dimanche 16 mai 2010

Québec — L'enseignement des sciences d'après la « réforme pédagogique »

« Il faut ramener les sciences à l'école », lance Mathieu-Robert Sauvé, président de l'Association des communicateurs scientifiques du Québec (ACS) qui lance récemment un ouvrage collectif intitulé Par-delà l'école-machine, chez Multimondes. Il s'attaque notamment au Renouveau pédagogique qui marque selon lui un recul en matière d'enseignement des sciences.

Revenir au modèle éprouvé, désormais la science est marginalisée

« Il faut revenir à l'ancien modèle. Notre monde complexe exige de ses citoyens une bonne culture scientifique et c'est à l'école qu'on doit pouvoir la trouver », dit-il. Dans le chapitre intitulé « Les sciences solubles dans le Renouveau pédagogique », l'auteur déplore le désengagement du Monopole de l'Éducation du Québec (MELS) de la formation scientifique. Au primaire, les enseignants devaient autrefois consacrer de 60 à 90 minutes aux sciences. Aujourd'hui, aucun temps n'est imparti, de sorte que de nombreuses classes s'en passent tout simplement. Si les jeunes Québécois font, malgré tout, bonne figure dans les examens internationaux, c'est grâce aux innombrables initiatives parascolaires (Débrouillards, Expos-science, etc.) qui associent les sciences au plaisir.

Vœux de la population détournés

Un autre auteur du collectif, Rachel Bégin, déplore elle aussi que les sciences soient des « disciplines perdantes » de la Réforme.

Rachel Bégin constate en premier lieu un écart entre les vœux exprimés par la population et la réponse pédagogique imposée à tous par le Monopole de l'Éducation du Québec (MELS). Énoncées notamment lors de la commission des États généraux de l'Éducation, les attentes de la population sont claires : renforcer l'enseignement des matières, dont les disciplines scientifiques. Au lieu de s'y employer, le Monopole de l'Éducation a érigé les compétences, plutôt que les connaissances disciplinaires, en socle de ses programmes d'études, et décloisonné les matières pour promouvoir la pédagogie par projets.
« Toutes les disciplines scolaires sont affectées par ce vent de changement [issu de la réforme scolaire] qui balaie tout sur son passage. Les disciplines scientifiques sont durement touchées. En effet, les contenus des programmes « réformés » ou « rénovés » n’adoptent plus les savoirs et les notions comme points de départ. Les compétences constituent le cadre des programmes et se traduisent en problèmes ponctuels à résoudre. De plus, la technologie est maintenant liée aux cours de sciences, ce qui entraîne une réduction du temps réservé aux sciences comme telles. » (p. 58)
Domaines généraux de formation, compétences transversales et disciplinaires

Ces programmes inversent la séquence logique des apprentissages : on suppose que l'enfant se forme à travers de larges problèmes généraux à résoudre le plus souvent en groupe et qu'il développera à leurs contacts des « compétences transversales » (communes aux différentes disciplines) qui lui permettront d'accéder aux « domaines d'apprentissages » où sont reléguées les « compétences disciplinaires », à savoir les disciplines traditionnelles comme l'histoire, la grammaire, les langues, la physique, les mathématiques, etc.

Ces problèmes généraux tournent autour de quelques grands thèmes à visées utilitaristes et idéologiques.

Les domaines généraux de formation (DGF) ont pour objectif, selon le programme du premier cycle du secondaire, «  d’amener les élèves à établir des liens entre leurs apprentissages scolaires les situations de leur vie quotidienne et les phénomènes sociaux actuels ». Autrement dit, on veut les outiller pour faire des choix personnels dans leur vie présente et future. Il s'agit de
  1. la santé et le bien-être (y compris la sexualité) ;

  2. le vivre-ensemble et la citoyenneté (qui mènera à des études dans des domaines comme le développement personnel où l'on retrouve l'ECR, ou l'Univers social qui regroupe l'Histoire et l'éducation à la citoyenneté et l'étude du Monde contemporain) ;

  3. les médias (prendre conscience de l’influence des médias) ;

  4. l'environnement et la consommation ;

  5. et l'orientation et l'entrepreneuriat.
Les compétences précèdent partout les notions disciplinaires comme telles, qui se retrouvent donc en toute dernière place dans les textes. Les disciplines scolaires classiques comme les mathématiques, le français ou la géographie ne sont plus à la base des programmes.

