Montréal et membre de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), publie une critique (laïque, féministe et pro « pluralisme ») du programme ECR dans Le Devoir :

« Parle de ta religion », « Qui est le créateur de l’univers ? », « Reconnaît la musulmane et le juif dans cette image ». Voici des exemples de questions auxquelles doivent répondre les enfants du primaire dans le cours Éthique et culture religieuse (ECR). Il y a lieu de se demander si, concrètement, ce cours ne va pas à l’encontre des nobles objectifs de ses concepteurs. [Note du carnet : nous ne sommes pas si sûrs que ces objectifs sont si nobles.] Le philosophe Georges Leroux, qui vient de publier un nouvel essai (Différence et liberté, Boréal), parle d’ouverture au pluralisme et de dialogue entre les citoyens. Éducation au pluralisme ? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel ? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.

Que répondra l’enseignante à l’enfant qui demande « Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment ? », « Est-ce qu’Abraham a vraiment voulu obéir à Dieu qui lui commandait de tuer son fils ? » Alors que M. Leroux affirme que les enseignants sont très à l’aise de donner ce cours, en réalité, on les laisse seuls dans la classe pour arbitrer les incohérences et les conflits éventuels.

Un cours fortement contesté

Dans une récente entrevue, Georges Leroux évoque trois vagues de contestation à ce cours : celles des parents chrétiens, du Mouvement laïque québécois et du mouvement nationaliste. Mais il y en a une quatrième, celle des femmes, illustrée par l’avis du Conseil du statut de la femme de 2011, qui recommande d’intégrer les connaissances sur les religions au cours Histoire et éducation à la citoyenneté au secondaire, parce que l’enfant plus âgé est plus apte à prendre une distance critique par rapport au sujet.

Ce dossier est également porté par PDF Québec (Pour les droits des femmes du Québec) à la suite d’une analyse de tous les manuels ECR du primaire approuvés par le ministère de l’Éducation.

Il en ressort une contradiction flagrante entre le volet « éthique », qui valorise les facteurs d’émancipation de la femme, et le volet « culture religieuse », où c’est plutôt une vision fondamentaliste et traditionaliste du statut et du rôle des femmes qui est mise en avant. Les femmes sont nettement moins représentées que les hommes, et ce, pour toutes les religions. Alors que ce sont surtout les hommes qui officient aux cérémonies religieuses et qui manipulent les livres sacrés, ce sont les femmes qui font la cuisine et qui portent les enfants. Contrairement aux aspirations d’ouverture vers l’avenir de M. Leroux, les manuels scolaires illustrent plutôt un cours branché sur le passé, qui laisse craindre un retour en arrière pour les droits des femmes.

Mais il y a également une cinquième vague de contestation, qui est celle des Québécois de culture musulmane, représentés notamment par l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL), dont je fais partie. En effet, nous subissons les dommages collatéraux de l’identification des groupes par leur religion. Nos enfants sont encouragés à s’identifier comme musulmans. Mais, en plus, ils sont amenés à intégrer toute une série de pratiques religieuses contraignantes, portées par une version dogmatique et rigoriste de l’islam. « Mon fils est devenu musulman avec ce cours », « ma fille demande maintenant à sa mère pourquoi elle n’est pas voilée », « mon enfant est culpabilisé parce qu’il ne mange pas halal à l’école ». Voici le genre de commentaires rapportés par plusieurs. En effet, plutôt qu’une approche non confessionnelle du phénomène religieux, c’est bien un ensemble de règles, d’interdictions et de codes religieux qui sont mis en avant.

Quand la culture se résume à la religion

M. Leroux prône l’éducation au pluralisme, mais c’est plutôt une vision normative des cultures religieuses qui ressort des manuels scolaires. La diversité est en fait réduite essentiellement à quelques stéréotypes. Les juifs portent une kippa, les musulmanes un voile, les bouddhistes une robe orange, les chrétiennes une croix dans le cou et les autochtones des plumes. C’est simple, ainsi on peut les « reconnaître ». On amène les enfants, ni plus ni moins, à faire du profilage ethno-religieux. Et ces constatations ne sont pas extrapolées de quelques cas isolés de manuels défaillants. Par exemple, c’est à peu près l’ensemble des manuels ECR du primaire qui utilisent la femme voilée comme marqueur visuel pour l’islam. Est-ce qu’une petite fille qui subirait des pressions dans sa famille pour porter le voile se sentirait encouragée d’en parler à l’école, alors que l’on présente le voile comme LE code vestimentaire de l’islam ?

Si l’objectif est d’éduquer les jeunes à la diversité, au pluralisme du Québec, il faudrait tenir compte de toutes les convictions spirituelles. Où sont les non-croyants ? Les non-pratiquants, qui forment pourtant la majorité de la population du Québec ? Mais surtout, ramener la culture à la religion est un raccourci qui a pour effet de gommer les spécificités nationales. De grands pans de la société du Québec moderne se retrouvent ainsi sous-représentés. Où sont les vagues successives d’immigration au Québec, les Portugais, les Italiens, les Latino-Américains, les Libanais, les Vietnamiens, les Haïtiens dans ces manuels ? Le biais religieux de ce cours n’a pas pour effet de promouvoir la diversité culturelle.

Promotion du fait religieux

Le volet « culture religieuse » ressemble plus à de l’endoctrinement et à de la promotion du fait religieux qu’à un apprentissage objectif de connaissances sur les religions. On ressasse, pendant toute la scolarité de l’enfant, des manifestations du religieux, mais sans les éléments permettant de développer son sens critique.

Nous demandons que les concepteurs du cours ECR se préoccupent de savoir comment sont traduits, concrètement, les beaux principes du programme dans les manuels scolaires, mais surtout dans les classes, alors que les enseignants sont amenés à gérer, seuls, les pressions religieuses et les conflits qui peuvent en découler. Réduire le pluralisme à sa seule dimension religieuse est un réel danger pour la cohésion sociale et le « vivre ensemble ». N’oublions pas que c’est le Québec de l’avenir qu’on est en train de construire.

jeudi 21 avril 2016

Écoliers du primaire intimidés et traumatisés lors d'un atelier pour lutter contre l'« intimidation »

Un atelier sur l’intimidation a mal tourné à l’école Pierre-Boucher, à Boucherville. L’incident soulève de sérieuses questions sur :

  • les méthodes employées pour lutter contre l’intimidation à l’école primaire,
  • la formation des enseignants en la matière,
  • comment cetet activité aurait pu être organisée sans l’accord de la personne qui surveillait la stagiaire,
  • le manque d’informations données aux parents avant cet atelier (ils ont été informés après coup).

Des insultes, des enfants intimidés et forcés à insulter

« Gros con, laid, imbécile ». Un élève de 12 ans a dû subir les insultes de ses camarades de classe dans le cadre d’un atelier « éducatif » donné le 14 avril dernier visant à contrer l’intimidation à l’école primaire Pierre-Boucher (ci-contre), à Boucherville. La séance s’est conclue dans les larmes. Alors que les élèves sortent ébranlés de l’expérience, des parents, eux, sont en colère. La direction a mis fin au stage de l’étudiante en éducation spécialisée derrière l’initiative.

Les événements se sont produit jeudi dernier le 14 avril (le lendemain de la Journée Rose, voir ci-dessous), à la dernière période de la journée, dans une classe de sixième année. L’enseignante et la stagiaire ont demandé à un des élèves de sortir de la salle de classe, sans lui en expliquer la raison.

Pendant son absence, la consigne suivante a été donnée à ses camarades de classe : vous devrez l’insulter à tour de rôle à son retour dans la classe et ensuite jeter votre dictionnaire dans le bac qu’il tiendra pour illustrer le poids des insultes.

Toute la classe devait y passer. Une vingtaine d’élèves. L’exercice, dont l’objectif est de démontrer ce que ça fait de vivre de l’intimidation, a duré une quinzaine de minutes.

Selon cette source qui ne veut pas être identifiée, l’intensité de la situation était telle que plusieurs élèves, dont celui visé par cette pluie d’insultes, se sont mis à pleurer, ce qui a mis fin à l’atelier. Le parent qualifie cette situation d’« inadmissible » et de « déplorable ».

Un autre parent avec qui nous avons discuté rapporte que sa fille l’a appelé en larmes à la sortie de l’école.

« Elle m’a raconté l’histoire et elle m’a dit qu’elle ne se sentait pas bien, que son ami pleurait et que toute la classe pleurait. Elle avait mal au ventre », décrit-elle.

