Carnet voué à la promotion d'une véritable liberté scolaire au Québec, pour une diversité de programmes, pour une plus grande concurrence dans l'enseignement.
Pendant des décennies, un principe a guidé les politiques éducatives de la plupart des pays développés : plus une société compte de diplômés universitaires, plus elle sera prospère. L'idée semblait aller de soi.
Les statistiques montraient que les titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur gagnaient davantage que les autres, connaissaient moins souvent le chômage et contribuaient davantage à la croissance économique. Dès lors, il suffisait d'élargir l'accès à l'université pour élever le niveau de vie de toute la population.
Cette logique n'était pas absurde. Elle a accompagné l'essor des économies fondées sur la connaissance et contribué à démocratiser des études autrefois réservées à une minorité. Mais une hypothèse implicite s'est progressivement imposée : si un peu d'université est bénéfique, davantage d'université le sera nécessairement.
Or cette hypothèse est aujourd'hui remise en question par des travaux provenant de domaines très différents. Des économistes observent un affaiblissement du rendement de certains diplômes ; des politologues constatent que les diplômés les plus qualifiés mais les moins favorisés constituent désormais le noyau électoral de la gauche américaine ; l'historien Peter Turchin voit dans cette évolution l'un des moteurs récurrents des crises politiques ; enfin, la Chine elle-même cherche désormais à réorienter une partie de sa jeunesse vers les formations techniques. Ces analyses ne disent pas exactement la même chose. Ensemble, elles dessinent toutefois un tableau étonnamment cohérent.
Dans son nouvel essai, les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté brosse un tableau du gouffre qui s’est créé entre une Amérique trumpiste en pleine révolution conservatrice et une Europe devenue citadelle du progressisme diversitaire. De l’issue de ce choc frontal dépend l’avenir de notre civilisation. Texte de Laurent Dandrieu.
Le 14 février 2025, à Munich, devant une cohorte de hauts dignitaires européens réunis pour la 61e édition de la Conférence pour la sécurité, le vice-président américain J. D. Vance a tenu un discours qui a fait l’effet, dans cette enceinte policée, d’une véritable déflagration. « La menace qui m ’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine, ce n’est aucun autre acteur extérieur. Et ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales, des valeurs partagées avec les États-Unis. » Et de brosser un tableau désolant, mais criant de vérité, d’une Europe où l’on peut annuler une élection présidentielle sur simples soupçons d’“ingérence étrangère”, où sous prétexte de traques des “propos haineux”, la liberté d’expression est chaque jour en recul, où une immigration incontrôlée menace la prospérité, l’identité, la sécurité et la survie même de la civilisation européenne, sous l’œil indifférent, voire complaisant, des autorités. La veille de ce discours, un attentat à la voiture-bélier, perpétré à Munich même par un Afghan débouté du droit d’asile, mais toujours présent sur le territoire allemand, attentat ayant fait deux morts et de nombreux blessés, avait confirmé par avance la justesse du diagnostic de JD Vance. Pour autant, au lieu d’être reçu comme une invitation légitime à l’introspection, le discours fut perçu comme une agression, le titre du Monde résumant le sentiment dominant : “J.D. Vance déclare une guerre idéologique à l’Europe.”
C’est ce divorce occidental, entre une Amérique trumpienne qui mène une révolution conservatrice contre le wokisme et tous les délires progressistes qui étaient, jusqu’à l’accession de l’extravagant milliardaire au pouvoir, devenus une forme de pensée unique aux États-Unis jusqu’au sein même du Parti républicain, et une Europe qui tend à se vivre de plus en plus, malgré des résistances croissantes, comme le refuge et le sanctuaire de ces valeurs progressistes, que raconte Mathieu Bock-Côté dans son nouvel essai : “J’entends ici raconter le choc entre la rébellion et l’empire qui contre-attaque.” L’essayiste, devenu l’intellectuel organique de CNews où la profondeur de ses analyses emmène l’info en continu bien au-delà d’un simple ressassement factuel, est bien placé, non seulement pour rendre compte de la vie intellectuelle nord-américaine qu’il suit avec une acuité passionnée, mais aussi de la façon dont l’Europe, et plus particulièrement la France, tend à enfermer la vie de l’esprit dans des limites juridiquement de plus en plus contraignantes — dont les démêlés réguliers de la chaîne de Vincent Bolloré avec l’Arcom ne sont malheureusement qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. De ce point de vue, les interventions médiatiques et les essais de Mathieu Bock-Côté sont beaucoup plus qu’un précieux éclairage : ils sont aussi un appel à la résistance contre ce camp de rééducation à ciel ouvert qu’est devenue l’Europe.
Venant de beaucoup plus loin que le personnage délirant qui incarne sa “phase carnavalesque”, la révolution trumpienne n’est pas uniquement, nous dit Mathieu Bock-Côté, une réaction contre une gauche wokisée à laquelle Joe Biden servit de paravent, donnant les airs débonnaires d’un politicien à l’ancienne à un Parti démocrate en réalité radicalisé, converti au racisme anti-Blancs, à la cancel culture, au transgenrisme et à la déconstruction généralisée. Le Parti républicain lui-même n’était plus que “l’aile droite du régime diversitaire”, converti au mondialisme, au multiculturalisme, et soumis autant que la gauche au gouvernement des juges et à la domination de l’État profond.
L’élection de Trump, et plus encore son second mandat, bien plus révolutionnaire que le premier, est la résultante, explique l’essayiste, de plusieurs décennies de combat culturel qui virent converger un libertarisme renouvelé et un conservatisme soucieux de renouer avec les origines de ce courant de pensée. Côté libertarisme, Javier Milei, plus encore que Trump, incarne “une nouvelle classe politique insurrectionnelle, identitaire, antimondialiste et antibureaucratique”. Identitaire, parce que ce libertarisme, dont la figure intellectuelle de référence est Murray Rothbard, n’est pas seulement un individualisme exacerbé à la Ayn Rand, mais un “libertarisme enraciné” : c’est cette dimension enracinée qui lui a permis de faire une sorte de convergence des luttes avec un courant traditionaliste, soucieux après la chute du mur de Berlin de réinventer le conservatisme pour éviter qu’au “mondialisme athée” succède un “mondialisme démocratique” qui serait “sa poursuite par d’autres moyens”. Loin d’être une simple “dissolution de la politique dans la télé-réalité”, le trumpisme, porté par ces deux courants de fond, est bien une contre-révolution qui entend revenir sur les révolutions culturelles issues des radical sixties et restaurer une anthropologie traditionnelle : “Celle de l’homme faillible, limité, […] sachant le paradis sur terre impossible et pour cela attaché à un ordre politique contenant la tentation de la toute-puissance propre au pouvoir.”
L’Europe, de son côté, s’obstine dans la direction inverse, bien qu’elle la conduise de toute évidence à son effondrement politique, civilisationnel et même psychique. Elle s’obstine à défendre “une anthropologie nouvelle : celle de l’homme illimité, autoengendré, devant s’épanouir en déconstruisant […] tous les repères”. Pour l’imposer, “l’État n’est plus ici considéré comme l’organisateur d’une société lui préexistant. L’État doit plutôt arracher la société au monde d’hier, et en fabriquer une nouvelle. C’est le travail de l’ingénierie sociale [qui] exige un contrôle social toujours plus grand”.
