vendredi 19 août 2022

Le poids du français baisse au Québec, celui de l'anglais remonte

Les données du Recensement de 2021 révèlent que le français continue de reculer au Canada comme au Québec, tandis que le nombre de personnes dont l’anglais est la première langue officielle dans la province dépasse maintenant le million de locuteurs, du jamais-vu.

 

Charles Castonguay dit que la sous-natalité des francophones est une fausse piste comme source du déclin du français. Il est vrai que les anglophones (de naissance) ont une fécondité aussi désastreuse que les francophones. Mais, dans un contexte de minorité continentale et au sein du Canada, une meilleure natalité francophone au Québec serait une des pistes de solution. Si, depuis que les indépendantistes pensent que l’indépendance est la seule solution (ce qui n’est pas peut-être faux à moyenne ou longue échéance), si depuis plus de 50 ans donc, la natalité des francophones avait été meilleure, le Québec serait nettement plus français et homogène. Mais voilà, l’indépendance c’est toujours pour bientôt, une loi 101 draconienne est pour demain, entretemps, depuis 50 ans, faisons très peu d’enfants car augmenter la natalité serait une fausse piste selon les experts... Ajoutons que plus de jeunes francophones, c'est aussi renforcer les institutions francophones y compris l'école et y faciliter l'assimilation des immigrés.

 

Poids démographique du français et de l’anglais, langues maternelles, au Québec après répartition égale des réponses multiples (pour permettre le suivi dans le temps) :

Poids démographique du français et de l’anglais, langues parlées le plus souvent à la maison, au Québec, après répartition égale des réponses multiples (pour permettre le suivi dans le temps) :

Pour la première fois en 50 ans, la proportion des transferts linguistiques effectués par les allophones vers le français est en baisse.

L’assimilation des francophones à Montréal (oui, au Québec) a augmenté très fortement entre 2016 et 2021, passant de 30 000 à 41 000, soit un bond de 37 %.

Marc Termote avait prédit la chute du pourcentage de francophones au Québec à 77 % dans ce livre en 2003 (voir ci-dessous). Cependant, il prévoyait que ce seuil serait atteint vers 2040 et non au début des années 2020 comme le révèle le recensement publié ce mercredi. La chute est donc beaucoup plus rapide que prévu…

Sources : Frédéric Lacroix et Guillaume Rousseau, selon recensement du Canada 2021.


jeudi 18 août 2022

La mort de Rodney Stark, le sociologue agnostique qui appréciait la religion

Rodney Stark, éminent sociologue des religions, est décédé le 21 juillet 2022. En tant qu’agnostique, il a fait voler en éclats de nombreux lieux communs et préjugés, notamment anticatholiques. Selon Stark, la religion n’est en aucun cas « l’opium du peuple » et la société du troisième millénaire sera encore une société religieuse, malgré les prophéties positivistes. Avec un avenir jusqu’en Chine.

La lecture de l’œuvre de Rodney Stark permet de dépasser la vision de la religion comme « opium du peuple », selon la vulgate marxiste, à celle d’un facteur de civilisation et de progrès. Le plus grand sociologue des religions s’est éteint à l’âge de 88 ans, laissant derrière lui des pages extrêmement importantes qui allient rigueur scientifique et prose vulgarisatrice, permettant même aux non-initiés d’aborder son œuvre et de démystifier de nombreux lieux communs, démasquant ce subtil complexe d’infériorité dont souffrent de nombreux catholiques intimidés par les défauts qu’on leur prête avant même de les vérifier.

La religion serait moribonde, la religion ne causerait que le mal et l’existence de multiples religions ferait en sorte que l’on ne croie en aucune. Tels seraient certains des « dogmes » répandus parmi notamment les gens ordinaires. Idées reçues même parmi ses collègues, ces sociologues de la religion — dont Stark se moquait — qui, pourtant, méprisaient a priori leur « objet » d’étude. Avec Discovering God (Découvrir Dieu), le regretté sociologue « a voulu répondre aux universitaires spécialistes des religions, dont beaucoup — assez curieusement — ne sont pas religieux, détestent les religions et considèrent les personnes religieuses comme des arriérés incurables qui souffrent souvent d’une maladie qu’il faut guérir », comme le rapporte le sociologue Massimo Introvigne, directeur du Cesnur et co-auteur de plusieurs titres avec Stark qui n’avait aucun parti pris…

« Je ne suis pas catholique et je n’ai pas écrit ce livre pour défendre l’Église. Je l’ai écrit pour défendre l’histoire » : ainsi Stark dans Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques. Un titre que l’on attendrait d’un apologiste, pas d’un agnostique issu d’une famille luthérienne. Stark a, par ailleurs, enseigné à l’université de Washington et à l’université Baylor (une université baptiste) et est l’auteur de dizaines de publications. Outre les titres déjà mentionnés, on trouve, par exemple, The Triumph of Christianity (Le Triomphe du christianisme), dans lequel il renverse l’étiquette des « âges sombres » médiévaux, qui étaient au contraire denses en ferveur culturelle et en innovations technologiques (évidemment avec les moyens de l’époque). Ou Le Triomphe de la raison, où Stark ose une opération considérée comme « blasphématoire » par le correctivisme politique, à savoir combiner raison et religion. Et encore One true God (Un seul vrai Dieu), sous-titré Les conséquences historiques du monothéisme.

La religion a aussi des implications notamment historiques et sociales : celui d’une religion stérile ou non pertinente (pour ne pas dire négative) est l’un des premiers mythes à s’effondrer grâce à la lecture de Rodney Stark. Elle joue un rôle dans l’histoire, ce qui constitue en soi un fait historique tout sauf marginal. Après tout, il est curieux que le préjugé antireligieux très répandu (à une époque qui s’enfonce dans le respect relativiste de toute croyance) se concentre de manière obsessionnelle sur le christianisme, en particulier le catholicisme, et donc avec une singulière obstination sur le Moyen Âge. Au lieu de cela, Stark cite le philosophe et mathématicien anglais Alfred North Whitehead, selon lequel « la science ne s’est développée que dans l’Europe chrétienne parce que seule l’Europe médiévale croyait que la science était possible et souhaitable » parce qu’elle croyait que l’univers avait été créé par un Dieu rationnel [« Le Verbe », le logos].

Selon Stark, certains athées modernes sont nettement moins rationnels quand ils « ne comprennent pas que la science se limite au monde naturel, empirique, et ne peut rien dire d’un monde spirituel, non empirique — sauf nier son existence », bien sûr a priori, avec un flair dogmatique pour éviter les professions de foi de laïcité. Ils sont en outre minoritaires, puisque malgré la disparition de la religion prophétisée par le positivisme, « 74 % de la population mondiale considère que la religion est une partie importante de leur vie et que les athées s’ils existent sont peu nombreux ». Par ailleurs, le christianisme continue de croître : ce n’est pas un « phénomène linéaire et continu » et il pourrait ralentir en Afrique, où il y a déjà eu beaucoup de conversions, et « continuera en Asie, surtout dans les pays économiquement plus développés », déclarait-il en 2015 lors d’une interview dans Cristianità.

Stark n’a pas seulement étudié le rôle passé de la religion, mais aussi le présent. Et même là, il a été capable de proposer une lecture originale par rapport au courant dominant, comme dans ces lignes rapportées par Tempi : « Je ne crois pas que l’Occident chrétien devienne intolérant. Je crois que l’Occident non chrétien devient intolérant : dans certains pays européens, il existe des lois contre les prétendus discours de haine qui interdisent la lecture en public de certains passages de la Bible ». [Au Canada, l’affichage de simples versets condamnant la sodomie a été puni par des commissions des droits de l’homme et sévèrement limité par les tribunaux. voir Cour suprême du Canada — limites aux propos chrétiens « haineux » « homophobes » ?, Cour suprême — « toutes les déclarations véridiques » ne doivent pas « être à l’abri de toute restriction » et Professeur de cégep suspendu pour prétendue « homophobie », la haine est peut-être ailleurs]

Mais même le rôle historique de la religion finit par contenir des références à l’actualité. Dans L’Essor du christianisme, qui décrit — sur un plan sociologique — les débuts de la foi chrétienne, Stark inclut, parmi les facteurs qui ont contribué à sa diffusion, la réponse concrète — inspirée par un élément religieux, comme l’amour chrétien — à une situation dramatique : l’épidémie de variole qui a frappé l’empire sous le règne de Marc Aurèle. Là où le fatalisme des païens les poussait à fuir et à abandonner les pestiférés, les chrétiens leur venaient en aide. [Autre facteur du succès : l’aide aux enfants « exposés » condamnés à la mort, la lutte à l’infanticide fréquent chez les païens]. En bref, il ressort des écrits du grand sociologue tardif que le christianisme était (et est) tout sauf stérile et tout sauf moribond. Il a résisté à la modernité (réfutant les prophéties positivistes selon lesquelles la science prendrait sa place) et même à la concurrence. Rodney Stark est connu pour sa théorie de « l’économie religieuse », fondée sur une analogie entre la dynamique déclenchée par le libre marché dans la sphère économique et la dynamique correspondante dans la sphère religieuse, comme le montre la situation aux États-Unis, où la multiplicité des religions n’a nullement conduit à leur extinction.

