mardi 27 février 2024

Canada : 4 millions de dollars à l'Ukraine pour « une action antimines transformatrice en matière de genre »

Dans le jargon inimitable de la Trudeaupie:

Activités de déminage tenant compte des sexospécificités pour un avenir durable en Ukraine
Financement : 
4 millions de dollars
Ce projet de HALO Trust vise à protéger la vie et les moyens de subsistance des Ukrainiens, y compris les femmes et les personnes déplacées à l’intérieur du pays, en s’attaquant à la menace que posent les munitions explosives présentes dans de vastes régions du pays. Les activités du projet comprennent : la réalisation d’enquêtes non techniques dans les communautés ciblées et le déminage manuel de celles-ci par la suite; le renforcement des capacités des principaux acteurs nationaux; la création d’un groupe de travail sur l’égalité des sexes et la diversité afin de promouvoir une action antimines transformatrice en matière de genre en Ukraine.


 

Japon — Deux fois plus de décès que de naissances en 2023

Le nombre de naissances au Japon a chuté pour la huitième année consécutive pour atteindre un nouveau record en 2023, indiquent des données préliminaires du gouvernement japonais mardi, soulignant la tâche ardue à laquelle le pays est confronté pour tenter d’endiguer la dépopulation.

Le nombre de naissances en 2023 est tombé à 758 631, soit une baisse de 5,1 % par rapport à l’année précédente, tandis que le nombre de décès a atteint un niveau record d’environ 1,59 million, soit la troisième année consécutive d’augmentation, selon le ministère de la Santé, du Travail et de la Protection sociale.

Le nombre de mariages a également baissé de 5,9 % par rapport à l’année précédente, pour atteindre 489 281. C’est la première fois en 90 ans que ce chiffre passe sous la barre des 500 000, selon le radiodiffuseur public NHK. La même année, les divorces ont également augmenté de 2,6 % pour atteindre 187 798 couples, selon les données officielles.

Taux de natalité

Un père et son fils regardent le match de Sumo « Baby-cry »

Les données reflètent le défi démographique croissant auquel est confronté le Japon, qui a l’un des taux de natalité les plus bas du monde et l’une des espérances de vie les plus élevées. Il doit notamment faire face à une population âgée croissante, à une diminution de la main-d’œuvre et à un manque de jeunes pour combler le fossé.

 Selon le Japon, un habitant sur dix est âgé de 80 ans ou plus, alors que la nation vieillit.

Les experts évoquent plusieurs facteurs pour expliquer le faible taux de natalité, notamment le coût élevé de la vie au Japon, la forte urbanisation et l’exil rural qui menacent de désertification une partie du pays, le prix des logements en ville pour les familles, l’absence de services de garde d’enfants dans les villes et l’évolution des mentalités à l’égard du mariage et de la famille.

Mesures sans précédent

Le gouvernement a lancé un certain nombre d’initiatives pour remédier à ce déclin, notamment de nouvelles politiques visant à améliorer les services de garde d’enfants, à améliorer les logements pour les familles et, dans certaines villes, à payer les couples pour qu’ils aient des enfants.

L’été dernier, le Premier ministre Fumio Kishida a lancé un avertissement sévère concernant la crise démographique, déclarant que le pays était « sur le point d’être incapable de maintenir les fonctions sociales » en raison de la baisse du taux de natalité.

Interrogé sur ces dernières données, le porte-parole du gouvernement japonais a déclaré que le gouvernement prendrait des « mesures sans précédent » pour faire face à la baisse de la natalité, notamment en développant les services de garde d’enfants et en encourageant les hausses de salaire pour les jeunes travailleurs.

« La baisse de la natalité est dans une situation critique », a déclaré le secrétaire général du cabinet, Yoshimasa Hayashi, aux journalistes.

« Les six prochaines années environ, jusqu’en 2030, lorsque le nombre de jeunes diminuera rapidement, seront la dernière chance d’inverser la tendance », a-t-il ajouté.

Conscient de l’impact social et économique potentiel et des tensions sur les finances publiques, le Premier ministre japonais, Fumio Kishida, a qualifié cette tendance de « crise la plus grave à laquelle notre pays est confronté » et a dévoilé une série de mesures visant à soutenir les ménages en âge de procréer à la fin de l’année dernière.

La population du Japon devrait diminuer d’environ 30 % pour atteindre 87 millions d’habitants en 2070, avec quatre personnes sur dix âgées de 65 ans ou plus, selon les estimations de l’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale.

Ségrégation raciale croissante dans les universités canadiennes

Ces derniers mois, une vague de salons, d’espaces d’étude et d’événements réservés aux Noirs a vu le jour dans les universités canadiennes, ce qui aurait été impensable il y a seulement quelques années.

Des étudiants marchent sur le campus de l’Université métropolitaine de Toronto. L’Université métropolitaine de Toronto a déclaré que son salon pour les étudiants noirs est conçu comme un lieu où les étudiants peuvent « guérir » et « se ressourcer » de l’oppression institutionnelle colonialiste.


Deux fois par semaine, le centre sportif de l’université de Waterloo suspend son calendrier habituel de cours de natation en milieu de matinée et réserve sa piscine de 25 mètres à l’usage exclusif d’un groupe démographique qui, selon ses dires, n’a pas une bonne « relation avec l’eau ».

« L’objectif est d’amener plus de Noirs dans un espace où ils n’ont pas toujours été les bienvenus », peut-on lire dans la description officielle de la « baignade des Noirs », une séance de 60 minutes réservée aux Noirs. Les utilisateurs peuvent faire des longueurs, s’entraîner à plonger ou s’inscrire à une leçon. Mais ils doivent être des « Black Folx », tout comme les instructeurs. Folx est une graphie progressiste (eh, oui !) de folks (les gens) censément inclusive.

« Ce temps est réservé à la construction d’une meilleure relation avec l’eau pour la communauté noire », peut-on lire en caractères gras sur la page web du Black Folx Swim.

L’université de Waterloo accueille plus de 30 000 étudiants étrangers. De nombreux nouveaux arrivants au Canada ne possèdent pas les compétences de base en natation et courent un risque élevé de noyade. C’est pourquoi de nombreuses sociétés de sauvetage ciblent spécifiquement les nouveaux Canadiens pour les cours de natation.

Mais à part une nage hebdomadaire adaptée aux transgenres et quelques événements épars réservés aux femmes, le Black Folx Swim est le seul moment de nage de l’université qui soit spécifique à un groupe démographique, et le seul qui s’adresse aux étudiants d’une origine ethnique particulière.

Et Waterloo n’est pas la seule dans ce cas. Alors que l’idée d’espaces explicitement réservés aux Noirs dans les universités canadiennes aurait été impensable il y a seulement quelques années, on a assisté ces derniers mois à une vague de salons, d’espaces d’étude et d’événements réservés aux Noirs dans les établissements d’enseignement post-secondaire canadiens.

L’université de Colombie-Britannique a récemment inauguré un espace réservé aux étudiants noirs, qui comprend des douches, des casiers et même une salle de sieste.  Pour y accéder, les étudiants doivent faire une demande et affirmer qu’ils font partie de l’une des catégories suivantes : « Noirs d’origine africaine, Afro-Américains, Afro-Canadiens, Afro-Caraïbes, Afro-Latins et Afro-Indigènes ».

L’Université métropolitaine de Toronto (TMU), anciennement l’université Ryerson, a ouvert un salon pour les étudiants noirs en 2022. Cet espace se veut un refuge contre « les méfaits du racisme institutionnel ». Dans de nombreuses déclarations publiques, la TMU s’est qualifiée de foyer d’oppression institutionnelle colonialiste, et le salon se veut un lieu où les étudiants peuvent « guérir » et « se ressourcer » de cette oppression, et « promouvoir l’épanouissement des Noirs ».

