mercredi 24 février 2021

Gunnar Heinsohn : jeunesse de la population et index de belligérance

Gunnar Heinsohn (photo ci-contre) est un essayiste, sociologue et économiste allemand. Il est professeur émérite à l’Université de Brême. Il est né le 21 novembre 1943 à Gotenhafen (aujourd’hui Gdynia en Pologne) de Roswitha Heinsohn, née Maurer, et du capitaine de sous-marin Heinrich Heinsohn qui sombra avec l’U-438 en 1943.

Heinsohn a publié sur un large éventail de sujets, à commencer par l’économie, la démographie et sa relation avec la politique de sécurité et le génocide, et les théories chronologiques révisionnistes dans la tradition d’Emmanuel Velikovsky.

L’éducation préscolaire

Alors qu’il enseignait à l’Université libre de Berlin dans les années 1970, Heinsohn a préconisé une approche scientifique de l’éducation de la petite enfance en l’ancrant dans l’université. Son optimisme initial sur la possibilité d’améliorer les conditions de vie de groupes de population entiers grâce à l’éducation de la petite enfance a été formulé dans son étude de 1974 sur l’Éducation préscolaire dans la société civile (Vorschulerziehung in der bürgerlichen Gesellschaft). Mais un état des lieux de la recherche sur la socialisation des enfants l’a amené à se méfier du pouvoir éducatif des éducateurs sur des groupes d’enfants. Selon Heinsohn, ces éducateurs devraient concentrer leur énergie afin d’améliorer leur propre vie de famille.

Politique de population

Dans des articles dans Die Zeit et la Frankfurter Allgemeine Zeitung des années 2000, Heinsohn a avancé la thèse selon laquelle la « qualité de la population » en Allemagne était en déclin. Il y préconisa donc une limitation dans le temps de l’aide sociale (5 ans) pour les mères célibataires, car ce type de famille ne devrait pas être davantage promu. L’échec scolaire des enfants de familles monoparentales ne doit pas être masqué par une baisse du niveau d'exigence scolaire. De même, le taux de criminalité disproportionnellement élevé de ces enfants ne doit pas être imputé à l’échec présumé de la société ; une telle justification augmenterait encore le nombre d’infractions. De l’avis de Heinsohn, ces dérives contemporaines contribuent à chasser les « Allemands performants » du pays et à dissuader les immigrants qualifiés d’Europe de l’Est : « Pourquoi aspirer à venir dans une Europe occidentale en déclin et en voie d’islamisation ? »

Ces thèses ont notamment été reprises par Thilo Sarrazin dans L’Allemagne disparaît.  Il a été sévèrement condamné par la gauche pour son « ton » « absolument inhumain et biologiste ».

Couverture de la traduction néerlandaise
des « Fils et puissance mondiale »
 

Poussée démographique jeune

En 2003, Heinsohn a avancé la thèse selon laquelle un fort déséquilibre entre le nombre de jeunes hommes en quête de carrière et les positions sociales disponibles, la poussée démographique de jeunes ou l’excès de jeunes, conduit nécessairement à des conflits. Il a souligné le potentiel violent qui en découle, en particulier pour le monde arabe. Un vaste débat a surgi autour des thèses de son livre Söhne und Weltmacht. Terror im Aufstieg und Fall der Nationen (Fils et puissance mondiale. Hausse de la terreur et déclin des nations).

Le démographe Steffen Kröhnert a critiqué l’emploi par Heinsohn de quelques exemples plausibles au lieu de données empiriques statistiques générales. Compte tenu de l’augmentation de la population mondiale, si la thèse de Heinsohn était correcte, il aurait dû y avoir une augmentation disproportionnée des conflits militaires entre 1950 et 2000 alors que leur nombre a diminué dans les années 1990. Cette critique serait convaincante si l’on prouvait que la proportion de positions sociales enviables n’avait pas augmenté (or le monde s’est enrichi) et si elle n’ignorait pas l’effet de la terreur atomique entre les grandes puissances qui pousse à beaucoup plus de prudence en matière militaire.