Mathieu Bock-Côté détaille les outils de cette ingénierie sociale : un État de droit détourné de sa fonction première de défense des libertés publiques pour devenir un instrument de confiscation de la souveraineté populaire au profit de la nomenklatura du régime diversitaire ; une pression constante sur les médias pour écarter tout récit s’éloignant de la vision idyllique de la société multiculturelle ; une répression de la liberté de pensée s’étendant désormais à la sphère intime ; des processus de contrôle social dont les restrictions liberticides de la période Covid ont constitué le laboratoire ; un changement de peuple qui, en dissolvant les identités nationales, vise à rendre tout retour en arrière impossible, au risque d’une islamisation que la naïveté diversitaire croit pouvoir contenir d’un “coup de baguette laïque”, et au risque que la “créolisation” ne conduise à la “crépolisation”, c’est-à-dire à l’anarchie et à l’ensauvagement généralisés. Mais comme le note Éric Werner, c’est le propre du système totalitaire, qui prospère sur le chaos : car “lui seul est en mesure de maîtriser l’ensemble des problèmes qu’il s’est lui-même ingénié à créer”.
À cause de ce chaos qui vient de ce côté de l’Atlantique, Mathieu Bock-Côté conclut sur une note étonnamment pessimiste, se demandant si nous ne vivons pas “la fin du cycle de 1492”, qui ne serait qu’une parenthèse de centralité de l’Occident. Il rappelle pourtant que la fracture qui oppose les deux Occidents travaille aussi chaque société occidentale : ce qui veut dire que la contre-révolution trumpienne pourrait bien, sous une forme moins carnavalesque espérons-le, advenir aussi de notre côté de l’océan.
Les Deux Occidents, par Mathieu Bock-Côté, aux Presses de la Cité, 288 pages
En France, comme dans le reste de l’occident, les jeunes sont de plus en plus nombreux à être diplômés. En l’absence d’un nombre suffisant de postes à pourvoir, cela engendre de la frustration et crée, in fine, des dynamiques dangereuses, alerte l’anthropologue américain Peter Turchin, auteur du succès de librairie Le Chaos qui vient.
LE FIGARO. — En France, le taux de réussite au baccalauréat général est d’environ 96 %. On observe le même phénomène dans l’enseignement supérieur : 40 % des 25-34 ans détiennent un diplôme de niveau licence (bac + 3) ou plus, contre 16 % des 55-64 ans. Cette tendance se retrouve-t-elle dans le reste du monde occidental ? Pourquoi ?
PETER TURCHIN. — Oui, c’est une tendance générale observée dans une grande partie du monde occidental. Aux États-unis, par exemple, la proportion de diplômés du lycée accédant à l’université est passée de 15 % dans les années 1950 à plus de 60 % dans les années 2020. Cette augmentation est souvent expliquée par la restructuration économique - le passage d’une économie industrielle à une économie fondée sur la connaissance -, qui a accru la demande de main-d’œuvre diplômée.
Elle résulte également de décisions politiques visant à élargir l’accès à l’éducation et d’un changement culturel associant l’enseignement supérieur à l’ascension sociale et à l’épanouissement personnel. Mais, dans mon livre Le Chaos qui vient (Élites, contre-élites et la voie de la désintégration politique publié au Cherche-midi), je soutiens que le désir d’échapper à l’appauvrissement, qui s’est développé au cours des quatre à cinq dernières décennies, est un moteur supplémentaire, et puissant.
— La valeur symbolique, mais surtout marchande, des diplômes s’en retrouve-t-elle affectée ?
— Oui, bien sûr. Plus les diplômes deviennent courants, plus leur valeur - à la fois symbolique et économique - diminue. Ce qui était autrefois un signe distinctif est désormais perçu comme un minimum requis. Cela conduit à une inflation des diplômes, où des qualifications de plus en plus élevées sont nécessaires pour accéder aux mêmes postes. Le rendement économique du diplôme universitaire a chuté ces dernières décennies, et est actuellement très proche de zéro.
Quel est le résultat de tout cela ? Une génération de jeunes très diplômés, souvent endettés, aux perspectives économiques limitées et de plus en plus désabusés.
— Cette massification des études et de l’accès aux diplômes présente donc un risque ?
— Oui, et le risque principal se résume dans ce que j’appelle la « surproduction d’élites ». Si de plus en plus de personnes obtiennent des diplômes du supérieur et nourrissent ainsi de grandes aspirations, le nombre de postes prévus pour ces élites - emplois prestigieux, mandats politiques, postes dans les grandes universités - n’augmente pas au même rythme. Cela provoque donc une concurrence accrue entre élites et, par un effet boule de neige, un ressentiment chez les individus en déclin social, dont certains deviennent des contre-élites remettant en cause la légitimité des institutions en place. Historiquement, cette dynamique a souvent été un facteur majeur d’instabilité politique, comme ce fut le cas avant les révolutions de 1848.
— La frustration des élites peut-elle s’ajouter à l’irritation des masses situées en bas de la pyramide sociale ?
— Oui, tout à fait. De nombreux aspirants frustrés, qui se sentent exclus du statut élitaire, se radicalisent politiquement. Ces contre-élites canalisent le mécontentement populaire en devenant les leaders ou les organisateurs de mouvements radicaux, aussi bien à gauche qu’à droite. La combinaison de la surproduction d’élites et de l’appauvrissement des masses crée une dynamique explosive. L’ascension de Donald Trump - et des mouvements populistes plus larges aux États-unis et ailleurs - peut d’ailleurs être comprise comme le résultat de ces pressions jumelées. D’un côté, nous avons un groupe croissant d’élites frustrées et de contre-élites qui rejettent l’ordre politique établi. De l’autre, une classe ouvrière et moyenne qui se sent économiquement sous pression et culturellement aliénée. Trump a su tirer parti des deux : en offrant du statut et une voix aux groupes marginalisés, tout en sapant les institutions traditionnelles. Ce phénomène n’est pas propre aux États-unis ; il s’inscrit dans un cycle démographique et structurel d’instabilité plus large.
— En quoi cela peut-il être un facteur de déstabilisation pour les sociétés ?
— Lorsque la surproduction d’élites coïncide avec l’appauvrissement des masses, et avec une fragilité croissante de l’État (dette publique incontrôlée, effondrement de la confiance institutionnelle), cela crée un terrain fertile à l’instabilité. On observe une polarisation politique accrue, des manifestations de rue, une augmentation du terrorisme, des émeutes violentes, et un soutien renforcé aux figures autoritaires ou antisystèmes. Historiquement, ces périodes de forte instabilité ont souvent précédé de grands bouleversements : révolutions, voire guerres civiles. Si les issues spécifiques diffèrent d’un pays à l’autre, les dynamiques sous-jacentes sont d’une cohérence alarmante.
— Dans ces conditions, le chaos est-il inévitable ?
— Non, le chaos n’est pas inévitable, mais il devient un risque réel et croissant tant que les pressions structurelles sous-jacentes ne sont pas traitées. Dans 10 % à 15 % des cas historiques que nous avons étudiés, les élites ont su se rassembler et adopter des réformes qui ont fini par désamorcer la crise sans guerre civile ni révolution majeure. La clé est de comprendre qu’il s’agit de problèmes systémiques nécessitant des solutions systémiques. Les ignorer, ou ne traiter que les symptômes, accélérera la trajectoire vers l’effondrement de l’état.
