samedi 8 juillet 2017

Le 8 juillet 1621 — naissance de Jean de la Fontaine

Jean de La Fontaine naquit le 8 juillet 1621 à Château-Thierry et mourut le 13 avril 1695 à Paris.

Poète français de grande renommée, principalement pour ses Fables et dans une moindre mesure pour ses contes, on lui doit également des poèmes divers, des pièces de théâtre et des livrets d’opéra qui confirment son ambition de moraliste.

Proche de Nicolas Fouquet, Jean de La Fontaine resta à l’écart de la cour royale, mais fréquenta les salons comme celui de Madame de La Sablière et malgré des oppositions, il fut reçu à l’Académie française en 1684. Mêlé aux débats de l’époque, il se rangea dans le parti des Anciens dans la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes.

C’est en effet en s’inspirant des fabulistes de l’Antiquité gréco-latine et en particulier d’Ésope, qu’il écrivit les Fables qui font sa renommée. Le premier recueil qui correspond aux livres I à VI des éditions actuelles est publié en 1668, le deuxième (livres VII à XI) en 1678, et le dernier (livre XII actuel) est daté de 1694. Le brillant maniement des vers et la visée morale des textes, parfois plus complexes qu’il n’y paraît à la première lecture, ont déterminé le succès de cette œuvre à part et les Fables de La Fontaine sont toujours considérées comme un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française. Le fabuliste a éclipsé le conteur d’autant que le souci moralisant a mis dans l’ombre les contes licencieux publiés entre 1665 et 1674.


Deux fables

Le laboureur et ses enfants




Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur sentant sa mort prochaine
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le Père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Et en hommage aux cours de justice :

Les animaux malades de la peste
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.

Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
À ces mots on cria haro sur le baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane

Quel fut le rôle de l’Empire byzantin dans l’essor culturel de l’Europe latine à l’époque de l’art roman ? C’est à Byzance, en effet, que fut recopiée la quasi-intégralité des œuvres de l’Antiquité grecque. Et c’est dans la cité impériale que la culture antique continua pendant des siècles à servir de socle à l’enseignement scolaire, la paideia παιδεία certes réservée à une élite.

Ce bagage byzantin fut transmis aux cours royales et aux abbayes de l’Europe à l’époque romane. On rencontre ainsi les influences artistiques byzantines à travers toute l’Europe des Xe-XIIe siècles, dans les vallées de la Meuse ou du Rhône, en Allemagne, jusque dans les royaumes scandinaves. De nombreux textes antiques furent alors traduits en latin puis commentés.

Les routes et les intermédiaires humains par lesquels cette transmission s’est effectuée montrent un couloir de circulation reliant la Sicile, l’Italie du Sud, la vallée du Rhône, la cour de Champagne, les abbayes d’Île-de-France et de Normandie, le monde rhénan...

C’est toute l’influence byzantine sur le monde latin, visible dans les fresques et les enluminures, dans la transmission d’ouvrages, d’abord religieux, puis savants que retrace dans cet essai magistral Sylvain Gouguenheim.


Brève présentation du libraire de la Procure




Entretien de 25 minutes avec Sylvain Gouguenhein au sujet de son ouvrage.
La « renaissance macédonienne » dont il est question eut lieu entre 867 et 1056 apr. J.-C. L’école de Tolède (en Espagne chrétienne car reprise en 1085 aux Sarrasins) traduisit à partir du milieu du XIIe siècle de nombreux ouvrages en langue arabe (eux-mêmes souvent traduits en arabe du grec, voire traduits en arabe du syriaque traduits du grec...)

Extrait relatif à l’enseignement byzantin
Le conservatoire de la paideia

Pour établir un pont entre la culture de l’Antiquité tardive et Byzance médiévale, il faut nous tourner vers le système scolaire, dont la survivance est illustrée directement, pour la fin du VIIIe siècle et le début du IXe par certaines œuvres parvenues jusqu’à nous.

« Les Byzantins, écrit B. Flusin, ont vu dans la paideia un trait caractéristique de leur identité » : l’école dispensait une culture à la fois classique, hellénique, et chrétienne ; la culture profane jouant un rôle « subordonné et instrumental. »

De Justinien aux souverains macédoniens, pas plus que dans l’Antiquité tardive des II-Ve siècles, l’enseignement ne se fonda uniquement sur des œuvres chrétiennes. Au début du IXe siècle, les textes scientifiques et techniques de l’Antiquité grecque sont encore à la disposition des lettrés.

