jeudi 22 août 2019

Éducation sexuelle : Doug Ford (Ontario) « a menti » et « trahi »

Des groupes profamilles ont vivement critiqué mercredi le gouvernement du Premier ministre ontarien Doug Ford pour un programme d’éducation sexuelle qui trahissait les parents et ne valait pas mieux que le programme radical lancé par la Première ministre libérale Kathleen Wynne en 2015.

Ils ont également dénoncé la clause de « retrait » du gouvernement conservateur, souvent vantée par la presse, comme « totalement inefficace ».

Le ministre de l’Éducation Stephen Lecce, à l’extrême droite (uniquement sur la photo !), marchant avec le Premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, Christine Elliott et Caroline Mulroney lors du défilé militant de la « fierté » LGBTQ2SAI+ de la région de York, le 14 juin 2019


Après la victoire écrasante de Ford en juin dernier, son gouvernement a renoncé au programme d’éducation sexuelle de 2015 de Wynne et est revenu à une version de 2010 dans l’attente des consultations promises aux parents, bien que Lisa Thompson, son ministre de l’Éducation de l’époque, ait déclaré que les écoliers devaient apprendre la controversée théorie de l’identité de genre.

La plupart des médias conviennent que le programme d’éducation sexuelle de la 1re à la 8e année publié en ligne le 23 août par le ministre de l’Éducation, Stephen Lecce, ressemblait beaucoup à celui des libéraux que Ford avait promis d’abroger lors de sa campagne électorale.

Le programme d’éducation sexuelle de Ford « reflète en grande partie le programme de 2015 du précédent gouvernement libéral », a rapporté le Globe and Mail.

« Le nouveau document propose à nouveau des leçons sur le consentement, l’intimidation en ligne, les sextos, les relations de même sexe et l’identité de genre », a rapporté la Presse canadienne, « mais dans certains cas, il le fera lorsque les élèves seront plus âgés ».

Mensonge et trahison

« Doug Ford a menti, a lancé Tanya Granic Allen depuis les pelouses de Queen’s Park, quelques heures seulement après le dévoilement du nouveau curriculum. L’ancienne candidate à la chefferie du Parti progressiste-conservateur n’a pas mâché ses mots. Pour elle, le Premier ministre ontarien a absolument et à 100 % brisé ses promesses de campagne.

Militante de la droite conservatrice, Mme Granic Allen rappelle que, lors du congrès annuel du parti en novembre dernier, sa résolution visant à définir l’identité de genre comme une théorie libérale, non scientifique et controversée a été adoptée.

Le programme d’éducation sexuelle de Ford “nuira tout autant aux enfants que le programme de Mme Wynne : en les sexualisant de manière excessive à un âge précoce et en continuant à enseigner la théorie non scientifique de l’identité de genre avec laquelle de nombreux parents sont en désaccord”, a-t-elle déclaré dans un communiqué de presse.


Cette résolution, toutefois pas contraignante, indiquait que l’identité de genre ne serait plus incluse dans le curriculum scolaire de la province. Pour Mme Granic Allen, Doug Ford n’a pas seulement trahi les Ontariens, mais il a aussi trahi la base de son parti.

Un sentiment partagé par Jack Fonseca, directeur des opérations politiques de l’organisme pro-vie Campaign Life Coalition et militant conservateur. Je suis insulté et scandalisé que Doug Ford ait si aveuglément ignoré les électeurs qui l’ont élu et les parents qui lui ont dit très clairement et pendant longtemps qu’ils voulaient que ce programme pervers soit totalement abrogé et remplacé, a-t-il déclaré dans une entrevue à Radio-Canada.

Le pasteur évangélique et président du Collège Chrétien canadien, Charles McVety, a pour sa part accueilli avec un enthousiasme presque étonnant l’annonce du gouvernement. Il se bat depuis des années contre les curriculums présentés par les libéraux, mais s’est dit satisfait de la version pourtant très similaire proposée par le Premier ministre. Pour lui, M. Ford a fait des compromis.

“Je pense qu’il a fait beaucoup de ce qu’il pouvait et a découvert qu’il ne pouvait pas faire certaines choses”, a affirmé M. McVety, ajoutant qu’il était trop tôt dans le mandat du Premier ministre pour juger de la tenue, ou non, de ses promesses.

Pour Stéphanie Chouinard, professeure de sciences politiques au Collège militaire royal de Kingston, la trahison n’est pas évidente. Sa promesse de campagne était de retirer le curriculum de 2015 jusqu’à ce qu’ils aient au sein du Parti progressiste-conservateur une meilleure compréhension de ce que les parents souhaitaient, rappelle-t-elle.

Selon Mme Chouinard, il y a eu consultation, les gens ont été appelés à donner leur opinion, et suite à cela, le gouvernement a décidé de présenter le curriculum que l’on a aujourd’hui...

Division sur l’exemption

Outre les promesses, la possibilité pour les parents d’exempter leurs enfants des cours d’éducation sexuelle est un autre point de divergence. Pour le révérend McVety, il s’agit d’une grande victoire alors que pour Jack Fonseca, la mesure est insuffisante.

Les enseignants doivent suivre la politique de dérogation du conseil scolaire, il n’ordonne à aucun conseil scolaire d’autoriser les parents à exclure chaque enfant du programme d’éducation sexuelle, regrette-t-il.

Là encore, la politologue relativise. Si la possibilité de retirer ses enfants du programme a été présentée comme nouvelle, elle ne l’est pas. Les parents avaient déjà cette option (ce que le Québec rejette affirmant son monopole éducatif devant des parents démunis), mais en effet, les conseils scolaires peuvent avoir différentes mesures de mise en œuvre.

Une partie du parti négligée ?

Quoi qu’il en soit, la question de l’éducation sexuelle aura eu pour effet de mettre en évidence une certaine dichotomie au sein du Parti progressiste-conservateur et de faire ressurgir un conservatisme moral et socialement ancré plus à droite que la droite.

Cette situation s’explique, selon Stéphanie Chouinard, par le fait qu’il n’y a pas d’autre grand parti plus à droite que le Parti progressiste-conservateur. Celui-ci doit donc ratisser large sur l’échiquier politique. (Le Parti progressiste [dit conservateur] peut une fois les élections passées ignorer cette frange qui n’a pas vraiment de choix.)

Pour Jack Fonseca et Tanya Granic Allen, en choisissant le maintien du programme libéral en éducation sexuelle, Doug Ford néglige sa base conservatrice, les racines mêmes du parti.

Doug Ford a abandonné le conservatisme.

Il n’y a rien de conservateur dans un parti qui lave le cerveau des enfants avec une idéologie libérale, a lancé M. Fonseca.

Quel impact pour le parti ?

M. Fonseca s’avère même alarmiste quant aux conséquences pour le Premier ministre, affirmant que Doug Ford venait d’offrir la victoire aux libéraux en 2022 avec sa décision. Il avance que le parti devra changer de chef, sinon qu’un nouveau parti pourrait voir le jour, pour concurrencer les progressistes-conservateurs.

Pour la professeure en sciences politiques, ces propos doivent être relativisés : Dire qu’une campagne se gagne ou se perd sur un enjeu de curriculum éducatif, c’est exagérer cet enjeu-là.

Elle concède toutefois qu’il y aura un impact sur l’électorat conservateur, mais précise que les conservateurs moraux sont loin de représenter la majorité du parti. Quant à la création d’une nouvelle formation politique, le projet lui semble ambitieux. Certains existent déjà dans cette mouvance, dit-elle, mais ils n’ont, dans le cadre du système électoral qui est le nôtre actuellement, presque aucune chance de voir quelqu’un être élu à Queen’s Park.

Selon Stéphanie Chouinard, notre système uninominal à un tour force les partis plus au centre à trouver des compromis. (Sauf quand c’est la “gauche progressiste” qui est au pouvoir ?)

mardi 20 août 2019

Avoir des enfants rend plus heureux... surtout une fois qu'ils ont déménagé

Une étude a été réalisée auprès de 55 000 parents vivant dans 16 pays européens.

Selon une récente étude réalisée par une équipe de chercheurs de l’université allemande de Heidelberg, les parents auraient tendance à être plus heureux que les non-parents. Mais seulement une fois les enfants partis de la maison.
Pour cette étude, 55 000 parents de 50 ans et plus vivant dans 16 pays européens ont été interrogés sur leur santé mentale et leur bien-être. Il leur a notamment été demandé d’évaluer leur satisfaction sur leur vie en général avec des notes allant de 0 (totalement insatisfait) à 10 (complètement satisfait).

Les scientifiques ont découvert que les parents avec des enfants adultes, n’habitant plus sous leur toit, avaient des scores entre 0,02 et 0,56 point plus élevés que la moyenne. « Nos analyses montrent qu’une association positive globale se produit lorsque les enfants ont quitté la maison », écrivent ainsi les auteurs de l’étude.



Enrichissement social et aide financière

« Bien sûr, la différence n’est pas extrêmement grande, mais elle provient d’un ensemble de données contenant des milliers de personnes interrogées. Par conséquent, même si les enfants ne sont peut-être pas le principal facteur de satisfaction de la vie et de bonheur, ils ont en moyenne une influence significative », explique Christoph Becker, un des chercheurs, à The Independent.

Le Dr Becker a déclaré : « Nous nous sommes appuyés sur de nombreuses publications préexistantes. Plutôt que de rechercher des résultats tout à fait uniques pour les enfants, nous apportons de nouvelles preuves suggérant que les enfants sont en corrélation avec un bonheur plus élevé dans certaines circonstances. »

Les chercheurs ont également constaté que le mariage était « toujours positivement corrélé avec le bien-être et l’absence de symptômes dépressifs ».

Le fait que les enfants « s’envolent » du domicile familial enlève un stress aux parents, mais les liens ne sont pas pour autant coupés. Finalement, les enfants enrichissent socialement leurs parents et peuvent également les aider financièrement. Toutes ces perspectives pourraient l’emporter sur les aspects négatifs de la parentalité, selon Christophe Becker.

Une étude similaire aux États-Unis a analysé 40 années de données de l’US General Social Survey et a constaté que les parents âgés de 50 à 70 ans, dont les enfants ont quitté la maison, avaient entre 5 et 6 % plus de chances d’être plus heureux que ceux qui avaient encore des enfants à la maison.


