mercredi 28 juin 2017

Québec — Encore davantage de cégépiens faibles en français

Les étudiants faibles en français sont toujours de plus en plus nombreux au cégep. Le nombre d’inscriptions à des cours de mise à niveau a augmenté de 8 % l’an dernier.

Selon les derniers chiffres obtenus par une demande d’accès à l’information du Journal de Montréal, 16 053 cégépiens étaient inscrits à un cours de rattrapage en français en 2015, comparé à 14 851 pour l’année précédente. Sur une période de dix ans, l’augmentation est de plus de 50 %, comme le rapportait Le Journal il y a deux ans.

Les modalités d’inscriptions à ces « cours de renforcement » varient d’un collège à l’autre, explique Judith Laurier, directrice des communications à la Fédération des cégeps. Certains collèges y inscrivent les étudiants qui ont une moyenne générale faible au secondaire — 65 % et moins par exemple — alors que d’autres encouragent fortement les étudiants qui ont des difficultés en français à s’y inscrire.

Lorsqu’il s’agit d’adultes qui retournent aux études, certains établissements font aussi passer des tests de français avant de déterminer si le cours de mise à niveau est requis.

Augmentation des élèves à besoins particuliers

Cette augmentation constante du nombre d’inscriptions aux cours de mise à niveau reste toutefois difficile à expliquer, affirme Mme Laurier.

Cette dernière avance toutefois quelques hypothèses, à commencer par la hausse importante du nombre de cégépiens avec des besoins particuliers ou des troubles d’apprentissage, qui sont dix fois plus nombreux qu’il y a dix ans.

L’augmentation du nombre d’adultes qui retournent au cégep peut aussi faire partie de l’équation, tout comme l’importance grandissante que plusieurs cégeps accordent à la maîtrise du français, ajoute Mme Laurier.

Un examen « passoire »

De son côté, Érick Falardeau, professeur en didactique du français à l’Université Laval, n’est pas étonné par ces chiffres. Ce dernier affirme que l’épreuve ministérielle de français en cinquième secondaire est « un peu une passoire », puisque la grille de correction est « assez laxiste », lance-t-il. « Les exigences au collégial sont nettement plus élevées qu’au secondaire », souligne-t-il.

À l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF), on montre plutôt du doigt le nombre d’heures d’enseignement du français au secondaire. La multiplication des programmes particuliers et des concentrations a poussé plusieurs écoles à diminuer les heures consacrées à la maîtrise de la langue, affirme sa présidente, Marie-Hélène Marcoux. [Parmi les matières qui grugent les heures de français : l’augmentation importante des heures d’anglais depuis quelques décennies : Québec — Triplement du nombre d’heures d’anglais en une trentaine d’années]

« Ça prend un minimum d’heures par année pour maîtriser une langue. Si l’on diminue constamment le nombre d’heures, c’est sûr qu’il y a des répercussions », affirme-t-elle.

L’AQPF réclame depuis longtemps que le nombre d’heures d’enseignement du français soit prescriptif plutôt qu’indicatif. Actuellement, le régime pédagogique précise combien d’heures devraient être consacrées à chaque matière, mais les écoles ne sont pas obligées de respecter ces balises.

Patrick Moreau, professeur de français au collège Ahuntsic, précise quant à lui qu’il n’y a pas que les étudiants qui sont inscrits à ces cours de mise à niveau qui sont faibles en français. « Ça masque un peu les choses. L’inscription dans ces cours est souvent automatique, mais les étudiants qui sont dans les cours réguliers [sic, ordinaires] font eux aussi énormément de fautes. »

CE QU’ILS EN DISENT

« Je ne suis pas surprise, parce qu’il y a toujours autant d’élèves qui réussissent l’épreuve ministérielle de français en cinquième secondaire, mais ils la réussissent avec des notes plus basses. On diplôme autant d’élèves à la fin du secondaire, mais avec des résultats plus faibles. »
Marie-Hélène Marcoux, présidente de l’Association québécoise des professeurs de français

« Une des causes est l’absence de l’enseignement systématique de la grammaire et de l’orthographe au secondaire. Et comme les fautes n’empêchent pas les élèves de passer d’une année à l’autre, je crois que psychologiquement, c’est tout à fait destructeur. »
Patrick Moreau, professeur de français au collègue Ahuntsic et auteur de l’ouvrage Pourquoi nos enfants sortent-ils de l’école ignorants ?

« C’est un symptôme de notre société qui dévalorise la langue française. Ça appartient à tout le monde de la valoriser. Que nos étudiants soient moins bons, c’est peut-être juste le reflet de la moindre importance que l’on accorde à notre langue. »
Christian Bernier, professeur de français au cégep de l’Outaouais

« Souvent, les élèves arrivent au cégep et ils ne maîtrisent pas les notions d’organisation d’un texte ou l’argumentation parce que les critères (de l’épreuve de français en cinquième secondaire) ne sont pas assez sévères pour le collégial. Même le seul critère qui peut les faire échouer, l’orthographe, est laxiste. »
Érick Falardeau, professeur en didactique du français à l’Université Laval

NOMBRE DE CÉGÉPIENS INSCRITS À UN COURS DE MISE À NIVEAU EN FRANÇAIS AU CÉGEP

2014 : 14 851
2015 : 16 053
Augmentation de 8 %
Au cours de la même période, le nombre d’étudiants inscrits dans les cégeps a plutôt diminué de 0,3 %, il a augmenté dans les cégeps anglophones

Sources : Journal de Montréal, ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Fédération des cégeps

Voir aussi

La bilinguisation croissante des cégeps : le cheval de Troie

lundi 26 juin 2017

Cour suprême des États-Unis : l'État ne peut discriminer contre les écoles religieuses

Aujourd’hui, la Cour suprême des États-Unis a statué par 7 juges à 2 qu’il est inconstitutionnel pour le gouvernement d’exclure les organisations religieuses des programmes gouvernementaux qui offrent des avantages « laïques ».

Dans l’affaire considérée, l’État du Missouri rembourse en partie les frais encourus par des organismes comme les écoles qui installent pour des raisons de sécurité publique des surfaces en caoutchouc sur leurs aires de jeux. L’État du Missouri avait décidé que l’école maternelle de la l’église luthérienne Trinité (Trinity Lutheran Church) ne pouvait prétendre à ce remboursement en raison du caractère confessionnel de cette école.

La cour de récréation de l’école maternelle de l’église luthérienne Trinité au Missouri

Ce refus a soulevé des questions profondes sur la manière d’interpréter la Constitution américaine qui interdit à l’État de soutenir un quelconque culte tout en ne discriminant pas contre des personnes ou des organisations religieuses.


« L’exclusion de l’école luthérienne Trinité d’un avantage public auquel elle aurait droit, si ce n’était de sa nature confessionnelle, est odieuse aux yeux de notre Constitution... elle ne peut être admise », a écrit le juge en chef John G. Roberts Jr.

La demande de subventions de l’école luthérienne était conforme et elle aurait reçu le remboursement prévu pour l’amélioration de la sécurité de son aire de jeu, en l’absence de l’action explicite du ministère des Ressources naturelles de l’État fondé sur la nature confessionnelle de l’école. Le dossier de l’école luthérienne était d’ailleurs un des meilleurs reçus par l’État du Missouri.

« La discrimination expresse contre l’exercice d’une religion dans ce cas n’est pas constituée par le refus d’une subvention à un organisme religion, mais plutôt par le refus de permettre à une église — uniquement parce qu’elle est une église — de concurrencer des organisations laïques dans l’attribution d’une subvention ».

Selon la Cour suprême, la restriction du Missouri était discriminatoire parce qu’elle était sans rapport avec le but du programme subventionné. Les enfants qui jouent sur des terrains appartenant à des groupes religieux ne sont pas moins susceptibles de se blesser que ceux des écoles laïques. L’État a tout intérêt à protéger tous ces enfants, les enfants religieux — qu’ils soient chrétiens, juifs ou hindous — ne sont pas moins dignes de l’intérêt de l’État que ceux qui ne s’identifient pas à une foi particulière.

La décision de Roberts a été soutenue par les conservateurs du tribunal ainsi que par l’un de ses libéraux, la juge Elena Kagan. Un autre libéral, le juge Stephen G. Breyer, a accepté les conclusions de ses collègues.

Le nouveau juge Neil Gorsuch a rédigé sa propre opinion dans ce procès (rejoint par le juge Thomas). Il a noté que le premier amendement « garantit le libre exercice de la religion, pas seulement le droit à une croyance ou état intérieur ».

À l'origine de l'amendement Blaine, « protéger » l'école américaine (d'éthique protestante) du catholicisme

L’importance de l’arrêt est qu’il rend quasiment inopérant le fameux « amendement Blaine ». Du nom du député James Blaine, qui tenta en 1875 de faire adopter un amendement à la Constitution des États-Unis interdisant les subventions publiques pour tout projet religieux. Le texte fut voté par 180 députés contre 7, mais échoua à obtenir les deux tiers des votes des sénateurs. Dans les années qui suivirent, une grande majorité d’États (dont le Missouri) inclurent l’amendement Blaine (ou un texte similaire) dans leur Constitution.

L’amendement Blaine était clairement anticatholique : il visait en fait à interdire toute subvention aux écoles confessionnelles, lesquelles étaient alors presque toutes catholiques. Il était donc largement soutenu par les protestants. Bien que des efforts pour supprimer les « amendements Blaine » aient été faits depuis (notamment un échec dans l'État de New York au milieu des années 1960), ce n'est que dans les années 1990 que les fondamentalistes et les protestants évangéliques (soutenus par l'aile droite des républicains) reprirent sérieusement le flambeau. L'ironie de l'Histoire est que ce sont ces mêmes communautés qui avaient au départ soutenu ces amendements pour contrer l'influence grandissante de l'Église catholique romaine. Ce mouvement anti-amendements-Blaine se situe dans le cadre du développement du chèque-éducation aux États-Unis.


L’État du Missouri citait explicitement son « amendement Blaine » pour refuser sa subvention. En donnant tort à l’État du Missouri, la Cour suprême rend donc l’amendement implicitement anticonstitutionnel. Et détruit d’abord son principe.

Source : la décision de la Cour suprême des États-Unis, Trinity Lutheral Church c. Comer, directeur du ministère des Ressources naturelles du Missouri

samedi 24 juin 2017

L'école québécoise et son malaise face au passé

Extraits de la chronique d’Antoine Robitaille de ce samedi dans le Journal de Montréal :

Il y a de beaux mots dans la politique sur la réussite éducative du gouvernement Couillard. Mais on y perçoit encore trop de craintes à l’égard du rôle indispensable du passé dans l’éducation.

[...]

Le verbe « transmettre » et le terme « connaissances » reprennent du service. Dans une section sur la mission de l’école, on peut même lire que celle-ci doit « transmettre le patrimoine des savoirs communs ».

Voilà qui tranche avec la réforme de l’éducation du début du millénaire, développée sous Pauline Marois et implantée sous François Legault, Jean-Marc Fournier et Michelle Courchesne. Dans le « renouveau pédagogique », l’acquisition de connaissances devait toujours ou presque se faire par la bande, au cours d’une activité pédagogique, d’un projet.

La novlangue socioconstructiviste avait transformé l’« élève » en « apprenant » voire — encore plus délirant — en « s’éduquant ».

Cette révolution, certifiait le ministre Legault, allait pratiquement mettre fin au décrochage, surtout chez les garçons.

