dimanche 24 juillet 2016

France — Les résultats des écoles non subventionnées sont excellents au bac

Le Figaro a réalisé le palmarès des lycées hors contrat à partir des résultats du bac 2016. Les résultats sont excellents !

De Hautefeuille, proche de l’Opus Dei, au laïque Cours Hattemer, en passant par l’établissement juif Beth Myriam de Marseille… Du lycée pour jeunes filles de Fanjeaux, proche de la Fraternité Saint-Pie X (mouvement lefebvriste) au groupe Ipesup-Prepasup, qui prépare aussi au baccalauréat… La galaxie du privé hors contrat ou ce rassemblement improbable où cohabitent établissements confessionnels traditionalistes, sociétés commerciales et les traditionnelles « boîtes à bac ». Leur point commun : non liés à l’État par un contrat, ils ne bénéficient pas de financements publics et proposent des tarifs en conséquence. De 400 à 1300 euros par mois. Non tenus de suivre les programmes de l’Éducation nationale, ils sont cependant soumis à un contrôle qui veille au respect de l’obligation scolaire, de l’instruction obligatoire, de l’ordre public, des bonnes mœurs et des règles sanitaires et sociales. Dans les faits, ces inspections sont menées en moyenne tous les six à sept ans. Insuffisant pour la ministre socialiste de l’Éducation, Najat Belkacem, qui a récemment annoncé le renforcement des contrôles ainsi qu’une nouvelle mouture juridique du régime d’ouverture — l’autorisation et non plus la déclaration — prévue pour septembre 2017. Des mesures qui ont déclenché la colère des défenseurs de l’enseignement libre.

Étude studieuse au lycée Hautefeuille à Courbevoie (92) qui n’accueille que des garçons.


« Un enseignement enraciné dans la foi catholique et la recherche du beau, du vrai, du bien »
À l’école primaire, si le monde du hors-contrat compte nombre de défenseurs des pédagogies alternatives type Montessori ou Freinet, la donne change radicalement dans le secondaire, avec l’échéance du baccalauréat. Les méthodes classiques reviennent à l’assaut. Dans ce monde aussi varié qu’opaque, les taux de réussite au bac, « vendus » sur certains sites Internet, ont parfois abouti à des tromperies sur la marchandise… Dans les faits, les taux de réussite au bac général 2015, que Le Figaro s’est procurés, varient de 20 à 100 %. Dans le haut du classement, des établissements catholiques traditionalistes où l’aspect religieux est déterminant pour les familles. Contrairement aux « boîtes à bac », ce sont des groupes scolaires qui intègrent les élèves dès la primaire. Fondé en 1992 par une équipe de parents, Saint-Dominique, au Pecq (Yvelines), compte 865 élèves et 34 classes, non mixtes à partir du secondaire « pour une éducation différenciée et adaptée à l’âge et aux qualités de chacun ». Sur son site Internet, l’établissement explique proposer « un enseignement enraciné dans la foi catholique et la recherche du beau, du vrai, du bien ». À Saint-Cloud, l’établissement Saint-Pie X dirigé par les dominicaines du Saint-Esprit, a vu passer sur ses bancs Marion Maréchal-Le Pen ou Madeleine de Jessey, l’une des fondatrices de Sens commun.

On vante une école « conçue sur le modèle anglo-saxon »

Changement d’ambiance au Cours Fides, où se croisent enfants d’artistes et d’ambassadeurs. Créé en 1934, le groupe est implanté sur trois sites parisiens. Au sein du groupe Ipesup-Prepasup, créé en 1974 et principalement connu pour ses préparations aux concours des grandes écoles, Prepasup propose des terminales S et ES [deux années du cégep scientifiques et économie et sciences] et ouvrira à la rentrée 2016 une première S [première année scientifique au cégep]. « Nous répondons à une demande des parents », affirme son directeur, Éric Duquesnoy. À Diagonale, on vante une école « conçue sur le modèle anglo-saxon », avec des cours uniquement le matin.

Paroles de parents :

Maylis, Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine).

« Joseph, bachelier S cette année, est depuis la 6e au collège Hautefeuille. Nous avons quatre filles et je tenais à le mettre dans une école de garçons, tenue par des hommes. Les professeurs sont excellents et ont un grand souci de la progression intellectuelle, humaine, et spirituelle de leurs élèves ».

Michel Cinnoti, Versailles (Yvelines)

« Avec ma femme, aujourd’hui décédée, nous avons choisi Saint-Dominique au Pecq (78) pour nos quatre enfants pour la liturgie, la messe en latin, et pour la pédagogie. L’enseignement est traditionnel, sans méthode globale au CP. C’est un investissement : entre 2 000 et 3 600 euros par an selon la classe »

Martine Maugenest-Cuvier, Vincennes (Val de Marne).

« En 3e, cela se passait mal dans le collège privé sous contrat de Nadia. Je me suis alors tournée vers le rectorat qui lui a trouvé une place, mais à Tremblay-en-France à plus d’une heure de chez nous. J’ai de ce fait opté pour le cours Fidès. L’enseignement n’est pas meilleur qu’ailleurs, mais il y a une pression constante, avec des notes tous les 15 jours, des retenues le samedi toute la journée, en cas de retard ou de travail insuffisant. Nadiaa eu son bac ES au rattrapage avec11 de moyenne. Mais il a fallu que j’ouvre mon portefeuille. J’ai déboursé 1 300 euros par mois pendant trois ans. Elle s’est ensuite inscrite en langues étrangères appliquées à l’université ».


