vendredi 29 mai 2020

« Être sire de soi »

« Être sire de soi » ou « être seigneur de soi-même ».


Expression normande (en dialecte normand, on dit « sire de sei »).

Vieille devise libertaire normande, elle est aussi celle du 3e escadron du 11e régiment de cuirassés de l’Armée de Terre française.

Cet idéal d’être maître chez soi, d’être souverain se reconnaît jusque dans la toponymie normande qui associe très fréquemment le nom du propriétaire aux noms des lieux  et parfois sous des formes originales. Voir ci-dessous.



Principaux types toponymiques de la Normandie LA TERRE ET SES SEIGNEURS

 « Normand est Sire de sei », dit le dicton et l’inscription de la statue de Rollon à Rouen confirme à propos de la terre « Nous en resterons maîtres et seigneurs ».

En un pays où les paysans sont depuis si longtemps maîtres de leur bien, ce n’est certes pas un privilège seigneurial de donner son nom à la terre.


Statue de Rollon, premier duc de Normandie
 D’ailleurs l’habitude est très ancienne et il ne serait pas possible d’énumérer tous les cas d’attribution à la terre du nom de son possesseur depuis le Gaulois (Nom + [i] ‍acus → Marigny) jusqu’à nos jours (Jullouville) en passant par les Francs (Nom → court : Nonancourt) et les Scandinaves (Nom + tot → Yvetot), pour m’en tenir à quelques exemples typiques.

[tot est issu du norrois, topt, toft, signifiant « emplacement, endroit constructible, ferme »]

Je voudrais simplement évoquer des formations romanes médiévales relatives à un seigneur d’une époque relativement tardive.

Parce que, enfin, il y avait aussi des seigneurs en Normandie où se rencontre même, à titre assez exceptionnel d’ailleurs, cette définition générale qu’est la Curtis dominica ou Corte dominica [la court/demeure du maître] devenue Courdimanche de l’Eure. Nous ne la signalons que pour rappeler, avec M. Vincent, que certains toponymes contiennent au lieu du nom du seigneur le nom de la dignité correspondante.

Comte, Abbé, Evêque, Prêtre, etc.. peuvent être évoqués en composition de type « germanique » [avec la dignité en premier, sans article] (Normandie, nord-est de la France), Conteville (Eure, Calvados, Seine-Maritime, Oise) ; Contremoulins (anc. Contemoulins, Eure) ; Vesqueville (à La Hoguette, Calvados) ; Abbeville (à Saint-Wandrille, Seine-Maritime) ; Prêtreville (Calv.). Ils peuvent être également formés de façon plus moderne [la dignité en dernier avec article] : La Haye-Comtesse (Manche), La Haye-le-Comte (Eure), Le Mesnil-Vicomte (Eure), Pont-1’Evêque, Montabard (Orne, anciennement Mons-Abbatis), Bourg-le-Roi (Calvados), Fresnes-l’Archevêque (Eure), Saint-Sauveur-le-Vicomte et Saint-Germain-le-Vicomte (Manche), Ouilly-le-Vicomte (Calvados.).

Mais, souvent aussi, le nom du seigneur est précisé et juxtaposé à la désignation primitive du lieu. Dans ce cas, contrairement à ce qui se produit avec les composés germaniques ou scandinaves, il n’est pas malaisé de déterminer dans l’histoire locale la famille à laquelle cette possession doit cette espèce de surnom. Ainsi apparaît clairement l’origine dans la Manche de La Haye-Pesnel, de l’Étang-Bertrand ou de La Chapelle-Enjuger (Enjelger de Bohon) remontant à des familles bien connues de l’histoire régionale.

Le système vaut non seulement pour le XIIe et le XIIIe siècle, mais beaucoup plus tard puisque Thury s’adjoignit le nom des Harcourt [pour former Thury-Harcourt] à une date relativement récente (1700) et il n’y a pas si longtemps qu’on a formé La Haye-Descartes, en Touraine, en souvenir du philosophe.

Mais il existe toute une catégorie de noms beaucoup plus curieux et qui, sans être absolument particuliers à la Normandie, y ont pris une extension assez remarquable.