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Éducation sexuelle: les évêques polonais contre « la dépravation dans les écoles »

Les évêques catholiques polonais conseillent aux parents de retirer leurs enfants des cours d’éducation sexuelle si leurs contenus « contredisent le système de valeurs ». Dans un « Appel du Comité d’éducation catholique (KEP) aux parents concernant la dépravation dans les écoles », Mgr Marek Mendyk met en cause la « soi-disant éducation contre la discrimination ».



« Un enfant ne peut pas participer à de telles activités sans le consentement exprès de ses parents ou de ses tuteurs légaux », écrit l’évêque auxiliaire de Legnica, en Basse-Silésie (Ouest du pays). Présidant le KEP, une commission de la Conférence épiscopale polonaise, il vise les cours d’éducation sexuelle prévus par plusieurs municipalités qui s’écarteraient du programme scolaire national.

« Non-discrimination » des homosexuels

Sont visées les vues du maire de Varsovie, Rafal Trzaskowski, engagé pour la non-discrimination des gays et lesbiennes. L’homme politique de gauche a signé une charte des droits des homosexuels, bisexuels et transsexuels (LGBT), et demande que les élèves en soient informés. Il a immédiatement été vilipendé par les milieux ultraconservateurs et homophobes.

Jarosław Kaczyński, président du parti au pouvoir Droit et justice (PiS), dont l’hostilité aux homosexuels est de notoriété publique, a affirmé que la récente déclaration sur les droits des LGBT du maire de Varsovie était « une attaque contre les familles et les enfants polonais ». Il a qualifié la déclaration de Rafal Trzaskowski de tentative de « sexualisation précoce des enfants ». Des critiques ont également été formulées par les milieux catholiques de Pologne.

Contrôle parental sur les activités parascolaires

Les évêques veulent un contrôle parental sur les activités parascolaires dans les écoles, appelant les parents à la vigilance et à la prudence. « Il vaut la peine de s’intéresser à ce qui se passe dans les écoles, au type d’activités organisées, aux personnes qui les organisent et aux contenus proposés ».

La Conférence épiscopale polonaise propose sur son site internet un modèle de déclaration écrite aux écoles. Elle dit : « Je ne suis pas d’accord pour que mon enfant participe […] à toute forme d’enseignement ou à tout autre événement lié à l’éducation sexuelle qui dépasse le cadre du programme scolaire de l’année ».

En outre, le modèle de déclaration oblige l’école à informer préalablement les parents de toute initiative prise dans le cadre de l’éducation sexuelle. Si la volonté des parents n’est pas respectée, l’institution publique compétente sera appelée à intervenir et l’on s’efforcera de défendre systématiquement les droits personnels de l’enfant dans les procédures civiles. La rentrée scolaire en Pologne débutera le 1er septembre.

Source

dimanche 18 août 2019

Grande-Bretagne : se débarrasser des écoles privées ? Mieux vaudrait résorber l'inégalité entre les écoles publiques

Pour deux chercheurs de l’Université de Stirling en Grande-Bretagne, Dave Griffiths et Jennifer M Ferguson, il ne faut pas tant se débarrasser des écoles privées, mais plutôt se pencher sur la grande inégalité qui existe au sein même du réseau scolaire public.

Alexander Boris de Pfeffel Johnson est le vingtième ancien élève d’Eton à devenir Premier ministre du Royaume-Uni. La majeure partie de son cabinet est composée de personnes privilégiées ayant une éducation privée. Les deux tiers de ses ministres en ont une, alors que seuls 7 % de la population générale fréquentent des écoles payantes.

Avec plus de la moitié des hauts magistrats, des hauts fonctionnaires et des diplomates britanniques ayant également fréquenté des établissements privés — sans oublier un nombre substantiel dans les médias, les arts et le sport — le Royaume-Uni continue d’être un pays dirigé par une minorité éduquée dans le secteur privé.

L’ancien élève d’Eton,
Alexander Boris de Pfeffel Johnson,
dit Boris Johnson

Le même mois, Labor Against Private Schools, le groupe de pression du Parti travailliste (socialiste), a annoncé son intention d’inclure l’abolition de l’enseignement privé dans le prochain manifeste électoral du parti. La résolution #AbolishEton vise à ce que l’« intégration de toutes les écoles privées dans le secteur public » et la suppression de statut d’organisme de bienfaisance pour ces écoles fasse partie du programme électoral du Parti travailliste. Bon nombre considère les écoles privées comme des établissements de reproduction de privilèges hérités qui étouffent toute mobilité sociale.

Père riche, père pauvre

Même si l'on a l'habitude de présenter Eton comme emblématique de l'école privée britannique, Eton n’est en rien une école privée typique. Il ne s’agit que de l’une des 2 500 écoles payantes au Royaume-Uni et ses 1 200 élèves inscrits représentent moins de 0,2 % des 650 000 inscrits dans ces écoles payantes. Connu pour avoir éduqué de nombreuses personnalités publiques, telles que George Orwell, Ian Fleming et les princes William et Harry, un an à Eton coûte environ 40 000 £ (44 000 €, 64 500 $ canadiens), tandis que le droit de scolarité annuel moyen des écoles privées du nord-ouest de l’Angleterre (la moyenne régionale la plus basse) est inférieur à 11 000 £.

La plupart des écoles payantes ne diffèrent guère des écoles publiques les plus performantes, car elles ont peu à avoir avec des écoles aussi prestigieuses et privilégiées qu’Eton. L’écart entre les pensionnats privés d’élite (prestigieux) et les externats privés (plus modestes) est peut-être plus grand que celui qui sépare les secteurs privé et public.

Il existe également de grandes variations entre les écoles publiques, liées aux conditions socio-économiques de leurs zones de recrutement. En Écosse, plus de 20 % des écoles gouvernementales ont moins d’un tiers des élèves qui décrochent trois « highers » (grosso modo leur baccalauréat avec mention en France, leur DEC avec une bonne note au Québec), alors que dans les 15 % d’écoles publiques les plus performantes 70 % de leurs élèves atteignent ce niveau.


Eton

Les inégalités existent aussi parmi les étudiants qui postulent à l’université — souvent considérée comme un moyen d’accroître la mobilité sociale. C’est ainsi que 73 % des élèves candidats à l’université issus des 20 % des écoles publiques les mieux cotées (selon les notes aux examens) s’inscrivent aux établissements les plus prestigieux. Alors que dans la tranche des 20 % des écoles les moins bien cotées, seuls 34 % des élèves le font. Près de 88 % des élèves issus d’écoles privées qui poursuivent des études supérieures s’inscrivent dans ces universités renommées.

Nombre des meilleures écoles publiques sont plus proches des écoles privées que des écoles publiques défavorisées. Les écoles des zones les plus favorisées sont plus susceptibles de disposer d’enseignants titulaires d’un diplôme dans leur domaine et d’étudiants qui produisent de meilleures lettres de motivation, élément clé qui accompagne le dossier d’un candidat qui désire étudier à une université.

Les caractéristiques et les pratiques des écoles publiques peuvent expliquer en partie ces variations. Les études des deux chercheurs de l’université de Stirling sur le rôle des conseillers d’orientation ont montré que les écoles publiques des quartiers nantis comptaient de nombreux parents universitaires ou pratiquant une profession libérale sur lesquels elles pouvaient s’appuyer et qu’elles considèrent que leur rôle était de faciliter l’admission de leurs élèves à l’université en les aidant à se constituer un CV qui plaisent aux bureaux d’admission des meilleures universités. Ces caractéristiques et pratiques sont similaires à celles observées dans les écoles privées.

En revanche, dans les zones les moins riches, les conseillers d’orientation décrivent souvent leur rôle comme celui d’accroître les aspirations des élèves doués. Les parents avaient souvent peu d’expérience universitaire et les élèves connaissaient peu de gens diplômés qui auraient pu leur faire comprendre les avantages de l’enseignement supérieur. Les écoles situées dans des zones défavorisées essaient donc de convaincre leurs élèves d’aller à l’université, plutôt que de convaincre les universités d’admettre les élèves de ces écoles de quartiers moins nantis.

La proposition travailliste risque d’accroître les inégalités

La proposition du parti travailliste d’intégrer les écoles indépendantes dans le système étatique risque d’accroître, et non de réduire, les inégalités existant dans le système éducatif. La plupart des enfants qui reçoivent une éducation privée vivent dans les zones de recrutement des écoles publiques les plus riches, augmentant ainsi le nombre de parents nantis, tant sur le plan des connaissances et que de l’argent, à ces écoles publiques déjà favorisées. Ces écoles en profiteraient et certains élèves qui fréquentent à l’heure actuelle ces écoles publiques devraient s’adresser ailleurs, peut-être auprès d’écoles moins favorisées.

La plupart des élèves des écoles privées qui obtiennent de bonnes notes et sont admis à l’université obtiendraient les mêmes résultats dans les meilleures écoles publiques. Les élèves des écoles privées qui y perdraient seraient probablement ceux qui habitent les zones les plus pauvres. Rappelons que les écoles privées admettent des élèves des zones moins nanties grâce à un système de bourses. C’est le cas de Boris Johnson, issu d’une famille de la classe moyenne supérieure et qui a bénéficié d’une « bourse royale ».

Abolir les écoles privées ne supprime pas les privilèges. Les Premiers ministres continueraient d'être des anciens élèves d'écoles prestigieuses mais ils auraient fréquenté les écoles gouvernementales les plus sélectives plutôt qu'Eton. Ce n’est pas la fréquentation d’une école en tant que telle qui explique l’admission dans de bonnes universités. Les familles qui envoient leurs enfants dans les prestigieuses écoles privées continueraient à créer des réseaux et à cultiver un mode de vie qui favorisent l’admissibilité à l’université.

De nombreuses écoles privées ferment déjà leurs portes. Elles deviennent hors de prix et des écoles subventionnées (comme les « écoles libres » et les « académies ») attirent la clientèle de la classe moyenne qui ne peut plus se permettre d’envoyer sa progéniture à une école privée. Pour Dave Griffiths et Jennifer Ferguson, il faut mettre l’accent sur les politiques scolaites pour faire en sorte que les inégalités existantes ne soient pas aggravées si ces écoles payantes reviennaient dans le giron du secteur public.

Certaines écoles publiques essaient déjà d'exclure les élèves issus des foyers pauvres et à recruter des élèves issus de milieux riches. Pour les deux chercheurs de l’université de Stirling, il est essentiel de veiller à ce que les écoles (publiques ou privées) ne créent pas d’inégalités involontaires.