Lire la suite : Le palmarès des meilleurs lycées privés hors contrat

La mondialisation économique, un jeu à somme nulle pour l'Occident ?

Pendant des années et des années, des militants altermondialistes, des syndicalistes, des associations de citoyens se sont époumonés à protester contre ce qu'ils qualifiaient de mondialisation économique déshumanisée. C'était l'époque des grandes manifestations lors des sommets du G7 ou de l'Organisation mondiale du Commerce, des contre-sommets de Porto Alegre ou des zapatistes du sous-commandant Marcos. Ils ont été peu entendus. Aujourd'hui, un message plus brutal est adressé aux tenants de la libéralisation à tous crins des échanges, et il est plus difficile à ignorer : ce sont les électeurs qui le lancent dans les principaux pays industrialisés, une révolte dans les urnes qui paraît plus efficace que des années de manifestations de rue.

Tous les analystes s'accordent désormais à voir, au moins pour partie, dans les votes pour le Brexit au Royaume-Uni, en faveur de Donald Trump aux primaires républicaines ou pour des partis populistes ou [dits] d'extrême droite en Europe continentale, y compris en France, un message antimondialisation, dirigé contre les élites. Le journaliste américain Christopher Caldwell citait récemment, dans une tribune publiée par « le Monde », le livre « The Rise and Fall of American Growth » (Princeton University Press) de l'économiste Robert J. Gordon, abondamment débattu aux États-Unis, et résumait ainsi la situation : « Des fortunes sans précédent ont été bâties sur la cannibalisation (au travers des licenciements), la sous-tarification (par l'immigration) et le contournement (par le libre-échange) de l'ancienne économie. Mais cela ressemble à un jeu à somme nulle. Nous sommes aux tout premiers stades d'une insurrection contre ce jeu. Trump est probablement la forme la plus bénigne qu'une telle insurrection pourrait prendre. » La même chose pourrait être écrite à propos des bastions du « Quitter » dans les régions défavorisées de l'Angleterre, dont le message envoie une onde de choc à Londres et, au-delà, dans le monde entier ; et en France du vote Front national et des tentations du repli identitaire.

Signe que le message est entendu, la sortie remarquée de Manuel Valls, dimanche 26 juin, contre le projet de traité de libre-échange transatlantique (PTCI) entre l'Union européenne et les États-Unis. Le Premier ministre a durci le ton contre la négociation de ce texte, qui est entre les mains de la Commission européenne : « Dorénavant, aucun accord de libre-échange ne doit être conclu s'il ne respecte pas les intérêts de l'UE. L'Europe doit être ferme. La France y veillera. Et moi, je vous le dis franchement : il ne peut pas y avoir de traité transatlantique. » [Notons que la France ne défend plus son intérêt supérieur, mais plutôt l'intérêt supérieur de cette création bureaucratique qu'est l'Union européenne.]

Au-delà de la posture, il y a assurément l'analyse selon laquelle ces accords et leurs conséquences réelles ou fantasmées sur les normes sociales, sanitaires, environnementales, etc. sont l'un des éléments de la révolte électorale en cours. Le problème est que les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, ont été associés à la vague de libre-échange et de libéralisation économique qui a changé le monde depuis trente ans, et en paient aujourd'hui le prix politique auprès des perdants de cette mutation historique. L'irruption de Donald Trump dans le camp républicain, outsider bien que milliardaire, est le signe de ce désaveu. Qu'il gagne ou qu'il perde, l'impact de ce phénomène devrait être un coup de frein à cette phase de la mondialisation et une remise à plat des règles du jeu économique: ceux qui ignoreront ce message le feront à leurs dépens, aux États-Unis comme en Europe.

Source : L'Obs

Est-il vrai qu’il ne faut pas faire d’« amalgame » entre islam et islamisme ?

Interrogé par Famille chrétienne, le philosophe et historien des idées, Rémi Brague, revient sur les attentats récents et le refus d’amalgame qu’il faut faire.

Est-il vrai qu’il ne faut pas faire d’« amalgame » entre islam et islamisme ?

La vraie ligne de séparation ne passe pas entre islam et islamisme. Il n’y a entre les deux qu’une différence de degré, non de nature. Ce qu’il faut vraiment et fermement distinguer, c’est d’une part l’islam, avec toutes ses nuances et ses intensités, et d’autre part les musulmans de chair et d’os. Le sens légitime du refus du fameux « amalgame », c’est de ne pas réduire ces personnes concrètes au système religieux qui domine leurs pays d’origine.

Le camion de l’assassin de la Promenade des Anglais à Nice
L’attentat de Nice nous rappelle que la France est en guerre. Pourquoi est-ce si difficile à admettre ?

On nous a dit que nous étions en guerre. Mais personne n’a eu le courage de faire comme Churchill et de nous annoncer qu’il n’avait rien d’autre à nous offrir que du sang, de la sueur et des larmes.

Depuis l’issue de la guerre dans laquelle Churchill faisait ainsi entrer son pays, l’Europe a connu soixante-dix ans de paix intérieure et de prospérité. Nous en avons pris l’habitude, nous considérons cela comme une chose qui nous est due, comme une évidence qui va de soi. La guerre, la famine, etc. : tout cela, c’est bon pour les autres. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », dit le proverbe. Mais ce n’est pas en s’imaginant sortis de l’Histoire qu’on va se rendre heureux.