Par exemple, les patriarches de Constantinople Taraise (784-806) et Nicéphore (806-815) reçurent une instruction où la tradition antique, païenne, était présente.

Tout commençait par une formation élémentaire, auprès du grammatistès, vers l’âge de 6-7 ans, « pendant laquelle l’enfant apprenait des rudiments de calcul et à lire et à écrire en utilisant des textes religieux ».

Ensuite, au bout de trois ou quatre ans commençait l’enseignement dit « encyclopédique » (εγκύκλιος παιδεία) dont le but était de fournir des connaissances « circulaires » c’est-à-dire un savoir global portant sur l’ensemble des disciplines jugées nécessaires à l’exercice des fonctions ecclésiales ou administratives. Cet enseignement reposait sur la mathimatiki tétraktys (arithmétique, géométrie, astronomie et musique) après les trois disciplines littéraires, la grammaire, la rhétorique et la poésie.

Les écoles byzantines demeurèrent fidèles au modèle de la paideia ; l’empire chrétien d’Orient ne l’avait pas détruite, ni ne lui avait substitué une école « chrétienne ». L’enseignement y reposait toujours sur les mêmes auteurs, dont les textes étaient abordés sous la forme de compilations, de florilèges et d’abrégés.

Homère, considéré comme le fondateur de la littérature grecque, donc comme le fondement de l’éducation, en constituait la base ; on étudiait sinon le texte entier de l’Iliade du moins les premiers chants ; Ignace le Diacre, actif dans la première moitié du IXe siècle le cite, ainsi qu’Hésiode ; Michel Psellos prétend l’avoir appris par cœur. À la fin du XIIe siècle, Eustathe de Thessalonique et Jean Tzétzès ont composé des commentaires sur les poèmes d’Homère.

Les Travaux et les Jours d’Hésiode et les tragédies servaient à l’étude de la grammaire, Démosthène à l’enseignement de la rhétorique et Aristote à celui de la logique ; on abordait les savoirs scientifiques par le biais d’Euclide et de Ptolémée : un palimpseste des Éléments écrit à la fin du VIIe ou au début du VIIIe siècle témoigne de la permanence de leur étude même dans ces « âges sombres ». Il n’est pas exclu que Plutarque et la Cyropédie de Xénophon aient également été utilisés.

Il n’y avait pas d’université telle que l’Europe latine les inventa au XIIIe siècle. Au VIIIe siècle il n’y a même plus dans la capitale de lieux publics d’enseignement supérieur.

Au siècle suivant, l’école patriarcale, qui formait en théologie, dispensait un enseignement de base où dominaient la grammaire, la philosophie, les mathématiques. Même les futurs moines, écrit J. Irigoin s’initiaient à la logique et à la poétique. Mais ils ne semblent pas en avoir ensuite fait grand cas si l’on se fie au faible rôle des monastères dans la copie des textes classiques.

En 863, Bardas — frère de l’impératrice Théodora et régent entre 858 et 866 — installa à Constantinople dans le palais de la Magnaure une sorte d’école supérieure où l’on enseignait les sept arts libéraux et la philosophie.

Entre ces disciplines, il n’y avait pas de séparation : ce sont souvent les philosophes qui les enseignaient, en les orientant dans un sens spéculatif, par exemple en astronomie. Quatre professeurs y furent actifs à l’époque de la fondation ; outre Léon dit le « Mathématicien » ou le « Philosophe », chargé de la philosophie, son élève Théodore enseignait la géométrie, Théodègios l’arithmétique et l’astronomie, tandis que Kométas prenait en charge la grammaire. Constantin VII en relança l’activité au milieu du Xe siècle. Au début du XIIe siècle, la princesse Anne Comnène (1083-1153), fille de l’empereur Alexis Ier, témoigne dans son Alexiade, vaste poème à l’honneur de son père, avoir reçu une formation complète dans les sciences de la tétraktys ainsi que dans la philosophie platonicienne et aristotélicienne (étaient ainsi enseignés Proclus, Jamblique, Porphyre).

Le savoir antique avait, comme dans l’Antiquité tardive, une triple utilité : il fournissait le socle des connaissances nécessaires à la formation des élites ; il servait de propédeutique à la foi chrétienne et permettait — au prix d’une exégèse — de la corroborer ; il jouait, par ses « erreurs » le rôle d’un repoussoir. Il serait donc erroné de voir dans la paideia le souci de se cultiver auprès des auteurs anciens, de vivre en compagnie de Socrate, Sophocle ou Thucydide. De tels sentiments ont existé, mais furent rares et ne constituaient pas l’objectif de l’institution scolaire. Celle-ci a toutefois donc permis, dans une période où on ne s’en souciait guère, la conservation de la culture classique.

