lundi 19 janvier 2026

Banlieue — Trop tard ? Est-il si tôt trop tard ?

Dans Nous vivions côte à côte, Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, décrit avec nuance et empathie le lent processus qui a transformé la banlieue où ses grands-parents avaient posé leurs valises en un pays où le mot “français” est désormais une injure.

Trop tard ? Est-il si tôt trop tard ?, se demandait avec anxiété Henry de Montherlant. Le jour où nous chercherons à comprendre quand et comment le destin de la France a basculé, Nous vivions côte à côte, l’ouvrage d’Alexandre Devecchio, nous sera fort utile. Après d’autres, comme Paul Yonnet, Georges Benssousan ou Aymeric Patricot, le journaliste, rédacteur en chef des pages débats/idées du Figaro, raconte la façon dont il a vu changer son univers familier, le coin de France où il est né, où il s’est ouvert au monde. C’est le récit, simple et direct, d’une métamorphose. « Itinéraire d’un petit Blanc de banlieue », précise le sous-titre du livre : une trajectoire à la fois singulière et très commune.

Alexandre Devecchio est né à Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis. C’est la ville des studios Éclair (la Grande Illusion, les Tontons flingueurs) et du fameux congrès de 1971 où François Mitterrand devint premier secrétaire d’un Parti socialiste dont il n’était même pas adhérent. C’est là aussi qu’en 1956 la nouvelle cité d’Orgemont jaillit d’un terrain vague, là que, huit ans plus tard, le grand ensemble des Presles planta ses tours et ses blocs.

La future plume du Figaro n’est pas un enfant des HLM ; en 1978, ses parents ont acquis une petite maison dans le quartier Blumenthal, un de ces pavillons que la gauche bobo sait si bien mépriser mais qui, pour des gens humbles et travailleurs qui aspiraient à une vie tranquille, avaient tout d’un petit paradis. Il n’est pas un enfant des tours et des blocs, mais tout de même un petit-fils d’immigrés (italiens et portugais) et c’est cela aussi qui rend son témoignage intéressant. Il connaît, par sa mémoire familiale, le prix de l’exil, le choix du déracinement, les efforts de l’assimilation. On venait en France pour travailler, parfois même tout simplement pour survivre. On ne parlait plus la langue maternelle, on gardait pour soi ses affections profondes. C’était dur, mais ça n’était pas un sujet. « Je ne les ai jamais entendus parler de la France autrement qu’avec reconnaissance et respect », écrit Alexandre Devecchio au sujet de ses grands-parents portugais.

Mais ça, pourrait-on dire, c’était avant. Avant la grande transformation qui a précédé sa naissance mais dont il a vu les prolongements, les répliques sismiques. « En vingt ans, au rythme des différentes vagues migratoires, les équilibres démographiques se brisent. La concentration ethnique et culturelle favorise la vie en vase clos. Les tours et les barres se hérissent de paraboles. La violence explose. Policiers, pompiers, médecins sont interdits de séjour dans certaines cités. Les commerces non communautaires plient bagage. Les enclaves islamistes apparaissent. » De cocon, la petite maison d’Épinay est devenue un piège, une prison. Il faudrait partir (partir encore !), mais tous ne le peuvent pas.

Un soir, sa mère est agressée ; elle est jetée au sol, dépouillée de son sac à main. Lui-même sera frappé sur le chemin du lycée, parce qu’il aura oublié d’emprunter l’itinéraire sécurisé. « Cours vite avant que je te fume », lui jette l’un de ses agresseurs. Prévenu, son père déboule, furieux, dans le bureau du surveillant, M. Saidi. Scène pénible, désolante, éloquente. « Comme beaucoup de Français ordinaires, mon père était fatigué par le manque de respect, la haine et l’hostilité qu’il percevait dans certains regards, certaines attitudes. Fatigué par les agressions qui se multiplient au quotidien, fatigué par l’enlaidissement et la dégradation de notre cadre de vie, fatigué de ne pas pouvoir offrir à ses enfants un environnement où grandir aussi paisible qu’il l’aurait souhaité. Fatigué de devoir bosser et payer des impôts pour financer des aides versées aux racailles, des transports en commun où il n’était plus en sécurité, une école dans laquelle il n’avait plus confiance, une police impuissante et désarmée, une justice idéologisée. » Que peut-on ajouter à ces lignes ? Et surtout qui les contestera ? Qui osera y deviner du racisme, du populisme, de l’extrémisme ou que sait-on encore ?

L’un des buts de ce livre, à mi-chemin entre le témoignage et l’analyse, est là : donner à entendre la voix de la banlieue pavillonnaire, cette autre France profonde qui a souffert en silence. Dédié aux parents de l’auteur, ce livre aurait pu l’être également à Jean-Claude Irvoas, Alain Lambert ou Jean-Jacques Le Chenadec, victimes “collatérales” des émeutes de 2005, ces émeutes qui marquèrent fortement Alexandre Devecchio, placé aux premières loges, comme elles marquèrent Jordan Bardella, son voisin. « Jean-Claude Irvoas, ça aurait pu être mon père », écrit-il sobrement. Victimes de la haine ou de la stupidité de la jeunesse de ces quartiers, ce sont de “mauvaises victimes” qui contrarient le récit officiel. Mais nulle volonté, dans ces pages, d’établir une quelconque concurrence victimaire ni même d’ajouter une voix au grand chœur des lamentations. Il s’agit simplement d’honnêteté. De compassion. De devoir de mémoire.

« Aujourd’hui nous vivons côte à côte et je crains que, demain, nous vivions face à face. » C’était le constat (d’une lucidité bien tardive !) du ministre de l’intérieur Gérard Collomb au moment de quitter la Place Beauvau, en octobre 2018. C’est aussi la crainte d’Alexandre Devecchio et le pourquoi de son titre. Il sait que ce face-à-face est proche parce qu’il a vu sa banlieue changer mais aussi parce que, plus tard, dans le cadre de sa formation de journaliste, notamment au Bondy Blog (dont il garde malgré tout un excellent souvenir), il a vu quelques-uns de ses camarades venus de banlieue, comme lui, mais d’origine maghrébine, choisir de tourner le dos à la France. Il a vu l’amertume, le désir de revanche, la haine parfois, envahir leurs cœurs. Il sait que, pour eux, il ne s’agira plus de dire “la banlieue, c’est aussi la France”, comme dans les années 1970, mais de crier “la banlieue ne veut plus de votre France”. Il pense à ses camarades de promo et se demande : est-ce vrai que nous voilà désormais ennemis ? La gauche a formidablement bien travaillé. Son œuvre de division est achevée. Les enfants d’Alexandre Devecchio n’habiteront pas Épinay. Fin d’une histoire. Une histoire française. 

Nous vivions côte à côte
de Alexandre Devecchio
paru chez Fayard
à Paris
le ‎ 14 janvier 2026
264 pp,
ISBN-10 ‏ : ‎ 2213734372
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2213734378

 
Source :Valeurs Actuelles

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