mercredi 21 septembre 2016

Les écoles indépendantes australiennes

Ce vendredi, Anne Coffinier, Directrice générale de la Fondation pour l’école, rencontrait Barry Wallett (ci-contre), Directeur exécutif de l’Independent Schools Council of Australia, organisme de liaison et lobby représentatif du secteur des écoles indépendantes en Australie.

Le secteur indépendant en Australie est un élément clef du système scolaire : il scolarise près de 16 % des élèves.

Avec l’enseignement catholique, qui dispose de son système propre, ce sont près de 50 % des élèves australiens qui ne dépendent pas des écoles d’État.

Les écoles indépendantes australiennes ont les mêmes libertés que les écoles indépendantes françaises, mais le gouvernement fédéral et l’État local les financent en grande partie, une fois qu’elles sont créées. En effet, 58 % de leur financement est d’origine privée, et les 42 % restants sont pris en charge par le fédéral et par les États et territoires.

Elles ont connu un bel essor depuis quinze ans, avec un taux de croissance de l’ordre de 6-7 %.

En France, le taux de croissance des créations des écoles indépendantes est quasiment le double : près de 12 % cette année, avec 91 nouvelles créations sur un total de 774 écoles existantes.

D’ici 5 ans, les écoles indépendantes en France seront sans conteste un acteur incontournable du paysage scolaire français. D’où l’importance de la mobilisation contre le projet de loi socialiste dit « Égalité et Citoyenneté », conduit par Najat Belkacem, actuellement étudié au Sénat, qui entend briser cette dynamique.

Site de l’Independent Schools Council of Australia

Voir aussi

Australie — Le programme « écoles sûres » fait polémique, le gouvernement recule

Lois contre « discours haineux » — Employée aborigène poursuit des étudiants pour « embarras et humiliation »

Australie — À la découverte de l'école communautaire Fitzroy

La tragédie de l'État-providence aux États-Unis par Charles Murray (3 sur 5)

Ci-dessous, la troisième partie de la série consacrée aux effets de l’État-providence sur le tissu social et moral aux États-Unis selon Charles Murray (voir le premier volet, le deuxième).

Le verdict est donc sans appel : pour tous les indicateurs considérés, la situation des plus défavorisés s’est dégradée à partir du milieu des années 1960, et ce alors qu’elle s’était presque continuellement améliorée dans les quinze années antérieures. À dépenses sans précédent, dégradation sans précédent.

Pourquoi un tel échec ?

Charles Murray pense que la réponse se trouve dans l’abandon des principes qui jusqu’alors avaient guidé « la charité publique », pour reprendre le terme de Tocqueville, et plus largement l’ensemble des politiques publiques.

Ces principes sont à peu près les suivants :
  • La plupart des gens ne sont pas spontanément moraux ou travailleurs. Si l’occasion leur en est donnée, ils éviteront de travailler et se conduiront mal. Autrement dit, la moralité a besoin d’être soutenue par la loi et, plus largement, par l’action des pouvoirs publics.
  • Les gens réagissent aux récompenses et aux punitions. La carotte et le bâton sont efficaces.
  • Pour qu’une société fonctionne correctement, il est nécessaire que les individus soient tenus pour responsables de leurs actes, et ce quand bien même cette supposition ne se révèlerait pas rigoureusement exacte.

Les politiques publiques mises en œuvre à compter du début des années 1960 prirent la plupart du temps l’exact contrepied de ces principes. La nouvelle sagesse devint, parmi les élites :
  • La charité publique ne crée pas d’incitation à rester oisif, et quand bien même cela serait le cas il n’est pas vrai que l’oisiveté soit la mère de tous les vices. 
  • La répression ne fonctionne pas.
  • Il est immoral de tenir les individus pour responsables de leurs actes, tout au moins lorsqu’il s’agit des catégories défavorisées de la population.