Les enfants de la classe n’auraient pas voulu participer à l’activité, mais auraient été forcés de se lever pour lancer à tour de rôle des insultes de leur cru. Selon le parent, le jeune impliqué ne s’était pas fait expliquer l’activité et ne comprenait pas la situation.


« J’ai envoyé un courriel à l’enseignante. C’est inacceptable, ce n’est pas normal que ma fille revienne traumatisée de l’école », dit ce parent. Il ajoute que tous ses enfants ont été à l’école Pierre-Boucher et que c’est la première fois qu’une telle situation se produit. « C’est une bonne école », souligne-t-il.

L’événement a aussi été rapporté sur les réseaux sociaux, où il a soulevé l’indignation de nombreux internautes, qui ont qualifié cet exercice de « pathétique » et d’« inapproprié » et qui ont déploré un « manque de jugement ».

Une lettre à tous les parents, après coup

Du côté de la Commission scolaire des Patriotes, on confirme l’événement par courriel. On souligne qu’il s’agit de l’initiative de la stagiaire et que les parents ont été informés de cette « malheureuse intervention ».

Mardi, une lettre que nous reproduisons ci-dessous a été envoyée par la direction à tous les parents des 350 élèves de l’école Pierre-Boucher pour faire le point.



La directrice de l’établissement, Chantal Courchesne, écrit que plusieurs écoliers ont été « troublés » à l’occasion de cette activité et qu’« un suivi de la part des membres de l’équipe-école a été fait auprès de ceux qui avaient besoin d’en discuter ».

La direction charge la seule stagiaire

Elle affirme qu’il s’agit d’un type d’atelier qui n’est pas autorisé à l’école et qu’il a été organisé par la stagiaire sans l’accord de la direction, qui a mis fin au stage de la personne concernée.

Quant à l’enseignante du groupe, il n’a pas été possible de connaître son implication ni de savoir si elle a été sanctionnée, la Commission scolaire n’a pas rappelé les journalistes de Radio-Canada qui demandaient des détails supplémentaires. La direction soutient dans sa lettre que l’atelier a été organisé sans l’accord du maître associé.

Une erreur de jugement

« Enseigner l’humiliation ou la violence verbale relève de l’incompétence. On ne modèle pas de comportements agressifs auprès de jeunes enfants », a expliqué mercredi matin Égide Royer, psychologue et professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval au micro d’Alain Gravel.

La lutte contre l’intimidation pilotée par une fondation militante

Rappelons le rôle important dévolu dans la lutte contre l’intimation à une fondation militante comme la Fondation Jasmin Roy (elle organise le concours L’école en rose le 13 avril) qui associe intimidation, homophobie et transphobie dans son matériel « éducatif ». Alors que l’« homophobie » et la « transphobie » sont des causes marginales à l’école selon une étude ontarienne et encore plus à l’école primaire !




Sur L’école en rose, voici ce qu’en dit le site de la Fondation : La Journée Rose est la journée internationale contre le harcèlement, la discrimination, l’homophobie, la transphobie et la transmysoginie à travers le monde. Le 13 avril prochain, nous vous invitons donc à transformer votre école en rose pour célébrer la diversité sous toutes ses formes. »


Lutte contre l’homophobie à l’école primaire... (Mountainview Elementary School de Deux-Montagnes)

Voir aussi

Détourner la lutte contre l’intimidation et intimider les hétérosexistes

Australie — Le programme « écoles sûres » fait polémique, le gouvernement recule

Le syndicat (majoritaire dans l’enseignement) CSQ suggère des livres homosexuels et transgenres aux garderies et écoles primaires

Le Québec « en avance » dans la formation des enseignants à la lutte contre l’hétérosexisme

À l’école, la lutte contre « l’homophobie » doit-elle se faire par la promotion de l’homosexualité ?

Manitoba — opposition à une loi « anti-intimidation » vague qui impose des cercles homo-hétéros (m-à-j : réaction Vic Toews)

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Pas de classiques de la littérature, mais la lutte contre l’hétérosexisme en classe de français, d’anglais, d’histoire et de mathématiques

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Restriction à la liberté d’expression d’un élève dans une école texane

Conférencier anti-intimidation insulte et intimide des élèves chrétiens

Couple homosexuel invité en cours de mathématiques, euh ECR, exercice de « français » sur le « mariage homosexuel »

Un plan de lutte contre l’homophobie méprisant pour la population

Le Monopole de l’Éducation au service des lobbies dits progressistes avec vos sous

École québécoise : l’homoparentalité expliquée aux enfants du primaire par l’État

Comment créer une majorité en faveur de l’homoparentalité... dans les médias (philosophe français)
Cahier ECR : « Beaucoup de travail à faire aux groupes religieux pour accepter les homosexuels »

Sondages : Les États-Uniens surestiment grandement le nombre d’homosexuels

« Le multiculturalisme tue toute identité commune enracinée dans une histoire » (m-à-j entretien)

Le Figaro publie un article à l’occasion du dernier livre de Mathieu publié aux éditions du Cerf.

Mathieu Bock-Côté propose le décryptage lucide et sévère d’un autoritarisme qui ne dit pas son nom. Sociologue (Ph. D), chroniqueur, figure de la vie intellectuelle québécoise, Mathieu Bock-Côté collabore au Débat, à Commentaire et au Figaro. Il est l’auteur de plusieurs livres, notamment Exercices politiques (2013), Fin de cycle (2012) et La dénationalisation tranquille (2007).

M. Bock-Côté était l'invité de Radio Notre-Dame pour la sortie de son livre, il était le grand témoin de Louis Daufresne (51 minutes) : 




(lien direct pour télécharger le MP3)

(Mathieu Bock-Côté y aborde l’origine de son nom de famille. Sur les noms de famille composés qui ne se sont jamais généralisés au Québec, mais ont atteint un maximum de 22 % des naissances en 1992 avant de descendre à 10 % aujourd’hui, lire Le nom composé en voie de disparition au Québec)

Mathieu Bock-Côté a également accordé un entretien au magazine Valeurs actuelles sur cet ouvrage. Extraits.

« L’État multiculturel entend métamorphoser l’identité de la population »

— Votre ouvrage s’intitule Le Multiculturalisme comme religion politique. Cette catéchèse de l’ouverture à l’autre serait-elle devenue la nouvelle religion du XXIe siècle ?

— Le multiculturalisme se présente comme l’horizon indépassable de notre temps. C’est à condition de s’y soumettre qu’on peut passer le test de la respectabilité médiatique : ceux qui y résistent risquent le discrédit et l’ostracisme politique. Il repose sur une révélation terrible à laquelle il faut absolument croire : l’Occident aurait étouffé la diversité, il serait coupable d’un crime historique contre l’altérité. L’homme occidental devrait donc renaître en se lavant de ses péchés historiques et en embrassant la diversité.

L’histoire du multiculturalisme s’inscrit dans l’histoire de la mutation de la gauche, qui va de la crise du marxisme dans les années 1950 jusqu’à Terra Nova [le réseau pensant proche de la gauche socialiste urbaine et multiculturelle]. Devant la faillite du marxisme, la gauche s’est transformée. L’ouvrier sera remplacé par le minoritaire, à qui l’on prêtera une sublime mission : révéler les injustices. C’est sur lui que l’on s’appuiera pour renouveler la critique radicale de la société. Le bourgeois, comme figure de l’oppresseur, sera remplacé par le majoritaire – de manière caricaturale, l’homme blanc hétérosexuel. Les vieilles classes populaires sont désormais dans le camp de l’oppression à cause de leur attachement aux valeurs traditionnelles. Dès lors, la gauche idéologique s’alimentera de toutes les revendications minoritaires qui prétendent s’affranchir du conservatisme culturel de la majorité de la population.

— Cette nouvelle gauche organise désormais ses luttes autour de la « politique des identités ». Que recouvre cette dernière ?

— Il faut d’un côté neutraliser la majorité et de l’autre valoriser toutes les minorités qui s’inscrivent contre elle, en traduisant leurs revendications dans le langage des droits fondamentaux. Si on constate qu’une communauté particulière ne s’intègre pas à la nation, on en fera toujours porter la responsabilité à la société d’accueil qui ne serait pas assez inclusive et jamais à certaines caractéristiques singulières de cette communauté. La moindre disparité statistique s’expliquerait par un système discriminatoire.

— « La transformation multiculturelle de la société contemporaine n’est pas seulement l’effet d’un déferlement idéologique, mais bien d’une mutation de l’action publique », dites-vous. Quelle est cette action ?

