dimanche 8 avril 2018

Au moins 75 % des classiques grecs connus aujourd'hui proviennent de copies byzantines

Avant comme après l’apparition de l’islam, les textes antiques ont été étudiés et conservés par les érudits chrétiens de l’Empire gréco-romain, qui diffusèrent ce savoir en Europe.

Cette idée de « sauvegarde et transmission » par l’Islam est un autre mythe. Tout d’abord, les textes classiques n’ont jamais été « perdus » puis « récupérés » pour être gracieusement « transmis » à un Moyen Âge européen ignorant. Ils ont été commentés et conservés pendant des siècles avant et après l’apparition de l’Islam dans l’Empire chrétien gréco-romain. Lequel empire romain d’Orient est nommé de manière anachronique et un peu condescendante à l’origine de « byzantin ». Michael H. Harris observe ainsi dans History of Libraries in the Western World que les textes classiques étaient toujours disponibles pour les peuples de l’empire et les Occidentaux qui avaient un contact diplomatique et culturel avec eux. Au moins 75 % des classiques grecs que nous connaissons aujourd’hui proviennent de copies réalisées sous l’Empire romain d’Orient. L’historien John Julius Norwich observe quant à lui qu’« une grande partie de ce que nous savons de l’Antiquité — en particulier la littérature hellénique et romaine et la loi romaine — aurait été perdue pour toujours sans les érudits et les scribes de Constantinople ». En effet, les érudits musulmans ne s’intéressaient nullement à ces disciplines profanes.


Les intellectuels musulmans, propagandistes du même calife qui fut le pionnier de l’inquisition islamique, affirmèrent à maintes reprises que le christianisme avait empêché les Roum (les habitants de l’Empire gréco-romain) de profiter du savoir classique. Cela ne correspond pas aux faits, comme l’ont montré Speros Vryonis et d’autres, et comme le prouve l’essor donné, par les chrétiens de l’empire, au savoir grec antique. Les Arabes goûtèrent d’ailleurs ce développement lorsque leurs vastes flottes furent écrasées par le fameux « feu grec » de la marine grecque chrétienne, moins imposante en nombre, mais technologiquement supérieure.

Les Grecs eux-mêmes étaient conscients de la supériorité de leur civilisation et de la propagande que les musulmans menaient contre elle. Quand, au IXe siècle, saint Cyrille, l’apôtre des Slaves, fut envoyé par l’empereur romain en ambassade auprès des Arabes, il les étonna par ses connaissances philosophiques et scientifiques. L’historienne Maria Mavroudi raconte : « Lorsqu’ils lui demandèrent comment il lui était possible de savoir autant de choses, il [Cyrille] fit une comparaison entre la réaction musulmane à son érudition et la fierté de quelqu’un qui gardait l’eau de mer dans une outre à vin en se vantant de posséder un liquide rare. Finalement, il rencontra un homme provenant d’une région en bord de mer, qui lui expliqua que seul un fou se vanterait du contenu de l’outre, car les gens de sa région possédaient une abondance infinie d’eau de mer. Les musulmans sont semblables à l’homme possédant l’outre, et les [Grecs] à l’homme du bord de mer parce que, comme concluait le saint en réponse, tout apprentissage émanait des [Grecs]. »

Saint Thomas d’Aquin lut Aristote grâce aux traductions réalisées directement du grec au latin par Guillaume de Moerbeke (1215-1286), un dominicain qui fut évêque de Corinthe. Ce dernier effectua plus de vingt-cinq traductions d’Aristote en plus de traductions d’Archimède, de Proclus, de Ptolémée, de Galien et de beaucoup d’autres penseurs grecs. Plusieurs ouvrages d’Aristote étaient à la disposition des érudits chrétiens du Moyen Âge dans des traductions latines remontant à Boèce (VIe siècle) et à Marius Victorinus (IVe siècle). La Columbia History of Western Philosophy nous rappelle qu’à la fin du XIIe siècle, « les auteurs de l’Occident latin connaissaient bien la logique (Organon) d’Aristote ». Sylvain Gouguenheim a montré que, grâce aux traductions réalisées au monastère du Mont-Saint-Michel, les érudits médiévaux n’avaient guère besoin de traductions depuis l’arabe.