La personne du roi devient en 1793 un enjeu de luttes de pouvoir entre les Montagnards, les plus radicaux, et les Girondins, qui demeurent attachés à une monarchie constitutionnelle. Le 18 janvier 1793, une courte majorité de Conventionnels vote pour la mort et, le lendemain, un sursis à exécution est rejeté. Le 21 janvier 1793, le roi est exécuté.
La gravure qui illustre cet article (en haut de cette page) immortalise l'exécution de Louis XVI. Elle livre les dernières paroles de Louis XVI, alors qu'il quitte son confesseur (en habit noir) et qu'il avance vers la guillotine : « Je pardonne à mes ennemis. Je désire que ma mort fasse le salut de la France. Je meurs innocent ».
La une de la Pravda du 22 janvier annonçant la mort de Lénine
Il y a 100 ans jour pour jour, le 21 janvier 1924, Lénine mourrait à l’âge de 53 ans. Le lendemain, les autorités soviétiques titraient dans la Pravda : « il n'est plus parmi nous, mais son œuvre demeure ».
Traduction automatique de la dépêche annonçant sa mort (coin supérieur gauche de la Pravda du 22 janvier 1924)
Dans les années qui précèdent 1917, il est devenu commun d’assimiler les Jacobins aux bolcheviks ; si ces derniers insistent sur leurs spécificités sociales et l’originalité du bouleversement attendu, ils apprécient les « grands hommes » de la Révolution française, à commencer par (les sanguinaires) Robespierre et Saint-Just ; Lénine en admire l’authenticité, le désintéressement, les convictions en faveur du peuple et la détermination face aux rois et à la contre-révolution. 1789 apparaît comme un glorieux précédent, qui suscite le respect et un fort attachement émotif ; la Révolution française sert aussi de boîte à outils, un peu comme le fut l’Antiquité républicaine de Rome et d’Athènes pour les conventionnels français.
Dans une note publiée jeudi, Rome révise les modalités de sa décision polémique : les évêques auront le choix de l’appliquer ou non.
Avant ce recul de Rome, des évêques de France s’étaient déjà opposés à cette bénédiction, celui de Bayonne, mais aussi, depuis le 1er janvier, neuf évêques de Bretagne.
Sans revenir sur son feu vert aux bénédictions de couples homosexuels, qui a suscité le rejet - notamment de plusieurs conférences épiscopales, dont une majorité en Afrique -, le Vatican vient de réviser les modalités de leur application. Il a finalement concédé aux évêques, ce jeudi, la responsabilité d’exécuter ou de reporter, selon le « contexte » de leur diocèse, la mise en œuvre de cette « déclaration » du dicastère pour la Doctrine de la foi, intitulée « Fiducia supplicans », datée du 18 décembre dernier.
Avant cet amendement romain, des évêques avaient déjà édicté leurs propres consignes à leur diocèse. Comme Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, qui avait demandé à ses prêtres et diacres, le 29 décembre, de ne pas bénir des « couples » de même sexe mais seulement « chaque personne individuellement ». Ce qui lui a valu d’être mis en cause par l’association SOS Homophobie. Mais sa démarche en a inspiré d’autres : le 1er janvier, ce sont les neuf évêques et un administrateur apostolique de la province ecclésiastique de Bretagne, dont Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, est en charge, qui ont envoyé de façon unitaire, une circulaire « aux prêtres et diacres des diocèses de Quimper, Rennes, Saint-Brieuc, Vannes, Angers, Laval, Le Mans, Luçon, Nantes». Elle les appelle bénir « individuellement chacune des deux personnes formant un couple, quelle que soit leur orientation sexuelle », et non pas « en couple ».
Le texte s’étonne que « la déclaration n’explicite pas le raisonnement qui la fait passer des “personnes” aux “couples”, terme absent des deux premières parties ». Les évêques bretons estiment que cette « possibilité » donnée par le texte romain «n’est pas une obligation de bénir les “couples de même sexe”», d’autant que Rome, pensent-ils, «invite à opérer un discernement » pour ne pas «créer de la confusion» ou du « scandale ». L’enjeu, pour eux, est plutôt celui de «notre société, où le mariage a été banalisé en devenant une notion de droit civil », lequel «ignore la spécificité fondatrice de la différence sexuelle ».
Le communiqué de presse romain du 4 janvier est signé par le cardinal Victor-Emmanuel Fernandez, ami argentin de François, que ce dernier a nommé à ce poste il y a six mois. Le prélat ne remet pas du tout en cause le fond de «Fiducia supplicans», à savoir la possibilité de bénir des couples homosexuels. Il reconnaît seulement que les réactions de «certaines conférences épiscopales» - la France est restée muette sur le sujet - sont « compréhensibles ». À condition, toutefois, prévient-il, que ces prises de position ne soient pas «une opposition doctrinale, parce que le document est clair et classique sur le mariage et la sexualité ».
« Hors de toute idéologie »
Quant à « certains évêques » qui ont fait valoir leur « pouvoir de discernement in loco, dans le lieu concret», cela « ne pose pas de problème », mais à la même condition : qu’ils soient «dans le respect d’un texte signé et approuvé par le souverain pontife lui-même, en cherchant à accueillir la réflexion qu’il contient», et non comme une «négation totale ou définitive du chemin proposé» pour ces bénédictions.
Que ce soit donc, dans les deux cas, « hors de toute idéologie », insiste le cardinal Fernandez. Car, pour lui, le cap est clair : « Nous devrons nous habituer à accepter que, si un prêtre donne ce genre de bénédiction simple, il n’est pas hérétique, il ne ratifie rien et il ne nie pas la doctrine catholique. » Et de répéter : « Ce qui est important, c’est que ces conférences épiscopales ne défendent pas une doctrine différente de celle de la déclaration approuvée par le pape, puisqu’elle est la doctrine établie. »
Autre mise au point de Mgr Fernandez, la « déclaration » du 18 décembre ne peut être considérée « comme hérétique, contraire à la tradition de l’église ou blasphématoire ». Il répond directement ici au cardinal Gerhard Müller – qui a occupé le même poste de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi jusqu’en 2017, nommé par Benoît XVI en 2012. Il a en effet publiquement qualifié « Fiducia supplicans» de texte « blasphématoire ».
Si le cardinal Fernandez concède aux évêques le soin de décider de bénir ou non des couples homosexuels, c’est seulement en raison du « contexte » de certains pays, notamment dans ceux où l’homosexualité est un délit, afin de protéger ces personnes. « Il est évident que les évêques ne veulent pas exposer les personnes homosexuelles à la violence », souligne-t-il. [Hmm...] Le prélat de marteler encore : «Ces bénédictions non ritualisées ne sont pas une consécration de la personne ou du couple qui les reçoit, elles ne sont pas une justification de toutes leurs actions, elles ne sont pas une ratification de la vie qu’ils mènent.» D’autant qu’elles doivent être «très brèves», «dix ou quinze secondes », «sans rituel et sans livre des bénédictions ». [Pour le moment...car il faut d'abord habituer à accepter ce concept ?]
Sources : AFP et Le Figaro
Billet originel du 22 décembre
Bénédiction des couples homosexuels par l'Église catholique : une révolution qui ne dit pas son nom et qui divise)
En autorisant la bénédiction des unions homosexuelles, le pape François divise l’Église et crée une faille profonde dans la doctrine catholique sur le mariage.