La recherche de stratégies visant à limiter les inégalités entre les écoles publiques devrait constituer un objectif politique central. L’intégration des écoles privées dans le système étatique est une question idéologique qui offre peu d’avantages réels et pragmatiques qui permettraient aux jeunes socialement défavorisés de s’épanouir. En outre, cette étatisation ne résout pas le problème de la reproduction de privilèges.

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samedi 17 août 2019

Disparaître ? de Jacques Houle

Recension intéressante par Frédéric Lacroix du livre Disparaître ? de Jacques Houle.


Le quatrième de couverture de ce livre s’ouvre sur ces propos saisissants : « Au Québec, jusqu’à la fin des années 1990, s’est maintenue une majorité d’ascendance canadienne-française au-delà des 80 %. Au rythme de décroissance actuel, elle pourrait disparaître sous la barre des 50 % au cours du siècle. Sur l’île de Montréal, c’est déjà fait. Parmi les premières causes de ce suicide collectif : un taux d’immigration parmi les plus élevés au monde — 50 000 nouveaux arrivants en moyenne par année — et une politique migratoire qui entretient des mythes sur les retombées positives de l’immigration de masse. N’est-il pas grand temps pour cette fragile communauté de destin d’assujettir son hospitalité à sa capacité réelle d’intégration ? »

« Disparaitre », tout est dans le titre.

Ce livre aborde frontalement un enjeu radioactif : celui de l’immigration de masse à laquelle nous sommes soumis depuis une quinzaine d’années. Un volume d’immigration qui est en effet parmi les plus élevés au monde, soit, en termes relatifs, environ deux fois plus que les États-Unis et quatre fois plus que la France. Une immigration de masse qui est en train de reconfigurer Montréal en pâle copie de Toronto, soit en cité-État multiculturelle où l’anglais domine. En 2036 (dans 17 ans seulement !), Statistique Canada prévoit que les francophones seront rendus à 69 % de la population du Québec seulement. L’élection majoritaire d’un parti nationaliste à Québec sera-t-elle alors encore possible ?

L’immense mérite de ce livre est d’aborder le sujet de façon décomplexée, en évitant les périphrases alambiquées et en appelant un chat un chat. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus.

Dans le cas du mouvement indépendantiste, le refus de nommer les choses clairement depuis vingt-cinq ans est à l’origine d’une grande partie de ses malheurs. Quand on se replonge dans les archives, on est saisi par la liberté de parole de René Lévesque, par exemple, qui n’hésitait pas à dire : « On s’est donné un ministère de l’Immigration. L’autre, à Ottawa, pour lequel on paye, y a le droit de continuer à nous noyer, c’est lui qui a le pouvoir. Mais on en a un à Québec pour enregistrer la noyade ». Aïe. René Lévesque avait (et a toujours) raison. Les pouvoirs du Québec en immigration sont très limités, presque symboliques. Ottawa fixe les seuils et Québec suit. Mais dire cela aujourd’hui ?

La montée du mouvement indépendantiste au Québec a été due, bien sûr, au contexte favorable crée par le boom démographique de l’après-guerre. Mais pas seulement. L’autre facteur décisif, à mon avis, fut qu’une certaine élite québécoise était prête non seulement à se battre pour le bien commun, mais se battait en s’arc-boutant sur le réel et en utilisant les mots justes pour le décrire. Il y avait un accord intime entre le verbe et la réalité. Lorsque le mouvement indépendantiste s’est mis à sacrifier aux idoles du politiquement correct après le référendum de 1995, son verbe n’entrant plus en résonance avec le réel laissait de plus en plus indifférent.

Heureusement, monsieur Houle n’entend pas rajouter au malheur du monde.

L’auteur débute avec un récapitulatif des visées britanniques suite à la conquête de la Nouvelle-France en 1760. L’objectif fondamental est de transformer la Nouvelle-France en colonie anglaise. Pour cela, l’immigration de masse était l’arme de choix. Elle fut employée abondamment et de façon remarquablement constante au cours de l’histoire canadienne afin d’arriver au résultat que l’on connait, soit la neutralisation du Manitoba comme deuxième province de langue française dans l’ouest, les Métis francophones ayant été mis en minorité en 20 ans seulement, et l’écrasement des minorités de langue française partout à l’extérieur du Québec et du Nouveau-Brunswick. Comme le rappelle l’auteur : « À l’extérieur du Québec, les flux migratoires ont profité exclusivement à la communauté canadienne-anglaise qui dispose désormais d’une supériorité numérique écrasante ». En 2036, Statistique Canada prévoit que les francophones hors Québec représenteront seulement 2,7 % de la population, alors qu’ils étaient encore 10 % en 1951.

Conclusion de l’auteur : « Il est donc trop tard pour changer le cours du destin : la communauté francophone du reste du Canada va disparaitre. Très bientôt. A jamais. » Malgré toute la sympathie que l’on peut ressentir pour le combat admirable des francophones hors Québec, il importe de regarder la réalité en face : l’auteur a raison. Les francophones hors Québec en sont rendus à plus de 70 % d’assimilation cumulative au fil des générations ; on ne peut malheureusement pas être plus précis, car Statistique Canada a saboté les statistiques ethniques pour nous empêcher d’effectuer ce calcul précisément. M. Houle n’hésite pas à qualifier « d’ethnocide » la politique du Canada menée envers les francophones hors Québec. Voilà qui est la vérité. Ceux-ci n’ont obtenu que quelques miettes de droits, avec la Loi sur les langues officielles en 1969, qu’une fois que leurs communautés ont été brisées par les lois interdisant les écoles françaises, qui furent votées dans toutes les provinces anglaises et ont été appliquées pendant des décennies, rompant les reins démographiques des communautés francophones hors Québec. Les droits qui furent accordés depuis avaient surtout pour but de donner le change au mouvement souverainiste ; du genre : « Voyez comme nous sommes bons avec les francophones, alors que vous, vous êtes méchants et vous souhaitez restreindre l’accès aux écoles anglaises, nous sommes vertueux et vous êtes racistes ! » La vertu des hypocrites ; on connait la chanson.

L’auteur centre ensuite son propos sur le Québec. Progression logique, car le sort des francophones hors Québec préfigure le nôtre. Il rappelle qu’à partir de 2003, le PLQ a massivement augmenté les volumes d’immigration, passant d’une moyenne de 30 000 immigrants (ou moins) par année dans les décennies précédentes à 50 000 par année dès la prise du pouvoir par le PLQ. Le Québec reçoit maintenant 0,6 % de sa population annuellement en volume d’immigration, ce qui « place le Québec parmi les régions qui reçoivent le plus d’immigrants au monde, devant tous les États américains et la plupart des pays d’Europe ». Rien que ça… Ce qui n’empêche pas le patronat de réclamer encore plus et toujours plus d’immigrants. Comprenons une chose : les intérêts du patronat, du PLQ et d’Ottawa, c’est souvent la même chose.

La minorisation des francophones à Montréal est maintenant chose faite. La minorisation est en cours de façon accélérée à Laval et dans toute la couronne montréalaise. Le Canada ne changera pas une recette gagnante : ayant éradiqué les francophones partout à l’extérieur du Québec et du Nouveau-Brunswick à l’aide de l’arme migratoire, les fédéralistes s’attardent maintenant à finir le travail au Québec même.

La partie la plus intéressante du livre est à mon avis la discussion des effets d’une immigration trop importante sur la cohésion sociale et le capital social des sociétés qui la subissent. La description de la déstructuration sociale entrainée par l’immigration de masse à Montréal vise juste : « Les classes dominantes et supérieures habitent les enclaves cossues comme Westmount ou Outremont, et une nouvelle classe moyenne en voie d’enrichissement économique et d’ascension sociale fait main basse sur des quartiers populaires comme Mercier, Saint-Henri, Rosemont ou Hochelaga-Maisonneuve. Quant aux catégories sociales à faible revenu, Québécois de souche ou issus de l’immigration, elles sont malheureusement placées en situation de concurrence intense à la fois sur le marché des emplois précaires et pour l’accès aux logements sociaux ou aux logements privés plus ou moins dégradés. Bref, ce sont les plus pauvres, les plus vulnérables, qui font les frais d’une immigration trop élevée. »

L’auteur cite le géographe français Christophe Guilluy, parvenu à une certaine notoriété pour avoir annoncé la crise de « gilets jaunes » en France : « Après avoir fait porter le poids de la mondialisation économique aux plus démunis, les classes dominantes imposent aux catégories populaires, autochtone ou immigrée, la réalité concrète du multiculturalisme… en s’en préservant ». Quiconque a jeté un coup d’œil aux statistiques de fréquentation des écoles privées à Montréal a pu se rendre compte qu’effectivement, les classes dominantes entendent mettre leur progéniture à l’abri des effets de l’immigration de masse qui déstructure les écoles publiques de Montréal, alors que dans certains quartiers, celles-ci n’accueillent plus aucun élève québécois « de souche ». Pour la classe dominante, l’expérience de l’immigration de masse se limite souvent aux « bons petits restos ethniques pas chers ».

Notons que l’auteur cite abondamment le livre de Dubreuil et Marois « Le remède imaginaire », paru chez Boréal en 2011, livre qui, le premier, avait osé remettre en question le paradigme du « toujours plus » en immigration en déboulonnant les prétendus effets bénéfiques de la chose. Économiquement, démographiquement, les « bénéfices » annoncés de l’immigration ne sont pas au rendez-vous. Ce livre, très fouillé, explique pourquoi. Il est toujours un incontournable dans ce débat.

Alors que monsieur Houle est précis en décrivant les problèmes posés par l’immigration massive, il l’est moins quand vient le temps de proposer des solutions. La première et la plus importante de celles-ci étant bien sûr la réduction significative des volumes d’immigration. Une réduction qui n’est pas si « radicale » que ça, notons le bien, puisqu’il serait simplement question de la ramener aux niveaux historiques, soit environ 30 000 immigrants par année, ce qui correspond à un taux annuel de 0,36 %. Une proposition qui fait toutefois abstraction de la réalité, étant donné que c’est Ottawa et non Québec qui fixe réellement les volumes d’immigration. Comme le dit Monsieur Houle, le Québec ne contrôle qu’environ le tiers de l’immigration qu’elle accueille, soit l’immigration « économique ». Comment pourrait-il couper le volume de 40 % alors qu’il n’en contrôle que 33 % ?

