dimanche 24 novembre 2019

Médias — La bien-pensance et les bobards d'un gros médias

On parle souvent de formation scolaire aux médias. Cette formation, selon certains, devrait permettre aux enfants de mieux décrypter les nouvelles auxquels ils sont soumis ; de débusquer les bobards et autres fausses nouvelles.

Dans cette optique nous présentons cette analyse du Quotidien émission de grande audience en France qui rassemble plus de 1,3 million de téléspectateurs chaque soir de la semaine en France. Céline Galipeau au Téléjournal de Radio-Canada à 22 h fait une moyenne d’écoute de 298 000 spectateurs.

Le dernier numéro de Valeurs actuelles se penche sur « La tyrannie des bien-pensants », consacré à l’émission Quotidien et illustré en couverture par une photo de son présentateur Yann Barthès. Vexé, ce dernier a décidé d’en pirater la parution en diffusant le contenu intégral sur les réseaux sociaux, la veille de sa publication. Le groupe Valmonde, éditeur de Valeurs actuelles, a décidé, face à la grave atteinte aux droits d’auteur commise par les équipes de « Quotidien », d’engager une procédure judiciaire afin de voir ces agissements sanctionnés et obtenir réparation du préjudice subi.

Cette enquête sur les dessous de Quotidien analyse ses pratiques, notamment par Ingrid Riocreux, spécialiste du langage médiatique, décrypte ses nombreux bobards et dresse un portrait de son animateur et producteur emblématique. Charlotte d’Ornellas dresse une liste, non exhaustive, des intox répandues par Le Quotidien, parmi lesquelles la pseudo contre-enquête sur le quartier du Haut du Lièvre à Nancy où a grandi Nadine Morano, devenu un quartier islamiste.

Bien évidemment, ce genre de manipulations, d’occultations, de sélectivité et de montages tendancieux n’existent pas qu’en France.



Témoin grotesque, raccourcis, arrangements avec le réel... Quelques petits mensonges de Quotidien de cette année 2019.

« Quotidien » : ces anonymes qui ont vu leur vie basculer après avoir été humiliés par l’émission

Par Ingrid Riocreux



Au nom d’une fausse « impertinence », les journalistes de l’émission de Yann Barthès ont fait profession d’humilier des anonymes. Cas d’école.

Tout récemment, j’ai recommencé à regarder Quotidien. À vrai dire, depuis que la bande à Barthès s’était téléportée sur TMC [ils étaient auparavant sur Canal+], je trouvais qu’elle s’était terriblement affadie ; et l’accueil obligé de l’acteur-chanteur en tournée promotionnelle que l’on est contraint d’aduler et à qui l’on impose des interviews complaisantes et des petits quiz gnangnan sur ses musiques préférées est une chose qui m’a toujours indisposée fortement.

[...]

Pourtant, si tout cela reste très innocent, on sent que Quotidien doit, dans le cadre grand public du groupe TF1, s’évertuer tant bien que mal à maintenir en vie la gloire passée du Petit Journal de Canal Plus, s’il ne veut pas devenir une émission de divertissement pour bobos (pendant de TPMP !, dont Barthès aime à caricaturer le public en vieux beaufs franchouillards, alors qu’Hanouna s’adresse justement à la jeunesse déracinée, dépourvue de patriotisme et droguée aux écrans).

Cette survivance de « l’esprit Canal » se traduit dans certaines séquences. Voyez, par exemple, le Mot de la semaine de Papi Facho, qui se moque des entretiens en ligne de Jean-Marie Le Pen. On pourrait espérer trouver là des bijoux de la presse satirique engagée. En réalité, ce qui fait rire Quotidien n’est pas tant que l’ancien président du Front national tienne des propos effrontés sur l’immigration ou l’islam, mais seulement… qu’il soit vieux. Les bégaiements et toussotements d’un vieillard sénile qui « fait rire dans les Ehpad », selon le mot de Yann Barthès, voilà ce qui constitue le sel de cette chronique. Autre survivance : la Vraie Parole des Français vrais, présentée par Pablo Mira. Les « Français vrais » sont présentés comme de « gros beaufs », dont il glane sur la Toile les propos bourrés d’insultes et de fautes d’orthographe. Il attribuait tout récemment des prix ironiques à ces messages : un an d’abonnement à Valeurs actuelles, une nuit d’amour avec Éric Zemmour. On rit trop.