L’autorisation donnée par le pape François de bénir les couples homosexuels semble devoir être à son pontificat ce que le fiasco de la loi immigration est à la macronie, c’est-à-dire un accélérateur de division. Depuis la publication, lundi 18 décembre, par la Congrégation pour la doctrine de la foi, présidée depuis peu par un proche du pape, le cardinal Victor Manuel Fernandez, de la déclaration Fiducia supplicans, autorisant la bénédiction par les prêtres catholiques de couples homosexuels, les réactions négatives, issues d’évêques du monde entier, se multiplient.
Venues d’Afrique notamment, où les épiscopats du Malawi et de Zambie ont déjà déclaré que la déclaration ne serait pas appliquée dans leur pays, quand celui du Kenya déclarait que certains aspects du texte « provoquaient de l’anxiété et même de la confusion parmi les chrétiens et, en général, parmi le peuple de Dieu ». Mais aussi d’Europe, où la conférence des évêques d’Ukraine a alerté sur le fait que « la notion de bénédiction des couples de même sexe, ou des couples irréguliers sur le plan sacramentel, peut être perçue comme une légalisation de ces relations », et regretté « que le texte ne fasse pas clairement la distinction entre une personne et sa situation : acceptant avec miséricorde cette personne et exprimant son désaccord avec son péché. » Tandis que l’évêque d’Astana, au Kazakhstan, a carrément interdit de telles bénédictions dans son diocèse et qu’en Angleterre, plus de 500 prêtres et diacres, réunis dans la Confraternité britannique du clergé catholique, ont déclaré que « de telles bénédictions sont théologiquement, pastoralement et pratiquement inadmissibles ». Last but not least, le cardinal Müller, ancien préfet de la congrégation pour la doctrine la foi avant d’être démis de ses fonctions par le pape François, a jugé, ni plus ni moins, que « les bénédictions pour les couples homosexuels sont blasphématoires ». Nombre d’évêques, comme celui de Copenhague ou celui d’Alicante, sans juger négativement le fond du document, ont alerté sur le risque d’interprétations erronées auxquelles il prête le flanc.
La loi du 26 brumaire an IX interdit aux femmes le port du pantalon : « Toute femme désirant s'habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l'autorisation. »
Cette interdiction a été partiellement levée par deux circulaires de
1892 et 1909 autorisant le port féminin du pantalon « si la femme tient
par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d'un cheval ».
Une révolution culturelle est en marche. Elle ne vient pas de Chine, mais des États-Unis. Et elle est tout aussi dévastatrice.
Les « guerriers de la justice sociale » sont nos nouveaux gardes rouges. L’Oréal proscrit les termes « blanc » et « blanchissement » de ses catalogues, Évian présente ses excuses pour avoir fait sa promotion en plein ramadan, Lego annule ses publicités représentant des policiers en solidarité avec Black Lives Matter… Qui peut encore prétendre que le woke demeure un folklore pour campus nord-américains ?
Une révolution culturelle est en marche. Elle est née dans les départements de women's studies, black studies, queer studies des prestigieuses universités américaines. Elle a donné lieu à une « politique des identités » qui impose une radicalisation néfaste au Parti démocrate. Elle a pris la place du vieux fond protestant en déclin. En polarisant la société selon des clivages ethniques, elle menace les États-Unis d’une guerre civile. Avons-nous vraiment envie d’importer dans notre République laïque cette manière de dresser les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétéros… ?
En baby-boomer défendant les idéaux universalistes et émancipateurs des sixties, Brice Couturier interpelle la génération des millénariaux : votre hyper-susceptibilité, votre narcissisme victimaire vous poussent à censurer et à interdire. Notre génération a voulu élargir le champ des possibles. Vous êtes en train de le rétrécir. À notre détriment à tous…
Bruce Couturier qui est un « libéral » (progressiste, libertaire, soixante-huitard) de la vieille école répond aux questions (parfois pénibles, mais si modernes) de France Culture :
Brice Couturier : « La gauche woke est manichéenne, intolérante et avide de censure »
En baby-boomer assumé, défendant les idéaux universalistes et émancipateurs de sa jeunesse, Brice Couturier enquête dans OK millennials! sur « la génération woke ». Entretien publié dans le Figaro Magazine.
LE FIGARO. — Votre essai se présente comme l’enquête d’un baby-boomer sur les mythes de la génération « woke ». Mais pour commencer, qu’est-ce que la « génération woke » ?
BRICE COUTURIER. — En gros, les personnes qui ont aujourd’hui entre 20 et 40 ans. Mon livre porte essentiellement sur l’Amérique du Nord et le monde anglo-saxon parce que c’est aux États-Unis qu’il faut situer le départ de feu de cette espèce d’incendie intellectuel. Mais on connaît la chanson : que le feu parte des universités d’Evergreen ou de Berkeley, plutôt que de Pékin, de Cuba, de Moscou… ou même de Berlin, comme autrefois, c’est toujours le même bois mort qui, chez nous, s’enflamme. Ce ne sont, dira-t-on, que des modes intellectuelles. Mais elles façonnent l’esprit d’une génération, tout au long de son histoire. Voyez la mienne, avec le mythe de Mai 68…
Selon vous, une « révolution culturelle » est en marche. D’où vient-elle ? Comment se manifeste-t-elle ?
Oui, c’est une révolution culturelle. De la même ampleur que celle qui, dans les années 1960, a coûté la vie à des millions de Chinois — et qui a eu d’énormes répercussions, en Occident, sur ma propre génération… Mon livre est une enquête intellectuelle sur les manifestations actuelles du mouvement « woke » et sur les étapes qui ont mené à un renversement cul par-dessus tête de tout ce qui faisait la culture de l’Occident démocratique et libéral. Cela a commencé par une « déconstruction » de toutes les idées admises et des institutions établies. On les a décrites comme des « constructions sociales », arbitraires et exclusivement destinées à conforter le pouvoir des hommes blancs, bourgeois et hétérosexuels.
Après avoir ainsi « déconstruit » les fondements mêmes de notre culture, est venu le temps d’une reconstruction sur des bases identitaires : on étudie (et on invente) des cultures féminine, noire, homosexuelle, etc. Et chacun est renvoyé à son identité particulière, enfermé dans sa case et mis au service d’un combat spécifique. L’idée d’universel est dénoncée comme un mythe. La rationalité, comme une manipulation au service du colonialisme. L’objectivité, comme une illusion raciste. Dans un troisième temps, font leur apparition les « guerriers de la justice sociale ». Revanchards, manichéens, intolérants, avides d’interdits et de censure, ils sont devenus la terreur des campus, les moines-soldats d’une religion nouvelle.
N’exagérez-vous pas la force de ce mouvement qui demeure ultraminoritaire en France ? Ne devrait-on pas l’ignorer ou le traiter sous l’angle de la dérision ?