Il est ironique, mais finalement approprié, que le caractère erroné de cette nouvelle sagesse ait été empiriquement démontré par ceux mêmes qui cherchaient à établir sa vérité.

Entre 1968 et 1978, fut conduite une expérimentation sociale très ambitieuse. Connue sous le nom anodin d’Expérience NIT (Negative Income Tax : impôt négatif) cette expérience porta sur 8700 personnes réparties dans plusieurs États des États-Unis et donna lieu à la rédaction de centaines d’articles et de rapports. Les personnes participant à l’expérience furent réparties en deux groupes : un groupe test et un groupe de contrôle, présentant tous les deux les mêmes caractéristiques « sociales ». Ceux appartenant au premier groupe étaient assurés de recevoir une certaine somme d’argent pendant x années si leurs revenus tombaient en deçà d’un certain seuil. Ceux appartenant au groupe de contrôle ne recevaient rien.

Bien que le concept de l’impôt négatif ait été inventé par des économistes plutôt conservateurs, comme Milton Friedman, le but de l’Expérience NIT était de prouver que les allocations n’incitaient pas leurs bénéficiaires à rester oisifs, et de faire taire définitivement les critiques de l’État-providence.

Au grand dam de ses organisateurs, le résultat fut exactement l’inverse de celui qu’ils escomptaient. Les membres du groupe test (ceux qui recevaient l’allocation) réduisirent de manière importante leur nombre d’heures de travail. Cette réduction était la plus marquée chez les jeunes hommes n’ayant pas de responsabilités familiales : jusqu’à -43 % d’heures de travail hebdomadaires, et plus la durée pendant laquelle ils étaient assurés de percevoir une allocation était élevée plus cette réduction était importante.

Par ailleurs dans le groupe test le taux de divorce était bien supérieur à celui du groupe de contrôle : +36 % pour les blancs et +42 % pour les noirs.

Encore faut-il ajouter que ces effets négatifs étaient sans doute sous-estimés. En effet, les membres du groupe de contrôle, qui ne percevaient pas l’allocation NIT, percevaient néanmoins toutes les autres allocations et aides dispensées par un État-providence en pleine expansion. Par conséquent, l’Expérience NIT n’a mesuré que les effets négatifs liés à l’attribution d’une allocation supplémentaire. Il n’a pas mesuré tous les effets négatifs de l’État-providence. Par ailleurs, les participants à l’expérience savaient dès le départ qu’ils ne percevraient cette allocation que pendant une durée limitée, trois ans en général, ce qui devait certainement les inciter à ne pas couper totalement les ponts avec le monde du travail.

La sagesse populaire a donc été validée par une science sociale qui n’aime rien tant que prendre cette sagesse en défaut.

Une fois ce constat bien établi, il reste à comprendre comment l’État-providence produit ses effets négatifs, c’est-à-dire à se pencher sur les mécanismes psychologiques susceptibles d’expliquer les changements de comportement des individus.

Charles Murray propose deux sortes d’explications complémentaires. Une première explication faisant appel à une rationalité de type économique : le changement des règles de l’État-providence, et des politiques publiques en général, modifie le calcul coût-avantage de certaines décisions pour les parties les plus défavorisées de la population. Elle les amène à adopter des conduites apparemment rationnelles sur le court terme, mais qui s’avèrent destructrices sur le long terme.

Une seconde explication en termes de statut social, c’est à dire, en définitive, en termes d’amour-propre. Le changement des règles de l’État-providence, et des politiques publiques en général, tend à faire disparaitre les satisfactions non économiques qui étaient traditionnellement liées au fait de se conduire de manière responsable.

Pour illustrer le premier point, Charles Murray considère le sort d’un couple imaginaire, Harold et Phyllis, en 1960 puis en 1970. Harold et Phyllis n’ont aucun trait particulier en dehors du fait d’être pauvres. Ils ne sont ni spécialement intelligents, ni spécialement travailleurs, n’ont aucun talent ou aucune ressource particulière. Ils sont jeunes, 18-20 ans, ils sortent du lycée, et ils sont pauvres. Phyllis est enceinte. Que doivent-ils faire ?

