jeudi 14 mai 2026

La haine de la France comme ciment de la dictature d'Alger

Pourquoi, alors que la guerre d’Indochine a fait plus de morts que la  guerre d’Algérie, n’existe-t-il pas le même ressentiment des populations  vietnamiennes ou cambodgiennes à l’égard de la France ? Parce que la  querelle avec la France n’est pas seulement une séquelle de l’histoire,  mais le produit d’une instrumentalisation par le pouvoir algérien. Après  la guerre civile des années 1990, qui a coûté la vie à près de  200.000 Algériens, le président Bouteflika entreprend une politique de  réconciliation nationale. Pour forger l’unité, rien de mieux qu’un bouc  émissaire : la haine de la France sera le ciment de la dictature.

Mettre fin à la névrose française

Dans un livre abso­lu­ment pas­sion­nant, France-Algé­rie. De 1962 à nos jours (Tal­lan­dier), l’his­to­rien Pierre Ver­me­ren revient sur « une rela­tion asy­mé­trique com­plexe, faite de non-dits et de mani­pu­la­tions, de rela­tions d’amour-haine pleines de chaus­se­-trappes et de silences, ali­men­tée par de mul­tiples conten­tieux ». Et Ver­me­ren d’ajou­ter : « Si on était en pré­sence de deux indi­vi­dus, il fau­drait en déduire que leur psy­chisme est altéré…» Une rela­tion névro­sée entre une France maso­chiste, obsé­dée par l’auto­fla­gel­la­tion, mul­ti­pliant les gestes d’ami­tié, et une Algé­rie mani­pu­la­trice jouant de la culpa­bi­lité des élites françaises comme un chat avec une pelote de laine.

Pierre Ver­me­ren pèse cha­cun de ses mots. Il n’est ni dans l’outrance ni dans la déma­go­gie. Il n’excuse, ne mini­mise ni n’exa­gère aucune des fautes des deux par­ties en pré­sence. Il ne cache rien de la bru­ta­lité sau­vage de la conquête française, de l’injus­tice de la colo­ni­sa­tion et des crimes com­mis pen­dant la guerre d’indé­pen­dance. Il éva­lue avec jus­tesse l’héri­tage gaul­lien de la guerre d’Algé­rie. De Gaulle n’a jamais été un « colo­nial » : il sait la déco­lo­ni­sa­tion iné­luc­table. Le sys­tème coûte plus qu’il ne rap­porte, l’inté­gra­tion est deve­nue impos­sible, la démo­gra­phie rend illu­soire le rêve d’une Algé­rie française. Il veut se débar­ras­ser au plus vite du « bou­let » algé­rien. Ver­me­ren sou­ligne le prix ter­rible de cette sor­tie : de Gaulle érige, à son corps défen­dant, le GPRA, et donc le FLN, en vain­queur poli­tique de la guerre d’Algé­rie. Les har­kis sont aban­don­nés, les pieds-noirs rapa­triés dans le chaos, les clauses de sau­ve­garde des biens français détri­co­tées, tan­dis que l’immi­gra­tion algé­rienne se pour­suit sans contre­par­tie. L’accord de 1968 ins­talle un régime migra­toire très libé­ral, fon­dant cette excep­tion qui fera de la com­mu­nauté algé­rienne la pre­mière com­mu­nauté étran­gère en France dans les années 1970.

La grande dif­fé­rence entre l’Algé­rie et la France, c’est que cette der­nière a reconnu ses méfaits, d’autant plus inac­cep­tables qu’ils étaient com­mis au nom d’une mis­sion civi­li­sa­trice, par une Répu­blique qui van­tait une pro­messe uni­ver­selle qu’elle était inca­pable de réa­li­ser. Des enfu­mades du maré­chal Bugeaud, condam­nées dès 1847 par le rap­port de Toc­que­ville sur l’Algé­rie, jusqu’au rap­port Stora de 2021, en pas­sant par la recon­nais­sance de la pra­tique de la tor­ture, la France a regardé en face une part de ses fautes. L’Algé­rie, en revanche, ne recon­naît aucun des crimes de son his­toire : la pira­te­rie et l’escla­vage des Euro­péens pen­dant des siècles, la traite saha­rienne mil­lé­naire, les crimes du FLN pen­dant la guerre, les mas­sacres de la décen­nie noire… Tout cela fait l’objet du déni le plus total.

Pour­quoi, alors que la guerre d’Indo­chine a fait plus de morts que la guerre d’Algé­rie, n’existe-t-il pas le même res­sen­ti­ment des popu­la­tions viet­na­miennes ou cam­bod­giennes à l’égard de la France ? Parce que la que­relle avec la France n’est pas seule­ment une séquelle de l’his­toire, mais le pro­duit d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion par le pou­voir algé­rien. Après la guerre civile des années 1990, qui a coûté la vie à près de 200.000 Algé­riens, le pré­sident Bou­te­flika entre­prend une poli­tique de récon­ci­lia­tion natio­nale. Pour for­ger l’unité, rien de mieux qu’un bouc émis­saire : la haine de la France sera le ciment de la dic­ta­ture. Bou­te­flika cri­mi­na­lise la colo­ni­sa­tion, la nazi­fie, l’assi­mile à un pro­ces­sus géno­ci­daire, gonfle sans cesse le nombre de ses « mar­tyrs », orga­ni­sant une véri­table mémoire d’état. Avec la com­pli­cité des intel­lec­tuels post­co­lo­niaux et des agents d’Alger, trop heu­reux d’entre­te­nir la mau­vaise conscience occi­den­tale, même si celle-ci sert d’assu­rance-vie à un sys­tème dic­ta­to­rial qui prive son peuple de liber­tés et le condamne au sous-déve­lop­pe­ment. Citons, entre autres, l’iné­nar­rable Rima Has­san : « La Mecque des révo­lu­tion­naires et de la liberté est et res­tera l’Algé­rie», ou le rec­teur de la Grande Mos­quée de Paris, Chems-Eddine Hafiz : « Je ne peux pas sup­por­ter qu’on dise que l’état algé­rien est dic­ta­to­rial, c’est une démo­cra­tie nais­sante. »

