Affichage des articles dont le libellé est centralisation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est centralisation. Afficher tous les articles

samedi 26 avril 2025

Mark Carney et le Québec, un rapport trouble (euphémisme)

Texte du chroniqueur Jean-François Lisée. 


On sous-estime l’ampleur de l’intervention passée de Mark Carney (ci-dessus) au Québec. Lorsqu’il était gouverneur de la Banque du Canada, il s’est trouvé devant un cas sans précédent. Comme ailleurs dans le monde, des banques et institutions canadiennes avaient investi des milliards de dollars dans un outil beaucoup plus risqué qu’il n’y paraissait, appelé papier commercial adossé à des actifs (PCAA). On découvrait soudainement que ces actifs n’étaient pas solides et que ceux qui s’y étaient adossés allaient se retrouver le nez sur le sol.

Il fallait agir. Mark Carney était l’homme qu’il fallait. Toutes les grandes banques canadiennes pouvaient compter sur lui. Des prêts d’urgence s’élevant à 41 milliards de dollars furent débloqués par Carney, puis, par le truchement de la Société canadienne d’hypothèque et de logement, 70 milliards supplémentaires ont servi à racheter des banques les investissements pourris dans lesquels elles s’étaient empêtrées.

Carney était sur tous les fronts, lançait à tous des bouées de sauvetage, rappelait tout le monde. Sauf une personne, Henri-Paul Rousseau.

L’homme représentait pourtant le plus grand détenteur de ces investissements au Canada, pour une somme de 14 milliards de dollars : la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Après plusieurs tentatives ratées de parler à la haute direction de la Banque du Canada, Rousseau doit se rendre à l’évidence : contrairement aux grandes banques canadiennes, qui se tireront indemnes de la débâcle grâce à l’aide de la Banque du Canada, la Caisse de dépôt, elle, devra totalement assumer la perte de ses actifs. Elle est larguée par Carney.

Le récit fouillé de cet épisode est narré par Jean-Jacques Pelletier dans son récent Le bas de laine mangé par les mythes (Septentrion). Il explique que, pour ainsi faire sortir la CDPQ du giron des institutions à sauver, Carney a introduit in extremis une distinction que personne n’avait auparavant notée. Ceux qui détenaient des PCAA émis par des banques seraient protégés : c’était le cas des grandes banques. Ceux qui détenaient des PCAA émis par d’autres institutions que des banques seraient ignorés : c’était le cas de la Caisse de dépôt.

Ayant ce précédent en tête, comprend-on mieux les bizarres décisions asymétriques envers le Québec prises par Carney, désormais premier ministre ?

Il a pris la décision de consacrer 3,7 milliards d’argent public pour distribuer des chèques de 220 à 440 $ à chaque Canadien, mais pas aux Québécois et aux Britanno-Colombiens. Le prétexte ? Les chanceux ont payé, dans le passé, la taxe carbone pour laquelle ils ont déjà été surremboursés. Si vous estimez que cet argument est indigne d’un banquier, vous n’êtes pas le seul. C’est aussi l’opinion de toute l’Assemblée nationale. D’autant que, pour payer ces chèques à nos voisins, Carney a utilisé l’argent des contribuables québécois. Grâce à lui, on vient de transférer 800 millions aux autres Canadiens. Souvent interrogé par les journalistes à ce sujet, Carney fait semblant de ne pas comprendre la question. (Il ne la comprend pas en anglais non plus.)

Yves-François Blanchet aime répéter que, aux premiers jours de la crise des tarifs, Carney a dégagé 2 milliards de dollars pour venir en aide au secteur de l’automobile canadien. Mais 2 milliards, c’est la somme que l’industrie québécoise du bois d’œuvre est forcée de payer, au total depuis quatre ans, en droits compensateurs imposés par les États-Unis, droits qui viennent de bondir. Pour compenser ces coûts, Carney semble avoir égaré son chéquier.