[…]




Dans la première moitié du IXe siècle, s’amorça à Constantinople un vaste mouvement de copie des textes antiques qui toucha tous les domaines et démontrait un regain d’intérêt pour la culture classique. Entre le IXe et le XIIe siècles, la plus grande partie des textes philosophiques, historiques, littéraires, mathématiques firent l’objet de copies. Ce travail fondamental, assurant à la fois conservation et transmission, a été étudié de nombreux historiens.

Sans ces translittérations de la « Renaissance macédonienne », la majeure partie de ces œuvres, notamment le théâtre et l’histoire, serait tombée dans les oubliettes. Sans ce travail, nous n’aurions pas aujourd’hui les versions originelles non seulement de Platon ou Aristote, mais de Thucydide Hérodote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Euclide, Diophante, etc., grâce auxquelles sont élaborées les éditions modernes.

Caractères généraux de la « Renaissance macédonienne »





Cet intérêt toutefois ne se diffusa qu’au sein de certaines élites et notamment, au contraire de ce qui se passa dans les scriptoria monastiques d’Occident, les moines ne s’y impliquèrent guère. Ils ignorèrent la littérature antique, alors que leurs homologues bénédictins recopièrent inlassablement les auteurs latins. Le moine constantinopolitain Éphrem représente une exception.

Peut-être d’ailleurs a-t-il agi sur commande. Quoi qu’il en soit, il dirigea un important atelier de copie dans la seconde moitié du Xe siècle, qui produisit des textes d’Aristote, de Polybe, sans doute aussi de Thucydide, Appien, Lucien et Plutarque.

Ce renouveau ne fut pas une mode passagère puisqu’il inaugura un courant qui dura jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. Il concerna les œuvres classiques dans tous les — domaines ainsi que leurs commentaires de l’époque hellénistique. Le terme de renaissance ne doit pas être pris dans un sens trop proche de celui que l’on affecte à l’Italie des XVe et XVIe siècles ; J.-M. Spieser l’estime même « impropre », notamment parce que sa « véritable caractéristique est la production d’objets de luxe, mais l’usage s’en est répandu.


La reprise des œuvres artistiques de l’Antiquité n’eut en tout cas pas la même ampleur, encore moins le même esprit, que celle effectuée trois ou quatre siècles plus tard par les artistes italiens. — Et s’il y eut « floraison artistique » à l’époque macédonienne, elle imita l’art byzantin, ou paléochrétien, que la période iconoclaste avait bridé, plutôt que l’art antique.

Les débuts de cette « renaissance », à laquelle on donne le nom de la dynastie régnante entre 867 et 1056, mais qui se prolongea sous les Comnènes, se situent, selon les auteurs, entre 813 et 842 ou bien après le triomphe de l’Orthodoxie en 843 scellant la fin de la crise iconoclaste.

Ce fut encore la paideia qui servit d’appui à ce mouvement, notamment les écoles de la capitale qui portaient le nom de l’église qui les abritait (écoles des Chalkoprateia, des Quarante-Martyrs, de Saint-Pierre où enseignait au XIe siècle Michel Psellos, etc.)

Si les petites écoles et l’alphabétisation étaient supérieures dans l’empire grec à ce qu’elles étaient alors en Occident, la culture demeurait limitée à un maigre cercle social et dépendait beaucoup du mécénat de hautes personnalités ou des empereurs. Constantinople disposait, sans doute vers 950, d’une organisation d’ensemble d’écoles secondaires. Plusieurs cités de province abritent des écoles (Thessalonique, Trébizonde), mais la majorité de la population restait à l’écart.

Un commentaire porté sans doute par le juriste Xiphilin à la fin du XIe siècle sur un manuscrit des œuvres de l’historien Zosime émet un jugement négatif sur la culture du temps. Plus tard, le métropolite d’Athènes, Michel Choniatès (1139-1222), qui avait rassemblé une riche bibliothèque, se lamentait de l’ignorance des habitants de sa ville.

À l’origine du renouveau culturel se trouvent une poignée d’individus et les initiatives de certains empereurs, au prix d’entreprises de longue haleine. Mais ce que firent ces lettrés et savants eut une répercussion sans commune mesure avec leur nombre. Deux d’entre eux émergent : Léon le Mathématicien (ou « le Philosophe ») et Photios, futur patriarche de Constantinople.