Bref, le troisième millénaire ne sera pas celui de l’irréligion. Et la religion jouera un rôle même là où elle semble la plus étouffée : même en Chine, où le communisme a poussé les chrétiens non seulement à se faire tuer, mais aussi à s’organiser pour survivre. Les chrétiens chinois, a-t-il déclaré au Compass en 2014, sont 5 % : une minorité, mais destinée à croître, notamment parmi les plus éduqués, et donc à influencer : « il faut tenir compte du fait qu’ils constituent l’élite de la nation, avec une possibilité d’influence culturelle bien plus grande que les simples données numériques ne le laissent supposer ». Pour Stark, tout cela dément le mythe de la religion de « l’opium du peuple », ou plutôt — en s’adressant à ses collègues — « le mythe de la Chine communiste comme société athée et post-religieuse est devenu l’opium des sociologues ».

Source

Voir aussi 

Livre de Rodney Stark : Faux Témoignages. Pour en finir avec les préjugés anticatholiques 

Les plus religieux hériteront-ils de la Terre ? 

Grande Noirceur — Non, l’Église n’était pas de connivence avec le gouvernement et les élites

 

Français: il faut agir avant qu'il ne soit trop tard

Un texte de Mathieu Bock-Côté. Ce carnet ne voit qu’une alternative pour sauver le français au Canada : soit l’indépendance du Québec, soit l’imposition au sein d’un Canada nettement plus fédéralisé de l’unilinguisme territorial au Québec (et peut-être ce qui peut encore être sauvé de l’Acadie, des régions limitrophes au Québec majoritairement francophones). 

Nous aimerions également que Mathieu Bock-Coté, sans enfant, et le commentariat francophone en général parlent de la natalité et de la valorisation de celle-ci dans la société (alors qu’on ne semble plus parler que de plans de carrière, de confier ses rares enfants à des tiers le plus vite possible, du droit fondamental à tuer les fœtus, des droits des trans et autres LGBT2QAI+, de la culpabilité des blancs, de l’apocalypse climatique ou pandémique, etc.).

Tout le monde sait que le français régresse au Québec. Il suffit de se promener un peu à Montréal et Laval pour le savoir.

Mais de temps en temps, nos impressions quotidiennes sont confirmées par des études. Le recensement est la plus importante d’entre elles, évidemment.

Et les résultats du recensement dévoilés hier, même s’ils sont traficotés par la bureaucratie fédérale, confirment cette tendance.

Résumons la chose ainsi : le français s’effondre non seulement au Canada, mais aussi au Québec.

 Régression

Le poids des francophones de langue maternelle continue de baisser : ils ne représentent plus que 76,3 % de la population, alors qu’ils étaient autour de 81,5 % en 1995.

Cela veut dire que la majorité historique francophone continue de fondre démographiquement, et que son rapport de force politique continuera de diminuer. La tendance s’accélérera.

Cela veut dire que notre capacité d’intégration des immigrants sera complètement anéantie.

Honnêtement, devant de tels résultats, l’effroi est une réaction bien plus rationnelle que la fausse mesure de ceux qui, comme Dominique Anglade, ne se disent en rien inquiétés.

Nous sommes en droit d’y voir une forme de déloyauté grave à l’endroit du peuple québécois, comme si le PLQ le reniait officiellement.

Ne soyons pas surpris : le PLQ a tout avantage à ce que le Québec se défrancise. Car moins le Québec sera français, et plus le PLQ pourra s’y imposer comme le parti naturel de gouvernement. Je veux croire, toutefois, que la grande majorité des Québécois ne contemplent pas avec joie leur disparition comme peuple. 

L’ancien Premier ministre Duplessis au début des années 1940 :  « Ce n’est pas compliqué quand on a signé la Confédération on était la moitié de la population du Canada, là on n’est même pas le tiers, et bientôt en bas du quart ». En 2021, c’est moins d’un cinquième. [Incidemment, la proportion des francophones remontera pendant la 2e GM grâce à l’arrêt de la politique d’immigration encouragée par Ottawa.]

 

Et ne nous laissons pas bluffer par ceux qui se contentent du français langue commune comme indicateur. S’il n’a pas d’ancrage sociologique, lui aussi s’effondrera.

Ceux qui se disent nationalistes ont de vraies questions à se poser. Le français pèse pour moins de 20 % comme langue parlée à la maison dans le Canada. Croient-ils sérieusement qu’il peut faire valoir ses droits dans un tel environnement démographique, linguistique et politique ?

À quel moment ceux qui se disent ailleurs et qui ont déserté la question nationale reprendront-ils la question de l’indépendance au sérieux ?

Depuis quelques années, déjà, le Canada anglais prend tous les prétextes pour se libérer du bilinguisme officiel, qui n’était finalement qu’une concession temporaire faite aux francophones pour calmer leurs ardeurs indépendantistes. Maintenant qu’il les croit vaincus, il veut s’en délivrer, quitte à s’appuyer sur les autochtones pour le liquider au nom de raisons vertueuses.

Le Canada, plus que jamais, deviendra un pays bilingue de langue anglaise.

Loi 96 insuffisante

On voit, plus que jamais, à quel point la loi 96 sera insuffisante pour stopper ce déclin.

Le Canada sera le tombeau de la langue française et du peuple québécois. Il ne peut qu’y contempler sa décroissance, jusqu’à l’extinction.

La question du déclin du français, c’est-à-dire celle des raisons de son déclin, sera au cœur de l’élection. Autrement dit, on ne pourra plus esquiver celle de l’immigration massive.

Il nous faut agir avant qu’il ne soit trop tard. S’il ne l’est pas déjà.

Voir aussi

Le poids du français baisse au Québec, celui de l’anglais remonte 

« Le français hors Québec ? C’est terminé. » Sauvons les meubles…  

Les entrées illégales par Roxham atteignent un sommet historique, Ottawa reste de marbre  

Français, que fait l’école québécoise ?  

Le mépris du français parlé au Québec par les allophones et anglophones du Québec

Le bilinguisme, l’apanage des francophones

Le bilinguisme, l'apanage des francophones

Le bilinguisme anglais-français est l’apanage des francophones. Ce n’est pas le signe d’une supériorité intellectuelle, mais de l’inutilité structurelle du français au Canada pour avoir un emploi. 

Les zones majoritairement francophones au Nouveau-Brunswick correspondent aux zones avec le plus haut taux de bilinguisme.

De même c’est au Québec que la proportion des bilingues augmente alors qu’elle baisse au Canada. C’est que le français ne sert à rien au Canada alors que l’anglais s’impose à tous, même à la majorité des francophones du Québec (où on l’exige parfois à tort et à travers pour de nombreux emplois).
 
Le taux de bilinguisme français-anglais augmente au Québec et diminue hors Québec depuis 2001
 
 
Le fait que les anglophones (unilingues) gagnent nettement plus que les francophones (unilingues) au Québec montre bien que c’est l’anglais qui prime. Les personnes qui utilisent uniquement l’anglais au travail gagnent annuellement en moyenne 46 047 $, comparativement à 38 346 $ pour celles qui utilisent seulement le français. Les personnes qui disent utiliser les deux langues au travail gagnent un peu plus (51 294 $) que les anglophones unilingues en moyenne. Cependant, ceux qui gagnent le plus au Québec sont souvent des anglophones de naissance unilingues alors que la moyenne salariale « anglophone » baisse à cause d’un grand nombre de travailleurs pauvres immigrants récemment installés au Québec qui ne parlent pas français, mais bien la langue des vrais patrons.
 