Dans la gestion des tarifs et des contre-tarifs, Carney a su faire de la dentelle avec l’industrie ontarienne de l’automobile : les pièces provenant des États-Unis et qui sont utilisés dans la fabrication de voitures canadiennes sont exemptées de contre-tarifs pour protéger la compétitivité de l’industrie locale.

Mais où est passée la dentellière pour l’industrie québécoise de l’aluminium? Les contre-tarifs de Carney sur l’aluminium importé des États-Unis ont deux effets boomerang néfastes. D’abord, le prix de l’aluminium nord-américain est uniformisé, donc tout tarif ou contre-tarif en augmente le prix pour la totalité des acheteurs — la surenchère nuit ainsi à notre industrie. Ensuite, les allers-retours de produits transformés de l’aluminium des deux côtés de la frontière font en sorte que les tarifs Carney s’ajoutent aux tarifs Trump dans le coût de plusieurs produits fabriqués ici. Le premier ministre ne semble pas sensible à cette problématique principalement québécoise.

Voilà pour les sujets que l’ex-banquier doit maîtriser sur le bout de ses doigts. Mais qu’en est-il des questions identitaires et migratoires, où il sort de sa zone de confort ?

Sur l’immigration, il vient de déclarer vouloir faire croître la population canadienne de 1 % par an, même si notre capacité de loger ces nouveaux venus n’augmentera pas, c’est certain, au même rythme. Cette progression forcerait le Québec à accueillir 80 000 nouveaux permanents par an, ce qui excède notre capacité d’accueil. Sur les temporaires, il est d’accord pour en réduire le nombre. Le plus simple serait de déléguer au Québec la gestion du programme fédéral de travailleurs temporaires, ce que propose Pierre Poilievre. C’est manifestement trop demander aux libéraux de Carney.

Sur la laïcité, il est comme tout bon libéral opposé à la loi québécoise, ce qui est son droit. Mais plutôt que de respecter la volonté québécoise et de laisser les règles du jeu en l’état, il promet de tenter de convaincre la Cour suprême d’enlever au Québec le seul levier qui lui permette d’assumer sa différence, la disposition de dérogation, mieux nommée clause de souveraineté parlementaire.

Au sujet de la langue française, de même, il se montre plus enthousiaste que les autres chefs de partis fédéraux à l’idée de dépouiller la loi québécoise de l’usage de la disposition de dérogation et de laisser les juges fédéraux, nommés par Ottawa, en arracher goulûment des morceaux, souvent les plus efficaces.



En janvier, Ottawa avait remarquablement choisi un opposant à la Loi sur la laïcité de l’État québécois, Robert Leckey, pour siéger à la Cour supérieure (comme il l’avait fait pour un juge québécois à la Cour suprême, avec Mahmud Jamal). L’Assemblée nationale a voté une résolution demandant que, dorénavant, ces nominations se fassent à partir de candidats proposés par Québec. Un premier ministre canadien respectueux de la nation québécoise aurait peut-être au moins fait semblant d’examiner posément la proposition ; Mark Carney l’a rejetée dans l’heure.

Voir aussi

Mathieu Bock-Coté : Qui est Mark Carney ?

Carney : il parlait d'être en récession en 2009, il dit l'avoir évitée en 2025... Quel Carney croire ?

Mark Carney accusé de plagiat pour sa thèse de doctorat de 1995 à Oxford

Canada — Mark Carney patine, bafouille et trébuche sur des questions simples liées au genre

Carney maintient le cap Trudeau en ce qui a trait aux traitements chimiques et chirurgicaux des enfants qui se disent trans

Le Premier ministre canadien Mark Carney a invité à son conseil un confondateur de l'Initiative du Siècle

Sondage (n=1500) — Près des 2/3 des Canadiens contre le triplement de la population du Canada d'ici 2100 (le plan de l'Initiative du Siècle)

Le chef libéral Mark Carney a été accusé de s'approprier les idées des autres au cours de la campagne électorale fédérale (en anglais, Globe and Mail)

