samedi 31 décembre 2016

Fin de mandat socialiste en France : interdiction de la fessée

C’est une autre réforme idéologique sociétale dont les Français ne voulaient pas (70 % des Français disent non) mais que le gouvernement socialiste français très impopulaire veut imposer avant son départ : l’interdiction de la fessée. C’est également une réforme voulue par un organisme supranational, le Conseil de l’Europe.

Pourtant en 2015, la secrétaire d’État à la Famille, Laurence Rossignol, a répondu que la France doit avoir « une réflexion collective » sur « l’utilité des punitions corporelles dans l’éducation des enfants ». Mais « ça ne passera pas par la loi », a-t-elle précisé, pour ne pas « couper le pays en deux camps ».

En réalité, « c’est très très massif et clair, affirme Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique à l’IFOP. Sept Français sur dix ne veulent pas que la loi interdise la fessée. » Il y voit deux explications principales : « Les Français accordent sans doute à la fessée un certain nombre de vertus pédagogiques, détaille-t-il, et ils trouvent incongrue cette injonction européenne, alors qu’il y a par exemple des failles béantes sur la question de la délinquance des mineurs. » Autre élément sur ce score sans appel : « La part des tout à fait favorables à l’interdiction s’élève à 7 %, insiste-t-il. Tandis que les tout à fait opposés sont 27 %. »

Le consensus existe parmi tous les partis politiques, même si l’on note une opposition plus forte à droite qu’à gauche. Sauf auprès des électeurs (peu nombreux) d’Europe Écologie-Les Verts (un parti en fait peu soucieux de l’écologie, mais très progressiste au niveau social et migratoire), où 52 % de l’électorat est favorable à l’interdiction des châtiments corporels.

Eh, bien malgré cela le parlement français a voté le 22 décembre de manière définitive l’article 68 du projet de loi « Égalité et Citoyenneté » — ces intitulés qui fleurent bon la novlangue orwellienne — précise désormais que l’exercice de l’autorité parentale exclut « tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles. » Ce texte a pour but de « contribuer à apaiser la société française, à donner sa juste place à la jeunesse, à lutter contre la délinquance et le terrorisme, et à donner tout leur sens aux termes égalité et fraternité de la devise républicaine ».



Et la Suède ?

Pourtant, le bilan en Suède où la fessée a été interdite il y a 40 ans, le bilan n’est pas que rose. » En 1979, « le pays où les enfants comptent » fut le premier à interdire la fessée. Près de quarante ans plus tard, quel bilan tire-t-il de sa loi ? « Vous ne trouverez personne en Suède pour oser la contester, répond le psychiatre David Eberhard. Cela ne se fait pas chez nous. » Les associations de protection de l’enfance sont dithyrambiques. Mais certains, comme l’avocate Ruby Harrold-Claesson, n’hésitent pas à dénoncer « une loi tout à fait inutile et même dangereuse ».

Selon une étude de 2001 sur « Les châtiments corporels sur les enfants en Suède », réalisée par la Fondation suédoise pour le bien-être des enfants, 92 % des parents déclarent que « c’est mal de donner la fessée » à un enfant. Dans les années 1960, plus de 90 % des parents admettaient frapper leurs enfants. En 2011, ils sont à peine plus de 10 %. Dans le même temps, les statistiques sur les enfants violentés s’emballent : entre 2001 et 2010, les signalements à la police pour maltraitance ont augmenté de 62 % pour les enfants de 7 à 14 ans, et de 176 % pour les moins de 7 ans. « Une plus grande tendance à signaler les abus », justifie la fondation. Tandis que le gouvernement suédois estime que « l’augmentation du nombre des signalements montre une diminution de la tolérance à l’égard des agressions contre les enfants ». Quant au médiateur pour les enfants, il précise que les enquêtes révèlent aussi « un important déclin des formes les plus graves de châtiments corporels, comme les coups de poing et l’utilisation d’objets ». « La tolérance zéro contre les châtiments corporels est efficace non seulement en ce qui concerne les “versions douces” comme la fessée, mais aussi en ce qui concerne les formes les plus sérieuses de violence familiale », se félicite-t-il.

Ce n’est pas l’avis du psychiatre David Eberhard, auteur de Les enfants suédois ont pris le pouvoir : « Ceux qui respectent la loi sont des parents qui n’en avaient pas besoin, affirme-t-il.