 

L'importance déterminante de l'anglais au Québec est encore illustrée par le fait que les francophones qui utilisent seulement le français au travail gagnent 38 737 $, ceux utilisant le français et l'anglais gagnent 55 021 $ tandis que ceux utilisant seulement l'anglais gagnent 56 439 $. Un peu plus de 20 % de ces emplois se trouvent dans le secteur de la santé, enseignement, droit et services sociaux, communautaires et gouvernementaux (20,8 %). Secteur qui pourrait être francisé puisqu'il n'implique pas le contact avec l'étranger.


Une solution partielle : le Québec devrait imposer l’emploi du français dans la correspondance avec l’administration publique du Québec et la tenue des dossiers des hôpitaux, des assureurs, des avocats, des ingénieurs, des architectes, des professions de la santé et des services sociaux. Mettre fin au financement public des cégeps et universités anglophones. Plus de services de l’administration en anglais, plus de « Press ‘9″ for English ». Faire comme la Flandre en Belgique vis-à-vis du français.

« La jeunesse queer et fière de Trois-Rivières »

Les murs du local sont bardés d’affiches qui prônent l’ouverture, l’estime de soi et le partage. Au centre de la pièce, une quinzaine d’élèves de 12 à 16 ans sont rassemblés autour d’une grande table. Tous et toutes font partie de la communauté LGBTQ+. Et on ne les empêchera certainement pas d’exister…

« Je suis bisexuelle, sauf que mes parents ne l’acceptent pas. Je me fais intimider par ma propre famille ! Ici, au moins, je suis libre. »

« On me dit qu’à 12 ans, je suis trop jeune pour savoir quoi que ce soit sur ma sexualité, mais c’est faux ! Ça dépend de chaque personne et de l’ouverture de la société dans laquelle on évolue… »

« J’aimerais expliquer à ma mère comment je fais pour savoir que je suis non binaire, mais je n’y arrive pas. Je suis née fille, mais je ne me sens pas fille. Ni gars. Je me sens… non binaire ! »

Je ne passerai qu’une heure avec les élèves du comité LGBTQ+ de l’école secondaire des Pionniers, à Trois-Rivières. Le temps d’un dîner de cafétéria englouti entre deux cloches. Pourtant, je quitterai l’endroit avec une pléthore de témoignages qui ne feront qu’augmenter l’admiration que je voue à la jeunesse queer d’aujourd’hui… [une journaliste objective et non militante… qui s’appellerait « Rose-Aimée Automne T. Morin », sérieux !]

Quand j’avais leur âge, personne n’était ouvertement gai dans ma cohorte. Encore moins pansexuel ou aromantique… C’était le début des années 2000, c’était aussi une petite ville. Difficile alors de trouver la sécurité et l’espace nécessaires pour s’affirmer. Les temps ont changé, heureusement. Reste qu’il y a encore peu de comités LGBTQ+ dans les écoles secondaires du Québec. J’étais donc curieuse de découvrir ce qui se tramait, en ce début d’année scolaire, à Trois-Rivières…

« Je n’aurais jamais cru fonder un comité LGBTQ ! », me confie Line Desgagné, tandis qu’on attend l’arrivée du groupe. L’animatrice de vie spirituelle et engagement communautaire [l'ancienne pastorale « modernisée »] me raconte qu’il y a quatre ans, un élève de 4e secondaire lui a demandé un coup de main : « Il voulait créer un comité parce qu’il était homosexuel et que son coming-out était fait, mais qu’il connaissait des personnes en questionnement qui se sentaient isolées. Environ cinq élèves ont assisté aux premières rencontres… À la fin de l’année, il y en avait 15 ! Cette année, on a déjà une trentaine d’inscriptions et ça vient tout juste de commencer. Un record ! »

Line m’indique que la plupart des jeunes impliqués sont bisexuels, que quelques-uns sont gais, qu’il y a aussi des élèves non binaires, des personnes trans et d’autres en questionnement sur leur genre. Sans oublier les alliés hétérosexuels, là pour soutenir leurs amis.

Ce qui me frappe le plus chez les jeunes de la communauté LGBTQ, c’est à la fois leur ouverture et leur solitude. Plusieurs de ceux que tu vas rencontrer aujourd’hui ne parlent pas de leur situation avec leur famille. Ça ne passerait pas nécessairement…

C’est d’ailleurs pourquoi les élèves m’ont demandé de préserver leur anonymat dans la présente chronique. J’ai évidemment acquiescé en essayant de leur transmettre beaucoup d’amour avec mon regard.

Appui (subventionné ?)

Lorsqu’elle a créé le comité, Line Desgagné a pu compter sur l’appui du GRIS Mauricie — Centre-du-Québec. L’organisme a pour mission de favoriser l’émergence de groupes LGBTQ+ et d’accompagner les établissements scolaires dans le déploiement d’actions concrètes.

Sarah Lemay, intervenante aux services d’écoute et de soutien au GRIS, m’explique, en entrevue téléphonique, que les pronoms font partie des enjeux souvent nommés par les jeunes : « Je comprends les directions d’être un peu mélangées. Contrairement à nous, elles ne sont pas plongées chaque jour dans les préoccupations des personnes de la diversité ! Mais le GRIS peut les aider à être plus neutres. Par exemple, plutôt que de faire des équipes de gars ou de filles, pourquoi ne pas diviser un groupe entre élèves nés de janvier à juin et de juillet à décembre ? »

Dans le même esprit de neutralité, la question des toilettes non genrées est également une priorité pour bien des élèves, m’explique Sarah. D’ailleurs, il en est question, lors du dîner auquel j’assiste…

« Ça fait longtemps que je sais que je suis un gars. Mais comme j’ai un sexe féminin, il faut quand même que j’aille aux toilettes des filles…

— Moi aussi ! Pourtant, c’est assez simple de passer à une toilette non genrée ! Tu changes juste le logo… Pas besoin de mettre un bonhomme de garçon ou de fille ; c’est une salle de bains, tout le monde peut l’utiliser. »


Suite


Cet article a suscité l’indignation de deux commentateurs « droitards » dans la vidéo ci-dessous.

Voir aussi

 « À l’école de mon fils, ils n’ont pas arrêté de leur rabâcher les oreilles avec les différences sexuelles » 

 Voici le cours de citoyenneté qui remplacera celui d’Éthique et culture religieuse     

« Animation spirituelle et ECR » : deux piliers du multiculturalisme à l’école québécoise  

Colombie-Britannique — Un père emprisonné pour avoir qualifié sa fille biologique de fille et utilisé le pronom féminin « elle » (m à j)

Angleterre — La clinique de transition de genre Tavistock « serait poursuivie par 1 000 familles »

Santé publique anglaise critiquée pour avoir donné des bloqueurs de puberté alors que la plus célèbre clinique trans ferme

 

« Nous irons dans les écoles pour entamer un dialogue » sur le racisme systémique au Québec

« Jour de l’Émancipation » et le Québec

Grande-Bretagne — enfants autistes poussés à s’identifier comme transgenres ?

Fonctionnaires contre père : qui décide si un enfant mineur peut subir une thérapie de transition de genre ? (le cas en Cour d’appel)

Explosion de jeunes ados qui se disent « transgenres » à l’école… Épidémie psychologique à la mode ?

Enquête sur l’invasion LGBTQ2SAI+ à l’école

Malgré la pression sociale progressiste, garçons et filles semblent toujours préférer les jouets traditionnels associés à leur sexe  

Colombie-Britannique : un serveur dédommagé de 30 000 dollars, son patron n’utilisait pas le pronom que ce trans exigeait 

Couple homosexuel invité en cours de mathématiques, euh ECR, exercice de « français » sur le prétendu mariage homosexuel 

Lutte à « l’hétérosexisme » [penser que l’hétérosexualité constitue la norme sociale] : manque de modestie constitutionnelle du gouvernement québécois

Un plan de lutte contre l’homophobie méprisant pour la population (4 philosophes)

Le Monopole de l’Éducation au service des lobbies dits progressistes avec vos sous

Pas de classiques de la littérature, mais la lutte contre l’hétérosexisme en classe de français, d’anglais, d’histoire et de mathématiques

École québécoise : l’homoparentalité expliquée aux enfants du primaire par l’État

Comment créer une majorité en faveur de l’homoparentalité… dans les médias (philosophe français)

Cahier ECR : « Beaucoup de travail à faire aux groupes religieux pour accepter les homosexuels »

 

mercredi 17 août 2022

La fin du projet de Fukuyama ?