Léon enseigna à l’école des Quarante-Martyrs à partir de 829/833 jusqu’en 840, puis à la Magnaure. Il était d’abord un scientifique, auteur de courts poèmes sur le Traité des coniques d’Appolonios de Perge, sur la mécanique et l’astronomie. On sait qu’il détenait des manuscrits des Éléments d’Euclide ou de l’Introduction à la Grande Syntaxe de Ptolémée, voire des traités d’Archimède. Il s’intéressait, en outre, à la philosophie antique et a notamment révisé les Lois de Platon ; travail qu’il signale dans une note marginale portée sur le plus ancien manuscrit de ce texte qui nous soit parvenu, qu’il a donc eu entre les mains. Il avait enfin une « connaissance étendue de l’Iliade et de l’Odyssée. » C’est avec lui, écrit J. Irigoin, que l’on peut commencer à parler d’une renaissance de la littérature antique.

Photios, patriarche de Constantinople entre 858 et 867 puis entre 877 et 886, est le second grand acteur de ce renouveau. Réputé pour sa science et sa maîtrise de l’ensemble des disciplines (grammaire, métrique, philosophie, médecine, géométrie, etc.), il enseigna la dialectique et la philosophie. Son Lexique (antérieur à 855) et sa Bibliothèque (855) donnent une idée de son érudition.

Le premier de ces ouvrages offre à travers les mots définis un choix de lecture de prosateurs et « historiens ; y sont insérées de nombreuses citations.

Le second présente des notices et extraits de 279 manuscrits lus et annotés par Photios lui-même et dont 122 correspondent à des œuvres d’auteurs profanes antiques et hellénistiques (99 au total, dont 31 historiens). Il s’agit de véritables comptes rendus critiques. N’y figurent pas les ouvrages classiques, qui étaient la base de l’enseignement, ni les philosophes autres que mineurs, ni aucun poète ; les œuvres latines sont absentes.

S’il connaît Thucydide et Xénophon, il ne les présente pas ; de même Il ne recense pas les travaux d’Euclide et de Ptolémée qu’il ne peut ignorer. Ses silences ne sont donc pas des lacunes, mais des choix : il fait figurer ce qu’il a lu, à l’exception des textes classiques et usuels.

Fait remarquable, les manuscrits byzantins ultérieurs ne nous ont transmis qu’un tiers des ouvrages mentionnés par Photios. Celui-ci avait donc trouvé nombre d’anciens textes dans les bibliothèques de la capitale ou des environs. À partir du Xe siècle et avec la réalisation des encyclopédies, on jugea inutile de les conserver, puisque les éléments les plus intéressants venaient d’être compilés. Photios fut donc précieux : aux auteurs antiques dont l’étude s’était perpétuée au fil des siècles (Aristote et ses commentateurs, Euclide, Homère), il ajoutait les historiens, les orateurs et des romanciers. D’où la conclusion de J. Irigoin :

“Photius, Léon le Philosophe, voilà les deux hommes qui se trouvent à l’origine de la renaissance byzantine et ont exercé une influence décisive sur son développement. C’est à eux que nous devons, pour une grande part, de pouvoir encore lire et aimer les chefs-d’œuvre de l’antiquité hellénique.”

Leur action trouve un écho dans le goût pour la culture classique manifesté par des hommes comme le diplomate Léon Choirosphaktès (mort vers 919), auteur de poèmes et d’épigrammes, ou Jean le Géomètre (935-1000) dont les poésies contiennent des références à Homère, Xénophon, Sophocle et Euripide, etc.

[…]

Un savoir prolongé




Décrié, recherché, imité, l’hellénisme fut donc en grande partie conservé, parfois prolongé, comme en philosophie et en médecine. Ces éléments ont été depuis longtemps relevés par les spécialistes de l’histoire de Byzance.


[...]

Dans le domaine que nous classons comme scientifique, sans bénéficier d’innovations majeures (aucun théorème ne porte le nom d’un Byzantin), le savoir mathématique ; basé sur les Éléments d’Euclide et l’Arithmétique de Diophante fut conservé : lorsque l’Arménien Anania de Chirak (m. 685) voulut s’instruire dans cette matière il se dirigea vers Constantinople, et trouva un précepteur à Trébizonde.

