mardi 28 août 2018

Edmund Burke. Les conservateurs révèrent-ils le passé pour lui-même ?

Entretien avec Laetitia Strauch-Bonart, l’auteur de Les hommes sont-ils obsolètes ? Propos recueillis par Alexandre Devecchio.

Edmund Burke est un penseur britannique du xviiie siècle peu connu en France. Comment l’avez-vous découvert et comment est née votre passion pour lui ?

Il y a cinq ans, le laboratoire d’idées français où je travaillais s’intéressait aux réformes de David Cameron au Royaume-Uni. Je découvris alors que le Parti conservateur britannique avait bien plus de racines intellectuelles que la droite de gouvernement en France : je rencontrai avec surprise la profondeur — du conservatisme britannique, dont le père fondateur est en effet Edmund Burke, penseur et homme politique anglo-irlandais.

Cette découverte m’a permis de mettre des mots sur des sentiments et des réflexions encore embryonnaires chez moi. Les auteurs qui vous marquent ne sont pas, souvent, ceux qui vous apprennent des faits, mais ceux qui mettent brillamment des mots sur vos dispositions personnelles.

Burke fut pour moi une révélation : après avoir longtemps considéré avec méfiance la tendance à l’universalisme propre à la vie politique française, je découvrais un homme qui avait déjà pensé tout cela ! Tout y était : la critique du rationalisme aveugle, de cette idée choquante, mais si répandue, que des fins soi-disant bonnes justifient tous les moyens, mais aussi la défense de la réforme par opposition à la rupture, non par lâcheté, mais par humilité : ce dont nous avons hérité contient souvent une sagesse dont les raisons nous échappent. Avant de le détruire, donc, réfléchissons ! On pense souvent que les conservateurs révèrent le passé pour lui-même ; c’est faux : ils respectent profondément ce qui, dans le présent, a survécu organiquement du passé.

Pourquoi les Français devraient-ils lire Edmund Burke aujourd’hui ? Que faut-il retenir de son œuvre ?

Il y a deux façons de lire Burke : historique et philosophique. La première donnera certainement une impression d’anachronisme au lecteur français. La seconde, la plus importante, en fait l’un des plus grands philosophes de la modernité : il fut le premier à avoir su proposer une défense conjointe de l’autorité et de la liberté en politique.

Son texte le plus important, Réflexions sur la Révolution en France, publié en 1790, a profondément marqué son époque, car il y critiquait sévèrement la Révolution française.

Il ne s’opposait pas à l’idée d’une extension progressive des droits politiques en France — il était député whig, donc « libéral », mais il se méfiait de la façon même dont ces droits étaient revendiqués. Il s’effrayait d’abord de la violence révolutionnaire, ne voyant pas comment on pouvait se réjouir d’une « liberté » subitement proclamée sans qu’elle ne s’accompagne du respect de l’ordre public.

Il critiquait aussi une conception de la liberté et de l’égalité, proclamées dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qu’il jugeait abstraite et donc dangereuse. Contrairement aux « droits des Anglais », façonnés de bas en haut pendant des siècles afin de protéger le peuple de l’oppression du gouvernement, les « droits de l’homme » étaient octroyés de haut en bas par le gouvernement, qui pouvait toujours abuser de son pouvoir.

Il fut l’un des premiers à pressentir la Terreur...

Sa critique de l’abstraction était aussi une critique de la table rase : pour Burke, des droits nouveaux ne pouvaient être établis au mépris de l’histoire. L’Ancien Régime possédait des traditions et des institutions locales qui auraient pu être progressivement adaptées afin d’en extraire ces fameux droits. La monarchie et l’aristocratie, dépositaires du passé, exprimaient la sagesse du temps. Ignorer cette sagesse, comme le faisaient les révolutionnaires, imbus selon Burke de leur supériorité morale, c’était se préparer au pire.

Remarquez sa clairvoyance ! Il n’entrevit pas seulement la Terreur, mais comprit la logique qui sous-tendit le totalitarisme du xxe siècle.

[…]

Source : Figaro Magazine

samedi 25 août 2018

25 août : La Nouvelle-Orléans fête ses 300 ans



Le 25 août 1718, Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville (1680-1767), fonde un comptoir sur une courbe du Mississippi, entre le delta et le lac Pontchartrain qui le borde sur sa gauche. Ce comptoir, qui appartient à la Compagnie du Mississippi, est baptisé La Nouvelle-Orléans en l’honneur du duc Philippe d’Orléans (1674-1723), qui gouverne la France en qualité de régent.

Or, la Compagnie du Mississippi appartient, depuis août 1717, à l’homme d’affaire écossais John Law (1671-1729). Ce dernier bénéficie d’un monopole de 25 ans du gouvernement français sur le commerce avec les Antilles et l’Amérique du Nord, dont La Nouvelle-Orléans… Jean-Baptiste Le Moyne doit assurer et sécuriser la circulation des biens. Le sieur de Bienville charge l’ingénieur Adrien de Pauger de tracer le plan en damier de la future cité dans la courbe du fleuve. Sous le nom de « Vieux Carré », c’est aujourd’hui le centre historique de la cité. Mais au début, il ne s'agit qu’un assemblage de cahutes en bois, comme le décrit si bien l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) dans Manon Lescaut : « […] nous fûmes surpris de découvrir […] que ce qu’on nous avait vanté jusqu’alors comme une bonne ville n’était qu’un assemblage de pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes […] Nous trouvâmes une misérable cabane composée de planches et de boue qui consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier au-dessus. »

Cinq ans plus tard, La Nouvelle-Orléans devint la capitale de la Louisiane française en lieu et place de Biloxi, fondée par Pierre Le Moyne d’Iberville (1661-1706), frère aîné de Jean-Baptiste. Épuisée par la guerre de Sept Ans (1756-1763), la France cède la partie occidentale de la Louisiane à l’Espagne, par le traité de Fontainebleau (1762), puis la partie orientale à la Grande-Bretagne par le traité de Paris (1763). La Nouvelle-Orléans redevient française en 1800 grâce à la cession du territoire par l’Espagne et par le traité de San Idelfonso. Trois ans plus tard, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, la vend aux États-Unis pour un montant de 80 millions de francs (traité de Washington).

mercredi 22 août 2018

L’œuvre éducative de la légion romaine en Judée




Les latinistes noteront que le locatif de domus est domi (à la maison, chez soi), mais qu’il ne s’applique pas ici puisqu’il y a mouvement et que l’accusatif domum s’impose donc. La phrase corrigée par le généreux et convaincant pédagogue nocturne est donc correcte : Romani ite domum.