La réduction significative des volumes dépend donc de la « bonne volonté » d’Ottawa, mais comme l’auteur l’a démontré, la volonté d’Ottawa est de nous voir disparaitre, pas de nous aider. Il faudrait aussi centrer notre politique d’immigration sur les pays de langue française. Fort bien. Mais comme le Remède imaginaire l’avait expliqué, il n’existe pas au monde un bassin important de francophones qualifiés qui souhaitent immigrer chez nous, pour la bonne raison qu’ils occupent déjà de bons emplois dans leurs propres pays. Penser en attirer 30 000 par année relève de l’utopie. La majorité de ceux qui sont prêts à venir chez nous sont souvent peu qualifiés et ne pourront occuper que des emplois précaires à faible salaire. Si le patronat salive à l’idée de pouvoir exercer ainsi une pression à la baisse sur les salaires pour empocher des profits à court terme, il faut se demander si cela est une stratégie gagnante à long terme pour notre économie : ne faudrait-il pas plutôt investir dans l’automatisation et l’amélioration des procédés, ce qui aurait l’avantage d’augmenter la productivité de nos entreprises, qui est souvent à la traine en comparaison de nos compétiteurs internationaux ? Posons la question franchement : le patronat est-il accro à la main-d’œuvre bon marché ? Ne faudrait-il pas l’inciter plutôt à miser sur l’innovation et l’amélioration de la productivité ?

Le livre blanc présenté en 1977 par Camille Laurin pour expliquer la nécessité de la loi 101 mentionnait déjà à l’époque que : a) la fraction des francophones diminuera inéluctablement hors du Québec ; b) la fraction représentée par le Québec dans la population canadienne risque fort de diminuer ; c) la fraction des francophones au Québec et à Montréal diminuera si les tendances ne changent pas ; d) la fraction des Britanniques risque de devenir infime au Québec et même à Montréal ; e) la fraction représentée par le tiers-groupe (les allophones) devrait se substituer au groupe britannique et prendre une importance croissante à Montréal. Le document ajoute : « Devant ces prévisions, comment n’aurait-on pas pensé que, pour l’avenir linguistique du Québec, il fallait orienter les options linguistiques des immigrants ? ».

Le Livre blanc a été écrit alors que la moyenne annuelle d’immigrants reçus au Québec était de 18 166, soit un taux annuel de 0,28 %. Mais même un volume d’immigration plus faible que celui proposé par l’auteur (30 000) n’empêchait pas alors les immigrants de s’intégrer en majorité aux anglophones et n’empêchait pas « la noyade » dénoncée déjà par René Lévesque. Un faible volume d’immigration signifie donc une « noyade » moins rapide, mais noyade il y aura tout de même. Pour garder la tête hors de l’eau, il faut parvenir à intégrer, voire « assimiler » la grande majorité des immigrants qui s’installent chez nous. Comment réaliser cela ? « That is the question » comme dirait l’autre.

Le point de départ de cette réflexion pourrait être ceci : toutes les prédictions du Livre blanc de 1977 se sont réalisées ; a) les francophones hors Québec sont en voie de disparition ; b) le poids du Québec dans la fédération diminue constamment ; c) le pourcentage de francophones est en chute libre à Montréal et dans toute la couronne montréalaise ; d) les anglophones d’origine britannique sont maintenant en infime proportion ; la majorité des anglophones du Québec étant en réalité des immigrants anglicisés ; e) les allophones sont maintenant plus nombreux que les anglophones au Québec. La Charte de la langue française était pourtant censée garantir l’avenir de la majorité de langue française au Québec.

Mais cet avenir est plus chancelant que jamais. En 2019, un peu plus de la moitié des allophones qui s’installent chez nous s’assimilent toujours à la communauté anglophone. Environ 65 % des transferts linguistiques effectués au Québec se font vers l’anglais. Pour le Québec français, l’eau est en train de monter. La noyade est en cours.

La loi 101 était conçue en vue de la création d’un État indépendant, État qui ne verrait pas ses lois et Chartes fondamentales être invalidées par les tribunaux d’un autre État hostile à notre survie.

Il plane donc au-dessus de cette question le fantôme pesant de l’indépendance du Québec.

Peut-on éviter la noyade en restant au Canada ?

Non.

Seule l’indépendance pourrait nous permettre de déverrouiller « l’accord Canada-Québec » (en le faisant sauter !), et nous permettrait de réellement fixer non seulement les volumes d’immigration dans le sens de nos intérêts collectifs, mais l’ensemble de notre politique linguistique et de notre politique de population.

Se saisir de cette question existentielle de façon décomplexée, utiliser les mots justes pour décrire le réel, et renouer avec la liberté de parole des origines est sans doute la condition d’une renaissance du mouvement indépendantiste.


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Disparaître ? de Jacques Houle : Regard franc sur l’immigration

L'immigration met-elle en cause l'existence de la nation ?



vendredi 16 août 2019

Médias canadiens silencieux — L'indignation de Yaniv a fait du Canada la risée du monde (mà-j vidéo)

L’ancien chroniqueur de la CBC, le Terre-neuvien Rex Murphy s’est insurgé contre les poursuites frivoles de Yaniv, cet homme qui se dit femme, et la lâcheté médiatique qui les a accompagnées.

Le passage sous silence de l’affaire Yaniv symbolise pour lui la lâcheté journalistique, la peur de critiquer les lubies pieuses du progressisme militant.

Jessica Yaniv, un Britanno-colombien qui se dit femme, a porté plainte devant le Tribunal des droits de l’homme contre des entreprises parce que celles-ci auraient discriminé contre Yaniv à cause de son identité de genre.

Un de mes amis s’est récemment rendu à son garage local, affirmant qu’il était une Chevrolet Nova 1979 restaurée et il leur a demandé de vérifier le carburateur et d’équilibrer ses pneus. Les garagistes ont répondu qu’ils n’en feraient rien parce qu’il n’avait pas de carburateur et pas plus de pneus et qu’ils ne travaillaient que sur les « voitures ». Ils ont été convoqués au Tribunal local des droits de la personne (après un arrêt pour acheter des pièces de rechange).

Cette étrange, inquiétante et effrayante affaire dont a été saisi le Tribunal des droits de la personne de Colombie-Britannique a eu des répercussions dans le monde entier. Il s’agit de cette personne aux identités diverses sur Internet, parfois Jonathan ou d’autres fois Jessica Yaniv, qui a lancé une campagne pour forcer des esthéticiennes à lui faire une « épilation brésilienne » sur ses testicules et son pénis toujours bien présents. Yaniv a porté plainte contre toutes ces dames. [Rappelons que porter plainte ne coûte rien à celui qui se plaint à ces tribunaux des droits de l’homme.]

Comme je l’ai écrit la semaine dernière, il s’agit uniquement de femmes, certaines immigrantes et souvent économiquement défavorisées et culturellement marginalisées — 16 au total, selon la plupart des sources. Au moins une, d’origine brésilienne, a dû fermer sa petite entreprise. Toutes ont été soumises à d’intenses pressions. Le désagréable plaintif, Yaniv, est connu pour son hostilité envers les immigrants : il a publié sur les réseaux sociaux, alors qu’il se alors faisait appelé Jonathan, des messages particulièrement insultants à l’encontre des nouveaux arrivants au Canada. Certaines des esthéticiennes ont payé 2500 dollars à Yaniv pour qu’il les laisse tranquilles, tandis que Yaniv a abandonné sa plainte envers d’autres qui avaient embauché un avocat, à leurs frais.


Yaniv dans ses œuvres (vidéo en anglais, Yaniv et sa mère agressent un homme)

C’est une affaire très troublante à plusieurs égards, au-delà du harcèlement de ces femmes. Cela soulève des questions non seulement sur ce tribunal des droits de la personne, mais également sur bon nombre des principaux médias au Canada.

Commençons par la fin : le Times de Londres a publié un article sur cette histoire, une émission de radio irlandaise populaire a parlé à Yaniv (irrité des questions qu’on lui posait, Yaniv a raccroché, mais seulement après avoir dit être capable de tomber enceint). Aux antipodes, The Australian a relaté par le menu cette affaire. Des centaines d’autres sites d’actualités et de blogues sérieux et largement suivis au Canada, aux États-Unis et à l’étranger ont fait de même.

Ce n’est pas une histoire purement d’intérêt local. Et quand Ricky Gervais, le maître du tweet, a lancé ce missile de lucidité condensée, l’affaire a connu sur Twitter l’équivalent d’un décollage de mission Apollo : « Une femme a le droit de dire : “Je n’épile pas les testicules. Ni sur un homme ni sur une femme.” Fin de la discussion. Pas de sexisme. Pas d’homophobie. Pas de transphobie. » Le monde entier a tendu l’oreille, surpris par ce conte sordide.

Pour ma part, Yaniv n’est pas l’essentiel de l’histoire, il m’apparaît comme un opportuniste, cruel, égocentrique et narcissique qui instrumentalise les fixations sans cesse changeantes de la politique d’identité et de genre à la recherche (a) de notoriété (b) d’un gain potentiel et (c) d’un certain plaisir à pousser et à insulter les personnes démunies, en particulier les Asiatiques et les nouveaux arrivants (voir ma chronique de la semaine dernière), plaisir personnel très discutable.

Mais qui a couvert cette affaire — en dehors du National Post et du Toronto Sun — dans les grands médias de ce pays ? CTV, CBC, le Globe and Mail, le Toronto Star ? Silence. [Le site de Radio-Canada ne semble avoir aucun article récent mentionnant un Yaniv.] Les chaînes de télévision ont peut-être une excuse. Après tout, vous ne pouvez pas vous attendre à passer sept heures à écouter le témoignage de Mueller [Note du carnet : qui bredouillait, ne pouvait rien dire, car ce n’était pas de son ressort, ne se souvenait pas, etc.], à couvrir la présidence de Trump toutes les 15 minutes et à raconter une histoire de harcèlement d’immigrants et de comportement pour le moins étrange et glauque à Vancouver. (Si Trump avait tweeté sur le sujet, bien sûr, les journalistes en discuteraient sans fin d’un ton infiniment indigné.)

N’est-ce pas une nouvelle nationale que le Tribunal des droits de la personne de Colombie-Britannique accorde à cette personne apparemment agressive et très controversée une telle attention, un tel crédit respectueux ? Alors même que 16 femmes passent à travers ce qui doit leur apparaître comme l’effrayant broyeur de la justice qui vient les tourmenter ? Pourquoi les médias canadiens ne relatent-ils pas au moins ce par quoi ces femmes passent ?