La Géographie de Ptolémée ne fut pas oubliée, mais ses intentions ne furent pas bien comprises. P. Gautier-Dalché en relève des traces d’utilisation, ainsi dans un traité anonyme de date incertaine (“Exposition de la géographie en épitomé” VIe-IXe siècle), mais qui s’écarte totalement de l’esprit du savant alexandrin. Des références au livre de Ptolémée figurent dans des gloses portées sur des résumés (Chrestomathies) de la Géographie de Strabon, peut-être issues de l’entourage de Photios ou d’Aréthas ; elles attestent un usage des cartes de Ptolémée, confrontées au texte de Strabon. Au XIIe siècle Jean Tzétzès, auteur de commentaires d’Aristote, composa des poèmes, les Chiliades, où l’on trouve des références à la Géographie. Mais il fallut attendre la fin du XIIIe siècle et les travaux de Maxime Planude pour assister à une redécouverte du livre de Ptolémée. Ce moine mathématicien (il commenta les travaux d’Euclide et de Diophante), astronome et géographe, en retrouva deux manuscrits. Surtout, il édita, en y rétablissant les cartes, la Géographie à partir d’un superbe manuscrit qu’il découvrit vers 1295, qui contenait une petite trentaine de cartes, et qu’il offrit à l’empereur Andronic II.

Il reste qu’à Byzance, les aspects “scientifiques” de la Géographie furent laissés de côté. Elle était un réservoir de données, non une image d’ensemble de l’œcumène ; on l’utilisait, conclut P. Gautier-Dalché, comme une géographie descriptive, sans en relever les éléments relatifs à la construction des cartes, signe de la “défaite de la géographie ptoléméenne dans ce qu’elle a de plus spécifique”.

Il est deux domaines scientifiques où le savoir antique fut conservé, voire amélioré, pour d’évidentes raisons pratiques. L’agriculture reprit intégralement l’agronomie romaine à travers la large diffusion des Geoponika. La médecine byzantine fut par ailleurs moins pauvre qu’on ne le pense d’ordinaire rappelle M.-H. Congourdeau.

D’une part on avait gardé les ouvrages et les pratiques héritées d’Hippocrate et Galien, dont les œuvres furent souvent copiées. S’y ajoutèrent les compilations médicales de l’Antiquité tardive (Oribase au Ve siècle, Aétius d’Amide au VIe, Paul d’Égine au VIIe puis les commentaires de médecins byzantins tels que Théophile le protospathaire [sans doute IXe siècle] qui laissa un traité Sur les pouls inspiré de Galien. Était en outre à la disposition des médecins toute une série d’encyclopédies et de manuels pratiques ; parmi ces derniers notamment figuraient les ouvrages d’Alexandre de Tralles [VIe siècle auteur d’un traité médical en 12 livres, θεραπευτικά, ainsi que d’un traité d’ophtalmologie], Paul de Nicée [IXe] ou encore Théophane Chrysobalanthès [Xe]. Enfin une très abondante masse de recettes médicales, les iatrosophia, vint au Xe siècle compléter le bagage littéraire de la médecine grecque médiévale. Ces textes mêlaient remèdes antiques à des innovations récentes, prises partout où c’était possible [s’y côtoient des traitements grecs, persans et arabes]. La plupart des lettrés byzantins semblent ainsi avoir eu des connaissances médicales ; Jean Philogathos, généreusement pourvu par les Ottoniens [Note du carnet : rois et empereurs allemands de 962 à 1024] a participé à la traduction en latin d’œuvres médicales grecques.

M.-H. Congourdeau cite à cet égard le Poème médical de Michel Psellos et souligne que nombre de sources littéraires attestent la diffusion de ce savoir.

Byzance introduisit par ailleurs plusieurs innovations. D’une part on y fonda, à partir du VIe siècle, des hôpitaux une époque où l’Europe latine ne connaissait — et pour longtemps encore — que des hospices [l’hospice abrite le pauvre malade et fait en somme œuvre de charité ; l’hôpital soigne : on y entre avec l’espoir d’en sortir]. Souvent fondés par des empereurs, associés à des monastères, ces hôpitaux furent installés principalement dans la capitale : le Myrélation de Romain 1er [Xe siècle], les Manganes de Constantin IX [XIe siècle], le Pantocrator de Jean II [XIIe siècle].

D’autre part, les médecins byzantins, s’ils n’apportèrent guère de progrès théoriques ni ne firent de grandes découvertes, améliorèrent les techniques d’ophtalmologie ou de gynécologie. Ils pratiquaient des dissections de cadavres dès le VIIe siècle et semblent avoir eu une certaine maîtrise des actes chirurgicaux : M.-H. Congourdeau cite une vie de saint du IXe siècle relatant “une opération d’extraction de calculs rénaux sans incision, ce que les Anciens ne savaient pas faire”, ou des interventions aussi délicates que des séparations de siamois [Xe siècle].