En outre, ire se conjugue eo, is, it à l'indicatif présent et non io, is, it (à 1 min 17).

dimanche 19 août 2018

« Animation spirituelle et ECR » : deux piliers du multiculturalisme à l'école québécoise

L'animatrice de « vie spirituelle » à l'école Wilfrid-Léger (voir notre reportage sur cette école et le nouvel-âge amérindien) ne le cache même pas. Son école doit présenter les côtés positifs aux enfants « tous blancs » de son école afin de lutter contre les « préjugés ». Il semble que la critique de l'immigration soit bannie de ces initiatives.

Le temps d’une journée, l’école Wilfrid-Léger s’est métissée. En visite à Waterloo, 56 élèves en classe d’accueil à l’école secondaire Cavelier-De LaSalle issus de la République démocratique du Congo, de la Syrie ou encore de la République dominicaine, ont rencontré une soixantaine de jeunes Waterlois de 5e secondaire excités de faire la connaissance de ces nouveaux arrivants au Québec.

« Ici, à Waterloo, il n’y a pas de multiculturalisme, souligne Stéphanie Rondeau-Chaput, animatrice de vie spirituelle et d’engagement communautaire à l’école, et instigatrice de ce projet interculturel. Il y en a à Granby, mais dès qu’on arrive à Waterloo, ça n’existe plus. Nos élèves de secondaire 5 n’ont jamais été confrontés à ça, alors qu’ils vont aller l’an prochain au cégep à Granby, à Montréal ou Sherbrooke. La seule chose qui se rend à Waterloo, c’est les préjugés, les terribles nouvelles — comme les attentats —, et les migrants qui arrivent en grand nombre. »

Anne-Élisabeth Grisé, en 5e secondaire confirme : « À Waterloo, on vit pas dans un milieu où il y a plein d’ethnies. Ici, on est tous blancs à l’école, alors c’est vraiment une belle occasion d’interagir avec leur culture. »

Selon Mme Rondeau-Chaput, les élèves de Waterloo n’ont jamais accès à l’autre côté de l’immigration afin d’avoir un jugement critique.

« On s’est dit qu’il fallait équilibrer ça et leur permettre de rencontrer de vraies personnes, afin de développer un regard plus bienveillant et ouvert, explique-t-elle. Donnons-leur l’occasion de rencontrer des élèves immigrés de leur âge, pour qu’ils apprennent quelles sont leurs réalités et qu’ils développent des liens. »

Un repas communautaire préparé par les élèves de Waterloo et leurs parents était prévu, avec ragoût de pattes de cochon, tourtière, dinde, sucre à la crème et j’en passe. Et pour faire digérer le tout, de la danse en ligne « câllée » par Christine Gosselin, conseillère pédagogique à la commission scolaire du Val-des-Cerfs !

« On était préparés à bien recevoir les jeunes et à profiter de la journée d’aujourd’hui », analyse pour sa part Daniel Noiseux, directeur de l’école Wilfrid-Léger.

Cette rencontre a ainsi permis de faire d’une pierre deux coups : « Quand on côtoie des immigrants, on apprend à aimer les autres, et on apprend à aimer sa propre culture, dit-il. Ça va leur donner l’occasion de redécouvrir leurs racines. » En effet, « je ne suis pas sûr que tout le monde a déjà mangé du ragoût de pattes de cochon ! », de renchérir Mme Rondeau-Chaput.

Dialogue entre les cultures

Aucun doute qu’autant les élèves montréalais que ceux de Wilfrid-Léger auront été nombreux à avoir vécu toute une expérience.

« On était tous stressés au début de rencontrer de nouvelles personnes, mais on apprend à se connaître, et je pense qu’on a du plaisir », dit d’un ton énergique Anne-Élisabeth Grisé.

« C’est vraiment le fun, enchaîne Sophie Gagné-Bourassa. Ça nous permet d’en apprendre plus sur les cultures d’autres pays. »

Effectivement, les élèves d’ici ont peu l’occasion de mettre leurs préjugés en perspective. « Je reste tout le temps ici à Waterloo, avec les mêmes personnes, on ne va pas vraiment loin », indique Gabriel Saunier-Deschambeault, qui semblait emballé par la journée d’échange.

Les jeunes montréalais étaient sur la même longueur d’onde. « Je trouve que c’est cool, car on peut connaître plus de vrais Québécois qui habitent ici », lâche Darlee Goma, 13 ans, originaire du Congo-Brazzaville et des États-Unis.

Gabriel espère d’ailleurs pouvoir garder contact avec plusieurs des jeunes de l’école Cavelier-De LaSalle. « Pour me faire de nouveaux amis », dit-il.

Ils auront tous l’occasion de nourrir cette nouvelle amitié le 22 janvier prochain, alors que les Waterlois se rendront à leur tour à Montréal afin de rendre visite à leurs correspondants de l’école Cavelier-De LaSalle, pour un voyage culturel qui s’annonce des plus exaltants.