Un texte de Patrick J. Deneen, professeur de sciences politiques à l’Université Notre-Dame. Il est l’auteur de « Pourquoi le libéralisme a échoué » (Éditions de L’Artisan, 2020), qui a été traduit dans plus d’une douzaine de langues.

Francis Fukuyama fonde ses fantasmes sur l’avenir du libéralisme, sur la grandeur passée des États-Unis en tant que puissance mondiale hégémonique. Ces temps sont révolus depuis longtemps, une nouvelle phase de l’histoire a commencé. Le projet de la « fin de l’histoire et du dernier homme » ne peut plus se justifier.

[Notons en passant que Fukuyama n’est pas le premier à avoir décrété cette fin de l’histoire. Les Anglo-saxons ignorent trop souvent les auteurs européens comme le franco-russe Alexandre Kojève, mort à Bruxelles en 1968. Kojève insistait déjà sur la question de la fin de l’histoire. Dans son
Introduction à la littérature d’Hegel recueil de ses cours donnés à l’École des hautes études entre 1932 et 1939, il développa l’idée que l’émergence du savoir absolu constituait l’ultime évènement historique qui marquait « la fin du Temps, de l’Histoire et de l’Homme ». Émergence qui s’ouvrait sur une post-histoire qui ne connaîtrait plus d’évènements d’importance comme les guerres, les révolutions ou les mutations religieuses.]

J’ai récemment assisté à une conférence de Francis Fukuyama à la Michigan State University. La conférence, parrainée par le LeFrak Forum on Science, Reason and Modern Democracy, était consacrée au Libéralisme et ses malaises, titre du dernier livre de Fukuyama. Ce panel a discuté du contraste saisissant entre un point de vue qui cherche à justifier le libéralisme et un point de vue qui espère l’enterrer. Il est juste de dire que nous avons rempli les rôles qui nous étaient assignés, en étant fondamentalement en désaccord sur la cause et le sort de nos déclarations.

J’ai commencé par souligner notre situation profondément malheureuse en mettant en évidence les griefs : dus à l’inégalité économique profonde et omniprésente à gauche et à la dégradation culturelle qui a conduit à un nombre sans cesse croissant de « morts du désespoir » à droite — et j’ai relié ces deux « revendications » directement aux conséquences attendues des principales dispositions du libéralisme sur la nature humaine et la nature de l’ordre politique et social. Fukuyama a fait l’éloge du libéralisme comme étant peut-être le régime le plus humain et le plus décent qui ait jamais existé. Il a affirmé qu’il n’existait aucune alternative susceptible de séduire les personnes qui valorisent la prospérité, la dignité, le respect de la loi, les droits individuels et la liberté. Il était d’accord avec ma description de nos « mécontents », mais ne pensait pas qu’ils étaient propres au libéralisme. En bref, nous avons examiné le même problème et sommes arrivés à des conclusions très différentes sur ce que nous y avons vu.

Fukuyama a avancé trois propositions principales, qui selon lui ne sont pas tirées de domaines complexes de la théorie politique (dans une conférence dominée par les théoriciens politiques de Strauss), mais basées sur des observations empiriques du monde. Ses trois principales propositions étaient les suivantes :

  1. Le libéralisme est apparu après la Réforme comme une solution après les guerres de religion et a fourni un moyen d’atteindre la paix et la stabilité politique sans exiger le consentement métaphysique ou théologique du peuple.
  2. Ce que nous voyons aujourd’hui comme les maladies du libéralisme (économique et social) sont en fait des pathologies qui ne découlent pas nécessairement d’un ordre libéral sain. Elles sont plutôt aléatoires et dépendent d’autres facteurs, et peuvent donc être soignées sans tuer le patient.
  3. Le libéralisme doit chercher dans ses nombreux succès passés une garantie pour ses réalisations futures. En abandonnant les efforts pour atteindre le « bien commun », le libéralisme a permis aux biens individuels de s’épanouir, aboutissant à un ordre politique riche, tolérant et pacifique. Sa capacité à apporter la prospérité et la paix a été prouvée par l’histoire.

Les trois points sont interconnectés. Parce que le libéralisme était fondé sur le rejet du concept de bien commun (proposition 1), et qu’il reposait au contraire sur un modus vivendi de tolérance et de gouvernement limité protégeant les droits de propriété, il a permis au monde entier de vivre dans la prospérité et le bien-être (proposition 3). Ses « maux » actuels peuvent être soignés en limitant les excès du libertarisme économique, du wokisme et du conservatisme post-libéral (proposition 2). Le vrai libéralisme se situe immédiatement dans notre avenir, mais il peut également être vu dans notre passé récent où ces trois éléments n’étaient pas aussi proéminents ou absents.

Fukuyama prétend être un politologue et un réaliste historique parmi les penseurs éphémères. Il fonderait ses affirmations sur des preuves réelles de l’acceptabilité des coûts du libéralisme sur fond de ses énormes avantages. Pourtant, les tentatives pour valider empiriquement ses affirmations suggèrent le contraire. 

Ces trois affirmations témoignent d’efforts acharnés pour mettre leur perception de la réalité en conformité avec les exigences de leur théorie. Qu’il s’agisse d’une histoire sélective, d’un vœu pieux ou d’une fantaisie nostalgique sur la façon dont l’avenir imitera un moment particulier du passé, Fukuyama s’avère être tout sauf un réaliste. Son libéralisme fantaisiste repose en fin de compte sur une réinterprétation tendancieuse et très sélective des preuves du passé et du présent pour extrapoler une vision de l’avenir qui est à la fois peu plausible et qui occulte la nature vicieuse du régime libéral.

Voici mes réponses, brièvement et sur chaque point :


1.
Fukuyama, comme de nombreux participants à la conférence, a fait appel à l’histoire familière des origines du libéralisme comme « solution de paix » en temps de lutte fratricide sur le plan religieux et en temps de guerre. Cet argument vieux comme le monde a été utilisé par des penseurs tels que Judith Shklar, John Rawls et Richard Rorty, et est maintenant repris en masse par la communauté libérale. Il s’agit d’un récit typique du triomphe du libéralisme, avec des histoires de temps sombres d’où le véritable salut a surgi sous la forme du Deuxième traité et d’un Essai sur la tolérance de John Locke.

Le problème est qu’il s’agit d’une histoire simpliste qui est répétée si souvent qu’elle est devenue une sorte de credo du libéralisme. Une recherche historique minutieuse de la période au cours de laquelle les contours de l’État moderne se sont dessinés montre au contraire que les « guerres de religion » étaient le plus souvent une couverture utilisée par le pouvoir politique pour parer à la fois aux conditions restrictives de l’Église d’en haut et au pouvoir limitatif des diverses formes aristocratiques d’en bas. De nombreuses batailles de ce que l’on appelle les « guerres de religion » n’ont pas été livrées pour des questions de croyance ou, comme les libéraux ont coutume de le voir, pour des questions de foi personnelle et irrationnelle, mais plutôt pour des questions de pouvoir politique.

L’histoire de la politique moderne peut être racontée de différentes manières, mais les faits de base soulignent la consolidation du pouvoir politique sous une forme totalement nouvelle : l’État moderne. Afin de promouvoir la forme moderne de l’État, des efforts considérables ont été déployés pour séparer le pouvoir « profane » (ou « séculier ») du pouvoir « religieux » (termes qui ont été réattribués pour ce projet). Parmi les écrits les plus succincts et les plus convaincants qui remettent en question ce récit libéral, je citerai à titre d’exemple un essai lapidaire de William T. Cavanaugh : Assez de feu pour consumer une maison : les guerres de religion et la montée de l’État moderne. L’essai de Cavanaugh revisite, de manière démonstrative, le récit libéral habituel.