— Elle est massive. Les idées sont fondamentales, mais n’avancent pas toutes seules. On peut penser à la fois à l’enseignement de l’histoire, aux campagnes de sensibilisation à la diversité, à la réforme des programmes scolaires pour rompre la transmission culturelle, à la mise en place des politiques de discrimination positive, à la politique d’immigration massive qui s’est conjuguée avec un refus de plus en plus explicite de l’intégration des immigrés. Il ne faut pas oublier l’incroyable puissance de socialisation de l’État, qui peut conditionner culturellement toute une population à travers ses nombreuses politiques. À terme, l’État multiculturel entend métamorphoser l’identité de la population pour accoucher d’un nouveau peuple, heureux d’évoluer dans la société diversitaire. C’est une immense entreprise de rééducation, de réingénierie sociale, de reprogrammation identitaire.

— Avec l’avènement de cette utopie égalitaire et diversitaire, peut-on encore parler de véritable régime démocratique ?

— Nous avons changé de régime même si nous peinons à le reconnaître. Officiellement, les institutions de la démocratie classique sont encore là : dans les faits, elles sont vidées de leur substance. La souveraineté est transférée aux agences administratives. Le peuple lui-même a été congédié par la diversité, nouvelle figure fondatrice de la démocratie. Il ne survit plus qu’à travers le populisme. Le combat politique est devenu une guerre culturelle dans la mesure où tous les camps s’affrontent pour imposer leur définition de la démocratie. Et pour l’instant, on peut dire que sa définition dominante n’a rien à voir avec sa définition traditionnelle. Un nouveau régime qui usurpe la référence à la démocratie s’est installé, mais nous ne parvenons ni à le voir ni à le conceptualiser.

— En se détachant du conservatisme après Mai 68, la droite française a-t-elle abandonné à la gauche la bataille idéologique ?

— Sans aucun doute. Elle cherche à tout prix à paraître aussi progressiste que la gauche, à laquelle elle reconnaît le privilège immense de distinguer les « droitiers » respectables de ceux qui ne le sont pas. Et pour conserver sa bonne réputation, elle doit toujours sacrifier davantage sa part conservatrice, sans quoi on l’accusera d’être réactionnaire. On assiste ainsi à un déplacement à gauche du centre de gravité idéologique. Le centre droit d’hier devient la droite d’aujourd’hui et sera l’extrême droite de demain. En d’autres mots, la droite française consent à évoluer dans l’espace réduit qu’on lui laisse et, pour ne pas subir l’opprobre médiatique, à se détacher des préoccupations de ses électeurs, ce qui favorise l’émergence d’une offre politique alternative. Elle devrait pourtant d’abord être le parti des ancrages, de l’enracinement et rappeler que l’homme est un héritier. Qu’est-ce que le conservatisme ? C’est la défense des fondements historiques, culturels et identitaires indispensables à la démocratie libérale, sans lesquels cette dernière se dessèche et se condamne à l’impuissance.

— Quelle responsabilité porte cette idéologie multiculturaliste dans les crises qui secouent notre monde ?

C’est une responsabilité majeure : en disqualifiant la nation, en considérant la culture de la société d’accueil comme une composante parmi d’autres de la diversité, le multiculturalisme a inversé le devoir d’intégration. Ce n’est plus à l’immigrant de prendre le pli de la société d’accueil, mais à cette dernière de transformer ses institutions et sa culture pour accommoder la diversité. En faisant la promotion d’une histoire culpabilisante, elle affaiblit l’identité nationale. Par ailleurs, en laissant croire que toutes les cultures peuvent cohabiter aisément, pour peu qu’elles se soumettent au principe des droits de l’homme, elle encourage une politique d’immigration massive qui dépasse largement les capacités d’intégration des sociétés occidentales.

— Politique, anthropologique, sociétal... le problème ne serait-il pas aussi spirituel ?

À l’américaine, on parle de la droite religieuse. Je crois qu’il faudrait aussi parler de la gauche religieuse européenne. Au fond d’elle-même, elle veut abolir l’histoire et la reprendre à neuf : elle est soumise au fantasme de l’autoengendrement. Cette gauche veut revenir au moment où l’homme était dans la pure indétermination, avant la division du monde en nations, religions, sexes et civilisations. [...] Elle s’est reprise à rêver à l’homme nouveau, qu’elle s’imagine comme un homme désincarné, à l’identité insaisissable, délivré de l’héritage. Un homme absolument neuf, hors de l’histoire, sans culture et, comme on dira, sans « préjugés ». Un homme fade, livré à toutes les possibilités d’ingénierie sociale et identitaire. Nous rencontrons ici la théorie du genre qui nous plonge au cœur de la question anthropologique. Elle pèsera de plus en plus lourd dans les années à venir.





En outre, voici quelques extraits de ce dernier ouvrage Le Multiculturalisme comme religion politique.

Un nouvel esprit public

Contrairement à ce qu’on laisse souvent croire, le radicalisme des années 1960-1970 n’est pas disparu au moment du passage à la maturité de ceux qui s’étaient lancés dans une des nombreuses luttes ouvertes par le gauchisme : tout au contraire, il a profondément transformé la culture politique et la dynamique idéologique des sociétés occidentales. On pourrait reprendre l’hypothèse de Philippe Raynaud : si la gauche radicale n’est pas reconnue comme telle, c’est en bonne partie parce qu’elle est parvenue à imposer ses catégories dans la vie publique. […] Notre monde, loin d’être sous-idéologisé, est « suridéologisé », mais nous n’en sommes plus conscients, tellement l’idéologie dominante est si écrasante qu’on ne voit plus qu’elle. […] Les institutions restent à peu près les mêmes et, au premier regard, les démocraties occidentales écrivent leur histoire à l’encre de la continuité. Il n’en demeure pas moins qu’en s’investissant d’une toute nouvelle philosophie, elles ont transformé en profondeur leur vocation.

L’idée fixe de la domination

Foucault prend le relais de Marx comme inspirateur de la gauche radicale. […] La domination serait partout, surtout où on ne la voit pas : elle serait présente dans les rapports les plus intimes entre les êtres, elle serait constitutive de la culture. […] Toute autorité devient une domination illégitime à déconstruire. […] Ce qui se dessine déjà, c’est la figure de l’individu auto-référentiel, hors-sol, délivré de tout rapport de filiation, et ne se reconnaissant aucune dette à l’endroit de l’héritage qu’il a reçu et de la communauté politique qu’il habite. […] Le mouvement des « immigrés », celui des « femmes », celui des « homosexuels », celui des « prisonniers », celui des « psychiatrisés » — tous ces mouvements qui, en eux-mêmes, ont peu de choses en commun, sont appelés à féconder l’action politique, pour la décentrer des institutions prédominantes et ouvrir le domaine public à l’expression d’une diversité inédite de formes de vie, le point culminant de cette théorisation de l’émancipation se retrouvant dans les « queer studies ». […] De la lutte des classes périmée, on passera à un nouveau modèle susceptible d’articuler les luttes sociales : la politique des identités. Les classes populaires ont déserté la guerre révolutionnaire ? Le peuple n’est plus à gauche ? On se fabriquera une série de petits peuples de substitution.

L’obsession du respect

La théorie de la reconnaissance vient ici fonder la légitimité de l’action thérapeutique d’un État devant travailler à rehausser l’estime de soi de ceux qui l’habitent. […] À terme, il faudra créer la culture commune la moins offensante possible envers les minorités, ce qui impliquera souvent, comme on le voit de plus en plus depuis le début des années 1990, de multiplier les « speech codes » [codes de conduite, de parole] et de criminaliser les propos offensants, dans la mesure où la liberté d’expression ne devrait pas tolérer l’expression de propos en contradiction avec les formes contemporaines du vivre-ensemble. On connaît les origines du politiquement correct, qui se trouve dans les campus américains marqués par l’héritage des radical sixties. […] Le politiquement correct se présente ainsi comme une forme de discipline morale de la parole publique dans une société reconnaissant par exemple le droit de ne pas être offensé, le droit aussi de ne pas voir transgresser ses symboles identitaires les plus fondamentaux. On pourrait parler d’une reformulation postmoderne de la censure. Il faut ainsi assurer une surveillance rigoureuse aussi bien des discours militants que de l’humour, pour s’assurer qu’ils n’expriment aucune contestation de la nouvelle orthodoxie de la reconnaissance. On réduira la plupart du temps la contestation à autant de propos haineux, cette catégorie en venant à s’étendre progressivement à toute défense significative des valeurs traditionnelles ou nationales. […] Il faudrait donc, pour éviter de blesser les nouveaux venus, dissoudre la culture dans une forme d’indétermination historique, la nation se réduisant désormais à un pacte juridique.