Les 64 élèves de 5e secondaire de Waterloo alimentent ainsi une vision plus nuancée de l’immigration. « Ce qui est important pour moi, c’est l’objectif d’avoir un regard plus juste sur toute la réalité de l’immigration, insiste Mme Rondeau-Chaput. Pour pouvoir créer un dialogue et une bienveillance entre les gens qui ont des différences. »

Une première à Waterloo

Selon Daniel Noiseux, directeur de l’école Wilfrid-Léger, à Waterloo, accueillir autant d’élèves d’origines ethniques différentes constituait une première pour cet établissement scolaire. «Je tiens à féliciter notre équipe et nos élèves de l’accueil chaleureux qu’ils ont réservé aux élèves [récemment arrivés au Québec].»

C’était également une première pour les professeurs montréalais qui accompagnaient les élèves immigrants. «C’est tellement excitant. En près de dix ans comme professeur en classe d’accueil, on n’a jamais fait quelque chose comme ça», s’enthousiasme Alissa Gosselin, professeur de français langue seconde, dont les 14 élèves sont issus de 11 nationalités différentes.

Cette initiative était préparée depuis deux mois. Deux personnes immigrantes étaient notamment venues sensibiliser les jeunes waterlois à l’immigration. Des documentaires sur le sujet avaient également été visionnés et un module complet sur l’immigration est au programme des élèves en Éthique et culture religieuse.

vendredi 17 août 2018

ThéoVox : parents catholiques et le nouveau programme imposé d'éducation à la sexualité au Québec

Après avoir été aboli il y a plus de 15 ans en tant que matière autonome, le programme d’éducation à la sexualité devrait être de retour dans nos écoles cette année...

Ce retour avait suscité il y a quelques mois toutes sortes de réaction.

L’équipe de ThéoVox s’est penchée sur le sujet afin de vous donner cette semaine et dans les semaines à venir le plus d’informations possible en concordance avec ce que nous voulons enseigner à nos jeunes et les enjeux rattachés si nous ne tentons rien et demeurons silencieux dans ce dossier.

Bonne écoute ! Voici l'aguiche de l'émission.



Si tu as aimé l’émission de cette semaine je t’invite à commenter, partager, à aimer et à t’abonner à notre page facebook :

facebook.com/theovox.studio

Ou encore aller visiter notre site internet à : studiotheovox.com ...

jeudi 16 août 2018

Portrait — James Tooley, l’aventurier de l’école perdue

James Tooley (ci-contre) est professeur à l’université de Newcastle. Il a enseigné les mathématiques au Zimbabwe de 1993 à 1996. En 2000, il découvrit les écoles privées à bas coût en Inde. Né en 1959 à Southampton, en Grande-Bretagne, James Tooley a grandi dans un milieu classique et conservateur. Son père était ingénieur dans les télécommunications, sa mère était infirmière. Il se souvient encore avec amusement de ce cocon familial typique de la petite bourgeoisie de province, à la fois simple et mû par la valeur du mérite et du travail. Esprit rebelle, il en fait son repoussoir, comme si souvent parmi les jeunes à la veille de l’âge adulte. Tooley devint donc marxiste.

Béotien gavé de léninisme, le jeune Anglais, qui obtint une licence en logique et en mathématiques, puis une maîtrise du Service de recherche sur la politique scientifique de l’Université du Sussex. Il postula alors pour aller enseigner dans un pays communiste. Ses parents rêvaient qu’il devienne professeur de mathématiques. Il l’est devenu, mais il enseignera… au Zimbabwe !

Nous sommes en 1983. Mugabé est au pouvoir depuis 1980. D’abord Premier ministre, il devint président en 1987 et le demeura jusqu’en 2017. N’écoutant que sa foi, James Tooley, qui avouera avoir également suivi une fille, y voit l’eldorado du socialisme en action. Il va vite déchanter.

Tooley découvre, ébahi, le prêt-à-penser d’un catéchisme liberticide qui assassine l’esprit critique, le recul des libertés individuelles, l’assignation à résidence de l’État de droit, les arrestations sans preuve, la confiscation des terres et les conséquences tragiques du mariage sanguinaire de l’interventionnisme extrême et de la tentation dictatoriale. Chômage explosif, hyperinflation, corruption et famine achèveront de le déniaiser.

Ce partisan du régime de Mugabé prend alors le communisme en horreur. Un livre, paru en 1986, contribue à ce revirement : South Africa, the Solution de Leon Louw, lui-même un ancien marxiste sud-africain. Le livre fut un succès de librairie en Afrique du Sud. Il le lit en cachette puis participe à deux groupes universitaires de lecture critique du Capital de Karl Marx.

Louw est une figure importante du libéralisme sud-africain. L’ANC au pouvoir depuis 24 ans ne l’a pas écouté, c’est le moins qu’on puisse dire, alors que l’Afrique du Sud devient politiquement et démographiquement de moins en moins arc-en-ciel.

En mars 1981, Louw déclara au sujet de la discrimination dite positive qui sera pourtant mise en place dans l’Afrique du Sud de l’ANC :

« L’aspect le plus offensant dans la discrimination positive est la façon dont elle humilie les Noirs. Elle sous-entend qu’ils sont inférieurs, qu’ils ne sont pas assez bons pour s’en sortir même si la loi les traite strictement comme les égaux des Blancs. C’est la forme la plus sournoise et la plus arrogante de paternalisme pseudo-libéral blanc. »

En 1987, lors d’une conférence de l’Institut des alternatives démocratiques en Afrique du Sud (IDASA) à Port Elizabeth, Louw déclara que la lutte contre l’apartheid visait à gagner la liberté et non le pouvoir pour les Sud-Africains noirs et que les Blancs craignaient qu’un gouvernement noir ne soit coercitif. [Ce qu’il devient de plus en plus, il a ainsi annoncé la spoliation des propriétaires fonciers blancs] Il a soutenu que la démocratie et la liberté économique étaient des concepts interdépendants qui ne peuvent pas exister l’un sans l’autre. La même année, lors d’un symposium en l’honneur de Martin Luther King Jr à Atlanta, en Géorgie, Louw déclara qu’une solution pacifique au conflit racial de l’Afrique du Sud de l’apartheid consisterait à accorder aux Noirs les libertés dont les Blancs avaient jusque-là bénéficié. Les Blancs, en revanche, exigeraient que soient garanties leurs libertés contre un gouvernement noir potentiellement vindicatif. [Comme si une constitution ne se changeait ou ne s’ignorait pas...] Avant tout, la solution politique devrait inclure « l’abolition de l’apartheid, la pleine égalité devant la loi et la citoyenneté pour tous »

De retour à Londres, il se lance dans un doctorat en sciences de l’éducation à l’Institute of Education. Margaret Thatcher, au pouvoir depuis presque dix ans, engage une grande réforme de l’éducation nationale. Tooley découvre au même moment un ouvrage qui va bouleverser sa vie : “Education and the State”, d’Edwin G. West.