Pour faire baisser les sévices sur les enfants, il faut faire une loi sur les sévices sur les enfants. Vous avez déjà cela en France ! »Lui ne se dit « pas contre la loi », mais contre ses dérives : « C’est devenu peu à peu l’interdiction de corriger les enfants de quelque manière que ce soit, explique le psychiatre. Avec ce modèle d’éducation centrée sur les enfants, de “choyés”, les petits Suédois sont devenus “rois”. » « Il y a pourtant une différence entre une petite tape pour que l’enfant comprenne qu’il ne faut pas toucher au four et un abus réel !, lance-t-il. Or, en Suède, tout est mis sur le même plan. Je ne dis pas qu’il ne faut pas écouter son enfant, mais la famille, ce n’est pas la démocratie ! C’est une relation asymétrique. »

7000 plaintes pour « maltraitance »

Dans la nouvelle génération d’adultes, note le psychiatre, « il y a pas mal de gens autocentrés, qui n’ont pas appris qu’ils avaient aussi des obligations dans la société. Par exemple, on voit que les plus jeunes se mettent bien plus en congé maladie que les plus âgés ». Les troubles de l’anxiété et les tendances à des comportements autodestructeurs, ajoute-t-il, ont également augmenté en Suède.

Pour Ruby Harrold-Claesson, avocate et présidente du Comité nordique pour les droits de l’homme, un groupe de pression qui milite « pour la protection des droits de la famille », la loi a de nombreux effets pervers. « Elle a causé beaucoup de dommages à la relation entre parents et enfants, explique-t-elle. Les tribunaux appliquent la loi sans prendre en compte les circonstances entourant la fessée. De nombreux parents ont désormais peur de leurs enfants ! Ils n’osent plus les corriger, craignant d’être signalés à la police, jugés et condamnés à une amende et même de la prison. Résultat : les enfants ne peuvent jamais savoir où sont les limites. » Près de quarante ans après l’entrée en vigueur de la loi, « comment ces enfants, devenus parents, vont-ils être en mesure de fixer des limites ?, interroge-t-elle. Les conséquences de cette loi se retrouvent aujourd’hui dans la société, où nous avons davantage de parents incapables d’élever leurs enfants, d’enseignants chahutés par les élèves, de plus en plus de gangs de jeunes violents et de plus en plus d’alcool et de tabac chez les adolescents ».

Chaque année, « il y a au moins 7000 plaintes pour “maltraitance” d’enfants à la police et 10 % des cas sont poursuivis en justice, détaille l’avocate. Le problème, c’est que tout est qualifié de “maltraitance” ! Parfois des enfants racontent n’importe quoi pour se rendre intéressants ou se venger de leurs parents ». Elle rapporte par exemple l’histoire de cet homme interpellé parce qu’il avait giflé sa belle-fille, qui lui avait craché au visage parce qu’il venait de lui refuser l’achat d’un DVD. Ou de cette fillette de 6 ans, qui a appelé la police, en colère contre sa mère qui ne voulait pas lui offrir un sac. « Dès qu’une plainte est déposée contre les parents, les services sociaux placent l’enfant dans un foyer », précise l’avocate. Depuis 2012, Ruby Harrold-Claesson bataille pour qu’un couple de Ghanéens récupère son enfant. « Arrivée à 6 ans en Suède, objet de moqueries car seule Noire dans sa classe, cette petite ne voulait plus aller à l’école, raconte l’avocate. Un matin, sa mère, en retard, lui a donné une petite fessée. Cela a suffi pour que les services sociaux la placent. Et même si les parents ont été complètement innocentés fin 2014, ils n’ont toujours pas pu ramener leur fille à la maison. »

Sources : Le Figaro, Le Parisien, Libération

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Chaque année, de plus en plus de parents décident de sortir leurs enfants de l’école et de se charger eux-mêmes de leur instruction. Parmi eux, beaucoup d’enseignants, rebutés par ce qu’ils ont vu dans l’école publique. Et déterminés à expérimenter d’autres méthodes pédagogiques.

Huit heures du matin, un vendredi du mois de septembre. Dans la maison des Hérino, parents et enfants s’activent dans la cuisine, entre tartines, café et galettes de riz. Pourtant, des cinq membres de la famille, seul Rodolphe, 43 ans, doit partir à temps pour arriver à l’école. Il est professeur de physique-chimie dans un collège ; sa femme, Claire, est institutrice, en « disponibilité » depuis plusieurs années. S’ils le voulaient, leurs trois enfants, Martin, Marion et Antoine, pourraient aller se recoucher une fois le petit déjeuner englouti : aucun d’eux n’est scolarisé. Du tout, ni dans le public, ni dans le privé. Rodolphe reconnaît qu’il lui a fallu plusieurs années pour assumer le paradoxe : « Je vis d’un système que je refuse pour mes enfants. Au début, c’était très culpabilisant. »