Le moins qu’on puisse dire est que, sur ce plan comme sur d’autres, ce ne fut pas un grand succès. D’où la nécessité, quelque 15 ans plus tard, d’une autre politique contre le décrochage ou, pour le dire de manière « positive », pour la « réussite ».


Le gouvernement Couillard a bien fait cette fois de fonder sa démarche par une consultation publique. Il n’y a pas que les experts en science de l’éducation, les syndicats ou le patronat qui ont le droit de s’exprimer sur l’éducation.

[Note du carnet : il vaudrait encore mieux laisser les écoles nettement plus libres et éviter une nouvelle solution miracle uniformément imposée d’en haut, même après consultations. Si on l’avait fait plus tôt : on aurait évité ces 15 ans de constructivismes...]


Malaise face au passé

Même si elle évoque le principe de la transmission, la politique est malheureusement empreinte d’un malaise très contemporain face au passé.

[C’] est contradictoire avec la nature même de l’éducation. « Le monde dans lequel les enfants sont introduits est un monde ancien », notait la philosophe Hannah Arendt. Et une des tâches fondamentales des adultes responsables de l’éducation — enseignants, professeurs, parents — est précisément de présenter, d’expliquer ce monde « déjà vieux ».

Or, les missions essentielles de faire connaître le passé de l’humanité, le passé national, le passé des sciences, les grandes œuvres littéraires du passé heurtent de plus en plus le sentiment de supériorité de nos contemporains face aux temps anciens.

Fascinés par les nouveaux outils, ils en sont venus à croire que l’humanité change dans son essence et qu’il faut accélérer cette mutation.

Ainsi, nous promet-on, la politique du gouvernement « contribuera à faire du Québec une véritable société numérique ». Il faudrait foncer vers le numérique, même si, comme l’a conclu une étude de l’OCDE en 2015, « les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences ».

À certains moments, il serait bon de déconnecter l’école : des bébelles qu’on prend pour l’avenir, mais aussi du présent. De prendre du recul. Voyager, pas seulement à « l’international », mais dans le passé.

L’attrait des élèves pour l’école — et par conséquent la réussite — passe aussi par ce type de dépaysement.

vendredi 23 juin 2017

Canada — Avertissements des associations de médecin alors que le cannabis devrait être légalisé

Le message du regroupement d’organismes de santé publique au gouvernement fédéral est sans équivoque.

D’abord et surtout : ne pas consommer du cannabis

La meilleure façon d’éviter les effets néfastes de la marijuana sur la santé est de ne pas en consommer du tout. « L’usage du cannabis viendra toujours avec des risques », selon le Dr Benedikt Fischer, scientifique principal du Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH).

Des groupes comme le CAMH, l’Association médicale canadienne (AMC) et l’Association canadienne de santé publique ont choisi d’unir leurs forces pour sensibiliser et informer les usagers, particulièrement les jeunes.

Le cannabis et la conduite automobile

Dans leur document, les experts recommandent d’attendre au moins six heures, même plus longtemps au besoin, après avoir consommé du cannabis avant de conduire un véhicule motorisé. Ils insistent pour dire que la conduite avec les facultés affaiblies par la marijuana augmente considérablement les risques d’avoir un accident entraînant des blessures ou la mort.

Les scientifiques soulignent aussi l’effet multiplicateur de l’utilisation combinée de l’alcool et la marijuana.

Le groupe d’organisations médicales comprend l’Association médicale canadienne, le Centre de toxicomanie et de santé mentale, le Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances, l’Association canadienne de santé publique, la Société médicale canadienne sur la dépendance et le Conseil des médecins hygiénistes en chef.

Comment et quoi consommer ?

Inhaler de la fumée de marijuana brûlée serait le mode d’usage le plus nocif pour la santé. « Fumer est particulièrement risqué », selon le Dr Fischer, et peut entraîner de multiples problèmes pulmonaires et bronchiques. Le fait de prendre de grandes bouffées et de retenir sa respiration augmente la « quantité de substances toxiques absorbées par les poumons », précise le document d’experts.

Les scientifiques suggèrent plutôt d’utiliser un vaporisateur pour consommer ou de se tourner vers les produits comestibles. Les aliments contenant du cannabis peuvent toutefois altérer de façon encore plus importante les facultés d’une personne, en raison de l’effet psychoactif retardé.

Ils recommandent également d’éviter les produits à forte concentration de tétrahydrocannabinol (THC), élément psychoactif du cannabis.

À quel âge et à quelle fréquence ?

Les organisations médicales cherchent à interpeller la jeune génération. « Nous savons que les jeunes sont les plus vulnérables », souligne M. Fischer. Les experts déconseillent l’usage du cannabis à l’adolescence, surtout avant 16 ans. Cela pourrait entraîner des problèmes sociaux, de santé et d’apprentissage.

L’Association médicale canadienne avait déjà mentionné que la marijuana consommée par les jeunes est un enjeu préoccupant, car le cerveau se développe jusqu’à 25 ans.

Les groupes nationaux de santé publique croient aussi que la drogue doit être utilisée occasionnellement, soit seulement les fins de semaine soit un seul jour par semaine, en raison des dangers de l’utilisation quotidienne.

Voir aussi

Le Canada va être « cool » : des psychiatres craignent l’impact de la légalisation du cannabis

La bilinguisation croissante des cégeps : le cheval de Troie

Extraits d’une chronique de Michel David dans Le Devoir.

Jugeant la mesure politiquement trop risquée, Jean-François Lisée a renoncé à étendre au cégep les dispositions de la Charte de la langue française qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise. Pendant ce temps, on assiste à une constante progression du bilinguisme dans le réseau collégial français, qui est en voie de devenir un véritable cheval de Troie linguistique.

Le gouvernement Charest avait déjà autorisé le cégep de Saint-Laurent et son voisin anglophone, le collège Vanier, à instituer des programmes bilingues de sciences humaines et de sciences de la nature, qui ont accueilli leurs premiers étudiants à l’automne 2013. Dans le secteur privé, les collèges Brébeuf et Marianapolis avaient déjà établi une collaboration de ce genre.

Le collège de Bois-de-Boulogne offrira à son tour un programme de DEC bilingue en sciences de la nature conjointement avec l’autre grand établissement anglais de niveau collégial à Montréal, le collège Dawson, à compter de l’automne 2018. Les grandes lignes en ont été arrêtées à l’occasion d’une réunion tenue le 23 mai, dont Le Devoir a obtenu un compte rendu. Les cours de chimie et de biologie seraient donnés à Bois-de-Boulogne, ceux de physique et de mathématiques à Dawson.

[...]

Le phénomène n’est pas que montréalais. À Québec, où la population anglophone est d’à peine 1 %, le collège Saint-Lawrence déborde et doit refuser plus de la moitié des demandes, alors que les trois cégeps francophones ont perdu 13,5 % de leurs effectifs en quatre ans, rapporte L’aut’journal dans son dernier numéro. Le collège Mérici, qui est privé, offre déjà un DEC bilingue et le cégep de Sainte-Foy a annoncé son intention d’augmenter le nombre de cours offerts en anglais.

Chaque année, quelque 4000 francophones et allophones passent du secondaire français au collégial anglais, soit l’équivalent d’un gros cégep, ce qui fait dire au mathématicien Charles Castonguay que le libre choix au cégep est un « suicide linguistique ». Plus de la moitié des étudiants des cégeps anglais ne sont pas des anglophones. Est-ce bien le rôle du réseau français que de favoriser cette course au bilinguisme ?

[...]

Sans être automatique, il y a manifestement une incitation à adopter au travail la langue dans laquelle on a été formé. Comment convaincre les nouveaux arrivants et les petites entreprises de l’importance de travailler en français si les francophones de souche et les allophones déjà installés ici se mettent à l’anglais ?

Le gouvernement Marois n’avait pas voulu révoquer l’autorisation que son prédécesseur libéral avait accordée au cégep de Saint-Laurent. La possibilité qu’elle soit un jour étendue à d’autres établissements du réseau public était une « question hypothétique », disait-on. Une évaluation devait être faite à l’été 2015, mais le PQ a été renvoyé dans l’opposition dès le printemps 2014.

Ce n’est certainement pas le gouvernement Couillard qui va s’opposer à des initiatives qui correspondent parfaitement à sa vision du Québec de demain [note du carnet : de plus en plus bilingue et multiethnique]. Le Premier ministre l’a répété la semaine dernière : selon lui, aucune menace ne pèse sur le français. Dès lors, pourquoi empêcher la jeune génération de « s’ouvrir sur le monde », n’est-ce pas ? [Note du carnet : comme si le français, langue parlée ou comprise par des centaines de millions de personnes, enfermaient les francophones. Comme si les traductions n’existaient pas. Que dire des anglophones unilingues du Canada ou des États-Unis, sont-ils enfermés et peu ouverts sur le monde ?]

L’idée de faire du cégep une sorte de carrefour n’est pas mauvaise en soi. En 2001, le rapport de la Commission des états généraux sur l’avenir du français avait proposé d’en faire « un lieu d’approfondissement de la culture québécoise et de perfectionnement des langues » en multipliant les échanges de groupes d’étudiants francophones et anglophones.

La Commission avait rejeté l’extension de la loi 101 au niveau collégial, mais les cégeps anglophones ne connaissaient pas la popularité d’aujourd’hui. Certes, il faut répondre au désir légitime de maîtriser l’anglais, mais ces échanges seraient moins inquiétants si l’obligation de s’inscrire à un cégep francophone assurait un tronc commun et un environnement francophone de base.

[Note du carnet : plus aucun politicien ne semble vouloir renforcer le français au Québec, pourtant l’État québécois devrait promouvoir le français alors que l’administration au Québec est dans les faits bilingue.]

Jean-François Lisée craint de s’aliéner les jeunes et la « diversité », qui sont devenus une véritable obsession au PQ. [Note du carnet : il faudrait voir qui sont ces jeunes, ils sont peut-être justement souvent des enfants de la Loi 101... La loi ne peut pas tout même si elle pourrait plus, mais l’immigration importante de non-francophones a sans doute un effet démobilisation dans le dossier de la défense du français au Québec.]

Il est vrai que les sondages sont inquiétants, mais ce n’est pas en sacrifiant l’essentiel au clientélisme qu’il va se refaire une crédibilité. Les délégués au congrès de septembre prochain devraient y réfléchir. Où en serait le Québec si le PQ avait été aussi timoré il y a quarante ans ?

Voir aussi

Cégeps : légère baisse chez les francophones, légère hausse chez les anglophones

Québec — Le français des étudiants en perdition ?

Québec — Triplement du nombre d’heures d’anglais en une trentaine d’années

De plus en plus de bilingues au Québec, de moins en moins au Canada (Le Canada de plus en plus « fermé » ou simplement de plus en plus dominant ?)

mardi 20 juin 2017

Le Canada va être « cool » : des psychiatres craignent l'impact de la légalisation du cannabis

Lettre ouverte de plusieurs psychiatres publiés dans Le Soleil de ce jour :

Dans le contexte du projet de légalisation du cannabis, des experts ont expliqué scientifiquement comment cette drogue pouvait être nuisible au cerveau. Au-delà de la science, il y a de vraies personnes et leurs familles. Voici l’histoire de Léa.