James Tooley avait initialement décidé de lire ces travaux pour les réfuter. Comme chacun ou presque, il considérait que le gouvernement intervenait de façon légitime dans l’éducation et que l’école universelle, obligatoire et gratuite était la panacée. West plaidait l’inverse en démontrant par exemple que, bien avant deux lois de 1870 – l’Elementary Education Act, qui a rendu l’école obligatoire, et le Forster Act, qui a créé les premières écoles financées par l’impôt –, 87 % des enfants britanniques savaient lire et 53 % savaient écrire. Et ce, grâce aux bons soins de l’Église paroissiale et d’établissements philanthropiques, mais surtout des Dame schools, un terme péjoratif qui décrivait des écoles privées à bas coût tenues à leur domicile par des femmes.

Tooley y consacra sa thèse et s’interrogea sur l’état de l’enseignement dans le monde. La Société financière internationale lui offrit de parcourir le monde, mais la démarche lui parut rapidement biaisée. Les prestigieux établissements visités au Pérou, au Brésil, en Côte d’Ivoire, en Inde ou en Afrique du Sud sont réservés à l’élite. Il se sentit à distance de ceux qui ont à ses yeux le plus besoin d’émancipation. Il décida de se rendre dans les bidonvilles.

Ce fut en l’an 2000 que James Tooley fera sa grande découverte. Déambulant dans les méandres de la banlieue de Hyderabad, en Inde, notre archéologue de l’agir humain chercha à comprendre ce qu’y faisaient les enfants. Il découvrit une multitude d’écoles privées à bas coût. Dans l’enchevêtrement de tôles, d’activités manuelles et de pétarades de Mobylettes, Tooley parla aux élèves, à leurs parents, aux professeurs qu’il croisa, c’est selon, en cercle dans la rue, au fond d’un hangar ou dans des salles plus ou moins bien éclairées. Il fut saisi par leur énergie, leur désir d’apprendre. Partout, il fut accueilli avec la douceur et l’empathie de ceux qui agissent pour le bien commun sans chercher ni lumière ni reconnaissance. Ici, aux marges de la capitale du Telangana, comme ailleurs, la transmission du savoir suffit à nourrir l’existence de ceux qui ont entrepris de s’y consacrer. Et cela se voyait.

Ces écoles ne sont pas des centres de formation financés par des instances nationales ou internationales. Elles sont le fruit d’initiatives privées — et bien souvent rentables ! — payées quelques dollars par mois par les parents.

Enthousiasmé par ce chapelet interminable de classes de rue, Tooley se rendit, de 2003 à 2005, au Ghana, au Nigeria, au Kenya, en Sierra Leone et en Chine. Chaque fois, il se plongea dans les zones les plus fragilisées et reculées. Chaque fois, son intuition fut confortée : le scénario indien n’était pas un phénomène isolé. Où qu’il allât, la même mécanique humaine était à l’œuvre. Les travaux de Tooley levèrent alors le voile sur un pan considérable de l’action spontanée des hommes. Il devint à l’éducation informelle des plus pauvres ce que son collègue péruvien Hernando de Soto Polar est à l’économie des bidonvilles. Fort de nombreuses missions sur le terrain, le Britannique démontra que, dans les zones urbaines et périurbaines des pays étudiés, la majorité des enfants allant à l’école sont scolarisés dans des écoles privées. Pour la plupart d’entre eux, on les pensait errant ou travaillant dans les rues, sans autre bagage que l’école de la vie. Avant Tooley, seules les statistiques des écoles publiques faisaient foi, comme si le reste n’existait pas. Pourtant, le phénomène est massif. Dans les bidonvilles de Hyderabad comme dans le district Ga, au Ghana, 65 % des enfants scolarisés se rendent tous les jours dans des écoles privées. À Monrovia, au Liberia, 71 % des enfants de 5 à 14 ans sont scolarisés dans des écoles privées, 8 % dans des écoles publiques et 21 % sont déscolarisés. Ils sont 75 % à aller à l’école à bas coût dans trois des zones les plus pauvres de l’État du Lagos, au Nigeria.

Recensant méticuleusement les témoignages et reconstituant le parcours des anciens élèves, Tooley découvrit que ces populations avaient souvent été déçues, quand elles l’avaient connue, par l’éducation publique : absentéisme des professeurs, classes surchargées, manque de suivi et dépenses misant davantage sur les bâtiments que sur le projet pédagogique.