Enfin, utile à l’agriculture, aux transports et à la guerre, l’art vétérinaire semble avoir été d’un très bon niveau, en particulier dans les soins apportés aux chevaux.

On savait dès l’Antiquité panser les plaies, réduire les fractures, faire des sutures, remettre en place des articulations luxées, etc.

D’importants traités d’hippiatrie furent rédigés entre la fin du IIIe et la fin du IVe siècle ; ils furent réunis dans un corpus, les Hippiatrica, dont on connaît aujourd’hui 15 manuscrits ; les deux plus anciens remontent aux Xe et XIe siècles.

Ainsi, conclut S. Lazaris,

“Les Grecs ont jeté les bases d’une médecine scientifique du cheval, que les Romains ont transformée en une médecine du bétail. Quant aux Byzantins, ils ont eu le mérite de recueillir les acquisitions des Grecs et des Romains et de développer une ‘science du cheval’ pratique, tout en conservant les connaissances de leurs ancêtres.”







La Gloire des Grecs
par Sylvain Gouguenheim,
paru le 1 janvier 2017,
aux éditions du Cerf,
à Paris,
410 pages.
ISBN : 9782204103367
49,95 $









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Histoire — Le 8 juillet 1758 eut lieu la victoire de Fort Carillon

La bataille de Fort Carillon eut lieu le 8 juillet 1758 à Ticonderoga, au sud du lac Champlain (de nos jours dans l’État de New York) dans le cadre de la guerre de Sept Ans. La bataille eut lieu à Fort Carillon entre le lac Champlain et le lac George, qui séparaient la colonie anglaise de New York de la colonie française du Canada. Le Canada français à l’époque comprend les actuelles provinces de Québec, Ontario, Manitoba, Nouveau-Brunswick, l’île du Prince-Édouard et une partie de la Nouvelle-Écosse, ainsi que des États américains comme l’Ohio, l’Indiana, l’Illinois, le Michigan, le Wisconsin, le Nord des États de New York, du Maine, du Vermont et du Nouveau Hampshire.

Cette victoire décisive française retarda d’un an l’invasion de la vallée du Saint-Laurent.

Localisation de Fort Carillon
La bataille eut lieu à environ un kilomètre du fort lui-même. Une armée française et canadienne de presque 4 000 hommes sous le commandement du général Louis-Joseph de Montcalm et du Chevalier de Lévis remporta une victoire sur une force militaire anglaise quatre fois supérieure de 16 000 hommes sous le commandement du général James Abercrombie. Ce dernier attaqua des positions françaises bien retranchées sans appui d’artillerie. La bataille fut la plus sanglante de la guerre avec plus de 3 000 victimes, dont 2 000 furent anglaises.

L’historien américain Lawrence Henry Gipson écrit que la campagne d’Abercrombie fut semée d’erreurs. Plusieurs historiens militaires ont cité la bataille de Carillon comme exemple classique d’incompétence militaire. Abercrombie, confiant en une victoire éclair, n'envisagea pas plusieurs options militaires viables en compte, comme le contournement des défenses françaises en attendant son artillerie ou de faire le siège du fort. Il fit plutôt confiance à un rapport erroné de son jeune ingénieur militaire et ignora ses recommandations. Il décida un assaut frontal sur les positions françaises, sans l’appui de l’artillerie. Montcalm, malgré son mépris pour la faible position militaire du fort, a conduit la défense avec brio.

Le fort Carillon restauré
Le Fort Carillon est situé sur une pointe au sud du lac Champlain et au nord du lac George, un point naturel de conflit entre les forces françaises se déplaçant vers le sud de la Nouvelle-France par la rivière Richelieu et à travers la vallée du lac Champlain vers la vallée de l’Hudson, et des bandes iroquoises au début de la colonie puis des forces britanniques de New York remontant vers le nord. Le fort est entouré d’eau sur trois côtés et, sur une moitié du quatrième côté, par un marécage. La portion restante a été puissamment fortifiée par de hauts retranchements, soutenus et accompagnés par trois batteries de canons, et devant cet ensemble, par des abattis d’arbres dont les bouts des branches furent durcis au feu, créant ainsi une formidable défense. Le fort Carillon contrôlait donc le Sud du lac Champlain et l’accès au fleuve Hudson. C’est par ce fort que les troupes du marquis de Montcalm partirent détruire le Fort William Henry, en août 1757.