Non, parce que c’est exactement ce qui s’est passé aux États-Unis. À l’époque du « politiquement correct », dans les années 1980-1990, tout le monde ricanait : remplacer chairman (président) par chairperson et sourd par « différemment entendant », de telles absurdités ne sortiront jamais des facs, se disaient les gens. Ils avaient tort : les anciens étudiants sont devenus professeurs, éditorialistes, hauts fonctionnaires, cadres supérieurs du privé…
Et ils ont progressivement imposé à une majorité très réticente des mots nouveaux (le genre, l’équité raciale, l’adjectif queer, l’expression « masculinité toxique », etc.), derrière lesquels il y a toute une idéologie. Et là-bas, elle est en train d’être imposée, dans les grandes sociétés, à coups de séminaires obligatoires sur la « diversité » et l’« inclusion ». Pour les membres des classes dirigeantes et fortunées, cela permet de se positionner à gauche à peu de frais, tout en conservant l’avantage de salaires très élevés… C’est pourquoi les classes populaires se tournent, pour se venger, vers des leaders populistes.
Les professeurs, dans de nombreuses universités, sont soumis à des rituels humiliants, comme celui consistant à confesser leurs « privilèges » de Blancs au début de l’année universitaire. Ils sont surveillés et parfois mis en cause par toute une bureaucratie « diversitaire » dont les procédures ne respectent aucune des règles exigées par la justice en démocratie. Il règne à présent, aux États-Unis, une atmosphère de chasse aux sorcières digne de l’époque de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Je donne des exemples. Des tas de gens perdent leur job et sont mis au ban de la société pour une blague mal comprise lors d’une soirée arrosée, ou pour un vieux twitt, retrouvé par des chasseurs de sorcières professionnels. Et surtout pour « pensée incorrecte », refus de se conformer aux rituels idéologiques obligatoires. C’est orwellien.
On voudrait nous faire honte de voyager en avion ou de manger de la viande. Et en raison de leur prétendue « toxicité », les hommes devraient être « déconstruits » !
Brice Couturier
Le titre OK millennials! sonne comme une réponse à l’expression « OK boomer ». Vous êtes-vous senti directement visé ?
Oui, dans un sens précis : je me réclame de certains des idéaux des sixties, comme l’émancipation individuelle, l’universalisme, la laïcité, la tolérance, l’ouverture d’esprit… Et voilà que nous arrive une génération d’idéologues qui entend, au nom du « respect », restreindre le champ des possibles, limiter, censurer. Ma génération a réclamé des cours de sexologie. Eux, c’est la collapsologie.
Signe des temps. Au nom d’une vision d’apocalypse, promue par sainte Greta Thunberg, on voudrait nous faire honte de voyager en avion ou de manger de la viande. Et en raison de la prétendue « toxicité » de la masculinité, les hommes devraient être « déconstruits » ! Sur les réseaux sociaux, les wokes croient me clouer le bec avec leur mantra « OK Boomer ». Il signifie : tu es vieux, dépassé, tu ne mérites pas qu’on t’oppose des arguments. Je rétorque : « OK millennials! » Et j’ai voulu montrer au public français, peu conscient en général de la gravité de ce qui nous menace, de quoi il retourne au juste. Afin que les gens puissent identifier l’origine des discours dont on commence à les abreuver dans certains médias.
Ne craignez-vous pas de passer pour un vieux grincheux avec ce livre ?
Tant pis ! Je ne supporte plus de voir les idéaux de ma jeunesse, comme l’antiracisme, le féminisme, altérés et dénaturés. Nous étions colour-blind (indifférents aux couleurs de peau), comme le prêchait Martin Luther King. Eux ne voient que ça, la couleur, le genre, l’orientation sexuelle. Ils font de leurs « identités » des politiques. Chacune défendant ses intérêts au détriment des autres et donc de la société tout entière. Nous étions égalitaristes. Eux classent les gens selon tout un système hiérarchique, leur fameuse « intersectionnalité » : au sommet, il y a les transsexuels — au détriment des féministes historiques —, puis viennent les femmes noires homosexuelles… et, tout en bas, les hommes blancs hétérosexuels. Nous nous battions pour l’égalité des droits ; eux pour des droits spécifiques aux communautés.
Des marxistes aux conservateurs en passant par les libéraux dans mon genre, nous avons tous en commun une culture qui devrait nous permettre de résister à l’esprit woke
Brice Couturier
Plus sérieusement, n’êtes-vous pas devenu conservateur avec le temps ?
Dans le combat anti-woke, tel qu’il est mené actuellement dans les pays anglo-saxons, il y a, certes, des conservateurs, comme la jeune essayiste noire Candace Owens, l’essayiste Christopher Caldwell, Heather Mac Donald ou le Britannique Douglas Murray. Mais ils sont épaulés par de grandes figures du centre gauche libéral, telles que le romancier Bret Easton Ellis, l’universitaire Mark Lilla, la journaliste Bari Weiss — démissionnaire du New York Times —, Helen Pluckrose ou Todd Gitlin, qui fut l’un des leaders du mouvement étudiant américain des sixties. Ils se battent ensemble pour la rationalité, les Lumières, le bon sens et le respect des faits.
Des marxistes aux conservateurs en passant par les libéraux dans mon genre, nous avons tous en commun une culture — héritée des Lumières — qui devrait nous permettre de résister à l’esprit woke. Or, il est en train de débarquer sur nos rivages. Voyez, du côté Vert, Sandrine Rousseau, Alice Coffin et consorts… Et Sciences Po baigne déjà dans ce jus.
D’une certaine manière, la génération woke n’est-elle pas l’héritière et le fruit de la génération du baby-boom et de ses dérives ? La gauche soixante-huitarde a été la première à parler de déconstruction, puis la gauche morale, à travers SOS Racisme, est la première à rompre avec notre modèle républicain universaliste en prônant le « droit à la différence »… Bref, les millénaux ne sont-ils pas tout simplement les enfants rebelles des baby-boomers ?
Vous avez raison : au sein du mouvement antiraciste, dans les années 1980, il y avait à la fois ceux qui revendiquaient le droit à la différence, mais aussi ceux qui réclamaient le droit à l’indifférence. Ces derniers brandissaient les idéaux républicains, ils exigeaient leur juste place dans la société et ne voulaient pas renverser la société au nom de leur « différence ». Il en va de même avec le mariage homosexuel : pour les uns, il s’agit de normaliser la situation des couples stables du même sexe, pour d’autres, de miner de l’intérieur l’institution du mariage.
Je cite, dans mon livre, des propos ignobles tenus par certains militants gay à l’encontre de Pete Buttigieg, candidat aux primaires démocrates en 2020. Marié avec un instituteur, menant une vie parfaitement respectable, il a été, pour cette raison, ridiculisé en tant que pseudo-gay. Pas assez queer.
La grande différence entre la génération woke et les précédentes, est-ce finalement son côté victimaire ?
J’ai ouvert mon livre sur les traits psychosociologiques qu’on peut repérer dans cette génération. Elle a été trop couvée par ses parents. Beaucoup se considèrent comme des petits flocons de neige : ils ressentent la moindre contrariété comme une épouvantable blessure narcissique. Ils confondent la douleur physique et les « blessures symboliques ». Ils exigent qu’on les protège des idées qui leur déplaisent. L’essentiel de leurs relations sociales passant par le numérique, le face-à-face interpersonnel leur est souvent pénible. En outre, je le montre, chiffres à l’appui, c’est une génération qui est tentée politiquement par l’autoritarisme.
La gauche woke se présente comme « progressiste » ; y voyez-vous au contraire une résurgence du puritanisme ?
Mais ce n’est nullement contradictoire. Et c’est sans doute le plus troublant. La jeunesse est théoriquement l’âge où l’on fait des expériences, où l’on teste ses limites. Cette génération, au contraire, exige des protections, des bornes strictes à ce qu’on peut dire et faire. Elle prohibe l’érotisme et tient le désir pour un péché. Aux États-Unis, les relations hommes-femmes tournent à la guerre des sexes. C’est d’une tristesse !
