lundi 11 mars 2024

Le Canada n'est plus l'un des pays les plus riches, les autres pays le dépassent les uns après les autres

La crise de croissance s'aggrave. Les derniers chiffres de Statistique Canada confirment que le Canada a subi une nouvelle baisse du PIB par habitant au quatrième trimestre 2023 : la cinquième baisse au cours des six derniers trimestres, la pire baisse soutenue en plus de 30 ans. Le PIB par habitant, après ajustement pour l'inflation, est maintenant inférieur à ce qu'il était au quatrième trimestre de 2014, il y a neuf ans.

La plupart des reportages se sont concentrés sur le fait que le PIB lui-même (c'est-à-dire la production totale, et non le PIB par habitant) n'a pas réellement baissé, mais a enregistré une hausse de 0,2 %, après la légère baisse du troisième trimestre, ce qui signifie que le Canada a "évité une récession". Mais le problème de l'économie canadienne n'est pas cyclique, mais séculaire ; il ne s'agit pas d'un problème d'utilisation, mais de capacité. Il ne s'agit pas tant d'une croissance temporairement inférieure au potentiel que d'un ralentissement de la croissance potentielle.

Il ne s'agit pas non plus d'un problème à court terme. Il dure depuis des décennies. Dans les années 50 et 60, l'économie canadienne a progressé à un rythme supérieur à 5 % par an, après prise en compte de l'inflation. Dans les années 1970, ce taux est tombé à environ 4 %, puis à 3 % dans les années 1980, à 2,4 % dans les années 1990 et à 2 % dans les années 2000. Au cours des dix dernières années, il n'a été en moyenne que de 1,7 %. L'année dernière, il était de 1,1 %.

Plus précisément, l'économie croît désormais moins vite que la population, ce qui explique la baisse du PIB par habitant. Or, c'est le PIB par habitant qui compte vraiment, en ce qui concerne le niveau de vie.

À un moment donné, tout cela va ébranler le sentiment qu'ont les Canadiens de leur place dans le monde. Si on faisait un sondage, je pense qu'on verrait que la plupart des Canadiens pensent encore que leur pays est l'un des plus riches de la planète : peut-être le cinquième ou le sixième. Et il fut un temps où ce fut le cas. En 1981 encore, le Canada se classait au sixième rang des pays de l'OCDE pour le PIB par habitant, derrière la Suisse, le Luxembourg, la Norvège, les États-Unis et le Danemark.

Mais ce n'est plus le cas. En 2022, le Canada se situait au 15e rang. Au cours des 40 dernières années, le PIB par habitant du Canada a progressé plus lentement que celui de 22 autres pays membres de l'OCDE. Des pays qui étaient plus pauvres que nous - l'Irlande, les Pays-Bas, l'Autriche, la Suède, l'Islande, l'Australie, l'Allemagne, la Belgique, la Finlande - sont aujourd'hui plus riches que le Canada.


Et au cours des 40 prochaines années ? Vous vous souvenez peut-être de ce graphique saisissant du budget 2022, selon lequel le Canada aurait la plus faible croissance du PIB par habitant parmi les pays de l'OCDE jusqu'en 2060. Il faut bien comprendre ce que cela signifie. Le Canada n'est plus l'un des pays les plus riches de la planète. Parmi les pays les plus riches, il est en passe de devenir l'un des plus pauvres.

Le tableau est particulièrement affligeant si l'on compare la situation du Canada à celle de son voisin le plus proche. En 1981, le PIB par habitant du Canada représentait 92 % de celui des États-Unis ; en 2022, il n'en représentait plus que 73 %. Si l'on examine les données nationales, la situation est encore pire. L'économiste Trevor Tombe a montré que la province la plus riche du Canada, l'Alberta, se classerait au 14e rang des États américains. Les cinq provinces les plus pauvres se classent désormais parmi les six juridictions les plus pauvres d'Amérique du Nord. L'Ontario se classe juste devant l'Alabama. La Colombie-Britannique est plus pauvre que le Kentucky.

Même ces chiffres sont quelque peu exagérés. Les Canadiens travaillent plus d'heures, en moyenne, que les habitants d'autres pays. Mesurée en termes de production par heure travaillée - ce que recouvre la notion de productivité du travail -, l'économie canadienne se classait au 18e rang en 2022, après avoir enregistré le taux de croissance de la productivité le plus faible de l'OCDE depuis 1981, à l'exception de la Suisse. Compte tenu de notre performance en 2023, il ne faut pas s'étonner de constater que ce pays a depuis quitté le peloton des 20 premiers.

Là encore, le contraste avec les États-Unis est frappant : jusqu'en 2000 environ, la productivité du travail dans les deux pays a augmenté à des taux à peu près comparables. Depuis lors, la productivité américaine a augmenté près de trois fois plus vite.

La perspective est désolante. Lorsqu'une économie cesse de croître, ce ne sont pas seulement les niveaux de vie qui en pâtissent. C'est tout ce qu'il représente. Une société qui ne peut se réjouir d'un avenir où le niveau de vie augmente est privée de l'une des principales forces motrices du comportement humain : l'espoir. Sans le lubrifiant universel qu'est la croissance, toutes les divisions au sein d'une société - entre les classes, entre les générations, entre les sexes, les races et les régions - risquent de s'enflammer davantage.

Cela peut sembler un simple problème, quelque chose à supporter ou à corriger, mais pas une urgence immédiate. En réalité, il s'agit d'une crise - une crise à évolution lente, mais une crise tout de même, due à l'arithmétique implacable du vieillissement de la population.