Léa, 19 ans, vient de terminer son CÉGEP en sciences pures et appliquées. Elle débute l’université en architecture à l’automne. Avec son copain Simon, elle projette faire le tour de l’Espagne en sac à dos au mois d’août. Ses parents sont fiers d’elle. La vie va bien.

Au début mai, Léa et Simon se sont retrouvés dans un parc à écouter les tam-tams. Pour célébrer l’arrivée de l’été, ils ont acheté un gramme de pot et ont fumé quelques joints. Simon a eu un bon buzz [hallucination] : le soleil caressait sa peau, le son des tam-tams le faisait vibrer.

Pour Léa, les choses ont mal tourné. Elle s’est tout à coup sentie épiée. Inconfortable, elle s’éloigne pour chasser son malaise. À travers les percussions, elle s’est mise à entendre des voix « Je vais te tuer ». Le rythme des tambours devient l’écho de son cœur qui bat, comme pour la narguer, pour lui dire « on t’a, tu ne peux pas t’échapper ». Elle court retrouver Simon, mais il n’est plus là. Elle s’imagine maintenant qu’il a été enlevé. Affolée, elle fuit. Une policière l’intercepte alors qu’elle tente de traverser un boulevard en courant dans le trafic. Heureusement, personne n’est blessé.

Amenée à l’urgence psychiatrique, ses trois premiers jours se vivent dans la terreur, sans que personne, ni ses parents, ni son copain, ni le personnel hospitalier ne puisse la rassurer. Simon se sent coupable. Ses parents sont morts d’inquiétude. À sa sortie de trois semaines d’hospitalisation, Léa comprend qu’elle a fait une psychose déclenchée par le cannabis. Son cerveau est englué, la concentration est difficile, la mémoire aussi. Elle ne sait pas comment elle pourra reprendre ses études. Elle a peur de s’éloigner de sa famille craignant que la psychose revienne. Elle annule son voyage en Europe. La vie de Léa a été totalement bouleversée par quelques petits joints de rien du tout.

Ça vous semble exagéré ? Ça ne l’est pas. L’histoire de Léa, c’est aussi celle de David, de Catherine, de Thomas et de Mégan. Une psychose, ça peut détruire des vies et impossible de savoir à l’avance qui en sera victime. Bien sûr, plusieurs personnes consomment du cannabis sans être affectées, mais on ne peut prédire chez qui la consommation déclenchera une psychose. C’est une roulette russe.

Nous sommes des médecins psychiatres qui voyons, tous les jours dans nos cliniques, de jeunes adultes dont la vie a basculé par la prise de cannabis. Souvent, ça se produit après une utilisation de plusieurs mois, mais parfois, quelques consommations viennent tout changer. Nous avons vu la maladie mentale s’installer dans la vie de jeunes pourtant promis à un bel avenir. Ils ne sont pas des statistiques, ils ont des noms.

Lorsque nous demandons au gouvernement de fixer l’âge légal à 21 ans, c’est à eux que nous pensons. Ces jeunes que l’on soigne pourraient aussi être les vôtres dès 2018. À tous ceux qui croient que le cannabis, c’est banal, que le Canada deviendra « cool » en le légalisant dès 18 ans, peut-on se rappeler que nous avons aussi une obligation de leur donner les moyens de se protéger et de les informer des risques.

Dr Patrick Bordeaux, médecin psychiatre, CIUSSS de la Capitale Nationale, responsable de l’enseignement clinique en toxicomanie au Centre de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de Québec

Dre Anne-Pierre Bouffard, médecin psychiatre, Institut universitaire en santé mentale de Québec (IUSMQ)

Dre Marianne De Bonville, médecin psychiatre, IUSMQ, Clinique Notre-Dame des Victoires, clinique pour les jeunes souffrant d’un premier épisode de psychose

Dr Jean-François de la Sablonnière, médecin psychiatre, Centre hospitalier régional du Grand-Portage, Rivière-du-Loup

Dr Yvan Gauthier, médecin psychiatre, CHU - Hôpital de l’Enfant-Jésus, Québec

Dre Nathalie Gingras, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, CIUSSS de la Capitale Nationale, responsable du programme de dépistage et d’intervention précoce de la psychose

Dre Édith Labonté, médecin psychiatre, CHU - Hôpital de l’Enfant-Jésus, Québec

Dre Geneviève Legris, médecin psychiatre, CHU - Centre hospitalier de l’Université Laval

Dre Sophie L’Heureux, médecin psychiatre, CHU - Hôpital de l’Enfant-Jésus, Québec

Dr Ronald Ouellet, médecin psychiatre, CHU - Hôpital du Saint-Sacrement

Dr Marc-André Roy, médecin psychiatre, IUSMQ, responsable médical et fondateur, Clinique Notre-Dame-des — Victoires et vice-président du consortium canadien en intervention précoce

Dre Amal Abdel-Baki, médecin psychiatre, présidente de l’Association québécoise des programmes pour premiers épisodes psychotiques (AQPPEP)

Dre Karine Igartua, médecin psychiatre, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec

Dr David Olivier, médecin psychiatre, vice-président de l’AQPPEP

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Sondage — Les Québécois sont contre la légalisation du cannabis

Fumer du cannabis, ne serait-ce qu’une fois par mois, mine les résultats scolaires

Étude — La légalisation du cannabis inciterait les ados à en consommer

Légalisation du cannabis — Ottawa prévenu du risque pour la sécurité routière

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Cannabis chez les adolescents : le QI en fumée

Le cannabis facilite le décrochage scolaire et le développement de la schizophrénie

lundi 19 juin 2017

Natalité baisse au Québec depuis 7 ans, mais CS de Montréal devrait accueillir 5000 élèves de plus d’ici cinq ans

Depuis sept ans d’affilée, la natalité baisse constamment au Québec (le premier trimestre 2017 est lui-même en baisse par rapport à l’année passée) et cependant les journaux annoncent que La Commission scolaire de Montréal (CSDM) prévoit des problèmes d’infrastructures en 2021-2022. Les écoles primaires de Montréal dépasseront jusqu’à deux fois leur capacité d’accueil en élèves dans cinq ans si rien ne change, met en garde un rapport de la Commission scolaire de Montréal.


En 2021-2022, il y aura 5000 élèves de plus dans les écoles montréalaises, soit 1000 élèves de plus par année, selon les calculs de la CSDM dont Le Journal de Montréal a obtenu copie. Ces chiffres s’appuient sur le nombre d’élèves et d’enfants de 0 à 4 ans qui vivent déjà dans le quartier. Au Québec, le nombre d’enfants nés pendant les cinq dernières années a baissé. Selon les données provisoires de l’Institut de la statistique du Québec, 86 400 bébés sont nés au Québec en 2016 soit 2 600 de moins qu’en 2012. À Montréal, le nombre des naissances à également baissé de 500 bébés depuis 2012, passant de 23 571 en 2012 à 23 026 en 2016.

Ni la construction de nouveaux ensembles résidentiels ni l’arrivée de NOUVEAUX immigrants ne sont prises en compte dans ces calculs de manque de place.

Les articles des gros médias n’abordent pas la question, mais il semble que ces élèves supplémentaires s’expliqueraient par une immigration récente concentrée à Montréal.

Catherine Renaud
Notons qu’à ces difficultés d’infrastructures s’ajoutent celles du recrutement dans un milieu montréalais qui attire peu. Catherine Renaud, présidente du syndicat qui représente les enseignants des écoles publiques de la Commission scolaire de Montréal, l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, souligne qu’« il y a une pénurie de suppléants. Il faut mettre en place des conditions de recrutement intéressantes et aussi des conditions de rétention. Un enseignant sur quatre, en début de carrière, choisit de quitter »
.
Selon le syndicat, les conditions particulières à la CSDM, comme le fait qu’un élève sur cinq est en difficulté, qu’un sur deux n’a pas le français comme langue maternelle, ainsi que la vétusté des immeubles, ne créent pas un contexte particulièrement attrayant pour attirer du personnel. D’autant que les suppléants peuvent figurer aussi sur d’autres listes de rappel dans d’autres commissions scolaires.

La CSDM tient à préciser qu’elle n’est pas la seule commission scolaire à connaître des problèmes de recrutement. Cela dit, il y a quelques mois, elle indiquait faire face au pire épisode de manque de suppléants des cinq dernières années. Des chiffres que nous avons obtenus en témoignent. Le nombre de remplacements d’urgence a plus que doublé entre l’année dernière et l’année en cours.

Remplacements d’urgence très coûteux

Les coûts pour le remplacement d’urgence, qui sont assumés par les écoles (en réalité en fin de compte par les contribuables québécois...), sont passés de près de 444 000 $ en 2015-2016 à près de 860 000 $ pour l’année en cours qui n’est pas encore terminée. Leurs coûts sont plus élevés que les coûts de suppléance.

Coûts de remplacement — suppléance comparativement au remplacement d’urgence

Enseignants de la banque de suppléants : 214 $ par jour
Enseignant régulier qui agit à titre de remplaçant : 339 $ par jour

Parmi les causes expliquant de manque de suppléants :
  • un ajout de 1000 nouveaux élèves par année ; (mais il naît moins d’enfants à Montréal depuis 7 ans...)
  • l’augmentation du nombre de classes de maternelle 4 ans (et leur nombre augmentera encore, malgré leur efficacité très relative) ;
  • un nombre plus important de congés parentaux chez les enseignants ;
  • les sommes additionnelles de Québec pour l’embauche d’orthopédagogues, ce qui a aussi contribué à drainer la banque de suppléants.

Dans une entrevue accordée en février dernier, le directeur général adjoint de la CSDM, Jean Ouimet, évoquait aussi les problèmes de congestion routière, bien présents en raison des grands chantiers, pour expliquer la situation. « Le facteur le plus important, c’est qu’actuellement on a de la difficulté à être compétitif avec l’ensemble des commissions scolaires environnantes. Le problème de circulation, c’est souvent mentionné de la part des nouveaux », précise Jean Ouimet. Les enseignants n’habiteraient donc pas assez Montréal, ville si riche de sa diversité multiculturelle, pardon interculturelle.

Campagne d’embauche

L’hiver dernier, la CSDM a lancé une campagne de recrutement. Elle ouvre maintenant davantage ses portes, par exemple, aux retraités, aux étudiants de première année du baccalauréat en enseignement de même qu’à ceux qui ne sont pas inscrits à un tel programme, comme en témoignent ces chiffres obtenus grâce à la Loi sur l’accès aux documents.

Au total, la CSDM dit avoir recruté quelque 780 nouveaux enseignants depuis le 1er juillet dernier.

La CSDM a aussi mis en place d’autres mesures comme :
  • concentrer des formations du personnel enseignant lors des périodes de l’année durant lesquelles les étudiants en enseignement sont disponibles ;
  • limiter les autorisations de congé sans solde ;
  • refuse d’accorder aux enseignants des absences non rémunérées.
Dépenses en suppléance

Les dépenses annuelles de suppléance à la CSDM oscillent autour de 20 millions de dollars par année depuis 2013, soit de 2 à 6 millions de dollars de moins que le financement reçu par Québec.

Bandeau du site de la Commission scolaire de Montréal


Coût par élève à Montréal comparé aux banlieues de Montréal ?

Il serait intéressant de connaître le coût de chaque élève dans la CSDM quand on considère les frais d’infrastructures, de recrutement permanent, de suppléance et de remplacement d’urgence, le nombre de classes de maternelle à 4 ans, l’aide aux devoirs, à l’achat de livres et à l’aide alimentaire liés à son contexte particulier. Ce coût est-il supérieur à ceux des élèves dans les commissions scolaires des banlieues ?