Dès lors, même s’il faut payer quelques dollars, même si les locaux sont parfois vétustes, de nombreux parents préfèrent mettre leurs enfants dans l’école privée du coin. Là, ils peuvent contrôler ce qui s’y passe en retour de ce qu’ils consentent à sacrifier pour assurer un avenir à leurs enfants. Tooley se souvient ainsi d’une mère en burqa lui disant : « Dans les écoles publiques, nos enfants sont abandonnés. »

Parce que la qualité de l’enseignement privé était le premier argument avancé par les parents, Tooley entreprit de la mesurer. Ces écoles sorties de nulle part n’ont, par nature, ni charte, ni programmes unifiés, ni consignes gouvernementales ou internationales. Le pédagogisme y est, par nature, inconnu. On y enseigne sans doute comme on apprenait chez nous avant que l’éducation devienne « nationale ». En 2005, à Kibera, le plus grand bidonville d’Afrique, au Kenya, où Tooley dénombra 76 écoles privées enseignant à 12 000 enfants, pour 8 000 élèves se rendant dans l’une des 5 écoles publiques et gratuites créées par les fonds internationaux, il testa et compara le niveau en anglais, en mathématiques et en souahéli. Sur un échantillon de 3 000 enfants, la moitié provenant du public, l’autre du privé, et de questionnaires précis, les résultats étaient plus de 20 % meilleurs en mathématiques et en souahéli dans les écoles spontanées.

Comble absolu, ces écoles privées ont un coût de fonctionnement considérablement plus faible que les écoles subventionnées. Cela n’empêche en rien la solidarité privée, car la plupart de ces écoles sont gratuites pour certains enfants, notamment les orphelins. Pour autant, l’argent n’y est pas tabou. Au contraire, le fait, pour les parents, de verser une part importante de leurs revenus accroît leur degré d’investissement dans la réussite des élèves.

Quand on l’interroge sur les leçons à tirer de ses années de recherche, Tooley développe plusieurs axes. Le premier n’est pas tendre avec l’aide publique au développement, qu’il trouve aveugle et sourde aux réalités du terrain. Plutôt que de créer des écoles ab initio, comme s’il n’y avait rien sur place, ne peut-on faire le pari de l’existant et contribuer à aider ce qui a fait ses preuves ? S’il imagine un système de bons, ce n’est que pour les distribuer aux plus pauvres des plus pauvres et leur permettre d’inscrire leurs enfants dans l’école privée de leur choix. Sinon, insiste-t-il, il faut surtout laisser les parents payer, car c’est cela qui maintient la dynamique de qualité.

Il invite également nos dirigeants à prendre conscience de leur myopie pour qu’ils cessent de tirer des conclusions hâtives quant à ces zones si éloignées de leur regard. De même que Thomas Piketty décline, avec l’apparence de la scientificité, ses théories contre les inégalités sur le fondement de statistiques et de projections occidentocentrées ignorant tout de l’immense « capital mort » que constitue l’économie informelle des bidonvilles, raisonner sur l’avenir de l’alphabétisation dans le monde nécessite de mesurer pleinement le pourcentage d’enfants non scolarisés. Or celui-ci, par exemple, tombe de 50 à 26 % dans l’État du Lagos, si l’on inclut les écoles non déclarées.

Parce que « tout ce qui dégrade la culture raccourcit le chemin qui mène à la servitude », comme l’écrivait Camus, trouver une école pour son enfant, c’est lui offrir un chemin d’émancipation, une route de liberté. Cela ne nous prive évidemment pas de vigilance quand l’école se mue soudainement en entreprise d’endoctrinement. Mais ce qui tracasse le plus James Tooley, c’est la fièvre interventionniste frappant ce monde. Certaines écoles privées sont menacées. Des dirigeants politiques cherchent à les anéantir par souci d’uniformisation. Ainsi, dans l’État du Penjab, en Inde, 3 000 d’entre elles ont été fermées. Il faut mettre fin à ce massacre, prévient le professeur. En Occident, enfin, Tooley imagine non la privatisation totale de l’éducation, mais une libération réglementaire et fiscale des écoles privées à bas coût afin de venir en aide aux plus démunis. Il perçoit aussi pleinement l’apport de la numérisation pour permettre à chacun, où qu’il soit, d’apprendre et de grandir en confiance.

Le véritable enseignement de l’œuvre de Tooley pourrait bien aller au-delà de son secteur d’expérience : en démontrant l’existence de cet ordre spontané identifié par les scolastiques espagnols au XVIe siècle puis redécouvert par Friedrich Hayek, il nous invite à interroger la manière dont est pensée l’action publique, fût-elle tendue vers des objectifs louables. Le fait qu’une activité soit portée par un acteur public et même qu’elle soit en apparence gratuite ne garantit pas qu’elle soit la meilleure. Il faut donc s’assurer que le constructivisme n’intervient qu’en dernier ressort, quand on a établi que l’action humaine n’est pas déjà en train de répondre à l’impératif que l’on se fixe.

Source : Le Point

Voir aussi

« Les écoles privées, c’est pour les riches »

mardi 7 août 2018

G-B : école primaire catholique a fait courir ses élèves en pleine canicule « pour qu’ils sachent ce que ça fait d’être un migrant »

Une école primaire privée catholique est sous le feu des critiques après que les élèves ont été « invités » à manifester leur solidarité avec les migrants en faisant cinq fois le tour d’un terrain, en pleine canicule. On notera que les travailleurs de la construction ou les agriculteurs qui travaillent dehors par la même température ne semblent pas mériter de solidarité.

Les enfants ont participé à la campagne « Partagez le chemin » lancée par le pape François, malgré des températures atteignant 33 °C et les avertissements du Ministère de la Santé de rester à l’écart du soleil.

Lundi, le jour de l’événement, était le jour le plus chaud de l’année.

Les parents d’élèves de l’école catholique St Gregory à Margate, dans le Kent, ont déclaré que cela n’aurait jamais dû se passer..

Un grand-père a qualifié l’événement de « dégoûtant ».

Il fulmine : « Alors, ma petite-fille est rentrée de l’école aujourd’hui en disant qu’ils devaient se promener et faire le tour du champ cinq fois pour se mettre à la place d’un réfugié »

Un autre parent déclare : « On n’a pas demandé aux enfants s’ils voulaient participer ou non, on leur a dit que c’était ce qu’ils devaient faire. Quelques membres du personnel étaient en désaccord avec le fait de faire cette activité en pleine chaleur, mais apparemment la hiérarchie a insisté. »

Ils avaient aussi un gars de CAFOD (l’Agence catholique pour le développement outre-mer) qui leur a fait un discours.