Avec moult détails, en grande partie tirés des récits d’éminents historiens du début de l’ère moderne (tels que Richard Dunn et Anthony Giddens), Cavanaugh décrit comment cette théorie a été construite pour protéger les intérêts d’une nouvelle génération de penseurs libéraux, où elle a été truquée, et décrit aussi les principales motivations des acteurs historiques. En bref, dans la quête de la création d’un État libéral moderne — l’entité politique la plus puissante jamais connue dans l’histoire de l’humanité — on a raconté l’histoire du « gouvernement limité » qui exigeait le retrait de la « religion » à la sphère privée. On assista à un « repositionnement de marque » : ce qui était autrefois des batailles politiques est devenu des guerres « religieuses ». Il n’est pas surprenant que l’émergence de l’État whig, en particulier le parti bourgeois moderne et la classe politique qui l’accompagne, ait nécessité l’interprétation « whig » de l’histoire.

D’un autre point de vue, le classique Du pouvoir de Bertrand de Jouvenel (1949) reste parmi les meilleures histoires de la consolidation du pouvoir politique à cette époque. Contrairement à l’affirmation libérale selon laquelle le libéralisme représente le progrès historique mondial sous la forme d’un « gouvernement limité », Jouvenel montre dans son livre influent que l’État moderne a assidûment démantelé le véritable « fédéralisme » de l’ère prémoderne en dissolvant divers « domaines » concurrents — qu’il s’agisse du clergé ou de la noblesse. Cette centralisation du pouvoir a été largement réalisée en faisant appel aux masses, au « peuple » à qui l’on promettait la libération de l’ancienne aristocratie. Retraçant la même histoire racontée en termes économiques par Karl Polanyi dans La Grande Transformation, Jouvenel examine les raisons pour lesquelles la libération des formes politiques décentralisées a pris fin avec la consolidation et le renforcement du pouvoir centralisé de l’État moderne. Cependant, en s’appropriant et en redéfinissant des termes tels que « liberté », « gouvernement limité » et « fédéralisme », l’État moderne a transformé son pouvoir croissant et consolidé en ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme l’État centralisé libéral moderne.

Les principales idées de l’analyse de Jouvenel ont été exprimées sous une forme puissante et persuasive par Robert Nisbet dans son texte classique de 1953, The Quest for Community. Comme Jouvenel, mais en tenant compte de l’expérience des régimes totalitaires du XXe siècle, Nisbet est arrivé à la conclusion que l’État moderne est fondé sur la dissolution ou la redéfinition effective de diverses affiliations et communautés qui servaient autrefois de principales formes d’identité communautaire — familles, églises, syndicats, communautés, collèges, etc. Alors que Nisbet attribuait la montée des régimes totalitaires fascistes et communistes à la « recherche de la communauté » moderne, il prédisait que la même dynamique s’appliquerait aux démocraties libérales. L’État moderne, la forme politique de la nation moderne, était une fusion de l’individualisme libéral et de la centralisation.

Rien n’était donc « juste comme ça », comme le montre la version déformée de Fukuyama sur la naissance de l’État moderne. Ses prétentions à l’empirisme se heurtent à une montagne de suppositions non vérifiées et de déclarations tendancieuses destinées à rassurer ses auditeurs que tout recul du libéralisme nous ramènera aux âges sombres de la guerre civile, de l’intolérance et de l’oppression.

À la fin de notre conversation, je lui ai dit que nous devrions effectivement être très prudents quant aux affirmations selon lesquelles le libéralisme ouvrirait une ère de tolérance et de paix sans précédent. Au contraire, les preuves empiriques montrent que la principale incarnation politique du libéralisme, les États-Unis, a rarement, voire jamais, toléré un ensemble constant, mais changeant d’éléments « inacceptables », des indigènes de son continent aux enfants non désirés, qui sont libérés (de la vie) au nom de la liberté et du choix. Il ne faut pas non plus penser que ce pays est un modèle pour le monde face à l’ennemi actuel (volatile, mais omniprésent) du libéralisme. Les États-Unis ont été en état de guerre presque continuellement tout au long de leur existence, selon certaines estimations, 92 % du temps. Pourtant, pour une raison quelconque, nous devons croire que le libéralisme nous a apporté les avantages indéniables de la « paix ».

2. Fukuyama affirme que les « malaises » du libéralisme actuel — économiques et sociaux — bien que réels sont néanmoins négociables. Il considère l’Europe comme un antidote au « néo-libéralisme » anglo-américain qui est devenu la marque politique de la droite depuis l’ère Reagan et Thatcher et qui s’est poursuivi avec Clinton et Blair jusqu’à aujourd’hui. Considérant cela comme la principale cause du « mécontentement » économique, il croit que l’on s’éloigne déjà du fondamentalisme du marché autrefois promu par Hayek et Friedman et que l’on tente de restaurer le modèle de démocratie sociale économique de l’Europe occidentale.

Il reconnaît la déchéance sociale qui se produit à la racine même du libéralisme. Elle reconnaît la gravité de l’affaiblissement des liens sociaux, des structures morales et des institutions éducatives, qui est l’une des principales conséquences du « succès » du libéralisme. Il cite des penseurs comme moi-même, Sohrab Ahmari et Adrian Vermeule parmi ceux qui insistent sur ce point. Mais, il fonde son argument sur le fait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Comme en économie, le libéralisme peut finalement tempérer ces excès en permettant à la nature humaine de s’affirmer.

Comme il l’a écrit dans un essai qui a servi de prélude à son livre, « le libéralisme, correctement compris, est parfaitement compatible avec les impulsions communautaires et est devenu la base de l’épanouissement de diverses formes de société civile ».

La partie remarquable dans sa déclaration est le « bien compris », l’échappatoire du rêveur quand on lui présente des données empiriques contradictoires. Seul le libéralisme sans les pathologies qui l’accompagnent est le vrai libéralisme, c’est-à-dire le libéralisme « correctement compris ». Le libéralisme qui est à l’origine de notre profond mécontentement est simplement basé sur un « malentendu ».

Dans notre panel, j’ai mis Fukuyama au défi de nommer une seule société libérale qui ne connaît pas une forme extrême de « mécontentement » dont il reconnaît l’existence, mais dont il croit avec confiance qu’elle peut être détachée du libéralisme lui-même. Si nous devons faire confiance aux preuves empiriques, et pas seulement à la théorie, je lui ai demandé de citer une nation libérale qui ne connaît pas les mécontentements qu’il croit être simplement temporaires ou accidentels.

En réponse à ma question, il a souligné les efforts européens pour tenir à distance le néolibéralisme économique — mais a omis de noter tout pays qui s’efforce d’y parvenir d’une manière ou d’une autre est également confronté à des formes extrêmes de dégradation sociale, qu’il s’agisse de la destruction de l’institution familiale, de la crise de la natalité, du déclin de la conscience religieuse et de la vulnérabilité généralisée des institutions de la « société civile ». Si l’on s’en tient aux faits, il est impossible d’éviter la conclusion que nos « mécontentements » ne sont pas le fruit du hasard, mais qu’ils sont caractéristiques du libéralisme. Maintenir cette expérience politique éphémère fondée sur le « mythe » de l’individualisme et de l’autocréation revient simplement à provoquer de nouvelles maladies. Ce que Fukuyama décrit comme une pathologie est plus correctement compris comme une maladie génétique au sein même du libéralisme.

3. Et s’il y avait eu une époque où le libéralisme s’était développé sans ces pathologies ? Cela ne prouverait-il pas que nous pouvons avoir tous les avantages et aucun des effets négatifs ?

Oui, on peut contrer l’affirmation précédente en faisant référence à la domination antérieure du libéralisme, lorsqu’il ne présentait ni inégalité économique extrême ni décadence sociale. Comme de nombreux libéraux américains, Fukuyama est attaché au libéralisme qui semble s’être brièvement épanoui dans les premières décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans son essai, il écrit : « La période de 1950 à 1970 a été l’âge d’or de la démocratie libérale dans le monde occidental ». Il se félicite de l’état de droit, des progrès en matière de droits civils, de l’égalité économique relative, ainsi que de la forte croissance économique et de l’expansion du système de protection économique de la classe moyenne.

