dimanche 9 février 2020

Le déclin des blancs : rejetter, réprimer, fuir ou métisser ?

En 2042, selon les projections, la population blanche non hispanique deviendra minoritaire aux États-Unis. En Europe, c’est dans la première partie du XXIIe siècle qu’une population métissée devrait surpasser les Blancs. Pour Eric Kaufmann (ci-contre), professeur à l’université londonienne Birkbeck College, ces bouleversements démographiques seront le fait majeur du XXIe siècle et ont déjà des conséquences politiques turbulentes. Dans Whiteshift (Allen Lane), il aborde frontalement ce sujet controversé. Le chercheur assure que le premier facteur de l’essor des populismes est l’immigration et non pas l’économie.

Dans nombre de grandes villes américaines, les Blancs sont désormais en minorité. Selon des projections démographiques, les Blancs seront en 2050 une « majorité minorité » aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et au Canada.

Ce professeur de politique parle froidement du sujet le plus controversé de l’heure : l’immigration. Kaufmann, né à Hong Kong, élevé à Vancouver, un quart chinois, un quart latino, avec un père de descendance juive et une mère catholique, sait donc de quoi il parle.



Immigration

Tous ceux qui expliquent la montée du populisme occidental par l’économie font fausse route à ses yeux. L’immigration est la première explication de la révolte des classes défavorisées, celles qui, justement, appuient Trump.­­­ D’ailleurs, cela éclaire la politique actuelle­­­ du président américain quant aux immigrants.

Eric Kaufmann ne traite pas de racistes tous les Blancs qui se préoc­cupent de leur identité. « L’identité blanche, déclare-t-il au Point, doit être considérée comme une identité comme les autres et non une fabrication destinée à garder le pouvoir. C’est un ensemble de mythes et de symboles auxquels les Blancs sont attachés ».­­­

La vision de Kaufmann n’a rien d’apocalyptique. Il croit même qu’à l’avenir, la population blanche va favoriser l’essor du métissage des populations. Mais il n’écarte pas les tourmentes sociales de cette transformation de nos sociétés.

Le multiculturalisme de Trudeau ne le séduit guère. L’auteur considère le Canada actuel comme un cas. Car Justin Trudeau incarne une utopie raciale où le métissage sera complet. Kaufmann affirme que le Canada est un des rares pays qui a perdu son identité avec l’effondrement de l’Empire britannique.

Le Canada postnational

Cela explique pourquoi le Canada est devenu un paradis pour les communautés ethnoculturelles et racisées. C’est la raison pour laquelle Justin Trudeau a lancé un jour, les yeux dans l’eau et le cœur battant, la nouvelle appellation du pays. Le Canada est un pays postnational­­­ où les citoyens revendiquent des droits individuels, fers de lance d’accommodements religieux, raciaux et sexuels.

Eric Kaufmann note cependant qu’au Québec, la CAQ a été le premier parti à faire campagne ouvertement pour une réduction de l’immigration. L’auteur qualifie la CAQ de parti populiste à cause de ses revendications identitaires. Mais selon sa vision, cette politique ne peut être associée à du racisme.

Ce qui est troublant, c’est que ceux qui dénoncent les Blancs en refusant d’admettre leurs inquiétudes identitaires sont ceux-là mêmes qui affirment leur identité noire ou jaune, qui se qualifient de racisés, d’autres qui proclament leur identité autochtone ou religieuse, mais en faisant toujours référence aux Blancs colonisateurs, esclavagistes, racistes, islamophobes et autres épithètes injurieuses.

La notion d’un camp des bons et des méchants, cette construction indigente et ignorante des cultures et de la nature humaine, est inadéquate pour comprendre la profonde révolution spirituelle, culturelle et politique qui s’annonce.

Kaufmann pour moins d’immigrants afin de lutter contre le populisme

Ignorer, ridiculiser ou mépriser les appréhensions et les revendications des conservateurs blancs, comme le font les élites politiques, intellectuelles et médiatiques, ne fera qu’attiser davantage les braises du populisme, prévient le politologue. Mieux vaut écouter les doléances de cette frange non négligeable de la population et proposer des compromis. Les solutions suggérées par l’auteur : réduire l’immigration et légitimer la fierté d’être blanc.

Certains pourraient être tentés de taxer Eric Kaufmann de racisme. Ce serait toutefois mal comprendre les nuances de cet auteur né à Hong Kong, qui a grandi à Vancouver et à Tokyo avant de s’installer au Royaume-Uni.

L’Actualité, périodique très progressiste québécois, l’a joint à sa maison de Londres, d’où l’auteur suit activement la politique canadienne. Il croit d’ailleurs que le Québec est sur la bonne voie pour éviter la montée de l’extrême droite. À l’inverse, il affirme que toutes les conditions sont présentes pour que le Canada bascule vers le populisme.

