mercredi 17 août 2022

La fin du projet de Fukuyama ?

Un texte de Patrick J. Deneen, professeur de sciences politiques à l’Université Notre-Dame. Il est l’auteur de « Pourquoi le libéralisme a échoué » (Éditions de L’Artisan, 2020), qui a été traduit dans plus d’une douzaine de langues.

Francis Fukuyama fonde ses fantasmes sur l’avenir du libéralisme, sur la grandeur passée des États-Unis en tant que puissance mondiale hégémonique. Ces temps sont révolus depuis longtemps, une nouvelle phase de l’histoire a commencé. Le projet de la « fin de l’histoire et du dernier homme » ne peut plus se justifier.

[Notons en passant que Fukuyama n’est pas le premier à avoir décrété cette fin de l’histoire. Les Anglo-saxons ignorent trop souvent les auteurs européens comme le franco-russe Alexandre Kojève, mort à Bruxelles en 1968. Kojève insistait déjà sur la question de la fin de l’histoire. Dans son
Introduction à la littérature d’Hegel recueil de ses cours donnés à l’École des hautes études entre 1932 et 1939, il développa l’idée que l’émergence du savoir absolu constituait l’ultime évènement historique qui marquait « la fin du Temps, de l’Histoire et de l’Homme ». Émergence qui s’ouvrait sur une post-histoire qui ne connaîtrait plus d’évènements d’importance comme les guerres, les révolutions ou les mutations religieuses.]

J’ai récemment assisté à une conférence de Francis Fukuyama à la Michigan State University. La conférence, parrainée par le LeFrak Forum on Science, Reason and Modern Democracy, était consacrée au Libéralisme et ses malaises, titre du dernier livre de Fukuyama. Ce panel a discuté du contraste saisissant entre un point de vue qui cherche à justifier le libéralisme et un point de vue qui espère l’enterrer. Il est juste de dire que nous avons rempli les rôles qui nous étaient assignés, en étant fondamentalement en désaccord sur la cause et le sort de nos déclarations.

J’ai commencé par souligner notre situation profondément malheureuse en mettant en évidence les griefs : dus à l’inégalité économique profonde et omniprésente à gauche et à la dégradation culturelle qui a conduit à un nombre sans cesse croissant de « morts du désespoir » à droite — et j’ai relié ces deux « revendications » directement aux conséquences attendues des principales dispositions du libéralisme sur la nature humaine et la nature de l’ordre politique et social. Fukuyama a fait l’éloge du libéralisme comme étant peut-être le régime le plus humain et le plus décent qui ait jamais existé. Il a affirmé qu’il n’existait aucune alternative susceptible de séduire les personnes qui valorisent la prospérité, la dignité, le respect de la loi, les droits individuels et la liberté. Il était d’accord avec ma description de nos « mécontents », mais ne pensait pas qu’ils étaient propres au libéralisme. En bref, nous avons examiné le même problème et sommes arrivés à des conclusions très différentes sur ce que nous y avons vu.

Fukuyama a avancé trois propositions principales, qui selon lui ne sont pas tirées de domaines complexes de la théorie politique (dans une conférence dominée par les théoriciens politiques de Strauss), mais basées sur des observations empiriques du monde. Ses trois principales propositions étaient les suivantes :

  1. Le libéralisme est apparu après la Réforme comme une solution après les guerres de religion et a fourni un moyen d’atteindre la paix et la stabilité politique sans exiger le consentement métaphysique ou théologique du peuple.
  2. Ce que nous voyons aujourd’hui comme les maladies du libéralisme (économique et social) sont en fait des pathologies qui ne découlent pas nécessairement d’un ordre libéral sain. Elles sont plutôt aléatoires et dépendent d’autres facteurs, et peuvent donc être soignées sans tuer le patient.
  3. Le libéralisme doit chercher dans ses nombreux succès passés une garantie pour ses réalisations futures. En abandonnant les efforts pour atteindre le « bien commun », le libéralisme a permis aux biens individuels de s’épanouir, aboutissant à un ordre politique riche, tolérant et pacifique. Sa capacité à apporter la prospérité et la paix a été prouvée par l’histoire.

Les trois points sont interconnectés. Parce que le libéralisme était fondé sur le rejet du concept de bien commun (proposition 1), et qu’il reposait au contraire sur un modus vivendi de tolérance et de gouvernement limité protégeant les droits de propriété, il a permis au monde entier de vivre dans la prospérité et le bien-être (proposition 3). Ses « maux » actuels peuvent être soignés en limitant les excès du libertarisme économique, du wokisme et du conservatisme post-libéral (proposition 2). Le vrai libéralisme se situe immédiatement dans notre avenir, mais il peut également être vu dans notre passé récent où ces trois éléments n’étaient pas aussi proéminents ou absents.

Fukuyama prétend être un politologue et un réaliste historique parmi les penseurs éphémères. Il fonderait ses affirmations sur des preuves réelles de l’acceptabilité des coûts du libéralisme sur fond de ses énormes avantages. Pourtant, les tentatives pour valider empiriquement ses affirmations suggèrent le contraire. 

Ces trois affirmations témoignent d’efforts acharnés pour mettre leur perception de la réalité en conformité avec les exigences de leur théorie. Qu’il s’agisse d’une histoire sélective, d’un vœu pieux ou d’une fantaisie nostalgique sur la façon dont l’avenir imitera un moment particulier du passé, Fukuyama s’avère être tout sauf un réaliste. Son libéralisme fantaisiste repose en fin de compte sur une réinterprétation tendancieuse et très sélective des preuves du passé et du présent pour extrapoler une vision de l’avenir qui est à la fois peu plausible et qui occulte la nature vicieuse du régime libéral.

Voici mes réponses, brièvement et sur chaque point :


1.
Fukuyama, comme de nombreux participants à la conférence, a fait appel à l’histoire familière des origines du libéralisme comme « solution de paix » en temps de lutte fratricide sur le plan religieux et en temps de guerre. Cet argument vieux comme le monde a été utilisé par des penseurs tels que Judith Shklar, John Rawls et Richard Rorty, et est maintenant repris en masse par la communauté libérale. Il s’agit d’un récit typique du triomphe du libéralisme, avec des histoires de temps sombres d’où le véritable salut a surgi sous la forme du Deuxième traité et d’un Essai sur la tolérance de John Locke.

Le problème est qu’il s’agit d’une histoire simpliste qui est répétée si souvent qu’elle est devenue une sorte de credo du libéralisme. Une recherche historique minutieuse de la période au cours de laquelle les contours de l’État moderne se sont dessinés montre au contraire que les « guerres de religion » étaient le plus souvent une couverture utilisée par le pouvoir politique pour parer à la fois aux conditions restrictives de l’Église d’en haut et au pouvoir limitatif des diverses formes aristocratiques d’en bas. De nombreuses batailles de ce que l’on appelle les « guerres de religion » n’ont pas été livrées pour des questions de croyance ou, comme les libéraux ont coutume de le voir, pour des questions de foi personnelle et irrationnelle, mais plutôt pour des questions de pouvoir politique.

L’histoire de la politique moderne peut être racontée de différentes manières, mais les faits de base soulignent la consolidation du pouvoir politique sous une forme totalement nouvelle : l’État moderne. Afin de promouvoir la forme moderne de l’État, des efforts considérables ont été déployés pour séparer le pouvoir « profane » (ou « séculier ») du pouvoir « religieux » (termes qui ont été réattribués pour ce projet). Parmi les écrits les plus succincts et les plus convaincants qui remettent en question ce récit libéral, je citerai à titre d’exemple un essai lapidaire de William T. Cavanaugh : Assez de feu pour consumer une maison : les guerres de religion et la montée de l’État moderne. L’essai de Cavanaugh revisite, de manière démonstrative, le récit libéral habituel.