En réponse à des critiques tels que moi-même, Ahmari et Vermeul qui, selon lui, veulent faire revivre une certaine forme de christianisme médiéval, Fukuyama écrit que nous ne croyons pas nous-mêmes que l’on peut « remonter le temps ». Pourtant, en pointant du doigt les deux décennies durant lesquelles le libéralisme a connu son « âge d’or », Fukuyama offre comme argument empirique que le libéralisme peut s’épanouir sans qu’aucun ressentiment évident ne l’accompagne, de… remonter le temps ! Ni l’inégalité économique radicale ni la désintégration sociale n’étaient aussi évidentes aux États-Unis au cours de ces décennies avant que le libéralisme ne commence apparemment, bien qu’accidentellement, à s’estomper.

Fukuyama est suffisamment érudit pour admettre que l’exemple de ces décennies est erroné. Nous n’avons en effet pas tort d’être nostalgiques de l’apogée du siècle américain, mais avec le bénéfice du recul il appert clairement qu’il s’agit d’un instant unique — et temporaire. L’Amérique sortait vainqueur d’un conflit mondial, sa vie économique et sociale était relativement intacte à un moment où une grande partie du reste du monde développé avait été réduite en décombres. Il a brièvement joui du butin unique de la victoire, libéré de toute concurrence économique et produisant des biens et des ressources désespérément nécessaires au reste du monde. Elle a créé un système économique international très favorable à ses propres intérêts économiques et politiques, aujourd’hui de plus en plus fragile. Les États-Unis jouirent d’une hégémonie économique et politique incontestée pendant ces années, gouvernant dans les faits au moins la moitié du globe. [Ajoutons que l’immigration extra-européenne était alors virtuellement nulle et que les États-Unis, grâce à un ralentissement de l’immigration avant-guerre, avaient réussi à assimiler les enfants des immigrants européens dans un creuset américain commun.]

Les années 1970, reconnues par Fukuyama comme étant la fin de cet « âge d’or », ont marqué le début de la fin de l’hégémonie américaine, les limites de sa domination militaire ayant été révélées. La position économique autrefois unique des États-Unis est aujourd’hui compromise par sa dépendance au pétrole du Moyen-Orient (et la crise qui s’ensuivra dans les prochaines décennies), sa brève harmonie politique intérieure brisée par la désintégration sociale motivée par la réussite matérielle, le démantèlement de l’héritage des institutions et l’arrogance. [Et un changement important de population ?] Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que nous vivons le crépuscule d’un bref moment impérial unique dans l’histoire du monde. Et Fukuyama offre cet ordre ancien comme une panacée pour le libéralisme, croyant qu’il peut résister à tous ses problèmes.

Cet ordre politique hautement suspect ne pouvait fonctionner que dans ces conditions historiques uniques, idéales et temporaires. S’il n’a suffi que de vingt ans pour que les troubles éclatent alors que le monde, et même l’Amérique, n’étaient pas encore libéraux avant 1950, quelle conclusion pouvons-nous et devons-nous tirer de ce moment de l’histoire ? Il ne semble pas que ce soit la conclusion à laquelle Fukuyama nous appelle, car elle contredit ce qui apparaît clairement à nos propres yeux : que le libéralisme a les ressources internes et la capacité de surmonter le mécontentement qu’il génère. Au contraire, l’évidence, non entachée de vœux pieux et de nostalgie vaporeuse, suggère que Fukuyama est bien plus un « théoricien » que l’empiriste pur et dur qu’il prétend être.

Fukuyama semble avoir finalement reconnu les limites de sa propre prétention à démontrer la supériorité inhérente du libéralisme, tant dans notre conférence que dans son essai, faisant appel au spectre des alternatives illibérales et anti-libérales comme principale raison de venir en aide au libéralisme. Dans son essai, il cite des pays comme l’Inde, la Hongrie et la Russie comme exemples d’alternatives illibérales qui, malgré les imperfections de l’Amérique, devraient nous aider à éviter un destin illibéral. Ces pays, écrit-il, utilisent le pouvoir de l’État pour « détruire les institutions libérales et imposer leurs propres points de vue à la société dans son ensemble ». (Notons, une nouvelle fois, que les faits réels montrent que l’ordre libéral n’est guère plus à l’abri de telles formes d’imposition politique et sociale. Mais cela nous éloigne de la principale conclusion que l’on peut tirer de son raisonnement.)

Lors de notre conférence, il (et d’autres) a qualifié à plusieurs reprises la Russie et le conflit en Ukraine de spectre qui devrait hanter les libéraux pusillanimes. Si le libéralisme a pu une fois de plus tenter de surmonter ses difficultés, c’est grâce à notre engagement commun à combattre la menace que représente le rival mondial illibéral qu’est la Russie dans un avenir proche et la Chine qui se profile à l’horizon.

Ici encore l’invocation des « beaux jours » du libéralisme des années 1950-1970 est instructive. Ce furent les décennies non seulement d’une condition unique pour les États-Unis, mais de la consolidation de l’Amérique comme l’une des deux superpuissances mondiales qui se disputaient l’hégémonie idéologique mondiale. L’Amérique a pu tenir à distance les mécontentements politiques en grande partie non seulement à cause de sa richesse, mais à cause de la menace existentielle incarnée par un ennemi extérieur. Il s’avère que le libéralisme a prospéré lorsqu’il avait un ennemi.

Le paradoxe est ironique : Fukuyama s’est fait un nom et une réputation de penseur audacieux en affirmant que la chute du mur de Berlin en 1989 était « la fin de l’histoire ». L’histoire aurait pris fin parce que la plus vieille énigme politique a été résolue : les événements de 1989 ont répondu à la question « quel régime est le meilleur ? » par « la démocratie libérale ». Il n’y avait plus de rivaux au libéralisme. Ses rivaux, le fascisme et le communisme du XXe siècle ont été vaincus, et le seul régime survivant qui répondait aux besoins politiques fondamentaux de l’homme était la démocratie libérale. S’il reconnaissait qu’il resterait des récalcitrants discrets à cette conclusion incontestable, aucun ne constituait une véritable menace pour la victoire du libéralisme.

Trente-trois ans plus tard, Fukuyama fonde ses espoirs pour le libéralisme sur notre reconnaissance commune d’un ennemi commun. L’espoir d’arrêter l’histoire a été de courte durée. Rétrospectivement, 1989 n’a pas été la victoire finale du libéralisme, mais une illusion de victoire… Nos « malaises » actuels devenaient déjà manifestes à ce moment-là, la mondialisation économique et la financiarisation de notre économie commençaient à générer une condition historique mondiale d’inégalité économique, alors que toutes les mesures de la santé sociale s’effondraient dans tout l’Occident développé.

Ainsi, 1989 n’était pas la fin de l’histoire, c’était le début de la fin du libéralisme.

Fukuyama ne savait pas mieux lire les augures en 1989 qu’aujourd’hui. Cependant, il sait maintenant que le libéralisme doit être soutenu par tous les moyens disponibles, et si une mauvaise interprétation tendancieuse des preuves est nécessaire, il est à la hauteur de la tâche. Le problème, c’est que nous ne sommes pas en 1989, encore moins en 1950. Les années 2000 nous ont certainement montré que l’histoire n’était pas terminée. Mais des preuves incontestables suggèrent que le projet de « fin de l’histoire » de Fukuyama a, lui, pris fin.

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Voir aussi 

Le mythe de la violence religieuse 

mardi 16 août 2022

À Londres, le célèbre théâtre du Globe met en scène une Jeanne d'Arc « non binaire », Élizabeth Ire le serait aussi

Dans cette nouvelle pièce intitulée « Moi, Jeanne », la pucelle de Domrémy, figure historique et vénérée comme sainte par les catholiques, figurera en personnage « non-binaire ». Isobel Thom, qui l’interprètera, utilisera uniquement les pronoms neutres « they » (ils/elles) et « them » (leurs) pour désigner ses interlocuteurs. Et ces derniers en feront de même avec elle. Cette lecture ne fait pas l’unanimité. Frank Furedi, professeur émérite à l’Université du Kent cité par le quotidien britannique The Times, craint que la pièce soit une occasion de « réécrire l’histoire ». « Quelqu’un comme Jeanne d’Arc n’aurait aucune idée de ce qu’est être un non binaire. C’est une requalification de quelque chose qui n’existait même pas à l’époque », déclare-t-il, qualifiant le projet de « fantasme à l’envers ».

