vendredi 22 avril 2016

La Passion d'Augustine et la « reprise en main du système éducatif par le gouvernement »


L’avis du critique de cinéma Laurent Dandrieu sur La Passion d’Augustine :

La Passion d’Augustine de Léa Pool

Dispersé. Québec, années 1960. Mère Augustine (Céline Bonnier) dirige un pensionnat de jeunes filles centré sur l’éducation musicale. Tout en s’efforçant de préparer sa nièce à un prestigieux concours de piano, elle doit se battre pour sauver son couvent, menacé par la reprise en main du système éducatif par le gouvernement. Réalisé un peu platement, mais remarquablement interprété, ce récit très riche évoque la soudaine laïcisation du Québec, les tentatives de compromission de l’Église avec le monde, l’initiation musicale d’une jeune fille, la passion de la transmission... : mais pour avoir embrassé trop de pistes à la fois, le film laisse un sentiment d’inachevé.


La qualité du français, le faible accent « canadien » ont frappé ce critique méridional. Lysandre Ménard souligne que c’était à dessein pour mieux calquer l’exigence du français châtié transmise par les religieuses, cette exigence aurait largement disparu aujourd’hui

L’avis de la critique de cinéma Marie-Noëlle Tranchant du Figaro :

Les scènes musicales, vives et intenses, sont le meilleur du film. Sous les doigts de Lysandre Ménard, jeune pianiste pour la première fois actrice, Bach, Chopin, Beethoven débordent de jeunesse enthousiasmante. L’émotion musicale coule à flots, le reste est étrangement figé.

La Passion d’Augustine est un mélo sociologique qui prétend faire revivre le Québec des années 1960 passant de la tradition à la modernité, de la culture chrétienne à la sécularisation. La transition serait intéressante à suivre si elle ne se résumait à des clichés. La réalisatrice cisèle des images pieuses pour vanter la liberté laïque. Tout est joli et factice. Aucune vérité dans ces personnages dessinés d’un même trait, qui parlent toujours le langage de la réalisatrice, jamais le leur : on la voit inscrire dans leurs attitudes « autorité », « impertinence », « passion », « révolte », « liberté ». Seule scène surprenante : le changement d’habits des religieuses, où l’on sent une émotion juste. Moralité : un message progressiste ne suffit pas à éviter la fadeur académique.

Nous trouvons ces jugements un peu sévères, c’est un bon film, même s’il est vrai que l’on sent que Léa Pool se félicite en quelque sorte de l’issue. Le film n’est pas exempt de caricatures, notamment pour ce qui est du portrait de la générale ou de l’usage des saisons quand le film commence par un long hiver rigoureux (comme la religion d’alors doit-on comprendre) pour finir avec l’arrivée du printemps, symbole trop évident du passage d’une société ténébreuse à une époque progressiste.

Saluons cependant ce film qui ne juge pas pesamment, mais laisse parler des différents protagonistes. Il est de belle facture tant au niveau visuel que musical. Il trace des portraits touchants de religieuses aux personnalités diverses. Léa Pool n’appuie pas trop, elle laisse parler. On est donc libre de penser que c’est la professeur de français, la plus stricte, qui a sans doute le mieux vu ce que ce radieux avenir signifierait pour ces religieuses : « Vous ne voyez pas qu'on planifie notre disparition ? On va se retrouver à quatre-vingts ans, sans voile, sans costume, sans couvent. On va être toutes seules. Puis on va être les dernières. »



Bande-annonce

L'avis du Quotidien du médecin (français) :

Au Québec, la laïcisation de l'enseignement, dominé par l'Église catholique, a été tardive. Et, parfois, d'autant plus brutale. [Note du carnet: Visiblement, ce chroniqueur ne connaît pas son histoire de France, la laïcisation forcée en France fut très brutale... Le Québec accueillit d'ailleurs de nombreuses congrégations chassées de France par les « tolérants » républicains. Voir ici et .] C'est ce qu'évoque « la Passion d'Augustine » à travers l'histoire d'un petit couvent et de sa directrice (Céline Bonnier), qui en a fait un établissement d'excellence pour la musique.