D’où vient cet effet de sidération qui s’est emparé des Français ?

La sidération est justement ce que cherchent à produire les attentats, et les médias qui les passent en boucle les y aident, bien malgré eux. N’oublions pas que la violence est avant tout un moyen, et il faut se demander quelle fin elle poursuit. Cette fin est la mise en place, dans le monde entier, d’une législation qui serait une forme ou une autre de la charia et qui régirait la morale individuelle, les comportements dans la famille et l’économie, éventuellement le système politique.

Nous sommes fascinés par les aspects spectaculaires des attentats, des décapitations que l’État islamique met en scène avec beaucoup de soin et de savoir-faire. Mais tout ceci nous détourne de la vraie question, qui est celle du but recherché. Ce but peut être atteint par d’autres moyens, plus discrets, mais au moins tout aussi efficaces, comme la culpabilisation de l’adversaire, la pression sociale, la propagande par répétition inlassable, toutes les formes de ruse.

Que vous inspire le fait que nos dirigeants politiques peinent à désigner notre ennemi ?

La peur de nommer l’ennemi est ancienne. Qui, avant la chute du mur, osait nommer le marxisme-léninisme, l’Union soviétique ? On préférait dire de façon vague « les idéologies ». Et les hommes d’Église n’étaient pas en reste dans cette stratégie d’évitement.

Ce pluriel est un fumigène commode. Il sert encore aujourd’hui, quand on dit : « les religions ». De même, on préfère utiliser l’acronyme Daech, que ne comprennent que les arabisants, plutôt que « l’État islamique », pour éviter de nommer l’islam.

Pour les chrétiens, le pardon des en­nemis n’est-il pas devenu impossible ?

Beaucoup de gens s’imaginent que le pardon des offenses, et même cette demande fantastiquement paradoxale du Christ qu’est l’amour des ennemis, signifierait le refus de voir que nous avons des ennemis.

Hors de cette perspective chrétienne du pardon et de l’amour de l’ennemi, l’adversaire peut vite devenir l’équivalent du mal absolu : ce sont succes­sivement les aristocrates (Robespierre), une classe qui s’oppose au progrès (Marx), des « insectes » (Lénine), une « race inférieure » (Hitler), ou, face au « parti de Dieu » (Coran V, 56), « les pires des animaux » (Coran VIII, 22).

Un proverbe allemand dit : « L’homme le plus pieux ne peut pas vivre en paix si cela ne plaît pas à son méchant voisin. » Le pardon des ennemis n’est jamais contre-productif. Ce qu’il produit à coup sûr, c’est la conversion de notre propre cœur, le refus de se laisser entraîner dans la spirale de la vengeance, dans la montée aux extrêmes de la violence. Celui qui est prêt à pardonner se demandera d’abord si celui qui se dit et se veut son ennemi n’a pas, aussi, quelque raison de l’être. Il s’efforcera de se corriger, sans culpabilité. Et il combattra, car il faut combattre, et il le fera avec courage. Mais sans haine.

La violence extrême des terroristes n’est-elle pas de nature à provoquer chez nous un sursaut citoyen ?


La violence est pour eux un moyen. Les terroristes ne passent pas nécessairement à l’acte. Dans leur optique, il suffit d’une menace qui fera que l’adversaire se couchera sans combattre.

Toutefois, utiliser la violence physique est peut-être une maladresse contre-productive, dans la mesure où elle peut en effet provoquer le sursaut de l’adversaire. Il serait plus habile de l’endormir par de belles paroles, ou de montrer sa force sans avoir à l’utiliser.

Dans votre essai « L’Europe, la voie romaine », vous montrez que notre continent a des racines grecques et juives.

J’ai essayé de montrer, plus exactement, que l’Europe avait suivi l’exemple des Romains, qui avaient eu le courage de se reconnaître, en matière de civilisation, inférieurs aux Grecs qu’ils venaient pourtant de battre et d’envahir, et de se mettre à leur école. D’où cette « voie romaine », au sens de « méthode », qu’évoque mon titre.

L’Europe est secondaire par rapport aux deux sources de sa culture, la source grecque avec la philosophie (et la science qu’elle rend possible) et la source israélite, l’Ancien Testament avec ses commandements, et avec cette liaison entre le bien moral et Dieu.

Les chrétiens sont secondaires par rapport aux juifs, un peu comme les Romains sont secondaires par rapport aux Grecs. Ce rapport à l’autre a permis à l’Europe de ne pas hésiter à aller chercher son bien en dehors d’elle-même : chez les Arabes, chez les Byzantins, chez les Chinois, etc.

Chaque fois, on ne se demandait pas d’où venaient les inventions, mais si elles étaient utiles ; d’où venaient les idées, mais si elles étaient vraies ; d’où venaient les œuvres, mais si elles étaient belles.

En quoi est-il nécessaire pour l’Europe de réactiver aujourd’hui son patrimoine génétique intellectuel pour résister durablement à la menace islamiste ?

On peut effectivement souhaiter que l’Europe, comme vous le dites joliment, « réactive son patrimoine génétique », et travailler à cet effet. J’essaie de le faire dans la mesure de mes capacités.

Et, de toute façon, il vaut mieux penser en termes de réactivation que de réaction. 