Est-ce simplement parce que même le mot « transgenre » est de la « kryptonite » pour les courageux médias qui, dans d’autres circonstances, sont toujours soucieux de dire la « vérité aux puissants » ? Le passage sous silence de cette histoire est de la lâcheté journalistique, la peur d’offenser les lubies pieuses du progressisme militant.

Pour ce qui est du Tribunal, suffit-il — voir l’épigraphe sarcastique ci-dessus — que quelqu’un entre dans leurs bureaux déclare « Je suis une femme trans et je ne peux pas m’épiler le scrotum » pour qu’il décide de bien vouloir entendre officiellement la cause ? Est-ce vraiment tout ce qu’il suffit de faire ?

Les membres de ce tribunal [dont les règles sont différentes des autres tribunaux de justice] ont-ils pensé peut-être si 16 - 16 ! – femmes ont unanimement refusé d’épiler Yaniv, le problème était plus probable avec ce client potentiel et non avec les prestataires ? Ont-ils considéré le bouleversement de leur vie aussi solennellement qu’ils ont accepté cette plainte manifestement nuisible, frivole, insensée et narcissique ?

Dans mon article de la semaine dernière, je déplorais le manque de bon sens du Tribunal. Cette semaine, je me demande où est leur sympathie, leur compassion pour les nouveaux venus — et utiliser l’un de leurs termes préférés, pour les marginalisés ? La femme du Brésil a perdu son revenu alors que Yaniv jouit d’une grande publicité [et de quelques revenus supplémentaires extorqués à des femmes apeurées par ces poursuites en justice.]

Ces femmes ne choisissent pas d’épiler les organes génitaux d’autrui par amour pour cette occupation. Elles sont pauvres. Elles tiennent probablement à subvenir aux besoins de leurs enfants afin que ceux-ci ne soient jamais confrontés à la corvée déplaisante consistant à s’occuper des parties privées d’autres personnes, hommes ou femmes. Ces personnes désintéressées qui sont prêtes à faire ce travail sont, à juste titre, des figures héroïques. Des parents qui font ce que tous les parents dignes font : travailler pour le bien de leurs enfants. Mais maintenant, les voilà « accusées » devant un tribunal canadien, accusées d’être des bigots transphobes.

Je ne vous dérangerai pas en énumérant longuement les autres activités présumées de Yaniv. Mais imaginez une fixation sur les tampons sanitaires et sur les très jeunes filles, l’envoi de textos à de jeunes filles en y joignant des images de pornographie enfantine, des propositions de baignades entièrement nues avec des enfants de 12 ans et vous pourrez facilement vous faire une idée du personnage.

Certaines personnes ont réellement besoin de la protection d’un tribunal des droits. Mais pas cet être dérangé et menaçant qui veut que ses parties privées soient épilées sous la force de la loi.

Le Canada est la risée de la moitié du monde à cause de cette farce manifeste, mais non moins cruelle.

Jessica/Jonathan Yaniv


lundi 12 août 2019

Le Bosco : hebdomadaire consacré à l'enseignement catholique indépendant

On nous annonce le lancement du Bosco. Le premier hebdomadaire entièrement consacré à l'enseignement catholique indépendant va sortir son premier numéro en septembre 2019. Tenez-vous au courant et inscrivez-vous à la liste de diffusion !

vendredi 9 août 2019

Bureaucratie et monopole de l'éducation : enseignant chevronné doit faire 600 heures de stages ou perdre son poste

Le ministère de l’Éducation du Québec veut qu’il fasse 600 heures de stages, alors qu’il enseigne déjà depuis 2003.

Le ministre Jean-François Roberge a déposé en juin un projet de règlement qui vise notamment une « meilleure reconnaissance des acquis expérientiels ». Reste à savoir si les modifications s’appliqueront aux profs du primaire et du secondaire.

Jean-Pierre Racine adore enseigner aux élèves qui ont des difficultés ou susceptibles de décrochage. S’il perd son poste, il sait qu’il pourrait enseigner ailleurs, mais peut-être pas auprès de cette clientèle, craint-il.

Un prof d’expérience craint de perdre son poste dans une école secondaire en raison d’un blocage bureaucratique dans son parcours universitaire, alors que les écoles sont en pleine pénurie de personnel.

Jean-Pierre Racine, 49 ans, enseigne à temps plein les sciences et les math depuis 15 ans au secondaire dans les Laurentides.

Cet automne, il pourrait perdre le poste qu’il aime tant dans une école de Lachute parce qu’il n’est pas suffisamment avancé dans sa formation universitaire en enseignement, selon les balises du ministère de l’Éducation.

Le cœur du blocage : on lui demande de réaliser au moins 600 heures de stage, alors qu’en 15 ans, il a cumulé plus de 21 000 heures en classe, notamment comme prof titulaire.


Il lui semble donc peu pertinent de faire des stages portant, par exemple, sur comment gérer une classe quand la cloche sonne, illustre-t-il en riant.

« Ça prend quoi comme expérience ? Je vais être à la retraite avant d’avoir mon brevet [si ça continue] », ironise-t-il.

MAÎTRISE

Géophysicien de formation, M. Racine n’avait pas fait d’études en enseignement quand il a réalisé qu’il aimerait transmettre sa passion pour la science aux adolescents. La Commission scolaire de la Rivièredu-Nord l’a embauché en 2003 grâce à une « tolérance d’engagement », autorisation qui doit être régulièrement renouvelée.

Afin d’obtenir son brevet en bonne et due forme, M. Racine a décidé de faire une maîtrise qualifiante à temps partiel, tout en enseignant le jour. Il s’est donc inscrit à l’UQAM vers 2008, puis à l’Université de Montréal.

Il a alors suivi plusieurs cours pertinents. « J’ai trippé sur mes cours de psycho », illustre-t-il.

Dès 2012, il a commencé à faire des démarches auprès des deux universités pour que son expérience soit reconnue et créditée à la place des stages. Il a donc fourni de nombreuses lettres de supérieurs témoignant de sa compétence (voir autre texte).

Or, il n’existe aucune « mesure » permettant aux universités de reconnaître l’expérience des profs chevronnés pour leur éviter d’avoir à faire les stages obligatoires, indique Esther Chouinard, des relations de presse du ministère.

SITUATION ABSURDE


Concrètement, M. Racine pourrait réaliser son stage dans l’école où il enseigne déjà. Il lui faudrait alors être supervisé par un mentor, explique-t-il.

Mais il n’y a qu’une seule personne plus ancienne que lui à son école, ajoute-t-il pour illustrer l’absurdité de la situation. De plus, cette collègue n’utilise pas la même méthode d’enseignement que lui, qui fonctionne par projets.

Il serait difficile, voire impossible pour lui de faire ses stages dans une autre école tout en continuant d’occuper son poste.

« Si on me prouvait la pertinence des stages, pour moi, ce serait différent », dit-il.

Mais tous les responsables universitaires, ministériels et députés caquistes qu’il a sollicités au fil des ans lui ont dit qu’il avait raison de chercher à faire reconnaître son expérience, tout en se renvoyant la balle, raconte-t-il.

Voir aussi

Le nombre d’enseignants « non qualifiés » continue d’augmenter dans les écoles québécoises

On se rappellera l’histoire du professeur de latin qui, après onze années d’enseignement au secondaire, avait décidé de remettre ma démission. L’enseignant était détenteur d’un baccalauréat ainsi que d’une maîtrise en histoire avec spécialisation en études anciennes (latin, grec ancien, histoire, archéologie, mythologie, littérature gréco-romaine). Ce latiniste avait ainsi perdu un emploi lorsqu’un syndicat avait exigé d’un directeur qu’il trouve une personne légalement qualifiée. La tâche d’enseigner le latin avait échu à un enseignant qui avait appris cette langue durant son enfance. Le fait qu’il n’avait pas retouché à cette matière durant plus de 25 ans n’était d’aucune importance. À une autre occasion, un poste que le latiniste découragé est revenu à un jeune diplômé en enseignement. Le candidat désigné n’avait jamais fait de latin, mais il s’était engagé à suivre des cours à l’université : il est devenu l’étudiant du latiniste non qualifié selon le syndicat, car celui-ci était aussi chargé de cours en latin à l’Université de Montréal !



jeudi 8 août 2019

Écologie — Soyez écolo, mangez de la viande !

On nous incite souvent à réduire notre consommation de viande pour réduire notre empreinte carbone. Mais passer au tout-végétal serait en fait catastrophique. Par Keir Watson pour Quillette. Keir Watson est directeur du département de physique à St Philip Howard Catholic High School.


La viande, nous dit-on, est mauvaise pour la planète. Elle cause le réchauffement climatique, détruit des forêts, détourne une part substantielle des céréales destinées à l’alimentation humaine, le tout pour produire une viande que seuls les riches Occidentaux peuvent se permettre de consommer. En 2002, l’iniquité de cette situation aura conduit George Monbiot [chroniqueur du journal de gauche The Guardian] à déclarer : « Le véganisme est la seule réponse éthique à ce qui est probablement le problème de justice sociale le plus urgent au monde. » Monbiot est ensuite revenu sur ses dires, mais on ne cesse depuis de nous répéter que, pour sauver la planète, il faudrait diminuer radicalement notre consommation de viande. Face à ce qui semble être un consensus universel sur le péché de chair animale, existe-t-il vraiment un argument écologique en faveur de la viande ? Je pense que oui, et je pense aussi que nous devrions en parler. Car non seulement le débat public est extrêmement partial, mais le risque du message anti-viande est de détruire ce même environnement qu’il prétend protéger.

Des mensonges, encore des mensonges, et des statistiques

Commençons par l’un des chiffres les plus fréquemment serinés pour justifier une réduction de la consommation de viande : l’idée que 100 000 litres d’eau seraient nécessaires pour produire un kilo de bœuf. Un chiffre conséquent, vu qu’il multiplie par plus de 1 000 les exigences d’un kilo de blé. Avec des magazines aussi sérieux que le New Scientist citant sans réserve cette estimation, il n’est pas surprenant qu’elle soit aussi populaire. Prise au premier degré, elle est évidemment choquante et pourrait, à elle seule, dissuader des centaines de milliers d’individus de manger de la viande.

