dimanche 28 décembre 2014

France — les universités préoccupées par l'orthographe

Plusieurs universités françaises se mobilisent pour améliorer le mauvais niveau de français de leurs étudiants. Dossier.

7 000 étudiants en première année de licence à l’université de Nanterre ont été, dès le début de leur cursus, obligés de suivre des cours en ligne pendant les douze semaines du premier semestre.

C’est le nouveau cheval de bataille des universités françaises. Depuis plusieurs années déjà, le constat s’impose : le niveau de langue des étudiants se dégrade. Le baccalauréat, obtenu par plus de 80 % d’une génération, n’est plus le garant d’un bon niveau de français, écrit comme oral, et les bacheliers accèdent aujourd’hui massivement à l’université malgré leurs lacunes. Des difficultés d’expression que les chargés de TD et maîtres de conférences observent maintenant à tous les niveaux et dans toutes les filières. Si les établissements d’enseignement supérieur — tous confondus — se sont longtemps reposés sur des organismes privés pour faire face à ce problème grandissant, plusieurs universités s’organisent aujourd’hui pour reprendre la main sur la plume de leurs étudiants.

En 2013, un test de niveau passé par plus de 700 étudiants en droit et en langues de l’université de Bourgogne révélait des difficultés importantes. « 70 % des étudiants avaient un niveau inférieur au niveau requis » et présentaient des lacunes concernant des règles de base, que ce soit en « vocabulaire, en grammaire, en syntaxe ou en orthographe », analyse Stéphanie Grayot-Dirx, professeur de droit et vice-présidente en charge de la réussite en licence de l’établissement. Un résultat alarmant qui peut, selon elle, être étendu à l’ensemble de l’enseignement supérieur français. « Je suis passée par l’université Cergy-Pontoise et par l’université Paris-VIII, les chiffres sont les mêmes », assure-t-elle. Pour lutter contre cet état de fait, sous l’impulsion de sa vice-présidente, l’université a expérimenté l’année dernière un Centre des pratiques de l’écrit et de l’oral en français. Le lieu s’inspire des Writing Centers développés depuis plusieurs décennies déjà dans les universités nord-américaines. Le centre se veut « innovant », selon Stéphanie Grayot-Dirx, et ne « se concentre pas seulement sur l’orthographe. On y travaille le vocabulaire et la construction de l’argumentation. » Ouverts à tous, les cours sont gratuits et disponibles selon plusieurs formules proposées aux étudiants en fonction de leurs besoins. Les méthodes pédagogiques utilisées se veulent adaptées au public concerné. « L’enjeu est de faire progresser des adultes, explique Stéphanie Grayot-Dirx, pas de faire travailler nos étudiants sur des exercices que l’on donne à des élèves de collège. » Pour elle, le facteur déterminant de la réussite du programme est qu’il se fonde sur une logique de volontariat. Les étudiants doivent eux-mêmes prendre conscience de leurs difficultés et se présenter au centre. « Selon nous, la motivation des étudiants est un élément essentiel » de ces cours de rattrapage, explique la responsable.

À l’université de Nanterre, depuis la rentrée 2014, les étudiants n’ont pas le choix. Pas moins de 7.000 arrivants en première année de licence ont été, dès le début de leur cursus, obligés de suivre des cours en ligne pendant les douze semaines du premier semestre, à raison de trois heures par semaine. Un cours supplémentaire obligatoire sanctionné par un examen sous forme de questionnaire à choix multiple, qui permet d’obtenir un crédit et demi sur les trente nécessaires pour valider la première partie de son année. « Le module a été très long et très compliqué à faire, explique Sarah de Vogué, maître de conférences et cocréatrice du cours en ligne. On l’a créé à partir de toutes les erreurs de nos étudiants, minutieusement rassemblées pendant quatre ans. » À mi-parcours, un examen blanc effectué auprès de la moitié de l’effectif total a donné un aperçu du travail restant. « Cela donne une belle courbe de Gauss, analyse Sarah de Vogué. La moyenne des étudiants obtient la note de 10, et on compte autant d’étudiants en dessous et autant au-dessus. » Soit une majorité d’élèves qui connaissent des difficultés sur au moins une composante de la langue. Au second semestre, suivant les résultats du test final, les étudiants les plus gênés suivront des cours spéciaux. « On vise 14 groupes de 25, soit environ 350 étudiants », indique la responsable.