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« L'histoire a le sens qu'on lui donne »

C’est peu dire que notre époque se caractérise par un sentiment de lassitude et de scepticisme à l’égard de l’histoire humaine : on considère même comme naïve la tentative d’y retrouver des lueurs de sens ou des raisons d’espérer. Dans Où va l’histoire ?, Rémi Brague se livre dans un entretien avec Giulio Brotti à un examen sans concession de cette attitude, contestant avec force bien des stéréotypes sur la relation que nous autres postmodernes entretenons avec nos racines.

Les considérations philosophiques sont étroitement liées ici aux questions les plus concrètes, de dramatique actualité, comme celles de la coexistence entre les grandes religions, de la possibilité d’un dialogue avec l’islam, de la « vocation » de l’Europe, de l’avenir des biotechnologies et de la tentation — qui s’insinue dans la culture de notre temps — d’« en finir avec l’homme », au nom d’un idéal de perfection mortifère. Ce livre est aussi l’occasion pour Rémi Brague de revenir sur son parcours intellectuel, lui qui se définit volontiers comme « modérément moderne », selon l’expression d’une de ses publications récentes.

L’une des caractéristiques majeures de la modernité, qui n’est qu’un long discours élogieux que l’époque tient sur elle-même, est la croyance en sa supériorité sur tous les moments historiques qui l’ont précédée. Nous serions entrés dans une sorte d’âge d’or, une période de progrès irrésistible, une marche irréversible vers une forme supérieure de rationalité. La croyance en l’inéluctabilité de la construction d’une fédération européenne sur les ruines des anciennes nations est une des chapelles de cette religion progressiste. Elle explique en partie la violence des attaques idéologiques contre les partisans du Brexit qui, dans cette perspective, n’étaient plus des gens qui proposaient une option politique, mais choisissaient purement et simplement de s’opposer à l’histoire. Les eurobéats sont les ultimes disciples de Hegel, qui, voyant Napoléon sur son cheval à Iéna, crut voir passer « l’âme du monde », chargé par l’histoire de conduire l’humanité vers « l’État universel et homogène ». La victoire du Brexit, au contraire, a été l’occasion de rappeler qu’il n’y a d’autre sens à l’histoire que celui que les hommes veulent bien lui donner.

Cette conception d’une direction historique définie par le progrès de la raison humaine, à laquelle on ne saurait donc échapper, a ceci de particulier qu’elle survient à une époque où l’homme n’a jamais été aussi jaloux de sa liberté, soucieux jusqu’au ridicule d’échapper à tous les déterminismes de l’identité — mais qui s’abandonne ainsi volontiers au pseudo-déterminisme de l’histoire. Curieusement, cette croyance diffuse en un sens de l’histoire coexiste fort bien avec la tentation, inverse, du relativisme historique, selon lequel notre passé lointain ne serait qu’un chaos dont il n’y aurait aucune leçon à tirer, si ce n’est que tout est possible, et donc tout est permis.

Historien des idées, passionné par la philosophie de l’histoire, Rémi Brague, au fil de ce livre d’entretiens déroutant et assez confus (la responsabilité en revient à Giulio Brotti, qui n’a su ni tenir à distance le jargon pour spécialistes, ni orienter ce dialogue vers une introduction claire à la pensée de son interlocuteur), renvoie dos à dos ce déterminisme historique et ce relativisme.

Les questions et réponses ont été concentrées sur quelques points saillants, répartis en quatre chapitres :

– dans le premier (« La vie des idées »), on s’est arrêté sur l’actuelle situation de crise de la mémoire historique et sur le sens que Brague attribue à l’étude non seulement des concepts philosophiques et scientifiques, mais, plus généralement, des « représentations collectives » des époques passées.

– le titre du second (« Des tangentes au cercle : les religions dans le temps ») paraphrase une célèbre expression de Karl Barth, selon laquelle, dans le Christ, le monde divin rencontrerait le monde humain « comme la tangente un cercle », sans le toucher (en d’autres termes sans se confondre avec lui). Dans cette partie, on prend au sérieux la « prétention à la vérité » de l’expérience religieuse et on considère sous l’angle historique les rapports entre le judaïsme, le christianisme et l’islam ;

– Dans le troisième chapitre (« Les malentendus de la modernité »), Brague scrute de manière critique le stéréotype (ressassé au point de sembler évident) selon lequel la révolution scientifique des XVI et XVIIes siècles aurait marqué une rupture radicale avec une vision « naïve » du cosmos, censée avoir été celle du Moyen-Âge. À l’idée d’une « fracture », le chercheur français oppose celle d’une « articulation », d’un développement, c’est-à-dire que les aspects de l’innovation vont toujours de pair avec ceux de la continuité.

– Dans le dernier chapitre (« Renoncer à l’homme ? »), on affronte les implications et les incidences de la question anthropologique sur une époque apparemment encline à la refouler ou à la « déconstruire ». En partant de la célèbre prophétie de Michel Foucault d’une prochaine disparition de l’homme (destiné à être supprimé « comme un visage de sable à la limite de la mer »), Brague examine les particularités et les contradictions d’une culture — la nôtre — qui semble nourrir « une certaine insatisfaction devant l’humain : devant l’humain en tant que tel, et non devant telle ou telle de ses réalisations, toujours déficientes, voire devant les horreurs dont l’histoire nous livre le témoignage. »