En réalité, ce sont les érudits chrétiens qui transmirent le savoir grec aux musulmans, après la conquête par l’Islam des régions (Moyen-Orient et Afrique du Nord) où une riche civilisation chrétienne grecque s’était développée — une civilisation que l’Islam s’attacha en grande partie à détruire.

Les traductions effectuées directement du grec qu’appréciaient les savants occidentaux contrastent avec les traductions utilisées par des gens comme Ibn Rochd (« Averroès »), qui étaient de vieilles traductions arabes réalisées par des érudits chrétiens à partir de traductions syriaques, elles-mêmes traduites par des érudits chrétiens à partir des textes grecs qui restaient dans les territoires de l’Empire gréco-romain chrétien conquis par les musulmans. Un fait qui résiste aux allégations sur « l’influence profonde » qu’auraient eue sur l’Europe les « commentaires » d’Aristote par les musulmans.

L’humaniste Juan Luis Vives a remarqué que, dans son « commentaire » d’Aristote (dans la traduction latine utilisée en Europe), Averroès, considéré comme « le plus grand philosophe andalou », fait référence à Héraclite comme à une secte : les « Herculéens ». Il affirme que le premier philosophe de cette secte « herculéenne » est Socrate. Vives constata aussi qu’Averroès confondait Cratylus avec Démocrite et Pythagore avec Protagoras. L’humaniste Marsile Ficin considérait qu’Averroès ne comprenait pas Aristote. Plus tôt, les savants grecs de Constantinople qui enseignaient en Italie avaient pointé du doigt les erreurs commises par ceux qui se fiaient à Averroès pour comprendre Aristote.

Averroès était sans aucun doute un homme doté d’une grande intelligence ; il avait même de merveilleuses intuitions aristotéliciennes, comme nous l’assurent aujourd’hui les experts en philosophie islamique. Mais son métier n’était pas d’être un philosophe (soit un praticien de la philosophia, concept inconnu des Arabes avant leur rencontre avec les Grecs, qu’ils dénommèrent en arabe falsafa). Son métier était celui d’un éminent juge de la charia à Cordoue. Il a écrit un formidable traité d’instruction pour les juges de la charia, où il discute les opinions des clercs islamiques savants sur des sujets d’importance, comme la façon dont il faut, selon la religion, lapider une femme musulmane adultère (Averroès accepte le consensus de la jurisprudence islamique malikite selon laquelle il n’est pas obligatoire de la placer dans un trou pour la lapider). Il explique comment le pèlerinage à La Mecque devient invalide si les « deux circoncisions » (de l’homme et de la femme) sont entrées en contact. Il disserte sur le jihad, compris comme la guerre sainte et non comme « un combat spirituel pour résister à la tentation et devenir le meilleur possible ».

Tout au long de l’histoire de l’Empire gréco-romain chrétien, les savants grecs ont apporté le savoir antique à l’Europe. Vers la fin de l’empire, dont l’Islam était en train de détruire la civilisation entière, cette transmission s’intensifia, tandis que de plus en plus de Grecs se rendaient en Italie, apportant un savoir et des textes précieux. Ils furent des figures clés de ce mouvement culturel que nous appelons la Renaissance.

Source : Figaro Histoire

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Si la situation politique du moment les a portés à une férocité plus ou moins grande, Omeyyades, Almoravides et Almohades ont mené la même lutte contre les « ennemis de Dieu ».

Ibn Hazm a écrit que, de toutes les dynasties d’Espagne, les Omeyyades avaient été les plus féroces adversaires des « ennemis de Dieu ». Ils furent les défenseurs les plus impitoyables de l’islam contre les hérétiques et les infidèles, et de là les plus victorieux. Abd al-Rahman III établit une inquisition islamique — la mihna — qui était un modèle d’efficacité, puisqu’elle utilisait les mosquées et leurs clercs pour informer le calife sur « les pensées les plus secrètes des gens », comme l’écrit l’historien Ibn Hayyan. Il n’en était pourtant pas l’inventeur : le pionnier était un autre célèbre calife, el-Mamoun, qui en avait établi une à Bagdad pour imposer le… « rationalisme ».

L’épisode du Massacre des Abencérages (probablement légendaire)

Aucune autre dynastie n’égala les décapitations et crucifixions des Omeyyades. L’une des premières choses que le visiteur voyait à son arrivée à Cordoue, c’était les têtes et les corps crucifiés des « ennemis de Dieu » exposés aux portes de la ville et au palais du calife. Ibn Hayyan a loué les Omeyyades comme de merveilleux défenseurs de la foi contre les hérétiques, et en particulier Abd al-Rahman III pour avoir « empêché son peuple de penser par lui-même et de tomber ainsi dans l’hérésie ».