Selon vous, cette idéologie peut nous conduire à la guerre civile. Pourquoi ?
La démocratie est fondée sur le dialogue raisonnable entre intérêts divergents et idées différentes. Elle exige un sens du compromis. Elle postule l’existence d’un intérêt collectif supérieur aux intérêts particuliers. Mais les identités, elles, ne sont pas négociables. Et l’idée que les wokes se font de la société est celle d’un jeu à somme nulle, où ce qui est gagné par les uns l’est nécessairement au détriment des autres. À l’horizon, ce qui menace, c’est une espèce de guerre raciale. Qui veut de cela dans notre pays ?
Mathieu Bock-Côté, sociologue bien connu, va publier un nouvel essai à Paris le 15 avril 2021. Voici la recension de son nouvel ouvrage par Michel de Jaeghere publiée dans Le Figaro Histoire (avril-mai 2021).
IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION
Nous croyons trop souvent avoir affaire à des échappés de l’asile.
Devant les délires de la cancel culture [culture du bâillon], le boycottage vertueux de Sylviane Agacinski, l’interruption violente des représentations d’une pièce d’Eschyle, ou la justification balbutiante de réunions non mixtes, réservées aux « non-Blancs », par la présidente de l’Unef, nous avons le sentiment d’assister à de déplorables sorties de route, témoignant que la montée de l’intolérance est corrélée à celle de la bêtise. Nous sourions de l’extension illimitée du domaine de la lutte. De la multiplication des phobies traquées par les experts auto proclamés de la sociologie comme par leurs servants du monde médiatique, vigilants de la conscience morale ou professionnels de l’indignation, vérificateurs de faits du politiquement correct associant l’arrogance du bas clergé à la science confuse de Diafoirus, et prompts à recueillir les humeurs des représentants des minorités ethniques ou sexuelles avec une servilité de domestiques.
La Révolution racialiste, le nouveau livre de Mathieu Bock-Côté, vient mettre fin à notre insouciance. Il nous révèle qu’il ne suffit
pas d’éteindre nos télévisions non plus que de déserter les réseaux sociaux pour échapper au cirque. Les thèmes mis en circulation, depuis cinquante ans, par les tenants du décolonialisme, pourfendeurs du racisme systémique ou militants de l’indigénisme qui ont prospéré sur les campus américains ou dans les universités françaises, ne relèvent pas d’une polémique absurde. Ils forment une « idéologie toxique », un corpus doctrinal d’une cohérence redoutable.
Ils ont préparé la révolution culturelle qui est désormais à l’œuvre des deux côtés de l’Atlantique, et qui vise, par le déboulonnage des statues, l’intimidation, la censure, la mise en accusation des grands personnages de notre histoire, la délégitimation de notre héritage par une « entreprise de nettoyage éthique », à exercer sur les consciences un effet de sidération au terme duquel nous soyons paralysés par la honte, avides de trouver une échappatoire susceptible de nous faire pardonner d’être ce que nous sommes.
Mathieu Bock-Côté nous en avertit : face à la déferlante, il est vain de jeter sur notre passé un regard critique, de tenter d’y trier le bon grain de l’ivraie, de rêver de continuer l’aventure de notre civilisation en nous efforçant d’éviter les erreurs et les fautes auxquelles l’imperfection de la nature humaine a parfois condamné nos pères. C’est notre existence même qui est désormais considérée comme un crime, notre survie qui est un scandale. Telle est
l’épine dorsale de la révolution racialiste qui a consisté, à l’heure même où les crimes de Hitler avaient conduit les Occidentaux
à répudier le vocabulaire de la race, à le réintroduire pour en faire le principal chef d’accusation du procès mené contre nous.
L’Occidental hétérosexuel n’est pas, aux yeux de ses instigateurs, criminel par simple accident, il l’est par nature : parce qu’il est blanc et qu’il doit
tout ce qu’il croit tenir de l’inventivité, du travail, de l’énergie déployés par ses ancêtres à travers les siècles à l’exploitation millénaire des minorités qui secouent aujourd’hui le joug de sa suprématie. Il ne peut donc trouver sa rédemption qu’en « tuant le vieil homme blanc » qui est en lui, par le rejet de son passé, la repentance et l’acceptation de sa disparition de l’histoire, afin qu’appuyés sur le « coup d’État démographique » qui leur a permis de s’installer en masse sur notre territoire sans plus songer, évidemment, à assimiler nos mœurs, notre langue, notre culture (l’exigence serait elle-même d’une « terrible violence
symbolique »), les ressortissants du tiers-monde puissent y imposer la cohabitation de pratiques diversitaires et les substituer au monolithisme hégémonique qui fait de nous, chez nous (quand même nous avons, depuis longtemps, renoncé à les exporter outre-mer), d’insupportables colons.
Mathieu Bock-Côté avait décrypté, dans un précédent livre, les enjeux du déploiement du politiquement correct depuis sa naissance aux États-Unis. Il l’avait montré fondateur d’un nouveau régime qui fait de la diversité et du relativisme l’alpha et l’oméga de la science politique. li sait tout de l’histoire des idées au XXe siècle, de la vie académique aux États-Unis, des débats qui agitent l’intelligentsia française, des recherches qui mobilisent les facultés de sociologie. li excelle à mêler l’actualité la plus chaude aux concepts les plus pointus. Il appelle de ses vœux le regard d’un « nouveau Tocqueville » qui viendrait faire le récit de la névrose au terme de laquelle la colonisation des sciences sociales par une idéologie de remplacement, après l’échec du communisme, a permis de formater les esprits des Occidentaux pour leur faire admettre que leur rédemption passait par l’avènement d’un monde où ils seraient étrangers à eux-mêmes dans leur propre patrie, et où la dernière mission de leurs nations autrefois souveraines serait de s’abolir. Faute de trouver Tocqueville autour de lui, il a fait lui-même le voyage. Il nous en donne ici le prodigieux compte rendu. Son livre a, par sa cruauté, sa profondeur, sa précision, quelque
chose de suffocant.
Mathieu Bock-Côté, sociologue bien connu, va publier un nouvel essai à Paris le 15 avril 2021.
Présentation de l’éditeur
« On ne saurait segmenter une société sur une base raciale sans condamner chaque groupe à s’enfermer dans sa couleur de peau, qui devient dès lors l’ultime frontière au cœur de la vie sociale. »
La vision racialiste, qui pervertit l’idée même d’intégration et terrorise par ses exigences les médias et les acteurs de la vie intellectuelle, sociale et politique, s’est échappée de l’université américaine il y a vingt ans.
Et la voilà qui se répand au Canada, au Québec et maintenant en France. Elle déboulonne des statues, pulvérisant la notion même d’histoire, elle interdit de parler d’un sujet si vous n’êtes pas héritier d’une culture, et vous somme de vous excuser « d’être blanc », signe de culpabilité pour l’éternité. Le racialisme sépare et exclut, n’apporte pas de libertés quoi qu’en disent ses hérauts, et, plus dangereux, modélise une manière de penser le monde.
