jeudi 7 août 2008

Paulo Coelho, le syncrétiste, un sage pour le cours d'ECR des éditions Modulo ?

Paulo Coelho et son chapeauWikipedia décrit l'œuvre de Paulo Coelho en ces termes : « Les livres de Coelho sont des romans à tendance philosophique abordant la spiritualité, à la manière d'un vaste conte. Une spiritualité syncrétique, qui méconnaît les orthodoxies, empruntant à des traditions très diverses, et parfois contradictoires : religions, courants philosophiques, mysticisme, spiritisme, méditation, surnaturel, ésotérisme, etc. Le style fluide et direct, aisé à traduire, et la trame simple des récits ont permis à Coelho de toucher un très vaste lectorat, dans toutes les cultures. »

La critique littéraire est moins diplomatique que Wikipédia quant aux talents littéraires de Paulo Coelho : « gourou new age en stage chez Barbara Cartland », « littérature humanitaire, trempée dans un encrier de sagesse orientale, relevée d'une pointe d'exotisme Ushuaia [documentaires géographiques] », « bluette d'Épinal »... Certaines commissaires scolaires le font lire systématiquement aux élèves de 15 ans.

Les manuels d'Éthique et de culture religieuse pour le deuxième cycle du primaire (8 et 9 ans) publiés par Modulo introduisent un sage « très patient » qui « n'a jamais refusé de répondre [aux] multiples questions ». Il « vend des chapeaux ». Ces chapeaux jouent un rôle allégorique : différents chapeaux pour chaque tradition et occasion kippa, turban, barrette, voile musulman ou de mariée, etc. Ils serviront de fil conducteur le long des manuels.

L'allusion à Paulo Coelho, le romancier syncrétiste, qui adore lui aussi les chapeaux est transparente et probablement très appropriée à ce cours d'introduction aux religions. Le même syncrétisme médiocre dès le plus jeune âge.

la couverture syncrétique

La couverture très politiquement correcte de Modulo : on y reconnaît M. Paulo, Nadja « fière de son grand-père attikamek [tête-de-boule] », Simon « arrivé d'Haïti » et Octave aux cheveux châtain clair dont les parents ont bien sûr adopté une fillette asiatique, Lan.

M. Paulo essaie de réconcilier les récits religieux de la création et la science


la couverture syncrétique

Après avoir entendu différents récits de la création, plusieurs religieux et un scientifique (la théorie du Big Bang), Nadja se « sent bousculée dans sa tête ». Faut-il croire « la légende attikamek de son grand-père » ? Octave lui ne semble pas lié à ses racines, il se demande  « est-ce qu'Adam et Ève furent les premiers êtres vivants ou alors est-ce Pangu ? » Pangu[1] ? Qui au Québec se demande vraiment si 盤古 est le premier homme ? On notera au passage que le poids de la famille ne semble pas avoir de prise, mais que, dans ce scénario, l'école ébranle bien la compréhension religieuse de la création des jeunes héros. Dissonance que craignent plusieurs détracteurs de cette nouvelle matière, mais qui est recherchée par les pères de ce cours.

Mais voyons comment M. Paulo va résoudre ces dilemmes.
Octave reprend son souffle et résume : « Nous voulons savoir pourquoi la science et les religions ne disent pas la même chose sur l'origine du monde. Nous croyons que vous connaissez la réponse. »

Monsieur Paulo esquisse un geste et dit : « C'est parce qu'elles ne cherchent pas à répondre aux mêmes questions. La science tente de nous dire comment, dans les faits, le monde a commencé. Les récits sur les origines du monde veulent répondre à d'autres questions, par exemple : Que faut-il faire pour créer un monde de bonheur ? »
Et c'est ainsi que se termine le livre Modulo destiné à vos enfants de huit ans ! Ne vous étonnez pas s'ils sont déboussolés après un tel cours de « culture religieuse ».

Retour sur l'« explication » de M. Paulo

D'une part, cette explication ne plaira pas du tout aux créationnistes, ils ont aussi des enfants qui vont à l'école et ils sont en fait assez nombreux au Québec !

D'autre part, l'explication de M. Paulo accumule les défauts. Elle est toute sirupeuse de « bonheur » si moderne , elle passe sous silence le fait que la Terre est aussi une « vallée des larmes » et elle omet de parler de la « Chute » peu compatible a priori avec la création d'un « monde de bonheur », enfin elle est ambigüe et sans doute inexacte même si on est un interprète la Genèse de manière allégorique. Il est difficile d'être sûr puisque la réponse est ambiguë : qui dans « Que faut-il faire pour créer un monde de bonheur ? » est censé créer ce monde de bonheur et aurait besoin de savoir comment le créer ? Dieu le créateur ? Peu crédible. Les hommes ? Mais en quoi la Genèse le leur dirait ? Mystère et boule de gomme. Ah, M. Paulo !

Retour au catéchisme !

Pour une réponse plus compréhensible de ce que les religions enseignent vraiment, il faudra que les enfants aient la chance d'avoir un cours dans leur tradition. Pour les catholiques — et de nombreux autres chrétiens —, il faudra se tourner vers leur catéchisme :
La catéchèse sur la création revêt une importance capitale. Elle concerne les fondements mêmes de la vie humaine et chrétienne : car elle explicite la réponse de la foi chrétienne à la question élémentaire que les hommes de tous les temps se sont posée : « D’où venons-nous ? » « Où allons-nous ? » « Quelle est notre origine ? » « Quelle est notre fin ? » « D’où vient et où va tout ce qui existe ? » Les deux questions, celle de l’origine et celle de la fin, sont inséparables. Elles sont décisives pour le sens et l’orientation de notre vie et de notre agir.