« Une de mes filles m’a dit que chaque fois qu’ils se promenaient, ils devaient s’arrêter et dire une prière et ce n’était pas fait à l’ombre ». Pour les « migrants » ?

Source

lundi 6 août 2018

Afrique du Sud — volonté de spolier les terres et d'angliciser les écoles malgré la constitution

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a paru mardi soir à la télévision pour annoncer que son parti, l’ANC, comptait amender la Constitution pour y faire entrer le principe de spoliation des fermiers blancs.


Lors d’une allocution télévisée du mardi 31 juillet, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, qui avait promis de « rendre » les terres appartenant aux fermiers blancs depuis les années 1600 à la population noire après son entrée en fonction en février de cette année, a déclaré que le Congrès national africain (ANC) devait lancer un processus parlementaire pour apporter un amendement approprié à la Constitution. Notons le verbe « rendre », beaucoup de ces terres ont été rachetées par des Blancs depuis la fin de l’apartheid sans opposition du gouvernement, que des terres ont été concédées par des rois (Zoulous) aux Boers pour services rendus et qu’au XVIIe siècle les Hollandais (et Huguenots) n’ont pas volé les terres à des Bantous qui n’avaient pas encore atteint le Cap-Occidental. Lesquels Bantous, eux-mêmes, poussaient vers le Sud le long de la côte de l’Océan indien en en chassant, massacrant ou assimilant les populations autochtones bochimanes et hottentotes (khoïsanes). Les tribus bantoues, pastorales, ne pénétrèrent l’Afrique du Sud ni par le Namib ni par le Kalahari, deux régions désertiques. Hollandais et Bantous se rencontrèrent sur la rivière Fish, vers 1750. Soit un siècle après l’établissement des blancs au Cap.

« L’ANC va proposer un amendement de la Constitution qui précise de manière plus claire et explicite les modalités exactes de l’expropriation des terres sans compensation », a-t-il ainsi annoncé.

L’ex-homme d’affaires a fait valoir qu’« il est devenu clair que notre peuple voulait que la Constitution soit plus explicite » sur la question, considérée par la minorité blanche sud-africaine comme une expulsion forcée capable d’inciter à la violence contre les agriculteurs.

Des craintes existent cependant que l’expropriation projetée ne porte atteinte à l’agriculture commerciale en Afrique du Sud et provoque une crise de la production alimentaire, à l’instar de celle qui a frappé le Zimbabwe lorsqu’il avait pris une décision similaire envers les fermiers blancs en 1999 et 2000.

En avançant son plan de redistribution des terres en mars, le président sud-africain avait cherché à rassurer les citoyens blancs, qui représentent environ 9 % de la population totale. Cette proportion était encore de 23 % en 1911, de 19 % en 1969 et de 17,5 % en 1985. La fin de l’Apartheid fut marquée par un déclin rapide de la proportion de blancs dû à quatre principales causes : la faible natalité des Blancs depuis 50 ans, une natalité plus importante d’autres groupes ethniques (y compris les métis afrikaansophone), l’émigration importante des Blancs et l’immigration de millions de subsahariens en Afrique du Sud.

Le mois dernier, un appel du ministre australien des Affaires intérieures, Peter Dutton, à fournir des visas d’urgence pour les fermiers blancs d’Afrique du Sud menacés de persécution avait déclenché un scandale diplomatique. Le chef de file de l’opposition sud-africaine avait même qualifié l’Australie de « pays raciste » pour avoir accordé un refuge aux agriculteurs blancs à la fois pendant l’ère Mandela et aujourd’hui.

Quant au dossier scolaire, il existe une politique d’anglicisation des écoles qui enseignent encore en afrikaans. Elle a cependant connu un coup d’arrêt à la fin juillet.

Manifestations noires demandent l’anglicisation
d’une autre école afrikaans
 (Hoërskool Overvaal)
Le ministre de l’Enseignement du Gauteng (la province la plus puissante en Afrique du Sud)  et vice-président du parti au pouvoir, Panyaza Lesufi a perdu la bataille pour obliger la Hoërskool Overvaal, une école secondaire afrikaans, à accueillir 55 élèves anglophones. C’est le stratagème devenu habituel pour bilinguiser les écoles et universités afrikaans, avant de passer au seul anglais afin de ne pas créer de clivages et de divisions dans la « Nation arc-en-ciel ». Voir Uniformiser les universités de la « nation arc-en-ciel » au nom de l’« unité » ?

Dans un jugement unanime, la Cour constitutionnelle a rejeté le recours de Lesufi et a appuyé la décision du tribunal de grande instance de Pretoria. Toutefois, le numéro 2 de l’ANC semblait impénitent à la suite de cette décision. Il a ainsi déclaré : « cette décision ne remet pas en cause la politique du Ministère et le non-racialisme dans l’enseignement. » Semblant vouloir dépasser la décision du tribunal, il a ajouté : « Nous n’avons pas besoin d’un tribunal pour nous aider à construire une Afrique du Sud non raciale. Ceux qui veulent construire une société non raciale doivent le faire où ils sont ». Étant donné la virulence des extrémistes noirs de l’EFF de Julius Malema pour qui école en afrikaans équivaut à une école raciste, il y a fort à parier que la pression sur l’ANC sur ce dossier se fera de plus en plus forte. Si des obstacles juridiques empêchent l’anglicisation de toutes les écoles, il y a fort à parier que l’EFF poussera l’ANC à modifier les lois et la constitution comme il l’a fait dans le dossier des terres.

Dans ce cas-ci, le tribunal constitutionnel a même refusé d’entendre l’affaire de l’école secondaire Overvaal, affirmant que le ministère n’avait aucune chance de l’emporter. Il a également condamné le ministère de l’Éducation aux dépens.