Avec moult détails, en grande partie tirés des récits d’éminents historiens du début de l’ère moderne (tels que Richard Dunn et Anthony Giddens), Cavanaugh décrit comment cette théorie a été construite pour protéger les intérêts d’une nouvelle génération de penseurs libéraux, où elle a été truquée, et décrit aussi les principales motivations des acteurs historiques. En bref, dans la quête de la création d’un État libéral moderne — l’entité politique la plus puissante jamais connue dans l’histoire de l’humanité — on a raconté l’histoire du « gouvernement limité » qui exigeait le retrait de la « religion » à la sphère privée. On assista à un « repositionnement de marque » : ce qui était autrefois des batailles politiques est devenu des guerres « religieuses ». Il n’est pas surprenant que l’émergence de l’État whig, en particulier le parti bourgeois moderne et la classe politique qui l’accompagne, ait nécessité l’interprétation « whig » de l’histoire.

D’un autre point de vue, le classique Du pouvoir de Bertrand de Jouvenel (1949) reste parmi les meilleures histoires de la consolidation du pouvoir politique à cette époque. Contrairement à l’affirmation libérale selon laquelle le libéralisme représente le progrès historique mondial sous la forme d’un « gouvernement limité », Jouvenel montre dans son livre influent que l’État moderne a assidûment démantelé le véritable « fédéralisme » de l’ère prémoderne en dissolvant divers « domaines » concurrents — qu’il s’agisse du clergé ou de la noblesse. Cette centralisation du pouvoir a été largement réalisée en faisant appel aux masses, au « peuple » à qui l’on promettait la libération de l’ancienne aristocratie. Retraçant la même histoire racontée en termes économiques par Karl Polanyi dans La Grande Transformation, Jouvenel examine les raisons pour lesquelles la libération des formes politiques décentralisées a pris fin avec la consolidation et le renforcement du pouvoir centralisé de l’État moderne. Cependant, en s’appropriant et en redéfinissant des termes tels que « liberté », « gouvernement limité » et « fédéralisme », l’État moderne a transformé son pouvoir croissant et consolidé en ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme l’État centralisé libéral moderne.

Les principales idées de l’analyse de Jouvenel ont été exprimées sous une forme puissante et persuasive par Robert Nisbet dans son texte classique de 1953, The Quest for Community. Comme Jouvenel, mais en tenant compte de l’expérience des régimes totalitaires du XXe siècle, Nisbet est arrivé à la conclusion que l’État moderne est fondé sur la dissolution ou la redéfinition effective de diverses affiliations et communautés qui servaient autrefois de principales formes d’identité communautaire — familles, églises, syndicats, communautés, collèges, etc. Alors que Nisbet attribuait la montée des régimes totalitaires fascistes et communistes à la « recherche de la communauté » moderne, il prédisait que la même dynamique s’appliquerait aux démocraties libérales. L’État moderne, la forme politique de la nation moderne, était une fusion de l’individualisme libéral et de la centralisation.

Rien n’était donc « juste comme ça », comme le montre la version déformée de Fukuyama sur la naissance de l’État moderne. Ses prétentions à l’empirisme se heurtent à une montagne de suppositions non vérifiées et de déclarations tendancieuses destinées à rassurer ses auditeurs que tout recul du libéralisme nous ramènera aux âges sombres de la guerre civile, de l’intolérance et de l’oppression.

À la fin de notre conversation, je lui ai dit que nous devrions effectivement être très prudents quant aux affirmations selon lesquelles le libéralisme ouvrirait une ère de tolérance et de paix sans précédent. Au contraire, les preuves empiriques montrent que la principale incarnation politique du libéralisme, les États-Unis, a rarement, voire jamais, toléré un ensemble constant, mais changeant d’éléments « inacceptables », des indigènes de son continent aux enfants non désirés, qui sont libérés (de la vie) au nom de la liberté et du choix. Il ne faut pas non plus penser que ce pays est un modèle pour le monde face à l’ennemi actuel (volatile, mais omniprésent) du libéralisme. Les États-Unis ont été en état de guerre presque continuellement tout au long de leur existence, selon certaines estimations, 92 % du temps. Pourtant, pour une raison quelconque, nous devons croire que le libéralisme nous a apporté les avantages indéniables de la « paix ».

2. Fukuyama affirme que les « malaises » du libéralisme actuel — économiques et sociaux — bien que réels sont néanmoins négociables. Il considère l’Europe comme un antidote au « néo-libéralisme » anglo-américain qui est devenu la marque politique de la droite depuis l’ère Reagan et Thatcher et qui s’est poursuivi avec Clinton et Blair jusqu’à aujourd’hui. Considérant cela comme la principale cause du « mécontentement » économique, il croit que l’on s’éloigne déjà du fondamentalisme du marché autrefois promu par Hayek et Friedman et que l’on tente de restaurer le modèle de démocratie sociale économique de l’Europe occidentale.

Il reconnaît la déchéance sociale qui se produit à la racine même du libéralisme. Elle reconnaît la gravité de l’affaiblissement des liens sociaux, des structures morales et des institutions éducatives, qui est l’une des principales conséquences du « succès » du libéralisme. Il cite des penseurs comme moi-même, Sohrab Ahmari et Adrian Vermeule parmi ceux qui insistent sur ce point. Mais, il fonde son argument sur le fait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Comme en économie, le libéralisme peut finalement tempérer ces excès en permettant à la nature humaine de s’affirmer.

Comme il l’a écrit dans un essai qui a servi de prélude à son livre, « le libéralisme, correctement compris, est parfaitement compatible avec les impulsions communautaires et est devenu la base de l’épanouissement de diverses formes de société civile ».

La partie remarquable dans sa déclaration est le « bien compris », l’échappatoire du rêveur quand on lui présente des données empiriques contradictoires. Seul le libéralisme sans les pathologies qui l’accompagnent est le vrai libéralisme, c’est-à-dire le libéralisme « correctement compris ». Le libéralisme qui est à l’origine de notre profond mécontentement est simplement basé sur un « malentendu ».

Dans notre panel, j’ai mis Fukuyama au défi de nommer une seule société libérale qui ne connaît pas une forme extrême de « mécontentement » dont il reconnaît l’existence, mais dont il croit avec confiance qu’elle peut être détachée du libéralisme lui-même. Si nous devons faire confiance aux preuves empiriques, et pas seulement à la théorie, je lui ai demandé de citer une nation libérale qui ne connaît pas les mécontentements qu’il croit être simplement temporaires ou accidentels.

En réponse à ma question, il a souligné les efforts européens pour tenir à distance le néolibéralisme économique — mais a omis de noter tout pays qui s’efforce d’y parvenir d’une manière ou d’une autre est également confronté à des formes extrêmes de dégradation sociale, qu’il s’agisse de la destruction de l’institution familiale, de la crise de la natalité, du déclin de la conscience religieuse et de la vulnérabilité généralisée des institutions de la « société civile ». Si l’on s’en tient aux faits, il est impossible d’éviter la conclusion que nos « mécontentements » ne sont pas le fruit du hasard, mais qu’ils sont caractéristiques du libéralisme. Maintenir cette expérience politique éphémère fondée sur le « mythe » de l’individualisme et de l’autocréation revient simplement à provoquer de nouvelles maladies. Ce que Fukuyama décrit comme une pathologie est plus correctement compris comme une maladie génétique au sein même du libéralisme.

3. Et s’il y avait eu une époque où le libéralisme s’était développé sans ces pathologies ? Cela ne prouverait-il pas que nous pouvons avoir tous les avantages et aucun des effets négatifs ?

Oui, on peut contrer l’affirmation précédente en faisant référence à la domination antérieure du libéralisme, lorsqu’il ne présentait ni inégalité économique extrême ni décadence sociale. Comme de nombreux libéraux américains, Fukuyama est attaché au libéralisme qui semble s’être brièvement épanoui dans les premières décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans son essai, il écrit : « La période de 1950 à 1970 a été l’âge d’or de la démocratie libérale dans le monde occidental ». Il se félicite de l’état de droit, des progrès en matière de droits civils, de l’égalité économique relative, ainsi que de la forte croissance économique et de l’expansion du système de protection économique de la classe moyenne.

En réponse à des critiques tels que moi-même, Ahmari et Vermeul qui, selon lui, veulent faire revivre une certaine forme de christianisme médiéval, Fukuyama écrit que nous ne croyons pas nous-mêmes que l’on peut « remonter le temps ». Pourtant, en pointant du doigt les deux décennies durant lesquelles le libéralisme a connu son « âge d’or », Fukuyama offre comme argument empirique que le libéralisme peut s’épanouir sans qu’aucun ressentiment évident ne l’accompagne, de… remonter le temps ! Ni l’inégalité économique radicale ni la désintégration sociale n’étaient aussi évidentes aux États-Unis au cours de ces décennies avant que le libéralisme ne commence apparemment, bien qu’accidentellement, à s’estomper.

