jeudi 11 octobre 2018

France — Valoriser le latin et le grec, auprès de tous

Robert Delord, enseignant en lettres classiques, rappelle l’importance de connaître la langue de nos ancêtres alors que le ministre de l’Éducation nationale français,, Jean-Michel Blanquer, a indiqué vouloir « revitaliser le latin et le grec » dans le Journal du Dimanche.


Emmanuel Macron, Beyoncé, Bocelli, Penelope Cruz... Ils parlent le français, l’anglais, l’italien ou l’espagnol et ont pour mère la même langue : le latin. À l’origine de 85 % de notre vocabulaire, le parler de Virgile fait partie intégrante de notre quotidien. De la politique, à l’économie en passant par la culture ou le sport, il est aussi inévitable qu’indispensable. Une nécessité que défend Robert Delord. Selon le professeur de latin, président de l’association et administrateur du site « Arrête ton char ! », l’apprentissage des langues anciennes permet d’éclairer l’actualité. Mais pas seulement.

LE FIGARO. – Ce week-end le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré au JDD : « Le latin et le grec sont la sève de notre langue. Nous devons les cultiver, et les considérer non pas comme des langues mortes, mais comme l’essence vitale de notre langue. » Pensez-vous que le latin et le grec soient des langues vivantes ?

Robert DELORD. – Oui. Une langue morte par exemple, c’est la langue des tribus amérindiennes qui ont disparu dans l’incendie du musée de Rio de Janeiro. Cela signifie que vous n’avez ni des locuteurs capables de la parler, ni des personnes capables de la comprendre. Aujourd’hui, plus d’un milliard d’individus parlent une langue issue du latin.

Le latin permet de mieux apprendre et comprendre l’italien, l’espagnol et l’anglais. On l’oublie trop souvent, mais il y a 60 % des mots anglais qui viennent du latin. La langue de Virgile n’est pas seulement une façon de mieux apprendre les langues romanes, mais une manière d’être « connectés » linguistiquement à un milliard et demi de personnes sur la planète.

Ce discours va-t-il en contradiction ou dans la continuité de ceux de l’ancienne ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem ?

Le changement est total. Il y avait un mépris affiché, des mensonges... La vision des langues anciennes de Najat Vallaud-Belkacem était complètement erronée. Aujourd’hui, certains se complaisent à la reproduire en expliquant que le latin est élitiste. Mais j’invite tous les détracteurs au latin à venir dans nos classes. Ils verront qu’elles comptent autant de Farès et de Fatima, que de Jean-Edouard et de Léontine.

Les accusations d’élitisme, de conservatisme, de passéisme, de corporatisme sont du passé. On ne doute pas de l’attachement de Jean-Michel Blanquer aux langues anciennes. Il a fait du droit romain, il connaît l’importance du latin. Il l’a prouvé avec des circulaires. Mais le problème, c’est que ces circulaires n’ont aucune valeur légale. Ce ne sont pas des arrêtés.

Pourquoi l’enseignement du latin fait-il débat ?


Ses détracteurs sont persuadés que le latin est une question de classe. Ils pensent que l’enseignement du latin est resté le même que celui dans les années 1950-1960. Or, c’est complètement faux. Le latin a certes été élitiste. Dans la Rome antique, si vous parliez latin, vous étiez Romain, si vous ne le parliez pas, vous étiez un barbare. Dans les années 1960, la filière d’excellence était celle intitulée « latin-mathématiques ». Aujourd’hui, il est vrai que 60 % des élèves qui passent le latin au bac, viennent d’une filière S. Mais le latin et le grec ancien sont ouverts à tous.

Les latinistes font-ils de meilleurs scientifiques, comme le disait Marcel Pagnol ?

On est à une époque où tout doit être fait rapidement. Un élève non-latiniste ne supporterait pas de passer une heure pour essayer de décortiquer trois ou quatre phrases. Le cours de latin est une parenthèse dans la semaine où les élèves prennent le temps d’avoir une réflexion poussée sur la langue. Les langues anciennes apprennent la rigueur. Les mathématiques elles aussi sont un langage qu’il faut décrypter pour résoudre un problème ou utiliser pour rédiger une démonstration de façon rigoureuse. On ne fait pas ce qu’on veut avec la syntaxe latine ou mathématique ! Il y a la même nécessité de rigueur dans la démonstration, dans la résolution d’un problème que dans la traduction latine.