S’ils décident de garder l’enfant, deux ressources s’offrent à eux : chercher un travail, sachant qu’ils ne pourront trouver qu’un emploi en bas de l’échelle, payé au salaire minimum, ou recourir à l’État-providence, sous la forme de l’AFDC (Aide aux familles avec enfants à charge).

En 1960, un calcul purement économique et simple à effectuer les conduit à la conclusion qu’il est préférable de se marier, de renoncer à l’AFDC, et que Harold trouve un emploi. Un emploi au salaire minimum leur rapportera plus que l’AFDC, et Phyllis ne pourrait percevoir l’AFDC que si elle vivait seule.

Harold et Phyllis se marient, Phyllis s’occupe de leur enfant et Harold trouve un emploi dans une blanchisserie, un emploi pénible, mal payé, et sans grande perspective de carrière, mais qui leur permet de joindre les deux bouts. Harold et Phyllis sont pauvres, mais ils se conduisent de manière responsable, en élevant ensemble l’enfant qu’ils ont conçu et en travaillant pour vivre.

En 1970 le même calcul simple les conduit à la conclusion qu’il est économiquement plus rationnel de ne pas se marier et que Phyllis les fasse vivre tous les trois grâce à l’AFDC. Entre 1960 et 1970, le montant de l’AFDC a considérablement augmenté, ainsi que le montant des autres allocations qu’il est possible de percevoir en complément. Au total, l’aide publique minimale que Phyllis peut percevoir est supérieure à ce que rapporteraient 40 heures de travail hebdomadaires au salaire minimum. Par ailleurs, presque toutes les restrictions relatives à la perception de l’AFDC ont été levées : Harold peut vivre avec Phyllis sans que celle-ci cesse de percevoir ses allocations, pourvu seulement qu’ils ne soient pas mariés.

Harold et Phyllis ne se marient pas, Harold se fait entretenir par Phyllis, alternant les petits boulots pour apporter un complément de revenus lorsque cela est nécessaire, et les périodes d’oisiveté. Harold et Phyllis sont pauvres et ils commencent à se conduire de manière irresponsable : ils vivent de la charité publique sans être dans la nécessité de le faire, et le fait qu’ils ne soient pas mariés rend plus élevé le risque qu’Harold abandonne un jour Phyllis s’il lui semble qu’ailleurs l’herbe est plus verte.

L’histoire imaginaire d’Harold et Phyllis est celle de centaine de milliers d’Américains pauvres qui ont vu les règles qui structuraient leur monde changer radicalement au cours des années 1960, et qui ont adapté leur comportement en conséquence.

Pour illustrer ce point, Charles Murray présente une courbe montrant la croissance spectaculaire du nombre de bénéficiaires de l’AFDC, en reportant sur la courbe les différents changements de législation tendant à faciliter l’obtention de cette allocation. La coïncidence est pour le moins troublante.



Le cas d’Harold et Phyllis montre la manière dont les incitations (économiques) relatives au travail ont été modifiées par l’État-providence. Mais, dans le même temps, ce sont d’autres rapports coût-avantage qui ont été modifiés, notamment pour ce qui concerne la délinquance et l’école.

En matière de délinquance, les années soixante virent baisser considérablement le risque d’être appréhendé en cas d’infraction, de même que le risque d’être puni par une peine de prison en cas d’arrestation. Chose presque incroyable, entre 1961 et 1969 le nombre de prisonniers dans les prisons fédérales diminua chaque année, alors même que la criminalité doublait durant cette période.