Ces deux exemples montrent l’importance accordée aujourd’hui à la problématique de la baisse du niveau de français des étudiants, qui mobilisent désormais chercheurs et professeurs dans tout le pays. Pourtant, la réaction a mis du temps à s’organiser. « L’émergence d’une prise de conscience des besoins en orthographe, et plus globalement des lacunes concernant tous les aspects de la langue écrite, de lexique et de vocabulaire, des étudiants est très récente », constate Françoise Boch, chercheuse à l’université Stendhal, à Grenoble. Le choc des consciences a eu lieu au début des années 2000. C’est à cette période que le domaine est devenu un « champ de recherche très actif », selon Fanny Rinck, maître de conférences dans un laboratoire de recherche linguistique à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (Espé), également à Grenoble. « On pense clairement qu’il y a un lien étroit entre la réussite dans l’écriture et la réussite universitaire », assure — t-elle. Ils y seront encouragés par une réaction politique concrète, en 2007. Bien qu’ayant une visée bien plus large que les seuls cours de langue, le plan réussite en licence (Prel) « a permis aux universités d’engranger pas mal de fonds et de mettre en place de façon assez diverse des programmes », explique Françoise Boch.

Dijon et Nanterre, donc, mais également Grenoble, Cergy-Pontoise ou encore Créteil : autant d’établissements universitaires qui comptent désormais dans leurs rangs chercheurs et professeurs plongés sur la question. Aujourd’hui, et malgré le retard accumulé sur les initiatives nord-américaines, les besoins des étudiants sont connus. Reste désormais à unifier les initiatives pédagogiques pour les étendre au plus grand nombre. « On va vers une mutualisation des recherches, assure Françoise Boch, mais on manque cruellement de moyens sur le sujet. Il faudrait convaincre des pouvoirs publics de mettre des moyens sur cette problématique. »

Les difficultés les plus répandues :

Orthographe : les accords et les lettres muettes en fin de mot.
Ponctuation : la virgule, trop fréquemment placée entre le sujet et le verbe ou entre le verbe et le complément.
Syntaxe : les phrases sans verbe, les juxtapositions intempestives avec trop d’emploi de la virgule et les phrases interrogatives posent problème.
Vocabulaire : beaucoup d’étudiants ne connaissent pas le sens des mots « corroborer », « stigmatiser », « prérogative », « réfuter », « clivage », « éluder »…



À Dijon, Quentin, Bastien et Marilyn en cours de rattrapage

« J’AI ADORÉ, je n’ai loupé aucune heure de cours », s’enthousiasme Quentin, étudiant en master 2 métiers du livre à l’université de Bourgogne. Pendant l’intégralité de son premier semestre, le jeune homme a volontairement suivi des cours de rattrapage en orthographe au Centre des pratiques de l’écrit et de l’oral en français de son université, un concept novateur en France. Ouvert l’année dernière pour une période d’essai finalement concluante, le centre accueille officiellement ses premiers étudiants cette année. Conçu sur le modèle américain des Writing Centers, qui existent depuis plusieurs années déjà dans la majorité des universités outre-Atlantique, le centre est gratuit, ouvert à tous sous le régime du volontariat. Et, à en juger par les réactions des premiers participants, l’expérience semble concluante.

Quentin s’est décidé à y prendre des leçons lorsque ses professeurs lui ont fait remarquer ses lacunes orthographiques lors de la correction de son mémoire de master 1. Il se présente alors au centre, où on lui fait d’abord passer un test d’évaluation. Bilan : « Pas de problèmes de syntaxe ni de vocabulaire, mais beaucoup de fautes de conjugaison, assez précises et récurrentes. » On lui propose alors deux formules de cours. Deux stages intensifs de neuf heures, en groupe, ou des cours particuliers d’une heure par semaine pendant trois mois. C’est cette formule qui plaît le plus à Quentin. « Les suivis étaient très personnalisés. Dès que j’avais un problème, on le cernait directement, et j’ai ainsi pu progresser très vite », indique l’étudiant. Bastien, en troisième année de licence en biochimie, présente un profil différent. L’étudiant se sait en difficulté en orthographe et sent que sa syntaxe se détériore avec le manque de pratique. Il se présente alors au centre « de (son) plein gré, en guise de développement personnel ». Il choisit la formule des stages intensifs et des ateliers. Il en a suivi un sur l’orthographe, puis un sur la syntaxe au cours duquel il a travaillé sur l’argumentation, le travail au brouillon. « J’ai appris beaucoup de choses, notamment au niveau de la méthode », constate l’étudiant.