Les Britanniques avertissent que le nouveau premier ministre canadien a une « touche Midas inversée ». La réputation de Mark Carney en tant que gouverneur de la Banque d'Angleterre est plus entachée qu'il ne le laisse entendre (en anglais, National Post)

Tenir compte des avertissements sévères de la Grande-Bretagne à l'égard de Mark Carney. La presse britannique tant de gauche que de droit s'est montrée beaucoup plus critique à l'égard de notre nouveau premier ministre que la nôtre.  (en anglais, National Post)

Pourquoi les libéraux fédéraux de Carney veulent autant dépenser («Le banquier Carney semble adhérer aux principes de la comptabilité créative. Il n’est pas différent en cela de cette caste d’oligarques et de technocrates mondialistes qui ont conduit l’Occident dans le mur en trente ans.»)

lundi 11 novembre 2024

Trump annonce qu'il fermera le ministère fédéral de l'Éducation

Plusieurs politiciens républicains, en commençant par Ronald Reagan, ont milité pour abolir le département de l’éducation, laissant cette compétence uniquement aux États fédérés.

Donald Trump a confirmé qu’il abolirait ce ministère à son retour au pouvoir en janvier 2025 et que les États fédérés seraient désormais les seuls compétents en la matière.

La mission officielle de ce ministère est de promouvoir la réussite scolaire des jeunes et les préparer à la concurrence mondiale en favorisant un enseignement de haute qualité et en assurant l’accès égal de toutes les catégories sociales à l’éducation. Il compte 4 400 employés et un budget annuel de 68 milliards de dollars. Le président Biden en 2023 avait demandé à ce que son budget s’élève à 88,3 milliards de dollars.


dimanche 15 septembre 2024

« Les ministres de l’Éducation nationale n’ont quasiment plus aucun pouvoir réel sur le système scolaire »


Dans Repenser l'enseignement (aux PUF), le philosophe Philippe Nemo analyse les causes du déclin intellectuel français. Entretien.
 
— En tant que professeur, vous avez constaté vous-même le déclin du niveau des élèves, confirmé par la plupart des enquêtes. Sommes-nous en train d’assister à un véritable abêtissement général ? 
 
Philippe Nemo. — Tout le monde est désolé de la baisse générale de niveau, sanctionnée par les tests Pisa. Mais ce n’est pas seulement triste, c’est grave pour le pays. La compétition scientifique, technologique et économique dans le monde, les nouveaux et effrayants risques de guerre ont rendu plus que jamais indispensable que la France dispose, à chaque génération, des plus hautes compétences intellectuelles, comme c’était le cas dans le passé. Ce n’est pas à ce moment que notre système scolaire et universitaire peut se permettre de décrocher par rapport à ceux d’autres pays concurrents et potentiellement hostiles. Les Russes, par exemple, sont capables d’inventer des armes terrifiantes. Cela a peut-être un lien avec le fait qu’ils n’ont pas de collège unique et que leurs universités sont très sélectives.

— Dans les causes du déclin de l’école, vous visez notamment les « pédagogistes »…

Philippe Nemo. — Jean-Paul Brighelli a fait sensation il y a quelques années en décrivant l’Éducation nationale actuelle comme « La Fabrique du crétin ». On peut estimer, de fait, que la primauté donnée à la pédagogie au détriment de la transmission méthodique des savoirs a contribué à faire baisser le niveau. Je le montre en analysant la notion de « séquence », qui est au cœur de la pédagogie actuelle. Une séquence est une série de séances sur un thème, qui dure quelques jours, où il est requis d’utiliser divers moyens pédagogiques – exposés d’élèves, travaux de groupe, recherche de documents audiovisuels… – en lieu et place d’un cours magistral continu. Et la séquence achevée, on passe à d’autres thèmes. Cette formule a été adoptée parce que, dans le collège unique, les classes étant hétérogènes, on ne peut faire cours au sens traditionnel du terme, puisque alors certains élèves suivraient, d’autres décrocheraient, et l’on ne pourrait plus assurer la cohésion du groupe. L’enseignement consiste alors en une suite de séquences censées être attrayantes en elles-mêmes, mais sans lien logique entre elles. Le résultat de cette méthode est que les savoirs, présentés par fragments épars, ne peuvent se structurer. Les élèves, à qui l’on n’a pas méthodiquement montré les tenants et aboutissants de ce qu’ils apprennent, ne comprennent les choses qu’à moitié et ils finissent par se contenter de ce flou. Ils n’acquièrent pas la notion de ce qu’est un savoir rationnel. C’est cet impressionnisme qui « fabrique des crétins ».