Le changement fut particulièrement notable pour les mineurs. Pour eux le risque d’être puni après une première arrestation tomba pratiquement à zéro. Au milieu des années 1970, à Chicago, le nombre moyen d’arrestations d’un mineur avant qu’il soit envoyé pour la première fois dans un centre éducatif spécialisé était de 13,6. Au surplus, selon les nouvelles règles, le casier judiciaire des mineurs devait être effacé à leur majorité, leur permettant ainsi de « repartir à zéro » quel que soit leur comportement préalable. Pour un mineur enfreindre la loi était devenu pratiquement sans risque, et ceux qui étaient les plus enclins à enfreindre la loi ne tardèrent pas à s’en apercevoir.

De la même manière, les écoliers les moins enclins à respecter la discipline scolaire ne tardèrent pas à comprendre que les règles du jeu avaient changé, en leur faveur. À partir du milieu des années 1960, le climat intellectuel parmi les élites, les changements de jurisprudence de la Cour Suprême, les nouvelles réglementations fédérales rendirent presque inopérants les instruments qui, jusqu’alors, avaient été utilisés par les professeurs pour instaurer la discipline dans les salles de classe. Expulser ou punir un élève perturbateur devint excessivement difficile, faire redoubler les mauvais éléments presque impossible. Les enseignants ou les directeurs d’établissements commencèrent à faire systématiquement l’objet de plaintes pour racisme dès lors qu’un élève noir était impliqué dans des questions de discipline, et ainsi de suite. Très logiquement, les élèves les moins capables d’apprendre et les moins disposés à le faire en profitèrent pour prendre leurs aises, et pour employer les longues heures qu’ils passaient en classe d’une manière qu’ils jugeaient plaisante. Quoi de plus naturel ?

Dans un grand nombre d’écoles des centres-ville, les enseignants en tirèrent aussi les conséquences et abaissèrent progressivement leurs exigences, en termes de discipline et d’apprentissage, quand ils ne baissèrent pas complètement les bras face aux perturbateurs. Là aussi, quoi de plus naturel ?

Les juges-prêtres

Extrait du dernier livre d’Éric Zemmour, Un Quinquennat pour rien :

Depuis l’arrêt GISTI [du Conseil d’État], en 1978, empêchant le Premier ministre, Raymond Barre, d’interdire le regroupement familial des immigrés, au nom du « droit à la vie familiale normale », jusqu’au rapport Tuot de 2013, brocardant avec un mépris gourmé notre chère et vieille assimilation au profit d’une « inclusion » multiculturaliste, le Conseil d’État a été aux premières loges de la trahison des élites françaises.

Les droits de l’homme sont la nouvelle religion de ces grands juristes qui se sont arrogé, selon la belle expression du professeur de droit Georges Lavau, une « fonction de type prophétique ». Les juges-prêtres forgent des principes généraux du droit, tirés d’une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 que ses auteurs n’avaient jamais eu l’intention d’introduire dans le droit positif. Pendant cent cinquante ans, l’intention des auteurs de la Déclaration des droits de l’homme fut respectée. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et le grand traumatisme nazi, que les rédacteurs de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 eurent l’ambition de pénétrer de force ou de gré dans le droit positif des États.

Les droits de l’homme relevaient du droit naturel, qui avait pour fonction traditionnelle de protéger les individus contre un pouvoir trop fort, voire tyrannique. Nos modernes droits de l’homme ont dévié de cette route traditionnelle en faisant du principe de « non-discrimination » la doxa de nos juges-prêtres. Or, la légitimité de la nation réside dans la différence entre nationaux et étrangers. La non-discrimination entre Français et étrangers est la négation de la nation. S’il ne reste de différence entre Français et étrangers que le seul droit de vote — que certains exigent même d’accorder aux étrangers ! —, il n’y a plus de nation française.

p. 40

Cet extrait du livre de Zemmour n’est pas sans rappeler le diagnostic non seulement de Georges Lavaux, mais également du professeur Jacques Krynen.