Les Almoravides berbères — un mouvement et une confédération islamiques pieux — et les Almohades, tout aussi pieux et aussi nord-africains, ont mauvaise réputation. Mais ils n’étaient pas plus « impitoyables » que les Omeyyades. Ils durent seulement affronter une situation politique et militaire plus grave : l’avancée progressive des armées de la Reconquista chrétienne.

Ils s’inquiétaient de la complicité que pouvaient avoir les dhimmis avec ces armées. Ils expulsèrent donc des populations chrétiennes entières vers l’Afrique du Nord. Afin d’unifier leur royaume multiculturel fragmenté par des querelles incessantes face à l’avancée des royaumes chrétiens, plus cohérents au point de vue religieux et social, les Almohades laissèrent aux dhimmis le choix entre la conversion et la mort. Un calife almohade se vanta même d’avoir détruit toutes les églises et les synagogues. Parmi ses intellectuels de cour préférés, se trouvait un célèbre juge de la charia nommé Ibn Rochd ou Averroès.

Au moment où les armées chrétiennes vainquirent les Almohades lors de la bataille finale de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), il ne restait plus de chrétiens dans el-Andalous. Ils avaient été convertis de force, exilés en Afrique du Nord ou s’étaient réfugiés dans l’Espagne chrétienne.

S’ensuivit une longue période de repeuplement par les chrétiens du Nord. Seul le petit royaume des Nasrides de Grenade resta sous domination islamique. En novembre 1491, à la demande du dernier roi nasride, le traité de capitulation stipulait qu’aucun juif ne devait être nommé à un poste qui lui donnerait l’autorité sur des musulmans.

Sources :  Dario Fernandez-Morera dans Figaro Histoire et Serafin Fanjul dans Al Andalus, l’invention d’un mythe

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Rémi Brague sur la droitisation des catholiques et le silence de l'Église sur l'insécurité culturelle

Le philosophe et historien des religions souligne les origines chrétiennes de la laïcité et la spécificité de l'islam, qui « est un système juridique qui se présente comme d'origine divine et où tout, en conséquence, n'est pas négociable ».

Extraits de son entretien avec Vincent Trémolet de Villers dans le Figaro de lundi 9 avril 2018.

[...]

Rémi Brague. — Ce que certains antichrétiens disent ou écrivent aujourd'hui sur le christianisme témoigne d'une ignorance arrogante et tranquille de l'histoire qui effraye. [...]

Figaro. — La question des migrants pourrait être abordée, en quoi l'Église est-elle légitime pour s'exprimer sur ce thème ? Comment distinguer ce qui tient de la charité personnelle et du réalisme politique ?

Rémi Brague. — Elle ne tire la légitimité, sur ce thème comme sur tous les autres, que de sa très longue expérience en matière de relation au prochain. Et surtout, elle a reçu du Christ des paroles inouïes sur l'amour dû à celui-ci qui n'est pas le membre du même club, mais tout être humain, dans lequel il faut voir le Christ lui-même.

Ne confondons pas les ordres : la charité personnelle ne fait pas une politique. La charité personnelle, l'adjectif le dit, concerne les personnes : celles qui la pratiquent, seules ou en associations, et celles qui en sont l'objet. La politique, elle, suppose par définition qu'un dirigeant incite à une certaine attitude, parfois par la contrainte des lois, voire de la police, tout un groupe qui n'en a pas toujours envie. Les dirigeants doivent penser aux efforts qu'ils demandent à ceux qu'ils dirigent. Cela devient franchement vil quand des gens qui sont à l'abri font la morale à ceux qui sont en première ligne.

Figaro. — La voix de l'Église se fait entendre sur le sort des migrants, mais très rarement sur « l'insécurité culturelle » que peuvent ressentir les populations d'accueil. Pourquoi ?

Rémi Brague. — Il est difficile de donner des chiffres précis qui permettraient de comparer un discours perçu comme bavard à un silence relatif. Il faut tenir compte aussi de la façon dont les médias choisissent de répercuter certains discours et d'en étouffer d'autres.