Kröhnert admet cependant qu’une poussée démographique des jeunes peut certainement être un facteur de stress contribuant à la cause des guerres. Le journaliste et démographe Reiner Klingholz a également critiqué l’absence de base statistique de Heinsohn. Klingholz mentionnait des pays tels que le Brésil ou le Botswana, qui subissaient une poussée démographique des jeunes, mais qui ne présentaient aucun risque de guerre. Ces critiques ne nous apparaissent pas très convaincantes. En effet, le Botswana est un pays monoethnique, vide, très riche en minerais et en diamants dont la population adulte a été fauchée par le SIDA. Selon le département d’État des États-Unis, entre 1999 et 2005 le Botswana a perdu environ 17 % de son personnel médical à cause de la maladie. Les projections pour 2020 prévoient une perte de plus de 23 % de la main-d’œuvre agricole. Il n’y a donc pas nécessairement un manque de positions pour les jeunes, car ce sont surtout les adultes avec expérience qui meurent. Quant au Brésil, il s’agit d’un pays très violent aux prises avec des conflits graves de bandes armées. [Le chef des proarmes au Congrès : le Brésil « vit une guerre civile » (La Croix) et À Rio de Janeiro, une guerre non déclarée (Le Monde)] 

Le philosophe Peter Sloterdijk a qualifié le livre de Heinsohn de « lecture obligatoire pour les politiciens et les chroniqueurs ».

Indice de belligérance

En 2011, Gunnar Heinsohn a développé un « indice de belligérance » pour estimer le nombre de victimes et la durée des conflits causés par « surplus de jeunes » et manque de perspective sociale.

L'index de la belligérance pour 2017

Pour ce carnet, Heinsohn fait un peu trop vite l’impasse sur l’influence composants culturels (il existe bien des cultures plus pacifiques que d’autres, les amish sont très féconds, mais peu violents, voir aussi ci-dessous les juifs ultra-orthodoxes certes plus bruyants, mais peu connus pour leur délinquance). 

Toutefois, il est exact qu’une population jeune et nombreuse sans perspective d'avenir cherchera à modifier la donne que ce soit par la guerre civile ou non, les réformes locales ou l’émigration. On pourrait ainsi expliquer l’expansion de l’Europe à travers le monde à partir du XVIIe siècle par son expansion démographique. L’Angleterre pouvait se permettre un grand empire : sa population était en pleine croissance, ses jeunes pouvaient se déverser en Australie, au Canada, en Afrique du Sud (et y faire la guerre) ou en Nouvelle-Zélande sans oublier l’administration coloniale ou les plantations en Malaisie. De même, on pourrait sans doute expliquer, dans une certaine mesure, la baisse de la violence et de la criminalité dans certains pays occidentaux (y compris le Japon) par le vieillissement de population depuis une trentaine d'années.

Le criminologue français Alain Bauer va dans le même sens que Heinsohn quand il insiste sur la jeunesse des immigrants et leur dynamisme allant jusqu’à la violence : « On gagnerait sans doute beaucoup de temps à dépasser cette logique ethnique pour utiliser les outils de la démographie. Par nature, les populations migrantes sont plus jeunes et plus souvent masculines. Or les jeunes mâles (quelle que soit leur origine) sont par définition plus actifs que les vieilles dames… »  

Nous croyons ce problème peut être atténué en pratiquant une immigration choisie qui privilégiera l’immigration de familles avec enfants. Cela limitera le nombre de jeunes adultes sans attache. Les couples seront choisis pour leur qualification culturelle et professionnelle. Pour que les enfants de ces immigrants choisis s’assimilent, on sélectionnera donc des immigrants proches culturellement et l’on pratiquera une politique d’assimilation sans complexe : apprentissage rapide de la langue officielle jusqu’à l’université et patriotisme envers le pays d’adoption.