Bande-annonce d'Être et Devenir

En toute légalité

Un choix atypique, certes, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, pas illégal. Car si, depuis Jules Ferry, l’instruction est obligatoire, l’enseignement, lui, est libre, et chaque parent peut choisir le mode d’éducation qu’il estime adapté pour son enfant. Dès lors qu’il accède au fameux « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » — ce qu’un inspecteur de l’Éducation nationale est censé contrôler annuellement —, tout est possible. En 2015, près de 25 000 petits filous ont ainsi échappé à l’appel du maître, sans même avoir besoin de s’inventer une fièvre en posant le thermomètre sur le radiateur. Sur 8,1 millions d’enfants soumis à l’obligation scolaire, le chiffre peut sembler dérisoire. Sauf qu’il est en constante augmentation : en sept ans, il a même été multiplié par deux, au point d’alerter le ministère de l’Éducation nationale qui se dit désormais « préoccupé » par la tendance. D’autant que, dans le documentaire Être et devenir (1), sorti en 2014, qui retrace les parcours de familles pratiquant l’instruction à domicile, la proportion d’enseignants parmi les dissidents est pour le moins saisissante... Et un brin déstabilisante. Comment des professeurs, témoins privilégiés et acteurs principaux du système, sont-ils devenus des apostats de l’école ?

Sur le papier, Soline Lucas avait coché toutes les cases d’une scolarité exemplaire. Excellente élève, benjamine de sa promotion à la Femis, prestigieuse école de cinéma parisienne, elle se décrit comme un « pur produit de l’Éducation nationale ». « Mais, socialement, j’étais une handicapée de la vie, assène la trentenaire en guise d’introduction. Je n’ai pas profité de cette réussite scolaire. J’ai subi du harcèlement scolaire, des moqueries. J’ai été témoin de violences ordinaires et d’humiliations auxquelles je ne voulais pas exposer mes enfants. »





Très intéressée par les pédagogies alternatives, Soline commence par se mettre en quête d’une école Montessori pour ses petits garçons. Cette méthode, mise en place au début du XXe siècle par une pédagogue italienne, favorise l’autonomie des élèves : rarement assis derrière une table, ils sont en circulation constante dans l’espace, en fonction des activités qu’ils choisissent eux-mêmes d’entreprendre. « Pour moi, c’était la panacée ! » sourit-elle. Elle-même passe le concours de professeur des écoles, avec l’idée d’adapter ses enseignements dans cette direction. Double échec. Les écoles Montessori sont chères et trop éloignées du domicile familial. Quant aux résultats qu’elle-même obtient en tant qu’institutrice dans sa classe de moyenne section du XVe arrondissement de Paris, ils ne sont pas à la hauteur de ses ambitions. « Je n’arrivais pas à aller au bout de ce que je voulais mettre en place, reconnaît-elle franchement. Ils s’emmerdaient. Mais ils s’emmerdaient vraiment ! » Résultat : tout le monde est rentré à la maison, Soline comprise, son congé parental en bandoulière. C’est alors qu’a débuté pour la famille Lucas une expérience pour le moins radicale.

Car ce n’est pas pour faire l’école à la maison que les enseignants rencontrés par Marianne ont claqué la porte de l’Éducation nationale, mais pour tenter l’aventure de « l’apprentissage autonome ». Pas de programme scolaire, pas de matières séparées les unes des autres, pas de leçon, pas de contrôle, ni de notes : les enfants ne s’intéressent qu’à ce qu’ils veulent, et à leur rythme. L’idée peut sembler dingue, elle n’est pourtant pas nouvelle. Dès 1971, le penseur autrichien Ivan Illitch publie Une société sans école, un livre de référence chez les adeptes de la non-scolarisation. Farouche contempteur de la société de consommation, Illitch insiste sur les capacités d’apprentissage naturelles de l’enfant : « Ce n’est pas l’école qui apprend à l’enfant à parler, à jouer, à aimer, à se sociabiliser, qui lui apporte la connaissance d’une deuxième langue, le goût de la lecture », écrit-il.

« Gourou de secte »

Aux États-Unis, une abondante littérature documente ces théories ; l’école Sudbury, pour ne citer qu’elle, les applique depuis près de cinquante ans. En France, en revanche, quiconque se recommande de tels principes passe vite pour un gourou de secte. Car l’apprentissage autonome suppose d’accepter des situations... inhabituelles. Comme le fait, par exemple, qu’un enfant de 12 ans soit un virtuose de piano, mais sans savoir déchiffrer une ligne de texte. Même les plus détendus des parents reconnaissent d’ailleurs quelques sueurs froides : pendant des semaines, Antoine, 7 ans, ne s’est intéressé qu’à l’histoire de la Première Guerre mondiale, à l’exclusion de tout autre sujet. « Bien sûr, que nous avons des peurs, aujourd’hui encore, affirme Claire, la maman du jeune expert en poilus. Mais on a aussi la certitude que suivre les aspirations profondes d’un enfant, ça marche. »