Montcalm avait organisé les forces françaises et canadiennes en trois brigades et une réserve. Il commandait le régiment Royal-Roussillon et le régiment de Berry au centre des retranchements défensifs alors que Lévis commandait le régiment de Béarn, le régiment de Guyenne, et le régiment de la Reine sur la droite et Bourlamaque commandait le régiment de La Sarre et le régiment de Languedoc sur la gauche. À chaque bataillon furent données à peu près 100 verges (90 mètres) de retranchements à défendre. Les redoutes avec des canons protégeaient les flancs des retranchements bien que celle de droite ne soit pas achevée. Le terrain plat entre le flanc gauche et la rivière de La Chute était gardé par la milice et la marine, qui avaient aussi construit des abattis pour protéger leurs positions. Les forces de réserve étaient soit dans le fort, soit sur les terrains entre le fort et les retranchements sur le mont Espoir. Des détachements de chaque bataillon étaient tenus en réserve, pour intervenir dans les endroits où l’on aurait besoin d’eux.

Les troupes françaises s’avancent sur le mont Carillon à l’ouest du Fort

Les 3 600 hommes (dont les 400 Canadiens du chevalier de Lévis) de Louis-Joseph de Montcalm et 300 Abénaquis brisèrent l’assaut des 16 000 Britanniques (dont 6 000 tuniques rouges et 10 000 coloniaux) et de leurs alliés sauvages, les Agniers (qui ne prirent pas part à la bataille), sous les ordres du major général James Abercrombie.

La position française était organisée de sorte qu’ils pouvaient tirer sur les forces britanniques lors de leur avance. L’abattis devint vite un champ de morts. Vers 14 h, il était clair que la première vague d’attaque était un échec. Montcalm était actif sur le champ de bataille, après avoir enlevé son manteau, il se déplaça pour visiter ses soldats et les encourager en s’assurant que tous leurs besoins fussent satisfaits (voir l’illustration ci-dessous).

Montcalm et ses troupes victorieuses

Après que la première vague d’attaque eut échoué, Abercrombie persista à lancer d’autres attaques similaires. Lorsqu’il écrira pour sa défense, il rejettera le tort sur l’évaluation de Clerk selon laquelle les défenses françaises pouvaient facilement être prises d’assaut.

À environ 14 h, les barges britanniques qui portaient l’artillerie lourde commencèrent à descendre la rivière de La Chute et, contrairement au plan initial, descendirent le canal entre une île dans la rivière et la rive proche du fort français. Ceci les amena à portée des lignes françaises sur les berges et de quelques-uns des canons du fort. Les canons du côté sud-ouest du fort coulèrent deux des barges, ce qui fit battre les autres barges en retraite.

À environ 17 h, le 42e régiment britannique entama une offensive désespérée qui réussit finalement à atteindre le mur des Français ; mais ceux qui avaient l'avaient franchi se firent accueillir à la baïonnette. Un observateur britannique mentionna que « Nos forces tombèrent très vite », et un autre écrivit qu’« elles furent fauchées comme de l’herbe ». La tuerie continua jusqu’au coucher du soleil

Réalisant enfin l'ampleur du désastre, Abercrombie ordonna à ses troupes de plier bagage et de marcher vers un espace dégagé sur le lac George. La retraite au travers de la forêt sombre fut faite en panique et dans le désarroi puisque circulaient des rumeurs dans les rangs d’une attaque des Français. À l’aube, le matin suivant, l’armée remonta le lac George, pour regagner sa base au sud au coucher du soleil. La défaite humiliante de la retraite était immédiatement manifeste à certains participants à la bataille ; le lieutenant colonel Artemas Ward écrivit qu’« ils se sont retirés avec honte ».

Abercrombie avait mené une attaque brusquée de 12 h à 19 h sans son artillerie sur la face la mieux protégée du bastion. Le capitaine-ingénieur Pierre Pouchot de Maupas laissa le récit détaillé de la terrible bataille et de la glorieuse victoire. C’est lui qui commanda le feu quand les ennemis, croyant voir un drapeau parlementaire, s’étaient approchés du retranchement : 300 Anglais tombèrent foudroyés à bout portant.

Les Britanniques laissent près de 2000 soldats tués ou blessés (certaines sources parlent de 3000, d’autres de 1500 morts et blessés). L’armée française compte 106 tués et 266 blessés, les envahisseurs se retirèrent vers le lac du Saint-Sacrement (aujourd’hui lac George), abandonnant armes, munitions et blessés. Le 42e régiment royal des Highlands (Black Watch) perdit la moitié de son effectif. Du côté français, les pertes furent nettement moindres : 104 tués et 273 blessés.