Épurer passé et musées

C’est désormais un rituel, ou presque : d’une nation à l’autre, on exhume du passé des figures illustres ou oubliées pour les soumettre à un procès implacable : ils n’anticiperaient pas la société présente, ils ne se seraient pas pliés à l’avance aux valeurs que nous chérissons. Ils témoigneraient même d’un autre rapport au monde, qui nous est absolument incompréhensible. [...] C’est ce qu’appelle généralement la repentance, qui a partout la cote, qu’il s’agisse de renoncer à célébrer Austerlitz en France, d’accuser de sexisme le mouvement patriote du XIXe siècle au Bas-Canada ou de déboulonner les statues qui, à Londres, rappellent trop la mémoire de l’Empire britannique. C’est la passion morbide de la commémoration négative : nous ne tolérons plus dans l’imaginaire collectif des hommes qui, d’une manière ou d’une autre, contredisent le présent et laissent croire que l’humanité a pu vivre autrement, en vénérant d’autres dieux ou d’autres valeurs. […] Dans sa formulation la plus grossière et la plus caricaturale, l’historiographie victimaire finit toujours par désigner à la vindicte publique l’homme blanc hétérosexuel, coupable d’une société qu’il aurait construite à son avantage exclusif. […]

L’histoire ne serait valable qu’à la manière d’une pédagogie pour l’avenir, le passé étant filtré à partir d’un présentisme intransigeant criminalisant les formes sociales et culturelles traditionnelles qui ne seraient pas compatibles avec les nouvelles exigences de l’émancipation. La mémoire est devenue un enjeu de politique publique dans la perspective d’une dénationalisation de la conscience historique, les gouvernements devant construire publiquement une mémoire « inclusive », susceptible d’assurer leur visibilité historique aux groupes marginalisés. C’est ainsi que les mois consacrés aux minorités se multiplient et que les musées sont invités à exposer une nouvelle vision de l’histoire, ayant pleinement intériorisé l’impératif diversitaire. Theodore Dalrymple a montré comment en Grande-Bretagne au début des années 2000, on a cherché à rendre le financement des musées conditionnel à leur capacité à attirer une clientèle provenant des minorités ethniques et culturelles. […] Évidemment, on tenait pour acquis qu’il serait pour cela nécessaire de transformer le contenu et la présentation des expositions pour les amener à participer à la reconstruction multiculturelle de l’imaginaire et de l’identité britannique. La mise en scène de la culpabilité occidentale est au programme.

L’État rééducateur

Les classes populaires « nationales » sont désormais classées parmi les populations « ennemies », ou à tout le moins, parmi les classes dominantes et désormais appelées à sacrifier une partie de leur bien-être pour les nouveaux peuples marginaux dévoilés par la sociologie antidiscriminatoire. […] Il faut non seulement déprendre l’emprise de la majorité sur les minorités : il faut réformer la majorité pour l’amener à consentir à ce nouveau monde où elle ne sera plus qu’une communauté. La majorité doit vouloir la fin de ses privilèges, elle doit désirer ardemment s’en déprendre, s’en délivrer. […] Il faut transformer les attitudes devant la diversité : la majorité doit s’enthousiasmer du fait qu’elle deviendra une minorité, elle doit aimer le multiculturalisme. […] Ce n’est pas le moindre paradoxe de la culture libertaire qui a pris forme avec les radical sixties qu’elle ne peut se diffuser qu’à travers une reconstruction autoritaire de la société.

Les droits contre la démocratie

La démocratie représentative semble périmée, car elle ne sait plus trop quel peuple elle doit représenter. L’identité du peuple n’étant plus présupposée, son existence même étant remise en question, il n’est plus possible de penser l’espace public sous une forme unitaire, où les individus appartenant à une même communauté historico-politique se diviseraient ensuite selon des lignes essentiellement idéologiques. […] Si la souveraineté populaire n’est pas officiellement abolie, évidemment, elle est désormais réduite à une portion minimale du pouvoir politique et n’est plus investie d’aucune charge existentielle. Le pouvoir démocratique est condamné à l’impuissance. Un constitutionnalisme approprié à la société pluraliste sera appelé à exercer une souveraineté surplombante sur le corps social pour justement piloter sa transformation égalitariste dans le langage du droit. Les groupes marginalisés, les minorités sont appelés à faire valoir leurs droits contre les pratiques sociales qui limiteraient leur émancipation, le droit devenant un recours prioritaire à mobiliser contre la souveraineté populaire, assimilée la plupart du temps à une tyrannie de la majorité, la gauche multiculturelle voyant justement dans les droits de l’homme un instrument privilégié pour piloter à l’abri des controverses politiques classiques l’avancement des revendications minoritaires.

Le Canada, un laboratoire

On le sait, le multiculturalisme est une doctrine d’État au Canada, mais il faut voir à quel point cette mutation identitaire a été portée par la classe intellectuelle qui a reconnu justement dans sa reconstruction diversitaire la marque distinctive de l’identité canadienne. Sans abuser d’un langage paradoxal, on pourrait dire que le Canada trouverait son identité propre dans le fait de ne pas avoir d’identité nationale distinctive, John Ibbitson allant même jusqu’à affirmer que le génie propre à l’identité canadienne serait justement de n’être porteuse d’aucune signification historique particulière, ce qui faciliterait son appropriation par les immigrés qui n’auraient aucunement à se départir de leurs appartenances culturelles préalables pour devenir canadiens. En fait, le Canada se serait reconstitué et refondé sur une dissociation radicale entre la communauté politique et son expérience historique, et c’est justement cette prétention à se fonder sur une utopie plutôt que sur une mémoire qui en ferait un paradis diversitaire à nul autre pareil parmi les sociétés contemporaines. Selon la formule de John Ibbitson, les pays qui ont le moins d’histoire seraient aujourd’hui ceux qui ont le plus d’avenir.


Le Multiculturalisme comme religion politique
de Mathieu Bock-Côté,
publié aux éditions du Cerf,
à Paris
le 15 avril 2016
368 pages,
ISBN : 9 782 204 110 914




Voir aussi

Ce peuple qui tambourine à la porte au sujet de Le retour du peuple. AN I. de Vincent Coussedière, aux éditions du Cerf, 235 pages.

Multiculturalisme, « hybridation », « métissage culturel », une nouvelle illusion théorique dans les sciences sociales (P.-A. Taguieff)

La Cour suprême du Canada (multiculturaliste) : décideur politique de l’année 2014

samedi 16 avril 2016

Le Collectif des médecins contre l'euthanasie réagit au projet de loi fédéral sur l'euthanasie et le suicide assisté

Communiqué du Collectif des médecins contre l’euthanasie :


Le projet de loi fédérale donne des exemptions pour meurtre, aide au suicide et administration d’un poison

Montréal, 15 avril 2016 — Alors que le Canada traverse une des pires crises de suicide de son histoire, le gouvernement fédéral vient de déposer son Projet de loi C-14 qui propose de légaliser à la fois l’euthanasie et le suicide assisté partout au Canada, encore sous le pseudonyme « aide médicale à mourir ». La valse des mots continue alors qu’on écorche encore les soins palliatifs en présentant « l’aide médicale à mourir » comme l’alternative à une mort souffrante et intolérable.

D’entrée de jeu, le projet de loi établit clairement la gravité de ce que notre société s’apprête à accepter : il modifie le Code criminel pour « créer des exemptions à l’égard des infractions d’homicide coupable, d’aide au suicide et d’administration d’une substance délétère, dans le but de permettre aux médecins et aux infirmiers praticiens de fournir l’aide médicale à mourir et aux pharmaciens ainsi qu’à d’autres personnes de leur porter assistance à cette occasion ».

Ces personnes ne seraient pas tenues criminellement responsables si elles devaient commettre une euthanasie ou aider un patient à se suicider. Pas plus que les personnes aidant le médecin ou l’infirmier praticien ou « quiconque fait quelque chose, à la demande expresse d’une autre personne, en vue d’aider celle-ci à s’administrer la substance qui a été prescrite pour elle dans le cadre de la prestation de l’aide médicale à mourir ». Tout citoyen et toute citoyenne pourra donc, sans craindre de poursuites judiciaires, aider une autre personne à se suicider si son état correspond aux critères établis par la loi : un parent, un ami, un frère, une sœur, etc.

