mercredi 29 juin 2022

Histoire — Sortie d'usine à Lyon en 1895

Film n° 91 au catalogue des films de la compagnie Lumière. Louis Lumière | France, Lyon | 1895.

Heureusement que les femmes ne travaillaient pas à l’époque et que les féministes les ont libérées depuis lors.

Comparer à la mode vestimentaire actuelle.


Éric Coquerel, député de la Seine–Saint-Denis pour le groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale.

Joe Biden et ses alliés (vassaux diraient les mauvaises langues) lors du sommet du G7 en 2022

Boris Johnson s’essaie à un brin de course


Voici le cours de citoyenneté qui remplacera celui d'Éthique et culture religieuse

Le contenu du nouveau cours Culture et citoyenneté québécoise, qui remplacera le controversé cours Éthique et culture religieuse, prend forme. Le programme secondaire provisoire, dont Le Journal de Québec a obtenu copie, sera testé dans une vingtaine d’écoles dès la rentrée.

Au primaire, le travail est moins avancé, indique nos sources, mais une trentaine d’écoles expérimenteront aussi le nouveau cours lors de la prochaine année scolaire.

Au total, une cinquantaine d’établissements participeront à ces projets pilotes qui permettront d’apporter des modifications au besoin, explique-t-on.

Québec vise l’implantation du nouveau cours dans toutes les écoles de la province à la rentrée 2023.

Ce contenu occupera la même place dans la grille-matière que le cours Éthique et culture religieuse, qui s’était attiré plusieurs critiques au fil des ans.

Le « document de travail confidentiel », sur lequel Le Journal a pu mettre la main, est daté du 22 juin.

Plusieurs sections restent à compléter, mais les orientations du programme et plusieurs éléments de contenu sont définis.

Cette version provisoire a été soumise à la consultation dans le réseau scolaire.

« Dialogue » et « pensée critique »

Tel qu’annoncé en grande pompe l’automne dernier, ce nouveau cours vise à préparer les jeunes Québécois à l’exercice de leur citoyenneté, grâce à la pratique du dialogue et au développement de la pensée critique, peut-on lire. [Pourront-ils critiquer dans une ambiance neutre et sereine, par exemple, la théorie du genre, la transition écologique, l'activisme du mouvement LGBTQSAI+, tous inscrits au programme ? On peut en douter.]

Le contenu s’articule principalement autour de trois objectifs, qui seront aussi les mêmes au primaire : préparer à l’exercice de la citoyenneté québécoise, viser la reconnaissance de soi et de l’autre et poursuivre le bien commun.

Au secondaire, deux compétences sont à acquérir : étudier une réalité culturelle et réfléchir sur une question éthique.

Pour y arriver, une dizaine de thèmes seront abordés, de la première à la cinquième secondaire.

Forte élément d'Éducation à la sexualité moderne

L’éducation à la sexualité, qui était enseignée via des « capsules d’information » insérées dans d’autres matières, sera désormais intégrée dans ce nouveau cours tout au long du secondaire.

Le contenu sera sensiblement le même, mais ce nouveau cadre permettra davantage d’échanges et de réflexions entourant ces enjeux tout en s’assurant que le contenu ne soit pas balayé sous le tapis, comme c’est parfois le cas présentement, fait-on valoir.

L’éducation numérique sera aussi abordée, mais surtout en quatrième secondaire, où il pourra notamment être question de cyberintimidation et de cyberdépendance.

Culture religieuse

Par ailleurs, ce nouveau cours vise à présenter la culture religieuse comme étant l’une des facettes de l’identité, au même titre que plusieurs autres, plutôt que d’en faire une composante prioritaire comme c’était le cas dans le cours Éthique et culture religieuse, indique-t-on.

Les religions occupent ainsi beaucoup moins de place dans le contenu que dans le cours précédent.

Un programme qui ressemble bien « moderne » et « diversitaire »

LE PROGRAMME DU COURS CULTURE ET CITOYENNETÉ QUÉBÉCOISE

Pour chaque thème, voici quelques concepts et exemples de notions

1re secondaire (50 heures)

  • Identités et appartenances
    • Transformation identitaire (puberté, découverte de l’amour et de la sexualité, orientation sexuelle)
    • Espaces de socialisation, conformisme et contestation
  • Vie collective et espace public
    • Institutions publiques, citoyenneté, écoresponsabilité
  • Diversité sociale (ethnoculturelle, linguistique, religieuse, socioéconomique et de genre)

2e secondaire (50 heures)

  • Autonomie et interdépendance
    • Liberté de choix, solidarité sociale, consommation
    • Relations amoureuses et agir sexuel, consentement et violences
  • Démocratie et ordre social
    • Droits individuels et droits collectifs, institutions démocratiques
    • Droits et responsabilités, participation citoyenne

3e secondaire (pas de cours offert)

4e secondaire (100 heures)