Fukuyama est suffisamment érudit pour admettre que l’exemple de ces décennies est erroné. Nous n’avons en effet pas tort d’être nostalgiques de l’apogée du siècle américain, mais avec le bénéfice du recul il appert clairement qu’il s’agit d’un instant unique — et temporaire. L’Amérique sortait vainqueur d’un conflit mondial, sa vie économique et sociale était relativement intacte à un moment où une grande partie du reste du monde développé avait été réduite en décombres. Il a brièvement joui du butin unique de la victoire, libéré de toute concurrence économique et produisant des biens et des ressources désespérément nécessaires au reste du monde. Elle a créé un système économique international très favorable à ses propres intérêts économiques et politiques, aujourd’hui de plus en plus fragile. Les États-Unis jouirent d’une hégémonie économique et politique incontestée pendant ces années, gouvernant dans les faits au moins la moitié du globe. [Ajoutons que l’immigration extra-européenne était alors virtuellement nulle et que les États-Unis, grâce à un ralentissement de l’immigration avant-guerre, avaient réussi à assimiler les enfants des immigrants européens dans un creuset américain commun.]

Les années 1970, reconnues par Fukuyama comme étant la fin de cet « âge d’or », ont marqué le début de la fin de l’hégémonie américaine, les limites de sa domination militaire ayant été révélées. La position économique autrefois unique des États-Unis est aujourd’hui compromise par sa dépendance au pétrole du Moyen-Orient (et la crise qui s’ensuivra dans les prochaines décennies), sa brève harmonie politique intérieure brisée par la désintégration sociale motivée par la réussite matérielle, le démantèlement de l’héritage des institutions et l’arrogance. [Et un changement important de population ?] Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que nous vivons le crépuscule d’un bref moment impérial unique dans l’histoire du monde. Et Fukuyama offre cet ordre ancien comme une panacée pour le libéralisme, croyant qu’il peut résister à tous ses problèmes.

Cet ordre politique hautement suspect ne pouvait fonctionner que dans ces conditions historiques uniques, idéales et temporaires. S’il n’a suffi que de vingt ans pour que les troubles éclatent alors que le monde, et même l’Amérique, n’étaient pas encore libéraux avant 1950, quelle conclusion pouvons-nous et devons-nous tirer de ce moment de l’histoire ? Il ne semble pas que ce soit la conclusion à laquelle Fukuyama nous appelle, car elle contredit ce qui apparaît clairement à nos propres yeux : que le libéralisme a les ressources internes et la capacité de surmonter le mécontentement qu’il génère. Au contraire, l’évidence, non entachée de vœux pieux et de nostalgie vaporeuse, suggère que Fukuyama est bien plus un « théoricien » que l’empiriste pur et dur qu’il prétend être.

Fukuyama semble avoir finalement reconnu les limites de sa propre prétention à démontrer la supériorité inhérente du libéralisme, tant dans notre conférence que dans son essai, faisant appel au spectre des alternatives illibérales et anti-libérales comme principale raison de venir en aide au libéralisme. Dans son essai, il cite des pays comme l’Inde, la Hongrie et la Russie comme exemples d’alternatives illibérales qui, malgré les imperfections de l’Amérique, devraient nous aider à éviter un destin illibéral. Ces pays, écrit-il, utilisent le pouvoir de l’État pour « détruire les institutions libérales et imposer leurs propres points de vue à la société dans son ensemble ». (Notons, une nouvelle fois, que les faits réels montrent que l’ordre libéral n’est guère plus à l’abri de telles formes d’imposition politique et sociale. Mais cela nous éloigne de la principale conclusion que l’on peut tirer de son raisonnement.)

Lors de notre conférence, il (et d’autres) a qualifié à plusieurs reprises la Russie et le conflit en Ukraine de spectre qui devrait hanter les libéraux pusillanimes. Si le libéralisme a pu une fois de plus tenter de surmonter ses difficultés, c’est grâce à notre engagement commun à combattre la menace que représente le rival mondial illibéral qu’est la Russie dans un avenir proche et la Chine qui se profile à l’horizon.

Ici encore l’invocation des « beaux jours » du libéralisme des années 1950-1970 est instructive. Ce furent les décennies non seulement d’une condition unique pour les États-Unis, mais de la consolidation de l’Amérique comme l’une des deux superpuissances mondiales qui se disputaient l’hégémonie idéologique mondiale. L’Amérique a pu tenir à distance les mécontentements politiques en grande partie non seulement à cause de sa richesse, mais à cause de la menace existentielle incarnée par un ennemi extérieur. Il s’avère que le libéralisme a prospéré lorsqu’il avait un ennemi.

Le paradoxe est ironique : Fukuyama s’est fait un nom et une réputation de penseur audacieux en affirmant que la chute du mur de Berlin en 1989 était « la fin de l’histoire ». L’histoire aurait pris fin parce que la plus vieille énigme politique a été résolue : les événements de 1989 ont répondu à la question « quel régime est le meilleur ? » par « la démocratie libérale ». Il n’y avait plus de rivaux au libéralisme. Ses rivaux, le fascisme et le communisme du XXe siècle ont été vaincus, et le seul régime survivant qui répondait aux besoins politiques fondamentaux de l’homme était la démocratie libérale. S’il reconnaissait qu’il resterait des récalcitrants discrets à cette conclusion incontestable, aucun ne constituait une véritable menace pour la victoire du libéralisme.

Trente-trois ans plus tard, Fukuyama fonde ses espoirs pour le libéralisme sur notre reconnaissance commune d’un ennemi commun. L’espoir d’arrêter l’histoire a été de courte durée. Rétrospectivement, 1989 n’a pas été la victoire finale du libéralisme, mais une illusion de victoire… Nos « malaises » actuels devenaient déjà manifestes à ce moment-là, la mondialisation économique et la financiarisation de notre économie commençaient à générer une condition historique mondiale d’inégalité économique, alors que toutes les mesures de la santé sociale s’effondraient dans tout l’Occident développé.

Ainsi, 1989 n’était pas la fin de l’histoire, c’était le début de la fin du libéralisme.

Fukuyama ne savait pas mieux lire les augures en 1989 qu’aujourd’hui. Cependant, il sait maintenant que le libéralisme doit être soutenu par tous les moyens disponibles, et si une mauvaise interprétation tendancieuse des preuves est nécessaire, il est à la hauteur de la tâche. Le problème, c’est que nous ne sommes pas en 1989, encore moins en 1950. Les années 2000 nous ont certainement montré que l’histoire n’était pas terminée. Mais des preuves incontestables suggèrent que le projet de « fin de l’histoire » de Fukuyama a, lui, pris fin.

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Le mythe de la violence religieuse 

mardi 16 août 2022

À Londres, le célèbre théâtre du Globe met en scène une Jeanne d'Arc « non binaire », Élizabeth Ire le serait aussi

Dans cette nouvelle pièce intitulée « Moi, Jeanne », la pucelle de Domrémy, figure historique et vénérée comme sainte par les catholiques, figurera en personnage « non-binaire ». Isobel Thom, qui l’interprètera, utilisera uniquement les pronoms neutres « they » (ils/elles) et « them » (leurs) pour désigner ses interlocuteurs. Et ces derniers en feront de même avec elle. Cette lecture ne fait pas l’unanimité. Frank Furedi, professeur émérite à l’Université du Kent cité par le quotidien britannique The Times, craint que la pièce soit une occasion de « réécrire l’histoire ». « Quelqu’un comme Jeanne d’Arc n’aurait aucune idée de ce qu’est être un non binaire. C’est une requalification de quelque chose qui n’existait même pas à l’époque », déclare-t-il, qualifiant le projet de « fantasme à l’envers ».