En janvier, la Hoërskool Overvaal s’était rendue devant les tribunaux pour bloquer les tentatives du ministère de l’Éducation visant à le contraindre à admettre 55 élèves anglophones. Le tribunal a statué en la faveur de l’école.

La Cour constitutionnelle a déclaré que Lesufi n’avait pas suffisamment pris en compte la capacité d’autres écoles dans le même bassin scolaire que la Hoërskool Overvaal qui offrent déjà des classes en anglais.

Lesufi avait accusé l’école de racisme, même si elle accueille des élèves noirs et blancs.

L’école a déclaré à l’époque qu’elle ne pouvait pas se permettre d’embaucher une poignée d’enseignants d’anglais pour les 55 élèves et a demandé pourquoi les écoles anglophones voisines ne pouvaient pas les admettre. Elle a ajouté qu’elle était pleine et ne pouvait admettre d’autres élèves.

Des manifestations violentes ont éclaté dans ce dossier. Des foules de militants noirs ont manifesté à plusieurs reprises devant l’école alors que les plus tôt dans l’année. Ceci alors que les élèves étaient à l’école. Un cocktail Molotov avait été lancé sur un véhicule de police garée devant l’école, apparemment par des partisans du Congrès des étudiants sud-africains (Cosas).

Voir aussi

Zimbabwe : l’analyse radio-canadienne sur Mugabe d’« authentique héros » bâtisseur à « dictateur » (M-à-j)

Uniformiser les universités de la « nation arc-en-ciel » au nom de l’« unité » ?

Démographie : en 2050 pour un Européen proche de 50 ans, il y aura trois Africains de moins de 30 ans

Afrique du Sud — Déconfiture de l’école publique, succès de l’école privée

Nouveau scandale dans le système éducatif d’Afrique du Sud, pour Nadine Gordimer l’éducation est « un désastre »

Afrique du Sud — Les enseignants en colère

Histoire — Dossier sur Mandela et son héritage

Si la démographie, c’est le destin... de l’Afrique et de l’Europe

Discrimination raciale officielle dans les universités sud-africaines

Afrique du Sud – Pour la sixième année de suite, le taux de réussite aux examens de fin d’études secondaires diminue.

Curiosité du jour : augmenter de 25 % les notes de tous les finissants sud-africains ?

« Unir plutôt que diviser » ou comment imposer un monopole en jouant sur les sentiments (fermeture des écoles francophones au Canada au début du XXe siècle)

Les langues en Afrique du Sud depuis 1994 (écrit en 2010)


jeudi 2 août 2018

Histoire — Montréal n'est pas un territoire agnier (« mohawk ») occupé

Lettre ouverte de Luc-Normand Tellier, professeur émérite au Département d’études urbaines et touristiques, ESG-UQAM, parue dans Le Devoir.

L’anniversaire de la fondation de Montréal est célébré chaque année, autour du 17 mai, à la basilique Notre-Dame et à la place d’Armes. Cette année, comme l’an dernier, nous avons eu droit au discours d’une représentante de la communauté mohawk de Kahnawake qui nous a souhaité la bienvenue « en territoire mohawk ». Elle en apportait pour preuve que Montréal était entourée des villages mohawks de Kahnawake, de Kanesatake et d’Akwesasne.

L’année précédente, le maire Denis Coderre nous avait déclaré que nous étions en « territoire mohawk non concédé », thèse que reprend allègrement le film Hochelaga, terre des âmes de François Girard, où l’on voit les Amérindiens du village d’Hochelaga faire leurs discours à Jacques Cartier en langue mohawk.

De plus, cette année, comme l’an dernier, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a prononcé un discours soulignant la grande hospitalité des Amérindiens qui ont accueilli les premiers habitants de Ville-Marie, tout en évoquant la Grande Paix de Montréal, qui, en 1701, a amené le gouverneur de la Nouvelle-France et 39 nations amérindiennes à mettre un terme (temporaire) aux guerres qui opposaient régulièrement la Nouvelle-France et ses alliés amérindiens aux Iroquois et, en particulier, aux Agniers dits Mohawks. Cette évocation sous-entendait que les soixante premières années de Montréal n’avaient pas été aussi « amicales » que l’avait laissé entendre le chef Picard.

Fondation de Ville-Marie (Montréal)

Réécrire l’histoire ?

Cette année, comme l’an dernier, les membres de la Société historique de Montréal, qui organise cette fête annuelle, sont sortis tout à fait perplexes de la cérémonie. On leur a toujours dit que :

1. le village d’Hochelaga visité par Jacques Cartier était habité par des Iroquoiens du Saint-Laurent, lesquels parlaient des dialectes « cousins, mais distincts » des langues mohawk et huronne ;

2. ni les Agniers-Mohawks ni les Hurons ne vivaient dans la vallée du Saint-Laurent lors des voyages de Jacques Cartier ;

3. les villages actuels de Kahnawake, de Kanesatake et d’Akwesasne ont tous les trois été fondés par des missionnaires, jésuites (dans les cas de Kahnawake et d’Akwesasne) ou sulpiciens (dans celui de Kanesatake) ;

4. ces villages n’ont jamais été exclusivement mohawks ; on y trouvait aussi des Onnontagués faisant partie de la Confédération iroquoise, dite Ligue des cinq-nations, ainsi que des Hurons, des Andastogués et des Andastes (Susquehannocks) qui avaient refusé de se joindre à cette Ligue et qui étaient en guerre avec cette dernière, de même, à Kanesatake, que des Algonquins et des Nipissings ;

5. les débuts de Ville-Marie furent tout sauf pacifiques, le nombre de « Montréalistes » tués par les Iroquois étant élevé (23 de mes propres ancêtres ont subi ce sort).