  • Relations et bienveillance
    • Relations affectives et amoureuses, agir sexuel
    • Continuum de la violence, relations égalitaires
    • Communication numérique (cyberintimidation)
  • Justice et droit
    • Institutions juridiques, Charte des droits et libertés
    • Violence à caractère sexuel et conjugal
    • Encadrement juridique de la vie amoureuse et sexuelle
  • Culture et productions symboliques
    • Cultures populaires et culture de masse
    • Cultures alternatives, culture religieuse, diversité culturelle
    • Représentation de la sexualité
  • Technologies et défis d’avenir
    • Technologie et humanité (cyberdépendance)
    • Innovation technologique et intelligence artificielle
    • Transition écologique

5e secondaire (50 heures)

  • Quête de sens et visions du monde
    • Questions philosophiques existentielles (sens de la vie et de la mort), agentivité sexuelle (désir et plaisir), relations interpersonnelles et amoureuses
    • Choix relatifs à la vie adulte, religions et spiritualité
  • Groupes sociaux et rapports de pouvoir
    • Sexisme, racisme, colonialisme, inégalités socioéconomiques, exploitation, violences, pratiques égalitaires, féminisme, syndicalisme, antiracisme, mouvement LGBTQ+

                Rien sur le nationalisme...

lundi 27 juin 2022

Histoire — 1939-1945 : Quand l'« extrême droite » résistait aux nazis et la gauche collaborait

À droite, l'anti-germanisme et la résistance

En 1944, la France se libère de quatre longues années d’occupation et les résistants sont devenus les héros d’une nouvelle page de l’histoire du pays. Au fil des décennies, la mémoire collective a schématisé l’engagement de femmes et d’hommes pris dans les tourments d’une époque ambiguë. Ainsi, la gauche est associée à la Résistance quand l’extrême droite passe pour synonyme de collaboration. « Il est plus facile de transmettre l’idée que les bons restent bons et les méchants, méchants que de transmettre la complexité des chemins et des itinéraires croisés », décrypte Pascal Ory.

Parmi ces parcours « évolutifs », cet épisode évoque celui du monarchiste Gilbert Renault qui deviendra le Colonel Rémy et celui de Pierre de Bénouville, ex-bagarreur de l’Action française, qui rejoindra le réseau Combat. Qu’avaient-ils en commun avec les autres résistants ? « La force du patriotisme », répond l’un des intervenants, juif, qui a résisté au côté d’Henri d’Astier de la Vigerie, monarchiste et antisémite notoire.

À gauche, le pacifisme et la collaboration

Après la défaite de 1940, beaucoup d'hommes de gauche, aveuglés par leur pacifisme et leur anticommunisme, se fourvoient dans la Collaboration.

Les plus modérés soutiennent la politique de Collaboration de Vichy, comme l'ancien ministre du Front Populaire, Charles Spinasse. La Révolution Nationale est d'ailleurs mise à l'oeuvre par de nombreux fonctionnaires de tendance radical-socialiste.

Mais c'est à Paris que se regroupent les collaborationnistes partisans les plus durs de l'Allemagne. Deux grands partis à la solde des allemands émergent de ce petit monde : le premier est le PPF de l'ex-communiste Jacques Doriot, le second celui du néo-socialiste Marcel Déat.

L'ancien pacifiste Jean Luchaire, patron de presse et personnage incontournable du monde de la nuit parisienne, festoie avec les officiels allemands.

À des milliers de kilomètres de la capitale, en Biélorussie, le jeune Marc Augier, ancien membre du gouvernement du Front Populaire, se bat désormais aux côtés des troupes du Führer après la rupture du pacte germano-soviétique en 1941.

À la Libération, les collabos sont traqués et jugés.

dimanche 26 juin 2022

Formation à la BBC : il y aurait plus de 150 genres et le diffuseur public doit développer une image « trans »


La BBC est le diffuseur public britannique. Il s’agit du plus ancien radiodiffuseur national du monde. C’est également la plus importante société de diffusion au monde en matière de revenu brut et de téléspectateurs.

Le Daily Telegraph de Londres a obtenu du matériel fourni au personnel de la radio par Global Butterflies, un groupe transgenre que la BBC avait embauché pour des sessions de formation l’été et l’automne derniers.

Des courriels ont été envoyés aux producteurs radio et aux éditeurs de programmes, certains provenant de chefs de département, les invitant à participer à la formation.

Au cours des sessions, divulguées au Telegraph, on a montré au personnel un éventail de pronoms « non genrés » qu’ils devraient utiliser, parmi lesquels « xe, xem, xyrs », et on leur a dit : « Les gens peuvent s’identifier de plus de 150 façons, et ce nombre continue de croître ! »

On a dit au personnel qu’ils devraient inclure leurs pronoms dans les lignes de signature de leurs courriels pour faire « partie de votre image trans » en tant que « brillante démonstration inclusive et accueillante… de soutien de la part d’alliés ». Par « alliés », il faut comprendre les soutiens à la cause LGBTQ2SAI+.

