mercredi 4 février 2026

Wokisme, culture de l’annulation : conséquences de la féminisation croissante de la place publique ?

La montée du « wokisme » et de la culture de l’annulation est le plus souvent analysée comme un phénomène idéologique, lié aux luttes identitaires ou à l’héritage des théories critiques. Une lecture complémentaire, développée par l’essayiste américaine Helen Andrews (ci-contre), propose un angle différent : ces évolutions pourraient être liées à la féminisation croissante des institutions et de la place publique.

Selon Andrews, la féminisation ne se limite pas à l’augmentation du nombre de femmes dans les postes de responsabilité. Elle implique un changement culturel et normatif : les institutions privilégient désormais des valeurs telles que l’empathie, la protection des vulnérables, la recherche du consensus et la prudence émotionnelle. Dans cette optique, le wokisme et la culture de l’annulation ne seraient pas seulement des mouvements idéologiques, mais aussi la conséquence d’une transformation structurelle du débat public, où les comportements traditionnellement associés au « féminin » dominent les dynamiques sociales et institutionnelles.

Cette lecture résonne avec d’autres analyses conservatrices ou libérales américaines. Steven Douthat a souligné que certaines transformations culturelles, y compris dans les universités et les médias, traduisent une hiérarchisation de la moralité sur la rationalité, renforçant des dynamiques de surveillance sociale et de censure morale. Jonathan Haidt, psychologue social, relie le phénomène à un déséquilibre entre différentes formes de motivation morale : l'importance excessive  du soin et de la loyauté (associés par certains à des traits « féminins ») au détriment de la justice et de la liberté, ce qui peut expliquer les excès de la culture de l’annulation. Charles Murray observe que la domination de certains profils psychologiques dans les institutions peut produire des effets inattendus sur les normes de performance et de compétence. Enfin, Jordan Peterson met en avant les conséquences pratiques d’un excès de prudence émotionnelle et de conformisme moral : lorsque les institutions valorisent la sensibilité morale avant tout, elles tendent à décourager la confrontation d’idées et la prise de risque intellectuelle, deux éléments essentiels à la production de connaissances et au débat démocratique.

Les conséquences de la féminisation selon Helen Andrews
Helen Andrews souligne que la féminisation croissante des professions et des institutions n’a pas les mêmes effets partout. Certaines professions, comme la médecine vétérinaire ou l’enseignement primaire, semblent s’adapter naturellement à un profil culturel plus féminin : les valeurs d’empathie et de soin sont pleinement compatibles avec les objectifs de ces métiers, et la performance ou la qualité du travail n’en pâtissent pas. Dans ces secteurs, la féminisation est donc plutôt neutre, voire bénéfique.

En revanche, Andrews met en garde contre les effets potentiellement négatifs de cette transformation dans des domaines où le débat rigoureux, la confrontation d’idées et l’innovation sont essentiels. À l’université et dans la recherche scientifique, elle observe que des cultures institutionnelles fortement orientées vers le consensus, la politesse excessive et la peur de la désapprobation peuvent étouffer la créativité et la prise de risque intellectuelle. Les chercheurs peuvent se censurer eux-mêmes pour éviter les critiques, et certaines idées novatrices risquent de ne jamais émerger, par peur de heurter la sensibilité collective. La priorité donnée à l’harmonie et à la protection émotionnelle peut ainsi entrer en tension avec la liberté académique et la production de connaissances nouvelles.

De la même manière, dans le débat public et les médias, Andrews considère que ces normes culturelles favorisent la culture de l’annulation et la moralisation du jugement social. La sensibilité accrue aux offenses perçues et le souci de ne pas transgresser les normes de conduite imposées par la majorité peuvent dissuader certains individus de prendre position ou de publier des idées controversées. Cette dynamique crée, selon elle, un environnement où la peur du désaccord prévaut sur la confrontation rationnelle, limitant le pluralisme et la diversité intellectuelle. Ainsi, ce qu’elle décrit comme une féminisation de la culture institutionnelle, si elle n’est pas accompagnée d’un équilibre avec d’autres valeurs — courage intellectuel, confrontation des idées, tolérance à l’erreur —, peut avoir des effets indirects mais significatifs sur l’innovation, l’efficacité et la liberté d’expression.

Helen Andrews souligne également que la féminisation culturelle des institutions peut avoir des conséquences dans le domaine juridique et de la lutte contre le crime. Elle note que le droit repose historiquement sur des principes impersonnels : égalité de traitement, impartialité et application uniforme des normes. Une culture institutionnelle fortement orientée vers la sensibilité émotionnelle et le consensus peut, selon elle, favoriser une approche plus contextuelle ou émotionnelle du jugement, où la protection perçue des vulnérables prime sur la cohérence stricte des règles. De même, dans le domaine de la justice pénale et de la police, l’accent excessif sur l’empathie et la minimisation du conflit pourrait entraver la fermeté nécessaire pour appliquer la loi ou sanctionner certains comportements criminels, créant des tensions entre l’exigence de sécurité publique et la préoccupation morale des institutions. Andrews insiste cependant sur le fait que ces risques sont systémiques, liés à la culture dominante, et non aux individus ou aux femmes en tant que telles.