Sources : Institut de la statistique du Québec, Journal de Montréal, Radio-Canada

Les habitants de Montréal à l'arrivée des Français parlaient-ils agnier (mohawk) ?

Article d'Alain Dubuc sur une tradition politiquement correcte récente. Notons qu'en Nouvelle-France, les Mohawks (un terme algonquin signifiant « mangeurs d'hommes » ou « Gens de l'ours » repris par les Anglais) étaient appelés Agniers par les Français.

Au Canada anglais, surtout dans l’Ouest, il y a maintenant une tradition bien établie. Dans les événements publics, on commence les discours en saluant les Premières Nations qui occupaient les terres sur lesquelles on se trouve.

Je n’ai donc pas été étonné, la semaine dernière, lors d’un séjour à Saskatoon, d’entendre le jeune maire de la ville, Charlie Clark, commencer son allocution par une salutation aux Dakotas et aux nations signataires du traité no 6. Mais une question m’est venue à l’esprit. Qu’est-ce qu’on ferait, à Montréal, si l’on adoptait cette pratique ?

Marc Miller, le député fédéral de Ville-Marie–Le Sud-Ouest–Île-des-Sœurs a donné une réponse la semaine dernière lorsqu’il a fait une intervention en [agnier] (langue mohawk) à la Chambre des communes. Son discours a fait le tour du monde et lui a valu un moment de célébrité dans les médias sociaux.

« C’est la langue du territoire que je représente, le centre-ville de Montréal, la terre traditionnelle mohawk », a-t-il expliqué en entrevue à La Presse.

[...] Mais la réponse n’est pas vraiment exacte. Ce que nous dit l’histoire, c’est que lorsque Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance ont fondé la ville, personne n’habitait sur l’île. Et que, pour définir Montréal comme une terre traditionnelle mohawk, il faut pas mal étirer l’élastique.

Il y avait eu un peuplement autochtone sur l’île. Quand Jacques Cartier a remonté le Saint-Laurent, en 1535, il a visité un très gros village, composé de 50 maisons longues, comptant de 2000 à 3000 âmes, que ses habitants appelaient Hochelaga. Il était situé, selon le compte rendu de l’explorateur, Brief récit de la navigation faicte es ysles de Canada, au pied d’une montagne qu’il baptisa mont Royal, en l’honneur de François 1er. Il y a un débat sur le site exact d’Hochelaga. Si Cartier a accosté l’île en passant par le Saint-Laurent, ce serait près de l’Université McGill. S’il est plutôt passé par la rivière des Prairies, ce serait à Outremont.

Les Hochelaguiens, selon les historiens, faisaient partie d’un peuple que l’on a baptisé les Iroquoiens du Saint-Laurent, appartenant au même groupe linguistique et culturel que les Hurons-Wendats, ou les diverses nations iroquoises, comme les Mohawks. Comme ceux-ci, ils étaient semi-sédentaires, cultivaient la terre, habitaient dans des maisons longues. Les habitants de Stadaconé, sur le site de Québec, appartenaient à ce même peuple. [Note : On ne connaît la langue des Iroquoiens du Saint-Laurent que par quelque 200 mots sommairement transcrits par Cartier.]

Mais quand Champlain est arrivé, en 1608, les Iroquoiens du Saint-Laurent avaient complètement disparu, tant à Québec qu’à Montréal.

Et quand Jeanne-Mance et Paul de Chomedey de Maisonneuve se sont établis à Montréal, il n’y avait pas de peuplement autochtone sur l’île.

Les [Agniers/]Mohawks, quant à eux, habitaient beaucoup plus bas, dans l’État de New York, et n’avaient pas d’établissements sur le territoire actuel du Québec. Ils remontaient le lac Champlain et le fleuve, pour la pêche, la chasse et le commerce. Mais ils n’étaient pas les seuls. Les Algonquins aussi sillonnaient le Saint-Laurent.

Les Mohawks, qui étaient dans un processus de conquête et d’expansion territoriale, voyaient certainement le territoire montréalais comme faisant partie de leur zone d’influence, même s’ils ne l’habitaient pas. C’est dans cette logique que le député décrit Montréal comme leur territoire traditionnel, tout comme le fait l’Université McGill sur son site internet. Mais ce n’est pas le point de vue d’autres nations autochtones qui occupaient aussi ce territoire. Et cela ne correspond pas non plus au test de la Cour suprême pour reconnaître des droits, celui de l’avoir occupé depuis des temps immémoriaux. Les Mohawks n’occupaient pas ce territoire, et leur présence ne remontait pas à des temps immémoriaux, puisque les Hochelaguiens les avaient précédés.

L’implantation des Mohawks au Québec est plus tardive. Après la paix avec les Français, attirés par le commerce, ou encore [en se réfugiant] dans les missions des jésuites [Note du carnet: pour échapper à leur compatriotes qui les persécutaient parce qu'ils s'étaient convertis au catholicisme], comme à Kahnawake. [Note: Le village agnier de Kahnawake se déplace en son lieu actuel en 1716. La mission s'appelle Saint-Louis du Sault. C'est le village d'origine du trappeur Ignace Francis La Mousse qui aida les jésuites belges, parmi lesquels le R.P. de Smet, à explorer les Montagnes Rocheuses au xixe siècle. Au xixe siècle, certains habitants de Kahnawake sont unilingues iroquois alors que la plupart parlent aussi le français et portent des noms iroquois agencés à des noms de famille français tels que de Lorimier, Giasson, Beauvais, Monique et Delisle. Aujourd'hui, la langue anglaise leur est plus familière.] D’autres, fidèles aux Britanniques, les ont rejoints après l’indépendance des États-Unis. Les litiges territoriaux entre les Mohawks de Kahnawake et les gouvernements portent d’ailleurs sur les terres de la seigneurie du Sault-Saint-Louis qui leur avaient été destinées.

On assiste au même phénomène à Québec où les Hurons-Wendats, originaires de la baie Géorgienne en Ontario, plus loin que Toronto, décimés par les maladies européennes et les guerres avec les Iroquois, ont été rapatriés [dans l'Est de la] Nouvelle-France par les missionnaires, ce qui en fait en quelque sorte des réfugiés.

Le fait de dire que Montréal n’est pas un territoire traditionnel mohawk n’enlève rien aux obligations que nous devons avoir à leur égard. Ce n’est pas parce qu’une Première Nation n’a pas occupé un territoire depuis des temps immémoriaux, comme le veut la formule, qu’elle est privée de droits, qu’on peut faire abstraction de leur histoire, marquée par des guerres, des déplacements, les effets de la conquête européenne, la dépossession et la discrimination dont ils ont été l’objet.

Mais, pour en revenir à mon point de départ, comment adapter à Montréal la tradition canadienne de reconnaissance des Premières Nations ? Le mieux, ce serait de saluer les premiers habitants de ce lieu, les Hochelaguiens.



Le gouvernement veut-il à nouveau réinventer l'école qu'il imposera à tous ?

Billet de SIMON-PIERRE SAVARD-TREMBLAY :

« Réinventer l’école », « école du futur », « école innovante » : tous les termes sont bons pour désigner la nécessité de mettre au rencart l’enseignement « traditionnel » et ses méthodes, soudainement devenus coupables de tous les maux.

En effet, on apprenait récemment que le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a confié aux « vedettes » Pierre Lavoie, Ricardo Larrivée et Pierre Thibault le mandat (avec un budget de 5 millions de dollars sur ans) de « concevoir un nouveau milieu de vie qui donne le goût aux enfants d’apprendre ». Le premier est un sportif reconnu, le second un cuisinier à la tête d’un véritable empire médiatique, et le troisième un architecte. On oublie au passage de demander leur avis aux principaux concernés : les profs. [Note du carnet : Et les parents..., mais bon les organisations parentales ne sont pas représentatives, et la meilleure façon de demander l’avis des parents c’est de libérer l’école et de les laisser choisir l’école de leur choix (publique, privée, école du futur, école à l,ancienne, sans pénalité financière.]

Et ce n’est pas tout. Comme nous le révélait aujourd’hui Isabelle Ducas dans La Presse, la Commission scolaire des Rives-du-Saguenay mettra sur pied, dès la rentrée scolaire, un nouveau type d’école. Citons l’article :

Entrer dans une forêt de bouleaux, puis emprunter un pont couvert pour aboutir à New York [On a les mythes fondateurs qu’on peut...]. Sortir de la bibliothèque de Harry Potter par la glissoire menant au gymnase. Lire en se balançant dans une bulle de plexiglas suspendue au plafond ou blotti sur des coussins au coin du feu. Cuisiner sous la supervision d’un grand chef. Cultiver des légumes dans la serre et les vendre au magasin général. Visiter un musée parisien grâce à la réalité virtuelle. À la prochaine rentrée, les élèves de l’école Au Millénaire, à La Baie, pourront faire tout ça pendant leurs journées de classe. [...] Deux autres particularités de la nouvelle école : l’utilisation des nouvelles technologies (iPad pour chaque élève, télés interactives, lunettes de réalité virtuelle) et l’initiation à l’entrepreneuriat (culture en serre et vente des produits au magasin général).

D’où provient l’inspiration pour un tel projet ? Voici ce qu’en dit Chantal Cyr, la directrice de la CSRS :
« Pour trouver des idées, on n’est pas allés en Scandinavie ou ailleurs », poursuit-elle, faisant allusion aux intentions du trio à la tête du Lab-école d’aller chercher l’inspiration ailleurs dans le monde pour améliorer l’école québécoise.
« On a simplement surfé sur l’internet. Ce ne sont pas les belles écoles dans d’autres pays qui nous ont inspirés, mais les bureaux colorés d’entreprises comme Facebook, Apple, Google. »

Eh bien ! On ne pense pas l’école à partir d’une réflexion culturelle, scientifique, pédagogique, historique. Non : on surfe sur internet et on trouve....
Facebook... Apple... Google !

Vous avez bien lu !

Quand même le lieu à partir duquel on pense l’école devient internet, c’est que quelque chose ne tourne pas rond dans ce bas monde. Éric Martin, professeur au Collège Édouard-Montpetit, a bien raison de souligner que la production de la norme en éducation part ici directement de la machine informatique et vient réorganiser l’école.

L’esprit de la chose est clair : l’éducation, ce n’est plus apprendre une culture générale et ça ne s’acquière pas par obligation sur les bancs d’école ; on apprend plutôt des savoir-faire éphémères grâce à des incitatifs liés au plaisir et à des bidules technologiques, parce qu’« apprendre » doit être cool et ludique. J’ai parlé de connaissances et de culture ? Mes excuses ! Ces mots sont beaucoup trop ringards et passéistes, contraires au projet pédagogique contemporain, et relèvent d’un « mythe » : celui que quelque chose d’important existait avant et mérite être transmis.

Aujourd’hui, seule compte la construction de savoirs opérationnels pour les futurs soldats du marché du travail.

Tant qu’à y être, pourquoi ne pas concevoir une application pour téléphone intelligent (un fléau que le ministre refuse d’interdire en classe) où le savoir pourra être littéralement attrapé en jouant dans une réalité « augmentée », à la manière de Pokémon Go ?