« Rappelle-leur les pronoms corrects »

La société de formation, Global Butterflies, a déclaré au personnel que les pronoms « il/elle » peuvent créer « de l’inconfort, du stress et de l’anxiété » pour les personnes non conformes au genre et « il a été démontré que chez les jeunes trans, l’utilisation de pronoms et de noms corrects réduit les risques de dépression et de suicide. »

La formation sur la diversité préconisait : « Si vous entendez un collègue utiliser les pronoms incorrects pour quelqu’un, prenez-le à part et rappelez-lui les pronoms corrects. »

On a montré au personnel un diagramme avec un ensemble de badges sur lesquels se trouvaient des pronoms qu’ils pouvaient porter dans les bureaux et comment utiliser les pronoms de genre à l’antenne. On leur a également demandé d’éviter les termes transsexuel et travesti, et on leur a dit que « fixer du regard » étaient transphobes.

Un lanceur d’alertes a déclaré au Telegraph que la BBC « occultait les nouvelles » qui vont à l’encontre de l’activisme trans et a affirmé qu’il y avait une « cabale très soudée au sommet de BBC News qui approuve tacitement l’idéologie du genre ».

Le dénonciateur a exhorté le directeur général de la BBC, Tim Davie, à « se ressaisir » et à rappeler aux départements des ressources humaines et de la diversité de la société publique que « contribuables paient leurs salaires et s’attendent à ce que le personnel soit formé par des formateurs impartiaux ».

« La BBC ne comprend tout simplement pas ce qui se passe avec l’idéologie de l’identité de genre », a déclaré la source, un cadre supérieur qui a récemment quitté la société.

« Ils se sont pliés à une contagion sociale parmi les jeunes plutôt que d’être l’adulte dans la pièce. La mission d’“Informer et éduquer” inscrite dans la Charte de la BBC disparaît dès qu’elle couvre les sujets trans ».

La BBC a refusé de dire combien coûtait la formation Global Butterflies, mais elle aurait maintenant rompu ses liens avec le groupe.

Global Butterflies n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Source : The Daily Telegraph


samedi 25 juin 2022

Grande Noirceur — Non, l'Église n'était pas de connivence avec le gouvernement et les élites

Dans un reportage radio-canadien assez schématique sur la Révolution tranquille et le concile Vatican II, la chaîne d'État avait affirmé que « l'Église est de connivence avec le gouvernement et les élites pour garder la population dans l'ignorance ». Voyons ce qu'il en était en général des relations entre l'Église catholique, l'État québécois et ses élites. Quelle était vraiment l'emprise de cette Église catholique romaine ? On trouvera ci-dessous un texte de Vincent Geloso sur le sujet, une adaptation d'une section de son livre Le grand rattrapage et le déclin tranquille – Une histoire économique et sociale du Québec depuis 1900, à paraître aux Éditions Accent Grave.

LES COMPORTEMENTS SOCIAUX DES QUÉBÉCOIS ET L'EMPRISE DE L'ÉGLISE ENTRE 1945 ET 1960*

L'affirmation la plus souvent répétée pour décrire la période de la « Grande Noirceur » (1945 à 1960) consiste à souligner l'emprise de l'Église catholique dans la vie sociale et économique du Québec. Il est vrai que les catholiques francophones du Québec étaient généralement très pieux et que l'Église était une force sociale avec une influence considérable. Néanmoins, il faut se poser deux questions qui sont souvent évacuées du débat, sciemment ou non: est-ce que la religiosité des Québécois était « anormale » et est-ce que l'Église imposait des lois et sa volonté en dépit des volontés individuelles ?

Au cours des années 1940 et 1950, les États-Unis étaient une société toute aussi croyante que le Québec. En fait, la myriade de croyances différentes attisait encore les feux politiques. Il suffit de penser à John F. Kennedy qui, lors de l'élection présidentielle de 1960, dût défendre ses origines irlandaises et sa foi catholique. Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, en Norvège et en Italie, les partis politiques majeurs de la droite portaient l'étiquette de « démocrates chrétiens » et plusieurs partis de gauche défendaient la « social-démocratie chrétienne ». En 1960, la constitution de l'Irlande était explicitement religieuse et incluait de nombreuses dispositions liant l'État et l'Église catholique. En Suède, les membres du clergé luthérien étaient (et ils le sont toujours) rémunérés par l'État(1). En Grande-Bretagne, les évêques siégeaient (et siègent toujours) à la Chambre des Lords. Plusieurs postes religieux, dont le tout-puissant évêque de Cantorbéry, sont comblés par recommandation du premier ministre britannique assujetti à l'approbation du monarque. Il serait donc malhonnête de considérer le Québec comme une société « attardée » sur la base de la religiosité de ses habitants.

Quant à la seconde question, il est possible de trouver des cas où l'Église était d'accord avec les actions du gouvernement. Mais l'Église au Québec a été longtemps en concurrence avec l'État. Il est tout aussi possible de trouver des cas où des décisions furent prises en dépit de l'opposition de l'Église que de cas où elles l'ont été avec son assentiment. En fait, pendant le Grand Rattrapage de 1945-1960, l'Église était probablement à son point le plus éloignée de l'appareil étatique québécois depuis la rébellion des patriotes.