Jeanne d’Arc, bergère Lorraine, était âgée de 18 ans lorsqu’elle a pris les armes pour défendre le roi de France Charles VII, en pleine guerre de Cent Ans, avant d’être brûlée sur un bûcher en 1431. Selon Charlie Josephine, auteur de la pièce et elle-même « non binaire », celle qu’on appelle la « pucelle d’Orléans » est « cette jeune personne de la classe ouvrière qui transgressait le genre, à une époque où c’était vraiment dangereux ».

« L’histoire a fourni d’innombrables et merveilleux exemples de Jeanne dépeinte en tant que femme. Cette production offre simplement la possibilité d’un autre point de vue », affirme à son tour Michelle Terry. La directrice artistique de ce théâtre shakespearien, réplique de celui où officiait le dramaturge au XVIe siècle, sur la rive sud de la Tamise, a déclaré par ailleurs ne pas faire partie des premiers « à présenter Jeanne de cette manière, et nous ne serons pas les derniers ».

Cette lecture de la figure historique s’inscrit d’ailleurs, avance-t-elle, dans celle de l’Oxford English Dictionary, qui retrace l’usage du pronom « they » y compris pour une personne singulière dès l’année 1375, bien avant Jeanne d’Arc. « Les théâtres ne traitent pas d’une réalité historique », défend-elle, ils « produisent des pièces, et dans les pièces, tout peut être possible ».

L’ancien maître des lieux, affirme encore Michelle Terry, aurait approuvé cette version de la sainte. « Shakespeare n’a pas écrit de pièces historiquement exactes. Il a pris des personnages du passé pour poser des questions sur le monde qui l’entoure », argumente Michelle Terry. « Nos écrivains d’aujourd’hui ne font pas de différence, qu’il s’agisse d’Ann Boleyn, Nell Gwynn, Aemilia Bassano, Édouard II ou Jeanne d’Arc. Le Globe est un lieu d’imagination. Un lieu où, pour un court laps de temps, on peut au moins envisager la possibilité de mondes autres ».

Cette lecture ne fait pas l’unanimité. Frank Furedi, professeur émérite à l’Université du Kent cité par le quotidien britannique The Times, craint que la pièce soit une occasion de « réécrire l’histoire ». « Quelqu’un comme Jeanne d’Arc n’aurait aucune idée de ce qu’est être un non binaire. C’est une requalification de quelque chose qui n’existait même pas à l’époque », déclare-t-il, qualifiant le projet de « fantasme à l’envers ».

La Reine Elizabeth Ire serait aussi non binaire

« Je sais que je n’ai que le corps d’une femme faible et chétive », a dit un jour Elizabeth Ire pour rallier ses troupes face à l’Armada espagnole, « mais j’ai le cœur et l’estomac d’un roi ». Et elle aurait également été une personne non binaire, selon des universitaires travaillant pour le Shakespeare’s Globe, qui ont jeté le doute sur l’identité sexuelle de l’une des plus grandes reines d’Angleterre.

Dans un essai publié par le théâtre, Elizabeth I a été présentée comme pouvant être non-binaire, et la reine y est désignée par les pronoms neutres « they/them » (ils/eux). « Les femmes historiques ont adopté une identité masculine ».

L’essai a été rédigé par un « formateur en sensibilisation aux questions de transsexualité » pour défendre la décision du Globe de monter une nouvelle pièce mettant en scène une Jeanne d’Arc non binaire, mais la pièce et l’essai ont suscité des inquiétudes quant à la disparition de femmes célèbres dans l’histoire. L’essai affirme : « Elizabeth I… se décrivait régulièrement dans ses discours comme “roi”, “reine” et “prince”, choisissant stratégiquement de souligner son identité féminine ou son rôle monarchique masculin à différents moments. »

Elizabeth Ire d’Angleterre

 

L’essai publié sur le site internet du théâtre du Globe, écrit par le militant trans Dr Kit Heyam, suggère que les femmes historiques n’étaient pas seulement des rebelles pour avoir accompli des tâches considérées comme typiquement masculines, mais qu’elles ont aussi, dans un certain sens, adopté une identité masculine.

L’auteur JK Rowling a fait part de sa stupéfaction à l’idée que le Shakespeare’s Globe dépeigne Jeanne d’Arc comme une personne non binaire en aimant un message sur Twitter : « Bientôt : Napoléon était une femme parce qu’il a été vaincu à Waterloo. »

Dr Kit Heyam (ils/eux ou il/lui) sont/est des/un formateur·s de sensibilisation trans basé·s à Leeds

 « Des femmes célèbres rayées de l’histoire »

Les intellectuelles féministes craignent que la remise en cause de la féminité de femmes éminentes (parce qu’elles ont adopté des comportements virils ou fait des choses censément « viriles ») élimine de l’histoire des femmes de nombreuses figures célèbres.

Le Dr Jane Clare Jones, philosophe, a déclaré : « C’est un très bon exemple du conservatisme de genre inhérent à l’idéologie de l’identité de genre. Le conservatisme de genre traditionnel dit que les hommes doivent faire des choses “viriles” et les femmes des choses “féminines”. L’idéologie de l’identité de genre inverse cela et nous nous retrouvons avec l’idée que toute personne qui fait des choses “viriles” doit être un homme, et que toute personne qui fait des choses “féminines” doit être une femme. C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une situation où les femmes historiques qui ont joué des rôles traditionnellement “masculins” finissent par être reclassées dans la catégorie des “hommes trans” ou des “non-binaires” ou des “non-femmes” en quelque sorte. »

« C’est un message vraiment régressif à envoyer, surtout aux jeunes femmes »

Joan Smith, auteur de l’ouvrage féministe Misogynies, a déclaré au Telegraph : « Les femmes et les filles ont le droit de rejeter les stéréotypes sans perdre leur sexe. Nous n’avions pas assez de modèles féminins au départ, nous avons passé des décennies à redécouvrir des femmes artistes, auteurs, leaders. Et maintenant, une idéologie régressive tente de les faire disparaître. »

lundi 15 août 2022

En Pologne, une campagne d'affichage massive sur la natalité

Photo de deux fillettes blondes sur un panneau publicitaire accompagnée de la légende « Où sont ces enfants ? », le 5 août 2022 à Varsovie, en Pologne

Impossible d’y échapper : des portraits de deux fillettes blondes en robes immaculées, dans un champ de blé baigné d’une lumière d’or crépusculaire, recouvrent depuis quelques semaines les panneaux publicitaires aux quatre coins de la Pologne.

Cette campagne, œuvre d’une fondation catholique, dénonce la baisse de la fécondité.

La photographie des fillettes est accompagnée de pictogrammes, indiquant qu’une famille polonaise n’engendre désormais en moyenne qu’un enfant et demi, contre cinq dans les années 1950.

L’ensemble est flanqué d’une légende : « Où sont ces enfants ? ».

À gauche, le taux de fécondité (approximatif). Actuel 1,5 enfant/femme, années 80 : 3 enfants, années 50 : 5 enfants.

Les chiffres concernant les années 1950 ont beau être exagérés, le taux moyen de fécondité actuel reste préoccupant : avec 1,4 enfant par femme, la Pologne est en dessous de la moyenne européenne et bien en dessous du seuil du renouvellement des générations. « Notre campagne n’a pas de but idéologique ou politique : elle invite simplement les gens à réfléchir », affirme la fondation Kornice dont le président, entrepreneur proche des milieux catholiques, compte parmi les grandes fortunes du pays.


Pour Paulina Zagorska, une militante féministe, « le sous-entendu fondamentaliste de ces affiches est évident : leurs auteurs imputent la chute de la natalité à la contraception et à la remise en cause de la famille traditionnelle ».

Plusieurs commentateurs ont saisi l’occasion pour dénoncer la quasi-interdiction de l’IVG, impulsée par le gouvernement en octobre 2020, et étriller sa politique familiale.

La fin du communisme en Pologne s’accompagna d’une chute rapide de la natalité et d’une émigration importante. On note un léger regain de la natalité ces dernières années avant la pandémie de Covid en 2020.

Selon l’eurodéputé d’opposition Robert Biedron (de gauche, militant LGBTQ2SAI+), « les enfants manquent à cause du déficit de crèches et d’écoles maternelles (…), des salaires trop bas (…), de la peur de tomber enceinte à la suite de lois antiavortement inhumaines ».