Par ailleurs, le sort des migrants est un fait spectaculaire, que les médias portent à notre connaissance à travers des images frappantes, d'ailleurs souvent sélectives, voire parfois truquées. Vous parlez de l'insécurité culturelle, reprenant la formule lancée par Christophe Guilluy et dont Laurent Bouvet a fait le titre d'un livre. Cette impression de « ne plus être chez soi » est un malaise diffus, qui la plupart du temps reste muet. Elle mène les gens à déménager plutôt qu'à manifester. Or, il est très facile de dire ce qu'il faut faire quand quelqu'un se noie : lui jeter une bouée, etc. Mais que dire devant quelqu'un qui change de quartier ? Lui faire la morale serait assez ignoble, surtout quand on habite une banlieue huppée.

[...]

Figaro. — Entre poussée islamiste, crise de la modernité, défense d'une culture chrétienne, diriez-vous que notre société est traversée par un tourment religieux ?

Rémi Brague. — Le dire est enfoncer des portes ouvertes. Ou plutôt, cela le serait si la nature religieuse du tourment dont vous parlez était claire. L'islam n'est qu'en partie ce que nous appellerions une religion. Il comporte des pratiques que nous classerions comme religieuses, comme la prière, le jeûne, le pèlerinage. Mais aussi des règles qui, pour nous, relèveraient du droit des successions ou du droit pénal, ou de simples coutumes, comme les interdits alimentaires, les règles vestimentaires, etc. La culture chrétienne, dites-vous ? Mais si le christianisme n'est qu'une culture parmi d'autres, pourquoi lui accorder tant d'importance ?

[...]

Figaro. — Jérôme Fourquet a publié un livre décrivant la « droitisation » des catholiques…

Rémi Brague. — [...] Le fait massif est plutôt que les catholiques de droite n'ont plus grand monde en face d'eux. Ceux qui se disent à gauche y ont passé l'arme… Qui reste-t-il d'honorable parmi les « cathos de gauche » ? Jacques Julliard, à coup sûr. Mais à part lui ? Les malheureux, ils ont avalé tant de couleuvres ! Il y en a eu qui sont restés aveugles à la réalité des pays gouvernés par les partis communistes, qui n'ont vu ni qui les « porteurs de valises » mettaient au pouvoir en Algérie, ni ce que faisaient les Lider Maximo et autres, etc. Ceci dit, je crains qu'un « à droite, toute » des catholiques ne leur fasse avaler à leur tour bien d'autres couleuvres.

De plus, tout porte à croire qu'une bonne partie de la gauche a abandonné la question sociale qui en avait fait la force et la légitimité aux deux derniers siècles. Elle préfère le « sociétal », ce qui veut dire en gros soigner les bobos des bobos.

N'oublions pas non plus les jeunes qui se placent à un niveau tel que le clivage gauche-droite perd sa pertinence. C'est le cas là où il s'agit, par exemple, non pas de dégoiser contre ceci ou cela, mais d'adopter dans son style de vie propre un comportement respectueux de l'environnement des générations dont nous avons hérité, de celles à qui nous devons transmettre, du corps (et surtout du corps féminin), du prochain, etc.

Figaro. — Vous avez signé l'appel des intellectuels contre le séparatisme islamiste. Comment articuler la laïcité, l'héritage culturel chrétien et la présence de millions de Français musulmans ?

Rémi Brague. — Ce séparatisme est un fait social aux causes multiples, dans lequel la faute est des deux côtés. Pour le dépasser, on aura besoin des deux côtés.

La laïcité est un mot ambigu pour lequel on peut parfaitement revendiquer une filiation chrétienne. S’il signifie la neutralité de »'État en matière de religion, les historiens nous rappelleront que ce fut une demande des premiers chrétiens contre l'Empire romain qui les a persécutés jusqu'à Constantin, puis des papes contre les empereurs. Si en revanche, on entend par là un laïcisme militant, soucieux d'en finir avec les religions, je lui souhaite bien du plaisir…

Il faut distinguer les gens que nous appelons ou qui s'appellent eux-mêmes musulmans, qu'ils soient français ou non, et l'islam. Les premiers ne se réduisent pas au second et les appeler « musulmans » — plutôt que par leur origine, leur métier, leur résidence, etc. –, c'est déjà les plaquer sur leur identité religieuse. C'est faire au niveau théorique ce que Frères musulmans et salafistes, d'accord sur ce point, veulent faire dans la pratique. L'islam, lui, derrière toutes ses variétés, est un système juridique qui se présente comme d'origine divine et où tout, en conséquence, n'est pas négociable.