Les penseurs des « écoles du futur » (et je crains que ce soit vraiment le cas) se plaignent du manque de moyens, et du fait qu’ils n’ont pas le soutien du ministère. La commission scolaire des Rives-du-Saguenay a présenté son projet au ministre Proulx, qui l’a rejeté non pas parce le modèle qu’il prône est bête, mais parce qu’il va « trop vite par rapport à ce qui s’en venait ».

Autrement dit, leur défaut est d’être en avance sur la bêtise à venir. Mais ça reste le plan à moyen terme.

Et ça, ça fait vraiment peur.

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jeudi 15 juin 2017

15 juin 1215 — Signature de la Grande Charte (Magna Carta)

La Carta Libertatum, connue dans le monde anglo-saxon sous le nom de Magna Carta, est une charte de soixante-trois articles arrachée par le baronnage anglais au roi Jean sans Terre le 15 juin 1215 après une courte guerre civile. Elle fut notamment marquée par la prise de Londres, le 17 mai, par les rebelles. Les barons étaient excédés des exigences militaires et financières du roi et de ses échecs répétés en France, en particulier à Bouvines et à La Roche-aux-Moines. Jean sans Terre était le fils d’Henri II Plantagenêt issu d’une famille princière française et d’Aliénor d’Aquitaine, également princesse française comme toutes les épouses des rois d’Angleterre de 1152 à 1445. Il ne parlait pas anglais, mais français. Ce fut le cas de tous les rois d’Angleterre jusqu’à Henri IV qui régna de 1399 à 1413. Il fut, en effet, le premier roi à parler l’anglais comme langue maternelle, mais il maîtrisait bien sûr aussi le français.

Contexte : revers cuisants du roi d’Angleterre en France 

Après l’échec des alliés de Jean sans Terre à la bataille de Bouvines, Philippe de France garda tous les territoires de Jean sans Terre en France du Nord, y compris la Normandie, fief ancestral des souverains anglo-normands. L’Aquitaine devait rester aux mains des Anglais jusqu’en 1453 qui marqua la fin de la guerre de Cent Ans. Jean, piètre chef militaire, avait ainsi perdu de considérables revenus. La perte des territoires français, surtout la Normandie, avait considérablement réduit le revenu de l’État et il aurait fallu lever des impôts énormes pour essayer de les reconquérir. Quelques barons d’Angleterre furieux de ses défaites et de ses exigences financières, se réunirent et s’emparèrent de Londres par la force le 10 juin. Ils contraignirent le roi Jean à accepter les « Articles des Barons », auquel son Grand Sceau fut apposé dans le pré de Runnymede le 15 juin 1215. En échange, les barons renouvelèrent leurs serments de fidélité à Jean le 19 juin.


La Grande Charte conclut une longue suite de défaites infligées au roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine, Jean sans Terre, par le roi de France Philippe Auguste

Des droits concédés à la noblesse et aux hommes libres et non aux serfs

Cette « Grande Charte des libertés d’Angleterre » garantit le droit à la liberté individuelle principalement pour la noblesse anglo-normande et de rares « hommes libres », mais elle en exclut la majorité de la population, les serfs. Elle limite l’arbitraire royal et établit en droit l’habeas corpus qui empêche, entre autres, l’emprisonnement arbitraire. Le texte garantit les droits féodaux, les libertés des villes contre l’arbitraire royal et institue le contrôle de l’impôt par le Grand Conseil du Royaume.

Une grande partie de la Magna Carta a été copiée, presque textuellement, de la Charte des Libertés (déjà !) d'Henri Ier, publiée quand Henri était monté sur le trône en 1100, et qui soumettait déjà le roi à certaines lois concernant la façon de traiter les fonctionnaires ecclésiastiques et les nobles, et accordant de façon réelle certaines libertés individuelles à l’Église et à la noblesse anglaise.

Jean sans Terre ne l’appliqua pas

Lésé par la manière dont la Grande Charte devait être exécutée, Jean sans Terre envoya des émissaires au pape à l’été 1215 pour demander l’annulation de la Charte. De leur côté, les barons refusèrent de rendre la ville de Londres au roi tant que la Magna Carta ne serait pas mise en œuvre. Le pape Innocent III alarmé par les termes de la Charte publia le 24 août 1215 une bulle papale où il dénonçait la Magna Carta comme un « accord scandaleux et dégradant, arraché au roi par violence et menace » et déclara la charte « nulle et non avenue à tout jamais ». Il y voyait un affront contre l’autorité du roi et celle qu’avait l’Église sur le roi. Il déliait Jean du serment qu’il avait fait d’y obéir.

À la suite du refus du roi Jean sans Terre d’appliquer la Magna Carta, quelques 40 des près de 200 baronnies en Angleterre se rebellent en septembre 1215 contre lui, un nombre similaire se range résolument du côté du roi, la majorité se mettant en retrait, ne voulant pas être entraînés dans le conflit. Ce droit de rébellion était prévu à l’article 61 de la Grande Charte :

« §61. [...] Si nous, ou notre grand justicier lorsque nous sommes absent du royaume, n’accordons aucune réparation dans un délai de 40 jours à partir du jour où nous ou notre grand justicier avons été informés, les quatre barons porteront l’affaire devant le conseil des 25 barons réunis. Ces barons pourront alors, avec l’appui de la population, saisir nos biens et nous attaquer avec tous les moyens à leur disposition, en prenant nos châteaux, nos terres, nos possessions et quoi que ce soit d’autre qui nous appartient, à l’exception de notre personne, de la reine et de nos enfants, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu des garanties concernant la réparation demandée. »

Débarquement français de 1216, prince français proclamé roi d’Angleterre

Plusieurs barons anglais offrirent la couronne au prince français Louis dit « le Lion » (le futur Louis VIII). Il est en effet l’époux de Blanche de Castille, petite-fille de feu le roi Henri II d’Angleterre et le conflit entre Capétiens et Plantagenêt perdure depuis 1159. Acceptant cette demande, Louis envoie un premier contingent de 120 chevaliers en Angleterre en décembre 1215, puis 240 chevaliers et un nombre similaire de fantassins en janvier 1216 sous le commandement de Gauthier II de Nemours. Il s’agit du seul débarquement armé qui ait eu lieu en Angleterre depuis Guillaume le Conquérant 150 ans auparavant.

Le prince français arrive à Londres aux mains des rebelles le 2 juin 1216. Le jour même, a la cathédrale Saint-Paul de Londres, il se fait proclamer roi d’Angleterre sous le nom de Louis Ier devant les barons qui lui jurent fidélité, Alexandre II d’Écosse et les bourgeois de Londres. À la fin de l’été, les deux tiers du baronnage se déclarent en faveur de Louis. Jean sans Terre meurt dans la nuit du 18 octobre 1216.

Barons choisissent un roi de 9 ans, nouvelle charte

Son décès change la donne : les barons rebelles n’ont plus de raison de soutenir un prince aussi énergique que Louis qui assiégeait alors Douvres, et ils rallient le fils de Jean, le jeune Henri III, alors âgé de 9 ans. Le 11 septembre 1217, bloqué à Londres, Louis signe le traité de Lambeth, par lequel il renonce à ses prétentions sur le trône anglais contre une importante somme soit 15 000 marcs et obtient la levée de l’excommunication de ses partisans.

Le jeune Henri III publia une Charte du couronnement en 2016 qui s’inspira de la Magna Carta Libertatum de Jean sans Terre, elle en exclut cependant les articles qui restreignait le plus son pouvoir royal comme le Conseil des Barons.

Trois articles demeurent en vigueur

Aujourd’hui, seuls trois des soixante-trois articles de la Magna Carta demeurent en vigueur au Royaume-Uni :

« § 1. Que l’Église d’Angleterre sera libre et qu’elle jouira de tous ses droits et libertés dans leur intégralité ; [...] nous respecterons ces libertés et souhaitons qu’elles soient respectées de bonne foi par nos héritiers à perpétuité. »

« § 13. Et la cité de Londres devra jouir de toutes ses anciennes libertés et libres coutumes aussi bien sur terre que sur mer. Par ailleurs, nous déclarons et confirmons que les cités, bourgs, villes et ports de mer devront également jouir de toutes leurs libertés et libres coutumes. »

« § 39. Aucun homme libre [cela excluait donc les serfs] ne sera arrêté, ni emprisonné ou dépossédé de ses biens, ou déclaré hors-la-loi, ou exilé, ou lésé de quelque manière que ce soit, pas plus que nous n’emploierons la force contre lui, ou enverrons d’autres pour le faire, sans un jugement légal de ses pairs ou selon les lois du pays. »

Un texte conservateur imposant le respect du droit féodal

La Magna Carta est considéré comme l’un des documents historiques les plus précieux au monde dans le monde anglo-saxon, elle a été amendée par plusieurs successeurs du roi Jean sans Terre. La Magna Carta présentée dans le cadre de l’exposition au Musée canadien de l’histoire à Gatineau pendant une courte période cet été a été édicté par le roi Édouard Ier en 1300, c’est le mieux préservé des sept exemplaires qui nous sont parvenus.

Pour ses contemporains, la Grande Charte des libertés est un texte non pas révolutionnaire (il est lui-même grandement inspiré d’une charte de 1100) mais conservateur en ce qu’il réaffirme les coutumes féodales et maintient la monarchie dans la tradition médiévale de l’élection du monarque et du consentement par les barons. En imposant au roi la Grande Charte, la noblesse veut simplement imposer au roi le respect des coutumes et de ses droits féodaux.

Amorce de la démocratie moderne ?

La postérité anglo-saxonne verra, sans doute de manière excessive, dans ce texte la première limitation imposée à l’arbitraire monarchique et l’amorce de la démocratie moderne. Les auteurs anglo-saxons (voir Daniel Hannan et son Inventing Freedom: How the English-Speaking Peoples Made the Modern World) semblent écarter opportunément l’histoire de la démocratie helvétique nettement plus précoce que l’anglaise et du calvinisme suisse ou hollandais. Si la Grande Charte limite l’arbitraire royal c’est pour revenir à une situation antérieure aux abus du monarque, elle renforce en réalité la féodalité.

La Grande Charte tombe presque totalement dans l’oubli à l’époque Tudor (1485-1603). Shakespeare ne la mentionne même pas dans sa pièce consacrée au règne de Jean sans Terre, La Vie et mort du roi Jean.

Certaines dispositions de la Grande Charte ont acquis, par la suite, une portée plus importante et ont été opportunément rappelées, bien plus tard, au XVIIe siècle, lorsque s’engage le grand conflit de la monarchie et du Parlement et que survient la Première Révolution anglaise.

Une avancée pour les femmes ?

Selon plusieurs médias québécois (ici TVA), la Magna Carta est importante en ce qu’elle affirmait :
Nul ne peut forcer une veuve à se remarier et à abandonner sa propriété, ce qui était un pas-de-géant [sic] à l’époque pour les droits de la femme.

Notons, d’emblée, que ces droits ne s’appliquent pas aux femmes de serfs, mais à une minorité de femmes « libres » ou nobles. Ceci dit, on trouve en effet à l’article 8 :

« § 8. Aucune veuve ne sera obligée de se remarier, aussi longtemps qu’elle voudra vivre sans mari. Toutefois, elle doit nous garantir de ne pas se marier sans d’abord obtenir notre consentement si elle possède des terres que nous avons concédées, ou encore sans le consentement de quelque autre seigneur dont elle serait la tenancière. »

Même droit déjà affirmé

Ensuite ce genre de protection se retrouve déjà dans des textes antérieurs. C’est le cas de la Charte des libertés également appelée la Charte de couronnement, une proclamation rédigée par Henri Beauclerc et publiée à son ascension au trône en 1100.

