dimanche 27 novembre 2016

27 novembre 1095 — Appel lancé pour porter secours aux chrétiens d'Orient et aux pèlerins

C’était il y a près de mille ans. À la fin du XIe siècle, le royaume de France était en petite forme. Il ne représentait pas plus de deux ou trois fois l’actuelle région d’Île-de-France ; le domaine royal était bordé par Compiègne au nord, Orléans au sud, Dreux à l’ouest. Les Capétiens régnaient, mais, dit Jacques Bainville qui est indulgent, ce sont des « règnes sans éclat ». Qui se souvient de ces rois-là, les premiers héritiers du fondateur de la dynastie, Robert le Pieux, Henri Ier, Philippe Ier ? C’est à l’extérieur du royaume que les choses se passent. Chez les Normands en particulier : le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, a mis la main sur l’Angleterre (victoire de Hastings, en 1066, illustrée par la tapisserie de Bayeux), et ce sont aussi des Normands qui sont allés délivrer, à leur demande, les populations catholiques de l’Italie méridionale des expéditions sarrasines.



« Les malheurs des pèlerins »

Car c’est un temps de pèlerinages. Des foules de pèlerins chrétiens se déplacent en longues colonnes vers Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle, au nord de l’Espagne, venant manifester leur soutien aux dernières victoires de la Reconquista sur l’islam, après des siècles de conquêtes et de conversions musulmanes induites par des vexations et une forte taxation. Mais c’est le pèlerinage de Jérusalem, par terre et par mer, qui attire les fidèles les plus nombreux et les plus ardents, à partir des sols européens, notamment français. « Il crée une vie neuve, il marque la crise décisive où le vieil homme se dépouille », notent les chroniqueurs de l’époque.

Ces mouvements de population de l’Occident vers les Lieux saints d’Orient créent des routes, des escales, des dispensaires ; ils développent des échanges de toute nature. Arrivés sur place, les pèlerins rencontrent d’autres chrétiens, d’ancienne tradition qui constitue encore une grande partie de la Syrie et de la Palestine, peut-être encore la majorité des habitants, mais aussi des musulmans. Les communautés prospèrent dans des quartiers séparés. Jusqu’à l’arrivée des Turcs seldjoukides. Les anciens « maîtres tolérants et policés venus d’Égypte font place à des fanatiques durs et tracassiers ». La conquête de Jérusalem par ces Turcs s’accompagne de la persécution et du massacre des chrétiens. Les pèlerins rentrent chez eux effrayés. La nouvelle enflamme la fin de ce XIe siècle. Les Seldjoukides se sont emparés de l’Arménie si lointainement chrétienne, de Smyrne, de Nicée, près de Constantinople.

L’intervention des barons occidentaux permit de libérer de nombreuses villes (Nicée, Sardes, Tarse, Antioche) récemment conquises par les Turcs après la catastrophe de Manzikert en 1071


L’Empire byzantin menace de disparaître. Une vague de fond soulève la chrétienté.

L’Empire byzantin est confronté à l’avancée des Turcs seldjoukides. Depuis la désastreuse défaite subie à Manzikert l’arménienne en 1071, de nombreux territoires sont passés entre les mains de ces nouveaux musulmans venus d’Asie centrale et récemment convertis. Leur présence complique encore davantage le pèlerinage sur les Lieux saints qui connaît à l’époque un essor remarquable.

Qui va délivrer le Saint-Sépulcre ? Les monarques en sont incapables, qu’ils soient trop faibles, comme le roi de France, qu’ils se disputent entre eux, et notamment avec l’empereur d’Allemagne, ou qu’ils contestent l’autorité de l’Église de Rome. C’est donc elle qui va se substituer à eux, cette Église de Rome qui révèle sa solidité en résistant au grand schisme d’Orient d’un côté et aux « antipapes » de l’autre. C’est elle qui peut porter secours aux chrétiens de Terre sainte. Mais avec quels moyens le peut-elle ? Quels hommes ? Quel argent ? Quelles armes ? Elle va les mobiliser.

Et c’est un autre Français qui le fait, non pas le roi, mais un pape, le deuxième élu depuis Grégoire VII. Fils d’une famille noble de Champagne, rappelle Jacques Heers, l’historien des croisades, c’est un bénédictin ; il fut archidiacre de Reims avant de devenir prieur de l’abbaye de Cluny. Bâtie à la fin du siècle précédent, cette abbaye rayonne par son influence bien au-delà du sol qui l’a vue naître. Élu pape sous le nom d’Urbain II en 1088, il a dû attendre cinq ans avant de s’asseoir sur le trône pontifical à Rome (alors occupée par un « antipape »). La mission de la délivrance des chrétiens de Jérusalem se présente à lui comme une occasion d’affirmer son autorité tout en marquant la puissance temporelle et spirituelle de l’Église. Il part prêcher le combat dès 1095, depuis l’Italie jusqu’à la Bavière, des Alpes à la France, son pays. Il y multiplie assemblées et conciles, et n’hésite pas à excommunier le roi de France, Philippe Ier, pour usurpation de biens d’Église, répudiation de son épouse et corruption...

L’abbaye de Cluny dont Urbain II fut le prieur


mercredi 28 septembre 2016

Chasser la religion et la remplacer par la spiritualité (suite)

Comme on le sait l'école québécoise privilégie désormais la spiritualité amorphe à la religion organisée.

C'est ainsi que les agents de pastorale ont été remplacés par des animateurs « de la vie spirituelle et d’engagement communautaire » dans les écoles québécoises. Ainsi, on trouvera donc intolérable la prédication de prêtres ou de pasteurs dans les écoles devenues laïques (alors qu'elles devaient d'abord n'être que regroupées linguistiquement), mais on ne trouvera pas d'objections à une série d'activités qui éveillent la spiritualité et l'« engagement communautaire » des élèves :
Voilà que cette tendance qui paraît lourde frappe à son tour les Scouts du Canada.

En effet, le nouveau calendrier scout 2015 contient, à la page du mois de septembre 2015, une peinture qui représente une scène de méditation transcendantale, forme de méditation qui tire son origine de l'hindouisme. Il ne s'agit pas simplement de yoga ou d'une scène de relaxation, car les jeunes scouts illustrés sont bien en état de lévitation. Plusieurs personnes s'insurgent contre cette pratique, dont le Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux qui avait avait déclaré dans un document intitulé, « Jésus-Christ le porteur d'eau vive - Une réflexion chrétienne sur le “Nouvel Âge” » :
« Beaucoup sont persuadés qu'il n'y a aucun risque à "faire un emprunt" à la sagesse orientale, mais l'exemple de la Méditation transcendantale (MT) devrait pousser les chrétiens à bien réfléchir avant de s'engager à l'aveuglette dans une autre religion (hindouisme, dans le cas présent), malgré toutes les déclarations de neutralité religieuse des promoteurs de la MT. Apprendre à méditer ne pose pas de problème, mais l'objet ou le contenu de l'exercice indique clairement s'il s'adresse au Dieu révélé par Jésus-Christ, à une autre révélation, ou tout simplement aux profondeurs cachées du moi. »
Il reprenait une partie des conclusions auxquelles avait abouti la Commission théologique irlandaise en 1994.

Certains voient dans la pratique de cette « spiritualité » une activité qui n’est pas anodine et qui peut même être dangereuse. Voir ce site.

Une autre chose provoque l'indignation de certains parents : dans les années 90, le mouvement scout s'est déclaré officiellement « laïc » en expulsant le religieux du mouvement, au Québec on bannit ainsi tout lien avec la foi catholique. Cela a provoqué beaucoup de remous et l'apparition de nouveaux groupes qui désiraient conserver certains éléments du catholicisme.

Depuis lors, la majeure partie des groupes « catholiques » ont disparu. Les parents qui ont mené ce combat considèrent généralement qu'on les a calomniés et qu'on a tout fait pour torpiller leur initiatives qualifiées « rétrogrades » par leurs opposants. Le mouvement scout n'a proposé en termes de laïcité qu'un laïcisme intransigeant, alors qu'on aurait pu concevoir des troupes aux sensibilités religieuses diverses ou mêmes athées.

Le vide fait, on fait maintenant rentrer chez les scouts des spiritualités acceptables, à la mode, comme la méditation transcendantale. C'est assez « moderne », mais ce n'est pas neutre.




