dimanche 12 mai 2024

L’immigration provoque une crise politique en Irlande

« Nous, on protège nos enfants. Pourquoi ces gens brûlent-ils leur passeport avant d’entrer en Irlande ? Nous n’en voulons pas ici ! » Ces quatre garçons en colère, qui ne portent visiblement pas les médias dans leur cœur, n’en diront pas plus. Depuis des semaines, ils sont une vingtaine à camper jour et nuit devant un ancien entrepôt de peinture de Coolock, une banlieue nord de Dublin où l’on avait prévu de loger 500 demandeurs d’asile.

Sur des cabanes faites de bric et de broc flottent les trois couleurs de l’Irlande. En cette fin de matinée, de jeunes mères avec leur poussette défilent impassibles devant des affiches qui proclament  « Coolock dit NON ! », « L'Irlande est pleine ! » et « Les vies irlandaises comptent ! ». Pour atteindre ce quartier ouvrier depuis la gare Connolly, il faut une heure de bus et remonter la longue route Malahide. Là, on découvre, coincées entre deux centres commerciaux, de petites maisons ouvrières en crépis et à l’entrée bétonnée alignées l’une derrière l’autre, avec souvent une pancarte « À vendre ».

Rangées de tentes d'immigrants situées devant l’Office de la protection internationale à Dublin

« Ils ont raison. C’est très bien ce qu’ils font… » nous confie avec un sourire entendu un habitant de l’une d’elles qui ne veut surtout pas s’identifier.

Il y a six semaines à peine, ils étaient un millier, dont un certain nombre de militants venus de toute l’Irlande, à manifester en hurlant les mêmes slogans. Comme une majorité d’Irlandais, les résidents de Coolock expriment dans un langage pas toujours diplomatique leur ras-le-bol face à la crise migratoire sans précédent qui secoue le pays.

Une crise sans précédent

Le pays européen, qui était jusqu’ici parmi les plus ouverts à l’immigration, vit aujourd’hui au rythme d’une crise sans précédent. Depuis la violente émeute du 23 novembre dernier à Dublin qui a suivi l’attaque au couteau d’un citoyen irlandais d’origine algérienne contre trois enfants à la sortie d’une école, le paysage politique a été bouleversé. En janvier dernier, quelque 66 % des Irlandais estimaient que le pays avait accueilli trop d’immigrants.

La crise a déjà coûté sa tête au premier ministre, Leo Varadka, officiellement sanctionné lors d’un référendum constitutionnel sur la politique familiale, mais où, selon les analystes, la population en a profité pour condamner sa politique migratoire. La ministre de la Justice, Helen McEntee, s’est vue, elle, gratifiée de plusieurs menaces de mort et a dû évacuer sa résidence avec ses deux enfants à la suite d’un appel à la bombe.

« C’est la “tempête parfaite” », dit Keire Murphy, de l’Institut de recherche économique et sociale (ESRI) de Dublin. La chercheuse rappelle que l’Irlande a toujours été un pays d’émigration et non d’immigration : elle n’a commencé à recevoir des immigrants qu’au tournant des années 1990. Et encore, il s’agissait surtout d’une immigration de travail, d’origine européenne. L’an dernier, le nombre de demandeurs d’asile a augmenté de 415 %.

Avec l’arrivée dans un pays d’à peine cinq millions d’habitants de milliers d’Ukrainiens, de Nigériens, de Géorgiens, de Pakistanais et de Somaliens, la réalité n’est plus la même, explique la chroniqueuse Eilis O’Hanlon dans une tribune du Telegraph. Les nouveaux arrivants, écrit-elle, « ont été déversés dans des communautés urbaines ou rurales qui se débattaient déjà avec un déficit de services et d’investissements. »

Dans ces localités, les projets d’hébergement se sont heurtés à des refus catégoriques, quand ce n’est pas à des manifestations de colère. De Rosscahill, sur la côte ouest, à Cork, dans le sud de l’île, en passant par Rosslare Harbour sur la pointe est, des hôtels et des locaux abandonnés destinés à recevoir les nouveaux venus ont été incendiés. Sans soutenir ces gestes extrémistes, 6 électeurs sur 10 réclament aujourd’hui une politique plus restrictive. C’est tout un changement, alors qu’à peine un an plus tôt, un sondage de l’ESRI classait l’Irlande parmi les quatre pays européens les plus ouverts à l’immigration, derrière la Suède, le Luxembourg et le Danemark. En février 2021, le ministre de l’Intégration, Roderic O’Gorman, n’avait-il pas indiqué dans un microbillet, en huit langues, que l’Irlande allait offrir à chaque demandeur d’asile « les clés de son propre hébergement » ?

« Ils n’ont rien à faire ici »

« On nous a volé notre hôtel », dit Ian, qui travaille au musée Millmount de Drogheda [45 000 habitants], une ville de la taille de Rimouski située à mi-chemin entre Dublin et Belfast. C’est dans cette ville, dont l’écrivain C. S. Lewis avait dit qu’on n’y trouvait que des églises et des pubs, qu’en 1649 Oliver Cromwell se lança à la conquête de l’Irlande royaliste. Sans oublier de passer au fil de l’épée entre 2000 et 3000 habitants.

