jeudi 19 juin 2014

Au Québec, interdit d'avoir de mauvaises notes !

Article de Mathieu Bock-Côté dans le Figaro de Paris :

Le quotidien montréalais Le Devoir nous apprenait le 3 juin (notre billet) que le ministère de l'Éducation, devant un taux d'échec trop élevé lors des examens de quatrième année du primaire, a exigé une nouvelle correction générale, pour tirer les notes vers le haut. Il ajoutait une précision: aucun élève ne devra voir sa note révisée à la baisse. L'ambiguïté n'était pas permise: il fallait monter les notes pour donner l'impression que le système d'éducation atteint ses objectifs et que les élèves y réussissent globalement,. Ce choix autorise le ministère à se moquer de ceux qui redoutent la régression culturelle de l'école québécoise. On connaît l'optimisme obligatoire du progressisme scolaire: le niveau monte !

Naturellement, cette décision a choqué.

Comment ne pas y voir une tricherie monumentale, une dissimulation massive et un travestissement honteux de la réalité ? Comment ne pas y voir un autre indice du décalage entre des institutions publiques entretenant la fiction de leur réussite et une réalité qui leur échappe et qui finit par percer de partout ? Plusieurs ont le sentiment que l'État contemporain travaille souvent à occulter une part importante du réel, comme s'il devait entretenir la fiction d'une société qui progresse, sans quoi il serait obligé de se questionner sur les fondements idéologiques des grandes transformations qu'il pilote depuis près d'un demi-siècle. Les statistiques publiques révèlent autant qu'elles dissimulent la société qu'elles prétendent mettre en scène. Mais le réel filtre ici et là, même si ceux qui le nomment risquent les pires épithètes.

Évidemment, les idéologues du nouvel ordre pédagogique québécois, qui s'est installé depuis une quarantaine d'années, se sont réfugiés derrière la logorrhée spécifique aux si mal nommées sciences de l'éducation pour justifier la chose. Il n'y aurait pas de nivellement par le bas, mais un ajustement des méthodes d'évaluation pour éviter un recalage massif potentiellement dommageable pour l'estime de soi des élèves, affirment-ils. L'évaluation serait une science très complexe qui se déroberait aux attentes simplistes de ceux voulant savoir si l'élève atteint ou non les objectifs du programme. Les sciences de l'éducation prétendent soustraire l'école au débat public: elle serait le monopole de prétendus experts qui ont souvent décidé de la transformer en laboratoire idéologique, au service d'une utopie qui ne dit pas toujours son nom.

Ce refus de l'échec repose sur une thèse psychologique dominante dans la pédagogie contemporaine: l'échec serait mauvais pour l'estime de soi de l'élève. Il relèverait d'une culture répressive. La personnalité de l'enfant en serait durablement fragilisée, peut-être fissurée. L'école fixerait une définition de la réussite scolaire attachée à une conception périmée de la culture, dont il faudrait s'extraire. L'enfant ne devrait plus se définir à partir d'une norme sociale extérieure à sa propre subjectivité. Il s'agirait d'exprimer son plein potentiel existentiel et non plus d'apprendre un savoir qu'on caricaturera souvent en culture encyclopédique morte et inutile, et peut-être même nuisible, dans une société vivante.

Dans une société où la famille a éclaté et où les enfants qui montrent des troubles de comportement se multiplient dans les salles de classe, au point que plusieurs enseignants parlent de l'école comme d'un environnement ensauvagé, il n'est plus aisé de transmettre un savoir en classe. Les professeurs sont souvent obligés de faire de la discipline, sans même en avoir le droit. On demande à l'école aujourd'hui de remplacer les parents, et plus largement, de se substituer à toutes les institutions qui étaient normalement responsables de la socialisation des enfants. Il ne faut pas se surprendre que les parents soient de plus en plus tentés par l'école privée.

La querelle de l'école est à peu près partout la même. Depuis près de quarante ans, on a multiplié les innovations pédagogiques pour en finir avec une école traditionnelle, qu'on s'imaginait autoritaire, étouffante et invivable. La crise de l'école est symptomatique d'une faillite plus large: celle de la transmission. Car pour se transmettre, une société doit croire minimalement en sa propre valeur, en la nécessité de s'inscrire dans la durée. Ce n'est plus le cas. L'école était accusée de contribuer à la reproduction d'une société inégalitaire, exclusive et hiérarchique. C'est ce discours, qui s'est normalisé depuis, à travers l'idéologie pénitentielle, qui amène les sociétés occidentales à penser leur passé sous le signe de la xénophobie, du sexisme et de l'homophobie. L'enseignement de l'histoire, un peu partout, est traversé par cette idéologie.

Ainsi pensée, l'école ne doit plus transmettre la culture, mais libérer l'enfant des préjugés et stéréotypes qu'elle relaie. La culture ne passe plus pour un héritage à ressaisir, mais pour un fatras dont l'individu doit se libérer pour affranchir une créativité socialement inhibée. On passe de la transmission à la déconstruction.

Au nom du renouveau pédagogique, on a remplacé dans l'école québécoise l'apprentissage des connaissances par celle des compétences: les premières seraient vite périmées, les secondes permettraient de construire soi-même son propre savoir. De ce point de vue, la décivilisation devient un objectif politique honorable, car il correspond à une émancipation de la subjectivité. Nul besoin d'un maître: l'enfant doit s'éduquer lui-même, ce qu'entretient le fantasme d'une conversion généralisée de la pédagogie aux nouvelles technologies, où le rapport entre le professeur et l'élève serait réduit au strict minimum.

C'est cette école qui essaie de masquer avec des statistiques truquées son effondrement. Or, les faits sont là: la maîtrise de la langue régresse, la connaissance de l'histoire est ravagée. Bien des enseignants, formés dans ce système, en viennent à confesseur leur ignorance.

Il s'agit dès lors de restaurer le principe de transmission et conséquemment, la valeur de la civilisation et des œuvres qu'il s'agit de transmettre. Depuis plusieurs années, des intellectuels québécois ont travaillé à en réhabiliter le principe. Une bonne part du corps enseignant, rassemblée autour de la Fédération autonome de l'enseignement, s'est aussi révoltée contre cette dénaturation de l'école. Mais cette critique n'a pas été relayée par les partis politiques, qui peinent à délivrer l'éducation des idéologues qui l'ont confisqué. [Note du carnet : Les partis prennent pour conseiller en éducation des experts issus du même modèle et moule québécois.] On ne refondera pas l'école sans réparer les fondements abimés de la cité.




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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Une pétition contre l'épreuve de maths jugée «trop dure» a réuni plus de 25 000 signatures sur internet. Pour Jean-Rémi Girard, si il est devenu scandaleux qu'une épreuve évalue vraiment les élèves, c'est parceque le bac est en soldes !

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/06/20/31003-20140620ARTFIG00342-est-ce-le-bac-qui-est-trop-dur-ou-les-eleves-qui-sont-trop-nuls.php