Attablée dans le jardin de sa maison corrézienne, Claire raconte comment, malgré sa profonde aspiration à enseigner, elle a renoncé à consacrer son temps à l’Éducation nationale. Ingénieur agronome de formation, elle commence par donner naissance à trois enfants, puis passe le concours de professeur des écoles. Mais, devant sa première classe, le rêve se fissure. « Les élèves étaient très nombreux, se souvient-elle. Il y avait le fait d’être enfermée dans une salle, de passer le plus clair de mon temps à faire de la discipline... Et puis, surtout, de voir à quel point ils s’en foutaient. » L’expérience aidant, la jeune femme aurait sans doute encaissé la déception. Mais il se trouve que, parallèlement à ces débuts difficiles, le fils aîné du couple développe une phobie scolaire carabinée.

Âgé de 7 ans à l’époque, Antoine est malade à la seule idée de franchir le seuil de la classe. « C’était insupportable de le laisser dans un état pareil », se souvient Rodolphe, son père. Démunis, les parents décident de « sortir » Antoine de l’école, qualifiant la décision de « mesure d’urgence ». Claire demande et obtient une mise en disponibilité, qui lui permet de quitter l’Éducation nationale pour un temps, sans démissionner. L’année suivante, les deux autres enfants du couple rentrent aussi à la maison. « Marion avait 6 ans, et elle n’était pas aussi mal que son frère à l’école. Mais, quand elle en est sortie, j’ai remarqué très vite un changement énorme en matière de créativité, c’était manifeste. » Aujourd’hui, Marion a 15 ans ; elle fabrique des bijoux et se passionne pour le cinéma. Son frère cadet, Martin, n’a su lire qu’à 12 ans. Mais d’un seul coup, et impeccablement.

« Il s’est mis à dévorer J.K. Rowling ou Timothée de Fombelle, sans aucune forme de transition en termes d’apprentissage », se souvient sa mère. Quand il ne s’adonne pas à l’une de ses activités sportives, natation ou rugby, Martin lit aussi des livres de cuisine, dont il teste les recettes en famille. Quant à Antoine, 17 ans, il s’est formé à un logiciel d’animation en 3D grâce à un Clom, ces cours disponibles gratuitement sur Internet. Il travaille en ce moment à ses premières réalisations cinématographiques. À les observer tous les trois, beaux comme des astres, racontant leurs projets avec enthousiasme autour de la soupe concoctée avec les légumes du jardin, on soupçonnerait presque la famille Hérino d’avoir trouvé la recette du bonheur...

Une lubie pour riches bobos ?

Ce sont les parents eux-mêmes qui tempèrent les enthousiasmes. La tribu habite en rase campagne, à quarante minutes de voiture de Limoges. Claire a passé de longues heures à faire le taxi pour accompagner ses enfants à un stage chez un menuisier ou au cours de guitare ; le prix à payer pour éviter l’isolement social. Dans un avenir proche, les Hérino aimeraient développer une pratique plus collective, constituer « une communauté éducative », selon leurs termes, qui serait accessible à tous, y compris à ceux qui vont à l’école. « Pour qu’un enfant qui souhaite apprendre le russe, par exemple, puisse être soutenu dans son élan, explique la jeune quadragénaire. On ne dit pas que la déscolarisation est le meilleur choix pour tous. Il se trouve que, moi, ça m’a passionnée, parce que ça entrait en résonance avec ma vocation personnelle. Je le vis comme un cadeau non prémédité. »

[...]


Pour l'instant, l'Education nationale a tendance à tenir ce projet à distance, en renforçant plutôt le contrôle des familles qui pratiquent l'instruction à domicile. Pour l'institution, il s'agit évidemment d'éviter que certains parents ne partent en roue libre et ne privent leurs enfants de l'accès à la connaissance ; chez les adeptes de l'apprentissage autonome, ce «fliquage» est perçu comme une entrave à la fameuse liberté d'enseignement, inscrite dans la loi. «Il y aurait pourtant des choses à apprendre de nous, notamment sur les façons de préserver les capacités d'adaptation et d'innovation des enfants !» estime Soline Lucas. En termes d'expérience, cette maman de trois petits garçons non scolarisés en connaît un rayon : la famille vit en itinérance, dans une caravane, en mode carpe diem. «Il faudrait nous considérer comme des chercheurs», propose la jeune femme. Chercheurs ou savants fous, tous ont le mérite d'interroger les conditionnements... Et de bousculer les certitudes.