— Nous avons changé quatre fois de ministre de l’Éducation nationale ces deux dernières années. Qu’est-ce que cela révèle ?

vendredi 10 juin 2022

Russie — Le rejet du processus de Bologne et les convulsions idéologiques de l'élite

Nous avions déjà rapporté que la Russie avait signalé sa volonté de sortir du processus universitaire européen dit « de Bologne ». Le processus de Bologne est un processus de rapprochement des systèmes d’études supérieures européens amorcé en 1998 et qui a conduit à la création en 2010 de l’espace européen de l’enseignement supérieur, constitué de 48 États. Cet espace concerne principalement les États de l’Espace économique européen ainsi que, notamment, la Turquie et jusqu’à présent la Russie. Il s’agit du processus de réforme du système d’enseignement supérieur au niveau international, qui a débuté en 1999 à l’Université de Bologne, dont il tire son nom. Cet accord a permis la mise en place d’un système presque unifié de reconnaissance et d’équivalence des qualifications universitaires. De nombreux États européens adhèrent au processus. Toutefois, depuis trois ans, on assiste à un abandon progressif de la convention.

Nous reproduisons ci-dessous l’opinion d’Alexandre Guelievitch Douguine sur le processus de Bologne. Douguine, né à Moscou le 7 janvier 1962, est un intellectuel et théoricien politique nationaliste russe. Il est l’auteur de nombreux essais. Il a été le conseiller du président de la Douma d’État Guennadi Selezniov, ainsi que de Sergueï Narychkine, membre dirigeant du parti Russie unie, pour les questions stratégiques et géopolitiques.


Parlons du rejet du processus de Bologne. Le point central est une question de principe. L’introduction du système de Bologne faisait partie d’un projet global : la pleine intégration de la Russie dans le monde global, ce qui signifie l’adoption sans restrictions de toutes les normes et règles de l’Occident. Il ne s’agissait pas seulement d’éducation, mais de la principale stratégie du gouvernement russe depuis 1991. L’adaptation de tous les niveaux de vie — éducation, économie, culture, science, politique, technologie, mode, art, éducation, sports, médias — aux normes de l’Occident moderne était le principal objectif de toutes les réformes. Cela s’appliquait à tout et constituait l’objectif principal des autorités, tant sous Eltsine que sous Poutine. La mise en œuvre du système de Bologne est un élément mineur de cette stratégie globale.

Bien sûr, il y a une différence entre les années 1990 et les années 2000. Sous Eltsine, l’acceptation totale des normes et modèles occidentaux s’accompagnait d’une intégration dans le monde global et d’une volonté de tout sacrifier pour elle, y compris la souveraineté et l’indépendance. La standardisation est donc allée de pair avec la dé-souverainisation.

Sous Poutine, la souveraineté a été proclamée comme la valeur la plus élevée, mais l’occidentalisation et la standardisation se sont poursuivies. Apparemment, suivant l’exemple de Pierre le Grand, Poutine a décidé d’utiliser la technologie occidentale pour renforcer le pays et, à un moment donné, en s’appuyant sur ces normes empruntées, de frapper un grand coup. Pierre lui-même a ouvert une fenêtre sur l’Europe pour les canons russes. Dans le même temps, Pierre brisait également la tradition russe, alors que Poutine a hérité d’une société dans laquelle la tradition était déjà brisée.