Soutenons les familles dans leurs combats juridiques (reçu fiscal pour tout don supérieur à 50 $)

lundi 26 septembre 2016

« La vérité sur le cours ECR », une nouvelle catéchèse politiquement correcte ?

Alain Tremblay, enseignant en éthique et culture religieuse (ECR) à l’école Curé-Antoine-Labelle de Laval, s’est porté cette semaine dans les colonnes du Devoir à la défense du programme qu’il enseigne en secondaire IV (élèves de 15 à 16 ans).

Il y décrit avec une fierté non feinte (« Je suis fier et honoré de donner le cours ECR ») la merveille qu’il enseigne à ces jeunes de 15 ans :
Je commence l’année scolaire avec le thème de la tolérance (nous faisons référence au dalaï-lama et à Nelson Mandela pour en témoigner).

Ces figures sont suggérées par le programme gouvernemental d’ECR. On comprend la présence du dalaï-lama car, comme le programme ECR, le dalaï-lama parle beaucoup de « dialogue interreligieux » et qu’il met de l’avant une « éthique laïque ». En effet, selon le dalaï-lama, la compassion et l’affection sont des valeurs humaines indépendantes des religions : « Nous avons besoin de ces valeurs humaines. Je les appelle valeurs éthiques laïques, ou convictions laïques. Elles sont sans relation avec une religion particulière. Même sans religion, même agnostique, nous avons la capacité pour promouvoir ces valeurs ».

Notons que le dalaï-lama en bon bouddhiste condamne l’homosexualité... (« Cela fait partie de ce que nous, les bouddhistes, appelons “une mauvaise conduite sexuelle”. Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l’élément masculin et l’élément féminin et tout ce qui en dévie n’est pas acceptable d’un point de vue bouddhiste », in Le Point du 22 mars 2001) Le dalaï-lamaï serait-il donc homophobe ? (voir ci-dessous, cela semble très important pour ce prof d’ECR)

Pour ce qui est de Mandela, il fut un simple intermède guère représentatif de l’Afrique du Sud contemporaine, ce pays violent qui pratique la discrimination à grande échelle et qui se dit la nation arc-en-ciel tout en faisant tout pour diminuer la diversité y compris dans les universités. Il serait intéressant d’entendre cet enseignant à son sujet quand on considère la kyrielle de clichés naïfs, d’erreurs et d’approximations simplistes débitées à son sujet dans les reportages de Radio-Canada ou les manuels scolaires.

Il manque Gandhi dans la liste de ces saints modernes (il est pourtant suggéré dans le programme ECR). Dans certains manuels, on fait croire que Gandhi a été décisif dans l’indépendance de l’Inde, ce qui est très discutable. Tous les manuels que nous avons lus passent sous silence la vision très racialiste des rapports humains de Gandhi et son peu de sympathie pour les Noirs en Afrique du Sud. À ce sujet, lire The South African Gandhi : Stretcher-Bearer of Empire d’Ashwin Desai et Goolam Vahed (octobre 2015, Stanford University Press). Le livre n’a pas été traduit en français.

Alain Tremblay mentionne ensuite la lutte aux péchés mortels d’aujourd’hui. On ne parle plus de nos jours d’orgueil, d’avarice, d’envie, de colère, de luxure, de gourmandise, ni de paresse, c’est trop banal, trop quotidien. On pourra donc être envieux et orgueilleux dans la vie de tous les jours du moment qu’on condamne désormais l’intolérance (faut-il tolérer les péchés ?), la haine de la différence, le racisme, le xénophobie, l’homophobie, etc.
Viens [sic] ensuite l’intolérance et ses victimes. Nous parlons donc de ces millions de gens tués parce qu’ils étaient différents, par leur origine ethnique, leur religion, leur sexe ou leur orientation sexuelle.

Des millions de gens tués à cause de leur sexe ? Des femmes ? Où ? Quand ? Les bébés de sexe féminin avortés ? Ce n’est pas du tout clair. Et les autres avortés, d’aucune importance si ce n’est pas à cause de leur sexe ?

Des millions de gens tués à cause de leur orientation sexuelle ? On n’a pas de chiffres certains sur le nombre d’homosexuels tués par les nazis par exemple. Une étude récente mentionne de 5 000 à 10 000 homosexuels enfermés dans les camps de concentration nazis à cause de leur orientation sexuelle (mais souvent ce n’était pas la seule raison), mais on ne sait combien moururent.
Ces jours-ci, nous abordons le racisme et, plus spécifiquement, le nazisme, son apogée. Antisémitisme, eugénisme, xénophobie, endoctrinement, propagande, ignorance, préjugés et folie humaine sont au menu.
Quel poème à la Prévert ! Faut-il comprendre que l’ignorance et les préjugés sont des notions équivalentes au racisme « et plus spécifiquement le nazisme » ?

L’ignorance et les préjugés sont sans doute universels : comme on le verra, ce professeur a des préjugés favorables envers les jeunes réfugiés syriens qu’il accueillera dans sa classe alors qu’il ne les connaît pas... Parfois les préjugés sont des maux bénins ou inévitables. Edmund Burke a même fait l’éloge des préjugés... En effet, Burke se méfiait de la raison individuelle ou privée quand elle s’oppose à la raison ou l’expérience collective incarnée dans le préjugé. En tant que « sorte d’abrégé des raisonnements qui l’ont produit et des expériences qui l’ont validé », le préjugé se présente même pour Burke comme une condition de l’action et du comportement moral. Pour Theodor Dalrymple, si certains préjugés sont néfastes d’autres sont, en revanche, utiles ou pour le moins inévitables en société. On ne peut sans cesse tout remettre en cause ni tout vérifier par soi-même, il est aussi bon d’avoir certaines préconceptions envers des rouages de la société comme croire qu’un policier en faction nous aidera si nous sommes dans le besoin, même si on ne connaît pas les policiers que l’on rencontre.

Quant à l’eugénisme, il n’est pas du tout unique au nazisme, ni même au racisme : il est né dans les pays anglo-saxons (Galton en Grande-Bretagne) et aux États-Unis (Irving Fisher financé par John D. Rockefeller) pas en Allemagne et ils visaient toutes les races.

Tiens, il manque l’euthanasie dans la liste des maux du nazisme et de l’eugénisme. C’est pourtant un complément naturel à l’eugénisme (il faut éliminer les vieux, les débiles, les malades incurables) pour améliorer la société des vivants. Mais on comprend qu’aujourd’hui le mot euthanasie est banni par le correctivisme politique et ses « soins de fin de vie digne ». Pas de cela dans la classe de M. Tremblay.

Pour ce qui est du racisme et de sa lutte omniprésente à l’école, cette lutte devrait-elle vraiment être une priorité aujourd’hui ? Ou la dénonciation du racisme sert-elle plutôt à lutter contre le « nationalisme » et le « populisme », nettement plus contemporains, en faisant l’amalgame constant à l’école entre ceux-ci et le racisme ?

Comme le soulignait récemment le sociologue Mathieu Bock-Coté :
En matière de lutte contre le racisme, il n’y a plus, selon la formule rituelle, beaucoup de travail à faire. Le racisme est résiduel, aujourd’hui.

Alors comment les jeunes peuvent-ils croire que notre société est à ce point rongée par le racisme que la lutte contre lui soit une priorité ? En fait, ceux qui se spécialisent dans sa dénonciation et qui gagnent leur croûte ainsi ne veulent pas prendre leur retraite.

Alors ils nomment racisme n’importe quoi. Vouloir réduire les seuils d’immigration, ils appellent cela du racisme. Vouloir contenir la progression de l’islamisme, ce serait du racisme aussi.
Défendre l’identité québécoise ? Toujours du racisme !

Occidentalophobie ?

En fait, la jeune génération est née dans une société qui se déteste. On la dirait presque occidentalophobe. L’Occident n’en finit plus de s’accuser de racisme, de sexisme, d’homophobie, de transphobie, etc. Il aime se diaboliser. Il croit se grandir moralement en se rapetissant. La jeune génération a été élevée dans ce dédain ostentatoire. Et au-delà du racisme, elle a été élevée dans un culte quasi religieux des droits individuels.

À l’école, à la télé, elle n’entendait que ça : racisme, racisme ! Pas étonnant qu’elle répète sa leçon maintenant.