Exemple de problématique et de démarche
« Par exemple, les élèves pourront composer des menus pour une fête en tenant compte du prix et de la valeur nutritive des aliments ainsi que des conséquences environnementales liées à la présentation des aliments ou boissons (assiettes durables ou jetables, de carton ou de plastique). Ce faisant, ils peuvent acquérir des notions de mathématique, de lecture, d’écriture, de nutrition, etc. Cette activité touche trois domaines généraux de formation : la consommation, l’environnement et la santé. Ils devront consulter les prix, faire un budget, décider s’ils vont servir les mets dans des assiettes et verres jetables ou non, etc. » (p. 62)
Des programmes qui inversent la démarche logique
« De prime abord, il y a quelque chose d’étrange à l’idée que des enfants développent des compétences à travers tous ces éléments pêle-mêle que sont les problématiques (DGF) à résoudre, des compétences transversales à développer, des ressources à mobiliser ainsi que des connaissances à trouver (ou à construire !). Revenons à l’exemple de la fête cité plus haut. On a l’impression que le programme procède à l’envers. Et c’est bien le cas. Les élèves doivent d’abord comprendre le problème en le décortiquant, chercher eux-mêmes les informations nécessaires à travers un labyrinthe de ressources didactiques ou informatiques puis synthétiser leurs acquis. Pour finir, on fait le pari que toutes les informations juxtaposées vont constituer un tout intelligible et cohérent. » (p. 63)
Inconvénients

Rachel Bégin voit trois inconvénients à cette façon de faire :
  1. la superficialité et l'inégalité des apprentissages ;

  2. des méthodes gaspilleuses de temps, en outre si l’activité se déroule en équipe, comme c'est de plus en plus le cas, il y a fort à parier que seul celui qui est le plus habile en mathématiques effectuera les calculs;

  3. un apprentissage décousu.
L'approche socioconstructiviste et le groupe, risque de relativisme
« Comme cadres de référence sur l’apprentissage, constructivisme et socioconstructivisme dominent. L’élève comprend une notion en comparant ses idées, ses observations ou ses opinions avec celles de ses camarades et de l’enseignant. C’est ainsi qu’on définit l’idée de «coconstruire» un savoir. Ainsi, le socioconstructivisme insiste sur les interactions entre les pairs, leur prêtant un rôle déterminant dans cette construction de connaissances. Le Ministère donne un exemple :
« En se questionnant et en partageant leurs expériences et leurs connaissances, les élèves de la classe ont élaboré une définition commune du mot presqu’île[1]».
Il ne reste plus qu’à espérer que la définition coïncidera avec celle de la classe d’à côté… mais aussi avec celle de l’école située dans une autre région. Il est difficile d’admettre que les informations glanées çà et là par les élèves puissent remplacer la synthèse d’un enseignant rompu aux arcanes d’un champ du savoir.

Dans ce contexte, le statut de la connaissance devient précaire. On frôle le relativisme. Dès lors, est-il vrai que les connaissances gardent toute leur pertinence ? Et… quel type de connaissances ? » (p. 67)
Le philosophe Guy Durand avait fait la même critique à l'égard du programme d'éthique et de culture religieuse. Les exercices de délibération imposés en classe d'éthique requièrent de trouver une solution commune lors d'une discussion en groupe. Qu'est-ce qui garantit que les « auto-apprenants » du secondaire engagés dans une délibération qui impose de trouver une « solution commune » en classe à des problèmes éthiques/moraux trouveront la même solution d'une classe à l'autre ? La notion de vérité est évacuée. La pression des pairs souveraine. C'est là ce qui vient fonder l'accusation de relativisme potentiel dans le volet ethnique du cours ECR. (Georges Leroux prétend répondre à cette objection ici, voir la fin de son interrogatoire lors du procès de Drummondville.)

Subjectivité, éclectisme, réforme mal fondée

Pour résumer, les concepts de ces programmes scolaires donnent prise à trop de subjectivité. Comment sera interprété en classe la problématique « l’adoption de saines habitudes de vie sur le plan de la santé, de la sécurité et de la sexualité » Qu'est-ce qu'une saine habitude en matière de sexualité ? Est-ce simplement de préconiser la capote comme seule saine habitude de vie sexuelle ? Voir la campagne en milieu scolaire « Aimez, baisez, tripez » qui se résumait à cela. Les concepts des nouveaux programmes scolaires et l'approche par projets condamnent l'élève au bricolage.

Par ailleurs, l'interdisciplinarité, prétexte au décloisonnement des disciplines fait fi de la cohérence, de la rigueur et de la logique propres à chacune de ces disciplines. Cela transparaît dans les programmes de Science et technologie qui reposent sur une structure d'enseignement très floue, qui bouleverse les bases du savoir scientifique sans justification de ces changements radicaux. « La culture scientifique, écrit l'auteur, se résumerait à une sélection éclectique, mais aléatoire de sujets destinés à retenir l'attention des jeunes. » Avec une réforme aussi peu applicable et aux fondements aussi friables, Rachel Bégin doute que les élèves acquièrent une bonne idée de ce que sont les sciences et la technologie.




[1] Voir le document « Jongler avec le vocabulaire de la réforme », consulté le 8 février 2005 dans le site du MELS. http://www.mels.gouv.qc.ca/. Ce document ne s’y trouve plus note Rachel Bégin.

Voir aussi :

Le constructivisme radical ou comment bâtir une réforme de l'éducation sur du sable.

3 commentaires:

Prof sciences a dit…

Écouté cela, intéressant.

http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2012/10/23/enseignement-sciences-combattre-lacunes

Lilou Aman a dit…

Entièrement d'accord !

Lilou Aman a dit…

Entièrement d'accord !