Éric Zemmour mentionne Gunnar Heinsohn dans cet extrait d’émission où il se penche sur les jeunes, la politique et lanomie. Il y aborde aussi le problème de l’identité nationale : « On a désintégré la communauté nationale : à coup de droit à la différence, à coup d’immigration massive, à coup d’évocation de l’individualisme libéral », plus tôt il mentionne la lutte de la République contre le catholicisme qui unissait la population française.



Article de Gunnar Heinsohn publié dans Le Monde  le 19 juin 2007

L’explosion démographique dans ce territoire gonfle les rangs d’une jeunesse sans emploi ni avenir.

Le 11 septembre 2005, Israël évacuait la bande de Gaza. Le lendemain, quatre synagogues y étaient incendiées. Une foule enthousiaste de jeunes du Hamas et du Fatah applaudirent à ces profanations, qu’ils célébrèrent comme des feux de joie annonçant l’avenir d’une Palestine indépendante.

Dix-huit mois plus tard, les combattants des deux organisations mènent toujours des attaques conjointes contre leur voisin détesté. De septembre 2005 à juin 2007, leurs fusées Kassam ont tué 11 Israéliens. Mais, durant la même période, quelque 600 Palestiniens sont morts dans les affrontements entre factions rivales. Des milliers d’autres ont été blessés et la moitié de la population traumatisée par une spirale sans fin de meurtres et de représailles. On voit même des frères, le visage dissimulé sous des cagoules, qui cherchent à s’égorger entre eux.

Qui est responsable de cette violence et de ces conflits ? Il y a beaucoup de réponses à cette question, mais il est intéressant de noter qu’Ahmed Youssef, haut responsable du Hamas et conseiller politique d’Ismaïl Haniyeh, le Premier ministre palestinien (limogé le 14 juin), ne met pas les troubles en cours à Gaza sur le dos des « Juifs » ni sur le manque de dévotion religieuse de ses adversaires du Fatah. En mai, il a déclaré au journal cairote Al-Ahram que le principal problème résidait dans l’incapacité du Fatah comme du Hamas à « contrôler leurs hommes dans les rues ». Mais pourquoi donc la violence a-t-elle pu échapper à tout contrôle dans une culture où l’obéissance est une vertu cardinale ? La réponse est à chercher du côté d’une explosion d’une autre nature.

Gaza est submergée par un boom démographique, qui ne montre pas le moindre signe de ralentissement. Entre 1950 et 2007, sa population est passée de 240 000 à près de 1,5 million d’habitants. Comment une croissance aussi rapide a-t-elle été possible dans un territoire d’une telle exiguïté et privé d’une économie digne de ce nom ? Cet exploit insigne a été réalisé par l’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient).
En vertu du droit international, l’UNRWA considère en effet tout résident de Gaza comme un réfugié. L’organisme fournit donc un logement et assure les frais de scolarité et de santé à tout nouveau-né — que celui-ci soit le premier ou le dixième enfant d’une famille.

Résultat de la politique et des programmes de l’UNRWA, la majorité juive qui prévalait en Israël et dans les territoires occupés est devenue minoritaire. Dans la tranche d’âge des plus de 60 ans, les Juifs sont trois fois plus nombreux que les Palestiniens. Mais ils sont minoritaires dans les générations plus jeunes, où se recruteront les combattants des guerres des décennies à venir. En 2005, on comptait 640 000 garçons juifs de moins de 15 ans, contre 1,1 million d’enfants mâles du même âge dans la partie arabe. Beaucoup de jeunes Juifs sont des fils uniques qui se consacrent avant tout à leur future carrière professionnelle. En face, plus des deux tiers des garçons arabes ont deux, trois ou quatre frères. Ni leurs pères ni l’UNRWA ne leur laisseront le moindre bien ni ne leur prépareront une place décente dans la vie.