L’Université de Toronto dispose d’un bureau consacré à la participation des étudiants noirs (Black Student Engagement) qui organise une série d’événements d’initiation et d’orientation réservés aux Noirs. S’il existe des programmes d’« intégration » sanctionnés par l’université pour les étudiants d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est, ils se limitent pour l’essentiel à des rendez-vous de mentorat et à des ateliers.

L’université de Toronto n’est pas la seule à organiser des événements réservés aux Noirs. Comme l’indique un article de VICE, il n’y a pas si longtemps, en 2015, le Canada ne comptait pas un seul baptême estudiantin (bizutage) réservé aux Noirs. Mais après que les universités d’Ottawa ont lancé le Bizutage Black like me (« noir comme moi ») cette année-là, la pratique s’est rapidement banalisée.

Les campus universitaires canadiens ont toujours abrité des sociétés ou des cercles d’étudiants dont l’appartenance est déterminée par des caractéristiques nationales ou ethniques.

L’université McGill, par exemple, compte plus de 40 « cercles culturels » sur le campus, qui s’adressent à des groupes d’étudiants allant des Tamouls aux Marocains en passant par les « Asiatiques nés en Amérique du Nord ».

Mais les nouveaux « espaces noirs » sont différents dans la mesure où leur objectif explicite est de délimiter des zones réservées aux Noirs dans le but de créer des « espaces inclusifs ».

Lorsque l’université Simon Fraser a annoncé son intention de construire un centre pour les étudiants noirs, les administrateurs ont déclaré que le projet découlait directement de l’adoption de la Charte de Scarborough sur le racisme anti-Noir, un document datant de 2021 signé par 46 universités canadiennes.

La charte stipule que les Noirs sont sous-représentés dans les universités canadiennes en raison d’un écheveau de racisme institutionnel anti-Noir.


En tant que telle, elle préconise de suivre de près les caractéristiques ethniques des étudiants et des enseignants des universités canadiennes et de mettre en œuvre un certain nombre de « processus délibératifs » pour s’assurer qu’un nombre représentatif d’entre eux soient des Noirs.

L’un de ces processus est la construction d’« espaces d’affirmation et d’accessibilité […] qui favorisent l’appartenance à la communauté noire ».

À la TMU, le salon des étudiants noirs est le fruit d’un rapport publié en 2020 et intitulé « Anti-Black Racism Campus Climate Review » (examen du climat raciste anti-Noir sur le campus).

Les auteurs concluaient que même après dix ans d’efforts concertés de lutte contre le racisme, l’université était toujours en proie au racisme anti-Noir, qui, selon le rapport, se manifestait principalement de manière « intuitive », par exemple par un « sentiment de non-appartenance » et un « manque de représentation dans les programmes d’études ».

Le rapport recommandait notamment la création d’un « espace réservé aux étudiants noirs sur le campus, doté des ressources nécessaires pour qu’ils se sentent en sécurité ».

« Les universités ont toujours été des lieux peu sûrs pour les étudiants noirs. Le salon n’est qu’une étape vers le démantèlement de cette réalité néfaste », a déclaré Eboni Morgan, animatrice du soutien aux étudiants noirs, lors de l’inauguration de l’espace.


lundi 26 février 2024

Réaction hostile de la part des élèves immigrés à l'arrivée d'élèves « de souche »

« C’est juste des gens normaux de la Gaspésie ! »

Le documentaire Garçons, un film de genre, de Manuel Foglia, suit un groupe d’adolescents de l’école secondaire de Matane et un autre de l’école Pierre-Laporte à Montréal. Le film est un projet progressiste de lutte contre les stéréotypes conservateurs en matière de rôles sexuels. Il s’agit sournoisement de déconstruire (pourquoi ?) ces conventions. Comme le dit le résumé du film : « Qu’est-ce qu’un “vrai” homme ? Un portrait de l’identité masculine aujourd’hui au Canada, à partir du point de vue d’adolescents confrontés à évaluer les stéréotypes de genre auxquels ils adhèrent. »

Chacun des deux groupes d’élèves part passer quelques jours dans l’école secondaire de l’autre. La classe de l’école montréalaise est massivement « ethnique », un des rares « blancs » est un garçon qui ne se dit ni homme ni femme. Cela ne s’invente pas.

Le documentaire sorti en 2023 se termine par des accolades, mais comme le dit une enseignante, l’accueil fait aux jeunes de Matane (les premiers à être reçus) sera carrément hostile.

À l’écran, une jeune fille de Matane racontera s’être fait traiter « de plotte gaspésienne » [nana, une fille habillée de manière provocante, une femme facile] « d’esti de blanche » [esti = une interjection, proche de « putain de blanche »]. Un autre élève dira que dans les couloirs, « ça t’insultait, te traitait de Blanc ».
Une jeune fille de Pierre-Laporte se demandera quelle mouche a piqué ses camarades. « C’est juste des gens normaux de la Gaspésie venus passer une journée ! » Et une autre de s’inquiéter que la petite minorité de têtes brûlées amènera à tort les jeunes de Matane à penser « que tous les élèves de notre école sont comme ça ».

« Votre présence semble avoir causé un effet de curiosité, dira le directeur de l’école, Philippe Lamoureux. Plusieurs jeunes se sont demandé qui est ce paquet de jeunes Blancs qui débarquent. Je suis désolée de ce que vous avez vu, ils ne sont pas comme cela habituellement. »

Les jeunes qui ont agi de façon inappropriée ont été rencontrés, a insisté M. Lamoureux. À Matane, le personnel scolaire s’est assuré qu’il n’y ait pas de représailles et que l’accueil des jeunes de Montréal serait chaleureux.

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Écoles du Québec — « Si je me ferme les yeux, je pourrais croire que je suis à Toronto »

Effet de l'immigration incontrôlée, dans certaines régions, des élèves reçoivent à peine une heure de francisation par semaine. Les services offerts dans les écoles de plusieurs régions du Québec sont tellement insuffisants que de nombreux élèves allophones peinent à apprendre le français, déplorent des enseignantes.

Le nombre d’élèves qui ont besoin de services de francisation a bondi dans des écoles de Québec, si bien que des jeunes qui ne parlent pas un mot de français sont «parachutés» dans des classes régulières, déplorent plusieurs intervenants.

«Dans ma classe, j’ai un seul élève québécois de souche», témoigne une enseignante du primaire qui a préféré garder l’anonymat pour éviter les représailles de son employeur.

«Si je me ferme les yeux, je pourrais croire que je suis à Toronto», illustre-t-elle.
«Dans mon école, le français a déjà disparu.»

Son école ne se situe pourtant pas à Montréal, ni à Laval, ni à Brossard, où on a depuis longtemps l'« expertise»  pour accueillir de jeunes allophones (sans que cela soit très concluant, voir
Mépris de l'identité québecoise dans les écoles du Québec : français méprisé, élèves humiliés, propos dégradants sur les femmes, violences, fête de Noël perturbée)

Elle enseigne à Vaudreuil. Un coin de pays où, il n’y a pas si longtemps, l’immigration se faisait au compte-gouttes.

Mais depuis quelques années, la population allophone a explosé. Le nombre d’élèves issus de l’immigration au Centre de services scolaire (CSS) des Trois-Lacs a pratiquement doublé en 9 ans.

Pendant ce temps, les services linguistiques ne suivent pas au même rythme. Beaucoup de jeunes sont laissés à eux-mêmes en classe ordinaire alors qu’ils ne maîtrisent pas le français, dénoncent des enseignants.