Le petit monticule fortifié qui abrite le musée est aujourd’hui déserté. « L’hôtel, c’était notre pain et notre beurre, dit Ian. Avant, je touchais des pourboires. Je n’en ai plus depuis que l’hôtel a été réquisitionné pour les migrants. »

De l’autre côté de la rivière Boyne, qui traverse la ville, le député du Fine Gael (centre droit) Fergus O’Dowd ne décolère pas. « On nous a pris le seul grand hôtel de la ville. Les gens ne peuvent plus habiter nulle part. D’autant plus que le seul autre hôtel important de la région, le Westcourt, est aussi occupé par des réfugiés. Tout cela s’est fait sans consultation. Je l’ai appris une heure avant la réquisition de l’hôtel. » Même les procédures de sécurité nécessaires à l’augmentation de la capacité de l’hôtel de 240 à 500 lits n’ont pas été respectées, dit le député.

Selon lui, la ville a perdu au moins 10 millions d’euros en revenus touristiques.

Dans tout le pays, plus de 300 hôtels ont ainsi été réquisitionnés. Mais c’est loin de suffire à la demande. On estime qu’à Dublin, près de 1000 demandeurs d’asile n’ont pas d’endroit où dormir. Depuis des semaines, 200 d’entre eux — pour la plupart de jeunes hommes dans la vingtaine, originaires de l’Algérie, de la Jordanie ou de la Palestine — campaient devant les locaux du Bureau de la protection internationale, à deux pas du parlement. Jusqu’à ce que, le 30 avril dernier, le gouvernement décide de les reloger dans un centre d’accueil à l’extérieur de la ville.

Une décision prise le lendemain de l’annonce de la ministre de la Justice, Helen McEntee, selon qui 80 % des demandeurs d’asile entrent en Irlande en provenance du Royaume-Uni via Belfast, grâce à la libre circulation qui existe entre les deux pays. Le mouvement se serait accentué depuis que Londres a annoncé qu’il transférera ses demandeurs d’asile au Rwanda, où seront traités leurs dossiers. « L’expulsion n’est qu’une solution cosmétique », dit la bénévole Olivia Headon, qui consacre une partie de son temps aux migrants, dont une vingtaine étaient déjà revenus avec leurs tentes dès le lendemain de leur expulsion.

« Ces migrants n’auraient jamais dû être là, affirme la députée indépendante Carol Nolan. Nous affrontons une vague d’immigration insoutenable. Certains fuient les persécutions et la guerre, mais pas tous. Nous avons déjà accueilli plus de 100 000 Ukrainiens et il faut dire clairement au reste du monde que nous ne pouvons pas en accueillir plus. » La députée n’hésite pas à parler de « chaos » dans un pays qui, avant même l’arrivée des migrants, avait besoin de 250 000 logements. « Pourquoi bénéficieraient-ils d’un logement alors qu’il n’y en a pas suffisamment pour les Irlandais ? Je n’ai jamais vu une telle colère ! »

L’ancienne députée du Sinn Féin estime que certains élus pourraient le payer cher lors des élections locales qui se tiendront le 7 juin prochain, en même temps que les élections européennes. « On a l’impression que nos dirigeants vivent sur une île déserte. »

Le Sinn Féin déchiré

À gauche, on accuse une certaine mouvance d’extrême droite d’avoir manipulé la colère populaire. « On n’était pas du tout préparés à cet afflux de migrants et l’extrême droite en a fait son beurre », dit Daithí Doolan, candidat pour le Sinn Féin aux élections européennes. Une extrême droite dont on n’avait pourtant jamais vraiment vu la trace en Irlande, à l’exception de microformations comme l’Irish Freedom Party. Les prochaines élections locales pourraient nous donner une idée de leur progression.

À quelques centaines de mètres de son bureau, situé à deux pas des anciens chantiers navals de Dublin, dans le charmant quartier d’Irish Town, des ouvriers s’affairent à rénover un ancien pub. Le Shipwright a été incendié après qu’une fausse rumeur eut couru qu’il servirait d’abri aux migrants.

Pour cet ancien syndicaliste devenu conseiller municipal, tout cela est l’œuvre de l’extrême droite. « L’immigration est loin d’être le problème numéro un en Irlande », dit-il. Une affirmation démentie par les sondages en vue de ces élections européennes, où la crise du logement et l’immigration se disputent la première place dans les préoccupations des électeurs.

Doolan veut croire que, comme l’indiquaient jusqu’à tout récemment les enquêtes d’opinion, le Sinn Féin formera le prochain gouvernement et qu’il pourra faire avancer la cause de la réunification avec l’Irlande du Nord. En progression constante depuis les élections générales de 2020, le parti est pourtant aujourd’hui en chute libre. Même s’il demeure en tête, ses soutiens sont passés de 36 % lors de l’été 2022 à 27 % le mois dernier. Parmi les causes, l’électorat traditionnel du parti, qui se recrute dans les milieux populaires et ouvriers, qui est loin de partager certains avis de ses dirigeants. Quelque 70 % de celui-ci estime qu’il y a trop d’immigrants en Irlande, et une majorité associe l’immigration à l’augmentation de la criminalité. Une proportion de 52 % est même prête à rétablir des contrôles à la frontière de l’Irlande du Nord. Un comble pour un parti qui se définit comme celui de la réunification et qui s’était battu pour préserver la libre circulation après le Brexit !

Depuis des mois, ses dirigeants marchent sur une corde raide. Si l’accueil des migrants n’est pas apprécié de son électorat populaire, les restrictions à l’immigration auxquelles le parti a finalement dû se résoudre pourraient lui faire perdre le soutien des jeunes diplômés des grandes villes. Un dilemme qu’il devra trancher d’ici les prochaines élections générales, prévues dans moins d’un an.

« En Irlande, nous ne parlons pratiquement jamais d’immigration », de peur de susciter le racisme, a écrit le chroniqueur de l’Irish Times Fintan O’Toole. Un déni que la classe politique irlandaise ne pourra pas se permettre encore longtemps.


Source : Le Devoir

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