Interrogé sur une possible troisième voie, Rémi Brague évoque la Providence, qui « passe par la liberté des hommes » : « Un jour, j’aimerais écrire un livre qui partirait de l’idée de saint Thomas d’Aquin, selon laquelle la Providence ne remplace pas l’action des créatures, mais donne à celles-ci les moyens d’atteindre ce qui, pour elles, est leur bien, et de le faire par leurs propres moyens. [...] Dieu n’intervient que quand la liberté s’est empêtrée dans ses propres replis, et où elle doit elle-même être libérée. »

La modernité, au contraire, lui semble être minée de l’intérieur par une contradiction, une religiosité qui se refuse comme telle : « L’action humaine y est comprise comme portée par un agent comme le Progrès, l’Histoire ou le “sens” de celle-ci. Cet agent est plus qu’humain, il est censé être infaillible et donc garantir la réussite de nos entreprises. Mais sa divinité reste innommée ; elle ne peut être l’objet d’une invocation, encore moins le sujet qui assignerait à l’homme une tâche déterminée. »

Il appartient donc aux hommes, qui ont été payés au XXe siècle pour savoir que l’accumulation progressive des connaissances n’a pas pour corollaire un progrès du sens moral, de déterminer par eux-mêmes le sens qu’ils veulent donner à leur vie. « L’historicité — c’est-à-dire le fait que nous vivons une expérience historique, que nos actions créent une histoire — suppose que nous soyons les sujets de notre histoire, et non pas entraînés par un courant irrésistible vers une destination inconnue. » Le moderne, dit joliment Rémi Brague, est souvent libre à la façon d’un taxi : vide, sans but, prêt à aller où on lui dira. Il est grand temps qu’il recommence à se poser la question du sens.


Où va l’histoire ? de Rémi Brague,
entretiens avec Giulio Brotti,
chez le Salvator,
190 pages,
2016
20 €.

Biographie de l’auteur

Né en 1947, Rémi Brague est professeur émérite de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Titulaire de la chaire Romano Guardini à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich de 2002 à 2012, il a reçu le prix Ratzinger en 2012. Il est notamment l’auteur de Europe, la voie romaine (Criterion, 1992), Qui est le Dieu des chrétiens ? (Salvator, 2011) ; Les Ancres dans le ciel (Seuil, 2011), Modérément moderne (Flammarion, 2014) et Le règne de l’homme (Gallimard, 2015). C’est l’un des fondateurs de la revue Communio. Né en 1963, Giulio Brotti est docteur en philosophie, professeur de lycée et journaliste. Il a dirigé pour les Éditions La Scuola La science et Dieu, de Michael Heller (2012), et Être des personnes, de Robert Spaemann (2013).


Selon David Gelernter, l'ordinateur ne serait pas capable de recréer la subjectivité

David Gelernter, 61 ans, enseigne l’informatique à l’université Yale (États-Unis). En 1976, il obtint sa maîtrise d’hébreu classique à l’université Yale. En 1982, il décrocha un doctorat à l’université de Stony Brook (État de New York) et contribua de façon importante aux études sur le calcul parallèle, notamment au système de programmation Linda. En 1993, il fut grièvement blessé à la main et à l’œil par un colis piégé envoyé par un mathématicien psychopathe surnommé Unabomber, auteur d’une vague d’attentats visant des scientifiques et des chercheurs. Dans son dernier ouvrage, The Tides of Mind [« Les marées de l’esprit », non traduit en français*], David Gelernter explique pourquoi les ordinateurs et l’intelligence artificielle ne sont pas capables de sonder les profondeurs de la subjectivité humaine.

Der Spiegel — Vous vous êtes d’abord lancé dans des études juives et hébraïques, avant de vous intéresser, depuis trente ans, à l’informatique. Qu’est-ce qui vous a poussé à changer ainsi de discipline ?

David Gelernter — L’informatique a toujours attiré les sociopathes.

— Jolie formule, mais vous-même n’entrez clairement pas dans cette catégorie ?

— L’informatique nous confère un pouvoir phénoménal. À lui seul, avec son clavier, un bon programmeur peut concevoir énormément de choses avant de leur donner vie d’une simple pression sur un bouton. Les technophiles sont sous l’emprise de ces machines. Leur vie dépend d’elles, leur activité intellectuelle tourne entièrement autour d’elles. C’est la raison pour laquelle ils souhaitent que ces machines soient les meilleures, les plus puissantes et les plus performantes possible — comme un accomplissement d’eux-mêmes. Qu’elles règnent en maîtres dans l’univers de l’esprit.

— L’ordinateur serait le cerveau idéal, l’esprit humain le logiciel, et la tête le matériel ?

— Cette analogie est déterminante dans le computationnalisme [théorie qui conçoit l’esprit comme un système de traitement de l’information]. Ce serait une explication merveilleusement limpide de l’esprit humain, si elle s’avérait fondée. En simplifiant un problème éminemment complexe, elle donne l’impression de percer le secret scientifique du mystère de l’Univers. Et c’est précisément la raison pour laquelle elle a fait beaucoup de mal à la pensée.

— Parviendra-t-on un jour à créer un véritable esprit au moyen d’un logiciel, un esprit complet, qui ne serait pas uniquement capable de compter ? N’est-ce qu’une question de temps avant que nous ne voyions l’avènement de superordinateurs suffisamment performants pour faire tourner le logiciel « esprit », et donc s’émanciper de la simple exécution de commandes pour penser par eux-mêmes ?