À quel âge faudrait-il commencer le latin ?

Je distinguerais l’apprentissage des langues et des cultures de l’Antiquité. L’année dernière, notre association a été reçue par Jean-Michel Blanquer. La première chose que nous avons évoquée et l’appauvrissement du vocabulaire des élèves. Car, c’est à cet âge que les enfants sont curieux quant aux mécanismes et au fonctionnement de leur langue. Nous lui avons proposé de faire découvrir le vocabulaire à partir de l’étymologie et des racines latines et grecques dès la classe de CM1 ou CM2. Jean-Michel Blanquer nous a suivis. Il a donné son feu vert. Cette proposition a été mise en œuvre dès la rentrée 2017.

En quoi est-il utile ?

Se poser la question de l’utilité du latin revient à poser la question de l’utilité de la culture générale. Même les opposants au latin ne nient pas cette utilité qui n’est pas directe. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on est dans une société de l’utilitarisme, de la rentabilité, du profit immédiat pour filer la métaphore financière. On ne poserait jamais cette question aux professeurs de mathématiques de français ou d’Histoire-géographie. L’enseignement des Langues Anciennes est interdisciplinaire par nature et touche en plus à l’humain ; en cela il est très anthropologique.

Le latin est-il une langue d’avenir ?

Le latin est tout à la fois le passé, le présent et l’avenir. Il permet d’embrasser la culture à travers les siècles. Son apprentissage donne des clés et permet d’éclairer l’actualité. Il y a un mois, par exemple, l’UEFA a dévoilé un hymne de la champion league en latin, langue à la fois internationale et aux accents épiques. Regardez de plus la culture d’aujourd’hui. Les clips de Beyoncé, d’Ariana Grande font de plus en plus souvent référence à l’Antiquité.

Le latin n’est plus celui de papis et de mamies. C’est un enseignement moderne qui a su se renouveler et s’adapter à son époque. Vous pouvez prendre la trilogie Hunger Games, Harry Potter, Game of Thrones... Le latin est partout. Il faut l’expliquer aux élèves. Il faut en finir avec l’image d’épinal du prof de latin, vieux, avec son dictionnaire Gaffiot poussiéreux. Apprendre le latin à tous les élèves est un véritable enjeu culturel.

Assiste-t-on depuis la réforme des collèges à une recrudescence des latinistes ?

Il y a eu 18 000 latinistes de plus à la rentrée 2017. C’est très positif, mais il faut se rappeler qu’il y avait eu un net recul à la rentrée 2016 lié à la crainte des familles quant à une potentielle disparition du latin au lendemain de la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem.

Aujourd’hui, force est de constater que le latin n’a pas disparu, mais les heures de latin n’ont pas toutes été rétablies.

Avant la réforme, il y avait 2 h de latin en 5e, 3 h en 4e et 3 h en 3e. Après la réforme, les collèges sont passés à 1 h de latin en 5e, 2 h en 4e et 2 h en 3e. Ces horaires sont de plus devenus ce que l’on appelle des horaires plafonds. C’est-à-dire, « dans la limite de ». Du jour au lendemain, les chefs d’établissement ont eu toute liberté de tailler les horaires des langues anciennes réduites au statut de variable d’ajustement dans chaque collège. Cela se constate encore aujourd’hui. Les horaires Blanquer ont seulement donné la possibilité aux chefs d’établissements de revenir à 7 h de latin sur tout le collège, mais pas les moyens financiers de le faire.

Que faut-il faire selon vous ?

Les déclarations du ministre sont positives et témoignent une véritable volonté d’aller de l’avant pour le développement des Langues Anciennes. Il faut maintenant que la Direction générale de l’enseignement scolaire publie non pas des circulaires, mais des arrêtés officiels qui garantissent un financement des heures de latin et de grec et imposent aux chefs d’établissement de suivre les directives ministérielles.

Remettons les choses en perspective : Les élèves latinistes et hellénistes et leurs professeurs sont aujourd’hui les seuls auxquels on impose des horaires variables d’une année sur l’autre, des regroupements de plusieurs niveaux, et des horaires très contraignants. Cela doit changer.


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