Sans surprise, les personnes qui souffrent ne seront pas obligées d’être en fin de vie pour avoir accès au suicide assisté. On devra seulement reconnaître que leur « mort naturelle [est] devenue raisonnablement prévisible, [ce qui veut dire que ce n’est] pas nécessaire d’avoir une proximité précise de la mort ». Aux dernières nouvelles, il nous semble que toute mort est raisonnablement prévisible.

Par ailleurs, le gouvernement fédéral ratisse large dans sa liste des conditions de vie qui ne valent pas la peine d’être vécues, en incluant les personnes avec une maladie, une affection ou un handicap graves et incurables, celles en perte d’autonomie ou celles avec des souffrances physiques ou psychologiques persistantes « qui lui sont intolérables et qui ne peuvent être apaisées dans des conditions qu’elle juge acceptables ». En dressant une série de circonstances où il sera maintenant acceptable de se suicider avec la participation d’un médecin et la complicité de l’État, le gouvernement fédéral cautionne un très grand nombre de raisons suffisantes pour vouloir mourir… à condition d’être âgé d’au moins 18 ans.

Nous sommes déjà bien loin de l’idée qu’on nous a vendue au départ : de quelques cas exceptionnels, nous sommes officiellement rendus à un prétendu « soin de santé » au même titre que les autres. L’accès à l’euthanasie et au suicide assisté est tellement prioritaire que le projet de loi fédérale propose qu’une personne puisse abréger son temps de réflexion (fixé à 15 jours) si sa mort naturelle devient imminente — ce qui piétine du même coup l’argument de la Cour Suprême du Canada qui prétendait que « l’aide médicale à mourir » aurait pour effet d’empêcher des gens de s’enlever la vie prématurément...

En somme, devant l’écran de fumée qu’aura été le rapport scandaleux du Comité mixte, le projet de loi C-14 donne la fausse impression d’être strict et mesuré. Mais il suffit de lire plus loin pour comprendre où l’on veut en arriver : on estime déjà que « des études additionnelles sur les demandes par des mineurs matures, les demandes anticipées et les situations où la maladie mentale est le seul problème de santé sous-jacent » seront nécessaires après l’entrée en vigueur de la loi.

Il faut prévoir une loi éventuellement encore plus permissive. Elle viendra en son temps, lorsque la population aura avalé cette première pilule empoisonnée.

Quiconque respecte encore la dignité inhérente et inaliénable de chaque personne humaine et porte encore le souci du bien commun n’a qu’une chose à faire à l’heure actuelle : interpeller son député ou sa députée pour tenter de bloquer ce projet de loi indigne de la société canadienne.

jeudi 14 avril 2016

Ruwen Ogien — L'éthique minimaliste ou le relativisme total ?

Ruwen Ogien, spécialiste de philosophie morale, a récemment publié un « journal philosophique » Mon dîner chez les cannibales qui suscite des critiques parfois sévères.

D’abord, la recension « gentillette » du magazine Lire :

Dans son journal philosophique, écrit en parallèle de l’actualité, l’auteur refuse tout moralisme, lui préférant une éthique minimale.

Au fil d’une cinquantaine de textes inspirés par l’actualité et consacrés aux sujets les plus divers — tels que les incivilités, les migrants, le droit de mourir, la tolérance religieuse, la pornographie, la liberté d’offenser, la prostitution, le mariage pour tous ou la gestation pour autrui —, Ruwen Ogien (ci-contre) poursuit son plaidoyer pour un minimalisme moral, fondé sur le seul principe qui nous enjoint de ne pas nuire délibérément à autrui et de ne pas commettre d’injustice. Selon une telle conception, nos modes de vie et ce que nous faisons de nous ne peuvent, quant à eux, être l’objet d’aucun jugement moral. Il n’est certes pas interdit de donner des conseils aux autres ou d’attirer leur attention sur les conséquences fâcheuses pour eux de tel ou tel comportement, mais cela ne saurait être au nom d’un paternalisme moral qui déclare savoir mieux qu’eux ce qui est bon pour eux.

Là où une conception maximaliste de la morale, qui prétend avoir son mot à dire sur nombre de nos faits et gestes, se heurtera nécessairement à la diversité et à la relativité des croyances et des mœurs, l’éthique minimale a d’autant plus de chances d’avoir une portée universelle, observe Ruwen Ogien, que les domaines de notre existence qu’elle inclut sont peu nombreux.

Autrement dit, constater avec Montaigne — lequel a inspiré à l’auteur ce Dîner chez les cannibales qui donne son titre au recueil — que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » n’implique aucun relativisme moral.

Puis la critique sévère de Maulin Olivier :

Le philosophe continue son œuvre de déconstruction dans un petit livre indigent qui pourrait être comique si ses idées délirantes n’étaient partagées par une partie de nos élites. Plongée dans les eaux troubles d’une pensée soixante-huitarde agonisante qui a définitivement perdu pied avec le réel.

Même Libé est un peu effrayé. Rendant compte de Mon dîner chez les cannibales, le dernier livre de Ruwen Ogien, le 10 mars dernier, Robert Maggiori reconnaissait que l’on pouvait « s’effaroucher des conclusions radicales » auxquelles le philosophe aboutissait. S’effaroucher ? Allons bon. Après tout, l’essayiste ne fait que tirer jusqu’à l’absurde toutes les « libérations » entreprises depuis quarante ans et systématiquement soutenues par le journal. Pourquoi s’effrayer de sa légitimation morale de la pornographie, des drogues, de l’inceste et du parricide ? Du nerf, camarades ! Ne vous embourgeoisez pas ! Vous la vouliez, la table rase de vos rêves ? La voici.

Ces chroniques au style relâché, pompeusement sous-titrées « journal philosophique », se fixent en effet pour but de saper ce qui restait encore à saper, de mettre à bas ce qui avait échappé à la furie destructrice des prédécesseurs de l’essayiste : la morale la plus élémentaire. Directeur de recherche au CNRS, ce rescapé de Mai 68 est régulièrement invité sur les plateaux télé et a même été auditionné par le Sénat, il y a quelques années, sur la laïcité. Il est l’égérie de Libération où il anime un blogue dans lequel il donne son avis sur tout à longueur de colonnes. Ce sont ces articles prétentieux qui forment la matière principale de son livre.

Le philosophe se réclame d’une « éthique minimaliste » qui est un relativisme total. Il veut débarrasser la philosophie morale « de tout ce qui l’encombre ». Selon lui, les hommes n’ont aucun devoir moral vis-à-vis d’eux-mêmes, et ceux qu’ils s’imaginent avoir vis-à-vis des autres ne sont que des « obligations purement sociales ». Faire preuve de bienveillance, de charité, ou tout simplement aider quelqu’un qui ne l’a pas demandé est donc un acte « paternaliste ». Même la tolérance ne trouve pas grâce à ses yeux : on ne tolère en effet que ce qui nous paraît faux, or qui est-on pour juger du vrai et du faux ? Dans cette optique, la seule et unique morale acceptable consiste à « ne pas nuire aux autres ». Résultat concret : tout est permis, la GPA [mères porteuses], la PMA [fécondation in vitro] et l’euthanasie bien sûr, mais l’auteur ne s’arrête pas là. Si un adulte conscient accepte d’être mangé par son ami, de se détruire par la drogue, de coucher avec sa mère consentante ou de tuer son père à sa demande, Ruwen Ogien ne voit pas qui pourrait l’en empêcher, et surtout au nom de quoi, à moins évidemment d’être un « conservateur », espèce nuisible que le philosophe ne porte pas dans son cœur.

Ruwen Ogien défend l'inceste au nom de l'éthique minimale

Ce sophiste pourrait prétendre au titre de général en chef de la phalange tout entière engagée au service de l’Autre, le plus souvent au détriment des siens, que Jean Raspail a baptisé « Big Other ». Il est intarissable sur le « droit des migrants » à quitter leur pays, mais n’a jamais un mot sur le droit des autochtones à demeurer ce qu’ils sont.

Dans la grande lignée post-soixante-huitarde, il ne s’intéresse qu’aux marges, à ces « micropeuples de substitution » dont parle Michel Onfray : immigrés, transsexuels, délinquants, drogués, à qui il trouve tous les talents. Quant aux Français « ordinaires », ils se caractérisent par « l’arrogance culturelle, le passé colonial, le conservatisme moral, la xénophobie latente, le culte de la rente [et] l’alcoolisme ». Qu’ils osent réclamer aux nouveaux arrivants de se conformer à leur mode de vie, c’est-à-dire de s’assimiler, lui fait horreur. « Un immigré devrait-il devenir culturellement arrogant, fier du passé colonial, moralement conservateur et alcoolique sur les bords pour être un “bon Français” ? », interroge ce faux « cool » qui a le plus grand mal à cacher la répugnance que lui inspirent ces Français qu’il essentialise allègrement. On l’a compris, ce n’est pas la générosité vis-à-vis des damnés de la terre qui pousse Ruwen Ogien à réclamer toujours plus d’immigration, c’est le meilleur moyen qu’il a trouvé d’en finir avec un peuple déchu à ses yeux, le nôtre.