Mathieu Bock-Côté est sociologue, et chroniqueur pour la presse québécoise et française. Ses travaux portent sur le régime diversitaire, le multiculturalisme et les mutations de la démocratie. Seul lui pouvait signer un essai aussi éloquent, percutant. Sidérant même.
Texte de Jean Christophe Buisson paru dans Le Figaro Magazine du 19 juin 2020.
Parti des États-Unis, le mouvement consistant à effacer toute trace et tout symbole d’un passé jugé raciste, esclavagiste ou colonialiste s’étend jusqu’en France. Relayé parfois par l’université, amplifié par l’affaire Traoré, il menace non seulement les statues, les monuments, les noms de rue, mais aussi la littérature, le cinéma, la littérature, le cinéma et la musique, c’est-à-dire la culture, la mémoire, l’histoire de France.
Quand certains veulent manipuler ou réécrire le passé à l’aune de la morale contemporaine.
La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Après le Premier ministre britannique Boris Johnson (« Je suis très circonspect sur la grande campagne visant à photoshoper entièrement notre paysage culturel ») et le président américain Donald Trump (« Mon Administration n’envisagera jamais de renommer nos superbes et légendaires bases militaires »), Emmanuel Macron est entré dimanche dernier dans l’arène folle ouverte par les activistes du mouvement antiraciste #BlackLivesMatter. En prononçant ces mots lors de son allocution solennelle, le président de la République a relayé le souhait de l’immense majorité des Français. Importé des États-Unis, prolongé aux Antilles, au Royaume-Uni et en Belgique essentiellement, le nouvel iconoclasme visant à détruire des statues ou des monuments dédiés à des grandes figures de l’Histoire jugées, au choix, racistes, esclavagistes ou colonialistes, a été condamné par la quasi-totalité de la classe politique. Mais non sans réserves. Certains, à gauche, s’interrogent malgré tout sur l’opportunité de conserver par exemple devant l’Assemblée nationale une statue de Colbert, grand ministre des Finances de Louis XIV, mais aussi instigateur du Code noir, qui fixa dans notre pays un cadre juridique à l’esclavage au XVIIe siècle. C’est le cas de l’ancien premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault, qui a soudain retrouvé la mémoire après s’être assis durant vingt-six ans dans la salle Colbert en tant que député et après avoir fréquemment arpenté la rue Colbert à Nantes, dont il a été maire pendant vingt-trois ans…
Le roi de France a aidé les Insurgents durant la guerre d’Indépendance. Raison pour laquelle une ville du Kentucky a été baptisée Louisville. Jugé complice des colons européens ayant conquis le territoire amérindien, sa statue locale a été prise d’assaut par une foule le 30 mai. Un manifestant a arraché sa main droite. Réalisée par un sculpteur français, offerte par le maire de Montpellier, elle avait été installée là en 1967.
D’autres se demandent si les noms de Faidherbe, Bugeaud ou Gallieni, figures militaires de la colonisation de l’Afrique, ne doivent pas être effacés des plaques de rues ou descendus de leur piédestal, quels qu’aient été leurs autres mérites (pendant la Première Guerre mondiale, par exemple). De même, on s’interroge sur Napoléon « qui-rétablit-l’esclavage-et-méprisait-les-femmes ». On grince à propos de Louis XIV, qui œuvra certes très modérément pour l’entente franco-allemande et poussa les protestants à fuir la France. On souligne que le général de Gaulle était chef du gouvernement provisoire quand la rébellion de Sétif, en Algérie, fut réprimée en mai 1945…
Outre qu’elle ranime l’éternel débat entre mémoire et histoire, qu’elle invite à une détestable repentance collective (« Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier », disait le sage Bossuet), qu’elle détourne le message universaliste jusque-là porté par le discours antiraciste et qu’elle émane de minorités très agissantes, mais guère représentatives, cette polémique est stérile et dangereuse pour deux raisons principales : d’une part, elle est sans fin ; d’autre part, elle ouvre la porte, dans tous les domaines culturels, à d’évidentes censures, des réécritures de l’histoire permanentes et des négationnismes coupables. Elle promet tout simplement l’avènement d’une société totalitaire, sur le modèle de celle décrite dans 1984 par George Orwell : dans celle-ci, « les livres avaient été réécrits… les statues, rues et immeubles avaient été renommés… ».
Destruction des deux statues de l’abolitionniste Victor Schœlcher que compte la Martinique, le 22 mai 2020. Journaliste et militant antiesclavagiste, il est nommé sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies après la révolution de février 1848. Il fait adopter un décret proclamant, le 27 avril de la même année, l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire français. Il est élu ensuite député de la Martinique et sera panthéonisé à la demande du président guyanais du Sénat, Gaston Monnerville. Le 22 mai dernier, deux de ses statues ont été renversées à Fort-de-France par des activistes « antibéké » (blancs des Antilles arrivés avant les esclaves) et « anti-héritage colonial ». Ce qui lui est reproché : il n’est pas noir, vient de la métropole et la célébration de son action jette dans l’ombre les révoltes locales.
Cette polémique est sans fin, car nos rues, nos places et nos parcs regorgent de milliers de statues de chefs politiques et militaires à qui notre époque peut en effet tout reprocher, à commencer par la mort de leurs prochains — car oui, la guerre fait des morts. Mais aussi des gestes et des paroles qui, à l’aune de la morale contemporaine, font d’eux des monstres. Faut-il nettoyer l’espace public de toute représentation d’hommes ou de femmes possédant une part d’ombre ? Faut-il leur substituer des personnes irréprochables ? Mais si oui, lesquelles ? Et surtout, qui en décide ? Au nom de quoi, de quelle valeur, de quelle autorité incontestable ? La tâche n’est pas immense, elle est impossible. Tant de victimes ou de héros auront été aussi des bourreaux. Clovis et Vercingétorix ? Ils massacraient avec allégresse leurs ennemis. Tel chef protestant, victime des exactions des Guise et de la Ligue ? On trouvera à son actif des massacres de catholiques. Danton ? Un prévaricateur. Robespierre, au prétexte qu’il œuvra pour l’abolition de l’esclavage (février 1794) ? Ce serait faire fi de son discours du 17 novembre 1793 où, à l’occasion de son Rapport sur la politique extérieure, il justifiait l’élimination des Girondins abolitionnistes en des termes où on chercherait en vain quelque tendresse pour les Noirs et les esclaves : « La même faction qui voulait réduire tous les pauvres à la condition d’hilotes et soumettre le peuple à l’aristocratie des riches, voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies. » François Mitterrand ? Il était d’extrême droite dans sa jeunesse, protégeait Bousquet et fut décoré de la francisque par le maréchal Pétain. À ce propos, sait-on que les dernières rues portant le nom du chef de l’État français n’ont été débaptisées qu’il y a dix ans — à Tremblois-lès-Carignan (Ardennes), Parpeville (Aisne) et Dernancourt (Somme) ?
Car non, l’histoire n’est pas manichéenne, elle est complexe, dans la mesure où ceux qui la font sont des hommes, traversés de contradictions, de paradoxes, d’accès de violence et de bienveillance, de vices et de vertus. Raison pour laquelle aucune des grandes figures déjà honorées par l’érection d’une statue au cours des décennies et des siècles passés n’échapperait aux promoteurs d’une histoire écrite non avec un grand H, mais avec une grande hache. Même ceux qu’on croirait au-dessus de tout soupçon.