En effet, l’éminent professeur de droit Jacques Krynen dans le second volume de la remarquable étude qu’il consacre à la magistrature française avait déjà souligné que le juge parvient à « se substituer en quelque sorte au législateur » en interprétant très librement les lois, voire en les ignorant superbement quand elles sont gênantes pour lui ! Cet aveu d’un premier président de la Cour de cassation est emblématique de la désinvolture extrême des juges envers la loi.

Par le moyen des principes généraux du droit, qu’ils prétendent au besoin découvrir « dans le ciel des valeurs essentielles dont nos sociétés seraient porteuses », les hauts magistrats se sont, comme l’observait voici déjà un demi-siècle Georges Lavau, arrogé « une fonction de type prophétique ». Si bien que, pour caractériser la magistrature d’aujourd’hui, Jacques Krynen n’hésite pas à parler d’une « nouvelle prêtrise judiciaire », qui renoue paradoxalement avec celle d’avant la Révolution.

« Incarner l’ancre et la boussole de l’État »

En effet, dans un premier volume, il avait montré comment les grands juges de l’ancien Régime avaient construit une idéologie selon laquelle ils auraient reçu leur mission de Dieu, dont ils se disaient les vicaires. Autoproclamés « prêtres de la justice », les hauts magistrats s’en autorisaient pour manifester la plus grande indépendance envers la loi, n’hésitant pas à l’ignorer ou à la contredire, se posant en créateurs suprêmes du droit et multipliant les épreuves de force avec le pouvoir politique. Or, étrangement, ces mêmes attitudes se retrouvent chez les juges d’aujourd’hui. Bien que la « magistrature professionnelle contemporaine » ne soit plus composée de grands notables seigneurs de fiefs comme celle des parlements de l’époque de Louis XV et de Louis XVI, mais de « fonctionnaires comme les autres », elle « ressemble à s’y méprendre à la magistrature ancienne ».

Pourtant, entre-temps, la Révolution avait voulu détruire le pouvoir des juges et les enfermer dans un rôle de simples exécutants de la loi, expression de la volonté générale. La loi étant par définition parfaite et claire, la mission du juge se bornait à son application purement mécanique, sans la moindre latitude d’interprétation ni de création de règles de droit supplétives. Ce que résumait la fameuse formule de Duport : « Le jugement est la conclusion d’un syllogisme dont la majeure est le fait et la mineure est la loi. »

Cette « expérience révolutionnaire de rabaissement maximal de l’office du juge » n’a cependant constitué qu’une « brève parenthèse ». Les grands magistrats du XIXe siècle ont en effet « conçu la fonction juridictionnelle dans le droit-fil des grands juges et des grands jurisconsultes du passé », le juge devant continuer à « incarner l’ancre et la boussole de l’État ». Siégeant d’ailleurs « sous le crucifix », cette magistrature a continué à voir dans le juge « un prêtre de la justice et du droit ». Depuis 1905, le crucifix a quitté les salles d’audience, mais la « prêtrise judiciaire » est restée. Et elle est même plus présente que jamais. Aussi bien les valeurs de la modernité démocratique, sur lesquelles le juge-prêtre — aussi bien judiciaire qu’administratif et constitutionnel — fonde son « pouvoir législatif immanent », ne sont-elles bien souvent, comme l’observe Luc Ferry, que « du christianisme laïcisé et rationalisé » . Le crucifix n’est pas si loin que cela dans l’actuel antagonisme entre la magistrature et le pouvoir, qui pourrait être lu comme un avatar des rapports conflictuels entre le temporel et le spirituel, lequel prendrait ici la figure d’une quasi-divinisation du droit produit par le juge-pontife.


L’État de justice (France, XIIIᵉ-XXᵉ siècle), II :
L’emprise contemporaine des juges
par Jacques Krynen
paru aux éditions Gallimard
Collection : Bibliothèque des histoires
à Paris
publié le 16 février 2012
448 pages
ISBN-13 : 978-2070124985

Voir aussi

La Cour suprême du Canada : décideur politique de l'année 2014

Suicide assisté : décision disproportionnée de la Cour suprême dans ses effets prévisibles et potentiels ?