Jeanne d’Arc, bergère Lorraine, était âgée de 18 ans lorsqu’elle a pris les armes pour défendre le roi de France Charles VII, en pleine guerre de Cent Ans, avant d’être brûlée sur un bûcher en 1431. Selon Charlie Josephine, auteur de la pièce et elle-même « non binaire », celle qu’on appelle la « pucelle d’Orléans » est « cette jeune personne de la classe ouvrière qui transgressait le genre, à une époque où c’était vraiment dangereux ».

« L’histoire a fourni d’innombrables et merveilleux exemples de Jeanne dépeinte en tant que femme. Cette production offre simplement la possibilité d’un autre point de vue », affirme à son tour Michelle Terry. La directrice artistique de ce théâtre shakespearien, réplique de celui où officiait le dramaturge au XVIe siècle, sur la rive sud de la Tamise, a déclaré par ailleurs ne pas faire partie des premiers « à présenter Jeanne de cette manière, et nous ne serons pas les derniers ».

Cette lecture de la figure historique s’inscrit d’ailleurs, avance-t-elle, dans celle de l’Oxford English Dictionary, qui retrace l’usage du pronom « they » y compris pour une personne singulière dès l’année 1375, bien avant Jeanne d’Arc. « Les théâtres ne traitent pas d’une réalité historique », défend-elle, ils « produisent des pièces, et dans les pièces, tout peut être possible ».

L’ancien maître des lieux, affirme encore Michelle Terry, aurait approuvé cette version de la sainte. « Shakespeare n’a pas écrit de pièces historiquement exactes. Il a pris des personnages du passé pour poser des questions sur le monde qui l’entoure », argumente Michelle Terry. « Nos écrivains d’aujourd’hui ne font pas de différence, qu’il s’agisse d’Ann Boleyn, Nell Gwynn, Aemilia Bassano, Édouard II ou Jeanne d’Arc. Le Globe est un lieu d’imagination. Un lieu où, pour un court laps de temps, on peut au moins envisager la possibilité de mondes autres ».

Cette lecture ne fait pas l’unanimité. Frank Furedi, professeur émérite à l’Université du Kent cité par le quotidien britannique The Times, craint que la pièce soit une occasion de « réécrire l’histoire ». « Quelqu’un comme Jeanne d’Arc n’aurait aucune idée de ce qu’est être un non binaire. C’est une requalification de quelque chose qui n’existait même pas à l’époque », déclare-t-il, qualifiant le projet de « fantasme à l’envers ».

La Reine Elizabeth Ire serait aussi non binaire

« Je sais que je n’ai que le corps d’une femme faible et chétive », a dit un jour Elizabeth Ire pour rallier ses troupes face à l’Armada espagnole, « mais j’ai le cœur et l’estomac d’un roi ». Et elle aurait également été une personne non binaire, selon des universitaires travaillant pour le Shakespeare’s Globe, qui ont jeté le doute sur l’identité sexuelle de l’une des plus grandes reines d’Angleterre.

Dans un essai publié par le théâtre, Elizabeth I a été présentée comme pouvant être non-binaire, et la reine y est désignée par les pronoms neutres « they/them » (ils/eux). « Les femmes historiques ont adopté une identité masculine ».

L’essai a été rédigé par un « formateur en sensibilisation aux questions de transsexualité » pour défendre la décision du Globe de monter une nouvelle pièce mettant en scène une Jeanne d’Arc non binaire, mais la pièce et l’essai ont suscité des inquiétudes quant à la disparition de femmes célèbres dans l’histoire. L’essai affirme : « Elizabeth I… se décrivait régulièrement dans ses discours comme “roi”, “reine” et “prince”, choisissant stratégiquement de souligner son identité féminine ou son rôle monarchique masculin à différents moments. »

Elizabeth Ire d’Angleterre

 

L’essai publié sur le site internet du théâtre du Globe, écrit par le militant trans Dr Kit Heyam, suggère que les femmes historiques n’étaient pas seulement des rebelles pour avoir accompli des tâches considérées comme typiquement masculines, mais qu’elles ont aussi, dans un certain sens, adopté une identité masculine.

L’auteur JK Rowling a fait part de sa stupéfaction à l’idée que le Shakespeare’s Globe dépeigne Jeanne d’Arc comme une personne non binaire en aimant un message sur Twitter : « Bientôt : Napoléon était une femme parce qu’il a été vaincu à Waterloo. »

Dr Kit Heyam (ils/eux ou il/lui) sont/est des/un formateur·s de sensibilisation trans basé·s à Leeds

 « Des femmes célèbres rayées de l’histoire »

Les intellectuelles féministes craignent que la remise en cause de la féminité de femmes éminentes (parce qu’elles ont adopté des comportements virils ou fait des choses censément « viriles ») élimine de l’histoire des femmes de nombreuses figures célèbres.

Le Dr Jane Clare Jones, philosophe, a déclaré : « C’est un très bon exemple du conservatisme de genre inhérent à l’idéologie de l’identité de genre. Le conservatisme de genre traditionnel dit que les hommes doivent faire des choses “viriles” et les femmes des choses “féminines”. L’idéologie de l’identité de genre inverse cela et nous nous retrouvons avec l’idée que toute personne qui fait des choses “viriles” doit être un homme, et que toute personne qui fait des choses “féminines” doit être une femme. C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une situation où les femmes historiques qui ont joué des rôles traditionnellement “masculins” finissent par être reclassées dans la catégorie des “hommes trans” ou des “non-binaires” ou des “non-femmes” en quelque sorte. »

« C’est un message vraiment régressif à envoyer, surtout aux jeunes femmes »

Joan Smith, auteur de l’ouvrage féministe Misogynies, a déclaré au Telegraph : « Les femmes et les filles ont le droit de rejeter les stéréotypes sans perdre leur sexe. Nous n’avions pas assez de modèles féminins au départ, nous avons passé des décennies à redécouvrir des femmes artistes, auteurs, leaders. Et maintenant, une idéologie régressive tente de les faire disparaître. »

lundi 15 août 2022

En Pologne, une campagne d'affichage massive sur la natalité

Photo de deux fillettes blondes sur un panneau publicitaire accompagnée de la légende « Où sont ces enfants ? », le 5 août 2022 à Varsovie, en Pologne

Impossible d’y échapper : des portraits de deux fillettes blondes en robes immaculées, dans un champ de blé baigné d’une lumière d’or crépusculaire, recouvrent depuis quelques semaines les panneaux publicitaires aux quatre coins de la Pologne.

Cette campagne, œuvre d’une fondation catholique, dénonce la baisse de la fécondité.

La photographie des fillettes est accompagnée de pictogrammes, indiquant qu’une famille polonaise n’engendre désormais en moyenne qu’un enfant et demi, contre cinq dans les années 1950.

L’ensemble est flanqué d’une légende : « Où sont ces enfants ? ».

À gauche, le taux de fécondité (approximatif). Actuel 1,5 enfant/femme, années 80 : 3 enfants, années 50 : 5 enfants.

Les chiffres concernant les années 1950 ont beau être exagérés, le taux moyen de fécondité actuel reste préoccupant : avec 1,4 enfant par femme, la Pologne est en dessous de la moyenne européenne et bien en dessous du seuil du renouvellement des générations. « Notre campagne n’a pas de but idéologique ou politique : elle invite simplement les gens à réfléchir », affirme la fondation Kornice dont le président, entrepreneur proche des milieux catholiques, compte parmi les grandes fortunes du pays.


Pour Paulina Zagorska, une militante féministe, « le sous-entendu fondamentaliste de ces affiches est évident : leurs auteurs imputent la chute de la natalité à la contraception et à la remise en cause de la famille traditionnelle ».

Plusieurs commentateurs ont saisi l’occasion pour dénoncer la quasi-interdiction de l’IVG, impulsée par le gouvernement en octobre 2020, et étriller sa politique familiale.

La fin du communisme en Pologne s’accompagna d’une chute rapide de la natalité et d’une émigration importante. On note un léger regain de la natalité ces dernières années avant la pandémie de Covid en 2020.

Selon l’eurodéputé d’opposition Robert Biedron (de gauche, militant LGBTQ2SAI+), « les enfants manquent à cause du déficit de crèches et d’écoles maternelles (…), des salaires trop bas (…), de la peur de tomber enceinte à la suite de lois antiavortement inhumaines ».

Une étude, publiée en mai 2022 par les bureaux d’études SW Research et Garden of Words, estimait que la moitié des Polonaises trouvaient leur pays peu favorable à la maternité, notamment à cause de l’accès difficile aux soins médicaux.