Andrews distingue ainsi clairement les secteurs où la féminisation est compatible avec les objectifs du métier de ceux où elle peut poser problème. Son analyse ne porte pas sur les individus, mais sur les dynamiques collectives qui se développent lorsque certaines normes culturelles deviennent dominantes dans des espaces où la critique et la compétition sont cruciales. C’est cette tension qu’elle identifie comme une source possible de rigidité, de conformisme intellectuel, de réduction du débat démocratique et, dans certains domaines, de fragilisation de l’autorité et de la justice.

Le rôle des contraintes juridiques et l’exemple Sears

Un aspect central de la thèse d’Andrews concerne le rôle du droit anti-discrimination, qu’elle juge largement sous-estimé dans le débat public. Contrairement à l’idée selon laquelle la féminisation des organisations serait uniquement le produit de préférences individuelles ou d’évolutions culturelles spontanées, elle souligne l’existence de contraintes juridiques fortes, incitant les entreprises et institutions à ajuster leurs pratiques de recrutement et de promotion par crainte de contentieux.

Andrews insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’interdire les discriminations explicites : dans certains contextes, un déséquilibre statistique peut suffire à exposer une organisation à des poursuites, même en l’absence d’intention discriminatoire. Cette incertitude juridique pousse les acteurs à adopter des stratégies défensives, visant à réduire les risques légaux plutôt qu’à optimiser strictement l’adéquation des profils aux postes.

Elle illustre ce mécanisme par l’affaire judiciaire impliquant Sears dans les années 1980. L’entreprise avait été poursuivie pour discrimination à l’encontre des femmes dans des postes de vente commissionnée. Or, selon Andrews, les écarts observés s’expliquaient en grande partie par des choix professionnels distincts : de nombreuses salariées avaient privilégié des fonctions offrant des horaires plus stables et une moindre pression commerciale, en acceptant qu’elles soient moins rémunérées, plutôt que des postes plus risqués mais potentiellement plus lucratifs. Aucune employée n'avait porté plainte. Malgré cela, ces différences statistiques ont été interprétées juridiquement comme la preuve d’une discrimination structurelle.

Pour Andrews, cette affaire est emblématique des effets systémiques du droit anti-discrimination : en assimilant tout écart de représentation à une injustice, le cadre juridique incite les organisations à aligner leurs effectifs sur des normes implicites de parité. Cette pression réglementaire contribuerait, selon elle, à la féminisation de nombreux secteurs, indépendamment des préférences individuelles exprimées ou des exigences spécifiques des métiers.

Le wokisme : idéologie ou conséquence culturelle de la féminisation ?


Un point décisif de la thèse d’Helen Andrews concerne la nature même du wokisme. Elle soutient que celui-ci ne doit pas être compris d’abord comme une idéologie structurée, comparable à un corpus doctrinal cohérent, mais comme une conséquence culturelle et institutionnelle de la féminisation de la place publique. Cette distinction est centrale dans son raisonnement.

Si le wokisme était avant tout une idéologie, il pourrait théoriquement être combattu par des arguments rationnels, des contre-doctrines ou une alternance politique. Or, selon Andrews, il s’agit moins d’un système d’idées que de l’expression de sensibilités morales dominantes, de hiérarchies de valeurs et de normes relationnelles qui privilégient la protection, l’évitement du conflit et la sanction morale des écarts. Ces mécanismes ne relèvent pas du débat intellectuel classique, mais de dynamiques affectives et institutionnelles largement imperméables à la contradiction rationnelle.

Andrews en tire une conclusion pessimiste pour les critiques du wokisme : celui-ci ne serait ni véritablement affaibli ni en voie de disparition. Tant que les institutions resteront structurées par ces normes culturelles — et tant que le cadre juridique et organisationnel continuera de les renforcer —, le wokisme demeurera, selon elle, une conséquence durable du fonctionnement même de la place publique, plutôt qu’un courant transitoire susceptible d’être « vaincu » par de meilleurs arguments.

Une thèse discutée mais structurante

La thèse d’Helen Andrews suscite de nombreuses critiques. On lui reproche de recourir à des catégories trop générales et de sous-estimer le rôle d’autres facteurs majeurs, comme les réseaux sociaux, la polarisation politique ou les transformations économiques. Certains craignent également que son analyse soit instrumentalisée pour délégitimer la présence des femmes dans la sphère publique.

Andrews répond que son propos n’est ni normatif ni hostile aux femmes. Elle cherche à décrire les effets non intentionnels d’un ensemble de transformations culturelles et juridiques qui, selon elle, modifient en profondeur le fonctionnement des institutions. Qu’on y adhère ou non, sa thèse contribue à déplacer le débat : elle invite à interroger les normes qui gouvernent désormais la place publique et leurs conséquences sur la liberté d’expression, l’innovation intellectuelle et l’équilibre démocratique.
 
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