Sauf qu’il existe diverses estimations de cette quantité d’eau nécessaire à la production d’un kilo de bœuf, et qu’elles ne peuvent pas toutes être justes. Les 100 000 litres — la fourchette la plus haute — proviennent d’un agronome, David Pimentel (dont il sera plus amplement question), mais d’autres experts ont aussi voulu faire ce calcul, chacun en partant d’hypothèses et de positions politiques différentes. Dans son livre Meat, A Benign Extravagance, Simon Fairlie, ancien rédacteur en chef de The Ecologist, déconstruit méticuleusement ce chiffre. Il fait valoir qu’un bœuf moyen, élevé pendant 500 jours avant de partir à l’abattoir, génère 125 kilos de viande. Du total de Pimentel, nous pouvons calculer qu’un tel animal a besoin de 12 millions de litres d’eau au cours de sa vie — soit un terrain de 0,4 ha noyé sous 3 mètres d’eau. Sauf qu’une vache ne boit en moyenne que 50 litres d’eau par jour, ce qui nous mène à 200 litres par kilo, soit à peine 0,2 % du chiffre de Pimentel. Comment l’agronome en est-il arrivé à une estimation aussi extravagante ?

Bizarrement, parce qu’il a inclus toute la pluie tombée sur les terres sur lesquelles le bœuf a grandi, en ignorant le fait que ces averses auraient eu lieu que la bête soit en dessous ou pas. Et pour grossir encore un peu plus sa baudruche alarmiste, Pimentel s’est basé sur la pluviométrie extrême qu’il a pu trouver — et sur des bovins de ranch qui arpentent des surfaces bien plus conséquentes que les troupeaux européens moyens. Après avoir patiemment démonté les statistiques d’autres auteurs, Fairlie conclut : « La quantité d’eau consommée par une vache à viande semble une fonction de votre position politique. »

L’histoire de l’écriture du livre de Simon Fairlie nous en dit énormément sur l’idéologie sous-jacente aux AVPE (anti-viande prétendument écolos). Fairlie a passé dix ans dans une coopérative de permaculture. L’exploitation faisait 5,2 hectares dont seuls 7 % étaient cultivés. Dans la communauté, tout le monde œuvrait à cette tâche, qui leur fournissait le gros de leurs légumes et une partie de leurs fruits. Dans les 4,8 hectares restants, Fairlie était quasi seul à s’occuper de cochons et de vaches laitières. Mais à cause du végétarisme dominant dans la communauté, Fairlie allait constater que, si ses camarades étaient heureux de consommer son fromage, ses yoghourts et son lait, ils ne touchaient pas aux 350 kilos de viande, graisse et saindoux issus chaque année de ses animaux. Ce que Fairlie vendait sur les marchés. Ce qui aurait pu générer un revenu confortable, si la communauté ne dépensait pas dans les 220 euros par semaine en graisses et protéines alternatives importées du monde entier : tahini, noix, riz, lentilles, beurre de cacahuètes et soja. Une ironie que Fairlie était loin d’ignorer.

[Notons pour être complet que Fairlie s’oppose aux parcs d’engraissement bovin (dans lesquels les animaux sont confinés dans des enclos) aux États-Unis comme « l’une des plus grandes bourdes écologiques de l’histoire moderne ». Ces parcs engloutissent des céréales et le fourrage de pâturages irrigués dans des zones arides vers les animaux d’élevage les moins aptes à les transformer efficacement afin de produire du bœuf suffisamment gras pour la production de hamburgers. Les bovins sont d’excellents convertisseurs d’herbe, mais de mauvais convertisseurs d’aliments concentrés. L’alimentation aurait été utilisée à meilleur escient pour engraisser du porc.

Entre-temps, de nombreuses régions du monde riche ont interdit aux porcs de faire ce qu’ils font de mieux : convertir les déchets en viande. Jusqu’au début des années 90, seuls 33 % des aliments destinés aux porcs au Royaume-Uni étaient constitués de céréales propres à la consommation humaine ; le reste était constitué de résidus de récolte (fanes, foins, racines) et de déchets alimentaires. Depuis lors, la proportion de grains sains dans les aliments destinés aux porcs a doublé. Il en existe plusieurs raisons : les règles établies par les supermarchés ; la domination du secteur de l’alimentation animale par les grandes entreprises, qui ne peuvent gérer les déchets provenant de nombreuses sources différentes ; mais le plus important est la réaction excessive paniquée face à l’ESB (« la maladie de la vache folle ») et aux crises de fièvre aphteuse.

Donner des farines de viande et d’os aux vaches était insensé. Les donner comme nourriture aux porcs, dont le régime naturel comprend un peu de viande, l’est nettement moins à condition qu’il soit bien préparé. La même chose vaut pour la pâtée. Donner des déchets stérilisés aux porcs résout deux problèmes à la fois : l’élimination des déchets et le détournement des céréales. À la place, nous déversons ou incinérons des millions de tonnes de produits alimentaires pour porcs et les remplaçons par du soja dont la production détruit des terres agricoles et forêts mieux utilisées. Selon Fairlie, les déchets alimentaires au Royaume-Uni pourraient représenter 800 000 tonnes de porc, soit un sixième de notre consommation totale de viande.

Mais ces inepties, explique Fairlie, ne sont pas des arguments contre toute consommation de viande, mais des arguments contre le modèle de production actuel. Il démontre que nous avons utilisé la mauvaise comparaison pour juger de l’efficacité de la production de viande. Au lieu de citer un simple taux de conversion des aliments en viande, nous devrions comparer la quantité de terre nécessaire pour produire de la viande à celle nécessaire pour faire pousser des produits végétaux ayant la même valeur nutritionnelle pour l’homme. Les résultats sont alors radicalement différents.

Si les porcs sont nourris avec des résidus et des déchets, et les bovins avec de la paille, des tiges et de l’herbe de jachères et de pâturages — des aliments que les humains ne peuvent ingérer — la viande devient un moyen très efficace de produire de la nourriture.]


L’élevage subventionne en réalité la production céréalière humaine

Parmi les statistiques anti-viande, on retrouve aussi, sous diverses variantes, l’idée qu’il faudrait 20 kilos de céréales pour produire un kilo de bœuf. Une affirmation qui repose sur une hypothèse fausse : que tous les animaux seraient élevés dans des parcs d’engraissement. Mais au Royaume-Uni, par exemple, les vaches et les moutons passent le plus clair de leur vie dans des prairies à brouter. En hiver, quand l’herbe ne pousse plus, on se sert principalement de fourrage (du vert de betterave, leurs fanes) ou de déchets agricoles (paille) pour nourrir les animaux. Les céréales sont un ajout exceptionnel pour les quelques semaines nécessaires au « finissage » de l’animal avant son départ pour l’abattoir. En d’autres termes, ce chiffre culpabilisant n’est représentatif que du scénario du pire — des animaux confinés dans un élevage industriel, ce que la majorité des consommateurs européens rejettent pour une foule de raisons indépendantes de la question de la rentabilité alimentaire.

En juillet dernier, à Montréal, lors de la conférence de la Société canadienne de sciences animales, David Pimentel, professeur d’écologie à la faculté d’agriculture et de sciences de la vie de Cornell et déjà responsable du chiffre spécieux sur la quantité d’eau nécessaire à une vache, allait affirmer que « les États-Unis pourraient nourrir 800 millions de personnes avec les céréales consommées par le bétail ».

L’argument est superficiellement convaincant. Malheureusement, outre le choix du scénario le plus défavorable — l’élevage industriel —, Pimentel ignore également le fait que la quasi-totalité des céréales utilisées pour l’alimentation animale est impropre à la consommation humaine, parce qu’elles ont été gâtées ou contaminées d’une manière ou d’une autre. Les producteurs de céréales dépendent du marché des aliments pour animaux pour rentabiliser leurs récoltes corrompues. Et si nous arrêtions tous de manger de la viande, beaucoup de ces céréales seraient tout simplement jetées, un gaspillage qui ferait monter les prix des denrées alimentaires. Dès lors, l’élevage subventionne en réalité la production céréalière humaine et ne la concurrence pas, contrairement à ce que laissent entendre ces statistiques fallacieuses.

En outre, beaucoup d’AVPE oublient de mentionner les sous-produits animaux. En plus d’offrir de la viande pour la consommation humaine, les vaches, moutons et cochons produisent une quantité substantielle de cuir, laine, graisse, sang et os ensuite exploités dans un tas de processus industriels allant de la production d’engrais pour l’agriculture biologique à la fabrication de billets de banque. Avec les animaux d’élevage, quasiment tout se transforme et rien ne se perd.


Les vaches, des éco-vandales ?

Une autre des plus grandes controverses (et idées fausses) sur la production de viande est sa contribution supposée au réchauffement climatique, un sujet prisé par les médias depuis la publication, en 2006, d’un rapport de la FAO dénonçant « l’ombre portée » du bétail sur la planète. Un document où l’on trouve ce chiffre ahurissant : 18 % des gaz à effet de serre sont le fait des animaux d’élevage, ce qui les place avant le secteur routier en termes d’émissions. Je veux bien être naïf, mais je pensais que la cause du réchauffement climatique était notre appétit pour les énergies fossiles. Est-il possible que l’élevage — une activité précédant de milliers d’années l’avènement de la révolution industrielle — soit un problème aussi conséquent ?

Au cours de ces dix dernières années, ce rapport aura contribué au dogme quasi religieux faisant de la réduction de la consommation de viande une arme contre le réchauffement climatique. Cependant, dans les chiffres validés par l’ONU, d’importantes réserves permettent d’ôter quasiment toute sa noirceur à cette « ombre portée » des animaux d’élevage sur l’environnement.

Premièrement, il s’agit d’une moyenne mondiale. Le chiffre cache le fait que le gros de ces émissions proviennent de la déforestation visant à créer de nouvelles prairies pour les animaux ou de nouveaux champs de céréales susceptibles de les nourrir. En d’autres termes, la majorité des émissions de CO2 attribuées aux vaches relèvent en réalité de la destruction de puits de carbone (forêts) précédant l’élevage plutôt que de l’élevage en tant que tel. En outre, une telle activité concerne principalement des pays en voie de développement. À l’inverse, cela fait des décennies que les pays développés voient leurs surfaces forestières augmenter. Par conséquent, si on se limite à une analyse américaine, on s’aperçoit que le bétail américain ne contribue aux émissions de gaz à effet de serre qu’à hauteur de 2,8 %. Dès lors, même si tous les Américains cessaient de manger de la viande, cela ne réduirait leurs émissions qu’à la marge.