Cet enseignant d’ECR participe sans doute à son insu à cette culpabilisation. On ne pourra en tous cas prétendre que ce professeur est neutre, il distille indéniablement une vision du monde bien particulière, très « politiquement correcte ».
Par la suite, nous discuterons d’homophobie. Je leur parlerai de la triste histoire de Matthew Shepard, 21 ans, torturé et assassiné au Colorado parce qu’il était gai. Terrifiant !
Juste après le nazisme, car chacun sait que l’homophobie c’est comme le nazisme...?

On connait le glissement habituel : vous désapprouvez de l’homosexualité, ça vous dégoûte, vous ne souhaitez pas que vos enfants soient homosexuels ? Vous êtes donc des « homophobes » et l’homophobie conduit à tuer de jeunes homosexuels... (Se rappeler ce Matthew Shepard) C’est bien connu. Tout à coup les amalgames grossiers sont permis... Combien d’homosexuels tués par homophobie au Québec ? Combien ? Zéro ? Mais on n’hésite pas à en faire une priorité en classe apparemment.

Et même dans le cas de Matthew Shepard, cette icône, il n’est pas certain qu’il ait été tué à cause de son homosexualité. Ce professeur parlera-t-il des autres versions entourant ce meurtre ou cela brouillerait-il le message orienté qu’il veut faire passer ? Cela ferait-il tache dans son martyrologe...?

En 2004, le programme de nouvelles 20/20 d’ABC News a diffusé un reportage au cours duquel les deux assassins de Matthew Shepard, Russell Henderson et Aaron McKinney, ainsi que Kristen Price la petite amie de McKinney, le procureur et un enquêteur principal affirment que le meurtre n’a pas été motivé par la sexualité de Shepard mais plutôt un vol lié à la drogue qui a mal tourné. Kristen Price affirme avoir menti à la police quand elle a affirmé que McKinney s’était mis en colère à cause d’une avance sexuelle inopportune de la part de Shepard. Elle déclara à la journaliste de télévision Elizabeth Vargas ne pas penser que ce soit un crime haineux.

L’enquêteur Ben Fritzen affirma à la journaliste : « la préférence sexuelle de Matthew Shepard ou son orientation sexuelle ne constituait certainement le mobile du crime...».

Dans un article de la revue LGBT The Advocate, Aaron Hicklin écrit qu’après des années d’enquête, le producteur de l’émission, l’écrivain homosexuel Stephen Jimenez, a interrogé plus de 100 personnes et a « amassé suffisamment de preuves anecdotiques pour soutenir de manière convaincante que la sexualité de Shepard était, sans être accessoire, nettement moins importante à cette affaire que le consensus populaire voudrait nous faire croire. »

Le producteur de télévision Jimenez et son livre sur l’affaire
Le procureur dans cette affaire affirme qu’il y a de nombreuses preuves que la drogue était au moins un facteur dans ce meurtre. L’agent Waters confie à la journaliste britannique Julie Bindel : « Je crois encore aujourd’hui que McKinney et Henderson essayaient de trouver la maison de Matthew afin de voler la drogue qu’il y avait. C’était assez bien connu dans la communauté de Laramie que McKinney n’était pas quelqu’un qui frapperait par homophobie. »

Le 1er octobre 2013, Steven Jimenez, lui-même homosexuel, publia un livre qui contredisait catégoriquement la thèse du « martyr homosexuel ». Selon cette enquête, Shepard était un revendeur de drogue et connaissait bien ses agresseurs avec qui il aurait eu des relations sexuelles avant le soir du drame. Son assassinat serait motivé par la drogue et non par son orientation sexuelle.

Le livre de Jimenez a été férocement attaqué par la presse « progressiste », mais l’ancien amant et ami de longue date de Matthew Shepard, Ted Henson, a déclaré que le livre n’était « rien de plus que la stricte vérité ». Pour plus de détails récents, lire l’entretien de Jimenez avec la revue littéraire Spiked ! publié en 2015. Bref, l’affaire semble compliquée, gageons que la discussion sur cette « victime de l’homophobie » dans la classe d’Alain Tremblay, devant ses élèves captifs, sera plus simple.

Et si on enseignait simplement la courtoisie, la politesse et le respect à l’école sans utiliser celle-ci pour culpabiliser les enfants et faire passer le message de certains lobbies (voir Pas de classiques de la littérature, mais la lutte contre l’hétérosexisme en classe de français, d’anglais, d’histoire et de mathématiques).
Viendra ensuite le module sur l’avenir de l’humanité. Sous l’angle des inégalités sociales, des sociétés productivistes et du manque de respect envers la nature et les animaux, nous regarderons les immenses défis que nous devons relever afin d’assurer demain et… après-demain ! Tout cela appuyé par la pensée d’Hubert Reeves, de Pierre Dansereau et de Michel Jurdant. Rien de moins !

Tout cela est bien beau et bien orienté. On reconnaît des éléments du discours écologistes, socialistes et antiproductivistes. Comme on l’avait déjà noté dans une analyse de trois manuels ECR du primaire approuvés par le Bureau de l’approbation du matériel didactique : « On ne parle donc jamais de notre développement, notre richesse, notre confort, etc. N’y aurait-il aucune responsabilité éthique à se développer ? »
Les questions existentielles, le sens de la vie, les grandes religions (leur fondement mais aussi leurs dérives et dérapes), la justice et enfin l’ambiguïté humaine (le dopage sportif et la tricherie) viendront clore l’année scolaire.

Notons que le professeur parle peu des religions et assure les critiquer (« les dérives et dérapes [sic] »). Ce n’est sans doute pas étranger au fait qu’il écrive dans le Devoir et veuille rassurer ses lecteurs « laïcs ». Mais M. Tremblay se garde bien d’être précis. Des critiques sur l’islam ? Des critiques sur l’impasse du dialogue interreligieux ?

On se demande bien comment le cours ECR pourra donner un sens à la vie alors que le professeur est supposé être neutre et un simple animateur. Gageons que M. Alain Tremblay essaie de remédier à ce vide métaphysique en guidant ses élèves adolescents dans la voie qu’il a choisie.
J’en profite pour inviter MM. Richard Martineau, Mathieu Bock-Côté et Jean-François Lisée à assister à un de mes cours (ou à un cours de mes excellents et rigoureux collègues).

Après une critique sévère du cours ECR, des élèves d’une école de Granby avaient fait la même invitation à des adultes pour qu’ils assistent à « leur » cour d’ECR. Un père de famille avait voulu accepter cette invitation. Après de multiples tentatives pour joindre l’enseignante d’ECR, Mme Bergeron, celle-ci a refusé que ce monsieur y participe prétextant une vague opposition des parents. Selon ce lecteur outré : « dans le journal, cette professeur se donne le beau rôle, fait tancer les adultes qui n’apprécient pas ce cours par ses élèves influençables et obéissants, puis elle refuse l’invitation en privé. Est-ce là un comportement digne ? »
Simplement afin de constater que nous n’endoctrinons pas nos élèves, mais dénonçons, haut et fort, toutes formes d’intolérance, source de mal et de souffrance.

La liste des exemples d’intolérance ci-dessus est sélective. Toute liste l’est, aucune n’est vraiment neutre. On doit toujours trier selon ce que l’on considère comme grave et pertinent. Le nazisme est-il vraiment un exemple pertinent ? Le racisme si important aujourd’hui ? Ou l’obsession qui entoure cette dénonciation ne sert-elle pas d’autres fins : culpabiliser les jeunes québécois (qui n’ont pas de passé colonialiste ni esclavagiste pourtant !) et miner le nationalisme québécois par association ?

Et puis la valeur suprême de notre société devrait-elle vraiment être la « tolérance » ? N’est-ce pas la base même du multiculturalisme ? Il faut tolérer toutes les religions, toutes les coutumes, toutes les langues car — selon la vulgate politiquement correcte — l’intégration, l’assimilation sont des formes de violences devant des différences qui nous enrichiraient ?

Messieurs, l’objectif de ce cours est de rendre les jeunes plus conscients et sensibles, moins individualistes,

Il n’est pas du tout évident que cela soit le cas : le programme insiste beaucoup sur l’autonomie de l’enfant, il le laisse seul arbitre en théorie des questions éthiques, il doit refuser tout préjugé collectif... Et depuis quand l’État a-t-il le mandat de rendre les enfants des autres plus ou moins individualistes ?

moins égoïstes, plus ouverts sur la différence et plus respectueux des humains et autres formes de vie !