Si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle Poutine poursuivait une stratégie consistant à copier le système occidental dans le but de renforcer la souveraineté russe, et il n’y a pas d’autre hypothèse intelligible, alors avec le début de l’OMU [Opération militaire en Ukraine] est venu le moment de vérité : il était temps de contre-attaquer, l’Occident, qui s’était entêté à essayer de nous arracher l’Ukraine en trompant et en hypnotisant la population naïve de la Petite Russie, était touché. Là encore, il y a un parallèle avec Pierre : celui qu’évoque la bataille de Poltava [contre la Suède en Ukraine en 1709], modèle que la Russie actuelle s’entête à poursuivre depuis février 2022. Tout s’emboîte.

Cependant, il y a une différence entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle : la technologie occidentale moderne est inextricablement liée à l’idéologie, la technologie elle-même porte un code clair de globalisme et de libéralisme. Ni les biens ni les objets ne sont idéologiquement neutres, et encore moins les méthodes d’enseignement et les disciplines universitaires, que la Russie actuelle a servilement copiées au cours des 30 dernières années. Au début, c’était un signe de défaite, puis un « plan astucieux » pour se concentrer et se préparer à une attaque en représailles. Maintenant, que faire de ces éléments, technologies et institutions que la Russie a copiés de l’Occident ? Pas seulement le système éducatif, mais tout le reste : les technologies de l’information, les institutions financières, les codes culturels, les mécanismes du marché, la mondialisation de la main-d’œuvre et de l’approvisionnement en énergie, et même la démocratie elle-même, le parlementarisme, les élections, les droits de l’homme, bref, tout…

mercredi 25 août 2021

La campagne centralisatrice de Justin Trudeau

Un texte de Mathieu Bock-Côté :

Justin Trudeau, apparemment, manque d’idées pour mener sa campagne.

On lui demandera légitimement pourquoi il s’y est lancé.

Mais l’essentiel est ailleurs : c’est que Justin Trudeau, ou du moins, ceux qui pensent pour lui, a décidé de mener une campagne dans les champs de compétences provinciales, comme on le voit avec son obsession de mettre partout ses pattes dans le domaine de la santé, des garderies et des CHSLD.

Ses idées sont celles d’un Premier ministre provincial. En gros, il a décidé de ne pas se mêler de ses oignons.

Soumission

Il se justifie en expliquant que c’est ce que les Canadiens demandent. C’est aussi ce que répètent ses perroquets du commentariat fédéraliste le plus servile, qui devraient avoir honte de manquer à ce point de loyauté envers le Québec.

Ne nous trompons pas : la faute n’en incombe pas exclusivement à Justin Trudeau. C’est dans la nature même du Canada de dévorer ses provinces, de les infantiliser.

Dans les faits, Justin Trudeau ne fait que donner une nouvelle poussée à une tendance lourde inscrite dans l’histoire de la fédération canadienne, surtout depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale.

Maurice Lamontagne, dans son ouvrage classique sur le fédéralisme canadien, appelait cela « l’intégration lucide ».

Pour lui, le Canada, s’il voulait se comporter comme un véritable État moderne, devait s’investir pleinement dans son gouvernement central. La construction de l’État-providence devait se faire à partir d’Ottawa pour être efficace et rationnelle.

Les provinces, pour lui, étaient des entités archaïques, plus vraiment pertinentes à l’échelle de notre époque. Lamontagne avait tendance à les voir comme de grosses municipalités. Cette vision s’est radicalisée au fil des décennies.

Ainsi, on s’en souvient, depuis Paul Martin, Ottawa a tout fait pour entretenir des relations directes avec les grandes villes du Canada, comme si elles étaient désormais ses partenaires privilégiées dans la construction du pays, les provinces étant encore une fois considérées comme quantité négligeable.