Duplessis fait poirauter Mgr Cabana...
(deux dernières minutes de la vidéo)
Au cours des années 1930 et 1940, l'Église s'était positionnée en opposition tant au capitalisme qu'au socialisme(2). Ainsi, lorsqu'elle appuyait le gouvernement contre la « menace communiste », l'Église s'opposait aussi aux mesures économiquement libérales du gouvernement. En gros, les politiciens québécois ont accepté le message de l'Église contre le socialisme mais ont ignoré sa critique du capitalisme(3). Les politiciens, tant libéraux qu'unionistes, se moquaient même souvent ouvertement de l'Église, comme la série Duplessis de Denys Arcand l'illustre lorsqu'un secrétaire de Duplessis ignore et méprise un archevêque que le premier faisait patienter délibérément depuis plusieurs heures [voir deux dernières minutes ici]. L'historien Conrad Black rapporte en long et large le mépris du premier ministre Maurice Duplessis à l'égard du clergé qui « mangeait dans sa main »(4).

C'est pour cela qu'il est difficile de trouver des cas de lois adoptées spécifiquement pour protéger le statut de l'Église. Certes l'Église était omniprésente en éducation et en santé, mais il était possible de voir l'ouverture d'hôpitaux laïques privés ou d'écoles non confessionnelles ou de confessions différentes. En somme, l'Église n'avait pas un monopole légal même si elle était virtuellement maîtresse parmi les différentes dénominations. En dépit de son influence sur les individus, elle était le résultat d'associations volontaires. Elle produisait un sentiment de communauté et de spiritualité que plusieurs individus jugeaient – somme toute – nécessaire pour la conduite de leurs vies. La pression sociale qu'elle exerçait était puissante, mais celle-ci ne devrait pas être confondue avec la coercition légale puisque rien n'empêchait quelques courageux de briser les normes et essayer de changer l'avis des autres. En effet, puisque l'Église était composée de membres volontairement consentants, il était tout à fait possible de transgresser la foi catholique, de la renier ou même de se convertir à une autre confession. La croissance économique et le changement radical des mœurs de vie qui vont survenir dans les années 1940 et 1950 vont d'ailleurs pousser des centaines de milliers de Québécois à faire de telles transgressions.

[Omise discussion sur la prospérité comme cause de la fin de l'importance de la religion et de la famille. Explication plausible, mais qui omet le poids de l'État-providence qui remplace famille et religion en mutualisant fortement les risques et qui, pour nous, accroît l'irresponsabilité individuelle.]

Les transgressions bien avant 1960

Si nous voulons mesurer l'influence de l'Église, il faut alors se poser la question à savoir si les individus « brisaient » et « transgressaient » les diktats de celle-ci alors qu'elle n'avait aucun moyen de recourir à l'État pour assurer son statut prédominant.

Après la guerre, on trouve déjà des traces importantes de transgressions chez les Québécois. Avec les vagues de mariage de l'avant-guerre pour éviter la conscription, on aurait pu s'attendre à une augmentation temporaire du taux de divorce après la guerre. Toutefois, le niveau de divorce reste stable jusqu'en 1960 à des niveaux alors inégalés dans l'histoire du Québec.

 
Source:
 Sans auteur, Bilan du siècle: Taux des divorces, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2012. En ligne (page consultée le 14 mars 2012).


En même temps que les divorces augmentent, les mariages diminuent relativement à la population.  [...] En ce qui a trait au nombre d'enfants par famille, on remarque une baisse considérable de la fécondité en dépit des encouragements de l'Église et du baby-boom relativement à l'Ontario.


Source: Sans auteur, Nombre total de mariages au Québec, Université de Sherbrooke, 2012. En ligne (page consultée le 14 mars 2012); 

Source (population): Statistiques Canada, Tableau 051-0026: Estimations de la population, Ottawa, 2012.





Source (naissances): Robert Bourbeau, Base de Données sur la longévité canadienne, 2012. En ligne (page consultée le 19 juin 2012); 
Source (population):
 Statistiques Canada, Tableau 051-0026: Estimations de la population, Ottawa, 2012.



Selon l'historienne Danielle Gauvreau, en étudiant la fécondité des femmes, on peut voir si les couples avaient décidé de cesser d'écouter l'Église et de fonder plutôt leur famille selon leurs désirs individuels. À la lumière des statistiques, Gauvreau conclut – comme je le fais ici – que l'image du déclin de la fécondité qu'on associe à la Révolution tranquille précède celle-ci(10). En fait, elle affirme que cette croyance populaire « est inexacte en ce qu'elle occulte une portion non négligeable du déclin survenu avant les années 1960 et sans l'aide d'un moyen de contraception moderne comme la pilule ». Elle ajoute qu'elle est « en mesure de conclure que certains éléments de cette évolution constituent une réelle transgression de la morale chrétienne  »(11). [On notera, au passage, une confusion fréquente au Québec entre chrétienne et catholique.]