Toutes formes de vie ? Les plantes, les amibes, les moustiques, les bactéries, etc. ? Qu’est-ce que ce prêchi-prêcha écologiste de base ? Et des parents confient leurs enfants à ce professeur ?

En peu de mots : participer activement, par des gestes salutaires et généreux, à la construction d’un monde meilleur !

Que c’est lyrique et peu neutre... (meilleur en fonction de quoi ?)

Cela dépasse toute forme de politique et de nationalisme. Quel défi en [ce?] XXIe siècle ou [sic: où] mensonges, désinformation et populisme règnent impérialement !

Quand on vous avait dit que le nationalisme et le « populisme » prononcé du même souffle que « mensonge » et « désinformation » c’était très mal. Et, faisant toujours dans la nuance, ce professeur déclare tous ces maux « régne[r] impérialement ». Rien que cela. Heureusement de nouveaux curés veillent. Ils font catéchèse dans les écoles apparemment.

[...]
Bientôt, nous accueillerons les réfugiés syriens. J’ai hâte de les rencontrer. Je serai humble et ému devant ces enfants de la guerre. Unis par notre humanité, nous partagerons tous ensemble ! Partager et non… endoctriner !

Et ça se donne le beau rôle... en toute humilité, bien sûr. Notons que le dalaï-lama, dont nous parlait ce prof d'ECR au début, trouve qu'il y a désormais trop de réfugiés en Europe... (AFP le 31/05/2016).

Après un tel plaidoyer émouvant et partial, comment un élève de la classe de M. Tremblay, ce professeur si effacé, si neutre, oserait-il le contredire et notamment dire que le nationalisme n'est pas un mal, que l’immigration doit être limitée, qu’il n’est pas nécessairement bon pour le Québec d’accueillir tant d'immigrants ?

dimanche 25 septembre 2016

L'histoire scolaire de la civilisation musulmane au service de la glorification dogmatique du « vivre ensemble ».

Après avoir décrypté les principaux manuels scolaires d’histoire, Barbara Lefebvre a accordé au FigaroVox un entretien-fleuve. Elle montre comment l’Éducation nationale porte un regard apologétique sur la civilisation arabo-musulmane.

Question — À quoi sert l’histoire enseignée à l’école, à développer le « vivre-ensemble » ou à instruire les élèves ?


Barbara LEFEBVRE. — L’histoire scolaire telle qu’elle est prescrite par les programmes officiels transposés fidèlement dans les manuels scolaires, n’est pas l’histoire universitaire. Ce n’est pas une histoire où les débats historiographiques actuels, parfois virulents, doivent s’exposer. C’est le récit du passé au regard de l’état des lieux de la recherche faisant l’objet d’un consensus universitaire. L’histoire scolaire sert un projet d’influence positive : transmettre aux élèves des connaissances factuelles appuyées sur une pratique du questionnement critique des sources. On espère, naïvement peut-être, qu’ils pourront, plus tard, exercer leur raison critique et penser par eux-mêmes. Or, cette discipline est le plus souvent utilisée pour exercer une influence normative sur les élèves. Aujourd’hui cela s’aggrave dans le contexte de crise identitaire sévère et de déculturation massive.

mercredi 21 septembre 2016

Les écoles indépendantes australiennes

Ce vendredi, Anne Coffinier, Directrice générale de la Fondation pour l’école, rencontrait Barry Wallett (ci-contre), Directeur exécutif de l’Independent Schools Council of Australia, organisme de liaison et lobby représentatif du secteur des écoles indépendantes en Australie.

Le secteur indépendant en Australie est un élément clef du système scolaire : il scolarise près de 16 % des élèves.

Avec l’enseignement catholique, qui dispose de son système propre, ce sont près de 50 % des élèves australiens qui ne dépendent pas des écoles d’État.

Les écoles indépendantes australiennes ont les mêmes libertés que les écoles indépendantes françaises, mais le gouvernement fédéral et l’État local les financent en grande partie, une fois qu’elles sont créées. En effet, 58 % de leur financement est d’origine privée, et les 42 % restants sont pris en charge par le fédéral et par les États et territoires.

Elles ont connu un bel essor depuis quinze ans, avec un taux de croissance de l’ordre de 6-7 %.

En France, le taux de croissance des créations des écoles indépendantes est quasiment le double : près de 12 % cette année, avec 91 nouvelles créations sur un total de 774 écoles existantes.

D’ici 5 ans, les écoles indépendantes en France seront sans conteste un acteur incontournable du paysage scolaire français. D’où l’importance de la mobilisation contre le projet de loi socialiste dit « Égalité et Citoyenneté », conduit par Najat Belkacem, actuellement étudié au Sénat, qui entend briser cette dynamique.

Site de l’Independent Schools Council of Australia

Voir aussi

Australie — Le programme « écoles sûres » fait polémique, le gouvernement recule

Lois contre « discours haineux » — Employée aborigène poursuit des étudiants pour « embarras et humiliation »

Australie — À la découverte de l'école communautaire Fitzroy

La tragédie de l'État-providence aux États-Unis par Charles Murray (3 sur 5)

Ci-dessous, la troisième partie de la série consacrée aux effets de l’État-providence sur le tissu social et moral aux États-Unis selon Charles Murray (voir le premier volet, le deuxième).

Le verdict est donc sans appel : pour tous les indicateurs considérés, la situation des plus défavorisés s’est dégradée à partir du milieu des années 1960, et ce alors qu’elle s’était presque continuellement améliorée dans les quinze années antérieures. À dépenses sans précédent, dégradation sans précédent.

Pourquoi un tel échec ?

Charles Murray pense que la réponse se trouve dans l’abandon des principes qui jusqu’alors avaient guidé « la charité publique », pour reprendre le terme de Tocqueville, et plus largement l’ensemble des politiques publiques.

Ces principes sont à peu près les suivants :
  • La plupart des gens ne sont pas spontanément moraux ou travailleurs. Si l’occasion leur en est donnée, ils éviteront de travailler et se conduiront mal. Autrement dit, la moralité a besoin d’être soutenue par la loi et, plus largement, par l’action des pouvoirs publics.
  • Les gens réagissent aux récompenses et aux punitions. La carotte et le bâton sont efficaces.
  • Pour qu’une société fonctionne correctement, il est nécessaire que les individus soient tenus pour responsables de leurs actes, et ce quand bien même cette supposition ne se révèlerait pas rigoureusement exacte.

Les politiques publiques mises en œuvre à compter du début des années 1960 prirent la plupart du temps l’exact contrepied de ces principes. La nouvelle sagesse devint, parmi les élites :
  • La charité publique ne crée pas d’incitation à rester oisif, et quand bien même cela serait le cas il n’est pas vrai que l’oisiveté soit la mère de tous les vices. 
  • La répression ne fonctionne pas.
  • Il est immoral de tenir les individus pour responsables de leurs actes, tout au moins lorsqu’il s’agit des catégories défavorisées de la population.

Il est ironique, mais finalement approprié, que le caractère erroné de cette nouvelle sagesse ait été empiriquement démontré par ceux mêmes qui cherchaient à établir sa vérité.

Entre 1968 et 1978, fut conduite une expérimentation sociale très ambitieuse. Connue sous le nom anodin d’Expérience NIT (Negative Income Tax : impôt négatif) cette expérience porta sur 8700 personnes réparties dans plusieurs États des États-Unis et donna lieu à la rédaction de centaines d’articles et de rapports. Les personnes participant à l’expérience furent réparties en deux groupes : un groupe test et un groupe de contrôle, présentant tous les deux les mêmes caractéristiques « sociales ». Ceux appartenant au premier groupe étaient assurés de recevoir une certaine somme d’argent pendant x années si leurs revenus tombaient en deçà d’un certain seuil. Ceux appartenant au groupe de contrôle ne recevaient rien.

Bien que le concept de l’impôt négatif ait été inventé par des économistes plutôt conservateurs, comme Milton Friedman, le but de l’Expérience NIT était de prouver que les allocations n’incitaient pas leurs bénéficiaires à rester oisifs, et de faire taire définitivement les critiques de l’État-providence.