Le philosophe a certes le droit de penser ce qu’il veut des Français. Il ne nous enlèvera cependant pas le nôtre qui est d’estimer que l’homme crache dans la soupe avec assez peu d’élégance. Né dans un camp de personnes déplacées quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale au sein d’une famille éprouvée par l’horreur de la Choah, apatride, il a été accueilli par ce pays « xénophobe » qui l’a fait profiter de l’excellence de son système d’éducation et lui a permis de s’accomplir intellectuellement et socialement, notamment en devenant directeur de recherche au CNRS en 1981. D’autres que lui auraient pu en éprouver une forme de gratitude.

La pensée de ce philosophe poussif est une pensée d’enfant gâté qui casse un à un ses jouets. Il veut en finir avec l’école de la « ségrégation » et de « l’humiliation », l’autorité des pères, le mariage traditionnel et globalement toute forme d’enracinement. Si une telle pensée a pu faire illusion durant les Trente Glorieuses, elle paraît aujourd’hui pour ce qu’elle est : ringarde et dépassée. À l’heure d’Internet, on éprouve de la peine pour l’auteur quand il considère encore l’industrie pornographique comme « moderne et subversive ». À l’heure où la France se couvre de mosquées, on sourit tristement quand il affirme que la principale caractéristique de l’islam est sa sécularisation. À l’heure où la mondialisation réveille les identités et où le multiculturalisme dévoile son caractère multiconflictuel, on baisse les yeux de gêne quand il nous vante la généralisation du métissage, la fin des frontières et l’émergence un peu partout sur la planète « d’entrepreneurs nomades qui circulent sans problèmes entre les “cultures” du monde entier ».

À croire que notre observateur s’est réfugié dans le pays enchanté des Bisounours, et que c’est de là, à travers une paire de jumelles mal réglée, qu’il observe péniblement la réalité. Quelques semaines après les attentats du 13 novembre, il publiait deux pages dans Libération pour réclamer des toilettes publiques « transgenres » à côté de celles pour les hommes et les femmes. Gageons que l’histoire en train de se réveiller ne fera bientôt qu’une bouchée d’une pensée hors sol qui a contribué à nous mener dans l’impasse où nous sommes.


Mon dîner chez les cannibales
de Ruwen Ogien,
publié le 2 mars 2016,
chez Grasset,
à Paris,
320 pages
ISBN-13 : 978-2246802297


Voir aussi

Cours de rhétorique et de décryptage des médias à l'école plutôt que d'éthique et d'instruction civique

L'école doit-elle enseigner le bien et le mal ? La morale laïque ? Laquelle ? (vidéo)

vendredi 8 avril 2016

Rémi Brague : Y a-t-il un islam des Lumières ?

Extraits d’un article du Point (de Paris) paru le 18 novembre 2015.

Rémi Brague (ci-contre), vous avez affirmé que l’islam a un « lien génétique avec la violence »...

– Je récuse l’image biologique, qui n’est pas de moi. J’ai simplement rappelé que les assassinats de Paris avaient un précédent. Le Prophète avait fait la même chose lorsqu’il n’était plus persécuté à La Mecque, mais au pouvoir à Médine. Il avait envoyé des assassins tuer trois chansonniers, l’équivalent des journalistes à l’époque. Les tueurs de Charlie Hebdo s’inspiraient d’une manière trop littérale de celui que le Coran appelle le « beau modèle ». Ils ont dû se dire que, puisque le Prophète l’avait fait, c’était licite. Je souhaiterais que ces événements invitent à une réforme ou à une reconsidération des sources de l’islam, sur lesquelles je suis moins optimiste que Tahar Ben Jelloun.


Le 26 novembre 2013, le pape a écrit que « l’affection envers les vrais croyants de l’islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence ». Rémi Brague, dans un article de la revue « Commentaire » (printemps 2015), vous faites part de votre perplexité sur le jugement du pape.

– Je suis en effet perplexe. Car qui a le droit de dire ce qu’est le véritable islam ? Si quelqu’un le peut, ce n’est certainement pas un non-musulman. Que dirait-on si le dalaï-lama disait : « Voici le vrai christianisme et voici le faux » ? L’un des graves problèmes des musulmans est justement qu’il n’y a personne pour dire ce qu’est le « vrai islam ». L’absence d’une autorité centrale relativise toujours la légitimité de celui qui parle. Car les gens de l’État islamique disent aux « modérés » : c’est vous, les mauvais musulmans ; vous êtes des tièdes, des traîtres, etc. Quant à leur drapeau noir [voir encadré ci-dessous], c’est une sorte de citation de celui de la révolution qui, en 750, a renversé la dynastie des Omeyyades pour instaurer le califat des Abbassides. En revanche, brûler vif quelqu’un, comme le pilote jordanien, c’est trahir une déclaration du Prophète. Car le feu, c’est l’enfer, et seul Dieu a le droit d’y avoir recours. Du coup, l’islam acceptera la décapitation, ce qui n’est d’ailleurs pas très sympathique non plus. « Contextualiser », comme on le clame ? Mais qui va pouvoir dire que le même contexte ne peut se reproduire si certains musulmans prétendent que l’islam est menacé ? Si le Prophète est le « bel exemple » dans telle circonstance, même conjoncturelle, pourquoi ne pas l’imiter ?

[...]

Ce malheur ne s’exprime-t-il pas à travers le fossé entre les intellectuels de culture musulmane et ces musulmans que l’islam des Lumières n’intéresse pas ?

– Je suis heureux que vous parliez de l’islam des Lumières. La première lumière à faire aujourd’hui concerne les origines mêmes de l’islam. Vous avez évoqué le récit traditionnel sur la naissance du Coran, dicté à Mahomet, puis mis par écrit sous le calife Othman. Or, plus aucun savant n’accepte ce récit, qui est plein de contradictions. On découvre des sources des récits coraniques dans les textes apocryphes juifs et chrétiens. La date réelle de la rédaction du Coran est controversée. On y voit de plus en plus une œuvre collective. Et même le cadre de toute cette histoire n’est peut-être pas uniquement le Hedjaz [la région ouest de l’actuelle Arabie saoudite]. Il y a là tout un travail à faire. Quelques musulmans s’y attellent déjà. Souhaitons qu’ils soient plus nombreux et qu’on les écoute dans leur communauté.

L’islam des Lumières est-il une fiction pour vous ?

– Il l’est, hélas !, en grande partie. Le fameux hadith sur le devoir de chercher le savoir, même en Chine, est en fait un éloge des gens qui vont chercher, justement, des hadiths... Il y a eu des gens éclairés et éclairants, mais sans grande influence sur la société. Notamment parce que la philosophie, qui a joué un grand rôle dans le décollage intellectuel de l’Europe, n’a jamais été institutionnalisée en islam. Farabi, Avicenne, Averroès étaient d’immenses philosophes, mais la philosophie n’était pas leur métier. Il y avait des écoles où l’on enseignait le droit islamique, mais pas les sciences profanes. Ainsi, la prétendue « plus vieille université du monde », la Zitouna de Kairouan, n’était pas une université en notre sens. En Europe médiévale, tous les juristes, médecins, théologiens avaient commencé par faire un peu de philosophie. Les Arabes ont eu au VIIe siècle la chance de s’emparer des régions les plus fécondes intellectuellement. Les grands penseurs de l’Antiquité tardive, philosophes, astronomes, médecins, venaient d’Égypte ou de l’actuelle Turquie, d’Irak, de Syrie et de Perse. Les Arabes ont « ramassé la cagnotte » en parvenant à unifier ces cultures par une même langue et en traduisant les textes philosophiques et scientifiques du syriaque ou du grec à l’arabe, pour ensuite les prolonger.


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[...]

Dans votre article consacré au « vrai islam », vous affirmez que celui-ci n’est pas qu’une religion, mais aussi une législation constituant une totalité organique. Peut-on aider les musulmans à dissocier les deux pour s’adapter à la laïcité ?