Ensuite, dans bien des cas, c’est la valeur du bois qui pousse à la déforestation, et non celle de l’élevage qu’elle pourrait permettre. Même si la production de viande s’arrêtait demain, les arbres seraient quand même abattus.

Troisièmement, le rapport de la FAO ne prenait pas en compte l’utilisation des terres après le départ des bûcherons. De fait, des chercheurs ont depuis déterminé que la conversion en prairies constituait le moyen le plus efficace pour stocker le carbone du sol — bien supérieur aux terres arables et, étonnamment, aux forêts replantées. En effet, le gouvernement irlandais voit dans la restauration des prairies et des pâturages de par le monde une priorité au potentiel considérable pour minorer le réchauffement climatique. Dans son analyse, les émissions de gaz à effet de serre attribuables aux élevages britanniques et irlandais sont négligeables. Cela tient en grande partie au fait que les animaux outre-Manche se nourrissent principalement d’herbe presque toute l’année.

L’élevage laitier est en réalité le moyen le plus écologique de nourrir une population

En réalité, labourer des prairies libère le carbone stocké dans les puits à long terme, ce qui montre combien la conversion des terres d’élevage en terres arables n’a vraiment rien d’écolo. En outre, le labour accélère l’érosion des sols, le ruissellement et l’épuisement des nutriments — autant de facteurs ignorés dans le grand récit des AVPE. À cause en partie de ces problèmes et dans le cadre de ses objectifs environnementaux, le gouvernement britannique a décidé de multiplier les prairies permanentes, vues comme d’importants « puits de carbone capables d’atténuer le changement climatique ».

Vient ensuite la question des produits laitiers. Même si la plupart des anti-viande ne vont pas le crier sur les toits, la production laitière est largement plus verte que la production de viande, et ce même si l’on prend leurs calculs douteux comme référence. Premièrement, parce que les produits laitiers sont une source de protéines durant toute l’année, et pas seulement après l’abattage de la bête. En outre, le mantra estimant qu’il serait plus efficace de nourrir le monde avec des végétaux qu’avec des produits animaux présente un autre grave défaut : de tels calculs prennent en compte la satisfaction des besoins énergétiques humains et ignorent complètement nos besoins spécifiques en protéines.

D’autres limites de la production céréalière sont aussi des plus significatives : dans les climats tempérés, les céréales ne produisent qu’une seule récolte par saison et pour éviter l’épuisement des nutriments dans les sols et le développement des maladies, les agriculteurs doivent alterner avec d’autres cultures, comme les pommes de terre ou le colza. Parce qu’ils ont pris en compte ces cycles et les besoins humains en protéines, des chercheurs néo-zélandais viennent récemment de montrer que, dans les climats tempérés, l’élevage laitier est en réalité le moyen le plus écologique de nourrir une population.

Ainsi, au lieu de voir les herbivores comme des éco-vandales de première, il serait peut-être temps d’apprécier leurs vertus. Leur capacité à convertir des herbes non comestibles en protéines de haute qualité sous forme de viande et de lait devrait être vue comme un cadeau — le brin de magie que les éleveurs et bergers traditionnels connaissent et vénèrent depuis des lustres.

Pâtures et paysages

L’élevage aura façonné nos campagnes pour les rendre plus belles, plus accessibles et plus biologiquement diverses. Beaucoup des paysages parmi les plus célèbres de Grande-Bretagne dépendent des bêtes qui les arpentent. Voyez les pâtures en patchwork dans les campagnes autour de Londres, les vastes étendues des Highlands, la complexité des écosystèmes de la New Forest. Comparez maintenant leur subtilité et la richesse de leur faune avec les déserts céréaliers du Cambridgeshire, où nul ne se promène vu que rien n’est à voir ni à découvrir à des kilomètres à la ronde. Nos choix alimentaires façonnent les paysages qui nous sont chers.

Dans le cœur du Sussex, où j’ai grandi, on trouve des prairies laissées à elles-mêmes, des marécages, des pâtures inondées à certains moments de l’année et des tourbières regorgeant d’espèces. Beaucoup de ces espaces peuvent accueillir du bétail bien adapté à de tels environnements, des vaches descendant des aurochs sauvages qui vivaient là voici des milliers d’années. Réduire notre consommation de viande menace ces paysages, oblige les fermiers à assécher et à « amender » ces terres pour y faire pousser leurs cultures. Est-ce cela que nous voulons ?

Au Royaume-Uni, jeter un œil sur les campagnes préservées, c’est voir toute une continuité de petites modifications remontant directement à l’époque mythique de la forêt primitive. Comme l’explique Richard Maybe dans The Flowering of Britain, les traces de ces environnements pré-humains sont plus que rares, mais nous avons des haies et des bosquets où vivent des espèces continuellement présentes depuis ces temps immémoriaux. De même, bon nombre de riches pâturages anglais n’ont jamais été cultivés depuis l’âge du fer. Il mentionne deux zones du South Downs — l’une n’a jamais été labourée, l’autre a brièvement accueilli des cultures voici plusieurs siècles. Le contraste de biodiversité est toujours manifeste. Certaines choses ne peuvent être annulées.

En revanche, un champ de céréales est une surface morne et sans âme, et ce que nos sens détectent avec une certaine répulsion viscérale provient de leur écologie — de tels champs annihilent ce qu’il nous restait de lien avec la forêt primitive. La biodiversité s’effondre. Les mycorhizes disparaissent pour toujours. Le stockage du carbone cesse. Les produits agrochimiques, les machines et l’érosion des sols font leur œuvre. Voilà pourtant ce que préfèrent les militants écologistes anti-viande à courte vue. Voilà l’avenir qu’ils nous préparent, pour nos paysages et pour notre vie.

Les herbivores maintiennent la biodiversité

Il est de plus en plus reconnu que les herbivores constituent en réalité un élément essentiel de la biodiversité des paysages. Prenons l’exemple des prairies du Trundle — une ancienne colline fortifiée datant de l’âge du fer proche de Goodwood, dans le West Sussex. Pour entretenir les primevères, les orchidées, les pimprenelles, le thym et toutes les autres plantes poussant dans l’herbe fine, les moutons sont essentiels. Une tonte mécanique réussit rarement à conserver la biodiversité aussi efficacement que les herbivores, dont les excréments, l’urine, les sabots et les instincts ne peuvent être reproduits par des machines.

Des institutions comme le National Trust ont même observé que les herbivores réussissaient bien mieux que les humains à maintenir des environnements naturels complexes. Sur les falaises blanches de Douvres, ce sont des poneys d’Exmoor qui entretiennent l’environnement quasiment sans aucune aide humaine. Depuis plus de vingt ans, leur action sur la biodiversité de la région aura été « extrêmement positive ».

Les bois de la New Forest, de Sherwood ou d’Epping, entre autres grandes forêts britanniques, doivent leur diversité et leur exceptionnelle beauté au sylvopastoralisme — des pâtures en forêt. Des systèmes qui ont beaucoup de points communs avec le paysage pré-humain originel, que l’on pense aujourd’hui avoir été fortement façonné par les herbivores sauvages. Le gouvernement britannique reconnaît le rôle important que jouent ces animaux et affirme que le meilleur moyen de «  renaturer » le Royaume-Uni consiste à utiliser des herbivores modernes comme substituts à la mégafaune disparue — aurochs et élans. Dans ce système paysan naturaliste, les humains prennent la place des carnivores.

L’idée que l’élevage fasse davantage partie de la solution plutôt que du problème est de plus en plus probable, logique et enthousiasmante. Mais pour que cela réussisse, tous les consommateurs doivent connaître les problèmes en présence et choisir quel type de viande ils veulent acheter et manger. Ce qui ne veut pas dire que nous devrions tous manger de la viande, mais, inversement, que nous devrions réfléchir à deux fois avant de promouvoir le végétarisme comme l’option écolo par défaut. À bien des égards, les prairies permanentes sont plus écologiques que les terres arables — le sylvopastoralisme étant le must. Vos choix de consommation déterminent notre avenir.


Traduction par Peggy Sastre (corrigée et amendée)

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mardi 6 août 2019

La Journée de dépassement de la Terre et l'empreinte écologique sont-elles de la pseudoscience ?

« Ils n’ont jamais eu de preuves ! »

Le Point publie, ce lundi 5 août, le témoignage du militant écologiste Michael Shellenberger sur la notion de « jour du dépassement », que les médias reprennent désormais chaque année. Initié par l’ONG Global Footprint Network, le concept désigne le moment où la totalité des ressources naturelles produites par la planète en une année a été consommée.

Michael Shellenberger, « héros de l’environnement »

« Les environnementalistes prétendent depuis longtemps que nous sommes en train d’arriver à court de ressources et qu’il s’agit d’un fait scientifiquement établi. Ils n’ont jamais eu de preuves ! », commence celui qui a été nommé « héros de l’environnement » par le magazine Time, en 2008. « Il ne s’agit que de prédictions basées sur des modèles. Le “jour du dépassement” repose sur la notion d’empreinte écologique, qui consiste en six mesures de perte de ressources : carbone, terres agricoles, terres urbanisées, pâturages, pêche et forêts », poursuit-il.


Et d’ajouter : « Or, selon leur méthodologie, cinq de ces six ressources sont à l’équilibre, ou excédentaires, comme nous l’avions montré dans l’étude publiée il y a six ans dans la revue PLOS Biology [résumé ci-dessous]. La dernière mesure est celle du dioxyde de carbone, sauf qu’il ne s’agit pas d’une ressource, mais de pollution ! » Par ailleurs, « selon les calculs du Global Footprint Network, l’empreinte écologique équivaut ainsi quasiment à l’empreinte carbone. Ils prétendent pouvoir calculer cette empreinte carbone à partir du nombre d’arbres qu’on devrait faire pousser pour compenser notre production de CO2. Ils combinent ensuite toutes ces données en une, qu’ils appellent empreinte écologique, et qui est censée montrer que nous perdons des ressources », poursuit le militant.