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Universités : La liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre

Étudiants britanniques s’opposant à Le Pen :
« Pas de tribune pour le fascisme »
La génération « Flocons de neige », couvée par ses parents, ne supporte pas la contradiction. Cela rend, dans les universités britanniques, le débat difficile.


Le Syndicat national des étudiants du Royaume-Uni (NUS) est une confédération de syndicats d’étudiants au Royaume-Uni.

La NUS, se défend d’avoir instauré un climat de censure sur les campus. Au niveau national, sa liste des organisations interdites ne comprend que 6 sigles. Trois appartenant à l’extrême droite raciste, trois autres relevant du djihadisme. Sur le site libertarien Spiked, un universitaire, Jim Butcher lui répond : « Oui, c’est vrai, en 1974, le syndicat étudiant avait établi une liste sur laquelle ne figuraient que des groupes et partis extrémistes. Mais la politique, sur les campus, a beaucoup changé depuis. La censure s’est répandue. »

Censures d’hier et d’aujourd’hui.

Jim Butcher reconnaît avoir lui-même contribué à empêcher l’intervention du député conservateur Harvey Proctor à la Polytechnique de Coventry, lorsqu’il y était étudiant. Mais, précise-t-il, on était alors en pleine grève des mineurs, la Grande-Bretagne était gouvernée par Margaret Thatcher. Devenu libertarien, il regrette aujourd’hui cet accroc à la liberté d’expression, car ce sont de tels précédents qui ont provoqué l’inflation de censures universitaires que le pays connaît à présent.

Mais cette interdiction de parole était menée, précise-t-il, au nom de la solidarité entre étudiants et travailleurs. Elle n’avait rien à voir avec l’actuelle « politique des identités », au nom de laquelle des groupes, s’arrogeant le droit de « défendre les intérêts » de telle ou telle minorité qu’ils estiment « victimisée », veillent à interdire les points de vue qui leur déplaisent. Aujourd’hui, au contraire, la politique d’interdiction, le « zéro-tribune », a été étendue à toute sorte d’orateurs, qu’ils soient de droite et « même » de gauche. Des petits groupes d’étudiants, se proclamant « vulnérables », et prétendant qu’ils pourraient se sentir « offensés » par les propos qu’ils supposent, obtiennent les « désinvitations » désirées.

Peter Tatchell, un militant de longue date de la cause homosexuelle, fondateur de l’association Outrage ! (c’est-à-dire « Indignation ! » ici), et membre du Parti travailliste, raconte comment il a été, lui aussi, victime, d’une tentative d’interdiction de parole. Invité à un panel de discussion par la Canterbury Christ Church University, sur le thème des « droits » LGBTQ2SSAIP+. Il a appris, sur le tard, que sa présence était dénoncée comme inacceptable par certains participants. La responsable du syndicat étudiant pour les LGBTQ2SSAIP+, Fran Cowling, l’accusait de racisme et de transphobie.



En réalité, il lui était reproché deux choses : avoir signé un appel collectif à la liberté d’expression dans The Observer et avoir dénoncé des chanteurs de reggae jamaïcains ayant appelé au meurtre des homosexuels. Dans cet étrange contexte, pétitionner pour la liberté d’expression est assimilé à un alignement sur des positions réactionnaires. Et dénoncer l’homophobie de musiciens noirs est considéré comme « raciste ». Contrairement à la théorie de la « convergence des luttes », certaines revendications identitaires sont manifestement inconciliables. Lorsqu’on entre dans le vif du sujet, les islamistes, par exemple, peuvent difficilement trouver des terrains d’accord avec les féministes ou avec les associations de défense des droits des homosexuels. Mais sur ces nouvelles « contradictions au sein du “peuple” » comme on disait chez les maoïstes, les nouveaux censeurs jettent un voile pudique.

Il y a clairement une affaire de générations. D’une génération d’enfants uniques de parents âgés ?

Selon le sociologue Frank Furedi, les clivages passaient entre droite et gauche chez les anciennes générations. On débattait d’idées. Aujourd’hui, que « le personnel, c’est le politique », il est devenu impossible de discuter des idées sans mettre en cause la personne. La « politique des identités » sacralise de fait toutes les croyances, toutes les idéologies, parce qu’elles sont rapportées à l’identité de la personne qui les professe. Dès lors, critiquer c’est insulter.