— Ce type d’ordinateur finira par voir le jour, je n’ai aucun doute là-dessus, mais l’ordinateur classique n’aura jamais de conscience comparable à celle de l’homme, il ne sera jamais équipé d’un mode « dasein » [l’« être-là », la présence au monde telle que la définit le philosophe allemand Martin Heidegger], il n’éprouvera aucune émotion, ne sera pas en mesure de ressentir le monde, ni de se le représenter. Qui pourrait croire une chose pareille ? Les cerveaux artificiels manquent pour cela d’un rapport au corps. Les technologues sont des matérialistes de l’esprit, mais, paradoxalement, ils ne sont pas suffisamment matérialistes : on ne peut pas faire abstraction de la biologie. Nous pensons aussi avec notre corps. Il est la caisse de résonance de l’esprit.

Chacun sait que l’esprit humain ne se limite pas à la pensée rationnelle, arithmétique. Pourtant, l’homme range la rationalité tout en haut de la pyramide mentale.

Mes facultés intellectuelles sont liées à mon état émotionnel. Quand je suis en pleine possession de mes moyens, je suis capable d’aborder des problèmes de manière complètement abstraite, purement intellectuelle, et d’agir en conséquence. De façon analytique, sans être entravé par des sentiments — c’est le processus que le rationalisme occidental a érigé en idéal. Or l’esprit humain ne devient pas alerte d’une simple pression sur un bouton. Il se fatigue, se débranche, vagabonde, se perd en associations, somnole, se met à rêvasser. Dans une journée, il passe par plusieurs phases de conscience, qui vont de la raison pure aux hallucinations en passant par les cauchemars. C’est ce que j’appelle les « marées de l’esprit », comme le flux et le reflux de la mer. Et l’état biologique s’y manifeste systématiquement.

— Mais ne serions-nous pas capables de créer une conscience artificielle en envoyant tout simplement les commandes appropriées à l’ordinateur ? Un esprit sans lien avec notre propre conscience, mais qui serait capable de percevoir le monde, de ressentir et de vivre les choses, comme un être humain ?

— Il est possible de simuler la conscience et les sentiments par informatique. De même que les êtres humains peuvent feindre les sentiments, les ordinateurs sont capables de simuler. Cela peut nous apprendre une foule de choses, du moment que nous ne sommes pas assez naïfs pour confondre simulation et réalité. Le comédien qui joue Faust ou Hamlet reste un comédien, si puissante son interprétation soit-elle. Or cette frontière s’estompe chez le scientifique dont la conception du monde s’appuie exclusivement sur l’informatique. Les adeptes du computationnalisme sont intellectuellement corrompus — non pas par l’argent, mais par leur fantasme de pouvoir. Lequel se trouve encore stimulé par le fait que le secteur du traitement de données brasse énormément d’argent. Le vieux dicton qui veut que « savoir, c’est pouvoir » a pris une ampleur inquiétante.

— L’intelligence artificielle a fait des progrès considérables. Ce qu’on appelle la pensée rationnelle ou raisonnée ne serait-elle pas en définitive la même chose que le calcul, c’est-à-dire la conformation à des règles dans les différentes étapes d’un processus ? Et n’est-ce pas ce vers quoi l’homme tend ?

— En partie seulement. C’est la raison pour laquelle ce domaine de spécialité porte le nom d’intelligence artificielle et non pas d’esprit artificiel, de pensée artificielle ou de raison artificielle. La rationalité n’est qu’une strate de l’esprit humain. La strate supérieure. Si je descends dans les strates inférieures, jusqu’à l’état de somnolence et jusqu’au rêve, mon monde intérieur sera toujours vivant, mais ma pensée sera en quelque sorte impure.

Les scientifiques n’ont que mépris pour ces strates inférieures, ils délaissent complètement la pensée esthétique ou émotionnelle. Et, quand ils veulent s’y essayer, ils ne font encore une fois que rationaliser. Or vous ne pouvez pas expliquer le sens artistique par les processus biochimiques ou neurophysiologiques à l’œuvre dans le cerveau.

— Mais, en tant que mode d’expression de l’intelligence, la pensée rationnelle n’est-elle pas la caractéristique principale de l’esprit humain ? Les animaux, eux aussi, ont des sentiments.

— Mais pas de conscience, c’est-à-dire d’aptitude à l’introspection de l’intellect. Un ordinateur pourrait avoir un quotient intellectuel mille fois supérieur à celui d’un être humain, il resterait, philosophiquement parlant, un zombie.

— S’il peut exprimer et mettre en pratique son intelligence artificielle dans un aussi large éventail de domaines, l’ordinateur ne sera-t-il pas capable également, par mimétisme, de recréer la partie de l’esprit qui lui manque ?

— À l’instar de philosophes comme John Searle, Thomas Nagel ou Colin McGinn, je suis de l’avis (hétérodoxe) que l’ordinateur n’est pas capable de recréer la subjectivité — c’est-à-dire le monde qui est dans notre tête, la vie spirituelle qui nous est propre, la sphère intellectuelle privée qu’aucun autre que nous ne peut arpenter. Je peux demander à un robot : « As-tu une conscience ? » Et il pourra me répondre : « Évidemment, quelle question, qu’est-ce que tu crois ? » Je peux lui demander comment il se sent, et il pourra me répondre : « À merveille, tu es mon interlocuteur préféré. » Mais je ne peux pas le rendre heureux en lui proposant des fraises à la crème. Ce serait idiot. Il n’a pas conscience du bonheur. Il n’y a pas d’esprit dans une machine, pas de présence d’esprit, comme chez un être humain. Il n’y a rien.