30 minutes par semaine

«Trente minutes de francisation une ou deux fois par semaine». Voilà le total de l’aide offerte aux élèves allophones d’une classe de 1re année, peut-on lire parmi les réponses à un sondage réalisé en février par le Syndicat de l’enseignement de la région de Vaudreuil (SERV-CSQ).

Cet enjeu ne concerne pas seulement la Montérégie. Des enseignants de la Côte-Nord, des Laurentides, de l’Outaouais et de la Capitale-Nationale disent aussi vivre le même problème, selon la Fédération des syndicats de l’enseignement et la Fédération autonome de l’enseignement.

Quatre ministres du gouvernement Legault ont tiré la sonnette d’alarme pour quémander à Ottawa plus de fonds et de contrôle pour faire face à l’afflux de demandeurs d’asile.

Élèves ignorés

L’éducation serait un des domaines risquant des ruptures dans les services, un enjeu qui va bien au-delà de celui de l’accueil des migrants.

«Ça prendrait le quadruple des budgets qu’on a actuellement», estime Véronique Lefebvre, présidente du SERV-CSQ.

Les élèves qui auraient besoin d’un soutien linguistique intensif ne reçoivent que du soutien ponctuel, tandis que ceux qui auraient besoin d’un soutien ponctuel n’en reçoivent pas du tout, déplore Mme Lefebvre.

Bon nombre de ces élèves auraient eu besoin de passer par une classe d’accueil, c’est-à-dire de se familiariser avec la langue et les bases culturelles auprès d’un enseignant spécialisé en francisation, estime-t-elle.

Anglais, langue commune

«On peut se retrouver avec des élèves complètement démotivés» parce qu’ils ne maîtrisent pas la langue, observe Martine Dumas, présidente du Syndicat des Seigneuries.

A priori, on pourrait penser que ces élèves se retrouvent en «immersion» française. Mais où est l’immersion quand la majorité du groupe n’est pas francophone? s’inquiètent les enseignantes interrogées.

«Un des problèmes, c’est que l’anglais devient la langue commune [à l’école]», observe Marie-Claude Nolin, orthopédagogue à Vaudreuil.

Cela lui fait plaisir, en tant que pédagogue d’expérience, de prendre des élèves de 3e année en sous-groupe pour leur apprendre la distinction entre le son «on» et le son «en», par exemple.

Mais ce travail aurait pu être fait beaucoup plus tôt par des professeurs de francisation, s'ils étaient davantage disponibles. «Il y a toujours un enjeu de qui fait quoi», résume-t-elle. Car pendant ce temps, d’autres élèves qui ont des troubles d’apprentissage n’ont pas accès à ses services d'orthopédagogie.

De plus en plus de dépenses pour l'accueil de l'immigration

D'ailleurs, le nombre de classes d’accueil a doublé par rapport à l’année précédente, malgré la difficulté à recruter du personnel, souligne Marie-Claude Barrette, du Service des communications du CSS des Trois-Lacs.

EXTRAITS D’UN SONDAGE ÉLOQUENT

Progression «lente» ou «maigre», services «insuffisants» ou réduits en plein milieu de l’année. Des enseignants ont témoigné dans les commentaires d’un sondage interne de leur impuissance à aider leurs élèves allophones.

    «Service [de francisation] qui s’arrête en décembre car le budget est épuisé.» (niveau : maternelle)

    «Ils sont intégrés n’importe comment, sans soutien, sans que je sois formée. Cela n’aide en rien ces enfants [...] Je ne suis absolument pas qualifiée pour enseigner le français langue seconde.» (niveau : 4e année)

    «Je sais que je peux avoir recours à une application de traduction. Toutefois, on n’en a pas trouvé traduisant en Punjabi.» (niveau : 1re année)

    «Avec 1h seulement [de francisation] par semaine, je ne trouve pas que mon élève s’améliore suffisamment.» (niveau : 3e année)

    «Je suis découragée! [...] Aucun service [pour les élèves qui auraient besoin de soutien linguistique ponctuel] car on a trop d’élèves à cote 22 [qui ont besoin de soutien intensif].» (niveau : 1re année)

    «Je trouve cela très difficile d’enseigner mon programme avec 13 élèves sur 20 qui sont en apprentissage de la langue.» (niveau : 1re année)

    «Plusieurs élèves n’arrivent pas à suivre les consignes de groupe, ils ne peuvent pas réaliser les tâches [...] Ils sont simplement assis dans la classe et entendent du français autour d’eux [...] Les termes mathématiques ne sont toujours pas accessibles alors ils ne cheminent pas à leur plein potentiel.» (niveau : 1re année)

    «Mon élève ne veut pas parler en classe.» (niveau : 6e année)

    «La progression est très lente. Je doute de l’efficacité des services tels qu’ils sont.» (niveau : 1re année)

    «Certains parents ont choisi d’engager un tuteur ou une tutrice au privé pour pallier les difficultés de leur enfant.» (niveau : 6e année)

    «On attend pour obtenir la formation que l’on a demandée depuis plusieurs mois. C’est le silence radio à mon école.» (niveau : 1re année)

Source: Sondage interne réalisé par le Syndicat de l’enseignement de la région de Vaudreuil (SERV-CSQ) auprès de plus de 80 professeurs du primaire.e. L'anglais comme lingua franca dans ces écoles dites francophones.

Source: Journal de Montréal

Mépris de l'identité québécoise dans les écoles du Québec : français méprisé, élèves humiliés, propos dégradants sur les femmes, violences, fête de Noël perturbée

Un texte de Jean-François Lisée dont une version abrégée est parue dans Le Devoir.

Je passe trop de temps sur X, je le confesse. Mais c’est là que le premier indice m’est apparu, l’an dernier. Un internaute a écrit ceci : « Un de mes vieux chums qui a grandi comme moi dans Villeray. Il est prof au primaire dans une école très multiethnique de Montréal. Il en a assez, il déménage hors de l’île. Loin de l’île. Le gars est pas politisé et pas vraiment plus nationaliste que le Joe moyen. À son école, les jeunes, principalement du Maghreb et d’Haïti, refusent l’identité québécoise. S’il leur dit qu’ils sont Québécois (ils sont la plupart nés ici) : hilarité générale ou même mépris ouvert pour notre nation. Les parents affirment également que leurs enfants sont Marocains, Algériens, Haïtiens, mais mon dieu pas Québécois. » J’ai voulu parler à ce prof, mais il a refusé.

Le témoignage fut commenté. Jason (pas de nom de famille) a renchéri : « J’ai été enseignant à Mtl (maintenant en région) et j’ai vécu cette réalité. Je n’ai jamais eu de troubles avec des classes hétérogènes. C’est quand il y a une grosse part d’élèves de même nationalité (Haïti, pays du Maghreb) qu’un phénomène de mépris du Québec s’affiche. » Un dénommé Claude rapporte : « Mon ex, éducatrice spécialisée, quitte son emploi dans une école semblable à ça dans l’Est de Mtl après la fin des cours cette année. Les comportements et dérives dépassent ce qu’elle peut endurer. » Une mère, Emmanuelle, ajoute : « Mon ado fait le même constat à son école secondaire, les propos sont parfois d’un mépris sidérant. Non, ça va pas bien. »

Intrigué, j’avais rangé tout ça dans un coin de mon ordinateur jusqu’à ce que je lise Le duel culturel des nations (Boréal) d’Emmanuel Lapierre. L’ouvrage, à la fois érudit et personnel, explique combien le vécu des théoriciens du concept de nation imprègne leurs conclusions. Il démontre aussi comment les nations dominantes, toutes intrinsèquement ethniques et civiques, culpabilisent les petites. Lapierre est enseignant. Il écrit : « dans toutes les écoles de la région de Montréal où j’ai travaillé ces 15 dernières années, je n’en reviens pas de constater l’attitude de mépris ou de honte à l’égard de la langue et de la culture québécoise. »

L’anglais domine les corridors

Puis, le mois dernier, j’ai commis l’erreur d’affirmer, dans mon texte École anormale, que le français était la langue commune dans les écoles privées de Montréal. Des enseignants ont assailli ma boîte courriel pour me détromper. Celui d’une école privée très cotée de Montréal, et aux longues racines francophones, témoigne : « Bien que le français soit la langue de travail, dans les corridors, la langue commune est de plus en plus l’anglais. La direction et les professeurs ont beau essayer de renverser la vapeur, rien n’y fait. L’anglais prédomine dans ce milieu très multiethnique. Le français, la plupart de nos élèves non francophones s’en foutent (une bonne partie des francophones, aussi d’ailleurs). » Pour éviter les représailles, il demande de ne pas être nommé et de ne pas désigner l’école. Mais une de ses collègues confirme ses constats.