« § 3. Et si à la mort de son époux, l’épouse reste sans enfant, elle aura son douaire et sa dot, et je ne la donnerai pas à un mari contre sa volonté. »

Le texte de 1100 se poursuit :

« 4. Mais si l’épouse reste avec des enfants, elle aura effectivement son douaire et sa dot pour subsister légalement et je ne la donnerai pas contre sa volonté. Le gardien de la terre et des enfants sera, de l’épouse ou d’un autre des parents, celui qui ira le mieux. Et je demande à mes barons d’agir de la même manière avec les fils et les filles ou les femmes de leurs tenanciers. »

Rester veuve indépendante (sans rentrer dans un couvent par exemple) n’était une option enviable que dans le cas des femmes puissantes possédant de solides alliés (des fils majeurs par exemple), car la perte du mari signifiait la perte d’un précieux protecteur et d’une source de revenus.

En outre, comme le signale Emmanuelle Santinelli dans Des Femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen Âge (p. 118) « l’Église, sans condamner le remariage, invite les veuves à vivre dans la continence ». Les pressions sociales au remariage variaient selon l’âge de la veuve, la présence d’enfants et leur âge. Les veuves âgées ou celles qui ont déjà des enfants sont encouragées à ne pas se remarier. Mais il n’y a pas d’obligation stricte. Dès le IXe siècle, les « clercs carolingiens ont, en effet, imposé, parmi les conditions pour qu’un mariage soit valide, le consentement des époux, donc de celui de la future épouse. » Donc la liberté théorique de ne pas se remarier n’est pas une nouveauté de la Grande Charte. Rappelons que, dans la pratique, les veuves n’ont souvent pas d’autres choix que de se soumettre aux pressions familiales qu’elles aillent dans le sens du remariage ou de la continence selon les circonstances.

Influence du Concile de Latran IV en 1215 sur le mariage et remariage

Si l’on veut chercher la source de « pas de géants » pour les « droits de la femme » en 1215, il vaut mieux se tourner vers l’Église. C’est ainsi qu’avec le Concile de Latran IV en 1215 les bans deviennent obligatoires. Les évêques conciliaires n’autorisent que les mariages pour lesquels les deux conjoints, l’homme et la femme, ont publiquement exprimé leur consentement. Parmi les innovations majeures du concile Latran IV de 1215 figure, en effet, la publication des bans à l’occasion des mariages. Il n’est désormais plus possible de convoler dans la clandestinité. Cette mesure est, notamment, destinée à lutter contre les unions consanguines, entre cousins et parents proches, que l’Église et le corps social tiennent en horreur, ces unions débouchant souvent sur une dégénérescence génétique.

Les évêques conciliaires accomplissent un acte révolutionnaire en n’autorisant que les mariages (et les remariages) pour lesquels les deux conjoints, l’homme et la femme, auront publiquement exprimé leur consentement et cela pour toutes les femmes et non pas uniquement les femmes d’hommes libres comme dans la Grande Charte anglaise.



Début de la Grande Charte des libertés de 1215
(Traduction française du XIIIe siècle)

Voici le début traduction française de la Magna Carta, probablement faite peu après l’adoption de la Charte elle-même, soit autour de la fin juin 1215, afin d’en faciliter la communication aux barons « anglais » dont la langue d’usage, comme celle du roi d’Angleterre, était le français.

JOHAN par la grace de Deu roi d’Engleterre, as arceveskes, as eveskes, as abbez, as contes, as barons, as justises, as forestiers, as viscontes, as prevoz, as ministres, e a toz ses bailliz e ses feels, saluz.

Sachiez que vos, par la grace de Deu e pur le sauvement de nostre alme, e de toz nos ancestres, e de nos eirs, e de l’enor de Deu, e le sauvement de seinte iglise, e l’amendement de nostre regne, par le consel de noz enorez peres l’arceveske Estievene de Cantorbire primat de tote Engleterre e cardenal de Rome, e l’arceveske Henri de Diveline, e l’eveske Will, de Londres, l’eveske Pieres de Wincestre, l’eveske Jocelin de Ba, l’eveske Hue de Nichole, l’eveske Gautier de Wirecestre, l’eveske Will, de Cestre, e l’eveske Beneit de Rovecestre, e maistre Pandol sodiacre nostre seignor l’apostoire, e nostre ami fere Aimer maistre de la chevalerie del Temple de Engleterre, e de noz barons Will, le Marescal conte de Penbroc, Will, conte de Salesbires, Will, conte de Warenne, Will, conte Arondel, Alain de Galwehe conestable d’Escoce, Warin le fiz Gerod, Perez le fiz Herebert, Hubert de Borc seneschau de Peitou, Huge de Nuevile, Matheu le fiz Herebert, Thomas Basset, Alain Basset, Philippe d’aubeigni, Robert de Ropelee, Johan Marescal, e Johan le fiz Hue, e de nos autres feels.

Texte complet en français de 1215


Et en français moderne

JEAN, par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande, duc de Normandie et d’Aquitaine, comte d’Anjou, aux archevêques, évêques, abbés, comtes, barons, justiciers, forestiers, shérifs [vicomtes], prévôts, ministres et à tous ses officiers et fidèles sujets, salutations.

Prenant Dieu à témoin, sachez que, pour le salut de notre âme et de celle de nos ancêtres et leurs héritiers, pour l’honneur de Dieu et l’exaltation de la Sainte Église et pour la réforme de notre royaume, sur l’avis de nos vénérables pères Étienne, archevêque de Cantorbéry, primat de l’Église d’Angleterre et cardinal de la sainte Église romaine, Henri, archevêque de Dublin, Guillaume de Londres, Pierre de Winchester, Jocelin de Bath et Glastonbury, Hugues de Lincoln, Walter de Worcester, Guillaume de Coventry, Benoît de Rochester, évêques, maître Pandolphe, sous-diacre et membre du palais papal, frère Aimeric, maître de la chevalerie des Templiers en Angleterre, et les nobles hommes : Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, Guillaume, comte de Salisbury, Guillaume, comte de Warren, Guillaume, comte d’Arundel, Alain de Galloway, connétable d’Écosse, Warin fils de Gérald, Pierre fils d’Herbert, Hubert de Burgh, sénéchal du Poitou, Hugues de Neville, Mathieu fils d’Herbert, Thomas Basset, Alain Basset, Philippe d’Aubigny, Robert de Ropsley, Jean le Maréchal, Jean fils de Hugues, et autres loyaux sujets.

Texte complet en français moderne






mercredi 14 juin 2017

Débat sur le mondialisme heureux

Chronique d’Éric Zemmour sur l’ouvrage « Non, ce n’était pas mieux avant » de Johan Norberg, écrivain, journaliste et conférencier suédois, mais il pourrait aussi bien être québécois ou belge « progressiste » et « mondialiste ».

D’abord la présentation de l’éditeur de cet ouvrage :
Chaque jour, à la télévision, dans la presse, sur Internet et dans la bouche des hommes politiques, nous sommes abreuvés du même discours catastrophiste : le chômage, la pauvreté, les désastres environnementaux, la faim, la maladie et la guerre sont partout. Et pourtant !

Pourtant, l’humanité a fait davantage de progrès au cours des cent dernières années que depuis l’apparition d’Homo sapiens. Pourtant, l’espérance de vie a plus que doublé au XXe siècle, alors qu’elle n’avait pas significativement évolué auparavant. Pourtant, la pauvreté a davantage reculé au cours des 50 dernières années que pendant les cinq siècles qui ont précédé.

Contrairement aux idées reçues, l’humanité a connu, au cours des dernières décennies, un progrès et une amélioration de ses conditions de vie sans précédent. Quel que soit le critère considéré, on peut sans conteste affirmer que « c’est mieux maintenant ». Et il y a même toutes les raisons de croire que ce sera encore mieux... demain.

Évidemment, Zemmour n’est pas aussi enthousiaste que l’éditeur...

Un éloge de la modernité sans nuances. Un plaidoyer manichéen pour la mondialisation et les sociétés « ouvertes ».

« Au XIXe siècle. on disait que les Européens amenaient la civilisation aux “sauvages”. Notre auteur suédois a simplement remplacé le vilain mot de “colonisation” par le beau nom de » « mondialisation » et le tour est joué !

Pangloss est de retour. Le mentor de Candide, brocardé par Voltaire pour son optimisme impénitent, pour son « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles » sans cesse asséné à son jeune protégé devant les pires catastrophes, est devenu une vedette des médias français et occidentaux qui lui tressent des louanges. Il faut dire que notre Pangloss est un social-démocrate suédois qui parle le globish english. Sa providence divine est le libre marché. Ses évangiles sont les œuvres des théoriciens libéraux, de Friedman à Popper. Son paradis est la « société cosmopolite ouverte et fluide ». Jadis, le modèle de l’humanité était le Christ souffrant sur la croix ; désormais, le modèle radieux vers lequel tous les humains doivent tendre est le Suédois ouvert sur le monde, tolérant, féministe et gay friendly : « La prochaine génération grandira dans un climat de tolérance et d’acceptation plus marquées que jamais, au grand dam des réactionnaires. »

Le diable est dans le populisme. Le déclinisme, le socialisme, le protectionnisme, le nationalisme sont les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Pour sa version française, notre Pangloss scandinave a reçu la bénédiction enthousiaste de son préfacier Mathieu Laine, qui est au libéralisme ce que les compagnons de route des années 50 étaient au marxisme-léninisme : mêmes lendemains qui chantent, même certitude scientifique d’être dans le vrai. Le progressisme néolibéral est un millénarisme qui a remplacé les oraisons par les statistiques. Aussi menteuses, mais aussi intimidantes les unes que les autres. Notre Pangloss scandinave nous bombarde de chiffres selon la méthode du « tapis de bombes » chère à l’aviation américaine. Il a tout détruit, avant qu’on ait le temps de s’interroger sur leur pertinence.

Sa vision de l’histoire est simple, voire simpliste : avant les Lumières, il y a l’obscurantisme. Après, l’homme occidental se libère de ses chaînes religieuses, mais aussi (et surtout) mercantilistes et protectionnistes. La libre-pensée et le libre marché amènent le bonheur aux peuples occidentaux. Qui, après les années 50, le diffusent dans le reste de la planète.

On se croirait revenu au bon temps des livres progressistes du XIXe siècle. À l’époque, on disait que les Européens amenaient la civilisation aux « sauvages ». Notre auteur suédois a simplement remplacé le vilain mot de « colonisation » par le beau nom de « mondialisation » et le tour est joué ! Mais depuis, on croyait que la Première Guerre mondiale et sa suite, la seconde et son cortège d’horreurs, avaient tué cette naïve vision irénique du progressisme scientifique. Que nenni ! Notre Pangloss suédois ne veut pas voir que la grande différence avec les guerres d’antan est que celles d’aujourd’hui sont à la fois industrielles et totales, que le degré de destruction et d’implication des peuples a été décuplé. Il s’enferme dans un économisme et un matérialisme asphyxiant : la croissance entraîne la tolérance ; la récession provoque intolérance, discrimination et racisme.