Au grand dam de ses organisateurs, le résultat fut exactement l’inverse de celui qu’ils escomptaient. Les membres du groupe test (ceux qui recevaient l’allocation) réduisirent de manière importante leur nombre d’heures de travail. Cette réduction était la plus marquée chez les jeunes hommes n’ayant pas de responsabilités familiales : jusqu’à -43 % d’heures de travail hebdomadaires, et plus la durée pendant laquelle ils étaient assurés de percevoir une allocation était élevée plus cette réduction était importante.

Par ailleurs dans le groupe test le taux de divorce était bien supérieur à celui du groupe de contrôle : +36 % pour les blancs et +42 % pour les noirs.

Encore faut-il ajouter que ces effets négatifs étaient sans doute sous-estimés. En effet, les membres du groupe de contrôle, qui ne percevaient pas l’allocation NIT, percevaient néanmoins toutes les autres allocations et aides dispensées par un État-providence en pleine expansion. Par conséquent, l’Expérience NIT n’a mesuré que les effets négatifs liés à l’attribution d’une allocation supplémentaire. Il n’a pas mesuré tous les effets négatifs de l’État-providence. Par ailleurs, les participants à l’expérience savaient dès le départ qu’ils ne percevraient cette allocation que pendant une durée limitée, trois ans en général, ce qui devait certainement les inciter à ne pas couper totalement les ponts avec le monde du travail.

La sagesse populaire a donc été validée par une science sociale qui n’aime rien tant que prendre cette sagesse en défaut.

Une fois ce constat bien établi, il reste à comprendre comment l’État-providence produit ses effets négatifs, c’est-à-dire à se pencher sur les mécanismes psychologiques susceptibles d’expliquer les changements de comportement des individus.

Charles Murray propose deux sortes d’explications complémentaires. Une première explication faisant appel à une rationalité de type économique : le changement des règles de l’État-providence, et des politiques publiques en général, modifie le calcul coût-avantage de certaines décisions pour les parties les plus défavorisées de la population. Elle les amène à adopter des conduites apparemment rationnelles sur le court terme, mais qui s’avèrent destructrices sur le long terme.

Une seconde explication en termes de statut social, c’est à dire, en définitive, en termes d’amour-propre. Le changement des règles de l’État-providence, et des politiques publiques en général, tend à faire disparaitre les satisfactions non économiques qui étaient traditionnellement liées au fait de se conduire de manière responsable.

Pour illustrer le premier point, Charles Murray considère le sort d’un couple imaginaire, Harold et Phyllis, en 1960 puis en 1970. Harold et Phyllis n’ont aucun trait particulier en dehors du fait d’être pauvres. Ils ne sont ni spécialement intelligents, ni spécialement travailleurs, n’ont aucun talent ou aucune ressource particulière. Ils sont jeunes, 18-20 ans, ils sortent du lycée, et ils sont pauvres. Phyllis est enceinte. Que doivent-ils faire ?

S’ils décident de garder l’enfant, deux ressources s’offrent à eux : chercher un travail, sachant qu’ils ne pourront trouver qu’un emploi en bas de l’échelle, payé au salaire minimum, ou recourir à l’État-providence, sous la forme de l’AFDC (Aide aux familles avec enfants à charge).

En 1960, un calcul purement économique et simple à effectuer les conduit à la conclusion qu’il est préférable de se marier, de renoncer à l’AFDC, et que Harold trouve un emploi. Un emploi au salaire minimum leur rapportera plus que l’AFDC, et Phyllis ne pourrait percevoir l’AFDC que si elle vivait seule.

Harold et Phyllis se marient, Phyllis s’occupe de leur enfant et Harold trouve un emploi dans une blanchisserie, un emploi pénible, mal payé, et sans grande perspective de carrière, mais qui leur permet de joindre les deux bouts. Harold et Phyllis sont pauvres, mais ils se conduisent de manière responsable, en élevant ensemble l’enfant qu’ils ont conçu et en travaillant pour vivre.

En 1970 le même calcul simple les conduit à la conclusion qu’il est économiquement plus rationnel de ne pas se marier et que Phyllis les fasse vivre tous les trois grâce à l’AFDC. Entre 1960 et 1970, le montant de l’AFDC a considérablement augmenté, ainsi que le montant des autres allocations qu’il est possible de percevoir en complément. Au total, l’aide publique minimale que Phyllis peut percevoir est supérieure à ce que rapporteraient 40 heures de travail hebdomadaires au salaire minimum. Par ailleurs, presque toutes les restrictions relatives à la perception de l’AFDC ont été levées : Harold peut vivre avec Phyllis sans que celle-ci cesse de percevoir ses allocations, pourvu seulement qu’ils ne soient pas mariés.

Harold et Phyllis ne se marient pas, Harold se fait entretenir par Phyllis, alternant les petits boulots pour apporter un complément de revenus lorsque cela est nécessaire, et les périodes d’oisiveté. Harold et Phyllis sont pauvres et ils commencent à se conduire de manière irresponsable : ils vivent de la charité publique sans être dans la nécessité de le faire, et le fait qu’ils ne soient pas mariés rend plus élevé le risque qu’Harold abandonne un jour Phyllis s’il lui semble qu’ailleurs l’herbe est plus verte.

L’histoire imaginaire d’Harold et Phyllis est celle de centaine de milliers d’Américains pauvres qui ont vu les règles qui structuraient leur monde changer radicalement au cours des années 1960, et qui ont adapté leur comportement en conséquence.

Pour illustrer ce point, Charles Murray présente une courbe montrant la croissance spectaculaire du nombre de bénéficiaires de l’AFDC, en reportant sur la courbe les différents changements de législation tendant à faciliter l’obtention de cette allocation. La coïncidence est pour le moins troublante.



Le cas d’Harold et Phyllis montre la manière dont les incitations (économiques) relatives au travail ont été modifiées par l’État-providence. Mais, dans le même temps, ce sont d’autres rapports coût-avantage qui ont été modifiés, notamment pour ce qui concerne la délinquance et l’école.

En matière de délinquance, les années soixante virent baisser considérablement le risque d’être appréhendé en cas d’infraction, de même que le risque d’être puni par une peine de prison en cas d’arrestation. Chose presque incroyable, entre 1961 et 1969 le nombre de prisonniers dans les prisons fédérales diminua chaque année, alors même que la criminalité doublait durant cette période.



Le changement fut particulièrement notable pour les mineurs. Pour eux le risque d’être puni après une première arrestation tomba pratiquement à zéro. Au milieu des années 1970, à Chicago, le nombre moyen d’arrestations d’un mineur avant qu’il soit envoyé pour la première fois dans un centre éducatif spécialisé était de 13,6. Au surplus, selon les nouvelles règles, le casier judiciaire des mineurs devait être effacé à leur majorité, leur permettant ainsi de « repartir à zéro » quel que soit leur comportement préalable. Pour un mineur enfreindre la loi était devenu pratiquement sans risque, et ceux qui étaient les plus enclins à enfreindre la loi ne tardèrent pas à s’en apercevoir.

De la même manière, les écoliers les moins enclins à respecter la discipline scolaire ne tardèrent pas à comprendre que les règles du jeu avaient changé, en leur faveur. À partir du milieu des années 1960, le climat intellectuel parmi les élites, les changements de jurisprudence de la Cour Suprême, les nouvelles réglementations fédérales rendirent presque inopérants les instruments qui, jusqu’alors, avaient été utilisés par les professeurs pour instaurer la discipline dans les salles de classe. Expulser ou punir un élève perturbateur devint excessivement difficile, faire redoubler les mauvais éléments presque impossible. Les enseignants ou les directeurs d’établissements commencèrent à faire systématiquement l’objet de plaintes pour racisme dès lors qu’un élève noir était impliqué dans des questions de discipline, et ainsi de suite. Très logiquement, les élèves les moins capables d’apprendre et les moins disposés à le faire en profitèrent pour prendre leurs aises, et pour employer les longues heures qu’ils passaient en classe d’une manière qu’ils jugeaient plaisante. Quoi de plus naturel ?

Dans un grand nombre d’écoles des centres-ville, les enseignants en tirèrent aussi les conséquences et abaissèrent progressivement leurs exigences, en termes de discipline et d’apprentissage, quand ils ne baissèrent pas complètement les bras face aux perturbateurs. Là aussi, quoi de plus naturel ?