Cour suprême du Canada — limites aux propos chrétiens « haineux » « homophobes » ?

Cour suprême — « toutes les déclarations véridiques » ne doivent pas « être à l’abri de toute restriction » (la vérité n'est plus une défense !)

À qui sont ces enfants au juste ?

« Le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. » (Giraudoux, 1935)

« État ou parent, qui est le premier éducateur des enfants ? »

Les commissions canadiennes des droits de la personne : « Extirper l'hérésie et le blasphème » ?

Réflexions sur la « victoire » du collège Loyola

Du danger de l’indolence dans les sociétés contemporaines

Juge puinée Deschamps: l'église catholique en faveur du créationnisme

Notons que la juge Deschamps a tout le long de l’audience dans la cause de Drummondville en Cour suprême marqué son peu de respect pour les arguments des parents québécois. Pour elle, « dès qu’il y a comparaison, il y a un peu de relativisme », d’où ses haussements d’épaules et son sourire narquois en salle d’audience. À notre avis, l’opinion de Deschamps était faite avant l’audience, elle n’a fait qu’enrober son haussement d’épaules en langage juridique par ses clercs et auxiliaires juridiques en reprenant largement les arguments du gouvernement québécois et en passant sous silence ceux de la partie adverse. Les journalistes étant des travailleurs surmenés ne rapportent que les arguments qu’elle a retenus et ne retournent pas au dossier pour voir ceux de la partie adverse. Dans la saga judiciaire du cours ECR (6 procès), aucun journaliste n'a couvert les débats en y assistant patiemment dans la salle (quelques journalistes se trouvaient dans les couloirs et quelques-uns furent brièvement convoqués comme témoins).

La juge Deschamps a démissionné de la Cour suprême du Canada peu de temps (le 7 août 2012) après sa décision dans l’affaire de Drummondville rendue le 17 février 2012, à l’âge de 59 ans. Les juges de la Cour suprême peuvent siéger jusqu’à l’âge de 75 ans.

« Les journalistes manipulent avec une parfaite bonne conscience »

« Les journalistes manipulent avec une parfaite bonne conscience et toujours pour la bonne cause » : entretien avec Ingrid Riocreux.



Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne, Paris-IV où elle est actuellement chercheur associé.

Dans son livre La langue des médias (éditions du Toucan, collection de L’Artilleur) et à travers de nombreux exemples, l’auteur décrypte le discours dominant des journalistes à travers qualificatifs et tournures de phrases qui impliquent un jugement de valeur et révèlent une logique qui n’est plus d’information mais de prescription.

Prescripteurs de préjugés partagés par une élite fonctionnant en vase clos, les journalistes sont ainsi devenus des éducateurs ou plutôt des rééducateurs d’opinion. Un livre qui devrait être lu à titre préventif dans toutes les écoles de journalisme et utilisé comme un manuel par tous les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs pour ne plus être « orientés par un discours orientant ».

Voir aussi

Cours de rhétorique et de décryptage des médias à l'école



Classication du conservatisme, libéralisme et progressisme


L'époque moderne – celle qui débute aux Lumières – compte trois courants philosophiques et politiques majeurs, le libéralisme, le progressisme et le conservatisme. Pourtant, autant le débat intellectuel en France s'épanche volontiers sur les deux premiers, autant le dernier membre de la trinité, le conservatisme, peine à y exister comme courant intellectuel majeur et légitime. Une question est de comprendre pourquoi la France ne dispose pas de tradition conservatrice digne de ce nom – question à laquelle j'ai tenté de répondre dans un ouvrage récent. Une autre question, plus large, est de comprendre quels sont les différences et les points communs entre ces trois grands courants.

