dimanche 8 novembre 2020

Cinéma — le marché chinois a dépassé le nord-américain, part d'Hollywood s'effondre en Chine

Les ventes de billets de cinéma en Chine pour 2020 ont grimpé à 1,988 milliard de dollars à la mi-octobre 2020, dépassant le total de 1,937 milliard de dollars en Amérique du Nord (le Canada y compris), selon les données d’Artisan Gateway. L’écart devrait encore se creuser considérablement d’ici la fin de l’année.

Les analystes prédisent depuis longtemps que le pays le plus peuplé du monde deviendrait un jour le premier marché cinématographique. Mais il s’agit d’un changement radical et historique : l’Amérique du Nord est le centre de gravité du cinéma mondial depuis la Première Guerre mondiale.

Les dizaines de milliers de cinémas en Chine sont remplis à 75 % de leur capacité, tandis que les cinéphiles n’hésitent guère à retourner dans les salles obscures.

Les recettes en Amérique du Nord ne pourraient être plus désastreuses. Les cinémas de nombreuses métropoles sont toujours fermés en raison des mesures prises par les gouvernements dans le cadre de la pandémie de Covid-19.

Au cours de la récente fête nationale longue d’une semaine, les cinémas chinois ont vendu, du 1er au 8 octobre, pour 586 millions de dollars en billets. La mégaproduction locale Mes gens, mon pays (我和我的家乡) a rapporté 19,1 millions de dollars au cours du dernier week-end, portant ses revenus totaux à 360 millions de dollars en 18 jours. La Chine a également produit le plus grand succès mondial du début 2020, une épopée se déroulant en 1937 lors de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), Les Huit Cents (八佰), avec au moins 460 millions de dollars. Le film américain ayant rapporté le plus cette année au niveau mondial est Mauvais garçons pour la vie, il avait rapporté 426,5 millions de dollars. En Amérique du Nord, où de nombreuses salles obscures sont fermés, les cinémas n’ont engrangé que 11 millions de dollars de ventes au cours de la même période d'octobre. En 2019, les recettes nord-américaines avaient totalisé 150,5 millions de dollars du 4 au 6 octobre.

  

Le film Huit Cents sous-titré en anglais. Épique, martial et patriotique, il relate l'histoire vraie de la défense de l'entrepôt Sihang en 1937 par des troupes nationalistes chinoises encerclées par les Japonais en 1937 en face des concessions internationales. Il exagère cependant l'ampleur des combats (seuls 37 des défenseurs ne réussiront pas à passer dans la concession britannique).

Le film sur la guerre de Corée Le Sacrifice est sorti dans les salles chinoises le 23 octobre et il déjà encaissé 625 millions $ américains de recettes alors que la Chine marque le 70e anniversaire de son entrée dans le conflit dans la péninsule coréenne. Il devient donc le film qui a le plus engrangé de recettes cette année sur toute la planète. Le Sacrifice n’est que l’un des nombreux films sortis ou prêts à sortir consacrés à la guerre de Corée. Un film d’animation Salut aux héros est également sorti en salles le 23 octobre. Incidemment, le nom chinois de ce film, destiné à un public plus jeune, est 最可爱的人 qui peut se traduire par La personne la plus mignonne.

 

Bande-annonce de Sacrifice 

Beaucoup à Hollywood se demandent si les dégâts récents pourraient devenir permanents. Le 4 octobre, Cineworld, le propriétaire de Regal, la deuxième plus grande chaîne de salles de cinéma aux États-Unis, a déclaré qu’il fermait à nouveau tous ses cinémas indéfiniment.

Le récent Mulan de Disney peut servir d’étude de cas sur ce qui peut mal tourner pour un studio hollywoodien lorsqu’il conçoit une mégaproduction pour séduire le marché chinois. Le double désastre des relations publiques du film — sa vedette chinoise, Liu Yifei, vantant la répression policière du mouvement pro-démocratie à Hong Kong, et une décision profondément irréfléchie de Disney de tourner dans la province chinoise du Turkestan chinois là où des violations des droits contre la minorité musulmane sont perpétrées — a été aggravé par la décision des dirigeants de Disney de ne pas s’exprimer sur ces questions, probablement par crainte d’offenser politiquement Pékin et de nuire à leurs autres intérêts commerciaux (tels que le Shanghai Disney Resort de 5,5 milliards de dollars).