Tous souhaitent la bonne entente, la paix et l’harmonie. Cependant, au nom de cette recherche, peut-on inventer de toutes pièces une « fake history » ? Voilà la question. Que les spécialistes nous éclairent…

Par ailleurs, comment le Parlement canadien peut-il, presque unanimement (à 269 voix contre 10), demander au pape des excuses (Benoît XVI a déjà exprimé des regrets à ce propos en 2009) concernant les pensionnats autochtones sans jamais en demander à la reine d’Angleterre, « suprême protecteur, seigneur et chef de l’Église d’Angleterre », alors que le tout premier pensionnat autochtone, nommé le Mohawk Institute Residential School, fut fondé en 1834 par l’Église anglicane près de Brantford, en Ontario, que 25 % des pensionnats autochtones fédéraux relevaient de l’Église anglicane et que le réseau fédéral de pensionnats autochtone fut établi en 1883 par un bon anglican, sir John A. Macdonald, premier ministre et surintendant des Affaires indiennes du Canada ?



Pour Robert Laplante, directeur des «Cahiers de lecture», le slogan rappelant que Montréal est en « territoire mohawk non cédé » ne repose sur rien d’autre que la contrition.

Dans un billet tout court, sobrement rédigé, mais avec une précision chirurgicale, Luc-Normand Tellier publiait dans le journal Le Devoir du 23 mai dernier un billet (« Montréal, territoire mohawk ? ») qui aurait mérité un accueil retentissant. L’historien n’a pourtant pas lancé un message banal. Il a tout simplement démontré l’ignorance abyssale dans laquelle la rectitude politique et les postures de repentance sont en train de faire plonger le discours public. À l’heure où politiciens et notables en tous genres rivalisent de vertus pour s’excuser de l’histoire, le geste est méritoire et il porte bien au-delà de l’anecdote qui l’a déclenché.

Tellier a tenu à faire un simple rappel des faits : le slogan des bien-pensants qui se croient du bon côté de la morale en rappelant que Montréal est en territoire mohawk non cédé ne repose sur rien d’autre que la contrition. La documentation historique et les recherches archéologiques ne laissent place à aucune ambiguïté. Les trois villages actuellement occupés par des Mohawks aux alentours de Montréal ont été fondés par les missionnaires qui y ont accueilli ou qui y ont rejoint des groupes plus ou moins en dissidence avec la ligue des Cinq-Nations et qui y ont trouvé refuge. Il y avait bien des Iroquoiens du Saint-Laurent pour accueillir Jacques Cartier, mais ils n’étaient plus là quand Maisonneuve et les Montréalistes ont fondé Ville-Marie.

Ce rappel des faits n’enlève rien aux communautés autochtones qui y vivent, sinon que le sauf-conduit pour la vérité qui devrait leur être accordé du seul fait de leur identité culturelle. C’est sur la base de leur condition et de leur statut politique que le Québec devrait définir ses relations avec elles. C’est chose relativement difficile, d’autant qu’elles vivent sous l’empire de la Loi sur les Indiens, une loi canadian inique, une loi d’apartheid qui ne changera pas parce que des incantations mal fondées sont servies pour agrémenter les scénarios d’ouverture d’événements en tous genres. En appeler au fait que le territoire n’a pas été cédé, c’est, du reste, utiliser un argument qui tient du même paradigme de soumission que celui qui sert de socle à la loi canadian. C’est encore représenter les Autochtones comme inscrits dans une logique de conquête et de cantonnement.

Il est plus facile de tripoter les oeuvres et les archives que de renverser un ordre qui ne demande pas mieux que de faire semblant de compatir. Les gestes d’appui symbolique qui restent prisonniers de symboles frelatés ne font que prolonger ce qu’ils dénoncent. Le visage de la folklorisation peut être changeant. Et les costumes victimaires en faire ressortir étrangement les traits.

Le hasard a voulu que le texte de Tellier paraisse le jour même où un musée canadian annonçait qu’un tableau d’une peintre célèbre en ce pays, Emily Carr, allait être renommé parce que son titre, supposément, heurterait des Autochtones. Qu’il en heurte, c’est sans aucun doute vrai, mais cela n’est en aucune manière une raison pour justifier le révisionnisme historique et attenter à l’intégrité d’une oeuvre d’art. Le tableau s’intitule Indian Church parce que c’est ainsi que son auteur l’a nommé, usant du vocabulaire en usage et de son choix à l’époque où le tableau a été produit. Le faire disparaître, c’est renoncer à l’inscrire dans son histoire pour le déporter dans le registre des bons sentiments, registre aussi variable que les courants idéologiques qui l’inspirent.

Ces anecdotes se multiplient un peu partout, en divers pays, et divers motifs sont invoqués pour les justifier, mais elles se ramènent toutes à cette idée que la culture peut désormais être envisagée, définie et vécue comme désencastrée de sa condition d’inscription, délestée de son passé et des couches de sens que le temps qui passe sédimente dans la mémoire et les institutions. Cela renvoie à une terrible et sourde bataille contre la culture savante telle qu’elle s’est constituée en Occident. Modulable au gré des excommunications et des anathèmes, cette culture et les oeuvres qui lui donnent sa densité et sa portée devraient désormais s’effacer devant la mise en scène du simulacre ? Qui décidera d’expurger les mots d’un roman de Michel Tremblay, d’une nouvelle de Madeleine Ferron ou de cacher un nu de Cosgrove ? Il n’y a pas de limites pour une telle dérive.

George Orwell (1984) a donc vu juste. François Truffaut et Bradbury (Fahrenheit 451) également. Nous campons au bord d’un véritable abîme d’inculture. Applaudir les vertueux qui prennent leurs aises avec les faits historiques, c’est brûler des livres. C’est une menace beaucoup plus grave que le numérique et la dématérialisation. Il y a là un enjeu culturel majeur qu’il importe de bien nommer pour bien comprendre le sens des batailles à livrer. S’imaginer pouvoir reconstruire les oeuvres pour se bricoler non pas du sens, mais des armes de légitimation idéologique, c’est travailler contre le lien social fondamental.