C'est à cette interrogation que répond l'excellent ouvrage qui paraît cette semaine aux Éditions de  Toucan, De l'urgence d'être conservateur , traduction en français de How to Be a Conservative, du philosophe conservateur anglais Sir Roger Scruton. (L'auteur du texte, Laetitia Strauch-Bonart, est la  traductrice de l'ouvrage.) Bien sûr, Scruton, puisqu'il est conservateur, y propose une défense du conservatisme, mais le livre, à mon sens, peut se lire autant à titre informatif qu'idéologique : les conservateurs y trouveront matière à étoffer leur pensée ; les autres une excellence présentation de ce qu'est le conservatisme et de ses relations avec le libéralisme et le progressisme.

Le conservatisme, une réponse au libéralisme puis au progressisme

Plus que de longs discours, un schéma, construit à partir des analyses de Scruton, permet de résumer la triple relation existant entre les trois courants :

On peut définir succinctement les trois écoles de pensée de la façon suivante.

Le libéralisme est la doctrine politique qui préside à la séparation du religieux et du politique à partir du XVIIe siècle – même si d'aucuns en datent les prémices bien avant. Le libéralisme place la raison avant la révélation, et définit un ensemble de droits pour les individus, autant politiques que civils et économiques. Ces droits sont indissociables de la vision de l'individu comme relativement autonome.

Le progressisme est la continuation politique et sociale de la foi dans le progrès scientifique, qui s'est développée à partir du XIXe siècle. Autant le progrès prévoyait que la condition humaine ne ferait que s'améliorer grâce à la science, autant le progressisme estime que la condition humaine ne peut s'améliorer que par des réformes planifiées par l'État qui modifient l'organisation de la société en prenant pour cible des situations perçues comme contraignantes, inégales ou injustes.


Le conservatisme, enfin, bien que né en Grande-Bretagne dès le XVIIe siècle, s'est développé sous sa forme moderne en réponse au libéralisme puis au progressisme, pour défendre une vision de la société indissociable d'un ancrage dans le passé, pour avertir des risques d'une liberté et d'une égalité aveugles, et pour rappeler que certes, l'individu existe, mais que la communauté qu'il forme avec les autres et les coutumes qui en découlent sont le fondement même de cette existence.

Typologie proposée par Scruton, en rouge les défauts des différents courants, les ??? seront explicités dans un billet suivant

Selon Scruton, il existe plusieurs zones de recoupement entre ces courants. Libéralisme et progressisme, tout d'abord, mettent l'accent sur les droits – collectifs ou individuels – et leur défense acharnée. Ils ont aussi en commun une certaine tendance à penser la société comme un moyen en vue d'une fin – pour le libéral, la libération de l'individu, pour le progressiste, la création de davantage de justice. Sous-entendu, le conservatisme lui se contente de prôner l'autonomie et la continuité de la société – à condition, bien sûr, que cette société soit bonne – sans chercher à en faire un instrument quelconque. On peut certes diverger sur le sens à donner à la « bonne société » – nous en parlerons la semaine prochaine. Mais vouloir en forcer la nature, pour un conservateur, revient à appliquer une force verticale et totalitaire contraire aux aspirations humaines véritables et potentiellement destructrice – les régimes communistes en constituant le meilleur exemple. Cela ne veut pas dire qu'un conservateur ne défendra pas, dans certains cas, la liberté ou la justice sociale, mais il ne perçoit pas le rôle de la société civile dans ces termes.

Un même but : la limitation du pouvoir de l'État

Plus intéressant encore, il existe des zones de recoupement entre d'une part conservatisme et libéralisme, et d'autre part conservatisme et progressisme. Conservatisme comme libéralisme mettent en avant la limitation du pouvoir de l'État, à la faveur de la société civile et de l'individu, car ils estiment que l'intervention de l'État n'est jamais assez précise ni humaine pour cerner les besoins humains et y répondre – quand elle ne contraint pas les personnes à suivre une direction qu'elles ne souhaitent pas prendre. Certes, le conservateur met davantage l'accent sur la société que sur l'individu, et le libéral fait le contraire, mais leur racine commune est bel et bien la prise de distance d'avec l'État. Cela ne veut pas dire que le conservateur rejette l'intervention de l'État, mais que cette intervention ne doit se faire que lorsque la société civile a épuisé ses ressources.