Il nous dit : « Le bon vieux temps était épouvantable. » On ne savait pas que des époques qui avaient donné à l’humanité Rabelais, Pascal, Molière, Racine, Bossuet, Voltaire, Rousseau, Balzac, Flaubert étaient aussi monstrueuses. Il nous dit : « La Suède de mes ancêtres était l’Afrique d’aujourd’hui. » Mais où sont dans l’Afrique d’aujourd’hui les cathédrales du Moyen Âge, les toiles de Michel-Ange, de Rembrandt, Poussin, Watteau, Fragonard, Boucher ? Il nous assène que « le niveau de bonheur augmente dans le monde entier ». Et pour le prouver : « Rien qu’en 2015, les Chinois ont acheté plus de 400 millions de téléphones intelligents. » C’est dire s’ils sont heureux !

Il a l’habileté de répondre aux questions qu’on ne pose pas, mais de ne pas répondre aux questions qu’on se pose. Il nous assène que les progrès de l’hygiène et de la médecine depuis deux siècles ont éradiqué de nombreuses maladies. Mais qui a prétendu le contraire ? Il compare l’incomparable, nous dit que « notre espérance de vie » est passée de 35 ans à 80 ans en quelques siècles, sans nous expliquer clairement que cette moyenne statistique était avant tout plombée par la mortalité infantile de masse. Et il oublie que sa fameuse espérance de vie recule, depuis quelques années, aux États-Unis dans les classes populaires blanches. [voir par exemple : L’espérance de vie baisse aux États-Unis, une première depuis 20 ans]

Il rappelle avec raison aux écologistes que l’utilisation des engrais azotés a permis d’augmenter notre quantité quotidienne d’alimentation et la disparition des famines. Mais il se tait pudiquement sur la destruction des cultures vivrières en Afrique et le développement massif dans les pays occidentaux de l’obésité et du diabète, provoqués par cette malbouffe industrielle. [Voir : L’obésité explose dans le monde... le nombre d’obèses a plus que doublé dans 73 pays du monde depuis 1980... Le surpoids et l’obésité ont progressé plus vite chez les enfants que chez les adultes sur les 35 dernières années] Il exhume l’argument convenu des partisans du libre-échange sur « la sortie de la misère » de 2 milliards d’hommes. Mais il passe sous silence l’entrée dans la misère des classes populaires et moyennes des pays occidentaux. Si la mondialisation a réduit les inégalités entre pays, elle a accentué celles au sein des pays, au plus grand profit du 1 % qui s’est considérablement enrichi.

C’est pour cette raison que les intellectuels et juristes libéraux ont changé subrepticement la conception même de la démocratie, qui n’est plus « le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple », mais « la protection des minorités » contre la loi de la majorité. Cette nouvelle approche, érigée sous le magistère de la religion des droits de l’homme, désagrège les peuples et les nations au profit d’un individu-consommateur, et de communautés sexuelles et religieuses qui imposent leur vision du monde, souvent conflictuelles. Sur ce chaos qui gronde règne une classe dominante, les fameuses élites mondialisées, qui ont fait sécession de leurs nations respectives, comme l’avait finement analysé Christopher Lasch. Toute classe dominante a besoin d’une idéologie qui légitime ses privilèges et son hégémonie. Qui chante ses louanges en faisant oublier que « l’histoire est tragique ». Notre Pangloss suédois et tous ses thuriféraires médiatiques sont avant tout ses hommes de main, ses hommes de mots et de chiffres ; en clair ses agents de propagande. Et après eux, le déluge.



Non ce n’était pas mieux avant
de Johan Norberg
publié le 24 mai 2017
chez Plon
à Paris
272 pages
ISBN-13 : 978-2259253260

lundi 12 juin 2017

Décrypter les médias - Il faut schroumpfer

Extrait de l’ouvrage d’Ingrid Riocreux sur la langue des média. Voir notre billet Cours de rhétorique et de décryptage des médias à l’école. Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne. Elle est actuellement chercheuse associée à l’Université Paris IV.

Obligation de schtroumpfer

On peut penser ici à ce grand moment de télévision inquisitoriale que fut l’interview de Marine Le Pen par Bruce Toussaint dans la matinale d’iTélé le 12 janvier 2015.

« Êtes-vous Charlie ? » demande le journaliste à la présidente du FN, reprenant le mot d’ordre de la grande manifestation de la veille. Agacée, la présidente du FN répond que dans l’hypothèse où cela revient à lui demander si elle défend la liberté d’expression, la réponse est évidemment oui ; mais que cette réponse est négative, en revanche, si on lui demande ainsi d’adhérer à la ligne éditoriale de Charlie Hebdo. Toutefois, ce discours ne plaît pas à Toussaint qui réitère sa question. Il veut entendre un bien clair et bien scandaleux « Je ne suis pas Charlie ».

Le fameux « Je suis Charlie » est la formule la plus vide ou, au choix, la plus ambiguë qui soit ; elle a permis de faire défiler côte à côte des gens pour qui elle n’avait pas le même sens en donnant l’illusion de l’unité.

Pour les uns, elle signifiait, « à bas l’islam (ou telle forme de l’islam) », pour d’autres « à bas la République impuissante et veule », pour d’autres encore, « à bas les religions ». C’était un slogan-schtroumpf : « Schtroumpfons tous· ensemble ! » — « oui, schtroumpfons ! ». Sauf que le verbe schtroumpfer n’a pas le même sens pour tous les Schtroumpfs en présence. Donc personne ne sait ce que signifie « être Charlie » ; mais il est ignominieux de ne pas être Charlie.



Quelles que soient ses motivations, celui qui n’est pas Charlie tombe sous le coup d’une condamnation a priori. Il ne veut pas schtroumpfer avec les autres.

Si Marine Le Pen concède qu’elle n’est pas Charlie, inutile pour elle de soigner sa justification. Son propos sera réduit au titre « Marine Lepen affirme : “Je ne suis pas Charlie » » qui défilera toute la journée dans le bandeau au bas de l’écran.

Nous sommes encore sur iTélé le 16 juillet 2015 à 22 h 20. Romain Desarbres interroge Guillaume Larrivé sur la politique migratoire de l’Union européenne et lui demande ce qu’il pense du mur que la Hongrie veut faire construire à sa frontière. Réponse de l’invité : « C’est une initiative de la Hongrie ». Romain Desarbres : « Initiative... regrettable ? » Le journaliste est gentil : il va jusqu’à suggérer les bonnes réponses à ses propres questions. On rêve tous d’un pareil jury du concours. Face à cette attitude, les hommes politiques ont trois options :
  • jouer la provocation en affirmant que non, ils ne sont pas opposés à cette initiative ;
  • courber l’échine et affirmer que, bien entendu, il s’agit là d’un mur de la honte et que tout le monde doit le condamner avec la plus grande fermeté selon la formule consacrée ;
  • ne pas exprimer de point de vue.

Guillaume Larrivé choisit la troisième possibilité : « Je ne veux pas commenter les décisions d’un pays étranger ». Sa réponse est claire et le Journaliste [avec une majuscule, l’archétype du journaliste] devrait donc passer à la question suivante.

Mais, après la suggestion de l’adjectif « regrettable », Romain Desarbres entend bien accomplir au mieux sa mission inquisitoriale (il ne s’agirait pas d’encourir un blâme du CSA [organe de surveillance de l’audiovisuel], qui veille) : « Vous ne voulez pas condamner ce mur 7 » L’invité doit saisir la perche qui lui est tendue une dernière, fois, ou confirmer qu’il a consciemment et obstinément refusé de la saisir. Par calcul ou par conviction, Guillaume Larrivé ne condamnera pas le mur. Encore un qui ne veut pas schtroumpfer.

Dans un ouvrage paru en 2011 et intitulé Le Petit Livre bleu, Antoine Buéno montrait que la société des schtroumpfs constitue un « archétype d’utopie totalitaire ». Comme un journaliste lui faisait remarquer que les petits hommes bleus n’ont pas l’air opprimés ni malheureux, il répondait qu’« on peut vivre pas trop mal dans une société non démocratique ». Une société non démocratique où l’on ne vit pas trop mal, c’est peut-être une bonne description de la nôtre.




Description de l’ouvrage d’Antoine Buéno, Le Petit Livre bleu


Les Schtroumpfs peuvent être étudiés sous une infinité d’angles : culturel, esthétique, marketing, économique, juridique, historique, sociologique, psychologique, psychanalytique. Pédagogique également : ils s’adressent en priorité à un public d’enfants. Une telle approche explique certains traits saillants du monde des Schtroumpfs, comme l’absence de sexualité. Le village des Schtroumpfs peut apparaître comme la métaphore d’une classe d’école. 

Mais allons plus loin dans l’analyse : Les petits lutins de Peyo se ressemblent tous : bonnet blanc, collant blanc, corps bleu, petite schtroumpf bleue, excepté le grand Schtroumpf, ils vivent en collectivité et travaillent tous à une cause commune : réparer le village après le passage d’un méchant, bâtir un pont sur la rivière Schtroumpf... l’initiative privée est rarement récompensée, elle est même la plupart du temps réprimée, ils prennent leur repas tous ensemble dans une salle commune, ils ont un chef unique, ils sortent très rarement des limites de leur petit pays... Cela ne vous évoque rien ? Une dictature politique par exemple ? 

Antoine Bueno, professeur à l’IEP de Paris, nous propose une étude intéressante autant que divertissante émaillée d’exemples divers pris dans l’œuvre de Peyo. Son raisonnement étayé en étonnera plus d’un, et livrera aussi toutes les réponses aux questions fondamentales que pose la série, comme la taille réelle des Schtroumpfs. A l’issue de la lecture, nous espérons qu’il vous aura convaincu d’une chose : Le monde des Schtroumpfs semble bien un archétype d’utopie totalitaire. Alors, cela change-t-il pour autant le regard que nous portons dessus ? En aime-t-on moins les petits lutins de Peyo ? Sans doute pas. Faut-il s’en inquiéter ? C’est toute la question...


Roger Scruton sur le progrès, le progressisme, le conservatisme et le populisme


Extrait d’un entretien avec Roger Scruton publié dans Le Figaro, philosophe anglais né le 27 février 1944 au Royaume-Uni, il est l’auteur de plus de trente livres. Depuis 1992, il occupe des postes de professeur invité à Boston University, à l’American Enterprise Institute de Washington D.C., à l’Université de St Andrews, et à l’Université d’Oxford où il est membre du Blackfriars Hall. En 1982, il cofonde la Salisbury Review, revue politique conservatrice qu’il dirige pendant 18 ans.

LE FIGARO. — Emmanuel Macron estime que le nouveau clivage est entre « conservateurs » et « progressistes ». Ce clivage vous paraît-il plus pertinent que celui entre droite et gauche ?

Roger SCRUTON. — Le problème de la politique, c’est qu’elle est souvent binaire. Le progrès contre le regret, l’avenir contre le passé, les ouverts contre les fermés : ce sont souvent ceux qui définissent les oppositions qui veulent s’en sortir gagnants. Ce sont des clichés. Moi, je suis pour le progrès dans la science, la tradition dans les arts, la continuité dans la morale et pour ne rien faire d’autre que le nécessaire en politique. En situation de paix et de relative opulence, je crois que la politique doit rester à sa place. Pour moi, c’est cela le conservatisme. Quant au progrès, c’est un slogan. Il fut utilisé par les jacobins, les fascistes et les communistes qui se voyaient l’instrument de l’avenir. L’avenir est une excuse pour quantité de crimes. C’est une idole qui exige qu’on lui sacrifie les hommes du présent. Le passé n’est pas une excuse pour les crimes du présent. Il est ce qui est achevé, il ne demande aucun sacrifice. Le passé est beaucoup plus inoffensif que l’avenir. Le progrès justifie tout, là où la Tradition ne demande aucune justification. D’un point de vue rationnel, l’idéalisation du futur est extrêmement dangereuse.