Le Drapeau de Carillon

Après la conquête de 1760, le Québec a progressivement été dépouillé de ses symboles distinctifs : le castor, la feuille d’érable et jusqu’à son nom de « Canadien », tous confisqués par le Canada anglais. Ne semblaient plus rester que de vagues légendes et coutumes devant tout autant aux Autochtones et Irlandais qu’aux Français. Durham put alors écrire en 1839 que ce peuple n’a ni histoire ni littérature.

Qui plus est, le seul drapeau désormais hissé au Québec est celui du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, l’Union Jack ; il représentera le Canada à l’international, lors des deux guerres mondiales, aux Jeux olympiques et jusqu’au cœur des années 1960.

Un siècle après la conquête, les francophones n’avaient donc ni de nom, ni de symboles distinctifs, ni même de drapeau. Les patriotes tentent bien d’en populariser un arborant trois bandes horizontales (verte, blanche et rouge), ainsi que divers autres symboles républicains, mais ils sont écrasés en 1837-1838. Lors des défilés Saint-Jean-Baptiste du 24 juin, on se rabattra donc sur le petit Saint-Jean-Baptiste accompagné d’un mouton et, en guise de drapeau, sur le tricolore bleu, blanc, rouge, piètre rappel des racines françaises.

Au milieu du XIXe siècle, la fleur de lys et les autres emblèmes français avaient résolument disparu du paysage québécois. À l’automne 1847, Louis de Gonzague Baillairgé, avocat distingué de Québec, est contacté par un mystérieux prêtre l’avisant être en possession d’une pièce inestimable. L’homme est en fait le frère Louis Martinet, dit Bonami, le dernier survivant de l’ordre des Récollets au Québec qui, avant de mourir, souhaitait raconter à Baillairgé l’histoire du drapeau de Carillon…

Avers et revers du drapeau Carillon

Présent à la bataille, le Supérieur des Récollets avait alors rapporté à Québec l’étendard qu’avaient brandi les troupes françaises, représentant quatre fleurs de lys pointant vers un centre marqué des armes du roi de France. La précieuse relique fut ensuite conservée, malgré la conquête anglaise ainsi qu’un incendie qui dévasta l’église de l’ordre où l’étendard était conservé jusqu’en 1796. Pieusement remisée dans un coffre, la relique s’était ainsi retrouvée en possession du dernier survivant de l’ordre qui souhaitait maintenant, par le biais de Baillairgé, la rendre au peuple québécois comme le témoignage d’une de ses plus glorieuses pages d’histoire.

Dès le 24 juin 1848, Baillairgé souhaita faire connaître sa découverte et prêta le fameux étendard qui « aurait vu le feu à Carillon » pour qu’il fût présenté à la foule lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste de Québec. Le drapeau frappa immédiatement l’imaginaire du peuple qui lui voua aussitôt un culte. En 1858, Octave Crémazie allait lui consacrer son plus célèbre poème, Le drapeau de Carillon, qui allait devenir une chanson populaire. La renommée de la relique était dès lors assurée. Avec l’étendard de Carillon, ce sont toutes les origines françaises qui refont surface : la croix de Gaspé, les armoiries de Québec, les enseignes régimentaires de la Nouvelle-France.


La chanson Ô Carillon

En 1902, le curé de Saint-Jude, Elphège Filiatrault en proposa une version assortie d’une croix blanche et d’un cœur de Jésus à la place des armoiries. Le Carillon Sacré-Cœur était né. Il s’imposa peu à peu lors des défilés de la Saint-Jean-Baptiste.

Le Carillon-Sacré-Cœur

Partout cependant, l’Union Jack continuait à trôner. En 1947, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste réclama donc que le Québec se dotât d’un drapeau véritablement national et dont nous soyons fiers. La pression devint alors si forte sur le Premier ministre Maurice Duplessis qu’il prit l’initiative de faire enlever l’Union Jack du Parlement et de hisser à la place le fleurdelisé, le 21 janvier 1948, un siècle presque jour pour jour après qu’on eut tiré de l’oubli le glorieux drapeau de Carillon.

Partout au Québec, ce geste fut salué comme une grande source de fierté nationale. Au Canada anglais en revanche, ce fut la consternation. Jamais une autre province ni même le Canada n’avaient songé à remplacer le drapeau anglais comme emblème du pays. Le geste du Québec était donc sans précédent.