Source : Marianne

La gauche française en quête désespérée d'intellectuels

Extrait d’un article d’Eugénie Bastié publié cette semaine dans Le Figaro : 


Depuis l’affaire Dreyfus, la gauche s’est toujours conçue comme le parti des intellectuels. Celui de l’intelligentsia guidant le peuple vers les Lumières de la Raison. Avec Mai 68, la domination était devenue sans partage. Intellectuel de gauche était un pléonasme : au Flore, c’était une évidence. Les nouveaux philosophes et Sartre étaient reçus par Giscard à l’Élysée. Foucault manifestait avec les sans-papiers, et Bourdieu avec les cheminots de Lyon. Ô tempora, ô mores… Pour un Raphaël Glucksmann qui alterne sur son compte Twitter indignation et compassion 2.0, ce sont les « réacs » qui monopolisent aujourd’hui les unes des hebdos !

[Note du carnet : Il omet de dire que c’est souvent pour les abreuver de critiques acerbes. Comme le signale Mathieu Bock-Côté par ailleurs : « le multiculturalisme contrôle encore le récit public, même si sa puissance d’intimidation auprès du commun des mortels est bien moins grande qu’il y a vingt ans. J’ajoute que les multiculturalistes, devant la contestation de leur modèle de société, ont tendance, comme on dit, à se «radicaliser». Ils diabolisent comme jamais leurs adversaires. » Nous ajouterions que ce n’est pas que le multiculturalisme qui domine encore le récit public par ses relais médiatiques, scolaires et universitaires, mais toute la panoplie des idées dites « progressistes », même si en France peu d’intellectuels de talent défendent encore ces attaques « boboïstes » contre la famille, contre la culture, l’identité, la majorité, contre la nation, les frontières, contre les limites en général y compris dans l’identité sexuelle et contre un conservatisme prudent.]

En librairies, les conservateurs triomphent. Critique de l’Europe, nécessité de frontières, retour de l’identité, exigence de sécurité, rejet de l’immigration massive : les thèmes à l’opposé de la gauche progressiste dictent l’agenda médiatique. On ne veut plus changer la vie, mais sauver ce qui peut encore l’être. Il est désormais plus tendance d’avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Jean-Michel Aphatie [un journaliste militant de gauche tendance bobo, flagorneur avec les puissants de gauche et narquois avec ceux qui ne le sont pas].

Labellisés « réacs »

« Les idées, les slogans, les partis que nous avons portés, lancés, soutenus, sont devenus inaudibles. Nous — qui croyons encore au projet européen, au cosmopolitisme républicain, à la société ouverte — sommes ébranlés », admet Raphaël Glucksmann dans un papier amer intitulé « La gauche sociale-libérale est morte ». Voilà l’inédit : cette défaite de la pensée est reconnue. [...]

« Cette crise de la pensée de gauche révèle un élément constitutif : face à un réel qui lui donne tort, la gauche refuse d’entrer en crise avec une obstination doctrinaire qui dépasse l’entendement », constate le politologue Dominique Reynié. Un refus de l’aggiornamento dont Alain Badiou est l’illustration la plus éclatante. Philosophe maoïste régnant en maître à l’université, Badiou continue à minimiser les crimes commis par le communisme. « La gauche n’a pas poussé jusqu’au bout la critique du socialisme, comme l’a été celle du fascisme, c’est là la clé de l’impuissance actuelle de ses intellectuels », analyse l’essayiste Jacques Julliard. Un refus de mise à jour du logiciel qu’on retrouve aussi dans une complaisance obstinée envers l’islamisme, en dépit de la réalité. Aux États-Unis, on dit qu’un néoconservateur est un démocrate giflé par le réel. Ce réel tragique, l’historien de gauche Pierre Nora y a fait référence lors de son discours de réception d’Alain Finkielkraut à l’Académie française, confessant : « Peut-être les événements de cette dernière année sont-ils en train de me donner tort. »

« La gauche n’a pas livré bataille. Elle a abandonné en rase campagne toutes les idées sur lesquelles reposait son alliance avec le peuple : laïcité, école républicaine, sécurité, nation », poursuit Jacques Julliard. Tel Flaubert qui au siècle dernier s’émouvait des Bohémiens (« Je suis pour toutes les minorités », écrivait-il à George Sand) et souhaitait l’écrasement de la Commune (« Que le peuple est stupide », écrivait-il à Louis Ménard), une partie de l’intelligentsia de gauche s’est détournée du peuple pour vouer un culte aux minorités. Les musulmans, les migrants, les Roms et les transsexuels sont devenus les nouveaux damnés de la terre. Et elle préfère le bidonville de Calais aux hauts-fourneaux désaffectés de Florange [en Lorraine dont la sidérurgie s’est effondrée].

