jeudi 10 décembre 2015

En 1913 : « Jouets modernes d’enfants : doit-on privilégier l’instruction au détriment de la distraction ? »

À l’occasion de la Noël 1913, un chroniqueur du Petit Journal s’interroge sur le bien-fondé de l’engouement pour les jouets « scientifiques », ces derniers prenant désormais le pas sur les joujoux plus classiques. Instruire ou divertir : faut-il choisir pour le bien de l’enfant ?

Leibnitz disait : « Les hommes n’ont jamais montré tant de sagacité que dans l’invention des jeux ». Cette observation du philosophe se vérifie tous les ans à l’époque de Noël. Allez plutôt faire un tour dans les grands magasins, au rayon des joujoux : vous serez émerveillés de l’ingéniosité dépensée par les inventeurs et les fabricants de jouets nouveaux, affirme Jean Lecoq dans l’édition du 23 décembre 1913 du Petit Journal.

S’il est vrai que, depuis que le monde est monde, l’homme n’a cessé de se mettre la cervelle à l’envers pour amuser l’enfant, jamais il ne dépensa, dans ce but, autant d’imagination qu’aujourd’hui. Reste à savoir, d’ailleurs, si le but est atteint. Les petits enfants d’à présent, avec les joujoux compliqués et les jouets scientifiques qui ont pour effet de les instruire bien plus que de les distraire, sont-ils plus heureux que ne le fussent les gamins du temps jadis avec leurs poupées de carton et leurs soldats de plomb ? s’interroge le chroniqueur.



C’est douteux, poursuit-il. L’enfant n’a pas besoin d’un joujou animé : il se charge bien de l’animer lui-même par sa propre imagination. Dès que l’enfant joue, il vit dans un rêve. Or, les jouets scientifiques et les jouets précieux ne peuvent que troubler ce rêve. Ils étonnent l’enfant, ils ne l’amusent pas.

Lors de la dernière exposition des jouets anciens, reprend le journaliste qui, rappelons-le, s’exprime en 1913, on constata que les jouets communs étaient fort rares, et qu’on ne pouvait guère trouver que des jouets d’un grand prix. À ceux qui s’en étonnaient, M. Léo Claretie, l’organisateur de cette exposition, donnait cette explication toute naturelle :

« Le joujou bon marché d’autrefois a été détruit parce qu’il a servi. Nous ne le connaissons qu’en peinture. Les seuls jouets qui aient été conservés sont les jouets coûteux. » C’est-à-dire les jouets qui n’ont pas rempli leur but.

Il n’est donc pas besoin que les jouets soient très beaux. L’essentiel est qu’ils favorisent les jeux de l’imagination de l’enfant. Il n’est pas besoin non plus qu’ils le fassent réfléchir. L’enfant a bien le temps de faire connaissance avec les réalités de la science. Laissez le jouer d’abord, vous le ferez étudier après. Les jouets qui ont pour but d’exercer son raisonnement ne sont pas des jouets. « Rien n’est moins raisonnable que de vouloir que les enfants le soient ». Qui a dit cela ? C’est Jean-Jacques. Et il me semble qu’il n’a rien dit de plus sensé, conclut Jean Lecoq.

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