« Pourquoi faudrait-il combiner toutes ces données ? »

« L’empreinte écologique est pire que [les] fausses sciences en ceci que les créateurs de cette mesure trompent les individus à dessein. On peut mesurer la pollution, ou l’utilisation des ressources de manière très directe. Combien d’hectares de terre utilisons-nous pour l’agriculture ? Est-ce plus ou moins que l’année précédente ? Utilisons-nous plus ou moins d’eau ? Plus ou moins d’engrais ? Mais pourquoi faudrait-il combiner toutes ces données ? », s’interroge l’écologiste, ajoutant : « Il y a des liens entre elles, mais fusionner ces mesures en une seule réduit notre capacité à résoudre les défis qu’elles soulèvent. »


Selon Michael Shellenberger, « le souci, c’est que les environnementalistes ne veulent pas régler ces problèmes avec des moyens technologiques, ce qui est la façon la plus évidente de s’attaquer au défi climatique (...). Les environnementalistes préfèrent nous culpabiliser sur la surconsommation, s’attaquer à la modernité, au développement et à la prospérité ». « Ils veulent effrayer les gens en leur faisant croire que le seul moyen de régler le problème du réchauffement climatique est de devenir pauvre, végétarien, ne pas prendre l’avion, ne pas utiliser d’électricité. Afin de répandre cette peur, ils doivent exagérer les problèmes en les combinant, et en suggérant qu’ils sont la conséquence du fait que l’humanité est trop prospère et développée », estime-t-il encore.





Texte de Michael Shellenberger, paru dans Forbes. Il résume un article paru dans PLOS Biology.


À partir d’aujourd’hui et jusqu’à la fin de l’année, l’humanité commencera à consommer plus de ressources que notre planète ne peut en produire durablement, selon le Global Footprint Network (GFN), qui organise ces journées depuis 1986.




« L’humanité utilise la nature 1,75 fois plus vite que les écosystèmes de notre planète ne peuvent se régénérer », déclare le groupe. « C’est un peu comme utiliser 1,75 Terre. »

Les pays riches utilisent leurs ressources plus rapidement que les pays pauvres, selon le GFN. Les États-Unis, l’Australie, le Danemark et le Canada épuisent leurs ressources avant la fin mars, tandis que Cuba, le Nicaragua, l’Irak et l’Équateur ne le font pas avant décembre.

Le « Jour de la Terre en dépassement » est basé sur ce que l’on appelle l’« empreinte écologique », qui est utilisée par le Fonds mondial pour la nature, le Programme des Nations Unies pour l’environnement, le Rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement et l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Mais l’empreinte écologique est-elle de la bonne science ? Ce n’est pas le cas.

Il y a six ans, j’ai aidé à démystifier la Journée du dépassement de la Terre et le calcul de l’empreinte écologique sur lequel elle est basée dans un article de la revue scientifique à comité de lecture PLOS Biology, intitulé « Does the Shoe Fit? Empreintes réelles contre empreintes imaginaires. »

Nous avons réparti les six mesures qui composent l’empreinte écologique et nous avons constaté que cinq d’entre elles, y compris les aliments et les produits forestiers, étaient soit en équilibre, soit excédentaires [Note du carnet : rappelons que la planète est de plus en plus verte !]. La seule chose qui n’était pas équilibrée, c’était les émissions de carbone de l’humanité.

Mais pour résoudre ce problème, il ne faut pas que les pays riches deviennent pauvres — ou que les pays pauvres restent pauvres — mais simplement que nous nous dirigions vers des sources d’énergie qui ne produisent pas d’émissions de carbone, un processus appelé « décarbonisation ».



Et les deux seuls cas de pays qui ont fortement décarbonisé leur approvisionnement énergétique, la France et la Suède, ne l’ont pas fait en s’appauvrissant, mais plutôt en s’enrichissant considérablement grâce à l’utilisation de l’énergie nucléaire. Aujourd’hui, grâce au nucléaire, la France dépense un peu plus de la moitié de ce que dépense l’Allemagne pour produire de l’électricité qui produit un dixième des émissions de carbone.

Comment les créateurs de l’empreinte écologique ont-ils caché ce qu’ils avaient fait ? En supposant que la seule façon de résoudre le problème du changement climatique était d’étendre le couvert forestier pour absorber toutes les émissions industrielles de carbone.

En d’autres termes, l’empreinte écologique convertit les émissions de dioxyde de carbone en une catégorie d’utilisation du sol, ignorant ainsi toutes les autres façons d’absorber ou de ne jamais émettre de CO2.

Il y a pire. Différentes forêts absorbent le dioxyde de carbone à des taux différents au fil du temps. Mais l’empreinte écologique choisit arbitrairement un seul chiffre pour représenter le taux d’absorption du carbone pour toutes les forêts du monde entier et pour toujours. La méthode de l’empreinte écologique est mieux connue sous le nom de « foutaise en entrée, foutaise en sortie ».

L’Empreinte écologique implique donc que tous les habitants des pays développés riches comme les États-Unis, l’Europe et l’Australie devraient essayer de vivre comme les Cubains et les Nicaraguayens, ou que nous devrions convertir toutes les forêts anciennes du monde en fermes forestières à croissance rapide.

Lorsque nous avons publié notre article en 2013, il a été largement couvert par les médias, notamment par Scientific American, New Science et Le Monde, mais cela n’a pas empêché la Commission européenne et d’autres organismes gouvernementaux de reconnaître la « Journée de la Terre en dépassement » sur les médias sociaux.

La Journée de l’empreinte écologique et de la protection de la Terre a été créée en même temps que les pays d’Europe occidentale et les Nations Unies adoptaient une approche néomalthusienne des problèmes environnementaux [entendre : devenir moins nombreux, consommer moins d’énergie, plutôt que produire mieux cette énergie à bon marché].

Ironiquement, l’ONU a fait la promotion de l’utilisation du bois comme combustible plutôt que du nucléaire. Dans un rapport de 1987 intitulé « Notre avenir à tous », l’ONU dénonce l’énergie nucléaire et insiste pour que les pays pauvres utilisent le bois de manière plus durable. « Les pays pauvres en bois doivent organiser leurs secteurs agricoles pour produire de grandes quantités de bois et autres combustibles végétaux. »

L’auteur principal de « Notre avenir à tous » était Gro Brundtland, ancien Premier ministre norvégien, une nation qui, dix ans auparavant, était devenue fabuleusement riche grâce à ses abondantes réserves de pétrole et de gaz [Note du carnet : et richement doté en hydroélectricité].

Des chiffres comme celui de Brundtland ont fait la promotion de l’idée que les pays pauvres n’avaient pas besoin de consommer beaucoup d’énergie, ce qui s’est avéré être une erreur monumentale. La consommation d’énergie est aujourd’hui aussi étroitement liée au PIB par habitant qu’elle l’était lorsque les pays riches d’aujourd’hui étaient eux-mêmes pauvres.

Il n’y a pas de pays riches qui dépendent principalement du bois pour l’énergie, tout comme il n’y a pas de pays pauvres qui dépendent principalement des combustibles fossiles ou du nucléaire.

L’empreinte écologique a autant de valeur scientifique que l’astrologie, la phrénologie et les théories de la terre plate. Il est temps de traiter l’empreinte écologique comme la théorie pseudoscientifique qu’elle est.


Pourquoi ce chiffre est-il critiqué ? (Le Monde et La Libre)

Obtenir un chiffre parlant pour l’opinion publique nécessite bien souvent de faire des raccourcis. En 2010, Leo Hickman, journaliste spécialiste de l’environnement, déplorait dans le Guardian, que cet indicateur agrège « des pommes et des poires », c’est-à-dire additionne des données de nature aussi différentes que les émissions de gaz à effet de serre, les récoltes de maïs ou la perte de la forêt primaire.

Il déplore aussi que les calculs soient affinés chaque année, ce qui fait fluctuer la date fatidique. En effet, en 2015, lorsque nous avions publié un article à ce sujet, le dépassement était censé survenir le 13 août ; or les dernières données publiées en 2019 estiment désormais que cette date aurait plutôt dû être le 5 août, soit huit jours plus tôt. En 2018, de la même façon, le jour du dépassement était fixé au 1er août, mais rétrospectivement, l’ONG calcule aujourd’hui que la Terre avait épuisé ses réserves dès le 29 juillet.

La notion d’« hectares globaux » est aussi une mesure difficile à appréhender pour le grand public : un hectare de céréales n’a pas le même rendement en France et au Maghreb, et une forêt scandinave ressemble peu à une forêt tropicale. Il s’agit en fait d’opérer une moyenne, comme le PIB, destinée à faciliter les comparaisons internationales, comme l’explique Aurélien Boutaud, consultant en environnement interrogé en 2017 par Libération.

Autre subtilité : certains pays ont une biocapacité supérieure aux autres et sont donc des « réservoirs » écologiques. Ainsi, les Brésiliens ont-ils la même empreinte écologique que les Macédoniens, mais leur biocapacité est cinq fois plus élevée en raison de la forêt amazonienne. Chaque Français consomme 2,9 fois ce que la Terre peut lui fournir pour subvenir à ses besoins, mais seulement 1,8 fois la capacité du territoire français (notamment grâce à la richesse écologique de la Guyane).

Si certains indicateurs sont tangibles (le nombre d’arbres coupés pour produire du bois ou la production de céréales), l’essentiel [la quasi-totalité] de la dette est constitué des émissions de carbone que la nature ne parvient pas à absorber. En France, elle représentait 60 % de l’empreinte totale. Certains analystes estiment donc qu’il serait plus pertinent de se concentrer sur cet indicateur seul.

Bien sûr, on imagine aisément que l’institut chargé de calculer cette date se propose de prendre en compte l’épuisement des ressources naturelles, notamment l’utilisation de carburants fossiles, en considérant ces dernières comme un « stock ». Un stock dont l’épuisement pourrait être converti statistiquement en surface cultivable. Ce serait confondre la notion déjà critiquable d’empreinte écologique avec celle d’empreinte carbone. Mais surtout, sur base de quelle équivalence allons-nous réaliser ce calcul ? Combien d’hectares pour un litre de pétrole ou l’extraction d’un kilo de cuivre ? Ne cherchez pas, il n’y a aucun calcul connu qui tienne la route, et quiconque prétend le contraire ne fait que se ménager le droit d’écrire n’importe quoi.

Mieux encore, comment expliquer les incohérences et remarquables omissions au gré des intentions des auteurs du calcul ? Ainsi, pour ne donner qu’un exemple, l’institut chargé de calculer le jour du dépassement a dû admettre en 2008 qu’il prenait en compte une empreinte carbone identique pour l’électricité d’origine nucléaire et celle d’origine fossile. Hypothèse qui, quoi qu’on pense du nucléaire, ne peut relever que du préjugé ou de l’ignorance de son auteur.

Il me semble qu’actuellement, le « jour du dépassement » de l’esprit critique tombe de plus en plus tôt dans l’année.