Coincée entre paléomarxisme et boboïsme flaubertien, la gauche peine à se réinventer. Faute d’ouvrir des pistes, elle fait des listes. Faute d’idées, elle « fait barrage » à celles de droite. C’est la « gauche castor » selon les mots du politologue Laurent Bouvet ou encore la « gauche réflexe, cette grenouille disséquée dont l’appareil nerveux fonctionne encore, mais dont le cerveau est mort ». Ceux qui à gauche osent s’emparer de certains débats dits « populistes » se voient immédiatement labélisés « réacs » : Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Jacques Sapir, Jean-Pierre Le Goff, Jacques Julliard, Christophe Guilly n’ont plus le droit de se dire « de gauche ». Le républicain Régis Debray ou l’anti-euro Emmanuel Todd sont de plus en plus suspects. Quant à Jean-Claude Michéa, on le lit plus dans les cercles de droite que chez les militants du MJS [jeunes socialistes].

Signe des temps, Jean-Christophe Cambadélis [ancien militant d’extrême gauche, aujourd’hui président du Parti socialiste français] n’a vendu que 326 exemplaires de son dernier livre. Faut-il pour autant proclamer la mort clinique du « gauchisme culturel » ? Il lui reste quelques bastions. « Dans l’université et en particulier dans les sciences sociales, la domination de la gauche s’affermit », assure Dominique Reynié. Ce que Pierre Nora décrit comme « une radicalisation à gauche de “la basse intelligentsia” ». Claquemurée sur elle-même, cette gauche universitaire ne veut plus exister médiatiquement. Depuis Bourdieu qui refusait de se rendre à la télévision en présence d’un contradicteur, nombre de ses épigones répugnent à entrer dans l’arène pour affronter les monstres qu’ils prétendent dénoncer. C’est l’écrivain Édouard Louis qui refuse avec son ami philosophe Geoffroy de Lagasnerie de participer aux Rendez-vous de l’histoire de Blois au motif que l’universitaire Marcel Gauchet, « ce militant de la réaction », y est invité. Méprisant les plateaux télé, ces intellectuels se réfugient dans la citadelle des sciences sociales. « Pour une certaine gauche universitaire, intervenir dans le débat public de façon généraliste, c’est se commettre », estime Laurent Bouvet. « Ce gauchisme de la chaire a perdu contact avec la société », assure Jacques Julliard. « Il ne lui reste plus que le paradigme de la déconstruction par lequel elle entend déconstruire ces catégories du réel qui lui donnent tort », dit Dominique Reynié.

« Double humiliation »

L’espace d’un moment, cette gauche radicale a voulu croire qu’elle serait sauvée par la politique. En 2010, le succès de librairie de Stéphane Hessel, [avec le minuscule opuscule] Indignez-vous !, qui s’appuyait sur un renouveau de l’idée « sartrienne » d’engagement révolutionnaire, s’écoulait à 2 millions d’exemplaires [le faible prix de cette plaquette et le peu de pages à lire expliquent en partie ce succès à notre avis, les médias firent également un battage important au tour de ce personnage et de son petit livre]. L’émergence de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne, de Bernie Sanders aux États-Unis, de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou l’actuelle campagne de la « France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon témoignent de cette métamorphose de la gauche post-marxiste. Dans À demain Gramsci, le politologue Gaël Brustier théorisait les enjeux de ce nouveau « populisme de gauche », inspiré des travaux d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui voudraient propager en Occident les révolutions d’Amérique latine. Prônant un « néo-gramscisme », il ambitionne de reconstruire une « Weltanschauung alternative à la superstructure “nationale-populiste” qui est en train de devenir dominante partout en Occident ». Las !, Chavez et Castro sont morts [et il n’est pas évident qu’ils ne s’appuyaient pas sur un certain populisme nationaliste, pardon anti-impérialiste], Tsipras a baissé les bras, Podemos est sur le déclin, Nuit debout s’est recouchée pendant les vacances et la « radicalité » est retournée à son aporie.