J’ai parlé à la directrice générale du collège, Julie Duchesne, qui conteste cette affirmation. Les conversations de corridors, m’assure-t-elle, se font « principalement en français ». Elle ajoute que ses étudiants « sont tous fiers de parler, d’étudier et de vivre en français » et que toutes les interactions entre le personnel d’une part, les jeunes et leurs parents d’autre part, sont « unilingues francophones ». D’autant que l’institution « fait la promotion de la culture québécoise, des traditions, et les œuvres québécoises tiennent une grande place ». Certains des étudiants ont le droit de s’inscrire à l’école anglophone, mais « choisissent de faire [leurs études] en français ». Cette version et celle des profs sont, de toute évidence, irréconciliables.

Le conflit entre le français et l’anglais comme langues communes des étudiants hors des classes n’est nullement confiné à ces deux institutions. Un enseignant du privé a réalisé un sondage non scientifique auprès de ses amis profs dans d’autres institutions privées francophones de Montréal, et il me livre, sous toute réserve, le résultat suivant :

  • Reine-Marie : majoritairement francophone
  • Collège Laval : français un peu devant l’anglais
  • Collège Notre-Dame : français un peu devant l’anglais
  • Pensionnat-Saint-Nom-de-Marie : long combat entre anglais et français
  • Jean-Eudes : français-anglais égalité  

Le mépris des « Kebs »

Mes sources ne contestent pas que le français soit la langue officielle du collège, mais déplorent que ces efforts ne portent pas suffisamment fruit. Et signalent un autre phénomène : « les élèves détestent les francophones. On fait la vie très dure à ceux qui veulent parler français et défendre le fait français : ils sont humiliés et dénigrés en personne et sur les réseaux sociaux. »

Dans le cadre de son cours, toujours à Régina Assumpta, une autre prof devait aborder le thème de l’identité. Elle raconte : « Alors que nous étions en pleine discussion sur nos valeurs en tant que citoyens, un des deux élèves de souche de mon groupe a levé la main pour s’exprimer. C’est alors que tout le groupe s’est mis à rire et à huer en disant que les Kebs n’avaient pas de valeurs et que nos filles et nos femmes sont en fait des traînées (j’emploie un vocabulaire acceptable ici […]). Je suis rapidement intervenue et fus coupée par un grand gaillard d’origine maghrébine qui m’a lancé : “Madame, vous ne pouvez pas comprendre parce que les Kebs, vous n’avez pas de culture. Vous faites des trucs de Blancs comme aller au chalet et faire du ski et vous n’éduquez pas vos enfants.” »

Elle continue : « Que dire de mon petit élève “de souche”, musicien de l’orchestre à cordes du collège, qui a osé jouer un petit rigodon pour égayer notre activité de Noël en classe ? Les élèves se sont mis à rire de lui, à l’injurier et à lui lancer des objets. Plus tard, cette même journée, de la musique libanaise se faisait pourtant entendre dans la salle de niveau où tous les élèves se rassemblent et où plusieurs se sont mis à danser le dabkeh sous les applaudissements de la foule en délire. »

Elle poursuit : « Et comment se porte aujourd’hui cette élève québécoise francophone qui, en classe, a osé dire que les Québécois francophones avaient subi de la discrimination dans le passé ? [Elle] s’est fait insulter et menacer sur les réseaux sociaux pour ses propos que les autres élèves jugeaient racistes et déplacés puisque, selon eux, les Québécois francophones n’avaient pas vraiment soufferts. » Une élève de cette classe confirme l’incident.

Un autre prof rapporte qu’au moment de l’Halloween : « il y a cinq ans environ, [un] élève de secondaire 4e secondaire s’est présenté au collège costumé d’un sac à ordure Glad comme vêtement. Il avait fabriqué une petite affiche qu’il avait collée sur son ventre sur laquelle était écrit “Culture Keb”. Ça a pris deux ou trois périodes avant qu’un adulte lui demande d’enlever son costume. »

La direction de Régina Assumpta refuse de confirmer ou d’infirmer l’existence de ces anecdotes ou même d’indiquer si des faits de ce genre ont été portés à son attention. Mais elle assure qu’« aucun geste, commentaire haineux, raciste ou intolérant n’est toléré », que la situation est « prise en main par un membre du personnel » et qu’« il y a toujours des interventions qui se font ». Invitée à donner son avis sur l’existence même de cette problématique, d’en estimer l’importance, la montée ou le déclin, la directrice générale a refusé de s’engager sur ce terrain.

Une intolérance de part et d’autre

À Régina Assumpta toujours, dans un groupe de secondaire 2, un intervenant de la « Caravane de la tolérance » a posé la question : qui ici se sent Québécois ? Sur 36 élèves, 34 ont dit non. Cet organisme s’appelle maintenant Ensemble pour le respect de la diversité. Il anime chaque année environ mille ateliers sur la tolérance dans les écoles du Québec, publiques et privées, rejoignant ainsi près de 30 000 élèves par an. J’ai évoqué ce résultat à son directeur général, Rafaël Provost. Sa réaction : « c’est quelque chose qui nous arrive très souvent ».

Je lui ai ensuite lu les anecdotes rapportées par les profs. Il les considère toutes vraisemblables. Ce mépris des Kebs, dit-il, « on le voit et on l’entend dans les écoles ».

Le dernier Portrait socioculturel des élèves inscrits dans les écoles publiques de l’île de Montréal rapporte que 56 % des élèves y sont soit nés à l’étranger, soit nés ici de deux parents étrangers.

Sur un total de 447 écoles, 168 écoles publiques (primaires ou secondaires) de l’île affichent une proportion de 66 % ou plus d’étudiants appartenant à cette catégorie. Parmi elles, 114 en comptent 75 % ou plus, 46 en accueillent 85 % ou plus.

La mise en minorité des natifs peut créer des conditions propices à la propagation du mépris, mais il n’en constitue pas la cause. M. Provost évoque plusieurs raisons qui peuvent l’expliquer. « Aucun jeune ne naît raciste, homophobe ou intolérant. C’est quelque chose qui s’apprend. » Un jeune qui grandit dans une famille immigrante dont l’intégration est réussie aura du Québec et de ses habitants une image positive tandis que les parents qui se sentent rejetés et dévalorisés transmettront leur dépit à leurs enfants. « Si les parents ne se sentent pas eux-mêmes Québécois, c’est difficile de transmettre [l’attachement au Québec] à leurs jeunes. »

Mais l’intolérance, insiste Provost, n’est pas à sens unique. « Beaucoup de jeunes à Montréal ne s’identifient pas comme Québécois parce qu’ils disent qu’ils n’ont pas le droit de se sentir comme ça », explique-t-il. « On leur dit qu’ils ne le sont pas. » Qui est ce « on » ? « Des jeunes Québécois qui disent aux autres qu’ils ne sont pas Québécois [car] pour être Québécois il faut être blanc, francophone, né ici. » C’est le genre de commentaires qu’il entend, aujourd’hui, dans les écoles montréalaises. Et c’est la tâche de son organisme de déconstruire ces préjugés, de part et d’autre. [À moins que cela soit une excuse facile : les de souche sont méchants...]