Encouragés par la croissance économique, ces comportements individuels démontrent le début d'une transgression chez les individus les plus susceptibles d'ignorer les commandements de l'Église. En fait, c'est à Montréal – la ville de loin la plus riche au Québec – qu'on remarque qu'à partir de 1948, entre 30 et 50 % des catholiques de l'île cessèrent d'aller à l'Église pour célébrer la messe(12). Dans le diocèse de Saint-Jean, 38 % des catholiques cessèrent d'aller à la messe dominicale au cours des années 1950(13). Une étude conduite en novembre 1958 dans trois villes de tailles différentes démontre que 32 % des habitants n'étaient pas à la messe le dimanche(14). Notons que ces proportions signifient que les Québécois célébraient la messe dans une proportion égale ou inférieure aux catholiques américains(15).

Même les congrégations religieuses semblent incapables de recruter adéquatement relativement à la population croissante du Québec. Entre 1941 et 1961, pour la première fois depuis 1901, les communautés religieuses voient leurs effectifs diminuer relativement à la population du Québec. Même le nombre de membres du clergé relativement à la population a diminué. Ceci est corroboré dans la littérature qui discute des pressions causées au sein de l'Église par le manque d'effectifs(16). En fait, c'est justement cette perte d'influence qui effrite le pouvoir de l'Église dans les écoles puisque le manque de personnel force les administrateurs religieux à embaucher une proportion grandissante de professeurs et enseignants laïcs(17)




Source: Sans auteur, Communautés religieuses, Québec, Effectifs des communautés religieuses masculines de 1901 à 1969, Université de Sherbrooke, 2012.
En ligne (page consultée le 14 mars 2012) et Sans auteur, communautés religieuses, Québec, Effectifs des communautés religieuses féminines de 1901 à 1969 , Université de Sherbrooke, 2012. En ligne (page consultée le 14 mars 2012); et Source (population): Statistiques Canada, Tableau 051-0026.: Estimations de la population, Ottawa, 2012.


 

Source (clergé): Jean Hamelin, Histoire du Catholicisme québécois, Volume III, Tome 2: Le 20e siècle: de 1940 à nos jours, Montréal, Éditions Boréal, 1984, p. 163-164; Jean Hamelin et Nicole Gagnon, Histoire du Catholicisme québécois, Volume III:
Le XXe siècle, 1898 à 1940, Montréal, Éditions Boréal, 1984, p. 123.
Source (population): Statistiques Canada, Tableau 051-0026: Estimations de la population, Ottawa, 2012.


Prenons ici la peine de se demander ce qu'aurait eu l'air le Québec aujourd'hui si ces tendances avaient continué librement (sans la Révolution tranquille). Est-ce que les Québécois auraient été tout aussi croyants qu'en 1960 ? Auraient-ils été moins croyants que maintenant ? Davantage?  Le déclin de l'emprise de l'Église sur la vie sociale du Québec aurait probablement pu se poursuivre sans le coup de grâce de la nationalisation des institutions religieuses en santé et en éducation. Par ailleurs, la sécularisation de secteurs comme l'éducation afin d'en moderniser le curriculum ne nécessitait pas du tout la nationalisation par l'État. Les États-Unis, une société où il y a beaucoup plus d'observance religieuse qu'au Québec, ont vécu une modernisation de l'éducation en grande partie dirigée par le choix des parents(18).

Le cas des États-Unis est très révélateur puisque la taille du clergé relativement à la population a chuté à partir de 1900 jusqu'à 1970 pour ensuite connaître un regain(19). Toutefois, la participation hebdomadaire aux activités religieuses au sein de toutes les confessions en 1995 était sensiblement inférieure à celle observée en 1960(20). En fait, elle a décliné entre 1960 et 1970 et s'est stabilisée aux environs de 40% par la suite. Chez les catholiques américains, la tendance est différente puisqu'elle a chuté de manière continue entre 1960 et 1997. Alors que la participation hebdomadaire dépassait les 70% chez les catholiques (un niveau similaire à celui du Québec) à l'aube des années 1960, elle se situait plutôt sensiblement en dessous du seuil des 50% à l'aube des années 2000(21)

[...]

Il y a une conclusion importante pour le Québec à tirer de tout cela: les réformes effectuées par l'État ne sont pas la cause du déclin des institutions religieuses, elles en sont plutôt le résultat. La véritable révolution tranquille s'est en fait produite au cours de la période de 1945 à 1960 et ce n'était pas qu'une révolution mais plutôt des millions de petites révolutions tranquilles qui se produisaient sur le plan individuel. Ce qui a suivi était tout simplement les fruits de ces révolutions.