Pourtant, la natalité compte parmi les fers de lance du parti gouvernemental, dont une allocation mensuelle fixe versée aux ménages pour chaque enfant, est une mesure emblématique.

Les politiques familiales portées par les conservateurs ambitionnent de stabiliser l’installation des jeunes ménages et de leur permettre d’assurer la garde des enfants pendant les premières années de vie.

Pour les critiques, elles sont surtout pensées pour favoriser le modèle traditionnel de la famille et inciter les femmes à rester au foyer.

Dans son plan d’orientation pour la fécondité, le ministère de la Famille qualifie celle-ci d’« enjeu vital », qui doit être défendu « y compris au prix du retrait temporaire du marché du travail pour les femmes qui préfèrent éduquer elles-mêmes leurs enfants ».

Alors que la Pologne compte aujourd’hui 38,2 millions d’habitants, sa population pourrait baisser de 2,3 millions de personnes d’ici 2040, selon une prévision d’Eurostat.

Outre le contexte actuel, cette baisse est également due à des facteurs historiques.

« Le chômage massif, engendré par le passage brutal à l’économie capitaliste, a entraîné une chute de la natalité dans les années 1990 dans les pays de l’ex-bloc de l’Est », rappelle Mme Kotowska.

« Les femmes nées dans ces années, en âge de procréer, sont donc peu nombreuses et ont peu d’enfants ».

Mme Kotowska doute que l’afflux d’Ukrainiens, principalement de femmes et d’enfants, cherchant refuge en Pologne après l’invasion russe, « inverse le déclin de la population ».

On pourrait certes envisager une immigration venue d’autres pays du monde, mais « je doute que ce soit envisageable en Pologne, où la politique natale est intrinsèquement liée au nationalisme et à l’ethnie », insiste-t-elle.

En attendant, dans un rapport officiel, le gouvernement alerte sur le risque à long terme de « disparition biologique de la nation polonaise ».

Voir aussi 

« Valeurs européennes » : la promotion de contenus LGBT auprès des mineurs ?  

L’Europe de l’Est en proie à une démographie en chute libre  

Hongrie et Pologne mettent leur veto aux conclusions de l’Union européenne pour protéger leurs écoliers de la propagande LGBT 

Entretien de Victor Orban sur Fox News (transcription et sous-titrage en français) 

La taille importe-t-elle ? La démographie déclinante de la Pologne dans le contexte européen

 

 

dimanche 14 août 2022

Aux États-Unis, la crise des opiacés prend des proportions catastrophiques

C’est l’épidémie la plus dangereuse que nous ayons vue.

Ray Donovan, haut responsable de l’Agence américaine antidrogue (DEA)

Makayla Cox, lycéenne américaine en Virginie, pensait prendre un médicament pour traiter la douleur et l’anxiété, obtenu par le biais d’un ami.

Mais la pilule avalée deux semaines après son seizième anniversaire était du fentanyl, un opiacé de synthèse jusqu’à 50 fois plus puissant que l’héroïne. Elle est morte presque immédiatement.

Un soir de janvier, après avoir regardé un film avec sa mère Shannon, Makayla semblait en forme lorsqu’elle est allée dans sa chambre avec son chien, un husky qui dormait souvent sur son lit.

Mais le lendemain matin, Shannon a découvert Makayla appuyée contre la tête de lit, à moitié assise, un liquide orange sortant de sa bouche et de son nez.

« Elle était toute raide. Je l’ai secouée, j’ai crié son nom, j’ai appelé les secours », relate Shannon à l’AFP. « Mes voisins sont venus et ont tenté de la réanimer, mais il était trop tard. Après ça, je ne me souviens pas de grand-chose. »

Aux États-Unis, la crise des opiacés prend des proportions catastrophiques.

Plus de 80 000 personnes sont mortes d’overdoses par opiacés l’an dernier, causées pour la plupart par des drogues de synthèse comme le fentanyl — soit sept fois plus qu’il y a une dizaine d’années.

« C’est l’épidémie la plus dangereuse que nous ayons vue », juge Ray Donovan, haut responsable de l’Agence américaine antidrogue (DEA). « Le fentanyl n’est pas comme n’importe quelle autre drogue illicite, il est mortel instantanément. »

Et le nombre de morts s’envole particulièrement vite chez les jeunes. En 2019, 493 adolescents américains étaient décédés de surdose. En 2021, ils étaient 1 146.


Le fentanyl fait également des ravages à Vancouver et dans les réserves indiennes (Konbini est un média « progressiste » la fin du reportage est donc sujette à caution)

Ils se procurent des médicaments de contrefaçon via les réseaux sociaux. Et, sans le savoir, ils ingèrent des pilules contenant du fentanyl.

La drogue se commande sur Snapchat, Tiktok ou Instagram

Pour atteindre les plus jeunes, les revendeurs passent par des applications comme Snapchat, TikTok ou encore Instagram.

Ils remplacent souvent le nom de la drogue par des émojis. L’oxycodone, médicament très addictif, prend ainsi la forme d’une banane à moitié épluchée. Le Xanax, un tranquillisant, celle d’une barre de chocolat.

Le nombre d’Américains qui prennent de la drogue est plutôt stable ces dernières années, mais ce qui change, c’est la nocuité des substances, selon Wilson Compton, directeur adjoint de l’Institut national américain sur la toxicomanie.

Le fentanyl est si puissant que la différence entre vivre ou mourir tient à moins d’un gramme.

« Il suffit de très petites quantités pour que cela devienne un poison qui vous empêche de respirer », décrit Wilson Compton à l’AFP.

Aux États-Unis, la majeure partie du fentanyl illégal est fabriqué par des cartels mexicains, à partir de produits expédiés de Chine.

Cette drogue est une bonne affaire pour ces groupes criminels, car la puissance du fentanyl fait qu’une plus petite dose suffit à remplir une pilule.

Un kilogramme de produit pur, acheté pour environ 12 000 dollars, est transformé en un demi-million de pilules, plus facilement transportables, pouvant valoir jusqu’à 30 dollars l’unité.

L’an dernier, la DEA a saisi près de sept tonnes de fentanyl — assez pour tuer tous les Américains. Quatre pilules sur 10 contenaient une dose létale.

Élève modèle

Dans un hall du siège de l’agence antidrogue, les photos des « visages du fentanyl » sont affichées sur les murs. La collection de portraits rend hommage à une douzaine de personnes dont la vie a été récemment volée par la drogue.

Sous l’un d’entre eux : « Makayla—16 ans pour toujours »

Élève modèle et meneuse de claque, la jeune fille aimait peindre, jouer avec ses chiens, et espérait étudier le droit à l’université, raconte sa mère Shannon Doyle, 41 ans.

Après le divorce de ses parents, Makayla avait eu des problèmes d’anxiété, empirés par la pandémie.

L’été dernier, un ami lui avait fait découvrir les médicaments de contrefaçon.

Les pilules bleues retrouvées dans le lit de Makayla étaient en fait entièrement composées de fentanyl. Une enquête policière est en cours, mais n’a pour l’heure mené à aucune arrestation.

« Avant, quand vous étiez accro à la drogue, vous aviez 5, 10, 15 ans pour essayer de vaincre la dépendance », explique Shannon Doyle dans sa maison de Virginia Beach, ville côtière à environ 330 km au sud de Washington.

« Vous n’avez plus cette chance. »

Le DEA a lancé une campagne de prévention sur les risques du fentanyl, et des initiatives tentent d’accroître l’accessibilité du naxolone, un antidote pouvant sauver une personne en train de faire une surdose.

Les cendres de Makayla reposent dans sa chambre, une pièce dans laquelle Shannon jette toujours un coup d’œil matin et soir, comme quand elle était vivante.

Au nom de Makayla, elle a monté une fondation pour tenter d’éviter des tragédies similaires — une façon de gérer son deuil, dit-elle.

La meilleure amie de l’adolescente, Kaydence Blanchard, 16 ans, vit son premier été sans elle. Elle essaie d’accomplir les rêves qu’elles partageaient : passer son permis, et conduire jusqu’à la plage.

Mais pour Makayla, « l’avenir ne se concrétisera jamais », souligne-t-elle. « Elle ne réalisera jamais aucun des projets que nous avions imaginés ensemble. »

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