Je lui ai demandé si ce phénomène est en progrès ou en reflux. Il constate une montée générale de l’intolérance, dans tous les domaines : identitaire, raciale, d’orientation sexuelle. « Il y a des jeunes qui lèvent la main maintenant dans les classes — et ça nous arrive régulièrement — pour dire : “moi je suis raciste”, “moi je suis homophobe et c’est de la liberté d’expression”. Ils le verbalisent. Alors, imaginez ceux qui le pensent sans le dire ! » [Importer des gens de pays très conservateurs et leur imposer à l'école des valeurs très « progressistes » (prétendûment québécoises), qu'ils considèrent comme décadentes. C'est s'assurer le rejet de cette culture imposée en outre considérée comme moribonde, car elle ne fait même plus d'enfants.] Ses services sont d’ailleurs plus sollicités que jamais et il dit sentir les équipes-écoles débordées par l’augmentation des tensions de toutes sortes.

Intérioriser le mépris

Reste que l’ambiance ainsi créée sur la question spécifique de l’attachement au Québec est délétère, y compris pour la santé identitaire des francophones. L’auteur et enseignant Emmanuel Lapierre estime que certains d’entre eux « adoptent la même attitude que les autres Canadiens vis-à-vis du français. Ils le parlent par politesse parmi les leurs, et le parlent mal. Inconsciemment ou consciemment, ils dédaignent leur propre langue, leur propre identité. »

Une enseignante de Régina Assumpta fait le même constat. « J’avais, écrit-elle, des petits Québécois francophones qui étaient si heureux à l’idée d’avoir trouvé un ancêtre écossais, irlandais ou polonais au fin fond de leur arbre généalogique. Aussi “arrière-arrière-arrière” cet ancêtre pouvait-il être, les voilà qui se disaient soudainement “moitié Québécois, moitié…”. Fiou ! [ouf !] Enfin une moitié qui saurait peut-être les sauver de l’ostracisation. »

Bref, quelque chose d’important et d’inquiétant se passe aujourd’hui dans des écoles francophones, privées et publiques, de Montréal. De guerre lasse, certains enseignants choisissent l’exil, dans une autre école ou à l’extérieur de Montréal. Les jeunes n’ont pas cette option. Ni les Kebs, ni les autres. Je n’ai pu ici lever qu’un coin du voile sur cette dynamique. Il m’apparaît urgent de mieux la documenter et la comprendre, trouver des moyens efficaces d’estomper cette dichotomie malsaine, car ce qui se déroule devant nous, c’est le détricotage, voire la déchirure, du tissu identitaire québécois.

Voir aussi

Écoles du Québec — « Si je me ferme les yeux, je pourrais croire que je suis à Toronto

Réaction hostile de la part des élèves immigrés à l'arrivée d'élèves « de souche »

Réaction de Bock-Côté à ce texte :

dimanche 25 février 2024

L'impact différencié de la crise du logement sur la natalité


L’essai récent d’Éric Lombardi pour The Hub sur la façon dont la crise du logement au Canada risque de transformer le pays en une société néo-féodale a certainement touché un point sensible. Il reflète un point de vue de plus en plus répandu (et convaincant) que l’on pourrait qualifier de « théorie universelle du logement », selon laquelle les prix élevés du logement en sont venus à expliquer diverses tendances économiques, sociales et même psychologiques dans le Canada moderne.

Sa thèse de base — l’incapacité de nombreux jeunes Canadiens à accéder au marché du logement sans le soutien financier de leur famille crée une nouvelle source de bifurcation sociale — est simple et étayée par des preuves. Des sondages récents en Colombie-Britannique et en Ontario, par exemple, ont révélé que 40 % des acheteurs d’un premier logement dans ces deux provinces ont dépendu du soutien financier de leur famille.  Notons que la natalité du Québec est supérieure à ces deux provinces et que les maisons sont justement relativement plus abordables au Québec que dans ces deux provinces à la fécondité déprimée.

Ces chiffres concordent avec la nouvelle étude de Statistique Canada qui montre que le taux d’accession à la propriété des millénariaux et des membres de la génération Z dont les parents sont eux-mêmes propriétaires est plus de deux fois supérieur à celui des personnes dont les parents ne le sont pas. En d’autres termes, la richesse immobilière engendre de plus en plus de richesse immobilière.

Le constat le plus important — l’inégalité basée sur le logement est une grille d’interprétation pour comprendre des tendances plus vastes, y compris le sentiment général de malaise du public — est un constat que le gouvernement Trudeau a probablement compris trop tard pour sa propre survie politique et que les décideurs politiques canadiens, plus généralement, n’ont pas compris, au détriment des générations actuelles et futures.

L’une des façons indirectes, mais puissantes dont ces problèmes d’accessibilité au logement se sont manifestés est sous la forme d’un retard dans la formation des familles et d’une baisse des taux de fécondité. La relation entre les prix du logement et la planification familiale est quelque peu intuitive. Les coûts du logement — en particulier dans les localités où ils sont élevés — constituent une dépense majeure pour les ménages et influencent donc nécessairement nos attentes à court et à long terme, notamment en ce qui concerne le moment de fonder une famille et le nombre d’enfants que les familles devraient avoir en fin de compte.

Un article économique reconnu de 2014 l’a formulé de la manière suivante :

L’augmentation de la valeur des logements a un impact négatif sur les taux de natalité parce qu’elle représente, en moyenne, la composante la plus importante du coût de l’éducation d’un enfant : plus importante que la nourriture, la garde d’enfants ou l’éducation. Cela signifie que lorsque le prix du logement augmente, le prix à payer pour avoir des enfants augmente également. Cette augmentation de prix incite les couples à retarder la procréation ou à avoir moins d’enfants.
Cette interaction entre le logement et la formation des familles a des effets pervers au Canada. Contrairement à la plupart des autres pays, les bébés sont devenus au Canada, pour reprendre les termes du démographe Lyman Stone, un « produit de luxe ». Ses recherches montrent que les familles canadiennes à revenu élevé ont tendance à avoir des taux de fécondité souhaités et réels plus élevés. Comme il l’a dit en 2023 : « Le Canada est un pays où la fécondité est uniquement et positivement corrélée au revenu, ce qui veut dire que le Canada est un pays où la famille est un signe de richesse et de classe sociale. Si vous êtes riche, vous pouvez acheter le droit d’avoir des enfants ».

Le logement joue un rôle important dans ce domaine, d’autant plus qu’il est devenu un indicateur majeur du revenu et de la richesse au sein de la société canadienne. Une analyse précédente de Steve Lafleur a par exemple montré qu’un ménage doit désormais se situer dans les 10 % de revenus les plus élevés pour pouvoir prétendre à un prêt hypothécaire dans la ville de Toronto. De même, des recherches menées par TD Economics ont montré que l’inégalité des richesses au Canada est, dans l’ensemble, une fonction des résultats différents entre les propriétaires et les non-propriétaires, à la fois au sein d’une même génération et d’une génération à l’autre.

Ce n’est donc pas une pure coïncidence si l’essai de M. Lombardi a été publié la même semaine que de nouvelles données de Statistique Canada indiquant que le taux de fécondité du pays a atteint son plus bas niveau historique en 2022. Avec 1,33 enfant par femme, le pays est non seulement 0,76 point de pourcentage en dessous du taux de remplacement, mais sa baisse d’une année sur l’autre est l’une des plus importantes dans les pays à revenu élevé et dans l’histoire même du Canada. La même analyse a révélé que l’âge moyen des femmes qui accouchent pour la première fois est passé de 27,6 ans en 1976 à 31,6 ans en 2022.