– Ce n’est évidemment pas aux non-musulmans de procéder à ce que certains appellent la « réforme de l’islam ». Elle ne peut venir que des musulmans eux-mêmes. Notre erreur est de projeter sur les autres notre vision de ce qu’est la religion, vision issue du christianisme. Nous disons aux musulmans : nous acceptons votre religion, mais sans la charia. Sans comprendre que l’islam est un système de normes où l’unique législateur légitime est Dieu. Comment voulez-vous qu’à leurs yeux les lois de la République fassent le poids ? Mettons-nous à leur place. Je ne partage pas leur raisonnement, mais il a sa cohérence. Si dans le Coran il est dit deux fois aux femmes de se voiler, M. Hollande y peut-il quelque chose ? Tant que les musulmans ne procéderont pas à une autre lecture de leurs sources, le Coran et les hadiths, nous serons dans une impasse. Si le Coran a Dieu pour auteur, une loi humaine peut-elle s’y opposer ? Répéter que l’islam doit se soumettre aux lois de la République n’est pas très crédible.

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Faut-il interdire le voile à l’université ?

– Le problème est de savoir ce que l’on entend par cette « interprétation » dont tout le monde parle. Saint Paul a demandé aux femmes de prier voilées. Mais il n’était qu’un homme vivant dans une culture qui avait des habitudes vestimentaires déterminées ; on peut donc remonter de la lettre (se voiler) à l’intention (s’habiller décemment). Tandis que l’auteur de l’injonction de se voiler dans le Coran est censé être Dieu lui-même qui, éternel et omniscient, a prévu tous les cas. La seule « interprétation » possible sera alors celle du sens du mot « voile » : légère mantille ? foulard ? prison noire ambulante ? Si c’est Dieu qui le demande, il n’est pas commode de passer outre ses ordres. En tant que professeur d’université, je ne vois pas comment on pourrait y interdire le foulard si les étudiantes sont majeures...

Est-ce que cette progression de l’islam en Europe est le signe d’un déclin spirituel de l’Occident, comme l’affirment certains ?

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– Osons poser les bonnes questions. Vous pensez que les immigrés vont vous submerger ? Mais vous n’avez pas d’enfants. De quoi vous plaignez-vous ? Vous craignez et enviez à la fois ces gens qui « y croient » tellement qu’ils se font sauter ? Mais vous crachez sur vos propres traditions religieuses. De quoi vous plaignez-vous ?

Si l’islam doit se réformer, l’Occident doit lui aussi procéder à une « réforme intellectuelle et morale », comme disait Renan. L’Occident dispose en lui des ressources spirituelles nécessaires. Encore faut-il qu’il accepte d’y puiser.


Incidemment, parce que Tahar Ben Jelloun, le romancier, a prétendu dans le même numéro du Point qu’« Il n’y a jamais eu de drapeau noir dans l’islam », on trouvera ci-dessous quelques faits sur l’étendard noir de Daech :

– Seuls les hadiths (qui relatent paroles, faits et gestes attribués au prophète), et non le Coran, font mention d’un étendard du prophète, de couleur blanche, noire ou jaune.

– La bannière noire est citée dans plusieurs prophéties évoquant la fin des temps et le retour du Mahdi (envoyé d’Allah).

– Un hadith est plus souvent rappelé : « Du Khorassan (Afghanistan) émergeront les bannières noires que nul ne pourra refouler...».

– Selon les hadiths, le prophète a ainsi combattu à différents moments en brandissant des étoffes noires ou blanches. Ce qui explique pourquoi salafistes et djihadistes utilisent aujourd’hui ces deux couleurs (les talibans afghans arborent une bannière blanche).

- « Ce drapeau a retrouvé un rôle prééminent durant le VIIIe siècle, alors qu’il était employé par le chef de la révolution des Abbassides Abou Mouslim qui dirigea une révolte contre le clan et le califat des Omeyyades », selon M. Difraoui.

- « La couleur noire est évidemment l’emblème de la révolte (...), le symbolisme est assez clair », confirme Constant Hames, islamologue français.

– Le texte en blanc sur fond noir en haut du drapeau est le début de la « chahâda » (« Il n’y a de dieu que Dieu »), premier pilier de l’Islam et profession de foi des musulmans. Au centre, le sceau du prophète, — ou prétendu tel — en forme de cercle. Trois mots y sont inscrits, dans une calligraphie rudimentaire, dans le style koufique : Allah (Dieu), Rasoul (prophète), Mahomet, qui doivent être lus de bas en haut.

– Le sceau est celui que l’on retrouve au bas de missives adressées « aux rois de la Terre » et attribuées à Mahomet — dont l’authenticité est d’ailleurs discutée —, qui appellent les souverains d’Éthiopie, de Perse, de Byzance, du Bahreïn et d’Égypte à embrasser l’islam.

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Ali Harb : « L’islam ne peut pas être réformé »

François Jourdan : Islam et christianisme, les impasses du dialogue interreligieux actuel


Ali Harb : « L’islam ne peut pas être réformé »

Ali Harb (ci-contre) est un écrivain et philosophe libanais. Il est professeur de philosophie à Beyrouth. Nous ne partageons pas tous ses constats ou opinions ; mais son éclairage en direct du Levant nous paraît intéressant pour la lumière qu’il projette sur l’islam, philosophique et politique.

Quelle relation l’islam entretient-il avec le terrorisme qui sévit actuellement partout dans le monde ? 

Depuis les attentats du 11 septembre, cette question fait souvent la une de la presse et déchaîne des polémiques passionnées, voire haineuses. Certains affirment que le terrorisme est une aberration n’ayant aucun rapport avec l’islam en tant que tel ; ils sont traités d’aveugles. D’autres pensent que cette religion, aux antipodes du christianisme, est fondamentalement violente ; ils sont qualifiés d’islamophobes. 

Les deux camps font parfois référence à tel ou tel verset du Coran, espérant par ce moyen démontrer la barbarie de l’islam ou bien sa nature tolérante. Mais procéder ainsi, c’est oublier qu’une religion ne peut jamais être réduite à un livre fondateur, puisqu’elle est avant tout une pratique millénaire qui s’est cristallisée en une multitude d’institutions et de formes culturelles ; c’est comme ramener tous les régimes communistes au seul Capital de Marx.

Un tel retour aux textes fondateurs pour y déterrer l’essence d’une religion, Ali Harb refuse de le pratiquer. Selon cet écrivain et philosophe libanais, une simple lecture du Coran montre que celui-ci dit tout et son contraire. Il faudrait donc adopter une méthode différente, aborder l’islam sous un autre angle : en tant que doctrine du salut, c’est-à-dire comme un système de pensée qui, à l’instar du christianisme et du judaïsme, mais également des « religions » du XXe siècle telles que le communisme et le fascisme, prétend détenir la vérité absolue. Pareille approche dévoile un potentiel terroriste bien réel inhérent à l’islam, idée que Harb développe dans son dernier ouvrage, Le Terrorisme et ses créateurs : le prédicateur, le tyran et l’intellectuel.


Il semble que la définition implicite du terrorisme qui sous-tend les thèses de votre livre est assez large, qu’elle s’applique autant à des actes de violence qu’à des systèmes de pensée…

— En effet, je pense que le terrorisme est surtout une attitude intellectuelle, celle de l’homme qui se croit le seul possesseur de la vérité absolue, le seul autorisé à parler en son nom. Cette vérité pourrait relever du domaine religieux, politique, social ou moral ; elle pourrait concerner Dieu, la nation, le socialisme, la liberté ou l’humanisme. Le terrorisme est également une manière d’agir : celui qui se croit l’unique possesseur de la vérité se comporte avec l’autre, le différent ou l’opposant, en ayant recours à une logique de l’exclusion, que ce soit au niveau symbolique — le takfir et l’excommunication, la déclaration de quelqu’un comme traître à la patrie — ou au niveau physique — l’éradication, le meurtre. La devise du terroriste : pense comme moi, sinon je t’accuse et te condamne. C’est en ce sens que le terrorisme est perpétré par le prédicateur détenteur d’un projet religieux, le tyran porteur d’un projet politique, ou l’intellectuel promoteur d’un projet révolutionnaire pour transformer la réalité. Le prédicateur excommunie, le tyran condamne et déclare quelqu’un comme traître, l’intellectuel théorise et le militant ou le jihadiste agit et tue. D’ailleurs, le sort de toute pensée fanatique, de toute doctrine sacrée, est de se transformer en un régime totalitaire ou en une organisation terroriste. Ainsi, des régimes laïques tels que le stalinisme, le nazisme et d’autres, théocratiques, comme le régime de Khomeiny ou le mouvement des Frères musulmans, sont sur un pied d’égalité.