La vraie question qui se pose est la suivante : dans quelle mesure nous laissons-nous duper par les performances des ordinateurs ? Sommes-nous sous le charme de leur magie ?

— La pensée magique, au moins, serait inconnue de l’ordinateur. Les frontières de la technologie semblent pouvoir être repoussées à l’infini. L’esprit humain capitule-t-il devant l’intelligence artificielle ?

— Les performances des machines dépassent notre imagination. Mais c’était déjà vrai de la puissance des moteurs. Certes, nous avons l’impression d’assister, avec l’intelligence artificielle, à la création d’un esprit surnaturel, d’avoir trouvé la pierre philosophale. En réalité, encore aujourd’hui, nous ne comprenons pas la conscience. Nous ne sommes pas capables d’expliquer la subjectivité, peut-être ne le pourrons-nous d’ailleurs jamais.

— Vous en jugez le naturalisme ou la science matérialiste incapables. Mais il existe des explications métaphysiques, religieuses ou spirituelles.

— Elles sont insatisfaisantes. Les sentiments gouvernent l’esprit. Le corps et l’âme se reflètent l’un l’autre. La conscience se compose de deux sphères : une extérieure et une intérieure. L’extérieure est déterminée par des perceptions, l’intérieure par l’expérience et le souvenir. La conscience, c’est à la fois ce qui est vu et ce qui voit, l’observé et l’observateur. Comme une chambre avec vue. De la chambre on voit aussi bien le monde extérieur que la sphère privée, à l’intérieur. Le problème vient de cette position singulière à l’intérieur même du phénomène que nous essayons de comprendre.

— Quel rôle les sciences humaines jouent-elles dans l’exploration de la conscience ?

— La littérature, la poésie, l’art mais aussi la philosophie et la psychologie des profondeurs de Freud sont autant de clés qui permettent de pénétrer à l’intérieur de la conscience. Aujourd’hui, Freud a pour ainsi dire disparu de la sphère scientifique. Dans les universités, les sciences humaines sont de plus en plus cloisonnées et pressurées. La pression culturelle pousse les étudiants vers la partie analytique, scientifico-objective du domaine de l’esprit. Le résultat, c’est une atrophie de l’existence émotionnelle et des échanges communicatifs, comme on peut déjà le constater sur les réseaux sociaux, mais aussi dans le monde de l’art et dans l’industrie du divertissement. Il fut un temps où on pouvait reconnaître d’un simple coup d’œil, devant un manuscrit ou une lettre, si l’écriture était celle d’un homme ou d’une femme. Aujourd’hui, la communication est en grande partie désincarnée. On observe une distorsion du même ordre dans notre rapport à l’art. L’art moderne est jugé à l’aune de sa valeur marchande. L’œuvre d’art est devenue un objet qui s’adresse à la raison, au lieu de créer un nouveau rapport au monde.

— La communication et l’art ne sont pourtant pas devenus vides de sentiments pour autant, si ?

— La pensée est exprimée par le langage. Les sentiments, eux, le sont d’abord par le corps : par nos mimiques, le ton de notre voix, nos gestes, et ainsi de suite. Ils sont généralement communiqués sans passer par le langage : c’est sur ce principe que repose l’art. Le bonheur ou la tristesse sont des états de l’être et ne sont de ce fait pas mesurables. L’esprit englobe la pensée et l’être. Or un logiciel est incapable de produire de l’être. C’est la raison pour laquelle le computationnalisme ne tient pas la route.

— La rationalité a plutôt réussi à l’humanité. La suprématie de la civilisation occidentale tient à ses découvertes scientifiques.

— Tout ce que nous appelons progrès se passe dans le registre rationnel de l’esprit. Mais nous sommes arrivés au point où nous courons le risque de sacrifier l’humanisme — un autre acquis de la pensée occidentale — sur l’autel de la technologie et du scientisme.

— Est-ce la raison pour laquelle vous tenez Freud en si haute estime, au point de le ranger aux côtés des grands dramaturges et des grands poètes ?

— Quand j’étais jeune, et puis pendant mes études, j’aimais lire Freud. Mon intérêt pour les choses de l’esprit venait de lui, au départ. Freud était un observateur méticuleux. Il nous montrait que nous pouvions apprendre des choses sur ce qui se passait dans notre esprit en nous intéressant à nos rêves et à nos pensées au moment de l’endormissement. Surtout, Freud avait une obsession que je partage : la religion.

— C’était un athée qui tentait d’explorer les origines de la religion par la psychanalyse. Cela n’avait rien à voir avec de la théologie.

— Il était de ces athées que Dieu ne laisse pas indifférents. Le sentiment le plus refoulé et le plus passé sous silence dans le monde occidental est la foi en Dieu. On ne peut pas tuer Dieu. Dans notre univers spirituel, Dieu est une conception à la fois répandue et réprimée. Les scientistes aimeraient bien venir à bout des croyances, de même que la sphère rationnelle de l’esprit aimerait bien en déloger la sphère spirituelle. Il faut aussi y voir une réaction de peur devant le pouvoir, pas forcément de l’irrationnel, mais du non-logique.

— Le fait de se représenter Dieu n’est pas une preuve de son existence.

— Non, la présence de Dieu dans l’esprit n’a rien à voir avec l’existence ou la non-existence de Dieu. Dieu n’est ni une chose ni une personne.