Dans ces toponymes, le nom primitif de la localité a été renforcé d’un nom de seigneur dès le XIIIe siècle, au moyen de l’article le ou la selon le premier terme. Sont exceptionnels les noms de Crasville-la-Roquefort et Fontaine-le-Dun, en Pays de Caux, unissant deux noms de localités voisines à l’aide de l’article. Assez particulière est aussi la formation de Saint-Hilaire-du-Harcouët qui n’a rien de breton, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, puisque le deuxième terme remonte à une Harsculf de Subligny, à l’honnête nom scandinave. Pour les autres noms que je désire signaler, il est tout de même intéressant de constater que la Toponymie de Vincent contient 55 noms dont 21 en Normandie et encore les 34 non-Normands sont-ils proches voisins pour la plupart. Vincent est d’ailleurs loin d’avoir donné une liste complète.

Sans avoir la prétention de tout citer, ce qui ne nous donnerait rien d’ailleurs, évoquons rapidement l’impressionnante quantité de noms de ce type du département du Calvados qui font défiler dans le souvenir de l’érudit les figures de chevaliers du moyen âge : Barneville-la-Bertran, Fontenay-le-Marinion, Fontenay-le-Pesnel et Bonneville-la-Louvet ; Saint-Agnan-le-Malherbe et Neuilly-le-Malherbe ; Ouilly-la-Ribaude (devenue Ouilly-du-Houlley), Ouilly-le-Basset et Ouilly-le-Tesson ; Maisoncelles-la-Jourdan et peut-être Parfouru-l’Éclin (L'Esquelin, en 1309) ; Bernières-le-Patry et Culey-le-Patry, le Culeium Patricii, du XIVe siècle, ce fief Culley [des Patry], que, nous apprend une note mélancolique recueillie par Hippeau, « souloit [avait l'habitude de] tenir Jacob Patry, exécuté et fait mourir pour cause de calvinisme » en 1589.

C’est aussi Bretteville-le-Rabet autrefois du féminin, comme l’exige la terminaison ville, sous la forme Bretteville-la-Rabel du XIIIe siècle. Enfin, Saint-Germain-Langot (jadis L’Angot, 1284) et Ste-Marie-Laumont (qui fut L’Osmont en 1392) sans oublier Saint-Julien-le-Faucon qui remonte à un Fulco ou Fouques tout comme son parent Aunou-le-Faucon dans l’Orne. Dans ce dernier département, signalons en outre Sainte-Honorine-la-Guillaume et Fontaine-les-Louvets.

La Manche nous révèle parmi ses communes : Audouville-la-Hubert, Rauville-la-Bigot, Hauteville-la-Guichard (patrie des Tancrède [voir Tancarville] et... des Guiscard), Octeville-l’Avenel (devenue hélas la Venelle) ; St-Martin-le-Hébert et St-Martin-le-Gréard avec St-Symphorien-le-Valois. Tous ceux-là, dans le Cotentin, avec un seul correspondant dans le Mortanais, Chérencey-le-Roussel.

Car cette habitude toponymique est plus septentrionale que méridionale et l'Eure elle-même, à part Beaumont- — 21 — le-Roger et Saint-Aubin-le-Guichard, n'est pas tellement riche, alors que la Seine-Maritime nous offre entre autres : Auberville-la-Renault, Beuzeville-la-Guérard, Crasville et Fontaine-la-Mallet, Grainville-l'Alouette (qui n'est encore que la-Louvel en 1431), Grainville-la- Renard [Renard étant un prénom avant de devenir le nom du goupil héros éponyme du Roman de Renart], Saint-Ouen-le-Mauger et Touffréville-la-Corbeline qui a fait de son seigneur un adjectif féminin.

Évidemment, ces toponymes ne nous révèlent pas des choses extraordinaires sur la préhistoire ou nos lointaines origines, mais ils sont familiers et sympathiques ; et parce que les vieux Normands les avaient en affection et les ont portés en Angleterre, ils valaient au moins la peine qu’on les saluât en passant.

Source : Lechanteur Fernand. Principaux types toponymiques de la Normandie. In: Supplément aux Annales de Normandie. 5ᵉ année, n° 2, 1955.



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