Et puis, Quotidien n’a pas rompu avec une pratique des plus détestables : l’humiliation des anonymes. Et Quotidien veut pouvoir le faire tranquillement. Pourtant, rien ne lui inspire plus de fierté que de sentir qu’on les craint.

Lors de la « convention de la droite », l’équipe a été suivie toute la journée par quelques militants qui se sont relayés à cette tâche. Il ne s’agissait évidemment pas de censurer leur reportage, mais juste de maintenir une présence vigilante, compte tenu de la réputation de cette émission. Cette filature potache constitue le premier thème du reportage, permettant d’inclure dans le sujet une séquence introductive à l’intérêt fort réduit, où l’on voit un jeune homme en costume dire aux journalistes que c’est à lui qu’ils doivent s’adresser s’ils désirent boire ou manger. On s’attendrait presque à ce qu’on nous indique les toilettes. La caméra tourne, et c’est passionnant. Quotidien aime mettre en scène la méfiance (pourtant bien légitime) qu’il inspire, preuve qu’il est nuisible aux méchants, preuve, donc, qu’il incarne le camp du Bien. Le personnage du jeune chargé d’accueil est la cible d’une moquerie appuyée lorsqu’il se met au garde-à-vous en entendant entonner la Marseillaise. C’est fin, c’est drôle, c’est Quotidien. Trop occupé à chanter, il ne peut plus accompagner les hommes de Quotidien ; c’est pourquoi, nous signale-t-on, « un autre a pris la relève ».

Quotidien n’a pas rompu avec une pratique des plus détestables : faire rire à vos dépens

Or, il se trouve que je connais « l’autre ». Cet homme sur qui Quotidien pointe une grosse flèche rouge accusatrice, nous l’appellerons Sébastien. Marié à une journaliste, il connaît le monde de la presse et sait que, dans ce milieu, quelles que soient leurs opinions, il existe des gens respectueux des personnes qu’ils interrogent : « Les autres avaient cette neutralité courtoise ; ils sollicitaient les interviews et acceptaient les refus. Quotidien distribue les rôles, il cherche le gars isolé, à la mine de marginal, candidat idéal au délit de sale gueule ; le groupe de retraités qui accréditera le commentaire sur l’assemblée rancie, alors qu’une jeunesse bruyante se presse au bar ; un jeune homme bien dégagé derrière les oreilles, client idéal pour tourner le dos au bouquet de jeunes filles qui sent trop peu le groupuscule identitaire… » Quotidien n’observe pas, il vient chercher des images pour illustrer des préjugés.

« Pour moi, Quotidien, ce n’est pas du journalisme, c’est du prêt-à-penser militant », ajoute Sébastien. Comme je lui demande s’il trouve normal de fliquer Quotidien : « Ils nous collent, on les colle : chacun est dans son rôle. » Mais Paul Larrouturou, qui mène le reportage à la convention, ne l’entend pas ainsi et aimerait bien qu’on le laisse « faire son travail ». Manifestation typique de la toute-puissance journalistique dévoyée, l’échange de Sébastien avec Paul Larrouturou saute au montage : « Il m’a demandé : “Pourquoi vous nous suivez ?” J’ai répondu que je les laissais faire leur travail et qu’ils pouvaient donc me laisser faire le mien. S’est ensuivi un mouvement d’humeur de la part du journaliste, réclamant l’espace et le champ libres — qu’il ne laisse paradoxalement à aucun de ses interlocuteurs ! “Est-ce que vous pouvez arrêter de nous écouter ?” À quoi j’ai répondu, un brin provocateur : “Je pensais que vous souhaitiez, à Quotidien, qu’on vous regarde et qu’on vous écoute !” » À Quotidien, on aime la repartie, sauf quand elle vient d’en face. Tout le monde connaît les intentions de Quotidien : comment s’étonner que les gens cherchent des parades ? Cela fait partie du jeu. Mais Quotidien est mauvais joueur…