Pour s’imposer comme seul gouvernement vraiment important, Ottawa utilise tous les moyens nécessaires pour cela. Il fixe des normes pancanadiennes. Il conditionne ses investissements et transferts à des conditions lui permettant d’uniformiser les systèmes sociaux dans la fédération.

Provinces

Mais cela s’inscrit aussi dans la logique centralisatrice inscrite dans les origines du pays. Les Québécois, on le sait, s’identifient d’abord et avant tout au Québec, qu’ils considèrent avec raison comme leur État national.

Il n’en est pas ainsi dans le reste du Canada, où les provinces sont d’abord vues comme des entités administratives alors que le vrai gouvernement national est situé, dans leur esprit, à Ottawa. Il y aurait certes des nuances à faire dans l’Ouest, mais fondamentalement, la tendance lourde ne change pas.

Autrement dit, derrière ce dérèglement administratif et constitutionnel, on trouve, encore une fois, la question nationale, supposément dépassée.

Cette tendance est dévastatrice. Elle nous habitue à intérioriser toujours plus l’idée qu’Ottawa gouverne, et que Québec fait ce qu’il peut avec les moyens qu’on lui laisse.

Rien ne laisse croire, pourtant, qu’elle va changer.

 

Voir aussi 

Trudeau : les non vaccinés assis à côté de vaccinés mettent ces derniers en danger

lundi 1 juin 2020

Long entretien avec Mathieu Bock-Côté sur sa vision de l'éducation, l'assimilation, la culture

Mathieu Bock-Côté a accordé une interview exclusive à Educ'France : #Assimilation #Identité #LibertéScolaire #EdTech... Une leçon aussi édifiante qu'elle est porteuse d'espoirs. Propos recueillis par Axelle Girard.


1/ Vous êtes un auteur prolifique, et avez choisi d’inscrire votre action au cœur de plusieurs champs, parfois jugés incompatibles – à tort d’ailleurs. Comment définiriez-vous votre action ; êtes-vous d’abord un militant, un chercheur, un enseignant ou tout à la fois ?

Comme sociologue (j’enseigne à HEC Montréal) et comme chroniqueur (Journal de Montréal et Figaro). Je me suis toujours intéressé, à travers mes livres, à la configuration de l’espace public en démocratie. À quelles conditions peut-on y avoir accès ? À partir de quels critères peut-on y être reconnu comme un interlocuteur légitime ? En d’autres termes, c’est la question de la légitimité qui m’obsède. C’est ce qui m’a amené à m’intéresser à ce qu’on pourrait appeler la grande mutation idéologique occidentale engagée à partir des années 1960. Nous vivons aujourd’hui sous le régime diversitaire, qui prétend donner la seule interprétation possible de l’expérience démocratique – alors qu’à mon avis, il la dénature. Je m’intéresse beaucoup à la manière dont le régime diversitaire se représente ses adversaires et ses ennemis. C’est ce qui explique notamment mon intérêt pour le conservatisme, et plus largement, pour les différentes formes de dissidences au sein de la modernité. Car si la modernité émancipe l’homme, elle le mutile aussi, et il faut prendre la révolte contre cette mutilation au sérieux. La modernité porte aussi en elle une tentation totalitaire, et il vaut la peine, encore aujourd’hui, de voir de quelle manière elle s’actualise pour mieux y répondre. Au nom de quoi les hommes ont-ils résisté au totalitarisme, au siècle dernier, et au nom de quoi pourraient-ils y résister, aujourd’hui ?

Pour ce qui est de mon travail de chroniqueur, il consiste essentiellement à penser l’histoire qui se fait, pour le dire avec les mots de Raymond Aron. J’essaie, à travers mes chroniques, de décrypter l’époque derrière l’actualité, de situer les événements dans un contexte plus large pour les rendre intelligibles, en dévoilant dans la mesure du possible leur épaisseur historique et sociologique. Suis-je militant ? Je ne le crois pas. Je tiens beaucoup trop à ma liberté intellectuelle pour me définir ainsi. Cela dit, je suis militant d’une cause, une seule, mais qui me tient à cœur plus que tout : l’indépendance du Québec.