Une étude, publiée en mai 2022 par les bureaux d’études SW Research et Garden of Words, estimait que la moitié des Polonaises trouvaient leur pays peu favorable à la maternité, notamment à cause de l’accès difficile aux soins médicaux.

Pourtant, la natalité compte parmi les fers de lance du parti gouvernemental, dont une allocation mensuelle fixe versée aux ménages pour chaque enfant, est une mesure emblématique.

Les politiques familiales portées par les conservateurs ambitionnent de stabiliser l’installation des jeunes ménages et de leur permettre d’assurer la garde des enfants pendant les premières années de vie.

Pour les critiques, elles sont surtout pensées pour favoriser le modèle traditionnel de la famille et inciter les femmes à rester au foyer.

Dans son plan d’orientation pour la fécondité, le ministère de la Famille qualifie celle-ci d’« enjeu vital », qui doit être défendu « y compris au prix du retrait temporaire du marché du travail pour les femmes qui préfèrent éduquer elles-mêmes leurs enfants ».

Alors que la Pologne compte aujourd’hui 38,2 millions d’habitants, sa population pourrait baisser de 2,3 millions de personnes d’ici 2040, selon une prévision d’Eurostat.

Outre le contexte actuel, cette baisse est également due à des facteurs historiques.

« Le chômage massif, engendré par le passage brutal à l’économie capitaliste, a entraîné une chute de la natalité dans les années 1990 dans les pays de l’ex-bloc de l’Est », rappelle Mme Kotowska.

« Les femmes nées dans ces années, en âge de procréer, sont donc peu nombreuses et ont peu d’enfants ».

Mme Kotowska doute que l’afflux d’Ukrainiens, principalement de femmes et d’enfants, cherchant refuge en Pologne après l’invasion russe, « inverse le déclin de la population ».

On pourrait certes envisager une immigration venue d’autres pays du monde, mais « je doute que ce soit envisageable en Pologne, où la politique natale est intrinsèquement liée au nationalisme et à l’ethnie », insiste-t-elle.

En attendant, dans un rapport officiel, le gouvernement alerte sur le risque à long terme de « disparition biologique de la nation polonaise ».

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« Valeurs européennes » : la promotion de contenus LGBT auprès des mineurs ?  

L’Europe de l’Est en proie à une démographie en chute libre  

Hongrie et Pologne mettent leur veto aux conclusions de l’Union européenne pour protéger leurs écoliers de la propagande LGBT 

Entretien de Victor Orban sur Fox News (transcription et sous-titrage en français) 

La taille importe-t-elle ? La démographie déclinante de la Pologne dans le contexte européen

 

 

dimanche 14 août 2022

Aux États-Unis, la crise des opiacés prend des proportions catastrophiques

C’est l’épidémie la plus dangereuse que nous ayons vue.

Ray Donovan, haut responsable de l’Agence américaine antidrogue (DEA)

Makayla Cox, lycéenne américaine en Virginie, pensait prendre un médicament pour traiter la douleur et l’anxiété, obtenu par le biais d’un ami.

Mais la pilule avalée deux semaines après son seizième anniversaire était du fentanyl, un opiacé de synthèse jusqu’à 50 fois plus puissant que l’héroïne. Elle est morte presque immédiatement.

Un soir de janvier, après avoir regardé un film avec sa mère Shannon, Makayla semblait en forme lorsqu’elle est allée dans sa chambre avec son chien, un husky qui dormait souvent sur son lit.

Mais le lendemain matin, Shannon a découvert Makayla appuyée contre la tête de lit, à moitié assise, un liquide orange sortant de sa bouche et de son nez.

« Elle était toute raide. Je l’ai secouée, j’ai crié son nom, j’ai appelé les secours », relate Shannon à l’AFP. « Mes voisins sont venus et ont tenté de la réanimer, mais il était trop tard. Après ça, je ne me souviens pas de grand-chose. »

Aux États-Unis, la crise des opiacés prend des proportions catastrophiques.

Plus de 80 000 personnes sont mortes d’overdoses par opiacés l’an dernier, causées pour la plupart par des drogues de synthèse comme le fentanyl — soit sept fois plus qu’il y a une dizaine d’années.

« C’est l’épidémie la plus dangereuse que nous ayons vue », juge Ray Donovan, haut responsable de l’Agence américaine antidrogue (DEA). « Le fentanyl n’est pas comme n’importe quelle autre drogue illicite, il est mortel instantanément. »

Et le nombre de morts s’envole particulièrement vite chez les jeunes. En 2019, 493 adolescents américains étaient décédés de surdose. En 2021, ils étaient 1 146.


Le fentanyl fait également des ravages à Vancouver et dans les réserves indiennes (Konbini est un média « progressiste » la fin du reportage est donc sujette à caution)

Ils se procurent des médicaments de contrefaçon via les réseaux sociaux. Et, sans le savoir, ils ingèrent des pilules contenant du fentanyl.

La drogue se commande sur Snapchat, Tiktok ou Instagram

Pour atteindre les plus jeunes, les revendeurs passent par des applications comme Snapchat, TikTok ou encore Instagram.

Ils remplacent souvent le nom de la drogue par des émojis. L’oxycodone, médicament très addictif, prend ainsi la forme d’une banane à moitié épluchée. Le Xanax, un tranquillisant, celle d’une barre de chocolat.

Le nombre d’Américains qui prennent de la drogue est plutôt stable ces dernières années, mais ce qui change, c’est la nocuité des substances, selon Wilson Compton, directeur adjoint de l’Institut national américain sur la toxicomanie.

Le fentanyl est si puissant que la différence entre vivre ou mourir tient à moins d’un gramme.

« Il suffit de très petites quantités pour que cela devienne un poison qui vous empêche de respirer », décrit Wilson Compton à l’AFP.

Aux États-Unis, la majeure partie du fentanyl illégal est fabriqué par des cartels mexicains, à partir de produits expédiés de Chine.

Cette drogue est une bonne affaire pour ces groupes criminels, car la puissance du fentanyl fait qu’une plus petite dose suffit à remplir une pilule.

Un kilogramme de produit pur, acheté pour environ 12 000 dollars, est transformé en un demi-million de pilules, plus facilement transportables, pouvant valoir jusqu’à 30 dollars l’unité.

L’an dernier, la DEA a saisi près de sept tonnes de fentanyl — assez pour tuer tous les Américains. Quatre pilules sur 10 contenaient une dose létale.

Élève modèle

Dans un hall du siège de l’agence antidrogue, les photos des « visages du fentanyl » sont affichées sur les murs. La collection de portraits rend hommage à une douzaine de personnes dont la vie a été récemment volée par la drogue.

Sous l’un d’entre eux : « Makayla—16 ans pour toujours »

Élève modèle et meneuse de claque, la jeune fille aimait peindre, jouer avec ses chiens, et espérait étudier le droit à l’université, raconte sa mère Shannon Doyle, 41 ans.

Après le divorce de ses parents, Makayla avait eu des problèmes d’anxiété, empirés par la pandémie.

L’été dernier, un ami lui avait fait découvrir les médicaments de contrefaçon.

Les pilules bleues retrouvées dans le lit de Makayla étaient en fait entièrement composées de fentanyl. Une enquête policière est en cours, mais n’a pour l’heure mené à aucune arrestation.

« Avant, quand vous étiez accro à la drogue, vous aviez 5, 10, 15 ans pour essayer de vaincre la dépendance », explique Shannon Doyle dans sa maison de Virginia Beach, ville côtière à environ 330 km au sud de Washington.

« Vous n’avez plus cette chance. »

Le DEA a lancé une campagne de prévention sur les risques du fentanyl, et des initiatives tentent d’accroître l’accessibilité du naxolone, un antidote pouvant sauver une personne en train de faire une surdose.

Les cendres de Makayla reposent dans sa chambre, une pièce dans laquelle Shannon jette toujours un coup d’œil matin et soir, comme quand elle était vivante.

Au nom de Makayla, elle a monté une fondation pour tenter d’éviter des tragédies similaires — une façon de gérer son deuil, dit-elle.

La meilleure amie de l’adolescente, Kaydence Blanchard, 16 ans, vit son premier été sans elle. Elle essaie d’accomplir les rêves qu’elles partageaient : passer son permis, et conduire jusqu’à la plage.