L’Actualité — Bon nombre expliquent le Brexit et l’élection de Trump par les inégalités économiques croissantes, particulièrement entre les grands centres urbains et les régions. Vous n’embrassez pas cette théorie des « laissés-pour-compte ». Pourquoi ?

Éric Kaufmann — L’explication économique est attirante, car elle conforte les élites politiques dans leurs positions. La gauche dit que la solution à ce problème est une meilleure redistribution de la richesse. La droite affirme qu’il faut plutôt réduire le fardeau fiscal. Même les populistes aiment cette théorie, car ils y jouent le rôle de défenseurs du « monde ordinaire ». Mais lorsqu’on analyse les données, cela ne tient pas la route. Si on compare le revenu des électeurs lors du Brexit, on constate que les pauvres étaient certes plus enclins à voter pour quitter l’Union européenne que les riches, mais que cet effet était minime. Dans le cas de l’élection de Trump, la question du revenu n’a eu à peu près aucun effet sur le vote.


— Dans ce cas, comment expliquez-vous la montée du populisme que nous observons en Occident ?

— Nous vivons une période rapide et intense de changement ethnique. Les projections démographiques montrent que, sous l’effet de l’immigration, des mariages mixtes et de la natalité, la majorité blanche sera progressivement remplacée par une « majorité de minorités ». Or, à mesure que la majorité blanche décline, elle prend conscience de la précarité de sa position et devient plus défensive. Aux États-Unis, 75 % des électeurs blancs de Trump réclament moins d’immigration. Chez les partisans du Brexit, c’est 90 %. Et dans un sondage, tous les sympathisants — 100 % ! — du parti populiste AFD [principale opposition en Allemagne] étaient en accord avec l’affirmation « l’Allemagne perd sa culture ». Ce n’est pas l’économie qui motive le vote, mais les valeurs culturelles et identitaires.

— Les craintes que génère cette transformation ethnique représentent selon vous l’enjeu politique le plus pressant du moment. Pourquoi ?

— Tant que les questions identitaires et culturelles constitueront l’un des principaux clivages électoraux, elles relégueront dans l’ombre les autres enjeux importants, tels la croissance économique et les changements climatiques. Ces problèmes complexes seront difficiles à régler si nous restons empêtrés dans la polarisation actuelle.

— Que peut-on faire pour s’extirper de cette situation ?

— Il est important de dire que la véritable division n’est pas entre les Blancs et les minorités, mais entre ceux qui veulent débattre d’immigration et ceux qui refusent de le faire, sous prétexte que c’est raciste — ce qu’on observe particulièrement chez la gauche libérale. Étouffer le thème de l’immigration laisse toutefois le champ libre aux populistes, qui offrent aux électeurs ce que les principaux partis politiques refusent de leur donner. C’est ce qui s’est passé avec Trump aux États-Unis, où réduire l’immigration était tabou même chez les républicains. C’est aussi ce qu’on a vu lors du Brexit, où le camp du « Remain » a ignoré le thème de l’immigration, jugeant le débat perdu d’avance. Si nous voulons réellement contrer la montée de la droite populiste — qui peut venir avec bien pire que des politiques anti-immigration —, les grands partis doivent commencer par accepter de parler d’immigration.

— Justement, comment parle-t-on d’immigration à des gens qui en veulent moins ?

— Pour qu’ils appuient davantage l’immigration, il faut leur expliquer que, paradoxalement, les choses ne changent pas. Oui, des immigrants s’installent dans votre pays, mais ils s’assimilent et s’intègrent à la culture. Aux États-Unis, les protestants anglo-saxons ont longtemps constitué la majorité blanche, un groupe duquel étaient exclus les autres Blancs, dont les catholiques et les juifs. Avec le temps, ces groupes ont fusionné pour former une nouvelle majorité, qui partage une histoire et des repères communs. Un tel discours ne vient pas naturellement aux élites, mais c’est le message qu’une partie de l’électorat a besoin d’entendre. Pour que cela fonctionne, il faut toutefois adopter un rythme d’immigration avec lequel la population est à l’aise — plus le taux est élevé, plus l’opposition est grande.

— Au Québec, le gouvernement de François Legault a été élu sous la promesse de réduire temporairement le nombre d’immigrants pour faciliter leur intégration. Que pensez-vous d’une telle politique ?

— Cela me semble raisonnable. Il n’y a rien de mal à écouter le désir de la population et à ralentir — et non pas arrêter — l’immigration, dans la mesure où on ne cherche pas à exclure ou à stigmatiser un groupe en particulier, comme les musulmans. Dans un tel cas, ce serait du racisme.

 — Mais n’est-ce pas mal avisé, d’un point de vue économique, de diminuer le nombre d’immigrants dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre ?

— Certes, ce ne sera pas optimal sur le plan économique, mais c’est un compromis qui, selon moi, permettra d’arriver à une société plus harmonieuse.