Comme le temps passe… En 1985, après le tournant de la rigueur, le « concert des potes » de SOS Racisme rassemblait un million de personnes place de la Concorde autour de la « France multiculturelle ». Chanteurs et intellectuels de gauche communiaient dans la lutte contre le Front national et le rejet du « libéralisme sauvage ». Trente ans plus tard, la jeunesse vote Marine Le Pen, défile contre le mariage homo ou rêve de vivre entre Londres, Chang-haï et San Francisco…

Impuissante à conjurer l’hégémonie de la mondialisation néolibérale, la gauche s’est retrouvée prise au dépourvu par le retour du religieux et de l’identitaire. Là est sans doute la clé du désamour qu’elle inspire. « C’est une crise de l’imagination de l’avenir », expliquait Marcel Gauchet dans l’émission « Répliques ». « L’une des caractéristiques de la gauche, c’est la maîtrise du devenir, or nous vivons sous le signe d’une histoire subie », ajoutait l’auteur du Désenchantement du monde, concluant : « La gauche se montre incapable de penser une société différente. » Comme le dit Jean Birnbaum : « La gauche se vivait comme le parti de l’égalité, or elle voit “son” peuple saisi par un vigoureux désir anti-égalitaire. La gauche se vivait comme le parti de l’universel, or elle constate la puissance d’attraction de l’internationalisme djihadiste. C’est une double humiliation. » Elle n’a même plus de Sartre pour lui dire qu’elle est « ce grand cadavre à la renverse où les vers se sont mis ». Ni de BHL pour s’en faire l’écho. Reste un acronyme d’agence bancaire : la Belle Alliance populaire. [Note du carnet : ou de terrible défaite française, la Bataille de Belle-Alliance étant le nom que les Allemands donnaient à ce que les Anglophones appelèrent la Bataille de Waterloo et qui fut d’abord connu sous le nom de bataille de Mont-Saint-Jean en France.]


S'envoyer des vœux de Nouvel An, une pratique antirépublicaine...

On sait que les révolutionnaires de 1789 tentèrent d'interdire aux Français le vouvoiement et l'usage de Monsieur ou Madame. On sait moins que le parfum et le maquillage étaient suspects et qu'ils tentèrent aussi d'interdire socialement l'envoi de vœux de Nouvel An.

 Ainsi, le Secrétaire des républicains qui paraît sous la Révolution se donne comme mission non seulement d'imposer le tutoiement et de supprimer systématiquement les usages établis sous l'Ancien Régime. « Nous ne sommes plus au temps du cérémonial », explique son auteur, qui rappelle qu'il faut désormais cesser d'envoyer à ses parents des vœux de bonne année, « cette lettre ridicule et bizarre » dont la politesse ancienne faisait une obligation : « Je ne crois pas, écrit ainsi un fils à son père que tu sois fâché de ne plus [les] recevoir [...]. C'est un usage que le républicain doit annuler. Les bienfaits d'un père sont autrement [précieux]; il n'y a point de jour marqué pour lui témoigner la reconnaissance qui, dans un fils, doit être continuelle... » Et le père d'opiner, en réponse : « Combien d'hypocrisie ! Que de faux baisers ! Il faut que le vice n'ait plus de subterfuges, et la vertu n'a plus besoin d'époque ».

Ce qui, dans ce manuel de correspondance républicaine, semble n'être qu'une recommandation prend dans la vie quotidienne un tour parfois plus menaçant. Trois ans plus tard, la République proclamée, la célébration du Jour de l'an — qui correspondant au 12 nivôse dans le calendrier républicain — est interdite : « La mort à qui fera des visites ! » commentent les Goncourt, historiens aussi partiaux que perspicaces. « La mort à qui osera des compliments ! Et les gouvernants vont jusqu'à faire décacheter, ce jour-là, toutes les lettres à la poste, pour s'assurer si tous ont bien oublié le calendrier grégorien et les souhaits de bonne année ». Plus que des historiens, les frères Concourt sont des romanciers, et l'on sent qu'ils dramatisent à plaisir la situation. Pourtant, le fait est que ceux qui célèbrent le « Jour de l'an » sont désormais des suspects, comme le note un agent secret du ministre de l'Intérieur dans un rapport du 31 décembre 1793 : « L'Ancien Régime n'est pas encore supprimé dans les cœurs. On voir partout à Paris les trois quarts des citoyens s'apprêter pour souhaiter une bonne année. » Le lendemain, un autre mouchard, Rolin, confirme dans son rapport : « Les anciens préjugés ont bien de la peine à disparaître. On a remarqué que, quoique l'année [républicaine] soit déjà au quart, beaucoup de citoyens ne la considèrent encore que commençant en ce jour. Les visites ont existé presque comme de coutume dans les rues mêmes on a entendu des citoyens se souhaiter une bonne année » — ce qui est un comble, et une information qui mérite d'être rapportée au ministre. « Il faut du temps, conclut Rolin, pour oublier des préjugés, des habitudes que nous avons contractés en naissant ».

Source : Histoire de la politesse, de Frédéric Rouvillois, pp. 38-39.