Au demeurant, il me semble naturel de conserver aux reportages de Quotidien la valeur qu’ils méritent : du divertissement à base de mauvaise foi, de méchanceté et de montages. En rire un coup, avec eux ou contre eux. Et passer à autre chose.

Quotidien bénéficie de l’autorité morale d’un vrai média

Malheureusement, Quotidien bénéficie de l’autorité morale d’un vrai média d’information. Bien des gens, même de ceux qui ne partagent pas le biais idéologique de l’émission, vénèrent la puissance du gros micro rouge et craignent de le voir surgir dans leur entourage. Et côtoyer une victime de ce micro est déjà, en soi, avilissant. « J’ai d’abord reçu des messages amicaux et amusés, commente Sébastien. Sur le moment, cela m’a fait rire, c’est tout. Puis, j’ai entendu parler d’une vidéo que propageaient des collègues ; on m’a fait comprendre que cela finissait par constituer une affaire gênante… Mon cas a été évoqué, dans le bureau de mon employeur, pour connaître les “suites à donner à cette affaire”. Clairement, le problème n’était pas que je sois allé à la convention, mais que je me retrouve dans un reportage de Quotidien, le micro rouge tant redouté de tous pointé sous mon nez. Par la magie de cette image, je deviens, aux yeux de certains, moins fréquentable. On a expliqué à mon épouse, sollicitée pour un engagement local, que cette opportunité s’avérait désormais moins favorable, compte tenu de cette affaire invitant “à faire profil bas” ! J’ai été l’une des victimes quotidiennes de Quotidien. »

Quotidien jouit de la crédibilité, de la bienveillance et de la large audience d’une émission de divertissement ou d’information, alors qu’il produit idéologiquement un contenu relevant de la presse d’opinion, malhonnête dans ses méthodes qui plus est.

Si votre route croise celle de leurs journalistes, l’alternative est simple. Option n° 1 : vous répondez à leurs questions — mais, comme ils sont venus pour se moquer de votre allure et de vos idées, une fois en plateau, ils rigoleront bien et feront rire à vos dépens sans que vous ayez le moindre recours ; ils pourraient bien gâcher votre existence, mais ils s’en moquent ; pourtant, quand on fait son beurre en humiliant des gens, la moindre des choses serait sans doute de partager son salaire avec ces collaborateurs involontaires. Option n° 2 (à éviter, si possible) : vous leur cognez dessus. C’est le choix contestable que font régulièrement certaines victimes non consentantes. Toute l’équipe se drape alors dans la noble posture du vaillant journaliste agressé. Un beau cadeau à leur faire, qu’ils ne méritent pas. Mieux vaut les embêter un peu en les suivant partout, comme l’ont fait les militants de la convention.

L’impertinence : au nom de ce concept qui a bon dos, des détenteurs de la carte de presse, que l’on répugne à désigner comme des « journalistes » tant leurs méthodes s’apparentent peu à la rigueur et au sérieux exigés par ce métier, font profession d’humilier des anonymes à longueur d’émission. Il faudra qu’un jour, au lieu de défendre des confrères qui ne méritent pas cette qualification, les journalistes, les vrais, toutes tendances confondues, refusent ce titre à des gens qui gagnent leur vie en humiliant quotidiennement des anonymes dont le seul tort est de penser « mal ».



Nadine Morano répond au montage tendancieux comme arme du ricanement des bien-pensants


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