On a affaire à une « génération flocons de neige »,  label que leur a décerné la journaliste Claire Fox, dans son livre « I find that offensive! » (Je trouve ça offensant !) Origine de cette expression, qui fait florès sur les réseaux sociaux ? Une réplique du roman Fight Club de Chuck Palahniuk, dont a été tiré le célèbre film homonyme. « Tu te crois spécial. Tu n’es pas spécial. Tu n’es pas magnifique et unique, comme un flocon de neige. Tu es fait de la même manière organique et pourrissante que n’importe qui. »

La Génération Flocons de neige, ce sont ces jeunes adultes, élevés par des parents, persuadés que leurs rejetons étaient uniques — souvent leur seul enfant, ceci expliquant peut-être cela  — et fragiles et désireux de leur éviter toute contrariété. Du coup, ils prennent la mouche et se sentent « offensés » face à la moindre déviance envers ce qu’ils considèrent comme la seule vision du monde juste, la seule manière de se comporter « appropriée ». Incapables de faire face à la contradiction, à la mise en question de leurs certitudes, ils exigent aussitôt d’en être protégés. D’où les « espaces sûrs ».

Orwell « la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre »

Dans une préface inédite à son roman La ferme des animaux, refusé alors par les tous éditeurs britanniques, par peur de déplaire aux anciens alliés soviétiques, George Orwell écrivait :

« S’il me fallait me justifier à l’aide d’une citation, je choisirais ce vers de Milton : “Selon les règles admises de l’antique liberté”. Le mot “antique” met en évidence le fait que la liberté de pensée est une tradition profondément enracinée, sans doute indissociable de ce qui fait la spécificité de la civilisation occidentale. Nombre de nos intellectuels sont en train de renier cette tradition. Ils ont adopté la théorie selon laquelle ce n’est pas d’après ses mérites propres, mais en fonction de l’opportunité politique, qu’un livre doit être publié ou non, loué ou blâmé. […] Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. »


Source : France-Culture

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Histoire — la traite esclavagiste a-t-elle permis le décollage économique de l'Occident ?

La recherche historique démontre que, contrairement aux certains préjugés courants, la traite esclavagiste ne fut en réalité qu’une composante économiquement secondaire, car peu rentable, du commerce que les Européens faisaient avec leurs partenaires africains. Les révolutions industrielles anglaise et française ne s’expliquent nullement par la traite négrière, bien au contraire.

La côte d’Afrique avait reçu des marins européens des noms faisant référence aux principaux articles du commerce colonial. Le littoral de l’actuelle Mauritanie et jusqu’à la Casamance, était ainsi le Pays des gommes (gomme arabique). De l’actuelle Guinée Bissau jusqu’à l’ouest de l’actuelle Côte d’Ivoire, le littoral avait pour nom Côte de Malaguette ou de Maniguette (une variété de poivre) ; l’actuelle Côte d’Ivoire était la Côte des dents (ivoire), cependant que l’actuel Ghana avait pour nom la Côte de l’or. Quant aux Côtes des esclaves, elles s’étendaient de l’actuel Togo jusqu’à l’Angola inclus.

Le long de cet immense arc commercial, contrairement à certaines idées reçues, la traite ne représenta économiquement qu’une part minuscule de l’ensemble du commerce maritime des puissances européennes.

Une usine de tissage de coton en Grande-Bretagne, gravure de 1835.


Angleterre

Le cas de l’Angleterre a été remarquablement étudié. Il mérite que l’on s’y attarde. Au XVIIIe siècle, apogée du commerce colonial britannique, les navires négriers totalisaient moins de 1,5 % de toute la flotte commerciale anglaise et moins de 3 % de son tonnage [1]. La raison de ces faibles pourcentages était manifestement économique car, alors que le commerce colonial au sens le plus large était très rentable pour les armateurs, celui des esclaves l’était beaucoup moins. Ses profits n’étaient ainsi en moyenne que de 3 %, avec un retour annuel sur investissement de 2 % [2].