— Est-ce dire que l’approche de François Legault pourrait prévenir la montée d’un mouvement populiste au Québec ?

— Je crois que oui, surtout si les autres partis embarquent dans le débat. L’un pourrait offrir une option légèrement différente, un autre pourrait suggérer d’augmenter l’immigration. L’important est que les électeurs aient du choix, au-delà d’une position pro ou anti-immigration.

— Pour le moment, les demandes de Québec ont reçu un accueil glacial à Ottawa, en plus de susciter une levée de boucliers dans les médias anglophones. Vous affirmez justement que le Canada anglais est l’un des endroits au monde où critiquer l’immigration est le plus tabou.

— Le Canada anglais est un cas unique. Toutes les conditions y sont réunies pour qu’un parti populiste de droite y émerge : le rythme du changement ethnique est très élevé, c’est l’un des pays qui a le plus haut taux d’immigration et, dans les sondages, près de 40 % des Canadiens anglais souhaitent réduire le nombre d’immigrants. Mais la rectitude politique est tellement ancrée au sein de l’élite politique et médiatique, tant à gauche qu’à droite, que toute forme d’opposition à l’immigration est étouffée. Il y a une demande, mais elle ne parvient pas à trouver d’offre. Cette stratégie peut fonctionner, mais c’est un pari risqué. Si la pression monte et que le couvercle saute, cette répression deviendra un atout dans le discours des populistes — les élites ne nous écoutent pas ! — qui résonnera chez une partie importante de la population. Il faudra voir ce qui se passera avec le nouveau parti de Maxime Bernier [qui propose de réduire l’immigration au Canada] lors des élections.

— Vous affirmez qu’il est légitime d’avoir un sentiment d’appartenance à la majorité blanche. Que voulez-vous dire exactement ?

— Je ne parle pas de la race, qui est une catégorie basée sur l’apparence physique, mais du groupe ethnique. Par exemple, les Blancs américains sont issus de différents groupes européens qui se sont mélangés pour former la majorité actuelle. Avoir un sentiment d’attachement modéré à son identité blanche est légitime, comme il est légitime d’être attaché à son identité noire ou chinoise. Évidemment, les Blancs ont un passé : l’esclavagisme, le colonialisme… Des gestes atroces ont été commis et il faut en reconnaître la responsabilité. Mais affirmer, comme certains activistes le font, que l’identité blanche est contaminée et qu’il est honteux de s’y reconnaître, c’est complètement névrosé ! De tels commentaires suscitent, une fois de plus, du ressentiment chez une partie de la population, et cela joue un rôle dans l’élection des populistes.

— Est-il possible d’être fier d’être blanc sans être raciste ?

— La recherche en psychologie montre que l’attachement à son groupe et la haine des autres groupes ne sont pas nécessairement liés. Aux États-Unis, les Américains qui se reconnaissent dans l’identité blanche ne sont pas plus hostiles envers les Afro-Américains que les Américains qui ne s’y reconnaissent pas. Ce qui est raciste, c’est lorsque son identité se base sur la haine des autres.

— On peut être fier d’être blanc, on peut réduire l’immigration… De telles idées ne risquent-elles pas de légitimer le discours de la droite populiste ?

— Bien au contraire. Si nous ne parlons pas de ces sujets, quelqu’un d’autre le fera et ce sera la droite populiste. Mieux vaut avoir une discussion calme et raisonnable que de leur laisser toute la place. Mon livre n’est d’ailleurs pas apprécié par l’extrême droite, qui voit la « majorité de minorités » dont j’annonce la venue comme un « génocide blanc ».

— Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à notre capacité de discuter calmement d’immigration et d’identité blanche ?

— Dans l’état actuel des choses, où la gauche continue de stigmatiser la majorité blanche et les conservateurs culturels avec sa large définition du racisme, je m’attends à ce que le problème empire. Il faut que la gauche devienne plus modérée, mais il y a une résistance énorme parmi les activistes.

— Vous êtes un quart chinois, un quart latino, avec un héritage catholique et juif. Auriez-vous osé écrire un livre sur l’identité blanche sans ce bagage ?

— Cela aurait certainement été plus complexe ! Si j’avais été anglo-saxon, il aurait été beaucoup plus facile de me coller l’étiquette de « raciste blanc » sans prendre le temps de considérer mes idées. J’espère que les gens comprendront ce que ce livre est réellement. Je suis le fruit de l’immigration et du mélange racial ; m’y opposer serait l’équivalent de signer mon arrêt de mort.

Voir aussi

Le nouvel exode blanc

Éric Kaufmann — Les plus religieux hériteront-ils de la Terre ?

Espérance de vie baisse chez les hommes en Ontario, en Colombie-Britannique et chez les blancs aux États-Unis

Suicide : déclin mondial mais augmentation chez les blancs américains

Canada — un pays non blanc vers le milieu de ce siècle ?

Pourquoi le patriarcat a de l’avenir

Aucun commentaire: