mercredi 19 septembre 2018

Jordan Peterson poursuit l'Université Wilfrid-Laurier

Jordan Peterson, professeur à l’Université de Toronto et psychologue clinicien, réclame 1,75 million $ en dommages et intérêt pour préjudice à l’Université Wilfrid Laurier, située en Ontario. Cette nouvelle poursuite s’ajoute à celle déposée en juin dernier dans laquelle celui-ci réclame 1,5 million $ pour diffamation alors qu’il avait été comparé à Adolf Hitler par des membres du comité disciplinaire de l’Université Wilfrid Laurier.


Cette accusation infamante avait été proférée en privé à l’occasion d’une conversation entre trois membres du comité disciplinaire et Mlle Lindsay Shepherd, une assistante de l’Université. Celle-ci s’était vue sanctionner par l’Université Wilfrid Laurier pour avoir diffusé une vidéo de la chaîne gouvernementale TVO en classe de communications. Lors de cette vidéo, Jordan Peterson exprimait sa position dans le cadre d’un débat contradictoire avec un autre professeur sur l’utilisation des pronoms neutres. Mlle Shepherd, laquelle avait enregistré la conversation en question à l’insu de ses interlocuteurs, l’avait ensuite diffusée en ligne pour informer le public du traitement qu’elle avait subi.

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(M-à-j)


Université Wilfred Laurier (Ontario) — S’opposer aux pronoms transgenres (Jordan Peterson), c’est comme Hitler..
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La croisade des LGBT contre la liberté d’expression et les distinctions linguistiques immémoriales

lundi 17 septembre 2018

Québec — Près de 2 millions $ pour effacer le mot « amérindien » des manuels...

Tous les livres d’histoire de 3e et 4e secondaires du Québec ont dû être remplacés (ou le seront prochainement), a décrété le ministère de l’Éducation. Au recyclage, la vieille version. Pourquoi ? Surtout parce qu’on y lisait le mot « Amérindiens », aujourd’hui honni et remplacé par « Premières Nations » et « Autochtones ».

Page dithyrambique sur le profond respect des « Amérindiens » pour la Terre (c’est en partie vrai, mais pas plus que le paysan européen de l’époque, peut-être moins) tirée d’un manuel ECR pourtant récent. Faudra-t-il aussi le réimprimer ?
Les commissions scolaires l’ont appris au début des vacances estivales. On leur annonçait alors que les livres neufs acquis en 2016 et 2017 lors de l’implantation du nouveau programme d’Histoire du Québec et du Canada n’étaient plus bons ; il fallait « bonifier » le contenu traitant des peuples autochtones, disait une sous-ministre. La nouvelle n’avait pas fait grand bruit. Qui oserait se plaindre ? Ce serait raciste...


Il appert que le ministère a décidé de payer de nouveaux livres d’histoire à tous les adolescents du Québec pour rayer le terme « Amérindiens ». « Les organisations scolaires ont dû récupérer les manuels de l’an passé pour les renvoyer à la maison d’édition. Et la maison d’édition a renvoyé les manuels avec les termes corrigés », raconte au Soleil le président de la Société des professeurs d’histoire du Québec, Raymond Bédard.

« Ce sont des changements de dernière minute qui ont dû être faits. Il y a eu des décisions ministérielles de dernière minute qui ont fait en sorte qu’il a fallu revoir les manuels pour des questions de terminologie », ajoute-t-il. « C’est pour les Autochtones en particulier. “Amérindiens”, ce n’est plus le bon terme. C’était le terme qui a été utilisé depuis fort longtemps, mais semble-t-il que ceux qui ont représenté les Premières Nations auprès du ministère ont décidé qu’ils ne souhaitaient plus cette appellation. »

Notons que ces représentants ne devraient pas décider de la langue française, elle ne leur appartient pas en propre. Le mot est présent dans les dictionnaires et il n’y en a pas un seul qui le dénonce. Il serait apparu en France dans les années 1930. L’O.Q.L.F. l’a officialisé en 1997. Il n’est pas péjoratif et s’intègre tout naturellement au français international. On s’étonnera de la célérité et de l’empressement du Monopole de l’Éducation du Québec pour plaire à cette police linguistique qui s’insurge comme le terme « amérindien ». Nous soupçonnons que l’insistance sur le terme Premières nations est d’abord motivée par des considérations politiques et qu’il s’agit surtout de faire comprendre que les autres (notamment les Français au Canada) font simplement partie des immigrants venus par la suite, peut-être tous à mettre dans le même sac puisque l’on ne parle plus guère aujourd’hui des deux peuples fondateurs du Canada.

Et puisque la demande de correction a été faite par le Monopole de l’Éducation, c’est le gouvernement national qui a ramassé la facture. Autour de 1,6 million $, indique le responsable des relations avec la presse, Bryan Saint-Louis, qui confirme que « les principales modifications traitent, notamment, de l’utilisation du terme “Premières Nations”, plutôt qu’“Amérindiens” ». Il affirme qu’il fallait également « mettre en valeur des perspectives autochtones et des éléments propres aux Inuits [Esquimaux] ».

Demande tardive

Le professeur d’histoire Raymond Bédard a siégé sur le comité-conseil ayant guidé le ministère dans la production du nouveau cours. Il rappelle que tous les intervenants ayant une opinion sur le contenu avaient pu se prononcer avant l’édition des livres.

La demande de modification terminologique est arrivée après l’approbation du programme dont la gestation a été pour le moins difficile et longue. « Il y a eu beaucoup de consultations. C’est d’ailleurs le programme où il y a eu le plus de consultations. »

« Un programme d’histoire nationale qui fasse l’unanimité de tous, c’est à peu près impossible. C’est à peu près impossible de satisfaire tout le monde. Au moins, le programme actuel […] satisfait la très grande majorité. »

« C’est un peu dommage parce qu’il y a des frais derrière cette opération-là », évalue M. Bédard. « Mais si c’est ça que ça prend pour avoir un certain consensus… On y est arrivé finalement. »

Chez lui, à la commission scolaire des Patriotes, les livres ont été livrés en août et les élèves ne lisent plus sur les Amérindiens, plutôt sur les Premières Nations.

Le changement de bouquin n’a toutefois pas été fait dans tous les établissements scolaires. À la Commission scolaire des Découvreurs de l’ouest de la capitale, des élèves auraient en main des ouvrages répercutant la vieille terminologie, selon le conseiller en communications, Alain Vézina.

Aux éditions CEC, le service à la clientèle note que le livre Les Périodes destiné à l’enseignement de l’histoire au secondaire a dû être réédité, réimprimé, puis échangé : « C’est pour le terme “Premières Nations” ».

Le vice-président de l’éditeur, Martin Vallières, soutient néanmoins qu’il y avait « plus que la terminologie » à modifier.

Le Soleil de Québec n’a pas été en mesure d’obtenir le nombre de livres à remplacer auprès du ministère de l’Éducation.

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador explique que le terme « Amérindiens » n’est plus d’usage. Il faut privilégier « Premières Nations », « Inuit » et « Métis ». Et pour faire référence à l’ensemble formé par ces trois groupes, il faut utiliser « Autochtones ».

Les changements ont été effectués dans le programme scolaire à la suite des recommandations émises par la Commission de vérité et réconciliation du Canada.

Voltaire : méprisant, ami des despotes étrangers, flagorneur, anglomane, raciste, hypocrite et pingre mais adulé aujourd'hui

Extraits du Destin français, on comprend que les gardiens du temple enragent dans les médias...

La flatterie des grandeurs

Voltaire (F.-M. Arouet)
Il tempête. Il éructe. Il tonne. Il menace. Il vocifère. Il agonit les faibles d’injures, mais courbe l’échine devant les puissants. Il reçoit avec faste dans sa demeure de Ferney les riches et les gens titrés, il en chasse les pauvres et les manants. Il se plaint, gémit, se lamente, souffre mille morts, sempiternel moribond hypocondriaque, Volpone de comédie toujours entre la vie et la mort, pour mieux apitoyer et circonvenir.  

On se croit avec Louis de Funès, mais on est avec Voltaire. On croit entendre de Funès : « Les pauvres sont faits pour être très pauvres et les riches très riches » ; mais c’est Voltaire qui dit : « Il faut absolument qu’il y ait des pauvres. Plus il y aura d’hommes qui n’auront que leurs bras pour toute fortune, plus les terres seront en valeur. »

On se croit avec de Funès frappant ses domestiques : « Vous êtes trop grand, baissez-vous, un valet ne doit pas être si grand ! », mais c’est Voltaire qui dit : « Il faut un châtiment qui fasse impression sur ces têtes de buffles… Laissons le peuple recevoir le bât des bâtiers qui le bâtent, mais ne soyons pas bâtés. »

Voltaire ou de Funès ? « Il eut toujours l’air d’être en colère contre ces gens, criant à tue-tête avec une telle force, qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante1. »

Voltaire ou de Funès ? « J’ai honte de l’abrutissement et de la soumission basse et servile où j’ai vécu trois ans auprès d’un philosophe, le plus dur et le plus fier des hommes2. » Voltaire ou de Funès ? « En général le respect pour les grands avilit le fait qu’on admire ce qui est bien loin d’être admirable. On loue des actions et des discours qu’on mépriserait dans un particulier3. »  

Voltaire est un de Funès lettré, un de Funès en majesté ; un de Funès en robe de chambre et perruque coiffée d’un bonnet de patriarche. De Funès pouvait tout jouer, industriel ou commerçant, flic ou mafieux, restaurateur ou grand d’Espagne ; Voltaire pouvait tout écrire, poésie, tragédie, roman, conte, essai politique, récit historique ou épopée. Le personnage incarné par Louis de Funès, avec un génie comique incomparable, traduisait l’avènement, dans la France pompidolienne du milieu du XXe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. Voltaire incarne, avec un génie littéraire incomparable, l’avènement, dans la France de Louis XV du milieu du XVIIIe siècle, d’une nouvelle bourgeoisie, avide et brutale, amorale et cynique, pressée de faire fortune et de parvenir. La même soif de reconnaissance. Le même arrivisme. Le même mépris de classe. Le même darwinisme libéral. La même cruauté sociale. Le même règne de l’argent.

Un confident de Voltaire évoque ses « 150 000 livres de rentes dont une grande partie gagnée sur les vaisseaux ». La traite des Noirs « n’est pas sans doute un vrai bien », reconnaît Voltaire dans une formule alambiquée, avant d’écrire à son homme d’affaires : « J’attends avec toute l’impatience d’un mangeur de compote votre énorme cargaison bordelaise. » En octobre 1760, Voltaire sable le champagne avec quelques amis pour fêter la défaite au Québec des Français dans une guerre « pour quelques arpents de neige ». L’humiliation patriotique et le déclassement géostratégique lui paraissent de peu d’importance eu égard à l’enjeu commercial : sauvegarder en échange les possessions françaises aux Antilles et leurs exploitations sucrières, très abondantes et très rémunératrices, même si elles utilisent une main-d’œuvre d’esclaves alimentée par la traite des Noirs.

Notre humaniste détourne le regard. Business is business. Le travail est le souverain bien. Surtout le travail des pauvres. « Forcez les gens au travail, vous les rendrez honnêtes gens. » Il vante les déportations en Sibérie comme les forçats dans les colonies anglaises condamnés « à un travail continuel ». Il pense comme Quesnay, le chef de file des économistes physiocrates, « qu’il est important que le petit peuple soit pressé par le besoin de gagner » ; et n’a aucune compassion pour les « deux cent mille fainéants qui gueusent d’un bout du pays à l’autre, et qui soutiennent leur détestable vie aux dépens des riches ».…

Le grand importateur des « idées anglaises »

Notre grand homme habille son insensibilité sociale et sa cupidité insatiable des oripeaux savants de la liberté. Il a rapporté d’Angleterre ce mariage de libéralisme économique et de libéralisme politique et philosophique. Il est le grand importateur de ces « idées anglaises » que nos armées vont bientôt répandre dans toute l’Europe, après avoir bouleversé la France, pour le meilleur, mais aussi pour le pire : « Les Français ne furent que les singes et les comédiens de ces idées, leurs meilleurs soldats aussi, en même temps, malheureusement, que leurs premières et plus complètes victimes, car la pernicieuse anglomanie des “idées modernes” par étioler si bien l’âme française qu’on ne se rappelle plus, aujourd’hui, qu’avec une surprise presque incrédule son XVIe et son XVIIe siècle, sa force profonde et passionnée de jadis, son pouvoir créateur, sa noblesse… La noblesse européenne — noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref, la noblesse de tous les sens élevés du mot — est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l’œuvre de l’Angleterre4. »  

L’attrait était trop grand. Le goût du changement. La fascination des grands mots et des grands principes. La liberté de penser, d’écrire, de parler ; la liberté de commercer aussi. La liberté de croire ou de ne pas croire. Les droits de l’homme. La tolérance qu’il défend urbi et orbi, pour la réhabilitation de Calas ou du chevalier de La Barre, et qu’il pratique si peu : « La tolérance ? Prêchez-la d’exemple », lui lance Madame du Deffand. Ses proches seuls ont deviné que la tolérance voltairienne reposait non tant sur le respect de chacun que sur le mépris de tous. 

Même mépris de la « populace » catholique qui a persécuté les Calas et de ces « imbéciles » de Calas. « Nous ne valons pas grand-chose, mais les huguenots sont pires que nous. » Mépris des Juifs : ces « ennemis du genre humain » ; cette « horde vagabonde des Arabes appelés Juifs ».

Mépris des pauvres : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants… Le vulgaire ne mérite pas qu’on pense à l’éclairer… Les frères de la doctrine chrétienne sont survenus pour achever de tout perdre:  ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne veulent plus le faire. »

Mépris du peuple : « C’est une très grande question de savoir jusqu’à quel degré le peuple, c’est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. »

Mépris des Français : « La chiasse du genre humain… les premiers singes de l’univers… une race de singes dans laquelle il y a eu quelques hommes… Au-dessous des Juifs et des Hottentots. » 

Mépris de l’humanité : « Regardons le reste des hommes comme les loups, les renards, et les cerfs qui habitent nos forêts. »

C’est à ce point d’intersection que se rejoignent le tempérament et l’idéologie. Son humanisme est perverti par son sentiment de supériorité. Voltaire s’approprie le mot célèbre de Terence : « Je suis homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger » ; mais il décide qui est homme et qui ne l’est pas. Il y a les « honnêtes gens » et la « canaille ». Pour cette « canaille », un Dieu est indispensable pour les « empêcher de me voler ». Voltaire animalise à tour de bras ses ennemis : « Il est juste d’écarter à coups de fouet les chiens qui aboient sur notre passage », autant que la populace, les « sauvages », les Noirs, les Hottentots, les Juifs : « animaux calculants », les « bêtes puantes de jésuites ».

C’est le cœur de son désaccord avec Rousseau : « Il n’y a que lui qui soit assez fou pour dire que tous les hommes sont égaux. » C’est surtout le cœur de son conflit avec l’Église catholique. Dans son combat inexpiable contre le catholicisme, on ne sait qui est la poule et qui est l’œuf ; on ne sait si Voltaire récuse l’égale dignité de tous les hommes parce que c’est un credo catholique ou s’il vomit le catholicisme parce qu’il défend l’égale dignité de tous les fils d’Adam : « Notre aumônier prétend que les Hottentots, les nègres et les Portugais descendent du même père. Cette idée est bien ridicule... voilà bien une plaisante image de l’être éternel qu’un nez noir épaté avec pas ou point d’intelligence. »

Dans son livre Naissance du sous-homme au cœur des Lumières, Xavier Martin montre comment la remise en cause par Voltaire du message universaliste chrétien le conduit irrémédiablement à une hiérarchisation entre les hommes, mère de toutes les dérives ; comment sa haine du christianisme l’amène naturellement à celle du peuple qui l’a inspiré. Jésus : « Un Juif de la populace, né dans un village juif, d’une race de voleurs et de prostituées… un ignorant de la lie du peuple, prêchant surtout l’égalité qui flatte tant la canaille… » Saint Paul : « menteur et méchante bête », qui « parviendrait à ruiner l’Empire romain en faisant triompher le principe d’égalité de tous les hommes devant un seul Dieu ». Sans oublier la Genèse, ce « roman asiatique », un texte alourdi de « toutes les dégoûtantes rêveries dont la grossièreté juive a farci cette fable ».

Notre historien iconoclaste note que Drumont dans La France juive comme Fourier ou Proudhon, dans leurs diatribes antisémites, citent copieusement Voltaire. Chamberlain, célèbre antisémite anglais du XIXe siècle, fonde lui aussi « sa récusation de l’unité de l’espèce humaine sous l’autorité des Lumières ». Le coup de grâce est donné par le plus grand historien de l’antisémitisme en Europe, Léon Poliakov : « L’écrasement de l’infâme préludera (à travers autant de médiations qu’on voudra) à des égorgements autrement vastes. » Le peuple vendéen sera le premier à subir dans sa chair ce déni d’humanité. D’autres ne tarderont pas à être qualifiés de « sous-hommes » et d’animaux. « Le christianisme avait fait prévaloir l’unité du genre humain. Le règne de la raison va paradoxalement battre en brèche cette conception adamique de l’humanité en minant l’idée même de l’unité de l’espèce », souligne Georges Bensoussan, historien de la Shoah.

La division de l’humanité en races distinctes, et bientôt inégalitaires, sortira au XIXe siècle de cette remise en cause voltairienne de l’unité chrétienne de l’espèce humaine. Les Chamberlain, Gobineau, Rosenberg ne sont pas les produits odieux des anti-Lumières, mais les fils des Lumières. Pas les rebelles contre Voltaire, mais ses enfants dégénérés. Les bâtards de Voltaire !

L’auteur de Candide a de la chance : la postérité progressiste et humaniste refuse cette leçon pourtant implacable. Et se bouche les oreilles lorsque Poliakov retourne l’ironie voltairienne contre le maître : « On continuera donc à combattre le racisme au nom de ces apôtres des Lumières qui en furent les inventeurs de fait. »

Voltaire est encore plus grand mort que vivant

Ces efforts démythificateurs sont vains. Voltaire est encore plus grand mort que vivant. Son talent littéraire souverain intimide jusqu’aux plus hostiles. Même Joseph de Maistre prend des précautions avant d’abattre l’idole : « Il ne faut louer Voltaire qu’avec une certaine retenue, j’ai presque dit à contrecœur. L’admiration effrénée dont trop de gens l’entourent est le signe infaillible d’une âme corrompue. »

Pourtant de Maistre voit juste avec deux siècles d’avance. La postérité n’a pas conservé grand-chose de son œuvre protéiforme : quelques contes où sa légèreté ironique fait merveille, comme Candide ; mais rien de ses tragédies, encore moins de ses poésies ou épopées (La Henriade !) ne subsiste dans les mémoires. Ses textes politiques n’ont pas la profondeur de ceux de Montesquieu ou de Rousseau. Il est un pamphlétaire de talent, un activiste de génie. La profondeur allemande du XIXe siècle fait de Voltaire un usurpateur de la « philosophie ».

En dépit de tout, François-Marie Arouet, dit Voltaire, incarne, à nos yeux qui refusent de se dessiller, la liberté et la modernité, la fin de l’obscurantisme religieux et de la superstition, l’ère de la raison souveraine et de l’individu qui s’émancipe des corsets holistes de la société traditionnelle. « Voltaire, c’est la fin du Moyen Âge », s’inclinera encore Lamartine.   Mais pourquoi lui ? Ses thuriféraires évoquent les persécutions qu’il aurait subies, ses séjours à la Bastille, les bastonnades des grands pour son irrévérence, son mot célèbre et insolemment prophétique : « Votre nom finit où le mien commence. » En 1717, il a 23 ans ; il est emprisonné pour avoir écrit des vers injurieux contre le Régent ; mais il sort de la Bastille onze mois plus tard après avoir envoyé un poème au Régent… qui lui verse une pension. En 1726, après la volée que lui inflige le chevalier de Rohan-Chabot, tout Paris se presse pour le visiter. L’appartement qui lui sert de prison s’avère trop petit pour recevoir la foule qui se bouscule ; il faut le libérer.

On a connu persécutions plus cruelles. Celles que connaissent notamment les Polonais envahis en 1768 par Catherine II. Voltaire la défend pourtant : « L’impératrice de Russie non seulement établit la tolérance universelle dans ses vastes États, mais elle envoie une armée en Pologne, la première de cette espèce depuis que la terre existe, une armée de paix qui ne sert qu’à protéger les droits des citoyens et à faire trembler ses persécuteurs. »

Voltaire invente à cette occasion la guerre humanitaire, la guerre pour la paix, la guerre pour la liberté des peuples qu’on occupe. Il est prêt à tout pour protéger ses amis souverains. Il qualifiera même le meurtre de son mari par l’impératrice de « bagatelle ».

En revanche, il ne passe rien au roi de France, ce « despote ». Louis XV a un irrémédiable défaut : il ne le reçoit pas, ne dîne pas avec lui en tête à tête, n’entretient pas de conversation épistolaire. Ne lui demande pas son avis sur la politique à mener ; ne recherche pas son aval avant de déclarer la guerre. En dépit des pressions, des supplications de la Pompadour, Louis XV ne goûte pas la compagnie de Voltaire, le trouve pédant, fat. Louis XV est de l’ancienne roche, il a un confesseur de l’Église catholique. Ces Capétiens sont désuets ; ils n’ont pas compris les temps nouveaux : ils ne traitent pas Voltaire (et les autres philosophes) en directeur de conscience : « Aucun prince ne commencera la guerre, disait Frédéric II, avant d’en avoir obtenu l’indulgence plénière des philosophes. Désormais ces messieurs vont gouverner l’Europe comme les papes l’assujettissaient autrefois. » L’impératrice russe Catherine II ne dira pas autre chose à propos de son long compagnonnage avec Diderot : « Tout au long de ces années, j’ai fait semblant d’être l’élève et lui le maître sévère. »

dimanche 16 septembre 2018

C’est l’heure de décentraliser l’éducation


D’Éric Lanthier avec quelques modifications éditoriales mineures.


Accorder plus de pouvoir aux écoles aiderait davantage les élèves à terminer leurs études secondaires en sept ans ou moins. Pour les Québécois francophones, il s’agit d’autodétermination, pour nos voisins, c’est de l’autonomisation.

Daphné Dion-Viens nous informait récemment que le décrochage scolaire était à la baisse. Or, lorsqu’on passe au peigne fin chaque région du Québec, on s’aperçoit qu’il y a de grandes différences d’un endroit à l’autre. Cette constatation nous révèle qu’il est temps de donner plus de place à la décentralisation. Plus le système sera décentralisé, plus les solutions se rendront aux bénéficiaires sur le terrain, nos enfants. Effectivement, selon l’UNESCO, la décentralisation « […] peut permettre une identification plus rapide des problèmes et faciliter la recherche de solutions plus appropriées ».

Des inspirations

Par exemple, au Salvador, les écoles qui sont gérées par la communauté ont réussi à augmenter la participation des parents et accusent moins d’absentéisme tant chez les enseignants que chez les élèves. Au Nicaragua, les élèves qui fréquentent les écoles plus autonomes réussissent mieux aux examens.

Plus d’autonomie, plus de leadership

Un des avantages de la décentralisation, c’est qu’elle concourt à une définition claire et précise des responsabilités de chaque palier. Le rôle de l’État est d’établir les objectifs pédagogiques et le contenu notionnel à apprendre, et de concevoir un environnement éducatif qui contribue au développement de l’élève. Quant à l’école, elle a pour mission d’assurer un leadership qui amènera un maximum d’élèves à découvrir le plaisir d’apprendre et à développer leur créativité. Cette direction devra encadrer judicieusement les jeunes en fonction de leur plein potentiel.

Une culture rassembleuse

Deblois et Corriveau avaient découvert que le décrochage scolaire était davantage lié à la culture de l’école qu’aux structures administratives. En effet, plus l’école réussira à insuffler le désir d’apprendre aux élèves et à susciter chez eux un sentiment d’appartenance, plus elle contribuera à la persévérance dans les études de notre relève. Or, pour y parvenir, les structures administratives doivent accorder plus d’autonomie à l’école.
La décentralisation

Plus l’État contrôlera l’ensemble du système, moins les écoles auront le pouvoir de créer un milieu stimulant pour les jeunes. Une direction d’école qui désire le faire a besoin d’une plus grande latitude. Les directeurs veulent se mettre au service des élèves et de leur réussite, leur désir d’intervention dans leur vie scolaire va plus loin que celui d’une petite pièce dans une gigantesque machine. Plus l’école se réfugie dans un modèle unique de type « taille unique », moins elle saisit les besoins particuliers des élèves et moins elle y répond.

Une initiative à imiter

Récemment, le Journal de Québec nous informait qu’à la commission scolaire du Fleuve-et-des-Lacs, chaque école secondaire détenait son propre « comité de pilotage de la persévérance scolaire ». Ces comités ont pour mandat d’accompagner chacun des élèves. Leurs membres proposent des parcours adaptés à ceux qui sont moins motivés à persévérer. Quelle sage initiative !
En 2018, l’école doit offrir un encadrement qui répond aux besoins particuliers du plus grand nombre. Une des meilleures solutions est de couper dans les structures administratives. Cet élagage permettrait au ministère de l’Éducation d’investir davantage auprès de sa clientèle. À défaut de quoi, certaines régions, comme l’Outaouais, peineront pour combien de temps encore à stimuler leurs adolescents à terminer leur parcours scolaire dans un délai raisonnable ? Inspirons-nous du Salvador, du Nicaragua et du Bas-du-Fleuve pour offrir à notre clientèle estudiantine un environnement stimulant et adapté à ses réalités.

Zemmour : « Je suis nostalgique et réactionnaire »

Éric Zemmour sur Pétain/De Gaulle, Simone de Beauvoir, Victor Hugo et la lettre du condamné



Le fil rouge de mon histoire : le sentimentalisme dans l'Histoire de France a toujours eu des conséquences néfastes (prénoms français, idéologie dans l'histoire, marcher dans les Ténèbres, le gouvernement des juges, Maupeou, Pologne, Hongrie, démographie)




Débat houleux entre Éric Zemmour et Natacha Polony / Raphaël Glucksmann le 15 septembre 2018 en marge de la publication du plus récent livre d'Éric Zemmour, Destin français.





« Grand remplacement » de la population et culture française —  débat tendu entre Éric Zemmour et les chroniqueurs de Salut les Terriens Dimanche (C8)





Zemmour : « Je suis nostalgique et réactionnaire »




« À partir du moment où il y a une énorme majorité de gens qui ne sont pas Français et vivent avec des cultures étrangères, islamiques, mais pas seulement, ce ne sont pas des territoires français, mais des territoires colonisés par une civilisation étrangère. »






Lire de longs extraits du livre ici.


jeudi 13 septembre 2018

Garderies privées et CPE : plus ciblées, moins universelles, de meilleure qualité et soutenir d'autres choix...

Radio-Canada et L’Actualité ont chacun publié des articles qui parlent des effets bénéfiques des CPE (garderies) québécois, ce que les études universitaires prouveraient. Radio-Canada s’étonnait qu’aucune autre province n’ait copié la merveilleuse réussite québécoise en matière de garderies subventionnées. Pierre Fortin dans L’Actualité distinguait toutefois les Centres de la petite enfance (CPE) publics de bonne qualité et les autres types de garderies qui seraient de moindre qualité.

Nous pensons qu’il serait utile de reproduire et traduire ici un entretien que Steven Lehrer, professeur d’économie de l’université Queen’s, a eu avec Andrea Mrozek la directrice du programme Famille de l’Institut Cardus.


Andrea Mrozek. — Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a récemment déclaré que le modèle de garderie du Québec pourrait libérer un potentiel de main-d’œuvre inexploité dans ce pays. Il n’est peut-être pas familier de la recherche publiée sur les effets des garderies sur les enfants et les familles, mais il ne peut pas ignorer que des garderies de qualité soient coûteuses. En tant qu’économiste, quel genre de calculs supposez-vous qu’il fait ?

Enfants polonais de maternelle
Stephen Lehrer. — Je pense que ses commentaires épousent le discours ambiant des politiciens qui préconisent plus de mesures visant les femmes au Canada. L’une des difficultés avec ce qu’ai j’ai pu lire c’est que si vous poussez les mères à revenir sur le marché du travail, cela ne signifie pas que vous créez plus d’emplois. [Poloz] comprend, j’en suis sûr, le concept de plein emploi. Si les gens réintègrent le marché du travail, ils en évinceront probablement d’autres, vraisemblablement de nouveaux diplômés. Je me rends compte que les gens aiment entendre certaines réponses, et c’est exactement comme ça que j’ai commencé dans ce domaine. Intuitivement, je ne pouvais pas imaginer pourquoi l’éducation de la petite enfance ne serait pas efficace. Mais maintenant, après avoir travaillé dans ce domaine, je comprends mieux pourquoi cela peut être inefficace. Le développement de l’enfant est un processus très, très complexe. Les parents, les compagnons, les écoles y contribuent tous et nous ne comprenons pas vraiment l’efficacité de ces différents facteurs ni les différents effets que ceux-ci peuvent avoir sur différents enfants.

Andrea Mrozek. — Vous en êtes venus à considérer les garderies universellement d’un autre œil, n’est-ce pas ? Comment votre pensée a-t-elle évalué et dans quel sens ?

Steven Lehrer. — Je participe actuellement à une conférence dont le slogan est « preuves à l’appui ». Tout le monde reçoit un badge orné de ce slogan. C’est mon credo quand il faut élaborer des politiques : s’il existe des données probantes de haute qualité, cela devrait orienter nos politiques et nous aider à réviser ces politiques.

Je me suis intéressé aux garderies universelles lorsque Michael Baker est venu à Queen’s et a présenté les résultats de la recherche qu’il avait faite avec Kevin Milligan et Jon Gruber. Ils avaient constaté que le programme de garde d’enfants du Québec, l’accès à des services de garde subventionnés universels, aboutissait à une augmentation d’effets comportementaux défavorables chez l’enfant et de résultats préjudiciables dans la famille.

Je vais être franc : je n’y avais pas cru. Je pensais l’inverse.

J’avais alors un étudiant en maitrise très talentueux, Michael Kottelenberg, je l’ai convaincu de voir s’il pouvait reproduire les résultats. Cela a abouti à quatre articles publiés dans des revues à comité de lecture ainsi qu’à deux autres articles prêts à être publiés. [Par exemple : New Evidence on the Impacts of Access to and Attending Universal Childcare in Canada]

Le principal résultat de nos études fut que le travail de Baker, Gruber et Milligan était correct à 100 %. C’était du solide. Au contraire, notre propre travail, y compris un document publié dans Politique publique canadienne et qui a remporté le « prix du meilleur article » pour cette année-là, établissait en fait que ces effets néfastes s’amplifiaient avec le temps, en moyenne.

Beaucoup de critiques disent : « c’est l’effet de l’accès aux services de garde, ce n’est pas vraiment l’effet des services de garde eux-mêmes. » Nous avons fait une analyse qui fait des hypothèses solides, et nous avons constaté que les effets de la garde des enfants sont également négatifs.

Je pense que la leçon à en tirer qui devrait éclairer nos politiques c’est que la qualité des services est importante et qu’il existe beaucoup d’hétérogénéité [tant dans les clientèles que les effets].

Jim Heckman, lauréat du prix Nobel en économie, a parlé de la manière dont l’éducation et les soins de la petite enfance peuvent à la fois promouvoir l’équité et l’efficacité, mais il axe son attention sur les personnes défavorisées et non sur tout le monde.

En fait, dans l’article que Mike Kottelenberg et moi venons de publier l’an dernier dans le Journal of Labor Economics, nous expliquons cette hétérogénéité. En effet, nous constatons que les garderies universelles s’accompagnent de gains importants pour les enfants dans la partie inférieure de la distribution, ceux provenant de ménages monoparentaux. En revanche, pour la plupart des enfants au milieu de la distribution issus de familles biparentales, nous observons bien des effets néfastes. Ce n’est pas que la garde d’enfants universelle soit efficace ou inefficace, elle est efficace pour certains et inefficace pour d’autres.

Nous émettons une hypothèse qui guide certains de nos travaux futurs sur ce qui se passe, c’est-à-dire que lorsque les parents envoient leurs enfants à la garderie [ou le CPE, débat un peu stérile au Québec], ils finissent par s’occuper nettement moins de ceux-ci, ils lisent notamment nettement moins à leurs enfants. Les parents supposent que leur enfant bénéficie de nombre d’activités éducatives dans les garderies. Ils pensent qu’il s’agit plus d’une éducation précoce que d’une garde précoce. Ce que nous avons constaté, c’est que les enfants qui sont vraiment très peu stimulés à la maison bénéficient de la garderie qu’ils y reçoivent plus de stimulation qu’à la maison. Mais pour les autres enfants, ils finissent par s’en tirer plus mal parce qu’une garde collective n’est pas aussi efficace qu’une garde individuelle.

C’est, selon nous, ce qui explique cette divergence.

Nous avons maintenant un autre article dans lequel nous examinons cette question plus formellement pour tenter de fournir la première preuve causale en ce sens. Mais dans quelques-uns de nos articles, cette association est bien présente.

Il existe d’autres travaux, produits par d’autres que nous, mais par des psychologues comme Christa Japel et Richard Tremblay qui ont montré que la qualité de ces garderies n’est pas très élevée. Lorsque ce programme a été introduit, ils n’ont pas immédiatement augmenté le nombre des garderies. L’existence de listes d’attente est bien connue. Mais l’une des découvertes surprenantes est que les effets sont devenus plus négatifs à mesure que d’autres centres étaient créés. À la lumière des rapports sur la qualité de ces garderies, on observe que leur qualité n’est pas très élevée.

Je pense que des garderies de haute qualité sont très, très bénéfiques, mais qu’une grande partie de la garde d’enfants qui finit par être offerte ne se situe pas à un niveau de qualité très élevé.



AM. — J’étais au courant du rapport Japel qui établissait la qualité médiocre des garderies au Québec. Habituellement, les partisans de la garde universelle classent le Québec en première place au Canada, mais un rapport récent a montré que le Québec avait perdu cette première place. Si la qualité des soins était médiocre auparavant et que maintenant le Québec glisse, que faut-il conclure ?

SL. — C’est l’un des défis. Je ne pense pas qu’il faudrait en conclure que les garderies ne fonctionnent pas. C’est-à-dire que si un gouvernement veut mettre en place un réseau de garderies, il doit soit cibler cette mesure de façon appropriée, soit investir beaucoup d’argent pour en assurer la qualité. Cette question de haute qualité a un impact du point de vue de l’équité. Généralement, les parents plus éduqués sont mieux renseignés sur la qualité des services de garde. Ainsi si ces parents bien éduqués envoient leurs enfants dans de meilleurs centres et que des parents moins éduqués finissent par envoyer leurs enfants dans des centres de qualité inférieure, cela ne fait qu’augmenter les inégalités. Il est donc très important, du point de vue de l’équité sociale, de parler de la qualité des services.

AM. — Comment réagiriez-vous alors, en tant qu’économiste, à cette assertion : le Canada est une nation riche, ne pourrait-il pas simplement investir des milliards et des milliards dans un programme de garderies universel pour s’assurer qu’elles soient vraiment de haute qualité ? Quels coûts et avantages y voyez-vous ?

SL. — Nous devrions tirer les leçons de la Grèce et les difficultés que ce pays a connues quand ses créditeurs se sont fait entendre. Nos déficits et nos dettes ne cessent d’augmenter. Je pense que nous devons réfléchir à l’utilisation la plus efficace des deniers publics. Est-ce que dépenser ces sommes très importantes dans les garderies serait le meilleur investissement ? Probablement pas. Il y a probablement d’autres domaines dans lesquels le gouvernement pourrait investir ces sommes, domaines qui pourraient avoir des rendements plus importants. Je pense que les décideurs doivent s’asseoir et réfléchir aux autres options et considérer celles qui auront le meilleur rendement financier plutôt que celle qui rapportera le plus de voix lors du prochain cycle électoral.

AM. — Je suis fascinée par vos recherches sur les différences entre les garçons et les filles dans les garderies au Québec. Les garçons font apparemment moins bien. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

SL. — Un article qui sera publié le prochain numéro de la Revue canadienne d’économie, probablement le mois prochain. C’était quelque chose qui nous a surpris. Avant de commencer à examiner les effets distributifs, nous avons essayé d’examiner les différences entre les caractéristiques des enfants, telles que l’âge des enfants et le sexe des enfants. Ce que nous avons constaté, c’est que la majeure partie des effets négatifs du programme touchait en réalité des garçons. Les effets négatifs étaient plus importants chez les garçons. La raison précise est vraiment difficile à identifier. Mais il faut garder à l’esprit ces différences entre les sexes. Et ces effets néfastes pour les garçons diffèrent de ce que les chercheurs avaient observé lors d’études à petite échelle aux États-Unis, notamment dans le programme Perry Preschool. Le projet Perry Preschool était, je crois, plus efficace pour les garçons. Cela pourrait s’expliquer par le type d’emplois que ces garçons ont décroché plus tard dans la vie.

Nous constatons désormais qu’il existe très tôt des conséquences importantes sur le développement des enfants. Encore une fois, les parents ont une influence différente selon le sexe des enfants que nous observons, et il y a aussi différentes réponses parentales une fois que l’enfant a accès aux services de garde subventionnés.

Pour ce qui est de l’âge, les conséquences néfastes se concentrent sur les plus jeunes enfants. On ne s’est pas penché sur la mixité des âges. Dans la plupart des écoles, si vous avez une classe de première année, on n’y trouve que des élèves de première année. Vous n’avez pas de cours où vous mélangez des élèves de première année avec des élèves de quatrième année. Si nous mettons des enfants de zéro à quatre dans la même garderie, il est fort probable que l’attention se concentre sur les plus grands parce qu’ils bougent davantage. Peut-être les puéricultrices sont-elles moins attentives aux besoins des plus jeunes ?

Peut-être faut-il avoir des garderies réservées aux enfants de zéro à un an, d’autres réservées aux enfants de deux à trois ans et enfin d’autres pour les enfants de quatre ans. Nous ne savons pas si cette division selon l’âge serait plus bénéfique. On peut déjà faire beaucoup dans le cadre existant. Il existe beaucoup de données et d’analyses sur les garderies, si des politiciens veulent dépensent des milliards de dollars dans ce domaine. L’article de Baker, Gruber, Milligan a également remporté plusieurs prix de meilleur article universitaire. C’est un travail de haute qualité auquel les gouvernements devraient prêter attention. Il est public. Facile d’accès. Il ne faut pas l’ignorer.

AM. — Outre Baker, Gruber et Milligan, qui d’autre au Canada s’intéresse à ce sujet et fait de la recherche de bonne qualité ?

SL. — À l’Université du Québec à Montréal, il y a Philip Merrigan et Pierre Lefebvre. Il y a Catherine Haeck et Pierre Fortin. Il fait plus de travail en demandant si, avec le retour au travail des mamans, les taxes qu’elles paient couvrent les coûts du programme. C’est plus axé sur l’aspect budgétaire. Je pense que le débat sur les services de garde d’enfants devrait davantage se concentrer sur le développement du capital humain et moins sur ces considérations fiscales.

Pour que le Canada demeure compétitif dans les années à venir, malgré toute la rhétorique actuelle entourant les guerres commerciales, il faut se rendre compte que l’économie est nettement plus mondialisée. Les entreprises déménagent désormais très facilement de pays, principalement en fonction des taux d’imposition. Les individus changeront probablement de pays assez souvent. Beaucoup de gens de ma propre université ne travaillent pas au Canada. Ils travaillent partout dans le monde. Je pense donc qu’il s’agit d’essayer de produire des travailleurs exceptionnellement talentueux et de les aider à prendre un bon départ. Quelle est la meilleure façon de faire cela ? L’autre grande leçon est qu’il s’agit vraiment plus d’une question de soins précoces que d’éducation précoce.

AM. — Je pense que c’est Pierre Fortin qui a dit que le système québécois était rentable. Cela s’est retrouvé sur toutes les unes. Ce calcul se fonde-t-il exclusivement sur les impôts des mères au travail, et non sur les résultats des enfants à long terme ?

SL. — Il s’agit d’un calcul strictement fiscal pour autant que je sache. Il ne considère également pas le fait que si les mères obtiennent un travail plus tôt elles évincent peut-être quelqu’un d’autre pour obtenir ce travail. En conséquence, peut-être que de nouveaux diplômés n’obtiennent pas de travail. Fortin a simplement examiné le taux d’emploi des jeunes femmes et l’augmentation des taxes perçues auprès de ces personnes et comment cela compense les coûts. [Ajoutons que le taux d’emploi de ces jeunes femmes a également augmenté ailleurs au Canada, sans un tel programme ruineux. D’autres causes sont donc peut-être en cause comme un changement de mentalité chez les jeunes femmes, des changements économiques qui forceraient plus de femmes à travailler, etc.]

AM. — Je m’efforce de trouver le juste milieu. Je pense que vous avez mentionné certains concepts qui peuvent servir de terrain d’entente. Par exemple, tout le monde pense que l’apprentissage précoce et la garde des enfants sont très importants. Si nous voulions trouver un compromis politique en matière de garderie, d’éducation préscolaire et de garde d’enfants, que conseillez-vous ?

SL. — Je pense qu’il faudrait mieux cibler dans les années à venir et se concentrer davantage sur la qualité. Pour l’instant, on discute uniquement de quantité : fournissons beaucoup, beaucoup de services de garde. Je pense que nous devrions penser à la façon dont nous pouvons fournir des services de garde de haute qualité à ceux qui en bénéficieraient le plus. Et puis nous pourrions voir à quelle vitesse nous pourrions augmenter cela. Et je ne pense pas que nous devrions nous attendre à ce que nous puissions le faire rapidement. Même lorsqu’on consulte un médecin ou l’on va chez Weight Watchers, les effets diffèrent selon les personnes. Nous devons cibler ceux qui en bénéficieront le plus.



[Ce carnet est globalement d’accord avec ce constat. Il faudrait cependant, parlant d’équité entre les familles, se demander pourquoi les mères qui gardent elles-mêmes leurs enfants à la maison pendant les premières années devraient être privées d’aide financière alors que des sommes énormes sont consacrées à mettre un programme qui sera probablement de plus en plus coûteux, car syndiqué et de meilleure qualité si les vœux du prof Lehrer sont exaucés… Steven Lehrer omet également tout aspect sur ce que les garderies devraient apprendre. L’État voudra-t-il y imposer des valeurs contestables, des réflexes ? Y lutter contre les stéréotypes genrés, insupportables pour tant de gauchistes ? Pourra-t-on y faire une petite prière, recevoir des explications religieuses ? Ce n’est plus le cas au Québec...]

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La philosophie devenue folle : les bons sentiments conduisent aux pires aberrations

Le genre, l’animal, l’euthanasie. Une plongée au cœur nucléaire du politiquement correct, par Jean-François Braunstein. Une déconstruction savante et joyeuse qui étrille nos bien-pensants.


Ils assènent. Ils invectivent. Ils menacent. Ils sont les rois des plateaux télé et les maîtres des cursus universitaires. Armés de leurs bons sentiments, ils clouent au pilori les rares qui osent les contredire avec les mots qui tuent : « réactionnaire », « essentialiste ». Ils n’ont que le « droit » à la bouche : droit des femmes, droit des homosexuels, droit des animaux, droit à la mort dans la dignité. Ils font tinter avec emphase leurs grelots universitaires ramenés d’Amérique : gender studies, animal studies, bioéthique. On les écoute. On les subit. On leur obéit. Mais personne ne les lit.

C’est ce travail méthodique de lecture qu’a mené Jean-François Braunstein. Notre auteur est professeur de philosophie à la Sorbonne. On imagine qu’il doit se sentir bien seul parfois. Mais ce sentiment de solitude est sans doute ce qui lui a donné le courage de plonger dans cet océan de littérature obscure, charabia prétentieux pseudo-scientifique, jargon de précieuses ridicules, délire de prophète millénariste. Le peu qu’il a ramené à la surface pour son ouvrage nous épuise très vite. C’est sans doute là son principal défaut. Mais le travail de déconstruction de ce politiquement correct en folie était à ce prix.

Le point commun de tous ces « théoriciens » est justement qu’ils se confinent dans la théorie. Le réel n’existe pas pour eux, seuls les mots comptent.

Le point commun de tous ces « théoriciens » est justement qu’ils se confinent dans la théorie. Le réel n’existe pas pour eux, seuls les mots comptent. Les mots dont ils se gargarisent sans jamais les confronter à la réalité des hommes, des femmes, ou des animaux. Ils sont des idéologues, au pire sens du terme. Mais quand ils touchent au réel, ils font des ravages. Jean-François Braunstein revient sur la terrible histoire de David Reimer — drame que Michel Onfray avait déjà exhumé il y a quelques années sous les insultes des bien-pensants : cet enfant, privé accidentellement de son pénis, qu’on pousse, à coups d’hormones et d’opérations chirurgicales, avec la complicité des parents, à devenir une fille. Adolescent, David, devenu Joan, voudra redevenir David. Et finira par se suicider.

Le grand maître de cette expérience s’appelait John Money. Inconnu en France du grand public, il est considéré comme l’inventeur de la fameuse théorie du genre. Avec ce David devenu Joan, notre théoricien tenait la preuve que le genre, acquis culturel, était beaucoup plus décisif que le sexe, acquis biologique. Il fit des émules qui le dépassèrent. Money s’accrochait encore à un substrat biologique du corps. Judith Butler viendra ensuite pour asséner que le genre se suffit à lui-même. Qu’en appelant « fille » leur enfant, les parents en font une fille qui aurait pu, sinon, devenir un garçon ! Aussi délirantes que ces théories paraissent, elles font des émules et s’imposent dans le débat public. Braunstein montre bien que cette folie collective est relayée par la médecine qui donne une réalité pathologique à des états d’âme de jeunes gens mal dans leur peau, en offrant des solutions médicales, entre hormones qui bloquent la puberté et opérations chirurgicales.

Il ne peut y avoir de théorie du genre « modérée »

Ainsi se développe la possibilité transsexuelle, se multiplient les transgenres, qui seraient demeurés en nombre infinitésimal sans la conjonction agissante des théoriciens du genre, des lobbys LGBT, d’Internet et des médecins. Comme le dit avec humour notre auteur, on peut étendre cette logique à tous : « le pauvre qui veut devenir riche est un transéconomique et le vieux qui veut redevenir jeune est un transchronologique ». Mais la plaisanterie ne sera pas du goût de nos censeurs qui hurleront à l’homophobie ou, pire encore, à la transphobie. Nos idéologues sont habités par l’esprit de sérieux. Et pour cause : leur objectif est ambitieux ; il s’agit, ni plus ni moins, de « dénaturaliser » la différence des sexes. Pour la nier. L’effacer. Braunstein nous montre qu’il est impossible de s’arrêter en chemin. Il ne peut y avoir de théorie du genre « modérée ». Il ne peut y avoir de centriste, de Bayrou du genre. L’argument de la « pente glissante » s’applique avec rigueur. Car la théorie du genre se croit une science, mais est en vérité une croyance. Une prophétie. La théorie du genre est une gnose, cette hérésie chrétienne qui niait le corps.

C’est en cela qu’elle se rapproche des deux autres sujets traités par notre auteur avec non moins de verve et de finesse. Les philosophes « animalitaires » ne veulent pas non plus connaître la réalité des corps. À leurs yeux énamourés, les animaux sont des hommes comme les autres. Ce n’est plus la raison ni le langage qui définit l’humain, mais la « sensibilité », sa « capacité à souffrir ». On imagine aisément la suite : il peut donc y avoir des relations sexuelles entre « animaux humains » et « animaux non humains ». Et pire encore : aux yeux de certains, un cochon vaut mieux qu’un enfant, une souris mieux qu’un handicapé. Comment concilier « l’aspiration à la plénitude » du tigre et celle de la gazelle ? Comment ne pas entendre « le cri de la carotte » coupée par la cuisinière ? On rit avec Braunstein avant d’être obligé de pleurer lorsqu’il aborde son troisième thème, ce que les théoriciens de la bioéthique appellent « la mort dans la dignité », comme s’il y avait des morts dans l’indignité. Là aussi, là surtout, l’argument de la « pente glissante » s’avère implacable. À sélectionner ceux qui méritent de vivre et ceux qui sont « en mort cérébrale », on en vient vite à une forme d’eugénisme, activée par les besoins de transplantations d’organes.

On a compris où nous emmène notre auteur : les bons sentiments conduisent aux pires aberrations.

On a compris où nous emmène notre auteur : les bons sentiments conduisent aux pires aberrations ; la volonté d’effacer toutes les frontières à la barbarie, à la guerre de tous contre tous. S’il n’y a plus de limites, nous ne sommes plus dans l’humanité, nous sommes dans la nature.

Plus profondément encore, l’incroyable succès de ces thèses loufoques, leur impact dans l’univers médiatique, politique et universitaire, alors qu’elles auraient dû susciter au mieux un grand éclat de rire, prouve s’il en était besoin l’abêtissement de la pensée dans nos contrées autrefois phare de l’univers. Une preuve éclatante de la décadence d’un Occident fatigué et suicidaire. Comme le note d’ailleurs avec pertinence notre auteur : « Ces débats sur l’identité sexuelle retrouvent quasiment mot pour mot les débats tout aussi irréels sur le sexe des anges qui agitaient [ce n'est pas sûr, auraient agité] les érudits byzantins alors que l’islam se préparait à en finir avec cette civilisation millénaire. »

Source : Le Figaro

La philosophie devenue folle,
par Jean-François Braunstein,
aux Éditions Grasset,
paru en septembre 2018,
à Paris
388 pages,
ISBN-13: 978-2246811930
20,90 €.

mercredi 12 septembre 2018

Sept contre-vérités sur l’éducation

« L’un des livres les plus discutés ces vingt dernières années en matière d’éducation. »
(The Guardian)

Daisy Christodoulou est inconnue en France. Mais son livre, 7 contre-vérités sur l’éducation, a créé un véritable séisme en Angleterre : se basant sur les recherches les plus récentes en sciences cognitives — et sur sa propre expérience de professeur en école désavantagée — elle démontre que la pédagogie contemporaine, sur laquelle reposent les pratiques de classe des enseignants, est aveuglée par de fausses bonnes idées.

En particulier, Daisy Christodoulou réhabilite le savoir et les connaissances, délaissés au profit des compétences, des projets et des activités de découverte. Car, comme le montrent les découvertes récentes sur le fonctionnement du cerveau et de la mémoire, il n’y a pas de compétences possibles sans connaissances ; il est donc plus efficace de consacrer le temps que nos enfants passent à l’école à leur transmettre des connaissances plutôt qu’à n’importe quelle autre activité.

Le but de cet ouvrage n’est pas polémique, mais pragmatique. Daisy Christodoulou ne conteste pas que l’objectif de l’école est d’éduquer des citoyens libres, créatifs, ouverts, curieux, heureux.

Toutefois, elle remet en cause la méthode actuelle, qui reporte à plus tard l’apprentissage des connaissances : « Le moyen le plus efficace d’enseigner des compétences, c’est d’enseigner des connaissances. »

Extrait
Les recherches et les auteurs cités en référence par Daisy Christodoulou (Mayer, Engelmann, Willingham, Hattie. . .) ont tous démontré les bénéfices des méthodes d’enseignement explicite. De quoi s’agit-il ? L’enseignement explicite consiste à dire aux élèves les objectifs de chaque leçon et leurs liens avec les leçons précédentes, à leur montrer les procédures en les exprimant à haute voix et à les guider dans les exercices de manière à s’assurer de leur bonne compréhension.

Les élèves sont en retour invités à expliciter eux-mêmes, avec leurs propres mots, leurs procédures de résolution et leur compréhension des enjeux. Cette démarche, qui peut certes sembler peu originale, est en réalité très poussée. Elle se veut un juste milieu entre la méthode constructiviste — qui laisse les enfants déduire eux-mêmes les règles à partir d’activités menées librement — et la méthode transmissive — qui demande aux enfants d’appliquer dans une série d’exercices des règles énoncées par le professeur. Si la méthode constructiviste met « l’élève au cœur de l’école » et si la méthode transmissive met « le professeur au cœur de l’école », la méthode explicite met, elle, le savoir au cœur de l’école. Ce sont bien les connaissances, le savoir qui sont l’objet de ce livre, et la solution aux problèmes soulevés par l’auteur.

Les sept contre-vérités dénoncées par l’auteur, en effet, quelles sont-elles ? Il vous suffit de lire le sommaire de ce livre pour le

– Comprendre, c’est plus important que connaître.
– Un enseignement trop guidé rend les élèves passifs.
– Le XXIe siècle rend désuètes les vieilles méthodes d’enseignement.
– Les élèves pourront toujours faire une recherche en ligne.
– Il faut enseigner des compétences transversales plutôt que des connaissances figées.
– C’est par les projets et les activités que les élèves apprennent le mieux.
– Transmettre des connaissances, c’est endoctriner les élèves.

En réalité, toutes ces contre-vérités sont une variation du vieux dicton « Il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine » et du présupposé pédagogique qui le justifie : les connaissances sont inutiles — ou au moins secondaires.

Pourquoi les connaissances seraient-elles inutiles ? Parce que le savoir érudit ou encyclopédique, les élèves ayant de bonnes notes, mais récitant leur leçon sans la comprendre, les leçons par cœur, les connaissances inutiles, sont devenues un objet de méfiance. Partant du constat que ces connaissances ne suffisaient pas pour former une intelligence complète, les pédagogues ont fixé d’autres priorités : les compétences, les projets, les activités de découverte, la transversalité, la motivation…

Les objectifs de l’école ainsi redéfinis, les élèves peuvent enfin s’épanouir dans un enseignement à leur mesure, adapté, différencié. En théorie, cette idée est séduisante et c’est pourquoi elle est si populaire et si largement acceptée.

Mais voilà, la science — cette science toute neuve, la science cognitive, qui mesure depuis trente ans les résultats des différentes méthodes pédagogiques — dénonce cette contre-vérité : elle démontre que les connaissances précèdent les compétences, que les compétences découlent des connaissances, qu’il n’y a pas de compétences possibles sans connaissances. Qu’il n’y a pas de tête bien faite si elle n’a pas d’abord été remplie !



Feuilleter le livre



7 contre-vérités sur l’éducation
Ce que nous révèlent les sciences cognitives
par Daisy Christodoulou
à La Librairie des écoles
à Paris
publié en 2018
176 pages
ISBN : 978-2-36940-147-6
EAN-13 : 9 782 369 401 476
Prix TTC : 19,90 €


Éric Zemmour — Extraits de Destin français
(m-à-j)

(Les intertitres sont de nous).

Introduction

C’était un cours d’eau qui ne payait pas de mine. Il ne méritait guère le nom de « fleuve », à peine celui de « rivière ». Il ne m’apparaissait pas impressionnant, ni admirable, ni dangereux. Il n’avait ni l’élégance majestueuse de la Seine, ni la fureur sauvage de la Loire, ni la puissance boueuse du Danube, ni le charme romantique du Rhin. L’eau s’écoulait lentement sous le soleil de juin et je l’imaginais pourtant saisi par les glaces. Une indolente sérénité régnait sur chacune des rives ; moi, je m’obstinais à voir et à entendre le fracas et le tumulte, les pas sourds des chevaux, les hurlements de détresse des femmes et des enfants qui se noyaient, les coups de feu, les soldats épuisés aux uniformes dépenaillés qui couraient dans le désordre, tirant au hasard, mourant par surprise. Les rares passants aux alentours se demandaient ce que faisait cet étranger soudain immobile et tétanisé, raide et silencieux, tremblant aussi parfois, intimidé, ému, devant ce fleuve qu’eux ne regardaient plus. J’avais conscience de ma stupidité, mais je ne parvenais pas à m’en arracher. Je sentis une larme couler, puis une autre s’enhardit, et une autre encore. Je ne pouvais plus faire semblant : je sanglotais.

À l’époque, mes parents étaient toujours vivants, et au-delà de mes rares larmes d’enfant, qui avaient été le plus souvent des fureurs de gosse impérieux, la seule peine qui m’avait éploré avait été causée par la défaite injuste et brutale de l’équipe de France de football face à l’Allemagne, en 1982, à Séville. J’essuyais mes yeux dans un geste furtif de honte. Mon esprit continuait à vagabonder entre chevaux au galop, soldats trempés, cris d’agonie des noyés. Une immense scène se jouait devant mon regard embué, sur ce fleuve minable et désinvolte qui poursuivait son cours sans se soucier de mes états d’âme ni de la fièvre qui m’étreignait : j’étais devant la Berezina.

Le Figaro m’y avait envoyé pour un reportage consacré aux voyages littéraires. D’autres avaient choisi Chateaubriand à Jérusalem ou Flaubert en Égypte. J’avais demandé Stendhal et la retraite de Russie. Aussitôt après avoir atterri à Moscou, j’avais visité le champ de bataille de Borodino, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. Tout m’évoquait ici Stendhal, son mépris pour les officiers de la Grande Armée, sa description de l’incendie de Moscou, l’emprunt qu’il s’était autorisé d’un livre de Voltaire, dans la demeure abandonnée d’un patricien moscovite. J’avais suivi ensuite les traces enfouies de nos soldats, repassant comme eux par Smolensk. Je me retrouvais comme eux devant cette foutue Berezina. Je voyais les pontonniers du général Éblé se jeter dans l’eau glacée, au sacrifice de leur vie, pour construire le pont qui permettrait aux survivants de la Grande Armée de quitter cette maudite Russie ; j’entendais les rugissements des soldats, mais aussi des femmes qui se précipitaient à l’eau sans savoir nager ; je devinais les cosaques de Koutouzov, furieux d’avoir manqué Napoléon, qui les avait bernés une dernière fois, se ruer sur les traînards, qu’ils massacraient avec fureur et méthode.

Ce spectacle épique était devenu mon histoire personnelle, intime. Je pleurais la débâcle de la Grande Armée comme la mort d’une mère, et la fuite de l’Empereur comme l’humiliation suprême d’un père.

Vieille habitude que j’avais acquise dès l’enfance. À 11 ans, je dévorais le Napoléon d’André Castelot, avec sa couverture verte cartonnée, que ma mère m’avait offert pour mon anniversaire ; je le lisais en tous lieux et à tous moments, jusqu’au jour où le responsable d’une colonie de vacances convoqua ma mère pour se plaindre que la lecture de ce gros ouvrage, dans le train et les chambrées, m’empêchait de participer « à la vie du groupe ». Je me rendrais compte au fil des ans que cette passion napoléonienne n’avait rien d’original. D’innombrables gosses, de génération en génération, avaient collectionné les petits soldats de la Grande Armée. À l’instar des enfants du siècle de Musset, eux aussi prenaient leur part à l’épopée impériale, conservaient les images d’Épinal que j’avais remplacées par les films et les feuilletons. Je cavalcadais avec Vidocq, porté par un Claude Brasseur charismatique, complotais avec Schulmeister, espion de l’Empereur à la faconde de Jacques Fabbri. Tour à tour aux ordres de Fouché, narguant le général Mack enfermé dans Ulm, je vivais en et pour 1800… Seuls d’Artagnan, Aramis, Athos et Porthos m’avaient convaincu d’être sujet de Louis XIII et de Richelieu. Vingt ans après, et je connaissais les troubles de la Fronde. Le collier de la reine, et je me liais d’amitié avec le comte de Saint-Germain.

Il n’y avait alors pas de rupture entre l’école et la télévision. Je me plongeais en plein duel entre Robespierre et Danton dans La caméra explore le temps de Decaux et Castelot ; chaque semaine, j’embarquais dans la « machine à remonter le temps » que les Américains avaient confectionnée : ils allaient bien sur la Lune, pourquoi ne seraient-ils pas allés dans le passé, autrement plus excitant que la surface sablonneuse entraperçue sous les pieds d’Armstrong, une nuit de l’été 1969 ? Je me révoltais contre la misère avec Jacquou le Croquant. Je séduisais les belles duchesses avec Fanfan la Tulipe, tombais amoureux d’Aurore, touchais la bosse de Jean Marais, et la botte de Nevers n’avait aucun secret pour moi.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision et la ville. Chaque rue, chaque place, chaque statue de Paris que je découvrais, installé dans la DS que mon père conduisait d’une main nerveuse, voire brutale, évoquait pour moi un moment d’histoire : place de la Concorde, je m’évertuais à deviner l’endroit où Louis XVI avait été guillotiné, et celui où les cosaques avaient célébré une messe orthodoxe en 1814 ; place de la Bastille, je tentais de reconstruire mentalement l’antique prison ; devant l’église Notre-Dame, je cherchais des yeux l’ombre d’Esmeralda et de Quasimodo.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision, la ville et la littérature : Rastignac à la pension Vauquer ; le nid d’amour où Rubempré rejoignait Esther ; la rue Tronchet, où le héros de L’Éducation sentimentale avait donné rendez-vous à Madame Arnoux, qui ne viendrait pas. J’avais hâte d’être assez vieux et riche pour acheter les lots d’immeubles de la Madeleine qui avaient causé la ruine de César Birotteau. Balzac était mon Vautrin, qui m’apprenait à grandir, à connaître les hommes, les femmes, à les craindre et m’en méfier, à ne rien attendre d’eux sinon l’envie et la mesquinerie.

Il n’y avait pas de rupture entre l’école, la télévision, la rue, la littérature et la politique : à la tête de l’État, le grand Charles songeait à s’installer au château de Vincennes comme Saint Louis, réchauffait ses vieux os au soleil d’Austerlitz et parlait à la télévision comme Chateaubriand ; et Le Canard enchaîné, que mon père achetait chaque mercredi, le dessinait en Louis XIV emperruqué dans une parodie des Mémoires de Saint-Simon.

Je savais où je voulais vivre, avec qui je voulais vivre, et comment je voulais vivre. À mes yeux médusés d’enfant, le mot France brillait de tous les feux : histoire, littérature, politique, guerre, amour, tout était rassemblé et transfiguré par une même lumière sacrée, un même art de vivre, mais aussi de mourir, une même grandeur, même dans les défaites, une même allure, même dans les pires turpitudes.

Dès l’enfance, j’avais compris que la France était ce pays singulier fait de héros et d’écrivains, de héros qui se prétendaient écrivains, et d’écrivains qui se rêvaient en héros. Plus tard, avec Braudel, j’ai appris qu’il y avait aussi des Français qui travaillaient, produisaient, créaient, vendaient, achetaient, participaient à l’« économie-monde ». Le Roy Ladurie et tant d’autres m’ont enseigné qu’il y avait aussi, et surtout, des paysans qui labouraient, nourrissaient, souffraient. Avec Philippe Ariès, j’ai appris qu’il y avait aussi des enfants, choyés ou délaissés. Mais la France était ce pays unique où « l’intendance suivait », du moins dans son imaginaire. La France était ce pays fait à coups d’épée, mais aussi de mots, par des cardinaux qui avaient l’épée au côté, et des littérateurs qui avaient la langue effilée comme une rapière.

L’histoire de France coulait dans mes veines

L’histoire de France coulait dans mes veines, emplissait l’air que je respirais, forgeait mes rêves d’enfant ; je n’imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. J’ignorais que ma date de naissance serait décisive : je vivais au XXe siècle, mais en paix, loin du fracas des deux guerres mondiales, et de la guerre d’Algérie ; je me réchauffais pourtant encore aux ultimes feux de l’école de la IIIe République. J’évoluais entre deux époques, entre deux mondes. Je grandissais dans l’abondance de la société de consommation et pourtant mon esprit vagabondait dans les plaines héroïques d’hier. J’étais abonné au Journal de Mickey, mon corps se gavait de fraises Tagada et de rochers Suchard, mais ma tête chargeait avec les cavaliers de Murat dans les plaines enneigées d’Eylau. Je vivais le meilleur des deux mondes. Je ne mesurais pas ma chance.

Nous apprenions tous à lire et écrire selon la méthode syllabique ; mon orthographe était impeccable (à l’exception d’un désamour inexpliqué pour l’accent circonflexe), ma science de la grammaire intériorisée comme une seconde nature ; et l’Histoire attendrait respectueusement que j’entre au collège, à la rentrée 1969, pour cesser d’être une matière à part entière et se contenter du statut marginal d’« activité d’éveil ». Notre programme avait été instauré par le grand Lavisse lui-même et ne devait rien à la pédagogie active des « sciences de l’éducation » qui commençaient tout juste à sévir. J’avais encore comme ancêtres les Gaulois, et mon père bénissait cette filiation en se précipitant à la librairie pour acquérir chaque nouvel épisode d’Astérix, qu’il s’empressait de lire avant de me l’offrir. Dans mon école publique de Drancy, banlieue parisienne où mes parents s’étaient installés, on rencontrait pourtant peu de Gaulois authentiques ; un Martin ou un Minot étaient mêlés à beaucoup de noms finissant en i. Je n’ai cependant jamais entendu ces descendants d’Italiens exciper fièrement de leur ascendance de vainqueurs romains pour mépriser ces minables vaincus gaulois…

À l’école privée en 9e

Il me fallut abandonner mes camarades de l’école en neuvième. Mon père avait décidé, sur les conseils d’un oncle, de me confier désormais à l’école Lucien-de-Hirsch. Je découvrais en même temps le charme verdoyant des Buttes-Chaumont, que nous transformions dès la sortie des classes en terrain de football, et le rituel des prières matutinales, avant le début des cours. C’était une école privée sous contrat, suivant scrupuleusement les programmes de l’Éducation nationale, auxquels s’ajoutaient deux heures d’instruction religieuse. Je gagnais soudain de nouveaux ancêtres : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et Salomon. Mais ils n’effaçaient pas les Gaulois. On apprenait en classe à chanter les premiers couplets de La Marseillaise, on récitait par cœur les Fables de La Fontaine et on célébrait les hauts faits des héros français, de Bayard à Pasteur. Autant que je me souvienne, il n’y avait pas de compétition ni d’opposition entre ces deux filiations. J’ai su bien plus tard que Bossuet avait donné ces mêmes ancêtres bibliques au fils de Louis XIV, le Grand Dauphin, dont il était le précepteur. Seul Saint Louis faisait l’objet d’un litige, que certains de mes maîtres du matin s’obstinaient à appeler Louis IX, comme si sa sainteté butait sur les persécutions des Juifs qu’il avait ordonnées. La Torah nous était contée et commentée d’abondance. La lecture de Rachi, le grand rabbin de Troyes au XIIIe siècle, et sa langue si particulière, farcie d’innombrables mots français écrits en graphie hébraïque, n’avait guère de secrets pour moi.

C’est paradoxalement à l’école privée que je rencontrais des enfants de milieu très modeste ; des copains venus directement de leur Maroc natal, que l’école instruisait gratuitement ; ils ne racontaient jamais que la plupart des leurs avaient eux aussi quitté le royaume chérifien, mais pour émigrer en Israël ; je ne sus jamais pourquoi leurs parents avaient choisi la France comme terre d’asile ; je ne posais jamais la question ; la réponse me paraissait évidente : comment ne pas venir en France ? La quasi-totalité des Juifs d’Algérie ne s’étaient pas posé non plus la question lorsqu’il leur avait fallu choisir entre « la valise et le cercueil ».

Dans l’enceinte de l’école, nous portions une calotte, que nous ne nommions pas alors « kippa » ; mais le surveillant général de l’établissement nous enjoignait de l’ôter dès notre sortie. Ma mère n’était pas la dernière à me gourmander si j’oubliais cette consigne. Ce n’était, en ce temps-là, pas la peur qui l’animait, mais le respect instinctif d’une conception stricte de la laïcité qui séparait l’espace public du domaine privé. L’école, comme la maison ou la synagogue, relevaient du privé ; la rue ne devait pas souffrir la moindre affirmation d’une identité religieuse. Les mots avaient une importance cardinale : ma mère prenait soin de dire « calotte » et non « kippa », « communion » et non « bar-mitsva », « israélite » et non « juif ». Elle se prénommait Lucette, et ses frères et sœurs Paul, Bernard, Annie, Édith… Du côté de mon père, c’était la même litanie de prénoms « français », comme on disait à l’époque, avec fierté : Robert, Roger, Francette, Jean-Claude… Dans ma classe, parmi mes copains, les Éric (prénom à la mode dans ma génération) côtoyaient les Philippe, Charles, Émile, Pascal, Jean-Luc, Francis, Yves…

L’assimilation tranquille et la judaïté

Ces prénoms nous venaient du « calendrier », disions-nous, sans même savoir qu’il s’agissait de noms de saints chrétiens. Bien plus tard, je compris que nous respections ainsi une règle édictée par Bonaparte. Décidément, l’Empereur me poursuivait. Mes aïeux n’étaient pas avec Murat au cours de la charge d’Eylau, ni à Rocroi avec le Grand Condé, encore moins avec Godefroi de Bouillon pendant les croisades. Mon père m’apprit que mes deux arrière-grands-pères avaient combattu pendant la Première Guerre mondiale, l’un à Verdun, l’autre aux Dardanelles. Je n’en éprouvais pas de vanité particulière, c’était normal, je ne faisais aucune distinction entre le sang réel et le sang historique ; comme s’ils s’étaient mêlés depuis longtemps dans mes veines.

Éric Zemmour est revenu à Drancy où il vécut jusqu’à 11 ans. Le décor est resté identique, ce sont les habitants qui ont radicalement changé.

Un jour, mon grand-père paternel me montra un des timbres qu’il collectionnait. Un combattant à la mine farouche, la tête surmontée d’un turban, brandissait un fusil. Un seul nom barrait l’image : Zemmour. C’était une tribu berbère célèbre, m’expliqua le vieil homme. Une des dernières à se soumettre à la France, bien après la prise de la smala d’Abd el-Kader, que j’avais étudiée à l’école. Mon sort se compliquait : j’avais été colonisé par la France, et j’avais même farouchement résisté à l’envahisseur. Comme Astérix face à Rome. Les Gaulois étaient devenus des Gallo-Romains, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation romaine. Mes ancêtres à moi étaient devenus des Berbéro-Français, après avoir pris goût à la paix et à la civilisation française. Les Gallo-Romains avaient adopté les prénoms latins et endossé les toges romaines, appris à parler et à lire le latin ; ils disaient : « À Rome, on fait comme les Romains. »

Mes aïeux avaient donné des prénoms français à leurs enfants, lu Victor Hugo et endossé les costumes et les robes de Paris, jusqu’à cette minijupe si « indécente » que ma mère arborait dans les rues de la capitale, à la place des djellabas et burnous arabes que leurs grands-mères avaient pourtant portés. L’histoire se répétait. Je la croyais immuable alors que j’étais là encore la dernière génération à la répéter. Dès la fin des années 1980, je compris que quelque chose ne tournait plus rond en ce beau pays de France : ceux qui nous avaient succédé dans les HLM de Montreuil ou de Drancy s’appelaient Mohamed ou Aïcha et non Marc et Françoise ; des voiles islamiques couvraient la tête de quelques jeunes filles ; leur langue était un sabir qui dédaignait la syntaxe française ; et il commençait à se murmurer que, dans nombre de lycées de banlieue, des adolescents refusaient d’étudier « votre » holocauste, « votre » croisade, mais aussi « votre » Voltaire, « votre » Flaubert, « votre » Révolution française…

La patrie, c’est la terre des pères. Il y a les pères selon la chair et les pères selon l’esprit

J’avais pourtant toujours su qu’être français, c’était précisément ce sentiment qui vous pousse à prendre parti pour votre patrie d’adoption, même si elle avait combattu vos ancêtres. « La patrie, c’est la terre des pères. Il y a les pères selon la chair et les pères selon l’esprit », écrivait André Suarès, autre juif devenu français qui venait, lui, de Livourne, et chez qui je retrouverais, bien des années plus tard, la plupart de mes tourments, de mes analyses et de mes sentiments, rédigés dans une langue d’une pureté cristalline digne de Pascal. Avant même de le lire, j’avais intériorisé sa leçon : être français, quand on n’est pas un fils des pères selon la chair, mais un fils des pères selon l’esprit, c’est prendre parti pour ses pères d’adoption jusques et y compris contre ses pères d’origine. C’est prendre le parti de la raison sur l’instinct, de la culture sur la nature, c’est dire « nous » même quand le nous qu’on est devenu affronte le nous qu’on fut. Suarès ne dit pas autre chose : « Les immigrés, s’ils veulent être tolérés, doivent se rendre tolérables. Si la chair en eux n’est pas naturellement sensible dans le sens des fils véritables, ils doivent donner la preuve qu’ils ont l’esprit de la patrie, et qu’ils ne répugnent pas à vivre selon elle, et selon lui. Il se peut qu’ils soient placés entre l’instinct de leur naissance selon la chair et leur sentiment selon l’esprit. » Et Suarès de préciser : « Ils ont le choix, mais il leur faut choisir. Il faut qu’ils se prononcent, avec vérité, avec profondeur, pour les pères selon l’esprit, même s’il leur faut renier les pères selon la chair. Si le choix leur impose un sacrifice, il est d’autant plus nécessaire. On ne mérite rien de beau, de bon, de grand sans sacrifice. »

Dans ma génération, et celles qui m’avaient précédé, ce sentiment était presque banal. Les exemples ne manquaient pas, et des plus illustres. Je ressentais au plus profond de moi ce que je lirai des années plus tard sous la plume de Raymond Aron : « Je suis ce qu’on appelle un Juif assimilé. Enfant, j’ai pleuré aux malheurs de la France à Waterloo ou à Sedan, non en écoutant la destruction du Temple. Aucun autre drapeau que le tricolore, aucun autre hymne que La Marseillaise ne mouillera jamais mes yeux. »

De même, le grand professeur Alfred Grosser, lors d’un colloque en 1994, attestera cette transmutation des cœurs et des âmes qui fait que l’on devient français : « Arrivé en France en 1933 à l’âge de 8 ans, je ne savais pas un mot de français. Lorsque, plus tard, je me surpris pour la première fois à dire à mes étudiants : “En 1914, nous avons…” ce “nous” désignant bien entendu les soldats français, alors que mon père avait, pendant quatre ans, servi comme officier-médecin dans l’armée allemande, j’ai pensé, tout en continuant à parler : “Assimilation pleinement réussie. Jeanne d’Arc est mon arrière-grand-mère, Napoléon mon grand-père et Goethe un grand écrivain étranger.” »

Juif à la maison, Français dans la rue

Dans ma famille, on ne se posait pas tant de questions. Les identités diverses se mêlaient sans qu’on emploie le terme. On était juif à la maison, Français dans la rue. On respectait strictement les lois de la cacheroute à la table familiale, on séparait selon les préceptes bibliques le lait et la viande, mais on aimait aussi les bons restaurants. C’était un dégradé complexe et subtil qui s’avérera là aussi plus fragile que je le pensais enfant, qui permettait pourtant à la fois de respecter les préceptes des aïeux et de partager les plaisirs de la sociabilité à la française ; de préserver et maintenir des rituels sans se cloîtrer dans le ghetto de l’orthopraxie ; de concilier liberté individuelle et traditions familiales. Ma mère avait reçu en héritage de sa belle-mère les plats de « chez nous », entre couscous et boulettes, mais elle avait à cœur d’apprendre les recettes de la « cuisine française », entre sauce hollandaise et crêpe Suzette, qu’elle glanait dans les journaux féminins ou qu’elle demandait aux chefs eux-mêmes : elle avait l’art de leur soutirer leurs secrets, en les charmant de son sourire enfantin d’actrice italienne. On mélangeait les goûts et les saveurs, comme les airs et les ritournelles. Ma mère écoutait Aznavour et entonnait à tue-tête « Ma vie », d’Alain Barrière, tandis que mon père passait de nombreuses soirées, voire ses nuits, autour du violon endiablé de Sylvain, le père d’Enrico Macias, un des plus grands artistes de musique judéo-arabe, ou de la voix entêtante de Lili Boniche.

On se demande aujourd’hui comment tous arrivaient à vivre harmonieusement ces différentes identités, tandis que nos contemporains se cognent sans cesse entre les injonctions contradictoires de la « diversité ». Avec le recul que me donne le temps, il me semble que la réponse est assez simple : il n’y avait pas de conflit parce qu’il ne pouvait pas y en avoir. Il ne devait pas y en avoir. Le privé était le privé et le public, le public. Le sacré était dans le rituel, la loi dans la République. On chantait Aznavour dans la journée et Oum Kalsoum la nuit. Mon père parlait arabe dans les cafés de la Goutte d’or, du 18e arrondissement de Paris, où il se plaisait à boire une anisette en jouant au rami ; mais il tenait la littérature française pour ce qu’il y avait de plus grand au monde, et notait avec soin sur un calepin les phrases de Victor Hugo, ou de Sacha Guitry, qu’il aimait à réciter sentencieusement, à la table familiale.

L’Algérie, petite patrie où mes parents étaient fort pauvres

La France, c’était la vie ; l’Algérie, la nostalgie. La France, la grande nation ; l’Algérie, la petite patrie. L’une s’emboîtait dans l’autre, s’encastrait, se lovait. Je n’ai aucunement grandi dans le culte de l’Algérie de papa. Les familles de mes parents y étaient fort pauvres, voire misérables. Mon père me racontait souvent, avec une colère qu’il ne contenait pas, les propos stupides de ce militant CGT qui l’avait accusé « d’avoir fait suer le burnous aux Arabes ». Ils ne se lamentaient pas sur ce qu’ils avaient laissé là-bas ; ils n’avaient rien laissé. Mon père n’avait pas oublié les bagarres quotidiennes avec les « petits Arabes », comme il disait, dans la cour de récréation, pour un « Sale Juif » qui fusait trop souvent, trop spontanément ; mais il n’avait pas oublié non plus cette convivialité chaleureuse des gens simples, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, qui se rendaient des visites et des services, respectaient les rituels des uns et des autres, et partageaient les valeurs identiques d’hospitalité et de respect des anciens.

Il évoquait aussi le mépris des « fils de colons », qui ne les invitaient pas toujours à leurs surprises-parties, quand les musulmans, eux, y étaient systématiquement repoussés parce qu’ils « refusaient d’amener leurs sœurs ». Ma mère, elle, se souvenait surtout de ces groupes de jeunes Arabes qui l’insultaient dans les rues de Sétif, parce qu’elle était trop belle, qu’elle refusait de leur parler, et de ses cousins arrivant à la rescousse pour faire le coup de poing contre ce qu’on n’appelait pas alors du « harcèlement ». La terre d’Algérie est âpre, cloisonnée en tribus rivales, façonnée au fil des siècles et des conquêtes par des hommes rudes et violents, au contraire de la douce et bonhomme Tunisie, ou du subtil et fier Maroc. Des années plus tard, je demandai à mon père pourquoi sa vision de l’Algérie ne correspondait pas aux récits enchanteurs qu’en faisaient mes camarades juifs venus de Tunisie ou du Maroc. Mon père prit un temps de réflexion, et me rétorqua : « Eux, ils avaient peur des Arabes ; ils faisaient le dos rond ; nous, on n’avait pas peur d’eux ; on était Français. » Je comprendrais, un jour, en lisant les travaux remarquables de l’historien Georges Bensoussan, le sens de ses propos et de ses récits : oser se battre, pour un enfant juif, rendre les insultes et les coups à son éventuel agresseur musulman, était déjà d’une intrépidité folle, que ne se seraient jamais autorisée ses aïeux ; intrépidité que mon père devait tout entière à la présence émancipatrice et protectrice de la France.

On était français depuis que le décret Crémieux, en 1870, avait accordé la nationalité française à tous les Juifs d’Algérie. À l’époque, ceux-ci n’étaient que trente mille et leurs enfants se pressaient déjà depuis plusieurs années dans les écoles françaises. L’épisode vichyste n’était jamais abordé à la table familiale ; l’abolition du décret Crémieux rarement évoquée ; mais le renvoi de l’école publique avait marqué ceux qui l’avaient vécu. Une fois seulement, ma grand-mère maternelle me montra avec une émotion visible une vieille carte d’identité au papier jauni, sur laquelle était écrit : « Juif indigène ». L’indépendance de l’Algérie revenait plus souvent dans les conversations. Les hommes s’échauffaient autour de la personne du général de Gaulle, qui suscitait encore d’intactes passions après qu’il eut quitté le pouvoir ; et même après qu’il fut mort ; passions qui ne s’apaisaient qu’autour d’une partie de jacquet — qu’on n’affublait pas alors d’un snob « backgammon » —, dans la virevolte enjouée des jetons sur le damier et des insultes lancées en langue arabe, pour exprimer avec plus de férocité la joie mauvaise du vainqueur et l’amertume vindicative du perdant.

La vie de famille dans la banlieue parisienne

On se rassemblait les samedis et dimanches, et les soirs des principales fêtes juives. Ma parentèle avait la nostalgie de la vie chaleureuse et solidaire, qu’ils avaient connue dans leurs bourgades d’Algérie, loin de l’individualisme distant et froid qu’ils reprochaient aux Parisiens. On se retrouvait alternativement dans la famille de mon père ou celle de ma mère. Mes grands-parents paternels résidaient dans une HLM de Montreuil, tandis que mes grands-parents maternels s’étaient installés dans une HLM de Stains. Mon grand-père paternel, Justin, était aussi râblé et volubile que Léon, le père de ma mère, était long et taiseux ; sa femme, Rachel, était aussi massive et bonne cuisinière que Claire, l’épouse de Léon, était menue et discrète. Là-bas, à Montreuil, je jouais au foot avec les gars du voisinage, tandis que j’enfourchais mon vélo pour me balader dans les rues de Stains ou de Pierrefitte, la ville mitoyenne. Pépé Léon ne tarissait pas d’éloges sur le chauffage central, jusque-là inconnu ; et pépé Justin occupait sa retraite à découvrir les mystères techniques des fils encastrés dans la télévision en noir et blanc, tandis que sa femme interdisait à ses filles de se déshabiller devant l’écran allumé de « peur qu’on les voie nues ».

J’aimais par-dessus tout les empoignades politico-historiques qui éclataient à tout moment, pour un mot, une allusion parfois, à la table familiale. C’était un spectacle permanent et fascinant. Les voix tonitruaient, les verres tremblaient, les mains et les bras s’agitaient comme des sémaphores, les insultes fusaient. On évoquait avec grandiloquence les héros du passé ; l’histoire du XXe siècle défilait dans un désordre confus, avec son flot de guerres, de persécutions, d’exils ; elle avait laissé sur chacun une morsure indélébile et cruelle, mais qu’ils faisaient mine d’ignorer. Justin ne manquait jamais de rappeler avec une condescendance truculente qu’il avait vu juste avant tout le monde, lorsqu’il avait décidé de quitter l’Algérie des années avant l’indépendance : « Deux fenêtres ouvertes dans un appartement, avait-il dit alors à sa femme et à ses enfants [il évoquait la Tunisie et le Maroc, qui s’étaient émancipés], ça fait courant d’air ! » ; il concluait toujours ses péroraisons d’un sentencieux : « La France, elle est morte en 14. Le Français de 14, il n’y en a plus. »

Père gaulliste, oncle marxiste

Cette indépendance de l’Algérie n’avait pas empêché mon père de voter en faveur du Général à l’élection présidentielle de 1965. Il admirait sa quête de la grandeur, sa majesté de monarque, son amour de la France, mais il goûtait par-dessus tout son maniement de la langue française, dont il ne se lassait pas de répéter les formules les plus incisives. C’est dans la bouche de mon père, et bien avant que je ne le lise dans le livre d’Alain Peyrefitte, que j’entendis pour la première fois que de Gaulle « avait donné l’Algérie pour que son village ne s’appelle pas Colombey-les-Deux-Mosquées ». Ce gaullisme paternel suscitait l’ironie de mon grand-père et l’ire de son frère aîné. Celui-ci, agent d’EDF et militant syndical, votait à gauche. Il estimait, en bon marxiste, que mon père était incapable d’évaluer à sa juste mesure le sens de l’Histoire, depuis qu’ayant abandonné son poste de préparateur en pharmacie pour devenir un patron d’ambulances privées, il était devenu un de ces petits-bourgeois, traîtres à leur classe. Justin, lui, avouait une méfiance instinctive envers de Gaulle, qui datait, disait-il, de son arrivée à Alger, en 1943, dans la foulée des Américains.

Curieusement, Justin ne savait pas gré au Général d’avoir alors annulé l’abolition du décret Crémieux, et rétabli les juifs d’Algérie dans tous leurs droits de citoyens français, tandis qu’il ne lui pardonnait pas ses propos fameux sur le « peuple juif, peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».

Mon père faisait face avec cran. Il répétait que la phrase tant honnie du Général était en fait un éloge ; que de Gaulle aurait voulu que le peuple français fût lui aussi, un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur. Qu’il l’avait été naguère et qu’il devait, selon le Général, le redevenir.

La guerre des Six Jours et la montée du sionisme et de l’orthodoxie religieuse

Il n’empêche. La guerre des Six Jours avait ébranlé mon père. À la peur d’un nouveau génocide avaient succédé le soulagement et l’enthousiasme. À la crainte d’un écrasement par les armées arabes, l’admiration pour Tsahal. À l’admiration, la fierté. Mon père n’avait jamais été un sioniste militant, mais il se précipita dès la fin juin dans Jérusalem « libérée ». Il en revint énamouré, tandis que ma mère se contentait de trouver les Israéliens « mal élevés ». Jusqu’à sa mort, mon père me répéterait que la gloire militaire d’Israël avait restauré la dignité du peuple juif et contenu définitivement l’antisémitisme !

La gloire militaire est souvent mauvaise conseillère : l’hubris succéderait très vite à la fierté. Plus rien ne serait jamais comme avant. À partir de la guerre des Six Jours, en 1967, un double phénomène se produisit, au sein de l’école, et plus largement au sein de ce qu’on commençait d’appeler la « communauté juive » : la montée en puissance conjointe et souvent complice de l’orthodoxie religieuse et du sionisme. Les écoles juives rangeaient peu à peu au placard leur patriotisme français pour devenir les relais du militantisme sioniste en France. Le bleu et blanc supplantait le tricolore. Au fil des années, ma famille, comme beaucoup de familles juives, se divisa entre ceux qui, revenant à une application rigoriste des préceptes de la Torah, avaient la tête à Jérusalem ou Tel-Aviv, et ceux qui restaient les deux pieds à Paris et sur la terre de France. Si l’on en croit Raymond Aron, c’est parce qu’il avait deviné ce bouleversement que le général de Gaulle avait prononcé sa fameuse phrase : « De Gaulle n’était pas antisémite, j’en suis convaincu… Il a été heurté par la réaction des juifs français, en 1967, c’est-à-dire par leur enthousiasme pour la victoire des Israéliens. Il avait conseillé aux Israéliens de ne pas faire la guerre. Il s’est dit alors : “Ces juifs français sont des juifs, ce ne sont pas des Français comme les autres.” Telle fut, je pense, l’origine de cette conférence de presse [Raymond Aron]. »

La « double allégeance »

Dans la foulée, Aron ajoutait : « Les juifs ont la liberté de se choisir juifs dans la diaspora. Ils peuvent se choisir juifs en Israël. Mais s’ils se choisissent juifs en France et citoyens français, alors ils doivent respecter que leur patrie soit la France et non pas Israël. »

Cette position est demeurée évidente pour moi. Pas pour tout le monde, loin de là. J’ai déjà analysé dans mon précédent livre, Le Suicide français cette évolution des Français juifs et au-delà de tout le pays, comme si la « communauté juive » avait été le laboratoire où avait été expérimentée la société multiculturelle et sa conflictualité identitaire que nous connaissons et subissons aujourd’hui.

La question de la « double allégeance », à la France et à Israël, qui taraudait déjà Aron et de Gaulle — et une partie de ses soutiens qui virent dans Mai 68 un « coup des services secrets israéliens » —, s’est depuis lors retournée. Les juifs furent longtemps sommés d’y renoncer sous peine d’être traités de mauvais Français ; désormais, ils sont sommés d’y souscrire, sous peine d’être traités de mauvais juifs, de renégats, de « juifs antisémites ».

Le philosophe Rémi Brague, spécialiste des religions, explique qu’à l’exception du christianisme, qui est selon le mot de Hegel la « religion absolue », toutes les religions sont à la fois des religions et quelque chose d’autre : le judaïsme est à la fois une religion et un peuple, le bouddhisme, une religion et une sagesse ; l’islam, une religion et un système juridico-politique.

Les juifs vivant en France, et en Occident en général, seront de plus en plus contraints de choisir entre la religion juive et le peuple juif. On comprend qu’ils s’y refusent, le choix est douloureux. Certains réunifient les deux tendances sous la houlette d’une orthopraxie rigoureuse et d’une vie au plus près de ce qui reste du temple de Jérusalem. D’autres, souvent les plus modestes, se sont retrouvés dans une nasse, contraints d’abandonner ces banlieues où j’avais grandi, sous la pression des caïds, la « halalisation » de leur quartier et une violence antijuive qui s’en prend à leurs enfants.

Les élites juives de gauche ont enfermé les juifs dans un double piège

Comme il paraît loin, ce temps des années 1980 où les élites intellectuelles et politiques juives de gauche, les BHL, Marek Halter et autres Julien Dray, paradaient dans les rues et sur les plateaux de télévision, aux cris de « Qui touche un Arabe touche un Juif ». Les élites juives, communautaires et intellectuelles, pour la plupart de gauche, ont enfermé leurs coreligionnaires dans un double piège, identitaire et mondialiste, tribal et cosmopolite, qui les a séparés de leurs concitoyens français, et a fait d’eux les victimes privilégiées des vagues migratoires islamiques qui ont déferlé, toujours plus hautes et cinglantes.

La coupure entre juifs des classes bourgeoises et ceux des classes populaires a pris un tour identique à celui qu’il connaît partout en France, en Europe et aux États-Unis. La terre d’Israël est devenue au fil des années la « France périphérique » des juifs de condition modeste ; ils s’installent dans des villes remplies d’anciens compatriotes, continuent à parler leur langue maternelle entre eux et regardent la télévision française, tout en se lamentant sur le cher et vieux pays, qu’ils ont jadis tant aimé.

Les immeubles des quartiers de mon enfance sont restés les mêmes

Je ne reconnais pas, moi non plus, les quartiers où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant, les immeubles sont restés les mêmes, pour la plupart d’une laideur tranquille. Partout, que ce soit à Drancy ou à Montreuil, à Stains, ou encore dans le 18e arrondissement, le décor est demeuré identique. Ce sont les acteurs qui ont changé. En une génération, et à quelques encablures du centre de Paris, voire dans certains secteurs de l’Est parisien, on passe dans un autre continent, une autre civilisation, un autre pays. Malraux disait : « Une civilisation, c’est tout ce qui s’agrège autour d’une religion. » Quand on change de religion dominante, on change de civilisation. Et donc de pays. À Montreuil, on a l’impression que la ville vit sous permanente transfusion malienne. Les commerces traditionnels ont fermé les uns après les autres, les boutiques halal fleurissent, les rares pâtisseries survivantes s’interdisent les babas au rhum. À Stains, j’ai cru comprendre que la paisible cité de mes grands-parents avait connu une importante promotion en devenant un centre européen du trafic de drogue. À la Goutte d’or, les mosquées côtoient les coiffeurs africains, les caïds en casquette, les pèlerins en djellaba.

C’était mieux avant

J’ai eu la chance insigne de connaître la banlieue avec l’école de la IIIe République, et avant la mise en œuvre des procédures du regroupement familial. Cette banlieue était déjà enlaidie par les immeubles poussés à la va-vite au cours des années 1960 ; mais la vie y était tranquille, joyeuse et sereine. Les « blousons noirs » des années 1950, avec leurs chaînes à vélo, que mes plus jeunes oncles avaient affrontés à mains nues, avaient vieilli et s’étaient rangés des voitures ; et l’heure n’était pas encore venue des trafiquants de drogue. Même sous la torture, je continuerai d’affirmer que oui, décidément, c’était mieux avant.