Marilyn a 28 ans et vient du Costa Rica. Pour cette étudiante en enseignement de l’espagnol dont le français oral, teinté d’un accent prononcé, est excellent, le passage par le centre était une évidence pour progresser dans son apprentissage de la langue de Molière. « La méthode grammaticale est complètement différente ici, en France, à tel point que ça en devient abstrait », explique-t-elle en riant. Les cours qu’elle a suivis au centre lui ont permis de « découvrir la méthode française, la façon dont on raisonne, dont on formule les arguments ».

Les trois étudiants, dont les parcours ainsi que les difficultés en français diffèrent, sortent tous satisfaits de leur passage par le centre. Bastien y a découvert « de nombreuses choses très utiles » et « recommander(a) évidemment le centre à d’autres » si le sujet de l’orthographe est abordé. Marilyn, quant à elle, est convaincue que la formule doit être étendue à tous les étudiants, dans une optique de perfectionnement. Quentin n’a pas encore pu juger des effets de son apprentissage, mais il dit avoir acquis « toute une méthodologie qui se place en amont » et avoir « changé (sa) façon de faire, de réfléchir à (son) orthographe ». Son seul regret ? « Je suis un peu triste de n’avoir fait ça qu’en dernière année d’études... »



« On a discrédité les méthodes traditionnelles de l’enseignement de l’orthographe »

Pour Danièle Manesse*, professeur émérite de sciences du langage, le mouvement de baisse a commencé à partir des années 1960.

LE FIGARO. — Le niveau en orthographe des jeunes Français baisse-t-il ?

Danièle MANESSE. — Il a en effet baissé, mais pas pour tous, et il est faux de dire que tous les étudiants sont en difficulté. En vingt ans, entre 1989 et 2007, le niveau en orthographe des élèves français des classes allant du CM2 à la troisième a, en moyenne, fortement baissé. C’est un constat que nous avons fait en comparant les résultats que nous avions recueillis avec André Chervel (historien de l’éducation, NDLR) en 1989 avec ceux de 2007. La maîtrise de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe est en baisse, comme le confirment nombre d’études.

Y a-t-il un moment de rupture ?

La tendance remonte sans doute aux années 1960. Avec André Chervel, en 1989, on pensait qu’il y avait une montée constante de la qualité de l’orthographe depuis la fin du XIXe siècle. Mais on a pu estimer ensuite que le meilleur niveau a sans doute été atteint dans les années 1940. Après un palier, le mouvement de baisse a commencé à partir des années 1960.

Quelles peuvent être les causes du déclin de l’orthographe étudiant ?

Elles sont multiples. Les étudiants aujourd’hui, ceux qui sont nés au début des années 1990, ont eu moins d’heures de cours de français, que ce soit en primaire ou au collège. C’est un fait avéré et incontestable. Deuxièmement, la façon dont on enseigne l’orthographe a changé. Il y a eu un discrédit d’un certain nombre de méthodes qui étaient en vigueur jusqu’aux années 1960, comme l’apprentissage par cœur, les nombreux entraînements et les dictées très fréquentes. Évidemment, on sait que ces méthodes n’étaient pas toujours efficaces, mais elles n’ont pas été remplacées par des propositions alternatives aujourd’hui.

Enfin, il y a un gros problème de formation des professeurs. On n’apprend plus aux jeunes maîtres comment enseigner l’orthographe. Ce n’est pas parce que l’on sait l’orthographe que l’on sait l’enseigner.

Quelle est la part de responsabilité de l’écriture SMS, selon vous ?

Il n’y a pas de recherches sur les conséquences de l’écriture type SMS. On a toujours écrit avec des codes parallèles, comme l’écriture abrégée ou symbolique. Effectivement, les étudiants écrivent aujourd’hui beaucoup de SMS, mais ils savent faire la distinction entre cette façon de communiquer et la rédaction d’une copie. Je pense que l’on se trompe lorsque l’on pointe les SMS. Le problème et les enjeux se situent ailleurs.

* Coauteur d’Orthographe : à qui la faute ? en 2007



À l’école, un apprentissage réduit et des pédagogies nouvelles mais inefficaces

« SA VA ? » La question, ainsi posée, inonde les textos et les réseaux sociaux, sans que les adolescents n’en soient choqués. Un détail sans importance en ce XXIe siècle fait de correcteurs d’orthographe et de logiciels de reconnaissance vocale ? Pourtant, l’utilisation d’un déterminant possessif en lieu et place d’un pronom démonstratif révèle une incompréhension manifeste de la langue française, de sa grammaire et de son sens.