Mais pour Makayla, « l’avenir ne se concrétisera jamais », souligne-t-elle. « Elle ne réalisera jamais aucun des projets que nous avions imaginés ensemble. »

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Les surdoses de fentanyl, première cause de décès chez les adultes américains âgés de 18 à 45 ans

États-Unis — Décès d’adolescents par surdose de fentanyl ont triplé de 2019 à 2021 

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Cannabis — la consommation depuis la légalisation est passée de 14 % à 20 % de 2018 à 2021

La SQDC diffuserait des images interdites dans des médias sociaux accessibles aux mineurs (2021)

Québec — La légalisation du cannabis n’a pas entamé les bénéfices du crime organisé 

Alberta — Épidémie de syphilis parmi sans-abri, drogués, homos et bisexuels et Amérindiens 

La Russie sanctionne Twitter pour manque de filtrage des contenus pédopornographiques ou faisant l’apologie de drogues ou du suicide 

Analyse des demandes d’assurance maladie : la gestion de la COVID-19 a un impact profond sur la santé mentale des jeunes  

Espérance de vie baisse chez les hommes en Ontario, en Colombie-Britannique et chez les blancs aux États-Unis (pré-Covid, opioïdes en cause) 

Québec — consommation d’antidépresseurs a augmenté de 68 % chez jeunes filles au cours des 5 dernières années (pré-Covid) 

Canada — la légalisation du cannabis a accru le nombre de consommateurs (2019)

Arrêter le cannabis et la mémoire revient 

Les enseignants du Colorado inquiets au sujet du cannabis dans les écoles publiques

 

Écologie — Évolution de la recherche « acheter du bois de chauffage » en Allemagne



Évolution de la recherche « acheter du bois de chauffage » sur Google en Allemagne du 1 janvier 2004 au 14 août 2022.

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« J’ai arrêté de payer » : la fronde des Britanniques face à l’explosion de leur facture d’énergie


samedi 13 août 2022

La guerre d'Espagne sans légendes

Texte de Jean Sévillia sur l’ouvrage de Pio Moa sur la Guerre d’Espagne.

Selon un historien espagnol, la guerre civile qui s’est terminée par la victoire de Franco, en 1939, n’a pas été provoquée par le coup d’État militaire raté de juillet 1936, mais par la dérive révolutionnaire de la République.

Le général Franco à Burgos, siège du gouvernement nationaliste espagnol pendant la guerre civile

« No pasarán! » (« Ils ne passeront pas ! ») Repris par la gauche française, d’Hidalgo aux antifas, le cri de guerre des défenseurs de Madrid contre les troupes de Franco, en 1936, exprime une vision idéalisée de la guerre civile espagnole. Celle-ci, provoquée par la rébellion de généraux factieux contre la République, aurait été le premier affrontement armé entre le fascisme et la démocratie. 

Or, cette interprétation est historiquement fausse. L’affirmer ne procède pas d’une quelconque nostalgie franquiste, mais de l’analyse des faits. 

Il faut se féliciter, à cet égard, de la publication en français d’un livre paru il y a presque vingt ans en Espagne où, vendu à 300 000 exemplaires, il a déclenché de violentes controverses. Son auteur, Pío Moa, né en 1948, a été, à 20 ans, militant du parti communiste espagnol avant d’être membre fondateur du Grapo, un mouvement terroriste d’inspiration maoïste. Converti au libéralisme démocratique et retiré de toute activité politique, Pío Moa a dirigé des revues historiques et culturelles, et s’est lancé dans l’étude de la guerre d’Espagne à travers une trentaine d’ouvrages fondés sur des recherches menées dans le fonds documentaire de la Fondation socialiste Pablo Iglesias.


Les Mythes de la guerre d’Espagne, 1936-1939
fournit la synthèse de ce travail, avec les portraits des principaux acteurs des deux camps, et le décryptage de maints épisodes transformés par la légende, du siège de l’Alcazar de Tolède au bombardement de Guernica. 

La thèse centrale de Pío Moa est que, dans les forces qui composeront le camp dit républicain de 1936 à 1939 — communistes, anarchistes, socialistes, républicains de gauche, nationalistes catalans, séparatistes basques —, quasiment personne n’était démocrate

Quand la droite modérée gagna les élections, en 1933, même les républicains de gauche, refusant leur défaite électorale, s’allièrent aux partis les plus radicaux, ce qui déboucha, en 1934, sur une grève générale insurrectionnelle, transformée en révolte armée dans les Asturies. 

En février 1936, c’est le Front populaire qui remporta les élections, mais dans un climat de violence marqué par la surenchère révolutionnaire des extrémistes qui incendiaient églises et couvents, organisaient des attentats contre les forces de l’ordre et menaçaient les hommes politiques de droite. L’assassinat du député monarchiste Calvo Sotelo, le dirigeant le plus populaire de l’opposition, fit tout basculer en entraînant le raidissement des conservateurs. 

Conclusion de Pío Moa : c’est le mouvement révolutionnaire et l’effondrement de l’État républicain qui ont provoqué le soulèvement militaire de juillet 1936, et non l’inverse. Il s’ensuivra une guerre civile atroce, avec, des deux côtés, son lot de massacres.

Vers une dictature « nationale-catholique »

Pour des raisons qui tenaient à leurs intérêts stratégiques, Allemands et Italiens aidèrent les nationalistes, tandis que, de son côté, l’Union soviétique envoya des conseillers militaires et arma les Brigades internationales, dont l’encadrement était communiste, et se remboursa avec l’or espagnol déposé à Moscou. 

Les républicains, politiquement divisés, finirent par perdre leurs avantages initiaux, tandis que Franco, parvenant à cumuler tous les pouvoirs, politiques et militaires, remporta la victoire en 1939. 

Il instaura une dure dictature que l’on a qualifiée de « national-catholique ». Mais si ses adversaires avaient triomphé, explique Pío Moa dans ce livre qui renverse les idées reçues, c’est une dictature soviétique qui se serait installée à Madrid. L’Espagne n’était pas à l’heure de la démocratie. Celle-ci adviendra, à partir de 1976, par la transition assurée par le roi Juan Carlos — ce que n’avait sans doute pas prévu Franco. 


Les Mythes de la guerre d’Espagne, 1936-1939,
par Pío Moa paru le 9 mars 2020,
aux éditions de L’Artilleur,
688 pp.,
ISBN-13 : 978-2810010950


vendredi 12 août 2022

L'économiste Pierre Fortin : non, le Québec n'a pas besoin de 80 000 immigrants par an

« le Conseil du patronat [CPQ] a tort d’affirmer que l’immigration peut faire diminuer la pénurie de main-d’œuvre pour l’ensemble de l’économie. Cette idée n’est en fait rien d’autre qu’un gros sophisme de composition. »

— Pierre Fortin, économiste.

Le Conseil du patronat en réclame de 80 000 à 100 000 par année. Le gouvernement vise une cible de 50 000. Dans une analyse détaillée que l’Actualité a synthétisée, l’économiste Pierre Fortin tranche le débat en faveur du seuil le moins élevé. Ce n’est pas la première fois que Pierre Fortin dénonce le simplisme du « plus d’immigrants résoudront la pénurie de main-d’œuvre ». Voir la vidéo ci-dessous.

Extraits :

[Estimation de la pénurie qui souffre de deux défauts méthodologiques majeurs]

Malheureusement, cette estimation d’un besoin annuel de 80 000 immigrants permanents présentée par le CPQ souffre de deux défauts majeurs. Ces deux défauts font gonfler démesurément le besoin annuel d’immigrants permanents estimé par l’organisme patronal.

La première des deux failles de l’estimation du CPQ est qu’elle est basée sur les prévisions d’une étude d’Emploi-Québec datant de 2018, donc d’avant la pandémie et forcément périmée, plutôt que sur la mise à jour postpandémique 2021 qu’Emploi-Québec a publiée au début de 2022. Cette dernière repose sur des perspectives économiques renouvelées et prolongées à la période décennale 2021-2030.