« Ce n'est pas du tout un film sur la religiosité, mais sur la spiritualité qui s'exprime par la musique » , explique Léa Pool . C'est aussi un film sur l'émancipation féminine. La cinéaste, qui a signé une vingtaine de films, fictions et documentaires depuis 1979, souligne au passage que « faire du cinéma quand tu es une femme est déjà un acte d'émancipation. En tout cas c'était le cas il y a trente ans... ».

Mais revenons à mère Augustine et à son école de jeunes filles. Le personnage, dont on découvre les forces et les failles, est attachant, et son combat contre les forces contraires (le conservatisme de l'Église d'un côté, le progressisme et l'air de liberté de l'autre) qui conspirent à l'abattre ne manque pas de panache. Mêlant l'humour, l'émotion, et le pouvoir de la musique, Léa Pool nous le fait admirer.

Les jeunes interprètes, qui sont elles-mêmes musiciennes, sont bien choisies, comme les décors de neige, faisant contraste avec l'uniforme noir des religieuses. Malgré quelques lourdeurs vers la fin, on aura compris que la passion d'Augustine mérite d'être partagée.


Rencontre avec plusieurs artisanes du film La Passion d’Augustine et commentaire de sœur Évangéline Plamondon sur le film.


Couvert de prix au Québec et par celui du public au Festival d'Angoulême, le succès populaire de ce film a surpris, à une époque où la religion n'agit plus dans la société, où la multitude d'églises, couvents et monastères sont devenus de vastes appartements, des bibliothèques, des centres associatifs, voire des spas. La Passion d'Augustine a rejoint son public. Comme le rapporte La Croix, à chaque projection, les spectateurs sortaient émus, remués de retrouver aussi fidèlement leur passé de pensionnaires, remerciant la réalisatrice. Cette reconnaissance intervient aussi au moment où nombre d'historiens au Québec réexaminent le bilan de l'Église, établissant qu'il ne saurait être totalement confondu avec la prétendue raideur dogmatique de l'éducation qu'elle dispensait. Léa Pool apporte une pierre à cet édifice de réhabilitation.


Vu par Itélé (groupe Canal+ classé à gauche/bobo) : insiste sur l’aspect progressiste des sœurs



Madame Renée Gagnon, musicienne professionnelle, et Sr Carmen Gravel, enseignante émérite qui a travaillé à la formation de Mme Gagnon, nous partagent leurs souvenirs et ce qu’elles retiennent de leur expérience commune.


Voir aussi « La passion d’Augustine » : quand le cinéma tire vers le haut

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ECR — Un cours réducteur qui rate la cible

Nadia El-Mabrouk, professeure à l’Université de Montréal et membre de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), publie une critique (laïque, féministe et pro « pluralisme ») du programme ECR dans Le Devoir :

« Parle de ta religion », « Qui est le créateur de l’univers ? », « Reconnaît la musulmane et le juif dans cette image ». Voici des exemples de questions auxquelles doivent répondre les enfants du primaire dans le cours Éthique et culture religieuse (ECR). Il y a lieu de se demander si, concrètement, ce cours ne va pas à l’encontre des nobles objectifs de ses concepteurs. [Note du carnet : nous ne sommes pas si sûrs que ces objectifs sont si nobles.] Le philosophe Georges Leroux, qui vient de publier un nouvel essai (Différence et liberté, Boréal), parle d’ouverture au pluralisme et de dialogue entre les citoyens. Éducation au pluralisme ? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel ? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.

Que répondra l’enseignante à l’enfant qui demande « Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment ? », « Est-ce qu’Abraham a vraiment voulu obéir à Dieu qui lui commandait de tuer son fils ? » Alors que M. Leroux affirme que les enseignants sont très à l’aise de donner ce cours, en réalité, on les laisse seuls dans la classe pour arbitrer les incohérences et les conflits éventuels.

Un cours fortement contesté

Dans une récente entrevue, Georges Leroux évoque trois vagues de contestation à ce cours : celles des parents chrétiens, du Mouvement laïque québécois et du mouvement nationaliste. Mais il y en a une quatrième, celle des femmes, illustrée par l’avis du Conseil du statut de la femme de 2011, qui recommande d’intégrer les connaissances sur les religions au cours Histoire et éducation à la citoyenneté au secondaire, parce que l’enfant plus âgé est plus apte à prendre une distance critique par rapport au sujet.