Les historiens britanniques sont allés plus loin dans leurs recherches et ils ont cherché à établir en quoi le commerce des esclaves aurait pu, par ses bénéfices, permettre la révolution industrielle anglaise. Le résultat de leurs recherches est clair : les bénéfices tirés de l’odieux commerce négrier ne représentèrent en effet que moins de 1 % de tous les investissements liés à la révolution industrielle d’Outre-Manche [3] et : « […] l’apport du capital négrier dans la formation du revenu national britannique dépassa rarement la barre de 1 %, atteignant seulement 1,7 % en 1770 et en moyenne la contribution de la traite à la formation du capital anglais se situa annuellement, autour de 0,11 % »[4].

Ce ne furent donc pas les bénéfices tirés de la traite des esclaves qui permirent la révolution industrielle anglaise.

France

La réalité est identique en ce qui concerne la France, même si, en ce qui concerne cette dernière, nous ne disposons pas pour l’époque de la traite esclavagiste, d’analyses économiques aussi poussées que celles faites par les historiens britanniques.

Au XVIIIe siècle les esclavagistes français affirmaient que la traite était nécessaire aux Antilles, que celles-ci étaient indispensables au commerce colonial et que ce dernier était vital pour l’économie française. Ils en tiraient la conclusion que la Traite était nécessaire à la France. C’est en se basant sur ce syllogisme vieux de plus de deux siècles que certains historiens n’ont cessé d’affirmer que la France avait bâti sa richesse sur la traite des esclaves.

Si ce postulat était vérifié, l’interruption de la Traite entre 1792 et 1815 en raison de la guerre maritime aurait donc dû provoquer l’effondrement de l’économie française, or ce ne fut pas le cas.

En outre :

1) Si les profits de la Traite sont à l’origine de la révolution industrielle, comment expliquer qu’à la fin du XVIIIe siècle, et alors que le commerce colonial français était supérieur en volume au commerce colonial anglais [5], la France, à la différence de l’Angleterre, n’a pas fait sa révolution industrielle ?

2) Pourquoi la Révolution industrielle française s’est-elle produite bien plus tard, dans la seconde partie du XIXe siècle, donc bien après l’abolition de l’esclavage ?

3) Pourquoi cette révolution industrielle s’est-elle faite dans l’Est, notamment en Lorraine, dans la région lyonnaise, ainsi que dans le Nord, loin des ports négriers du siècle précédent de la côte Atlantique, Bordeaux ou La Rochelle ?

Ailleurs dans le monde

4) Durant la période 1701-1810, une part très importante du commerce des esclaves était contrôlée par le Portugal. Si le développement industriel s’était mesuré aux profits réalisés dans le commerce négrier, le Portugal aurait donc dû être une des nations les mieux loties. Or, il y a encore trois ou quatre décennies, non seulement ce pays était un pays arriéré économiquement en Europe, mais encore, il n’a jamais fait sa révolution industrielle.

5) Pourquoi malgré sa longue tradition esclavagiste, le monde arabo-musulman n’a-t-il pas connu de révolution industrielle ?

6) Comment expliquer l’industrialisation de l’Allemagne, de la Suède, de la Tchécoslovaquie, pays qui n’ont pourtant pas participé (ou alors d’une manière plus qu’anecdotique) au commerce des esclaves ?

7) Si le postulat de la révolution industrielle reposant sur les profits de la traite esclavagiste était vérifié, ladite révolution industrielle aurait donc dû se produire dans le sud des États-Unis, région esclavagiste et non dans le nord, région abolitionniste. Or, les États du Sud sont demeurés essentiellement agricoles, et c’est précisément parce qu’ils n’avaient pas fait leur révolution industrielle qu’ils furent battus par le Nord industrialisé.


On peut même dire que la Traite et le système esclavagiste ont enfoncé le Sud dans l’immobilisme quand le Nord, qui avait la chance de ne pas dépendre d’une économie esclavagiste, s’était industrialisé.

Notes

[1] Eltis, David, The Rise of African Slavery in the Americas, à New York, en 1999,  page 269.

[2] Thomas, Hugh (traduction), La Traite des Noirs (1440-1870), à Paris, en 2006, pages 461-463.

[3] Richardson, David, The British Empire and the Atlantic Slave Trade. 1660–1807in The Oxford History of the British Empire, volume II, à Oxford, en 1998, pages 440–464

[4] [5] Pétré-Grenouilleau, Olivier, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, à Paris, en 2004, page 339.

Voir aussi
Un million d'esclaves européens chez les Barbaresques

Le génocide voilé (traite négrière musulmane)