En appliquant à cette mise à jour 2021 d’Emploi-Québec la méthode d’estimation que le CPQ a utilisée avec l’édition périmée de 2018, on trouve que le nombre estimatif d’immigrants permanents dont le Québec aurait besoin en moyenne de 2023 à 2030 est de 63 000 plutôt que de 80 000. En employant l’édition périmée de 2018 plutôt que l’édition mise à jour de 2021, le CPQ s’est donc trouvé à gonfler démesurément (de 26 %) le résultat estimé pour les années 2023 à 2026.

Le second défaut de cette évaluation est d’être tenue implicitement pour certaine et de n’accorder aucune attention à la marge d’erreur dans le chiffre de 80 000 avancé, contrairement à la pratique professionnelle de tous les travaux qui reposent sur des hypothèses statistiques faillibles. En supposant, pour fixer concrètement les idées, qu’Emploi-Québec ait surestimé en 2021 la hausse de l’emploi à pourvoir d’un plausible et tout petit 0,1 % par année pour la période 2021-2030, on trouve après correction que le nombre estimatif d’immigrants permanents dont le Québec aurait besoin en moyenne de 2023 à 2030 serait de 53 000 plutôt que de 63 000. Cela ramènerait la réclamation du CPQ à un niveau voisin du taux annuel de 50 000 immigrants permanents par année prévu par le Premier ministre Legault et ses ministres Boulet et Fitzgibbon.

 

Il n’existe pas de lien entre la croissance du PIB par habitant et l’immigration. Aux dernières nouvelles, les immigrés formaient 49 % de la population à Toronto et 7 % à Québec, mais la croissance par habitant de 2001 à 2018 a été deux fois et demie plus rapide à Québec qu’à Toronto. À l’inverse, à Vancouver, le poids important de la population d’immigrés (45 %) n’a pas empêché la région de connaître une performance économique très supérieure à la moyenne.

Un copier-coller de la politique fédérale [et de l’Initiative du Siècle]

Le CPQ ne fait pas que réclamer du Québec qu’il accroisse son taux d’admission à 80 000 immigrants permanents par année de 2023 à 2026, il l’invite également à « tendre idéalement » vers un taux annuel de 100 000 par la suite. Cette cible de 100 000 immigrants permanents par année n’est pas choisie au hasard. Elle équivaut à 22 % des 451 000 immigrants permanents que le gouvernement fédéral vient d’annoncer qu’il admettrait à partir de 2024. Or, 22 % est exactement la part de la population canadienne que représentent actuellement les 8,6 millions de Québécois. La proposition du CPQ pour le Québec est donc un copier-coller de la nouvelle politique fédérale, qu’il appuie sans discussion.

Les lobbys politiques canadiens qui, comme le CPQ, appuient l’accélération de l’immigration canadienne que planifie le gouvernement fédéral sont d’avis qu’elle apporterait trois avantages économiques majeurs au pays : elle résoudrait le problème des pénuries de main-d’œuvre, elle combattrait efficacement le vieillissement de la population, et elle favoriserait la croissance du niveau de vie moyen et du bonheur des gens. Malheureusement, il n’existe aucune preuve scientifique sérieuse de la présence de l’un ou l’autre de ces trois effets bénéfiques présumés.

De faux avantages économiques

Le premier avantage économique présumé est que plus on accueillera d’immigrants, plus la pénurie de main-d’œuvre va s’atténuer. Il est incontestable que le recours à l’immigration fait partie des moyens essentiels de soulager les pénuries de main-d’œuvre particulières des entreprises individuelles. Il doit être encouragé et facilité en réduisant la complexité administrative et les longs temps d’attente.

Mais malheureusement, le CPQ a tort d’affirmer que l’immigration peut faire diminuer la pénurie de main-d’œuvre pour l’ensemble de l’économie. Cette idée n’est en fait rien d’autre qu’un gros sophisme de composition. Ceux qui la défendent « oublient » de tenir compte du fait que les revenus supplémentaires encaissés et dépensés par les nouveaux arrivants finissent par faire augmenter la demande de main-d’œuvre autant que l’offre de main-d’œuvre, de sorte que l’effet net sur la rareté de la main-d’œuvre dans l’économie globale est à peu près nul.

[…] Cette affirmation voulant que l’immigration soit sans effet net sur la pénurie globale de main-d’œuvre est tout à fait conforme aux données de l’expérience. De 2015 à 2019 par exemple, le solde migratoire total du Québec, qui prend en compte l’addition annuelle nette de tous les immigrants permanents et temporaires, a quadruplé, passant de 24 800 à 93 500 personnes. Mais plutôt que de diminuer, le taux de postes vacants a doublé au Québec pendant ce temps, passant de 1,8 % de postes disponibles en 2015 à 3,5 % en 2019. Autre exemple : de 2015 à 2022, bien que le solde migratoire total de la Colombie-Britannique ait dépassé celui du Québec de 65 % à 75 % en proportion selon les années, le taux de postes vacants de cette province était récemment supérieur, et non inférieur, à celui du Québec, s’établissant à 6,5 % là-bas contre 5,8 % au Québec.

Le deuxième avantage économique présumé d’une expansion migratoire comme celle que prévoit le gouvernement fédéral, soit 451 000 immigrants permanents à partir de 2024, est qu’elle aiderait à combattre le vieillissement de la population. Malheureusement, cet espoir est lui aussi contredit par la littérature de recherche, qui a clairement démontré que l’effet de l’immigration sur le rapport de dépendance des personnes âgées est minime, notamment parce que les immigrants arrivent souvent avec leurs vieux parents, puis vieillissent eux-mêmes.

Le troisième avantage économique présumé d’une accélération majeure de l’immigration comme celle que planifie Ottawa est qu’elle favoriserait la croissance du niveau de vie et du bonheur des gens. Mais encore ici, il n’existe aucune preuve scientifique que la croissance du niveau de vie des Canadiens réagirait positivement (ou négativement) à une expansion accélérée de l’immigration et de la population. [On ne sait si le PNB par habitant augmenterait ou diminuerait.]

Les synthèses [des études] produites par les meilleurs chercheurs canadiens en économie de l’immigration ont au contraire fermement conclu que les effets de l’immigration sur le niveau de vie estimés par les nombreuses recherches sur la question sont [au mieux] généralement négligeables. Par exemple, malgré un taux d’immigration 19 fois plus faible que celui du Canada, la Corée du Sud a vu son PIB par habitant (inflation déduite) augmenter 4,5 fois plus que celui du Canada de 2000 à 2019. Et tout près de nous, bien qu’on dénombre sept fois moins d’immigrants à Québec qu’à Toronto, la croissance du PIB par habitant a été deux fois plus importante dans la Vieille Capitale que dans la Ville reine de 2001 à 2018.

[Raisons pour refuser l’augmentation d’immigration]

[…] il est clair que la réclamation maximale du CPQ, de 80 000 à 100 000 par année, doit être rejetée pour au moins quatre raisons.

Premièrement, doubler l’immigration permanente au Québec de 50 000 à 100 000 d’ici la seconde moitié de la présente décennie entraînerait une surcharge administrative impossible au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) et aux autres ministères responsables des services publics.

[…]

une explosion migratoire qui ferait passer soudainement le nombre d’immigrants permanents de 50 000 à 100 000 par année serait passablement téméraire sur le plan social. Elle risquerait d’attiser la xénophobie et d’encourager le rejet de l’immigration. On observe déjà cette malheureuse évolution des choses en Europe et aux États-Unis. Les recherches sur le terrain ont décisivement montré que l’introduction trop rapide de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle dans une communauté tend naturellement à réduire les relations de confiance, le degré d’altruisme, l’intérêt à coopérer et la cohésion sociale.

[Enfin,] le recrutement et l’intégration des immigrants posent des défis plus difficiles et complexes à relever au Québec qu’ailleurs en Amérique du Nord, parce que la promotion du français, fragile mais essentielle à la protection et au développement de la culture distincte du Québec, doit forcément s’éloigner du principe de personnalité, selon lequel chaque personne choisit librement la langue qu’elle utilise dans l’espace public, en faveur du principe de territorialité en vigueur dans toutes les sociétés d’immigration sauf à Montréal, et voulant que chaque personne utilise dans l’espace public la langue officielle ou majoritaire de la population d’accueil.