LE FIGARO. — On accuse souvent le conservateur d’être renfrogné, replié sur lui-même, triste et nostalgique. Peut-on être un conservateur joyeux ?

Roger SCRUTON. — Absolument. Pour moi, le conservatisme, c’est la philosophie de l’amour ! L’amour de ce qui existe, de ce que nous possédons et avons hérité. Lorsqu’on aime vraiment, on accepte les imperfections de l’objet aimé. Cette acceptation de la vie ordinaire qui est au fondement du conservatisme peut être joyeuse. Regardez Chesterton, c’est l’exemple type du bon vivant conservateur : son œuvre est pleine d’un rire tendre pour l’humanité et sa stupidité. J’ai passé ma vie, en tant qu’intellectuel, à fréquenter des gens de gauche, car j’y étais obligé. Ce sont les gens les plus tristes du monde ! Ils se détestent les uns les autres, ils ont des ennemis partout, refusent le dialogue et sont animés par le ressentiment. Qu’y a-t-il de joyeux dans le marxisme groupusculaire ? Quelle joie y a-t-il dans les écrits de Lénine ? Un peu chez Marx, mais sous la forme du sarcasme…

LE FIGARO. — Il semble que la joie soit le propre du conservatisme britannique. En France, l’antimodernité a quelque chose de douloureux et de tragique…

Roger SCRUTON. — Il est très compliqué d’aborder le conservatisme français : il est comme enterré dans la littérature et dans l’art, mais pas explicite. Dans Voyage au bout de la nuit, de Céline, les sentiments de base sont conservateurs, mais l’action est entièrement sombre et négative. Idem chez Balzac, où la peinture de l’ordre social est conservatrice, mais là aussi sinistre. Je crois qu’il y a là une tristesse créée par la Révolution, qui n’est jamais partie. Comme un deuil d’avoir perdu la bataille, une nostalgie. [Note du carnet : nous pensons qu’il y a de cela en effet, le culte de Révolution par la République alors que celle-ci fut sanguinaire, cruelle et mesquine le tout au nom du progrès. On se souvient du mot célèbre de Talleyrand : « Celui qui n’a pas connu la vie avant 1789, n’a pas connu la douceur de vivre. » Le prince de Bénévent savait de quoi il parlait, né en 1754, il survit à la Révolution, connaît l’Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, une longue vie de 84 années.]

LE FIGARO. — Oui, d’ailleurs le conservatisme a tellement mauvaise presse qu’aucun politique n’ose s’en réclamer. Est-ce la même chose au Royaume-Uni ?

Roger SCRUTON. — Au Royaume-Uni, seuls 10 % des universitaires votent pour le Parti conservateur et ils étaient quasiment tous contre le Brexit. Ils appartiennent tous à la couche cosmopolite de la société et se proclament contre la vie bourgeoise. Depuis John Stuart Mill, qui disait « les conservateurs forment le parti stupide », ils identifient le conservatisme à l’arriération et à la bêtise. Pour nous, conservateurs, c’est ce genre de remarque qui est stupide. D’ailleurs, en général, le conservateur ne peut dissocier la politique d’une certaine forme de stupidité.

LE FIGARO. — Pourquoi cette honte à se dire conservateur ?

Roger SCRUTON. — Parce que le conservatisme a du mal à se justifier. C’est ce que Burke a dit sur le préjugé ou Pascal sur les raisons du cœur : il y a des raisons que la rationalité libérale ignore, qui sont des raisons enterrées dans les pratiques humaines. Des traditions qui sont le fruit d’interactions sociales. Il est très facile de justifier les idées libérales : elles ne proposent que de libérer l’homme, d’aller de l’avant, de combattre l’injustice. On peut trouver des tas de bonnes raisons d’être de gauche.

Mais la vraie raison, la raison profonde de la société, échappe à ce genre de raisonnement. Prenons la question du mariage. Si l’on s’interroge sur la raison derrière le mariage traditionnel entre un homme et une femme pour la vie, il est très difficile de trouver une raison. Comme il est très embêtant de donner des raisons objectives d’une opposition au mariage entre homosexuels. Pourquoi n’auraient-ils pas le droit ?

La raison profonde derrière l’idée du mariage traditionnelle n’était jamais connue des gens qui l’ont pratiquée. Idem pour l’inceste. C’était un tabou dont les gens ignoraient la raison, cachée dans les profondeurs de la nature humaine. Le mariage n’est pas un contrat d’exclusivité entre individus pour le plaisir sexuel, mais un vœu entre deux personnes pour transcender le contrat, mettre l’accord de côté et se dévouer entièrement à quelque chose qui n’existe pas encore, une descendance. Ce n’est pas un contrat de jouissance, mais une renonciation.

La rationalité libérale n’admet que l’explicite, là où le conservateur met sa foi dans l’implicite. Peut-on encore faire valoir des raisons implicites dans un monde libéral ? La tradition existe, mais elle ne reçoit pas de crédibilité politique. Pourtant, il est impossible de fonder une politique uniquement sur la raison. Sinon, c’est 1789 ou 1917. Il faut à un moment respecter ce que les gens sont, leur passé. Sinon, on les torture. Aujourd’hui, les bonnes consciences de gauche torturent les pauvres gens, les accusant d’être racistes et xénophobes parce qu’ils veulent être chez eux. Ce mépris pour la nature humaine a coûté aux travaillistes le pouvoir et aux cosmopolites, le Brexit.

LE FIGARO. — Une expression très à la mode est celle de « populisme », mot infamant destiné à discréditer toute critique de la mondialisation libérale. Le conservatisme est-il une forme de populisme ?

Roger SCRUTON. — Le populisme est un mot utilisé par la gauche pour désigner le peuple quand il ne l’écoute pas. Quand le peuple prend une autre direction que celle tracée pour lui par les intellectuels de gauche, ils en tirent la conclusion qu’il a été manipulé par des démagogues.

LE FIGARO. — Mais les démagogues existent. Il y a dans le populisme un « antiélitisme » qui semble incompatible avec la pensée conservatrice…

Roger SCRUTON. — Il y a en effet une vraie tentation populiste qui est de dire : le peuple a toujours raison contre les intellectuels. Mais dans la vie, parfois les intellectuels ont raison et parfois le peuple a tort. La foule a toujours tort. Qu’est-ce que la politique ? La tentative de séparer le peuple de la foule, pour que le peuple soit une voix organisée autour d’une idée nationale. Je crois que le populisme n’est rien d’autre que l’exploitation des sentiments conservateurs de la foule. Trump et Le Pen n’ont rien de conservateur, mais ils prennent les aspirations conservatrices des peuples sans les transformer en projet. Nous, conservateurs, ne devons pas être démagogues. Mais nous savons que les sentiments du peuple comptent, en particulier ceux qui ne sont pas explicités et raisonnés, mais qui procèdent de l’expérience concrète de membres d’un corps constitué, des communautés locales, de la société, d’une vie qui exige des sacrifices.

LE FIGARO. — Benjamin Disraeli avait théorisé le torysme « one nation » et plaidé pour une responsabilité des élites envers les masses. Est-ce là le rôle du conservatisme ?

Roger SCRUTON. — Ce que Disraeli et son mouvement ont voulu faire, c’était utiliser la politique et la culture pour imposer des limites à la spéculation économique. Il était contre les grands dirigeants d’usine, les exploiteurs. Il voulait leur rappeler l’unité sociale profonde du pays qu’ils étaient en train de détruire en créant deux nations, celle des pauvres et celle des riches.

Avec la mondialisation, nous sommes revenus à cette situation de deux sociétés : l’une cosmopolite, qui profite des bienfaits du transfrontiérisme, et l’autre de la vie ordinaire, qui fait tourner le pays. C’est même pire : au XIXe siècle, la bourgeoisie profitait des pauvres, mais de pauvres auxquels elle était liée, qu’elle croisait sur le palier ou à l’église. Aujourd’hui, la classe libérale n’a plus rien en commun avec ceux qu’elle exploite : elle ne les voit pas.

Ce que voulait Disraeli, c’est l’unité de la nation, pas seulement autour du droit de propriété, mais aussi autour du devoir des propriétaires, de ceux qui réussissent, envers les plus défavorisés, à la manière d’une famille. Voilà la grande tâche de la droite : c’est de réconcilier profondément ces deux classes. On ne doit pas se contenter de verser des injures sur l’élite libérale ou d’entretenir à coups de subventions les défavorisés. Il faut ouvrir une conversation.

LE FIGARO. — De nombreux penseurs comme Christopher Lasch ou Jean-Claude Michéa ont montré une incompatibilité fondamentale entre libéralisme et conservatisme. Qu’en pensez-vous ?

Roger SCRUTON. — C’est une question fondamentale : comment contrôler le marché pour qu’il ne vienne pas détruire ce à quoi nous sommes attachés ? Il faut reconnaître que le marché est nécessaire : on n’a jamais trouvé d’autre moyen de coordonner la vie économique d’une grande société. Cela a été prouvé théoriquement par l’école autrichienne et pratiquement par l’URSS.

La circulation de l’information qu’exigent les échanges économiques ne fonctionne qu’à travers le marché. Mais il y a des limites, des choses qu’on ne peut pas marchandiser, des profits excessifs qu’on ne peut pas tolérer. Comment renforcer ces limites ? Dans le passé, il était reconnu que certaines choses ne pouvaient pas être achetées : l’amour, la maternité, l’honneur, la famille, tout ce qui relève des relations humaines intimes. On dit que la prostitution est le plus vieux métier du monde : mais son interdiction est bien aussi ancienne ; en tout cas, si elle était tolérée, elle était aussi marginalisée.

LE FIGARO. — Face à la montée du péril djihadiste, le conservatisme doit-il désormais « conserver » ce qu’il a combattu, à savoir l’héritage hédoniste et libertaire de Mai 68 ?

Roger SCRUTON. — Je déteste la presse satirique et la musique pop. Mes enfants aiment la musique pop. Mais pour les islamistes, ce n’est pas une faute de goût, mais un crime. Ils n’attaquent pas nos salles de concert au nom de Beethoven, mais au nom d’Allah, parce qu’ils détestent la musique en soi. Ils se sentent offensés par la vue des gens qui s’amusent, qui acceptent le monde. Leur religion, dans sa forme extrême, est un rejet du monde. Je valorise davantage une civilisation qui permet au mauvais goût d’exister. Il y a une hiérarchie de valeurs, et la liberté est au-dessus de la beauté.

LE FIGARO. — Mais personne n’a envie de mourir pour le libéralisme…
 
Roger SCRUTON. — C’est vrai. Mais on meurt rarement pour un « isme ». La seule chose que le communisme a créée, ce sont des martyrs pour un « isme ». En général, on meurt pour la liberté. Mais pas la liberté comme abstraction, la liberté de la patrie, de la presse, de la pensée. L’expérience concrète d’une communauté dont il convient de défendre l’existence. C’est le sentiment de base de la décence commune que nous avions oublié : celui de mourir pour ce à quoi nous sommes attachés.