Les juges-prêtres

Extrait du dernier livre d’Éric Zemmour, Un Quinquennat pour rien :

Depuis l’arrêt GISTI [du Conseil d’État], en 1978, empêchant le Premier ministre, Raymond Barre, d’interdire le regroupement familial des immigrés, au nom du « droit à la vie familiale normale », jusqu’au rapport Tuot de 2013, brocardant avec un mépris gourmé notre chère et vieille assimilation au profit d’une « inclusion » multiculturaliste, le Conseil d’État a été aux premières loges de la trahison des élites françaises.

Les droits de l’homme sont la nouvelle religion de ces grands juristes qui se sont arrogé, selon la belle expression du professeur de droit Georges Lavau, une « fonction de type prophétique ». Les juges-prêtres forgent des principes généraux du droit, tirés d’une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 que ses auteurs n’avaient jamais eu l’intention d’introduire dans le droit positif. Pendant cent cinquante ans, l’intention des auteurs de la Déclaration des droits de l’homme fut respectée. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et le grand traumatisme nazi, que les rédacteurs de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 eurent l’ambition de pénétrer de force ou de gré dans le droit positif des États.

Les droits de l’homme relevaient du droit naturel, qui avait pour fonction traditionnelle de protéger les individus contre un pouvoir trop fort, voire tyrannique. Nos modernes droits de l’homme ont dévié de cette route traditionnelle en faisant du principe de « non-discrimination » la doxa de nos juges-prêtres. Or, la légitimité de la nation réside dans la différence entre nationaux et étrangers. La non-discrimination entre Français et étrangers est la négation de la nation. S’il ne reste de différence entre Français et étrangers que le seul droit de vote — que certains exigent même d’accorder aux étrangers ! —, il n’y a plus de nation française.

p. 40

Cet extrait du livre de Zemmour n’est pas sans rappeler le diagnostic non seulement de Georges Lavaux, mais également du professeur Jacques Krynen.



En effet, l’éminent professeur de droit Jacques Krynen dans le second volume de la remarquable étude qu’il consacre à la magistrature française avait déjà souligné que le juge parvient à « se substituer en quelque sorte au législateur » en interprétant très librement les lois, voire en les ignorant superbement quand elles sont gênantes pour lui ! Cet aveu d’un premier président de la Cour de cassation est emblématique de la désinvolture extrême des juges envers la loi.

Par le moyen des principes généraux du droit, qu’ils prétendent au besoin découvrir « dans le ciel des valeurs essentielles dont nos sociétés seraient porteuses », les hauts magistrats se sont, comme l’observait voici déjà un demi-siècle Georges Lavau, arrogé « une fonction de type prophétique ». Si bien que, pour caractériser la magistrature d’aujourd’hui, Jacques Krynen n’hésite pas à parler d’une « nouvelle prêtrise judiciaire », qui renoue paradoxalement avec celle d’avant la Révolution.

« Incarner l’ancre et la boussole de l’État »

En effet, dans un premier volume, il avait montré comment les grands juges de l’ancien Régime avaient construit une idéologie selon laquelle ils auraient reçu leur mission de Dieu, dont ils se disaient les vicaires. Autoproclamés « prêtres de la justice », les hauts magistrats s’en autorisaient pour manifester la plus grande indépendance envers la loi, n’hésitant pas à l’ignorer ou à la contredire, se posant en créateurs suprêmes du droit et multipliant les épreuves de force avec le pouvoir politique. Or, étrangement, ces mêmes attitudes se retrouvent chez les juges d’aujourd’hui. Bien que la « magistrature professionnelle contemporaine » ne soit plus composée de grands notables seigneurs de fiefs comme celle des parlements de l’époque de Louis XV et de Louis XVI, mais de « fonctionnaires comme les autres », elle « ressemble à s’y méprendre à la magistrature ancienne ».

Pourtant, entre-temps, la Révolution avait voulu détruire le pouvoir des juges et les enfermer dans un rôle de simples exécutants de la loi, expression de la volonté générale. La loi étant par définition parfaite et claire, la mission du juge se bornait à son application purement mécanique, sans la moindre latitude d’interprétation ni de création de règles de droit supplétives. Ce que résumait la fameuse formule de Duport : « Le jugement est la conclusion d’un syllogisme dont la majeure est le fait et la mineure est la loi. »

Cette « expérience révolutionnaire de rabaissement maximal de l’office du juge » n’a cependant constitué qu’une « brève parenthèse ». Les grands magistrats du XIXe siècle ont en effet « conçu la fonction juridictionnelle dans le droit-fil des grands juges et des grands jurisconsultes du passé », le juge devant continuer à « incarner l’ancre et la boussole de l’État ». Siégeant d’ailleurs « sous le crucifix », cette magistrature a continué à voir dans le juge « un prêtre de la justice et du droit ». Depuis 1905, le crucifix a quitté les salles d’audience, mais la « prêtrise judiciaire » est restée. Et elle est même plus présente que jamais. Aussi bien les valeurs de la modernité démocratique, sur lesquelles le juge-prêtre — aussi bien judiciaire qu’administratif et constitutionnel — fonde son « pouvoir législatif immanent », ne sont-elles bien souvent, comme l’observe Luc Ferry, que « du christianisme laïcisé et rationalisé » . Le crucifix n’est pas si loin que cela dans l’actuel antagonisme entre la magistrature et le pouvoir, qui pourrait être lu comme un avatar des rapports conflictuels entre le temporel et le spirituel, lequel prendrait ici la figure d’une quasi-divinisation du droit produit par le juge-pontife.


L’État de justice (France, XIIIᵉ-XXᵉ siècle), II :
L’emprise contemporaine des juges
par Jacques Krynen
paru aux éditions Gallimard
Collection : Bibliothèque des histoires
à Paris
publié le 16 février 2012
448 pages
ISBN-13 : 978-2070124985

Voir aussi

La Cour suprême du Canada : décideur politique de l'année 2014

Suicide assisté : décision disproportionnée de la Cour suprême dans ses effets prévisibles et potentiels ?

Cour suprême du Canada — limites aux propos chrétiens « haineux » « homophobes » ?

Cour suprême — « toutes les déclarations véridiques » ne doivent pas « être à l’abri de toute restriction » (la vérité n'est plus une défense !)

À qui sont ces enfants au juste ?

« Le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. » (Giraudoux, 1935)

« État ou parent, qui est le premier éducateur des enfants ? »

Les commissions canadiennes des droits de la personne : « Extirper l'hérésie et le blasphème » ?

Réflexions sur la « victoire » du collège Loyola

Du danger de l’indolence dans les sociétés contemporaines

Juge puinée Deschamps: l'église catholique en faveur du créationnisme

Notons que la juge Deschamps a tout le long de l’audience dans la cause de Drummondville en Cour suprême marqué son peu de respect pour les arguments des parents québécois. Pour elle, « dès qu’il y a comparaison, il y a un peu de relativisme », d’où ses haussements d’épaules et son sourire narquois en salle d’audience. À notre avis, l’opinion de Deschamps était faite avant l’audience, elle n’a fait qu’enrober son haussement d’épaules en langage juridique par ses clercs et auxiliaires juridiques en reprenant largement les arguments du gouvernement québécois et en passant sous silence ceux de la partie adverse. Les journalistes étant des travailleurs surmenés ne rapportent que les arguments qu’elle a retenus et ne retournent pas au dossier pour voir ceux de la partie adverse. Dans la saga judiciaire du cours ECR (6 procès), aucun journaliste n'a couvert les débats en y assistant patiemment dans la salle (quelques journalistes se trouvaient dans les couloirs et quelques-uns furent brièvement convoqués comme témoins).

La juge Deschamps a démissionné de la Cour suprême du Canada peu de temps (le 7 août 2012) après sa décision dans l’affaire de Drummondville rendue le 17 février 2012, à l’âge de 59 ans. Les juges de la Cour suprême peuvent siéger jusqu’à l’âge de 75 ans.

« Les journalistes manipulent avec une parfaite bonne conscience »

« Les journalistes manipulent avec une parfaite bonne conscience et toujours pour la bonne cause » : entretien avec Ingrid Riocreux.



Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne, Paris-IV où elle est actuellement chercheur associé.