Voltaire tenait des propos odieux sur les Juifs. Lazare Hoche a participé au génocide vendéen. Le révolutionnaire et père de l’indépendance haïtienne Toussaint Louverture possédait lui-même des esclaves avant de se lancer dans la lutte abolitionniste. Arthur Rimbaud était un trafiquant d’armes et peut-être d’esclaves. Jules Ferry, tout inventeur de l’école laïque, gratuite et obligatoire qu’il était, justifiait sa politique de colonisation du Tonkin en 1885 par des mots qui font frémir en 2020 : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Léon Blum ne faisait pas mieux en 1925, devant ses collègues de l’Assemblée nationale : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Édouard Herriot, incarnation bonhomme du radical-socialisme et de la IIIe République, avait fait venir des Sénégalais et des Chinois pour reconstituer des villages exotiques lors de l’exposition universelle de Lyon en 1914.
On en passe. À moins de vouloir, comme les communistes jadis, faire du passé table rase, impossible d’entamer une revisitation de notre passé sans nous suicider. Mais ce qui est valable pour les statues l’est tout autant pour tous les arts en général. La chose n’est pas nouvelle. Depuis des années, des associations tentent de faire interdire les rééditions de Tintin au Congo au motif que la vision des Noirs que Hergé propose dans sa bande dessinée est raciste. On peut l’admettre, mais là aussi, interdire toute œuvre reflétant son époque au motif que celle-ci est jugée indigne par la nôtre relève des méthodes staliniennes consistant à effacer des photographies de la révolution de 1917 les visages de ses acteurs devenus gênants — à commencer par Trotski. Les États-Unis sont, il est vrai, déjà entrés dans ce cycle.
Le mot « extermination » et l’adverbe « abominablement » ont aussi été grimés, comme effacés. Le chiffre 4 115 a également été effacé, il correspond au nombre d’enfants de moins de 16 ans impliqués dans cette rafle organisée en juillet 1942 et plus tard tués dans les camps nazis.
En 2018, le prix littéraire Laura Ingalls, du nom de la célèbre petite fille à nattes qui fit les belles heures de la série télévisée La Petite Maison dans la prairie a été débaptisé. Motif : le roman autobiographique en huit tomes de Laura Ingalls Wilder paru dans les années 1930, et dont elle était tirée, véhiculait « des sentiments anti-Amérindiens et anti-Noirs ». Encore plus délirant, Huckleberry Finn, La Case de l’oncle Tom et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee (un des livres préférés de Barack Obama…) ont subi les foudres de mouvements antiracistes au point d’être retirés de programmes scolaires et de bibliothèques en raison de l’usage du mot « nègre » par des personnages racistes dans ces romans.
Et tant pis si ceux-ci, en décrivant la réalité, visaient justement à les dénoncer. Tout se passe comme si on estimait les lecteurs insuffisamment intelligents, formés ou éduqués. Incapables de comprendre, dans une œuvre de fiction, où est le mal entre un raciste et un esclave, un nazi et un résistant, un voleur et un policier, un pédophile et un enfant, un mari brutal et une femme battue. Ainsi la plate-forme de cinéma payante américaine HBO a-t-elle retiré de son catalogue Autant en emporte le vent, le film aux huit oscars (dont le premier à une actrice de couleur noire, elle-même fille d’esclaves, Hattie McDaniel), le temps de rédiger un texte de « contextualisation ».
Va-t-on demain devoir en faire autant avec Le Cuirassé Potemkine, Octobre et tous les grands films de propagande soviétique du génial Eisenstein et de ses épigones ? Va-t-on diffuser des avertissements avant la diffusion de chaque western montrant les Apaches, les Navajos ou les Sioux comme des sauvages féroces et assoiffés de sang ? Va-t-on « expliciter » trois quarts des répliques de Clint Eastwood et de Charles Bronson ? Va-t-on interdire Mary Poppins notamment parce que la scène des ramoneurs relève du procédé désormais condamnable du « blackface » ?
Va-t-on organiser des débats sur les chaînes de télévision programmant les séries Nord et Sud ou Shérif, fais-moi peur, dont les héros pilotent une Dodge Charger orange baptisée « Général Lee » et flanquée, sur son toit, d’un drapeau confédéré ? Chaque concession à ce mouvement d’essence totalitaire drapé dans sa bien-pensance morale (qui n’est pas antiraciste ?) en appelle d’autres. On préférera, comme la salle de cinéma parisienne Le Grand Rex avec le film de Victor Fleming, ôter de son affiche une œuvre (donc la censurer), sans lutter, à la demande de son distributeur (Warner), plutôt que de subir les foudres (ou les assauts physiques) de groupes associatifs accusateurs. Et on se moquera de la réaction outrée d’un ministre de la Culture aussi impuissant que son homologue de l’Intérieur à endiguer les flots de haine et de bêtise. Un autre exemple ? La tentative de vol, au musée du quai Branly-Jacques Chirac, la semaine dernière, d’un poteau funéraire bari du XIXe siècle afin, dixit l’un de ses auteurs, « de le ramener à la maison » (comprendre en Afrique ; quant à savoir dans quel pays…). Affaire d’autant plus pitoyable quand on se souvient du discours du président de la République en 2006, pour l’inauguration de ce bâtiment destiné à célébrer la grandeur des arts premiers : il y rendait un vibrant hommage « à des peuples brutalisés, exterminés par des conquérants avides et brutaux », stigmatisant au passage « l’ethnocentrisme, cette passion déraisonnable de l’Occident à porter, en lui seul, le destin de l’humanité ». Une manière de demander pardon qui, manifestement, ne suffisait pas.
Mais sans doute les quatre activistes — dont un Congolais — arrêtés puis relâchés par la police ignoraient-ils ces propos. Comme la plupart de ceux qui ne voient l’histoire et la mémoire que comme un combat entre des victimes et des bourreaux, le Mal et le Bien, ignorent le passé. Et pour cause. Le connaître dans ses détails oblige à la nuance. À l’étonnement. Au doute. Il conduit à parler de l’esclavage généralisé dans la Grèce antique et dans l’Amérique du Sud, bien avant l’arrivée de Christophe Colomb, autre cible des #BlackLiveMasters ces derniers jours. À rappeler l’ampleur de l’esclavage entre tribus africaines depuis la nuit des temps. À raconter l’histoire de ces deux princes d’Old Town, dans l’actuel Nigeria, qui, après avoir été capturés par des négriers anglais, puis vendus comme esclaves aux États-Unis, avaient racheté leur liberté avant de revenir sur leur terre natale pour devenir… négriers. À mentionner la mise en esclavage à grande échelle de Noirs et d’Européens par les Arabes, et ce jusqu’au milieu du XXe siècle (l’Arabie saoudite ne l’a aboli officiellement qu’en 1962 et la Mauritanie en 1980). À se souvenir surtout de ce qu’écrivait Jean Bodin dans Les Six Livres de la République en 1576 : « Tout le monde est rempli d’esclaves, hormis un quartier de l’Europe. » Faut-il le préciser : la France faisait partie de ce quartier.
[Au VIIe siècle, la reine des Francs Bathilde, elle-même ancienne esclave et par la suite canonisée, aurait, selon la tradition, jugulé l’esclavage dans les royaumes francs en interdisant le
commerce sur ses terres. Plus tard, Louis X le Hutin, roi de France, publie un édit le 3 juillet 1315 qui affirme que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Officiellement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ».]