Tous ces défis à relever ajoutent à la justification d’une politique générale d’immigration différente au Québec, contrôlée strictement par la province, et planifiant des volumes d’admissions plus modérés qu’au Canada, en conformité avec l’Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission temporaire des aubains de 1991. La question du taux d’immigration optimal reste ouverte, mais l’idée de poursuivre la « règle » suivie par le MIFI au cours de la période de 15 ans de 2008 à 2022, soit d’admettre un niveau relativement stable de 50 000 immigrants permanents par année, n’est pas mauvaise, car il appert fréquemment qu’« une vieille règle est une bonne règle ».

Qu’adviendra-t-il du poids du Québec dans le Canada ?

Choisir d’accueillir de 50 000 à 55 000 immigrants permanents par année plutôt que de 80 000 à 100 000 comme le voudrait le CPQ par imitation de la politique fédérale aurait deux conséquences démographiques pour le Québec. En niveau absolu, la population du Québec croîtrait moins vite. Selon le plus récent scénario démographique de référence de l’Institut de la statistique du Québec, avec 50 000 immigrants (augmentés plus tard à 55 000), elle s’élèverait à 10 millions d’habitants en 2061, alors qu’elle pourrait atteindre 11,7 millions d’habitants avec les 100 000 immigrants annuels réclamés par le CPQ.

L’effet sur le niveau de vie moyen et le bonheur des Québécois serait à peu près nul, comme c’est le cas pour nombre de petites nations qui sont devenues riches et heureuses sans avoir dû à cette fin poursuivre un rêve de grandeur démographique, politique ou militaire (par exemple la Suisse, la Norvège, le Danemark, l’Autriche, la Suède ou la Finlande).

En niveau relatif, on peut estimer en gros que le poids démographique du Québec dans la fédération canadienne passerait de 22,5 % en 2021 à 19,2 % en 2061 si sa politique d’immigration adhérait aux 80 000 à 100 000 admissions annuelles du CPQ, et à 16,4 % s’il s’en tenait à la politique gouvernementale québécoise actuelle des 50 000 (augmentés plus tard à 55 000). Le poids du Québec diminuerait donc de 3,3 points de pourcentage avec la politique d’immigration des 80 000-100 000 et de 6,1 points, soit 2,8 points de plus, avec celle des 50 000-55 000.

Voir aussi

Et si la diversité diminuait la confiance ?  

L’Institut Fraser : la politique migratoire actuelle coûterait près de 20 milliards par année au Canada [2011]

Les immigrés coûtent de plus en plus cher au Canada : ils coûtent plus de 16 [jusqu’à 23] milliards de dollars par an aux contribuables [2012]

« Le français hors Québec ? C’est terminé. » Sauvons les meubles…

Sondage [fin 2020] — Seuls 17 % des Canadiens interrogés d’accord avec l’importation de 1,2 million d’immigrants en 3 ans

La « diversité » ou la tarte à la crème

Un Québec de plus en plus divers, est-ce vraiment une bonne chose ? 

« Trop de diversité sape les fondements de la solidarité » 

Étude — Baisse de « solidarité » corrélée à l’augmentation du nombre d’étrangers

Multiculturalisme, « hybridation », « métissage culturel », une nouvelle illusion théorique dans les sciences sociales 

L’immigration, le remède imaginaire 

Des personnes ayant la nationalité américaine réclament le statut de réfugié au Canada

Afflux renouvelé de réfugiés au Québec et impact sur le réseau scolaire déjà en sous-effectif  

Crise du logement : le tabou des seuils d’immigration trop élevés

Humour — désolé d’être là 

Les ⅔ des Québécois contre une hausse du nombre d’immigrants 

Immigration de masse : le Canada connaît la plus forte croissance démographique du G7

L’augmentation de l’immigration a amplifié la crise du logement

Canada — Faire passer l’immigration de 300 000 personnes par an à un million

L’initiative du Siècle (dont un des cofondateurs est Dominic Barton, actuellement ambassadeur du Canada en Chine populaire). En anglais uniquement.

Le patronat québécois reprend de plus belle sa campagne en faveur de l’immigration massive : 64 000 par année au Québec ! (1er avril 2021, ce n’est hélas pas un poisson d’avril)

L’État-providence : une pompe aspirante pour tous les immigrants « illégaux »

 

France — Victoire pour la liberté scolaire devant le tribunal administratif de Toulouse

Communiqué de l’association Liberté éducation :

Au lendemain d’une audition de Pap Ndiaye à l’Assemblée pendant laquelle le ministre a reconnu de nombreux refus (46 % des nouvelles demandes) et du dépôt d’une nouvelle requête de Liberté éducation au Conseil d’État contre les décrets du 2 juin (voir liberteeducation.com).

Le 4 août 2022, pour la première fois, le juge des référés a suspendu une décision de refus d’autorisation d’instruction en famille. Après des semaines de combats juridiques, le juge vient pour la première fois de reconnaître l’urgence et le doute sérieux entachant un refus d’autorisation.

Jusqu’alors, les rectorats retiraient quasi systématiquement les refus d’autorisation juste avant l’audience, très certainement pour éviter que le juge se prononce et qu’une jurisprudence favorable aux familles puisse émerger.

De nombreux tribunaux administratifs avaient également refusé de reconnaître l’urgence, comme le tribunal administratif de Versailles. Beaucoup de familles se sont ainsi retrouvées avec des ordonnances défavorables sans même avoir droit à une audience : les ordonnances de « tri » semblaient écarter définitivement les familles des prétoires.

Cette victoire a été permise sous convention tripartite entre notre avocat partenaire du cabinet La Norville, la famille et notre association.

Le succès du 4 août est double

Le premier succès est de voir reconnue l’urgence à suspendre un refus d’autorisation pour un enfant de trois ans. Le juge a reconnu l’urgence compte tenu de la difficulté d’anticiper une scolarisation dans un établissement public ou privé à maintenant un mois de la rentrée. C’est un motif qui pourra très certainement servir à toutes les familles qui, à moins d’un mois de la rentrée, saisissent le juge des référés.

Le juge a également reconnu, au titre de l’urgence, les difficultés venues du benjamin d’une fratrie qui serait le seul à être scolarisé alors que ses frères et sœurs sont instruits en famille. De nombreuses familles dont les aînés sont bénéficiaires de la dérogation de plein droit pour 2022-2023 et 2023-2024, prévue dans la loi, mais dont le petit dernier avait un refus d’autorisation pourront se fonder sur cette jurisprudence.

Deuxième victoire, c’est la reconnaissance par le juge du doute sérieux, c’est-à-dire l’inégalité manifeste entachant la décision de l’académie.

Nous avons des informations concordantes qui montrent que l’académie de Toulouse refuse presque toutes les demandes d’autorisation du motif 4 « situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif ». Dans notre association Liberté éducation, sur près de 400 refus d’autorisation au niveau national, l’académie de Toulouse est celle qui en oppose le plus, cumulant 31 % des refus. Selon le rectorat, seuls les enfants impossibles à scolarisés pouvaient prétendre à être instruits en famille, à savoir quasiment aucun. Un traitement à rapprocher de l’aveu du ministre de l’Éducation nationale, auditionné mardi à l’Assemblée affirmant au sujet des refus : « Dans certains départements, c’est un non très massif » (voir vidéo ci-dessous et lire notre analyse).

Le juge a reconnu le doute sérieux dans le cas d’une famille développant une pédagogie alternative type Montessori inexistante dans les établissements scolaires situés à proximité. Il a reconnu également que le projet pédagogique était adapté à l’enfant et a souligné les bons résultats obtenus par ses frères sœurs lors des contrôles de l’académie.

Avec cette jurisprudence, c’en est fini du rejet massif des autorisations pour le motif n° 4 concernant la situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif. Elle montre bien qu’un projet pédagogique suffisamment original pour se distinguer de la pédagogie enseignée dans les établissements publics ou privés et adaptés à l’âge et au rythme de l’apprentissage de l’enfant pour qu’une autorisation soit accordée.

Cette situation nouvelle devra être confirmée par le juge du fond, et nous l’espérons, par les autres tribunaux administratifs. Elle montre bien que les parents ont raison de se battre pour exiger le respect de la nouvelle loi tel qu’interprété par le Conseil constitutionnel en août 2021.

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