Dans son livre La langue des médias (éditions du Toucan, collection de L’Artilleur) et à travers de nombreux exemples, l’auteur décrypte le discours dominant des journalistes à travers qualificatifs et tournures de phrases qui impliquent un jugement de valeur et révèlent une logique qui n’est plus d’information mais de prescription.

Prescripteurs de préjugés partagés par une élite fonctionnant en vase clos, les journalistes sont ainsi devenus des éducateurs ou plutôt des rééducateurs d’opinion. Un livre qui devrait être lu à titre préventif dans toutes les écoles de journalisme et utilisé comme un manuel par tous les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs pour ne plus être « orientés par un discours orientant ».

Voir aussi

Cours de rhétorique et de décryptage des médias à l'école



Classication du conservatisme, libéralisme et progressisme


L'époque moderne – celle qui débute aux Lumières – compte trois courants philosophiques et politiques majeurs, le libéralisme, le progressisme et le conservatisme. Pourtant, autant le débat intellectuel en France s'épanche volontiers sur les deux premiers, autant le dernier membre de la trinité, le conservatisme, peine à y exister comme courant intellectuel majeur et légitime. Une question est de comprendre pourquoi la France ne dispose pas de tradition conservatrice digne de ce nom – question à laquelle j'ai tenté de répondre dans un ouvrage récent. Une autre question, plus large, est de comprendre quels sont les différences et les points communs entre ces trois grands courants.

C'est à cette interrogation que répond l'excellent ouvrage qui paraît cette semaine aux Éditions de  Toucan, De l'urgence d'être conservateur , traduction en français de How to Be a Conservative, du philosophe conservateur anglais Sir Roger Scruton. (L'auteur du texte, Laetitia Strauch-Bonart, est la  traductrice de l'ouvrage.) Bien sûr, Scruton, puisqu'il est conservateur, y propose une défense du conservatisme, mais le livre, à mon sens, peut se lire autant à titre informatif qu'idéologique : les conservateurs y trouveront matière à étoffer leur pensée ; les autres une excellence présentation de ce qu'est le conservatisme et de ses relations avec le libéralisme et le progressisme.

Le conservatisme, une réponse au libéralisme puis au progressisme

Plus que de longs discours, un schéma, construit à partir des analyses de Scruton, permet de résumer la triple relation existant entre les trois courants :

On peut définir succinctement les trois écoles de pensée de la façon suivante.

Le libéralisme est la doctrine politique qui préside à la séparation du religieux et du politique à partir du XVIIe siècle – même si d'aucuns en datent les prémices bien avant. Le libéralisme place la raison avant la révélation, et définit un ensemble de droits pour les individus, autant politiques que civils et économiques. Ces droits sont indissociables de la vision de l'individu comme relativement autonome.

Le progressisme est la continuation politique et sociale de la foi dans le progrès scientifique, qui s'est développée à partir du XIXe siècle. Autant le progrès prévoyait que la condition humaine ne ferait que s'améliorer grâce à la science, autant le progressisme estime que la condition humaine ne peut s'améliorer que par des réformes planifiées par l'État qui modifient l'organisation de la société en prenant pour cible des situations perçues comme contraignantes, inégales ou injustes.


Le conservatisme, enfin, bien que né en Grande-Bretagne dès le XVIIe siècle, s'est développé sous sa forme moderne en réponse au libéralisme puis au progressisme, pour défendre une vision de la société indissociable d'un ancrage dans le passé, pour avertir des risques d'une liberté et d'une égalité aveugles, et pour rappeler que certes, l'individu existe, mais que la communauté qu'il forme avec les autres et les coutumes qui en découlent sont le fondement même de cette existence.

Typologie proposée par Scruton, en rouge les défauts des différents courants, les ??? seront explicités dans un billet suivant

Selon Scruton, il existe plusieurs zones de recoupement entre ces courants. Libéralisme et progressisme, tout d'abord, mettent l'accent sur les droits – collectifs ou individuels – et leur défense acharnée. Ils ont aussi en commun une certaine tendance à penser la société comme un moyen en vue d'une fin – pour le libéral, la libération de l'individu, pour le progressiste, la création de davantage de justice. Sous-entendu, le conservatisme lui se contente de prôner l'autonomie et la continuité de la société – à condition, bien sûr, que cette société soit bonne – sans chercher à en faire un instrument quelconque. On peut certes diverger sur le sens à donner à la « bonne société » – nous en parlerons la semaine prochaine. Mais vouloir en forcer la nature, pour un conservateur, revient à appliquer une force verticale et totalitaire contraire aux aspirations humaines véritables et potentiellement destructrice – les régimes communistes en constituant le meilleur exemple. Cela ne veut pas dire qu'un conservateur ne défendra pas, dans certains cas, la liberté ou la justice sociale, mais il ne perçoit pas le rôle de la société civile dans ces termes.

Un même but : la limitation du pouvoir de l'État

Plus intéressant encore, il existe des zones de recoupement entre d'une part conservatisme et libéralisme, et d'autre part conservatisme et progressisme. Conservatisme comme libéralisme mettent en avant la limitation du pouvoir de l'État, à la faveur de la société civile et de l'individu, car ils estiment que l'intervention de l'État n'est jamais assez précise ni humaine pour cerner les besoins humains et y répondre – quand elle ne contraint pas les personnes à suivre une direction qu'elles ne souhaitent pas prendre. Certes, le conservateur met davantage l'accent sur la société que sur l'individu, et le libéral fait le contraire, mais leur racine commune est bel et bien la prise de distance d'avec l'État. Cela ne veut pas dire que le conservateur rejette l'intervention de l'État, mais que cette intervention ne doit se faire que lorsque la société civile a épuisé ses ressources.

L'aspect le plus méconnu reste l'existence de points communs entre conservatisme et progressisme – méconnu parce que les principaux intéressés sont souvent intraitables les uns à l'égard des autres. Tout d'abord, on trouve dans les deux écoles une même préoccupation pour son prochain. Non pas que le libéral n'en ait cure, mais il estime que la liberté individuelle suffit, en quelque sorte, pour assurer la prospérité de tous. Le conservateur parlera lui des risques que présente la division de la société, comme Benjamin Disraeli, le Premier ministre britannique, dans son roman Sybil . Il vantera aussi les mérites de la charité. Cette similitude comprend quelque nuances : le progressiste posera plus volontiers le problème en termes d'inégalités et préférera à la charité la solidarité publique – l'État providence. Le conservateur aura aussi tendance à présenter cette générosité comme un devoir moral souvent inspiré par la religion, quand le progressiste y verra un projet laïc.

Sentir local, penser national

Deuxième point de rencontre entre conservatisme et progressisme, la critique de la marchandisation – l'obsession du matériel et la marchandisation du corps. Cette conjonction est apparente, aujourd'hui, dans des combats comme l'opposition à la gestation pour autrui (GPA). La différence ici est peut-être que la critique progressiste doit beaucoup, en la matière, à la critique marxiste de l'aliénation et du fétichisme de la marchandise, quand les conservateurs, en tout cas dans leur version anglophone, sont des libéraux de bon aloi en économie et estiment que les excès de la marchandisation ne se produisent que lorsque les hommes perdent leurs repères moraux. Le capitalisme peut certes y contribuer, mais il est loin d'être le seul coupable – ce serait trop simple ! Par ailleurs, le conservateur tient à la propriété privée pour des raisons quasiment métaphysiques – la propriété permet de fonder le chez soi, le foyer, l'ancrage. Il distinguera donc la consommation sans limites de la possession d'un objet, possession qui implique soin, attention, réparation et… conservation !

Par ailleurs, le schéma met en valeur deux phrases tirées de l'ouvrage de Scruton, Retarder, c'est encore vivre et Sentir local, penser national, que l'on pourrait considérer comme deux slogans du conservatisme. La première – attribuée au grand Premier ministre anglais Salisbury - résume parfaitement la position du conservateur face au changement qu'il juge intempestif et illégitime : quand on objecte au conservateur que certains de ses combats ne servent à rien, puisque dans quelques années les changements qu'il refuse se produiront de toute façon, il peut répondre avec sagesse que retarder ces changements pour un certain temps – quelques mois, quelques années – est déjà une réussite en soi. Plus trivialement, le conservateur pourrait dire : « C'est toujours ça de pris ! ». Quant à « Sentir local, penser national », l'expression touche à un autre grand thème conservatisme, la nation. Pour un conservateur, nation et village ne s'opposent pas, mais la première est la continuation logique du second. Autant de thèmes que Scruton développe abondamment dans son ouvrage…

Deux remarques pour finir. La classification proposée ici est volontairement simple, peut-être même réductrice. Nous verrons en effet que dans le monde d'aujourd'hui, elle est sujette à quelques glissements. Par ailleurs, sont notés en rouge, dans chaque bulle, les excès ou défauts possibles de chaque courant. Manque ceux du conservatisme, que nous découvrirons en temps voulu. Autant de questions que nous aborderons dans les deux prochaines semaines.