Le niveau d’orthographe a baissé, tout comme son importance symbolique. Cette orthographe, faite de règles et de logique, appelée à tort « science des imbéciles », est passée au second plan à l’école, sur fond d’idéologie et de lâcher-prise. Et si certains ont beau jeu de critiquer une sempiternelle et nostalgique complainte, la baisse de niveau des petits Français est une réalité avérée. Un recul qui va de pair avec celui des compétences en lecture.

Publiée en 2012, une étude du ministère de l’Éducation nationale basée sur une dictée proposée en 1987 puis en 2007 à des élèves de CM2 montre que le nombre d’erreurs a augmenté en moyenne de 10,7 à 14,7. En tête, les fautes grammaticales (7,1), suivies des erreurs lexicales (2,1). Quant à la proportion des élèves faisant plus de quinze erreurs, elle a bondi en dix ans de 26 à 46 %.

La faute à qui ? À une donnée objective, d’abord. Le temps. D’année en année, le temps l’apprentissage s’est réduit. Entre 1970 et 2010, les semaines ont été amputées de six heures.

Parallèlement, d’autres champs disciplinaires ont fait leur apparition à l’école primaire, du numérique au développement durable, en passant par la sécurité routière. On fait donc moins de dictées, exercice imposé depuis 1882, moins d’orthographe, moins de grammaire, tout simplement.

Par ailleurs, les pédagogies dites « nouvelles » qui ont tenté de réinventer l’apprentissage de l’orthographe n’ont pas toujours été productives. Président du Syndicat national des écoles (SNE), Pierre Favre pointe les programmes revus en 2002 par Jack Lang, qui ont introduit « l’observation réfléchie de la langue » — ou l’idée de « proposer aux élèves de prendre la langue comme objet de réflexion ». « Les programmes de 2008, mis en place par Xavier Darcos, auraient dû inverser la tendance, mais sur le terrain, ces méthodes dites intuitives ont continué de fonctionner », estime-t-il.

Par ailleurs, si la méthode d’apprentissage de la lecture dite « globale », initiée dans les années 1970 par opposition à la méthode « syllabique », a été mise de côté depuis 2003, elle a visiblement laissé des traces. Dans l’ouvrage La Revanche des nuls en orthographe, publié en 2012, Anne-Marie Gaignard, diagnostiquée à tort dyslexique à 9 ans, critique haut et fort cette méthode, ainsi que la formation des enseignants, faite d’« idées ronflantes » mais ne fournissant « aucun outil réel ». « Où est passée la pédagogie, celle qui fonctionne, qui fait de vrais petits miracles ? », interroge l’auteur, qui explique avoir traîné sa mauvaise orthographe jusqu’à l’âge adulte. Et conclut : « Les mots, c’est la vie, ils donnent accès à tout. »

Plus inquiétante, une récente étude de l’Éducation nationale comparant les compétences d’élèves de CE2, en 1999 et en 2013, constate un recul de 3 points sur l’ensemble des épreuves de français. Avec une baisse avérée en orthographe (-6 points pour l’exercice consistant à transformer au genre masculin un texte au genre féminin), en compétences langagières, ainsi qu’en compréhension de texte.

« Il y a certaines lettres qui ne se prononcent point, et qui ainsi sont inutiles quant au son, lesquelles ne laissent pas de nous servir pour l’intelligence de ce que les mots signifient... », écrivaient en 1660 les auteurs de la Grammaire générale et raisonnée. À méditer en ce XXIe siècle.

4 commentaires:

Anastasie a dit…

Et l'influence de l'immigration massive pauvre en France ? Et la masse d'étudiants africains en France ?

Remi le coach des Parents a dit…

Le désastre de l'EN, plus pressée d'étiqueter les enfants "dyslexiques" que de se demander si ce ne serait pas elle qui serait malade.
Faites faire à vos enfants l'école à la maison ! http://l-ecole-a-la-maison.com/

Vincent Chalmel a dit…

@Anastasie : Les étudiants d'Afrique Francophone ont un niveau de Français (entre autre) bien supérieur à ceux qui ont suivi le cursus primaire et secondaire en France...

Quand aux étudiants qui viennent en France de pays non francophones, ils ne peuvent évidemment que pâtir de la nullité de l'éducation nationale sur les fondamentaux.

Albert Leroy a dit…

Avant un bachelier savait bien écrire (regardez ce que Baudelaire ou Rimbaud faisait à 15 /16 ans en français et en latin!)

On a simplement dévalué le diplôme, il faut maintenant étudier plus longtemps pour avoir le même niveau.