Le terrorisme islamiste a-t-il subi l’influence de ces régimes totalitaires ?

— Les promoteurs des nouveaux projets religieux ont sans doute été influencés par les exemples de Franco, d’Hitler et de Mussolini, par leurs moyens de gouverner et leurs techniques de contrôler les hommes en les mobilisant et les remodelant pour en faire un troupeau scandant inlassablement un même slogan. Ce dualisme du dirigeant déifié et de la foule qui l’adore est une création assez récente. Mais d’un autre côté, les régimes totalitaires, malgré la modernité et la laïcité de leurs projets, sont une rémanence de la pensée religieuse, comme en témoigne la sacralisation de leurs doctrines et de la figure du dirigeant unique.

Dans quel sens dites-vous qu’un musulman modéré et tolérant est une chose qui n’existe pas ?

— Toute religion monothéiste est en soi, de par sa définition même, un réservoir inépuisable de pratiques violentes. [Note du carnet : nous croyons modérément dans cette idée reçue quant aux pratiques violentes à moins d’admettre que toute personne militante, même athée, peut paraître violente ne fût-ce qu’en paroles ou par son refus du compromis.] C’est l’une de ses potentialités toujours présentes, une sorte de virus logé au sein de ses gènes culturels. Tant que la religion est fondée sur l’exclusion de l’autre, sur le dualisme du croyant et de l’impie, du fidèle et de l’apostat, il est impossible de la comprendre autrement. Dans l’islam, la violence est encore accrue par un dualisme supplémentaire, celui de la pureté et de la souillure. C’est le scandale de la pensée religieuse islamique : le non-musulman est un être souillé, impur ; c’est une des plus viles formes de violence symbolique. De là vient mon affirmation qu’il n’y a pas de musulman fidèle aux dogmes et pratiques de sa religion qui soit modéré ou tolérant, sauf s’il est hypocrite, ignorant de sa doctrine ou en a honte. L’exemple le plus flagrant est la relation entre sunnites et chiites. L’ouverture de ces deux groupes, l’un vis-à-vis de l’autre, ne s’est pas faite, après des siècles de conflits et d’hostilité, grâce à de prétendues valeurs de modération et de tolérance qui seraient inhérentes à leurs doctrines, mais à cause de leur intégration dans les institutions de la société moderne : l’école, l’université, le marché économique, l’entreprise… Et lorsque chacun a régressé vers sa doctrine originelle, le conflit a éclaté de nouveau, mais d’une manière encore plus cruelle et destructrice, comme en témoignent actuellement les guerres dévastatrices entre les milices sunnites et chiites, ce qui me fait dire que nous sommes en présence de deux « religions » plus hostiles l’une à l’autre qu’envers l’Occident ou Israël. Tel est le sort de celui qui tient radicalement à préserver la pureté de son identité et de ses origines : exercer le racisme, l’extrémisme et la violence sous leurs formes les plus horribles. Ainsi, les jihadistes sunnites et chiites sont pareils, tous étant fondamentalement takfiristes, mus par la vengeance et la volonté d’éradiquer l’autre.

Vous dites que les religions ne deviennent tolérantes qu’après leur défaite. La seule solution pour nos sociétés serait-elle donc de vaincre l’islam comme l’Europe a vaincu le christianisme durant le siècle des Lumières ? Ou bien l’islam peut-il être réformé ?

— L’islam ne peut pas être réformé. Les tentatives de réformes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, que ce soit au Pakistan, en Égypte ou ailleurs, ont toutes échoué et n’ont engendré que des modèles terroristes. C’est pourquoi je ne compte pas sur le renouveau du discours religieux réclamé par certains musulmans et même certains laïques. La seule issue est la défaite du projet religieux tel que l’incarnent les institutions et les pouvoirs islamiques avec leurs idées momifiées et leurs méthodes stériles. Par ailleurs, je suis très critique à l’égard du concept de « tolérance », l’un des scandales de la pensée religieuse en général, puisqu’il implique une sorte d’indulgence de la part du croyant envers l’autre différent de lui, tout en considérant en son for intérieur que cet autre est un pécheur, un impie et un renégat, ou même une honte pour l’humanité. Ainsi, la tolérance annule toute possibilité de dialogue ; seule la pleine reconnaissance d’autrui permet à quelqu’un de briser son narcissisme, de dialoguer avec l’autre, de l’écouter et d’en tirer bénéfice afin de créer des espaces de vivre-ensemble d’une manière fructueuse et constructive.


Peut-on comprendre la montée actuelle du terrorisme comme un signe du dynamisme et de la vitalité de l’islam, ceci étant donné que vous considérez la violence comme une des potentialités inhérentes à toute religion monothéiste ?

— Parler de la vitalité du phénomène religieux nous ramène à une formule célèbre attribuée à Malraux et concernant le « retour du religieux ». La religion est évidemment de retour, mais c’est un retour terrifiant qui a transformé le jihadiste en un prince terroriste, en un monstre et un bourreau. Mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots tels que « retour » ou « vitalisme ». Tout phénomène ou activité possède deux aspects : initialement bénéfique, il peut dégénérer et produire des effets nocifs si l’on ne réussit pas à le modifier pour le faire évoluer. C’est ce qui arrive actuellement en France : son modèle social et économique, le meilleur en Europe, s’est usé et a maintenant besoin d’être renouvelé, ce que la France semble incapable de faire. Pour toutes ces raisons, je dis que le projet religieux de l’islam, ainsi qu’il a été reformulé il y a plus d’un siècle, n’exprime ni vitalité ni créativité ; il se réduit à une simple régression vers le passé, une réaction, motivée par un désir de vengeance contre l’Occident qui a réveillé la civilisation islamique de son sommeil. Je dis également que le projet de l’islam contemporain a échoué partout où des islamistes se sont emparés du pouvoir, et que des organisations terroristes comme Daech et ses semblables travaillent eux-mêmes à leur propre destruction et à celle du projet religieux en général. J’entends par là que les sociétés arabes devraient traverser tous ces malheurs, ces catastrophes, ces massacres et ces guerres civiles afin de se convaincre que l’islam n’est plus valable pour construire une civilisation développée et moderne. Il n’y a pas de réconciliation possible entre l’islam et la modernité ou l’Occident. Le projet islamiste d’établir un califat et le règne de la charia est une régression par rapport aux acquis de la civilisation. La seule issue, s’il y en a une, pour sortir de cette impasse, c’est d’accomplir un travail d’autocritique, de désislamisation, afin de retirer le qualificatif d’« islamique » à nos partis politiques, nos États et nos sociétés. Seulement alors serons-nous capables de s’ouvrir à l’autre, de traiter avec notre tradition et le monde qui nous entoure d’une manière constructive et créative, et de contribuer ainsi au progrès de la civilisation.


Quelle est la nature de la relation entre le terrorisme et les régimes arabes qui se prétendent laïques ?

— Les régimes arabes n’ont jamais été ni laïques, ni démocratiques, ni progressistes. Ces mots ne sont que des slogans vides de sens dont la fonction est de légitimer la prise du pouvoir. Ces régimes engendrent le terrorisme qui, à son tour, leur fournit une raison d’être, une justification pour se maintenir au pouvoir et exercer encore plus d’oppression.


Pourquoi dites-vous que les élites intellectuelles ont contribué à la montée du fondamentalisme religieux ?

— Ils y ont contribué de deux manières. Premièrement, par l’échec de leurs projets de modernisation et de réforme. Leur attitude était utopique. Ils se sont comportés avec les idées qu’ils ont proposées d’une manière simpliste, les prenant pour des vérités absolues, des modèles préétablis n’ayant besoin d’aucune modification pour pouvoir s’appliquer à la réalité. Tandis qu’une idée, en passant d’une personne à une autre, d’une société à une autre, doit subir une sorte de transformation créative afin qu’elle puisse être efficacement implémentée dans un domaine ou un autre. Deuxièmement, certains intellectuels ont soutenu les régimes despotiques, dans leurs deux versions laïque et théocratique, sous prétexte que ceux-ci luttaient contre l’hégémonie des grandes puissances étrangères et à leur tête les États-Unis. Le plus fameux parmi ceux qui ont défendu cette position est probablement Chomsky, qui considère que la crédibilité de l’intellectuel se mesure en fonction de son opposition à la politique des États-Unis. Il a tracé le chemin à beaucoup d’intellectuels arabes qui se sont ainsi jetés dans les bras des tyrans.

Source : L’Orient littéraire (Beyrouth, Liban)

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