Source

De l'urgence d'être conservateur
Pourquoi il faut accepter notre histoire Broché
de Roger Scruton
publié le 21 septembre 2016
aux éditions du Toucan
dans la collection L'Artilleur
à Paris
288 pages
ISBN-13: 978-2810007103

mardi 20 septembre 2016

Angleterre : retour de la sélection dès l’entrée dans le secondaire, disparue depuis 50 ans

Theresa May quand elle était élève d'une grammar school

Le 9 septembre, la nouvelle Première ministre britannique, Theresa May, a annoncé son plan pour bâtir une « Grande-Bretagne réellement méritocratique » qui assure la mobilité sociale « des meilleurs élèves, indépendamment de leur origine. »

Les détails présentés au Parlement trois jours plus tard, comprennent quelques ajustements mineurs, telles que l’ouverture de plus d’écoles religieuses et une plus grande implication des universités et des écoles privées dans l’enseignement prodigué par l’État.

Mais la pièce maîtresse était un grand changement de politique qui enchante certains députés au sein de son Parti conservateur et en consterne d’autres : la fin de l’éducation « générale » commune (comprehensive education) à toutes les écoles publiques et le retour à la sélection à l’entrée de meilleures écoles publiques. Les académies et les « écoles libres », des écoles autonomes introduites ces dernières années et financées notamment par le Trésor public, ne peuvent sélectionner à l’entrée les élèves qui s’y inscrivent.

Le gouvernement désire donc mettre fin à l’interdiction de fonder de nouvelles écoles publiques sélectives (appelées grammar schools) qui sélectionnent les élèves à 11 ans sur la base de leurs résultats scolaires.

À leur apogée, au début des années 1960, les écoles publiques sélectives formaient environ un quart des élèves. Puis, au milieu des années 1960, le gouvernement travailliste a forcé leur conversion en écoles publiques non sélectives. Anthony Crosland, le ministre travailliste de l’Éducation de 1965 à 1967, aurait déclaré à sa femme biographe qu’il allait « détruire toutes les foutues écoles sélectives en Angleterre ». Certaines autorités locales résistèrent. Mais il ne reste plus que 163 grammar schools en Angleterre. Elles ne forment plus que 5 % des élèves anglais. L’Écosse et le Pays de Galles n’en ont plus aucune ; alors que l’Irlande du Nord en a encore de nombreuses.

Nombre de conservateurs se réjouissent de cette mesure. Les écoles publiques sélectives sont considérées comme un ascenseur social grâce auquel les enfants pauvres intelligents peuvent grimper dans la hiérarchie sociale. Les conservateurs doivent aider les désavantagés et soutenir une vision méritocratique de la mobilité sociale, affirme Dominic Raab, un député conservateur en faveur de plus de grammar schools. Les partisans de cette mesure se rappellent avec nostalgie l’époque où les anciens élèves des écoles publiques sélectives se trouvaient à la tête d’entreprises, de la fonction publique et de la politique. Les cinq Premiers ministres de 1964 à 1997 étaient tous issus de grammar schools. C’est également le cas de Mme May alors que ces prédécesseurs avaient été éduqués dans de prestigieuses écoles privées (David Cameron à Eaton et Tony Blair à Fettes College). Aujourd'hui, près de la moitié des ministres de Theresa May sont d’anciens élèves d’écoles publiques non sélectives ; Justine Greening, la nouvelle ministre de l’Éducation en fait partie.

Theresa May justifie cette décision par l'hypocrisie du système actuel : « Depuis trop longtemps nous avons toléré un système éducatif qui empêche l’existence d’établissements sélectifs sacrifiant le potentiel de nos enfants par dogmatisme et par idéologie. La vérité est que nous avons déjà un système de sélection et que celui-ci est basé sur le prix des logements, c’est une sélection par la richesse. »

Des études démontrent que les bons élèves améliorent leurs notes en allant dans les écoles publiques sélectives (grammar schools) plutôt que dans les écoles non sélectives (comprehensive schools). Une étude menée par des chercheurs de l’Université de Bristol en 2006 a révélé qu’un élève fréquentant une école publique sélective voyait ses points augmenter de 4 niveaux au GCSE, les examens passés à 16 ans en Angleterre. Il s’agit d’un coup de pouce très important, mais il aurait un coût social. Ceux qui ne parviennent pas à entrer dans une grammar school ont des notes moins bonnes qu’en l’absence de réseau d’écoles publiques sélectives. Une explication probable, selon Rebecca Allen de Education Datalab, un groupe de recherche : les écoles sélectives attirent les meilleurs enseignants. Il n’y aurait donc pas d’amélioration globale des résultats dans la population : l’amélioration des meilleurs étant compensée par le retard pris par les moins bons. Pour certains, récompenser le mérite de cette manière pourrait se défendre s’il améliorait la mobilité sociale. Mais cette séparation en écoles sélectives et non sélectives y ferait obstacle. En effet, à 11 ans, les enfants pauvres accusent déjà près de dix mois de retard en termes de scolaire sur leurs pairs selon l’Education Policy Institute, un laboratoire d’idées, ce qui signifie qu’ils sont moins susceptibles de réussir les examens d’entrée des écoles publiques sélectives.

Les partisans de la sélection à l'entrée du secondaire public soutiennent que les écoles sélectives accueillent les meilleurs enseignants parce qu’elles se trouvent dans de belles banlieues vertes et parce qu’elles sont rares, ce qui augmente la concurrence pour le peu de places disponibles. Il faudrait donc que le gouvernement May en implante davantage et dans des zones défavorisées, de déclarer Don Porter de Voix conservatrice, un groupe de pression qui soutient les grammar schools. Cela pourrait améliorer les choses bien que les parents semblent déjà prêts à laisser leurs enfants se déplacer pour fréquenter de bonnes écoles. Un quart des élèves des écoles sélectives proviennent d’une autre autorité locale (district scolaire).

En Irlande du Nord, près de la moitié des enfants continuent de fréquenter les écoles publiques sélectives et on y trouve plus de diplômés avec de bons résultats que dans le reste du Royaume-Uni. En outre, une augmentation du nombre d’élèves en grammar schools en 1989 avait été suivie par une amélioration globale dans les résultats aux examens. Les partisans concluent que plus d’écoles publiques sélectives augmentent le niveau général, les adversaires affirment que si une telle proportion d’enfants bénéficie de l’effet de sélection et d’une plus grande rigueur scolaire, ces traits devraient être des caractéristiques de toutes les écoles.

Si le gouvernement va de l’avant avec cette réforme, il devra faire face à une forte opposition au Parlement. Mais les sondages suggèrent que les électeurs aiment l’idée.

Pour certains chroniqueurs comme ceux de The Economist, il se peut, toutefois, qu’une mesure moins voyante que le retour de la sélection puisse mieux augmenter les résultats dans l’ensemble des écoles. Il s'agit d'une mesure mise en place par le prédécesseur de Mme May, David Cameron. En effet, les écoles ne seront désormais plus classées en fonction de la part des élèves obtenant cinq notes C lors des examens du GCSE passés à 16 ans (ce qui les encourageait à se concentrer sur le milieu de l'échelle des compétences), mais sur le nombre d’élèves qui font aussi bien que prévu étant donné leurs résultats à l’entrée du secondaire. Cela devrait favoriser de meilleurs résultats dans toutes les écoles.

Source : The Economist, Times de Londres.

Voir aussi

Angleterre — Toutes les écoles publiques deviendront des « académies » d'ici 2020 (17 mars 2016)

Angleterre — La révolution des académies et des écoles libres


Les « écoles libres » en Grande-Bretagne : des écoles vraiment autonomes et subventionnées par l'État

« L’avenir de notre école passe par l’autonomie »