Les analystes soulignent que la réalisation d’un film sur un thème chinois qui séduit à la fois le public américain et chinois a toujours été une gageure. C’est ainsi que la coproduction La Grande Muraille en 2016 avec Matt Damon avait coûté 150 millions de dollars et n’avait rapporté que 45 millions de dollars aux États-Unis et 334 millions de dollars dans le monde.

Pire encore, les studios américains perdent peu à peu leur emprise sur les consommateurs chinois. En 2019, seuls deux films d’Hollywood apparaissaient parmi les plus rentables de l’année en Chine — la plus faible proportion en plus de 20 ans. En raison de la pandémie, 2020 s’annonce bien pire. « Comme sur de nombreux marchés internationaux, les films hollywoodiens attirent surtout le public dans les grandes villes », déclare Rance Pow, président du cabinet de conseil Artisan Gateway. « Mais une grande partie de l’expansion récente du cinéma en Chine a eu lieu dans les petites villes de 3e rang et en dessous. » Les villes de 3e rang ont une population de 3 millions à 150.000 habitants.

Pow ajoute : « La qualité croissante du cinéma chinois est également un facteur clé. Il n’est pas surprenant que le public chinois apprécie les films auxquels il peut s’identifier et dans sa propre langue. Nous nous attendons à ce que cet intérêt continue de croître. »

Certains observateurs chinois pensent que les récentes tensions politiques, combinées aux conséquences uniques de la pandémie, pourraient avoir des conséquences permanentes sur les résultats financiers d’Hollywood en Chine. Puisque les studios américains ont été contraints de retarder sine die la sortie mondiale de leurs locomotives en raison des mesures gouvernementales liées au coronavirus en Amérique du Nord, la Chine essaie de se passer des superproductions hollywoodiennes. Pendant ce temps, comme l’a démontré le premier week-end d’octobre, les studios chinois ont en réserve toute une série de mégaproductions de haute qualité qui sortiront dans les prochains mois.

Dans les médias d’information, à la télévision et dans le secteur de la technologie, le contenu étranger a toujours eu une part de marché bien plus petite que les 40 à 50 % dont jouissent traditionnellement les films hollywoodiens. À la télévision, par exemple, les émissions étrangères sont interdites aux heures de grande écoute et les régulateurs exigent des diffuseurs internet locaux qu’ils limitent la partie non chinoise de leurs catalogues à 30 % ou moins (en pratique, le contenu américain a tendance à prendre beaucoup moins). Netflix n’exploite pas son service en Chine, car Pékin interdit les plateformes de diffusion internet étrangères. Il a bien tenté de lancer une coentreprise mais son existence fut de courte durée.


Les régulateurs chinois ont accordé aux films hollywoodiens une plus grande place dans la vie publique pour des raisons structurelles héritées du passé. Au cours des 25 dernières années, le pays avait besoin des produits finançables d’Hollywood pour aider à construire sa vaste infrastructure de cinémas à travers tout le pays et l’on pensait que la contribution d’Hollywood était essentielle pour soutenir le développement des chaînes de cinéma locales. Ces dernières années, certains pensaient que Pékin hésiterait à interdire complètement les salles de cinéma chinoises aux films américains, car le public ne l’aurait pas accepté.

Mais la COVID-19 a éliminé les films hollywoodiens des écrans chinois pour au moins un certain temps et les cinémas chinois semblent très bien s’en remettre. Pour Chris Fenton, auteur du récent livre sur Hollywood et la Chine Feeding the Dragon et administrateur de l’US-Asia Institute : « Si le gouvernement commence à voir que les films chinois se portent bien, que les salles de cinéma rebondissent sans l’aide d’Hollywood et que le consommateur chinois semble oublier les films américains parce que leurs propres superproductions deviennent de plus en plus divertissantes — on peut se demander : pourquoi le gouvernement ne commencerait-il pas à sevrer le public local des films américains ? »

Sources : Hollywood reporter, Radiichina, IMDB


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