Source Le Québécois libre 


1. Laurence Iannaccone, Roger Finke et Rodney Stark, « Deregulating Religion: The Economics of Church and State », Economic Inquiry, Vol. 35, 1997, p. 350-364.
2. Benoît Tessier, De quelle Grande Noirceur parlez-vous: Le Québec à l'époque de Duplessis, thèse de maîtrise, Département de science politique, Université d'Ottawa, 2000.
3. James Iain Gow, Histoire de l'administration publique québécoise, 1867-1970. Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1983, p. 297.
4. Conrad Black, Duplessis, Toronto, McClellan and Stewart, 1976, p. 665.
5. Robert Barro et Rachel McCleary, « Religion and Economic Growth across Countries », American Sociological Review, Vol. 68, No. 5, 2003, p. 760-781.
6. Gilles Paquet, « Duplessis et la croissance économique: une analyse exploratoire », dans Alain Gagnon et Michel Sarra-Bournet (eds), Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1997, p. 212-213.
7. David Beito, From Mutual Aid to the Welfare State: Fraternal Socities and Social Services, 1890-1967, Chapel Hill, NC, North Carolina University Press, 2000.
8. Mark Pennington et John Meadowcroft, Rescuing Social Capital from Social Democracy, Londres, Institute of Economic Affairs, 2007, p. 52 (Mutual ownership and building societies)
9. Steven Horwitz, « The Function of the Family in the Great Society », Cambridge Journal of Economics, Vol. 29, No. 2, 2005, p. 669-684; Steven Horwitz, Markets, Maslow, and the Evolution of the Modern Family, document de travail, Saint-Lawrence NY, Department of Economics, Saint-Lawrence University, 2007.
10. Danielle Gauvreau et Diane Gervais, « Women, Priests and Physicians: Family Limitation in Quebec, 1940-1970 », Journal of Interdisciplinary History, Vol. 34, No. 2, 2003, pp. 293-314.
11. Danielle Gauvreau, « La transition de la fécondité au Québec: un exemple de transgression de la morale catholique », Études d'Histoire Religieuse, Vol. 70, 2004, pp. 23.
12. Martine Poulain, « L'art à l'époque de la ''grande noirceur'': le Refus global », Histoire Québec, Vol. 5, No. 3, 2000, p. 15.
13. Jean Hamelin, Histoire du Catholicisme québécois, Volume III, Tome 2: Le 20ème siècle: de 1940 à nos jours, Montréal, Éditions Boréal, 1984, p. 213.
14. Fernand Dumont et Gérald Fortin, « Un sondage de pratiques religieuses en milieu urbain », Recherches Sociographiques, Vol. 1, No. 4, 1960, p. 501-502.
15. Laurence Iannaccone, « Introduction to the Economics of Religion », Journal of Economic Literature, Vol. 36, septembre 1998, p. 1470.
16. Jean Hamelin, Histoire du Catholicisme québécois, Volume III, Tome 2: Le 20ème siècle: de 1940 à nos jours, Montréal, Éditions Boréal, 1984, p. 163-164.
17. Ibid, p. 164.
18. Susan Adler, « Education In America », The Freeman, 1993 (en ligne).
19. Ibid, p. 1469.
20. Ibid, p. 1470.
21. Ibid, p. 1470.






Soutenons les familles dans leurs combats juridiques (reçu fiscal pour tout don supérieur à 50 $)

Rediff — Affaire Gosnell : l'absence des médias autour d'un avortoir sanguinolent

Quand ça saigne, ça baigne.

Il y a un dicton que les médias apprécient: si le sang coule, le sujet sera porteur; plus les images seront spectaculaires, plus grandes seront les chances de faire la une.

Or l'affaire Gosnell baigne dans le sang et l'horreur... Et pourtant, non seulement les gros médias francophones n'en ont pas du tout parlé, mais même les médias anglophones couvrent très peu ce scandale.

Voici les bancs réservés à la presse ce jeudi dans la salle (304) où se tenait le procès Gosnell à Philadelphie en 2013 :



Photo de JD Mullane, chroniqueur pour le Bucks County Courier Times.

Étonnement de ce désintérêt dans la blogosphère américaine.


Documentaire en anglais sur l'affaire Gosnell :

Où l'on apprend que les salons de coiffure ou de manucure seraient plus surveillés que la « clinique de santé féminine » du Dr Gosnell. Au fil des ans, plusieurs plaintes avaient été déposées contre l'avortoir (morts suspectes, utérus perforé, etc.), ni l'État de Pennsylvanie ni la Ville n'ont enquêté... Voir le rapport du Grand Jury (chercher le mot « inaction »). Le pot aux roses  fut découvert à la suite d'une perquisition pour vente illégale de drogues de synthèse (Oxycodone). 

Autre mort suite à avortement tardif passée sous silence

Jennifer Morbelli,
victime des suites
d'un avortement tardif
On apprend par ailleurs que, plus tôt cette année, une enseignante de maternelle de 29 ans est morte quand l'avortement de son enfant à naître « a mal tourné ». La femme aurait été enceinte de 33 semaines. Et le médecin qui a pratiqué cet avortement, soit deux mois après la limite légale de 24 semaines, était le célèbre, très célèbre aux États-Unis, docteur Leroy Carhart. Dr Carhart est ce bonhomme qui s'est bravement battu contre les interdictions du Nebraska et du gouvernement fédéral contre « les prétendus » « avortements par naissance partielle ». Les guillemets-épouvantail sont obligatoires. Carhart a ouvert une succursale dans le Maryland il y a quelques années afin de partager sa spécialité — tuer des bébés bien après le moment où ils pourraient vivre séparés de leur mère — avec une population plus diverse, plus nombreuse que dans son Mid-Ouest natal.