2/ Comme étudiante en administration publique, j’ai lu vos travaux sur le multiculturalisme assimilé par vous à une religion. Et je vous rejoins presque systématiquement mais, au fond, j’ai envie de vous demander pourquoi la France a échoué à imposer l’assimilation ?

Il y a des raisons internes et externes à cela. Parmi les premières, on trouve la mise en place d’un dispositif politico-médiatique inhibiteur qui se réclame de l’antiracisme mais qui a véritablement eu pour fonction, depuis 40 ans au moins, de faire le procès de la nation : ceux qui résistaient à cette dénationalisation de la France étaient disqualifiés moralement, extrême-droitisés, fascisés, nazifiés, même. Ils étaient ostracisés, traités en paria. Le progrès des sociétés était associé à leur dénationalisation. La nation devenait une référence au mieux vieillotte, au pire maudite, et qui s’en réclamait risquait une très mauvaise réputation. La référence nationale a été refoulée dans les marges de la cité ou ne survivait dans le discours public que dans sa forme la plus diminuée.

À travers tout cela, la définition de la nation n’a cessé de s’affadir : on a cessé de parler de la France comme une réalité historique et substantielle, pour la définir exclusivement à travers des valeurs républicaines, certes honorables et admirables et auxquelles je tiens comme tout le monde, mais qui ne la caractérisent pas. À ce que j’en sais, la démocratie, l’égalité, la justice sociale ne sont pas exclusives à la France. En fait, les références incandescentes à la République ont de plus en plus servi à masquer la désubstantialisation de la nation, comme si la première devait finalement se substituer à la seconde.

C’est dans ce contexte que la France est ainsi passée de l’assimilation à l’intégration à la «société inclusive». Elle a suivi son propre chemin vers le multiculturalisme, même si le corps social y résiste, tant les mœurs françaises demeurent vivantes. La définition de l’identité nationale tend à se retourner contre les Français, dans la mesure où on leur reproche de verser dans la crispation identitaire et la xénophobie dès qu’ils refusent de pousser plus loin leur conversion au multiculturalisme qui repose, je l’ai souvent dit, sur l’inversion du devoir d’intégration.

Dans la logique du multiculturalisme, ce n’est plus au nouvel arrivant de prendre le pli de la société d’accueil mais à cette dernière de transformer ses mentalités, sa culture, ses institutions, pour accommoder la diversité – l’islamisme, nous le savons, verra là une occasion de faire avancer son programme politique, en le formulant dans le langage du droit à la différence. Et plus la France est pénitente, honteuse d’elle-même, occupée à s’excuser dès qu’on l’accuse de quelque chose, moins elle est attirante, évidemment. Il est difficile d’aimer un pays qui maudit ses héros et veut les faire passer pour des monstres. L’État lui-même, perdant confiance en sa légitimité, a progressivement renoncé à assimiler en ne posant plus la culture française comme culture de convergence : elle ne devenait, en France, qu’une culture parmi d’autres, devant renoncer à ses «privilèges» historiques pour qu’advienne le vivre-ensemble diversitaire. Autrefois, plus on envoyait des signes ostentatoires d’assimilation ou d’intégration, plus on avant de chance de profiter des avantages de la coopération sociale. Il n’en est plus ainsi puisque les mécanismes sociaux poussant à l’assimilation sont désormais diabolisés au nom d’une fantasmatique «lutte contre les discriminations». D’ailleurs, l’État n’ose même plus défendre les frontières, au point de célébrer ceux qui ne les respectent pas au nom d’une conception particulièrement dévoyée de la fraternité.