On parle beau­coup des ingé­rences étran­gères dans la poli­tique française dans la pers­pec­tive de 2027. Mais ce que montre Ver­me­ren, c’est que l’ingé­rence algé­rienne dans la poli­tique française a été conti­nue depuis l’indé­pen­dance. Alger sou­tient sys­té­ma­ti­que­ment le can­di­dat de gauche depuis Mit­ter­rand. Le pré­sident socia­liste, qui avait beau­coup à se faire par­don­ner d’avoir été garde des Sceaux pen­dant la bataille d’Alger - au moment où la tor­ture fut pra­ti­quée par l’armée française et où une qua­ran­taine de mili­tants du FLN furent condam­nés à mort et exé­cu­tés - mul­ti­plia les gestes en direc­tion d’alger et des res­sor­tis­sants algé­riens : attri­bu­tion de la Grande Mos­quée de Paris à l’Algé­rie, Aban­don du pro­jet de « retour » envi­sagé sous Valéry Gis­card d’Estaing, recon­nais­sance du droit d’asso­cia­tion pour les étran­gers…

C’est plus com­pli­qué avec Chi­rac, notoi­re­ment proche de la famille royale maro­caine. Mais le pré­sident de la Répu­blique cède, après les émeutes de 2005, à la reven­di­ca­tion por­tée par Alger de sup­pri­mer l’article 4 de la loi de 2005 sur les rapa­triés, évo­quant les « aspects posi­tifs de la colo­ni­sa­tion » (amen­de­ment Van­neste). La vic­toire de Nico­las Sar­kozy, dont le conseiller poli­tique d’alors Patrick Buis­son était notoi­re­ment favo­rable aux pieds-noirs, est un échec pour Alger. Celle de François Hol­lande est perçue comme une vic­toire. Il est le pre­mier à faire acte de repen­tance à Alger, même s’il refuse de pré­sen­ter les excuses que récla­mait le pou­voir algé­rien, sur le modèle des excuses publiques du pré­sident alle­mand aux Juifs pour l’holo­causte.

Macron appa­raît, dans cette fresque, comme le pré­sident français le mieux dis­posé à l’égard d’Alger, et pour­tant le plus bru­ta­le­ment déçu. Sa décla­ra­tion de 2017 sur la colo­ni­sa­tion comme « crime contre l’huma­nité », son geste sur le 17 octobre 1961, le rap­port Stora, sa volonté de récon­ci­lia­tion : tout aurait dû satis­faire Alger. Il n’en fut rien. Plus la France cède, plus l’Algé­rie demande. En 2021, Macron finit par dénon­cer une «rente mémo­rielle», com­pre­nant tar­di­ve­ment que la bonne volonté française ne suf­fit pas face à un pou­voir qui a besoin de la que­relle pour se main­te­nir. Le rap­port Stora, pour­tant très favo­rable à une poli­tique des petits pas mémo­riels, est lui-même récusé par Alger. La France croit ache­ter l’apai­se­ment par la contri­tion : le régime algé­rien trans­forme cette contri­tion en preuve de culpa­bi­lité. C’est pour cela que le mot de Macron sur les « mabouls » est pro­fon­dé­ment injuste. Les mabouls ne sont pas de notre côté de la Médi­ter­ra­née. Ce ne sont ni Bruno Retailleau, ni les « iden­ti­taires » , ni « l’extrême droite » qui sont res­pon­sables de la dégra­da­tion de la rela­tion avec l’Algé­rie. Les idiots utiles qui accablent la France res­semblent à ces intel­lec­tuels de gauche qui pen­saient que la guerre froide était de la seule res­pon­sa­bi­lité des États-unis, niant que L’URSS avait besoin de cette confron­ta­tion exis­ten­tielle pour mas­quer la faillite de son sys­tème.

La France doit ces­ser de se vivre comme l’héri­tière éter­nelle du péché colo­nial, et l’Algé­rie doit ces­ser de faire de la France l’alibi de ses échecs. Il serait temps de sor­tir de la névrose pour adop­ter une « rela­tion nor­male ». Comme le résume l’humo­riste algé­rien Fel­lag, cité par Ver­me­ren à la fin de son livre : « Vous avez raté votre colo­ni­sa­tion. Nous avons raté notre indé­pen­dance. Nous sommes quittes. »

Source : Le Figaro
 


FRANCE-ALGÉRIE : 
HISTOIRE D'UNE RELATION PATHOLOGIQUE. DE 1962 À NOS JOURS
par Pierre VERMEREN 
paru le 29 avril 2026
chez Tallandier
 ‎ 304 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1021066441 

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