Les effets conjugués du baby-boom de l'après-guerre sur la pyramide des âges du pays et de l'allongement de la durée de vie de chacun créent une société sans équivalent dans l'histoire du pays. En 2040, environ 25 % de la population aura plus de 65 ans, contre 19 % aujourd'hui. À titre de comparaison, au début des années 1970, les plus de 65 ans ne représentaient que 8 % de la population. Et dans ce total, les proportions de personnes âgées de 75, 85 et 95 ans et au-delà dépasseront encore plus largement les records précédents.

(À titre d'exemple : en 1971, la proportion de la population âgée de plus de 85 ans était d'environ six dixièmes de 1 %. Aujourd'hui, elle est plus de trois fois supérieure, avec 2,3 %. Dans vingt ans, elle aura encore doublé, pour se situer entre 4,5 et 5 %).

Cela a deux conséquences évidentes. La première est le coût, en particulier le coût des soins de santé. En règle générale, la consommation de soins de santé par habitant double pour chaque tranche de 10 ans au-delà de l'âge de 55 ans. À cela s'ajoute le coût des pensions, des prestations aux personnes âgées, etc. Au total, selon les calculs de Parisa Mahboubi, de l'Institut C.D. Howe, le vieillissement de la population représente un passif net non provisionné (promesses de payer les futurs bénéficiaires des programmes gouvernementaux, au-delà de ceux pour lesquels des recettes ont été mises de côté) de l'ordre de 3,9 billions de dollars (3900 mille milliards).

Cette somme s'ajoute au passif non capitalisé du Régime de pensions du Canada, soit environ 1,2 billion de dollars, ainsi qu'au passif non capitalisé du Régime de rentes du Québec. En plus de la dette fédérale nette de 1,2 billion de dollars. En plus des dettes provinciales qui s'élèvent à environ 800 milliards de dollars. Si l'on fait le total, on obtient une obligation implicite du secteur public de plus de 7 billions de dollars, soit près de 2½ fois notre PIB annuel.

Il faut maintenant tenir compte de la deuxième conséquence : la diminution relative du nombre de personnes en âge de travailler. Il n'y a pas si longtemps, on comptait jusqu'à cinq travailleurs pour un retraité. D'ici peu, ce ratio se rapprochera de 2,5 pour un. Il ne fait aucun doute qu'un nombre croissant de personnes choisiront de continuer à travailler au-delà de 65 ans, mais cela ne suffira pas à modifier sensiblement les données arithmétiques de base du vieillissement de la population : des coûts beaucoup plus élevés, avec moins de personnes pour les payer.

La seule solution est d'accélérer la croissance. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit très rapide, tant qu'elle est soutenue : de cette façon, la magie de la capitalisation joue en notre faveur. Si on parvient à augmenter le taux de croissance et à le maintenir, année après année, décennie après décennie, la ou les deux prochaines générations seront tellement plus riches que la nôtre qu'elles pourront se permettre de s'occuper de nous à l'âge de la retraite.

C'est pourquoi il est juste de parler de crise de la croissance : au moment même où nous avons le plus besoin d'une reprise de la croissance, celle-ci s'est pratiquement arrêtée. Ce qui rend cette situation particulièrement exaspérante, c'est qu'elle n'est presque jamais évoquée dans nos politiques. Les chefs de parti s'écharpent sur la croissance à court terme, même s'ils ne peuvent pas faire grand-chose pour la modifier. Mais la croissance à long terme est à peine mentionnée.


Pourtant, c'est sur ce type de croissance que les gouvernements peuvent agir. Malgré tous les débats stériles sur la politique de stabilisation macroéconomique et sur la forme de relance, budgétaire ou monétaire, la moins inefficace pour stimuler la croissance à court terme, la trajectoire de croissance à long terme d'une économie est réellement sensible à la politique.

Il est certain que la productivité défaillante du Canada a de nombreuses sources et de nombreux remèdes. Contentons-nous d'en signaler un ou deux pour l'instant. La première est le taux anémique d'investissement ou, comme on l'appelle dans le monde statistique, la formation brute de capital fixe. La détérioration alarmante de nos performances en matière de productivité suit de près l'extraordinaire déclin relatif de l'investissement des entreprises au Canada.

L'OCDE suit l'évolution de l'investissement dans ses 38 États membres et neuf autres. De 2011 à 2015, le taux de croissance de l'investissement au Canada a été tout simplement épouvantable : 37e sur 47. De 2015 à 2023, il est effroyable : 44e, devant l'Afrique du Sud, le Mexique et le Japon.

En d'autres termes, les travailleurs canadiens sont moins productifs que ceux des autres pays parce qu'ils ont moins de capital à leur disposition. Il y a à peine dix ans, la formation brute de capital fixe par travailleur au Canada se situait à une portée de tir des États-Unis : environ 95 pour cent. Depuis, elle est tombée à environ deux tiers. Un déclin similaire a été observé par rapport à l'OCDE en général.


L'investissement privé détourné vers l'immobilier plutôt que l'augmentation de la productivité

Augmenter les taux d'investissement est donc manifestement une partie de la solution. Cependant, la destination de l'investissement est importante : ce dans quoi on investit, autant que le montant de l'investissement. Si l'on décompose l'investissement en ses différentes composantes, on constate une tendance frappante et potentiellement inquiétante.

Depuis 2000 environ, alors que les investissements privés dans les structures résidentielles ont grosso modo doublé en pourcentage du PIB, les investissements dans les machines et les équipements ont environ diminué de moitié. Cela pourrait-il expliquer en partie pourquoi la croissance de notre productivité relative a chuté si brutalement après cette date ? Avons-nous été tellement occupés à tirer parti de la hausse des prix de l'immobilier que nous avons négligé d'investir dans les éléments qui permettent de s'offrir une maison ? [Il faut bien accueillir les millions d'immigrés qui ont besoin de logements...]


                                    Source : Globe & Mail



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