Bien que ces évolutions aient sans aucun doute des causes multiples, il est remarquable que les femmes canadiennes disent systématiquement aux sondeurs qu’il y a un écart entre leur taux de fécondité souhaité et leur taux de fécondité réel. Elles préféreraient en fait avoir un nombre d’enfants proche du taux de remplacement, mais différents obstacles se dressent sur leur chemin, notamment le coût élevé du logement.

Comme Stone l’a déjà écrit :

Si les jeunes sont coincés dans des maisons plus petites que par le passé, ou dans des situations de logement plus instables ou plus coûteuses, cela pourrait réduire la fécondité… Il existe de bonnes preuves suggestives que c’est peut-être le cas… à chaque étape, la situation du logement pour les jeunes défavorise la procréation plus que par le passé, ce qui est presque certainement un facteur majeur de la faible fécondité actuelle.
Même si l’on admet que les affirmations de Lombardi sur le néo-féodalisme peuvent sembler un peu provocatrices, sa description du contexte socio-économique du Canada, dans lequel l’accession à la propriété et l’éducation des enfants sont de plus en plus des expressions de la richesse (héréditaire), pourrait résonner avec nombre de jeunes qui voient ces deux aspects devenir l’apanage de leurs pairs plus riches et plus favorisés.
 
Voir aussi 
 
L'American Community Survey nous apprend que le type de logement a un impact considérable sur les taux de fécondité, les grandes tours affichant le taux de fécondité le plus bas de tous. Il se pourrait, toutefois, que cette corrélation s'explique (en partie?) par la préférence des familles de même âge mais sans enfant pour de grands ensembles.

Enquête sur la communauté américaine 2021
 
Taux de fécondité par type de logement :
  • Maison mobile ou caravane : 2,12 enfants par femme
  • Maison unifamiliale isolée : 1,95
  • Maison unifamiliale mitoyenne : 1,93
  • Maison à deux logements :  1,74
  • Bâtiment à 3-4 appartements : 1,80
  • Bâtiment à 5-9 appartements : 1,53
  • Bâtiment à 10-19 appartements : 1,52
  • Bâtiment à 20-49 appartements : 1,39
  • Bâtiment à 50 appartements ou plus : 1,33


vendredi 23 février 2024

Anne Coffinier et la défense de la liberté scolaire

Entretien avec Anne Coffinier, énarque, ancienne diplomate, fondatrice de l’association Créer son école. Depuis plus de 20 ans, elle défend la liberté scolaire et accompagne les créateurs d’écoles indépendantes en France, ainsi que les parents qui pratiquent l’instruction en famille (IEF).
  • 00:44 : Présentation de Créer son école
  • 02:48 : École libre, indépendante, hors contrat ?
  • 04:20 : Historique de l’école privée
  • 07:10 : Le cas du lycée Averroès
  • 09:30 : Les Français sont attachés au privé
  • 11:08 : Le séparatisme islamiste passe-t-il par l’école ?
  • 15:00 : Hors contrat, hors contrôle ?
  • 18:05 : Revoir les relations entre le public et le privé
  • 21:40 : L’interdiction de l’école à la maison (IEF)
  • 25:20 : Le succès trompeur du privé sous contrat
  • 28:40 : L’éducation, domaine régalien ?
  • 30:30 : Comment nos élites font sécession par l’école
  • 38:50 : L’ascenseur social bloqué
  • 41:01 : Peut-on réformer l’Éducation nationale ?
  • 49:05 : La scolarisation à 3 ans et IEF
  • 55:01 : La place des parents d’élèves
  • 1:01:31 : Faire payer l’école publique ?
  • 1:03:45 : Les élèves perturbateurs
  • 1:12:20 : 15 ans pour tout changer
  • 1:14:40 : L’autonomie des établissements

Le Nigéria a connu en 2023 l'année la plus sanglante en matière d'attaques islamistes contre les chrétiens



Rapport : 8000 chrétiens nigérians assassinés au cours de la pire année en matière d’attaques islamistes

YAOUNDÉ, Cameroun —Le Nigéria a connu l’année dernière l’année la plus sanglante en matière d’attaques islamistes contre les chrétiens, selon un nouveau rapport.

Plus de 8 000 chrétiens ont été tués en 2023, a déclaré la Société internationale pour les libertés civiles et l’état de droit (Intersociety).

Le rapport publié le mercredi des Cendres donne des détails poignants sur les meurtres, les enlèvements et les disparitions forcées de populations majoritairement chrétiennes dans plusieurs régions du Nigéria.

« Les forces combinées des djihadistes islamiques protégés par le gouvernement et des forces de sécurité du pays (NSFc) sont directement et indirectement responsables de l’assassinat à la hache en 2023 de pas moins de 8 222 chrétiens sans défense — couvrant une période de 13 mois ou de janvier (2023) à janvier (2024) », indique le rapport, signé entre autres par le directeur d’Intersociety, Emeka Umeaglalasi.

Les meurtres ont été perpétrés par diverses factions, notamment les bergers peuls djihadistes responsables d’au moins 5 100 décès de chrétiens, Boko Haram et ses alliés avec 500 décès, les bandits peuls djihadistes avec 1 600 décès et les forces de sécurité « inspirées par l’islam » avec 1 000 décès de chrétiens.

Le rapport indique que les tueries de janvier 2023 à janvier 2024 ont été « les plus meurtrières de ces dernières années » et accuse le gouvernement nigérian et les forces de sécurité d’avoir échoué à « se montrer à la hauteur de la situation ».

Mais les meurtres perpétrés au cours de l’année écoulée s’inscrivent dans le cadre d’une guerre de longue date contre les chrétiens, qui remonte à 2009, lorsque Boko Haram a entamé sa campagne meurtrière dans le pays le plus peuplé d’Afrique.

« Le Nigéria est devenu le deuxième pays génocidaire le plus meurtrier au monde, avec plus de 150 000 civils sans défense tués pour des motifs religieux depuis 2009 », indique le rapport.

Il indique qu’environ 100 000 chrétiens figurent parmi les 150 000 personnes tuées, tandis que les musulmans modérés représentent environ 46 000 personnes et les membres d’autres religions représentent les 4 000 civils sans défense restants.

Le rapport indique que le nombre de morts au Nigéria n’est surpassé que par celui de la Syrie, qui est plongée dans une guerre civile dévastatrice depuis 2011, avec 306 000 civils tués sur environ 21,5 millions de citoyens.

Selon le rapport, le meurtre systématique des chrétiens au Nigéria s’apparente à un « génocide silencieux », soulignant l’absence de couverture médiatique et l’indifférence de la communauté internationale.

Le rapport indique également que les meurtres et les actes de violence horribles et atroces commis à l’encontre de personnes ou de groupes et de leurs biens sur la base de facteurs ethniques et religieux ont entraîné la destruction de dizaines de milliers de maisons de civils, de plus de 18 500 lieux de culte chrétiens, de 1 000 sanctuaires religieux et de 2 500 centres d’éducation chrétienne/traditionnelle. Au cours de la même période, plus de 59 000 kilomètres carrés de terres appartenant à des chrétiens et à des non-musulmans ont été accaparés et leurs habitants déplacés et expulsés.

Le rapport cite des sources nationales et internationales pour affirmer que le groupe Boko Haram et ses affiliés sont responsables de l’enlèvement et de la disparition d’au moins 22 500 chrétiens, pour la plupart non armés, entre 2009 et 2014, période au cours de laquelle ils ont également démoli ou incendié 13 000 églises et 1 500 écoles chrétiennes, et contraint plus de 1,3 million d’autres à partir pour éviter d’être tués ou contraints de se convertir à l’islam.