L'aspect le plus méconnu reste l'existence de points communs entre conservatisme et progressisme – méconnu parce que les principaux intéressés sont souvent intraitables les uns à l'égard des autres. Tout d'abord, on trouve dans les deux écoles une même préoccupation pour son prochain. Non pas que le libéral n'en ait cure, mais il estime que la liberté individuelle suffit, en quelque sorte, pour assurer la prospérité de tous. Le conservateur parlera lui des risques que présente la division de la société, comme Benjamin Disraeli, le Premier ministre britannique, dans son roman Sybil . Il vantera aussi les mérites de la charité. Cette similitude comprend quelque nuances : le progressiste posera plus volontiers le problème en termes d'inégalités et préférera à la charité la solidarité publique – l'État providence. Le conservateur aura aussi tendance à présenter cette générosité comme un devoir moral souvent inspiré par la religion, quand le progressiste y verra un projet laïc.

Sentir local, penser national

Deuxième point de rencontre entre conservatisme et progressisme, la critique de la marchandisation – l'obsession du matériel et la marchandisation du corps. Cette conjonction est apparente, aujourd'hui, dans des combats comme l'opposition à la gestation pour autrui (GPA). La différence ici est peut-être que la critique progressiste doit beaucoup, en la matière, à la critique marxiste de l'aliénation et du fétichisme de la marchandise, quand les conservateurs, en tout cas dans leur version anglophone, sont des libéraux de bon aloi en économie et estiment que les excès de la marchandisation ne se produisent que lorsque les hommes perdent leurs repères moraux. Le capitalisme peut certes y contribuer, mais il est loin d'être le seul coupable – ce serait trop simple ! Par ailleurs, le conservateur tient à la propriété privée pour des raisons quasiment métaphysiques – la propriété permet de fonder le chez soi, le foyer, l'ancrage. Il distinguera donc la consommation sans limites de la possession d'un objet, possession qui implique soin, attention, réparation et… conservation !

Par ailleurs, le schéma met en valeur deux phrases tirées de l'ouvrage de Scruton, Retarder, c'est encore vivre et Sentir local, penser national, que l'on pourrait considérer comme deux slogans du conservatisme. La première – attribuée au grand Premier ministre anglais Salisbury - résume parfaitement la position du conservateur face au changement qu'il juge intempestif et illégitime : quand on objecte au conservateur que certains de ses combats ne servent à rien, puisque dans quelques années les changements qu'il refuse se produiront de toute façon, il peut répondre avec sagesse que retarder ces changements pour un certain temps – quelques mois, quelques années – est déjà une réussite en soi. Plus trivialement, le conservateur pourrait dire : « C'est toujours ça de pris ! ». Quant à « Sentir local, penser national », l'expression touche à un autre grand thème conservatisme, la nation. Pour un conservateur, nation et village ne s'opposent pas, mais la première est la continuation logique du second. Autant de thèmes que Scruton développe abondamment dans son ouvrage…

Deux remarques pour finir. La classification proposée ici est volontairement simple, peut-être même réductrice. Nous verrons en effet que dans le monde d'aujourd'hui, elle est sujette à quelques glissements. Par ailleurs, sont notés en rouge, dans chaque bulle, les excès ou défauts possibles de chaque courant. Manque ceux du conservatisme, que nous découvrirons en temps voulu. Autant de questions que nous aborderons dans les deux prochaines semaines.

Source

De l'urgence d'être conservateur
Pourquoi il faut accepter notre histoire Broché
de Roger Scruton
publié le 21 septembre 2016
aux éditions du Toucan
dans la collection L'Artilleur
à Paris
288 pages
ISBN-13: 978-2810007103