M. Haniyeh, par exemple, est né en 1962 et a été élevé grâce à l’argent de l’aide occidentale. Il est le père de 13 enfants. En cette année, Gaza compte 46 000 hommes dans la tranche d’âge des 45-59 ans, à laquelle appartient M. Haniyeh. Dans la tranche des 0-14 ans, on dénombre 343 000 garçons. Aux États-Unis, pour 1 000 hommes âgés de 45 à 49 ans, on ne compte que 945 garçons âgés de 0 à 4 ans. Chez les Juifs israéliens, le rapport est d’environ 1 500 pour 1 000. À Gaza, en revanche, pour 1 000 hommes de 45 à 49 ans, on compte près de 6 200 garçons entre 0 et 4 ans.

JEUNES GENS EN COLÈRE

Si la population américaine avait suivi le même taux de croissance que celle de Gaza, les États-Unis seraient passés d’une population de 152 millions en 1950 à 945 millions en 2007, soit près du triple de son chiffre actuel, de 301 millions. Les hommes de 15 à 29 ans, qui sont ceux traditionnellement en âge de combattre, seraient non pas 31 millions comme c’est le cas, mais 130 millions. Confrontés à une telle explosion démographique, les institutions culturelles et les politiciens américains seraient-ils en mesure de « contrôler leurs hommes dans les rues » ?

Au cours des quinze prochaines années, un nombre toujours croissant de jeunes gens en colère vont écumer les rues de la Palestine en raison d’une faille originelle dans le processus de paix Arafat-Rabin. Une promesse occidentale d’aider tous les enfants déjà nés, mais de supprimer les aides internationales à ceux venus au monde après 1992 et, en même temps, de stopper toute nouvelle installation de colonie israélienne aurait dû être le premier pas du processus d’Oslo. Comme en Algérie ou en Tunisie, où le taux de fécondité est tombé de 7 à moins de 2 et où le terrorisme a cessé, Gaza, en 2007, aurait vu la quasi-totalité de ses garçons atteindre l’âge de 15 ans en tant que fils uniques. Ils n’auraient dès lors guère eu de raisons de tuer leurs concitoyens ou des Israéliens. Aujourd’hui, pourtant, le taux de fécondité à Gaza est toujours proche de 6. Cette démographie galopante continuera de produire en grand nombre des jeunes hommes sans perspective d’emploi ni aucune place dans la société, et dont l’unique espoir sera de se battre pour s’assurer l’une et l’autre.

[Le taux de fécondité des juifs et des Arabes en Israël sont  proches,  c’est dû à l’effondrement de la natalité des Arabes depuis 1960 en Israël (et donc à l’exclusion des Arabes vivant à Gaza et en Cisjordanie des statistiques) alors que le maintien de la fécondité des Israéliens à environ 3 enfants/femme est le fruit de la grande natalité des juifs ultraorthodoxes. La communauté ultra-orthodoxe d’Israël, qui connaît une croissance rapide, devrait doubler en 16 ans, soit moins de la moitié du temps nécessaire pour que le reste de la population augmente dans les mêmes proportions, a déclaré l’Institut israélien de la démocratie [IDI – Israel Democracy Institute] dans un rapport publié jeudi 31 décembre 2020.  La part de la communauté Haredi dans la population générale est passée de 10 % en 2009 à 12,6 % en 2020, selon le rapport. L’étude a révélé que la population ultra-orthodoxe, également connue sous le nom de Haredi [les craignant-Dieu], compte environ 1,175 million de personnes en Israël, avec un taux de croissance annuel de 4,2 % au cours de la dernière décennie, soit plus du double des 1,9 % enregistrés par le reste de la population israélienne et plus du triple de celui du reste de la population juive israélienne (à l’exclusion de la population ultra-orthodoxe), soit 1,2 %.

Il est cependant intéressant de noter que la communauté ultra-orthodoxe est relativement pacifique en Israël, malgré sa grande jeunesse. La religion sert peut-être d’exutoire. Elle exerce cependant de plus en plus de pression sur la politique israélienne, alors qu’elle est très dépendante de la redistribution d’allocations sociales gouvernementales.] 

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