— Sommes-nous incapables de nous passer de Dieu ou de concepts métaphysiques, de pensée mythique, pour tenter d’expliquer ce qu’est l’esprit ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse métaphysique à la question de l’être. Mais je ne peux pas non plus réduire le sentiment de bonheur à de simples processus biochimiques ou neurophysiologiques à l’intérieur du cerveau. La science matérialiste est forcément impuissante face à la conscience puisqu’elle passe à côté de ce qui est vraiment important. Je crois que nous devons ouvrir davantage notre pensée. Depuis cinquante ou soixante ans, la science exacte est devenue la nouvelle religion de notre temps : un formidable vecteur de pouvoir qui est si imbu de lui-même que, comme la religion avant lui, il exclut les non-croyants et les sceptiques, accusés d’hérésie, et impose son dogme. C’est la dernière idéologie.

— Une nouvelle forme de spiritualisme ou de religiosité ne serait-elle pas une trahison des Lumières ?

— Là n’est pas la question. Un retour à la tradition européenne de l’éducation humaniste ne voudrait pas dire renoncer au rationalisme, mais reconnaître la radicalité de la raison appliquée à tous les domaines de la vie.

— Où trouver alors le contrepoids qui permettrait d’endiguer la perte de sens ?

— Par exemple dans la réappropriation de l’art, de la poésie et de la philosophie. Si je pouvais, je prescrirais à tous les scientifiques en herbe un tronc commun de sciences humaines avant qu’ils n’ouvrent un manuel de neurophysiologie ou d’informatique. Dans mes cours d’introduction, à l’université, je m’appuie sur des exemples tirés de l’art et de la littérature ; la plupart de mes confrères sont dubitatifs et estiment que ces références n’ont pas leur place en cours d’informatique. Si je voulais les initier à Dieu ou au concept d’âme, la plupart de mes étudiants prendraient sans doute leurs jambes à leur cou. Ils fuiraient la subjectivité.

— Parce que le monde de la science pure a engendré une ère glaciaire dans le registre émotionnel ?

— La rationalité pure ne crée pas de lien. Le scientiste, qui obéit au froid langage de la pensée logique, arithmétique, est apatride parce qu’il perd de vue la globalité de la vie et donc le sentiment de soi, de son identité. Avec la foi en Dieu, la nostalgie est sans doute le sentiment personnel le plus refoulé chez l’homme moderne, la nostalgie d’un jardin d’Eden, d’un lieu à soi qui n’existe plus. Nous voulons avoir un endroit où nous nous sentons à notre place, nous sentir en sécurité dans une partie d’un tout.

— N’est-il pas présomptueux, et dangereux, de chercher un sens à la présence de l’homme sur Terre ?

— Le sentiment de perte de sens n’est pas moins dangereux. La souffrance, la colère et la frustration peuvent être tout à fait salutaires. On ne peut pas occulter longtemps la part d’ombre de l’esprit.

— La politique non plus n’est pas purement rationnelle. Quand on décompose un problème à l’infini, on finit par perdre de vue l’objectif.

— C’est que l’on n’a pas d’idéal. Les dirigeants politiques, en tout cas aux États-Unis, doivent proposer un idéal, faute de quoi ils n’auront pas le charisme nécessaire. Le succès d’un énergumène comme Donald Trump aux primaires américaines montre que les Américains attendent de l’émotion d’un homme politique. Ils n’élisent pas un calculateur. On ne peut pas bannir les émotions de la vie en société et, si les populistes ont du succès, ce n’est pas en dépit, mais bien en raison du fait qu’ils s’opposent à la rationalité. On doit à Wittgenstein cette maxime célèbre : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Dans la vraie vie, on pourrait la décliner de la manière suivante : « Ce qu’on ne peut pas exprimer de façon logique, il faut le ressentir. » Les populistes comme Donald Trump donnent une voix à ces sentiments. Ils nous rappellent que notre esprit peut certes calculer, mais également s’égarer, divaguer, s’emporter, rêver et halluciner. Chaque nuit, notre esprit nous rappelle qui nous sommes aussi, qui nous sommes encore. Et, chaque matin, nous l’oublions à nouveau.

— Merci de nous avoir accordé cet entretien, monsieur Gelernter.

Source : Der Spiegel



L’avancée des machines

« Après beaucoup de faux départs, l’intelligence artificielle prend enfin de l’essor. Cela va-t-il causer davantage de chômage, voire la perte de l’humanité ? » se demande The Economist dans son édition du 25 juin.

Le magazine britannique consacre un grand dossier aux progrès de l’intelligence artificielle. C’est le « deep learning », l’apprentissage profond, une méthode qui permet au programme d’apprendre par lui-même, qui a révolutionné le secteur. Dès lors, « les machines sont en marche », titre le magazine. Et cela suscite l’angoisse : et si elles s’apprêtaient à prendre nos emplois, comme le pensent certains cabinets de conseil ? Et si, surtout, elles se mettaient à penser par elles-mêmes et se retournaient contre leur créateur ? Une question existentielle.




Dix fois plus rapide que la révolution industrielle

C’est le rythme auquel la révolution de l’intelligence artificielle transforme notre société, selon l’Institut McKinsey, un cercle de réflexion américain qui analyse les tendances macroéconomiques. Mais son impact, lui, serait 300 à 3 000 fois plus important. Pour mémoire, 8,5 milliards de dollars ont été investis en 2015 dans les entreprises travaillant sur l’intelligence artificielle. Soit quatre fois plus qu’en 2010, selon Quid, un société d’analyse de données.

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