Personne dans les médias traditionnels n'a pleuré la mort de cette femme, mais une chroniqueuse du Washington Post n'a pas craint de dénoncer l'indicible intrusion dans la vie privée dont a été victime la défunte quand des militants pro-vie ont exprimé leurs inquiétudes après son décès : « Les manifestants exploitent la mort de cette femme et font comprendre aux autres femmes que leur vie privée n'est jamais vraiment protégée quand elles considèrent une IVG. » Surtout la vie privée des femmes décédées des suites d'un avortement tardif bâclé...?

On comprend mieux le silence de la classe médiatique dans le cas de l'avortoir Gosnell : il faut respecter la vie privée des mères et des enfants morts ?

#gosnell en tête de Twitter

Entre-temps, sur les médias sociaux #gosnell est le premier mot-croisillon de Twitter ce soir au Canada et aux États-Unis et l'image de Kermit Gosnell est la plus populaire parmi les gazouilleurs.











« Nous ne savons plus ce qui devrait être à la une »

Face à cet intérêt, la chroniqueuse d'USA Today, Kirsten Powers, titre « Nous avons oublié ce qui devrait faire la une ».

Un des employés de la clinique a déclaré au procès : « Il pleuvait des fœtus. Il y avait des fœtus et du sang partout. C'était à proprement parler des décapitations. On séparait le cerveau du corps » pour décrire ensuite l’insalubrité des lieux et les avortements bâclés. Il aurait été témoin d'une centaine de bébés  nés vivants et que l'on aurait tué en sectionnant la moelle épinière dans la nuque. » Que titre l'agence de presse AP dans une dépêche décrivant ce témoignage ? « Employé décrit chaos dans une clinique IVG en Pennsylvanie »... Comme le souligne Kirsten Powers, le chaos n'est pas l'élément principal, c'est plutôt le fait tuer des enfants nés.

Une recherche dans Lexis-Nexis révèle qu'aucun des trois grands réseaux de télévision américains n'a mentionné le procès Gosnell au cours des trois derniers mois. Il n'y a qu'une exception lorsque la chroniqueuse Peggy Noonan du Wall Street Journal a détourné pendant quelques instants l'émission de Meet the Press qui devait être consacrée à l'indignation soulevée par une loi anti-avortement dans quelque État républicain rétrograde.

Le Washington Post n'a pas publié aucun reportage de ses journalistes sur le sujet pendant le procès et le New York Times n'a jugé bon que de produire un article original sur le sujet à la page A-17 le premier jour du procès. Ils ont gardé le silence depuis, malgré des témoignages dignes des manchettes.

Pour la chroniqueuse d'USA Today, « Nul besoin d'être contre l'avortement pour trouver l'avortement par naissance partielle odieux ou pour trouver le procès Gosnell éminemment digne d'intérêt. Il ne s'agit pas  d'être « pro-choix » ou « pro-vie ». Il s'agit de droits fondamentaux. Le silence assourdissant de trop de médias, naguère une force pour la justice en Amérique, est une honte. »




Ci-dessous, augmentation fulgurante à partir du 10 avril des mentions à Gosnell sur Twitter :


Voir aussi

Silence médiatique embarrassé autour d'un avortoir...

Robert Ménard sur l'instinct grégaire bien-pensant des journalistes


Le mépris du français parlé au Québec par les allophones et anglophones du Québec

Il n'est pas impossible que l'accent québécois ne soit qu'un prétexte et que c'est tout simplement le français qui est méprisé par les nombreux allophones assimilés à l'anglais (Italiens, Grecs, Juifs, Pakistanais, Allemands, Ukrainiens, et même d'anciens francophones) et les quelques anglophones historiques du Québec.

Sondage — Les Québécois francophones se sentent de plus en plus méprisés

Plus de Québécois trouvent que les Canadiens anglais les regardent de haut qu'à tout moment depuis 21 ans, en partie à cause des réactions aux lois 21 et 96

Source



France — Le Grand oral du bac, l'examen inégalitaire

« Beaucoup de professeurs affirment que leurs élèves maitrisent extrêmement mal le français. La priorité évidente est d'augmenter la maîtrise du français, du vocabulaire, de la grammaire... avant de vouloir juger des capacités oratoires. » Chronique de Face à l'info sur le baccalauréat.


jeudi 23 juin 2022

Qu'est-ce que le wokisme ? Décryptage d'un phénomène mondial

Mathieu Bock-Côté, 17 juin 2022, à Bruxelles (le lieu de conférence a dû être déplacé à la dernière minute à la « suite de pressions exercées par des personnes opposées au pluralisme démocratique.»


« Ils ont une haine de la langue, de l’effort de réflexion » : Sylvie Germain répond aux lycéens qui la harcèlent

Un texte de Sylvie Germain, tiré de son ouvrage Jours de colère (Gallimard), a été proposé aux candidats du bac de français 2022. Sur les réseaux sociaux, les élèves se sont déchaînés sur l’extrait qu’ils ont jugé trop difficile à analyser et ont insulté l’auteur.

Sylvie Germain a récolté un torrent d’insultes sur les réseaux sociaux. Son tort ? Avoir eu le malheur de voir un extrait de son roman Jours de colère — prix Femina en 1989 — proposé au commentaire du bac de français il y a quelques jours.