(Catéchisme de l’Église catholique, 1992, n° 282)

Il ne s’agit pas seulement de savoir quand et comment a surgi matériellement le cosmos, ni quand l’homme est apparu, mais plutôt de découvrir quelle est le sens d’une telle origine : si elle est gouvernée par le hasard, un destin aveugle, une nécessité anonyme, ou bien par un Être transcendant, intelligent et bon, appelé Dieu.

(Catéchisme de l’Église Catholique, 1992, n° 284)



Inutile de dire qu'on ne trouve pas le mot « bonheur » dans ce catéchisme sur la création, mais bien « sagesse », « liberté », « joie » (pour ceux qui cherchent Dieu, Ps. 105, 3) et « confiance ». Le christianisme étant plus une religion de l'espoir que du « bonheur » de ce monde.


[1] La graphie traditionnelle française est Pan kou.

L’idée banale selon laquelle il suffirait d’oublier ce qui sépare ne mène à rien…

Il y a quelques mois s'affrontaient un grand arabisant et le physicien Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, animateur de l’émission Islam à France 2 le dimanche matin.

Passionnante confrontation animée par Alain Finkielkraut et dont on appréciera les interventions du théologien François Jourdan, grand arabisant et responsable diocésain du dialogue catholique-musulman à Paris. Ce dernier vient de publier un livre dont le besoin se faisait sentir depuis vingt-cinq ans : « Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans. Est-ce le même Dieu ? » Le Père Jourdan répond non, car même si l’élan des croyants est comparable, l’idée que Dieu existe l’est aussi ; mais la similitude s’arrête là. Des différences irréductibles séparent les deux théologies. L’idée banale selon laquelle il suffirait d’oublier ce qui sépare ne mène à rien…

Le père Jourdan s’oppose au dialogue aseptisé (penser au cours d’Éthique et de culture religieuse) et déclare que les bons sentiments ne sont pas nécessairement le meilleur remède. Il dénonce une constante maldonne sur les mots qui fonde une fraternité mensongère et un angélisme de mauvais aloi. Les mêmes mots sont des pièges. Ainsi quand le musulman dit « J'accepte Jésus », de quel Jésus s'agit-il ? Pourquoi n'est-il pas chrétien alors ? Mieux vaut au contraire savoir avec précision en Qui l’on croit, pour pouvoir ensuite dialoguer dans la vérité.

On ne peut que conseiller le livre du P. Jourdan à tous (y compris les futurs professeurs d’ECR), remarquablement clair, précis et argumenté. Il clarifie le débat pour des chrétiens habitués depuis trente ans à la confusion sur ce sujet. On y découvre que l’islam emploie des mots et des noms (Abraham, Gabriel, Jésus, le Livre) qui laissent croire à un patrimoine biblique partagé. Toutefois quand on examine de près ces termes, on constate que leur contenu n’est pas du tout semblable.

L'ouvrage réalisé par le père Jourdan donne le point de vue catholique officiel (c’est un ouvrage « nihil obstat et imprimatur ») sur la doctrine de Dieu comparée entre chrétiens et musulmans. L’auteur s’y insurge contre des assimilations faciles : Nous avons le même Dieu, le Coran parle de Jésus, Abraham est ;le père de tous les croyants...

Dans sa préface, Rémi Brague souligne que les points communs sont ce qu’il y a de moins intéressant. Définir Napoléon en disant : il a deux jambes et une tête, donc il est comme moi, n’avance à rien.

S'il y a unicité de Dieu dans l’islam, c'est d'unité divine qu'il faut parler dans le christianisme : l’unité préserve la diversité. Le Dieu chrétien comporte trois personnes : le Père, le Fils et le Saint Esprit. Cette notion de Trinité heurte l’islam. De plus, c’est une erreur d’appeler Dieu « Père  » pour un musulman. Le chrétien est fils de Dieu mais le musulman est serviteur, esclave (abdallah) de Dieu. Pour le chrétien (comme pour le juif) il y a une alliance entre Dieu et l’homme, pas en Islam. La conception de Dieu dans l’Islam diffère profondément de la conception chrétienne : en ce sens, ce n’est pas le même Dieu dont on parle.

Devant les problèmes nets soulevés par le père Jourdan, Bencheikh a été brillant, mais évasif, jouant à l’esquive. On appréciera sa joli pirouette qui consiste à dire que musulman ne signifie pas mahométan, mais simplement croyant en Dieu ! Ghaleb Bencheikh semblait, tout le long du dialogue, refuser d'aller au fond du problème.

Ses « j'en conviens » sont aseptisés, convenus. Pourtant, quel intérêt peut revêtir le dialogue interreligieux, s'il cherche à gommer la confrontation des altérités, qui est pourtant à la racine même d'un tel échange ? Si nous nous ressemblions tant que ça, l'intérêt d'un dialogue serait maigre.

Bencheikh semblait vouloir rendre plus présentable la vieille prétention de l'islam – tout en ne parlant jamais qu’à titre personnel et jamais au nom de l’islam – à être la religion originelle et parfaite (Abraham et Jésus étaient musulmans) et qui, dans sa doctrine, conteste radicalement le judaïsme et le christianisme.