« Entre 2016 et 2023, soit sur une période de huit ans, plus de 30 000 civils sans défense ont été enlevés par des djihadistes islamiques et, selon certains, par des forces de sécurité “d’inspiration islamique” au Nigéria », indique le rapport.

Selon l’Alliance internationale contre le génocide, le Nigéria figure sur la liste des quatorze génocides en cours dans le monde.

Umeagbalasi a déclaré à Crux que le gouvernement de Muhammadu Buhari (2015-2023) et même le gouvernement de Bola Tinubu — qui est entré en fonction en 2023 — ainsi que les forces de sécurité nigérianes ont été complices de l’assassinat de chrétiens au Nigéria.

« Ce gouvernement n’est pas différent du gouvernement Buhari », a-t-il déclaré.

Le rapport insiste sur ce point avec encore plus de force.

« Le plus choquant dans tout cela, c’est que les bergers peuls djihadistes opèrent librement et sans contestation, en toute impunité et avec un abandon insouciant ; les forces de sécurité nigérianes (NSF), largement accusées d’être “d’inspiration islamique”, ferment les yeux ou regardent de l’autre côté, sauf lorsqu’il s’agit de protéger les vaches peules et leurs bergers ; ou d’arrêter les membres des communautés victimes et leurs dirigeants, en les qualifiant de “bandits” », indique le rapport.

Selon M. Emeka, un « génocide silencieux » est en cours au Nigéria.

« Si l’on examine la définition du génocide, on s’aperçoit qu’un génocide est déjà en cours au Nigéria : Un génocide anti-chrétien », a-t-il déclaré à Crux.

Source : Ngala Killian Chimtom sur le Catholic Herald (via Belgicatho) :

jeudi 22 février 2024

Le mythe d'Ada Lovelace, « première programmeuse »

Lady Ada Lovelace, la fille de Lord Byron, est aujourd’hui presque aussi célèbre que son père. Toute une industrie s’est développée autour d’elle. Il existe des livres, des films, des T-shirts, des jouets, des jeux et même un langage de programmation qui porte son nom. Chose étonnante, elle fait l’objet d’une entrée de quatre pages dans le Dictionnaire des scientifiques britanniques du XIXe siècle. Le livre lui accorde la même place que George Boole et Augustus de Morgan, et à peine moins que Karl Pearson, qui a créé la discipline des statistiques mathématiques.

Comme eux, Ada est qualifiée de « mathématicienne ». Pourtant, rien ne prouve qu’elle ait produit des avancées en mathématiques. Elle n’a publié aucun article mathématique. Il n’existe pas non plus de manuscrits d’elle contenant quoi que ce soit de nouveau sur le plan mathématique. Quelle est donc la source de sa réputation ?

Ada se voyait certainement comme une mathématicienne. Ses lettres montrent qu’elle était convaincue d’avoir hérité du génie (c’est son terme) de son père. Pendant des années, elle a pris des leçons auprès de Mary Somerville, auteur de manuels scolaires, et d’Augustus de Morgan lui-même. Plus tard, les biographes d’Ada nullement compétents en mathématiques, comme Doris Langley Moore, ont lu la correspondance d’Ada et ils en ont conclu qu’elle démontrait une grande perspicacité en matière de calcul. Dans les faits, cette correspondance montre l’inverse : Ada peinait pendant des jours à résoudre des problèmes élémentaires après des années d’études. C’est ainsi que 11 jours de désarroi ne lui ont pas permis de venir à bout d’un problème d’analyse « substituer-réarranger-simplifier » de cinq minutes en novembre 1842. Il existe de nombreux exemples de ce manque d’efficacité de sa part.

La légende scientifique d’Ada repose en grande partie sur sa collaboration avec Charles Babbage, le père de l’ordinateur moderne. Babbage était un génie en difficulté qui, pour ses propres besoins, a alimenté l’idée qu’elle était mathématicienne. C’est ainsi qu’est née l’idée qu’Ada était la première programmatrice d’ordinateur au monde, ce qui n’est pas non plus le cas.

Dans les années 1820, Babbage avait inventé, puis partiellement construit, une calculatrice mécanique, la « machine à différences », permettant d’établir des tables numériques précises. Lorsque ce projet, financé par le gouvernement, a échoué en raison de sa complexité mécanique — il a alors épuisé des subventions de 17 000 livres sterling —, il a rapidement opté pour un « moteur analytique » essentiellement théorique.

La première machine analytique de Babbage fonctionnelle ne fut réalisée qu’au XXe siècle. Ada Lovelace est morte en 1852.

Sur le papier, le nouvel appareil présentait tous les éléments fonctionnels d’un ordinateur moderne, mais il utilisait des composants métalliques mobiles plutôt que de l’électronique : roues dentées, pignons, broches et autres (il n’a jamais été entièrement construit sous cette forme mécanique). Des cartes perforées, reprises des métiers à tisser Jacquard, auraient permis de le programmer et de charger ou de sortir des données en actionnant des leviers. Des expressions algébriques, telles que l’addition, la soustraction, la multiplication et la division, auraient pu être calculées. Le déplacement des cartes devait permettre de créer des boucles récursives.

Sur le papier, le nouvel appareil présentait tous les éléments fonctionnels d’un ordinateur moderne, mais il utilisait des composants métalliques mobiles plutôt que de l’électronique : roues dentées, pignons, broches et autres (il n’a jamais été entièrement construit sous cette forme mécanique). Des cartes perforées, reprises des métiers à tisser Jacquard, auraient permis de le programmer et de charger ou de sortir des données en actionnant des leviers. Des expressions algébriques, telles que l’addition, la soustraction, la multiplication et la division, auraient pu être calculées. Le déplacement des cartes devait permettre de créer des boucles récursives.

Le problème, c’est que Babbage s’est empressé de proposer de nouvelles extensions et améliorations de sa conception, mais a négligé d’expliquer le fonctionnement de l’appareil. Lors d’une visite à Turin (Italie) en 1840, il obtient le soutien de Louis-Frédéric Ménabréa, un ingénieur savoyard, francophone donc, qui deviendra plus tard Premier ministre d’Italie et poursuivra Garibaldi en 1868, après que l’insurgé a été défait par les Français à Mentana (en Italie centrale). Ménabréa rédigea les conférences privées de Babbage et son article succinct et méticuleux, écrit en français et publié en 1842 à Genève, couvrait toutes les idées clés. La programmation à l’aide d’un logiciel sur cartes y est clairement expliquée. On y retrouve les idées qui seront au fondement du calcul électromécanique puis électronique du XXe siècle (il nomme le « moulin », le processeur actuel et le « magasin » désigne ce que nous appelons la mémoire).

 
Entre-temps, Ada, que Babbage connaissait déjà depuis le début des années 1830, avait été initiée à ses idées. Il est heureux d’apprendre qu’elle a rédigé une traduction de l’article de Ménabréa peu de temps après sa parution. « Pourquoi ne pas écrire son propre article ? », suggéra-t-il. Elle est réticente. Il lui propose alors de rédiger une série de « notes » sur l’article. Elle peut choisir parmi une série d’exemples algébriques standard fournis par Babbage. Parmi eux, les nombres du Suisse Jacques Bernoulli, triviaux pour un mathématicien. Comme il l’a révélé plus tard dans son autobiographie, il s’est occupé des détails concernant les nombres de Bernoulli « pour lui épargner cette peine ». En réalité, leur correspondance montre qu’elle lui avait demandé de le faire, car elle n’était pas sûre qu’ils fonctionneraient sur sa machine.