Le texte d’une vingtaine de lignes donnait la description de neuf frères, sorte d’hommes des bois, élevés dans les forêts du Morvan, « dans un passé indéterminé ». L’atmosphère sylvicole de l’extrait, l’opacité de certaines images et le champ lexical de la nature en ont, semble-t-il, déstabilisé plus d’un. Les « élèves neuneu » en question n’ont rien trouvé de mieux à faire qu’exprimer leur frustration sur Instagram dans un vocabulaire douteux et l’orthographe qui va avec. « Tu prend le commentaire tu ressors de la salle avec une formation de garde forestier », « On peut connaître le nom des 9 fils svp ? » « Ça m’avait pas manquer le livre de la jungle ». Sans compter les injures et les fulgurances des plus malins, autrement plus inspirés dans l’invective que face à leur copie.

Des professeurs en colère

De nombreux internautes ont pris la défense de l’écrivain, dénonçant sur Tweeter la violence gratuite de cette minorité bruyante tout en pointant du doigt le faible niveau scolaire des candidats concernés. « Bonjour l’intelligence des jeunes qui passent le bac de français et qui en veulent à #sylviegermain parce qu’elle possède plus de trois mots de vocabulaire… », se désole un étudiant. Des professeurs expriment leur inquiétude sur le réseau social. « Les lycéens qui se déchaînent sur #sylviegermain sont-ils vraiment les adultes et les électeurs de demain ? » « Je suis effarée de voir la réaction des élèves… Ils font preuve d’une violence inadmissible à l’encontre de cette autrice (qui en outre n’est en aucun cas responsable de leur inculture). Il serait plus prudent de ne plus choisir d’auteur vivant pour l’EAF. »

Le Figaro s’est entretenu avec Sylvie Germain au sujet de cette polémique.

LE FIGARO. — Qu’avez-vous ressenti en apprenant que votre texte avait été choisi au bac de français ?

Sylvie GERMAIN. — Je n’avais pas été prévenue, pour préserver la confidentialité de l’épreuve. Lorsqu’on accepte d’être publié et que notre texte devient public, on doit s’attendre à des surprises, bonnes ou mauvaises. J’ai été étonnée, et touchée par le choix d’un de mes livres, et aussi légèrement perplexe devant cet extrait peut-être peu évident hors contexte. Et puis, dès le lendemain, la polémique est arrivée, des lycéens mécontents ont déversé leur colère.

— Comprenez-vous ce déferlement de haine sur les réseaux sociaux ?

— Je ne suis qu’un prétexte, je ne me sens pas concernée personnellement. Je suis plutôt inquiète du symptôme que cela révèle. C’est grave que des élèves qui arrivent vers la fin de leur scolarité puissent montrer autant d’immaturité, et de haine de la langue, de l’effort de réflexion autant que d’imagination, et également si peu de curiosité, d’ouverture d’esprit. Le passage à analyser n’était pas délirant, le vocabulaire était accessible, mais certains se contentent d’un vocabulaire si réduit, riche seulement en insultes et en invectives, que tout écrit un peu élaboré leur est un défi, un outrage.

 Les plus « vénères » se sont donc défoulés (propos grossiers, goguenards, agrémentés parfois d’intimidations…, et montages photos et vidéos visant à me ridiculiser). Je n’éprouve même pas de colère, seulement de la désolation devant tant d’aveuglement et d’absence de remise en cause (s’ils ratent leur épreuve de français ce sera à cause de mon texte « de m... qui va niqué leur bac » [sic], pas du tout à cause de leur manque de travail et de réflexion), devant aussi leur rejet hargneux de la culture qui leur est dispensée au lycée. Ils veulent des diplômes sans aucun effort, se clament victimes pour un oui pour un non et désignent comme persécuteurs ceux-là mêmes qu’ils injurient et menacent. Quels adultes vont-ils devenir ?... J’espère que cette flambée de rage, où comme toujours le mimétisme et le goût de la surenchère électrisent la meute, va retomber aussi vite qu’elle a éclaté. Tout cela est aussi absurde qu’affligeant.

— Quels conseils auriez-vous pu donner aux élèves pour analyser votre texte ?

— Je n’ai pas de conseils à donner pour étudier ce texte, je n’écris pas pour proposer des analyses, juste des histoires susceptibles de faire rêver, imaginer, penser. Je ne peux que souhaiter aux élèves d’apprendre à lire, à s’efforcer de penser par eux-mêmes, et à aimer les mots, et aussi à en peser le poids, la justesse et les possibles conséquences quand ils les utilisent.


Découvrez l’extrait à commenter à l’écrit du bac de français 2022 :

Sylvie Germain (née en 1954), Jours de colère, Chants, « Les frères », 1989

Situé dans un passé indéterminé, le roman de Sylvie Germain Jours de colère prend place dans les forêts du Morvan. Le texte suivant est extrait d’un chapitre intitulé « Les frères ». Il présente les neuf fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse.

« Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons, — des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères.

Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles.

La maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse ».