dimanche 1 février 2026

Âge du mariage et fécondité, de la Nouvelle-France au Québec d'aujourd'hui

Ce graphique illustre l'évolution historique de l'âge moyen au premier mariage pour les femmes (ligne bleue) et les hommes (ligne orange), ainsi que l'Indice Synthétique de Fécondité (ISF, ligne violette) au Québec, de 1650 à 2020 environ. L'axe des ordonnées à gauche mesure l'âge au mariage (de 20 à 37,5 ans), tandis que celui à droite mesure l'ISF (de 0 à 10 enfants par femme). L'axe des abscisses représente les années.

Le graphique ci-dessus retrace, sur près de quatre siècles, l’évolution de l’âge moyen au premier mariage des femmes et des hommes au Québec, ainsi que celle de l’Indice synthétique de fécondité (ISF). 

Sous le régime français, les mariages sont précoces et la fécondité exceptionnelle. Dès le milieu du XVIIᵉ siècle, les femmes se marient en moyenne autour de 20 ans — parfois plus tôt encore — tandis que les hommes prennent épouse vers 25 ans. Bien plus tôt qu'en France. Cette nuptialité hâtive alimente une fécondité hors norme : environ huit enfants par femme en moyenne, un niveau parmi les plus élevés jamais observés dans l’histoire démographique occidentale. Cette heureuse fécondité s’explique par une combinaison de facteurs : une politique de peuplement volontariste de la Couronne française, l’abondance des terres, l’absence de contraception généralisée et une structure sociale pionnière où la fondation rapide d'une famille est à la fois encouragée et valorisée. Les célèbres Filles du Roi, arrivées jeunes et mariées presque immédiatement, incarnent cette logique de colonisation par la famille.

À partir de la Conquête britannique et tout au long du XIXᵉ siècle, le régime démographique amorce une lente transformation. L’âge au mariage augmente légèrement, tandis que l’ISF décline progressivement pour se situer autour de quatre à cinq enfants par femme à l’aube du XXᵉ siècle. Cette baisse ne relève pas d’une rupture brutale, mais d’une adaptation graduelle à de nouvelles contraintes : urbanisation croissante, émigration vers les États-Unis, diversification des modes de subsistance et premiers comportements de limitation volontaire des naissances. Le Québec entre alors dans la transition démographique, tout en conservant une fécondité supérieure à celle de la plupart des sociétés industrielles comparables.

Le premier tiers du XXᵉ siècle constitue une période charnière. Si l’âge au mariage demeure relativement stable — autour de 22 à 25 ans pour les femmes — la fécondité devient plus sensible aux chocs économiques et politiques. La Grande Dépression des années 1930 marque à cet égard un tournant net : l’insécurité économique, le chômage massif et l’effondrement des revenus entraînent un report des mariages et une chute temporaire des naissances. La natalité recule sensiblement, révélant pour la première fois la vulnérabilité du modèle familial traditionnel aux cycles économiques. Les deux guerres mondiales accentuent ces fluctuations, même si, à l’échelle canadienne, le Québec demeure encore relativement fécond, soutenu par une culture catholique fortement pronataliste.

L’après-guerre ouvre une séquence contrastée. Un baby-boom vigoureux, entre 1950 et le début des années 1960, fait brièvement remonter l’ISF autour de 3,5 à 4 enfants par femme. Mais cette embellie est de courte durée. La zone rosée du graphique — correspondant à l’après-1960 — souligne l’ampleur de la rupture qui s’opère alors. En l’espace de quelques décennies, l’âge au mariage s’élève rapidement : il dépasse 30 ans chez les femmes et 33 ans chez les hommes au tournant des années 2020. Parallèlement, la fécondité s’effondre, tombant bien en deçà du seuil de remplacement, pour atteindre aujourd’hui des niveaux historiquement bas (1,34 enfant/femme).

Cette bascule est indissociable de la Révolution tranquille. La sécularisation rapide, l’accès massif des femmes à l’éducation supérieure très allongée et au marché du travail, la diffusion de la contraception moderne, l’urbanisation accélérée et la montée de l’individualisme redéfinissent en profondeur les trajectoires familiales. Le mariage cesse d’être une étape précoce et quasi obligatoire de la vie adulte ; la parentalité est reportée, parfois renoncée. L’âge moyen à la maternité, désormais autour de 31 ans, illustre ce décalage croissant entre union, projet familial et reproduction.

Le graphique met ainsi en évidence une relation inverse robuste entre nuptialité et fécondité : plus le mariage est tardif, plus la descendance finale diminue. Ce lien, bien documenté par la démographie, repose sur des mécanismes à la fois biologiques et sociaux. Le report de la première naissance réduit la durée effective de la vie reproductive, accroît le risque d’infécondité involontaire et limite le nombre d’enfants désirés ou réalisables. Dans une société où la norme conjugale s’est affaiblie et où les coûts économiques de l’enfant ont augmenté, cet effet est amplifié.

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