Ce dossier est également porté par PDF Québec (Pour les droits des femmes du Québec) à la suite d’une analyse de tous les manuels ECR du primaire approuvés par le ministère de l’Éducation.

Il en ressort une contradiction flagrante entre le volet « éthique », qui valorise les facteurs d’émancipation de la femme, et le volet « culture religieuse », où c’est plutôt une vision fondamentaliste et traditionaliste du statut et du rôle des femmes qui est mise en avant. Les femmes sont nettement moins représentées que les hommes, et ce, pour toutes les religions. Alors que ce sont surtout les hommes qui officient aux cérémonies religieuses et qui manipulent les livres sacrés, ce sont les femmes qui font la cuisine et qui portent les enfants. Contrairement aux aspirations d’ouverture vers l’avenir de M. Leroux, les manuels scolaires illustrent plutôt un cours branché sur le passé, qui laisse craindre un retour en arrière pour les droits des femmes.

Mais il y a également une cinquième vague de contestation, qui est celle des Québécois de culture musulmane, représentés notamment par l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL), dont je fais partie. En effet, nous subissons les dommages collatéraux de l’identification des groupes par leur religion. Nos enfants sont encouragés à s’identifier comme musulmans. Mais, en plus, ils sont amenés à intégrer toute une série de pratiques religieuses contraignantes, portées par une version dogmatique et rigoriste de l’islam. « Mon fils est devenu musulman avec ce cours », « ma fille demande maintenant à sa mère pourquoi elle n’est pas voilée », « mon enfant est culpabilisé parce qu’il ne mange pas halal à l’école ». Voici le genre de commentaires rapportés par plusieurs. En effet, plutôt qu’une approche non confessionnelle du phénomène religieux, c’est bien un ensemble de règles, d’interdictions et de codes religieux qui sont mis en avant.

Quand la culture se résume à la religion

M. Leroux prône l’éducation au pluralisme, mais c’est plutôt une vision normative des cultures religieuses qui ressort des manuels scolaires. La diversité est en fait réduite essentiellement à quelques stéréotypes. Les juifs portent une kippa, les musulmanes un voile, les bouddhistes une robe orange, les chrétiennes une croix dans le cou et les autochtones des plumes. C’est simple, ainsi on peut les « reconnaître ». On amène les enfants, ni plus ni moins, à faire du profilage ethno-religieux. Et ces constatations ne sont pas extrapolées de quelques cas isolés de manuels défaillants. Par exemple, c’est à peu près l’ensemble des manuels ECR du primaire qui utilisent la femme voilée comme marqueur visuel pour l’islam. Est-ce qu’une petite fille qui subirait des pressions dans sa famille pour porter le voile se sentirait encouragée d’en parler à l’école, alors que l’on présente le voile comme LE code vestimentaire de l’islam ?

Si l’objectif est d’éduquer les jeunes à la diversité, au pluralisme du Québec, il faudrait tenir compte de toutes les convictions spirituelles. Où sont les non-croyants ? Les non-pratiquants, qui forment pourtant la majorité de la population du Québec ? Mais surtout, ramener la culture à la religion est un raccourci qui a pour effet de gommer les spécificités nationales. De grands pans de la société du Québec moderne se retrouvent ainsi sous-représentés. Où sont les vagues successives d’immigration au Québec, les Portugais, les Italiens, les Latino-Américains, les Libanais, les Vietnamiens, les Haïtiens dans ces manuels ? Le biais religieux de ce cours n’a pas pour effet de promouvoir la diversité culturelle.

Promotion du fait religieux

Le volet « culture religieuse » ressemble plus à de l’endoctrinement et à de la promotion du fait religieux qu’à un apprentissage objectif de connaissances sur les religions. On ressasse, pendant toute la scolarité de l’enfant, des manifestations du religieux, mais sans les éléments permettant de développer son sens critique.

Nous demandons que les concepteurs du cours ECR se préoccupent de savoir comment sont traduits, concrètement, les beaux principes du programme dans les manuels scolaires, mais surtout dans les classes, alors que les enseignants sont amenés à gérer, seuls, les pressions religieuses et les conflits qui peuvent en découler. Réduire le pluralisme à sa seule dimension religieuse est un réel danger pour la cohésion sociale et le « vivre ensemble ». N’oublions pas que c’est le Québec de l’avenir qu’on est en train de construire.