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Le sens du passé contre l'illusion adolescente d'un recommencement absolu

‎« Le sens du passé n'est pas seulement ce qui nous donne le pouvoir de méditer sur les ruines des civilisations disparues ou de se lamenter sur la folie éternelle des hommes. Il est aussi - et peut-être même avant tout - ce qui permet à chacun (individu ou peuple) de s'inscrire dans une continuité historique et dans une sommes de filiations et de fidélités et d'échapper ainsi à l'illusion adolescente d'un recommencement absolu. »

Jean-Claude Michéa, 
Le complexe d'Orphée. « La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès »

Et en prime :

« C'est évidement pour cette école du grand nombre que l'ignorance devra être enseignée de toutes les façons concevables. Or c'est là une activité qui ne va pas de soi, et pour laquelle les enseignants traditionnels ont jusqu'ici, malgré certains progrès, été assez mal formés. L'enseignement de l'ignorance impliquera donc qu'on rééduque ces derniers, c'est-à-dire qu'on les oblige à « travailler autrement :», sous le despotisme éclairé d'une armée puissante et bien organisée d'« experts en sciences de l'éducation ». La tâche fondamentale de ces experts sera, bien entendu, de définir et d'imposer les conditions pédagogiques et matérielles de ce que Debord appellait la « dissolution de la logique » : il s'agit, notons-le d'une véritable révolution culturelle car, comme le précise Debord, jusqu'à une période récente, « presque tout le monde pensait avec un minimum de logique, à l'éclatante exception des crétins et des militants ». En ce sens, on pourrait dire que la réforme scolaire idéale, du point de vue capitaliste, est donc celle qui réussirait le plus vite possible à transformer chaque lycéen et chaque étudiant en un crétin militant. »

Jean-Claude Michéa,
L’Enseignement de l’ignorance, 1999.

Sur Michéa et son Complexe d'Orphée :

Michéa est surtout connu pour sa critique du libéralisme, ce qui lui a valu de passer pour un gauchiste auprès de certains lecteurs. Dans ce livre il critique plus spécifiquement la gauche, ce qui peut être déconcertant. Uniquement quand on oublie le lien généalogique entre le libéralisme et la gauche.

Orphée, le prince des poètes, nous précise la mythologie grecque, eut le privilège de rechercher son amour dans l'Hadès, à la seule condition qu'au moment de sortir, il ne devait se retourner. Contrevenant à l'instruction des dieux, Orphée vit disparaître à tout jamais celle qu'il chérissait. Deux fondements mentaux président l'univers de la gauche libérale : le sens de l'histoire qui par nécessité va de la droite à la gauche en passant par le centre, et l'impérieux besoin de "vivre avec son temps". La conjonction des deux se traduit non seulement par un rejet du passé, mais par la haine de celui-ci. Il devient vital pour l'homme de gauche d'échapper à un passé psychologiquement insupportable. Affirmer par exemple que du passé, des valeurs peuvent être retrouvées, affirmées, revient à être un réactionnaire.

Semblable donc au pauvre Orphée, le nouvel Adam libéral est condamné à gravir le sentier escarpé du « Progrès » sans jamais pouvoir s'autoriser le moindre regard en arrière. Voudrait-il enfreindre ce tabou — « c'était mieux avant » — qu'il se verrait automatiquement relégué au rang de Beauf, d'extrémiste, de réactionnaire, tant les valeurs des gens ordinaires sont condamnées à n'être plus que l'expression d'un impardonnable « populisme ». C'est que la « Gauche » et la « Droite » ont rallié le mythe originel de la pensée capitaliste : cette anthropologie noire qui fait de l'homme un égoïste par nature. La première tient tout jugement moral pour une discrimination potentielle, la seconde pour l'expression d'une préférence strictement privée. Fort de cette impossible limite, le capitalisme prospère, faisant spectacle des critiques censées le remettre en cause. Comment s'est opérée cette, double césure morale et politique ? Comment la gauche a-t-elle abandonné l'ambition d'une société décente qui était celle des premiers socialistes ? En un mot, comment le loup libéral est-il entré dans la bergerie socialiste ? Voici quelques-unes des questions qu'explore Jean-Claude Michéa dans cet essai nourri d'histoire, d'anthropologie et de philosophie.

Jean-Claude Michéa est l'auteur de nombreux ouvrages, tous publiés aux éditions Climats, parmi lesquels : L'Enseignement de l'ignorance (1999), Impasse Adam Smith (2002, Champs-Flammarion, 2006), L'Empire du moindre mal (2007) et Orwell, anarchiste tory (4e édition, 2008). La Double Pensée, recueil inédit d'interventions, a paru en 2008 dans la collection Champs-Flammarion.

Jean-Claude Michéa
chez Climats
publié à Paris
le 5 octobre 2011
357 pages
ISBN-13: 978-2081260474







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