Ada a agrémenté ses notes copieuses d’une imagination enthousiaste, convaincue que la machine pouvait calculer n’importe quelle fonction de n’importe quel type. Selon elle, le moteur « tisse des motifs algébriques tout comme le métier Jacquard tisse des fleurs et des feuilles ». Elle n’ajoutait aucune idée personnelle à ses notes au-delà de ces fioritures verbales, et les exemples travaillés n’étaient que des versions plus détaillées de ceux de Ménabréa.

La machine analytique étant conçue pour exécuter des programmes, le premier programmeur fut Babbage lui-même. Ménabréa avait également décrit sa programmation. Ada a travaillé sur la description anglaise : elle n’a inventé aucun élément de la machine analytique ou de sa programmation.
Je confirme que les preuves manuscrites montrent clairement que Babbage a écrit des « programmes » pour son moteur analytique en 1836-7, c’est-à-dire 6-7 ans avant la publication de l’article de Lovelace en 1843. Il existe environ 24 de ces « programmes » et ils présentent les mêmes caractéristiques que le célèbre « programme » de Lovelace.

Doron Swade, historien de l’informatique,  cité dans l’article Ada Lovelace : Original and Visionary, but No Programmer.
En réalité, Babbage nourrissait au moins deux objectifs ultérieurs.

Tout d’abord, il souhaitait faire appel à Ada, comme il l’avait fait pour Ménabréa, afin de promouvoir et de soutenir ses idées, en les soumettant à une discussion plus large de la part de personnes compétentes. Sa célébrité en tant que fille de Lord Byron ne suffisant pas, il la présente comme une « mathématicienne ». Dans une lettre adressée à Ada, il l’a même qualifiée d’« enchanteresse des nombres », une flatterie certainement délibérée.

Secundo, et c’est étroitement lié, Babbage voulait impliquer Ada dans un différend de longue date avec le gouvernement britannique qui, en 1842, avait finalement trouvé le courage de renoncer au financement de son moteur à différences, longtemps resté en suspens. Elle était prête à maintenir dans ses notes la fiction absurde selon laquelle les deux moteurs étaient en quelque sorte des idées sans rapport, de sorte que le second (théorique) n’impliquait en rien la négligence du premier (concret). Entre-temps, elle a distribué sa traduction annotée de l’article de Ménabréa, accompagnée de lettres vantant ses propres compétences mathématiques.

Tous les programmes cités dans ses notes, sauf un, avaient été préparés par Babbage entre trois et sept ans auparavant. L’exception a été préparée par Babbage pour elle, bien qu’elle ait détecté un « pépin » dans le programme. Non seulement rien ne prouve qu’Ada ait jamais préparé un programme pour la machine analytique, mais sa correspondance avec Babbage montre qu’elle n’avait pas les connaissances nécessaires pour le faire.

Allan G. Bromley, dans son article de 1990 Difference and Analytical Engines

France Culture (radio publique de qualité...) n’a aucune hésitation

Après cela, nous n’avons plus aucune trace substantielle d’Ada dans le monde de l’informatique sur papier ou des « mathématiques » en général. Elle s’est intéressée à d’autres domaines, notamment à un projet ruineux de paris sur les chevaux, dans lequel le rôle de Babbage est nébuleux. Il est vain de spéculer sur ce qui aurait pu se passer si elle n’était pas morte d’un cancer à l’âge de 36 ans. Les aspirations ne sont pas des réalisations. 

La flatterie intéressée de Babbage ne résiste pas à un examen approfondi. Si l’on prétend qu’Ada était une mathématicienne, il faut montrer ses travaux.

Dorothy Stein en 1985 a été la première personne à écrire une biographie complète d’Ada, avec une formation mathématique et informatique suffisante pour évaluer de manière fiable sa contribution. Stein est plus que toute autre personne responsable de la destruction de nombreux mythes concernant la vie d’Ada et de la réévaluation historique du talent et des réalisations d’Ada. Stein a soutenu que la compréhension mathématique d’Ada était, contrairement à l’opinion populaire, toujours quelque peu ténue. Par exemple, l’évaluation par Stein des lettres d’Ada à De Morgan sur le calcul entre juillet 1840 et décembre 1842 — juste avant qu’elle ne commence à travailler sur la traduction de Menabrea — est que, bien que « … elles montrent qu’Ada [était] une étudiante enthousiaste, active et aventureuse… elles ne lui permettent pas de dépasser les premières étapes du calcul différentiel et intégral ». Stein met également en doute la compréhension par Ada des « opérations mécaniques et logiques du moteur analytique, au début de l’année 1843… » Les lettres d’Ada montrent qu’elle n’a pas suivi les derniers avancements depuis un certain temps. Elle a dû apprendre beaucoup de l’article de Ménabréa et de ses conversations avec Babbage lors de la rédaction des Notes.
 
Contrairement à ce que prétendit Babbage (plus de 20 ans plus tard), il ne semble pas qu’il s’agisse d’un « sujet qu’elle connaissait si intimement » lorsqu’elle a commencé son travail. Les affirmations de Lovelace sur la capacité de la machine à faire de l’algèbre sont plus intéressantes. Dès 1836, Babbage avait pensé que l’algèbre pouvait être mécanisée, mais il n’en avait jamais précisé les modalités. Quels que soient ses projets, Stein insiste sur le fait que la version de la machine analytique décrite dans les notes de Lovelace n’était pas capable de traiter des problèmes algébriques. Néanmoins, Lovelace a écrit que « la machine analytique tisse des motifs algébriques tout comme le métier à tisser Jacquard tisse des fleurs et des feuilles ». La raison pour laquelle Babbage a fait une telle déclaration est assez évidente : il espérait que l’article de Lovelace aiderait à convaincre le gouvernement de renouveler le soutien financier à son entreprise informatique. La raison pour laquelle Lovelace a fait une telle déclaration est différente. Soit Babbage l’avait convaincue que c’était vrai, et elle n’en savait pas plus, soit elle faisait consciemment dans l’hyperbole pour gagner le soutien de Babbage. Quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas bon pour la réputation d’Ada en tant que génie prémonitoire de l’informatique.
 
Inquiète de voir les divers « mythes » de Lovelace prendre rapidement le pas sur les documents sur lesquels ils étaient fondés, une enseignante en informatique nommée Betty Alexandra Toole publia en 1992 un recueil de centaines de lettres de Lovelace, datant de son enfance jusqu’à quelques semaines avant sa mort. Parmi les correspondants figurent tous les personnages importants de la vie de Lovelace : sa mère, son mari, ses enfants, De Morgan, Babbage, Somerville, Greig et bien d’autres encore. En outre, Toole a « commenté » les lettres dans une introduction de 20 pages et dans de fréquents paragraphes d’interprétation intercalés tout au long du livre. Bien que ce volume soit de loin le plus grand recueil de lettres de Lovelace jamais publié, il souffre de deux inconvénients relativement graves. Tout d’abord, il ne contient que des lettres de Lovelace, mais pas de réponses à ses lettres. Il est donc difficile de savoir quelles ont été les réactions de ses correspondants aux affirmations les plus inhabituelles de Lovelace, qu’elles soient prémonitoires ou simplement bizarres. Deuxièmement, Mme Toole a décidé de ne pas publier la correspondance mathématique de Lovelace, car, selon elle, elle « représente ce qu’elle ne savait pas, et non ce qu’elle savait ». « Elle n’écrivait à ses professeurs que lorsqu’elle avait un problème ». Malheureusement, ce que Lovelace ne savait pas est une question très intéressante, car la réponse nous donnerait une meilleure idée de la façon d’interpréter ce qu’elle a écrit dans les Notes.


 Source principale : The Spectator