On mentionnera aussi la dynamique de l’individualisme propre à toutes les sociétés modernes, mais qui s’est radicalisée avec les années 1960 et qui pousse l’individu à se désaffilier du cadre national comme si ce dernier était écrasant, étouffant, illégitime. Cette dynamique pousse à la désassimilation de la population française historique – et de toutes les populations occidentales, évidemment. L’individu ne se voit plus comme un héritier : il en vient même à rêver à son autoengendrement. Le progressisme contemporain déréalise l’individu et l’arrache aux appartenances les plus fécondes : il le décharne en croyant l’émanciper. Il le condamne pourtant à la nudité existentielle.

C’est ainsi qu’on doit comprendre la fameuse théorie du genre qui pousse l’individu à vouloir s’autodéterminer au point de choisir lui-même son propre sexe, s’il s’en choisit un, parce qu’il peut aussi avoir la tentation de demeurer dans un flux identitaire insaisissable : c’est la figure du queer, associée, par ses promoteurs, à une forme d’émancipation absolue, la subjectivité ne se laissant plus instituer et se définissant exclusivement sous le signe de la volonté et de l’autoreprésentation. Qui questionne cette théorie est immédiatement accusée de transphobie, comme s’il fallait bannir intégralement ce qu’on pourrait appeler l’anthropologie fondatrice de la civilisation occidentale. L’être humain ne naît plus homme ou femme, apparemment : par décret théorique, on abolit l’humanité réelle pour en fantasmer une nouvelle, fruit d’un pur modelage idéologique.

Le réel est condamné, proscrit, maudit : le réel est réactionnaire. Mais puisque le réel résiste, il faut toujours plus loin l’entreprise de rééducation des populations, qui ne parviennent pas à voir leur réalité à travers les catégories privilégiées dans les sciences sociales universitaires. L’État social se transforme alors en État-thérapeutique qui multiplie les campagnes de sensibilisation à la différence et à la diversité, pour neutraliser ce qui, dans la population, la pousse à ne pas s’enthousiasmer pour cet univers orwellien.

Cela dit, l’individu ne peut pas durablement vivre dans un monde aussi mouvant, donc il en vient à se replier sur des identités de substitution paradoxalement bien plus contraignantes que l’identité nationale. On constate aujourd’hui, par exemple, une remontée du racialisme, qui vient essentiellement de la gauche, et qui cherche à relégitimer un concept régressif, la race, que nos sociétés avaient travaillé à neutraliser depuis plusieurs décennies. Ne soyons pas surpris : dès le début des années 1990, les plus lucides le disaient déjà, si vous renoncez à la nation, vous aurez pendant un temps l’individu, mais très vite, vous retomberez vers la tribu.

Quant aux facteurs externes, j’en identifierais rapidement quatre.

Il faut d’abord mentionner l’américanisation des mentalités, qui déstructure l’imaginaire national en imposant un univers conceptuel absolument étranger à l’histoire française, qui la rend inintelligible aux nouvelles générations. On le voit avec la promotion délirante d’un racialisme venu tout droit des universités américaines et qui pousse à la tribalisation des appartenances. Ce racialisme déstructure profondément les rapports sociaux. La France en vient à ne plus comprendre ses propres mœurs et intériorise, du moins dans son appareil médiatique, la critique de l’intelligentsia anglo-saxonne, qui la présente comme une Union soviétique bulldozant ses minorités. La gauche radicale universitaire et les mouvements sociaux qui s’en réclament jouent un grand rôle dans cette américanisation, et pas seulement le capitalisme, comme on a tendance à le croire. Le commun des mortels résiste à cette dynamique, mais il y résiste peut-être de moins en moins.

La mondialisation, aussi, transforme les conditions mêmes de l’existence des sociétés. Il n’est plus nécessaire de s’assimiler pour fonctionner en société. Les métropoles et leurs banlieues connaissent une hétérogénéité identitaire de plus en plus marquée et la révolution technologique permet de vivre dans une société sans vraiment chercher à y appartenir, en continuant d’habiter mentalement son pays d’origine. On ne saurait sous-estimer les effets politiques de cette dynamique sociologique qui devrait nous amener à examiner avec lucidité ce qu’on pourrait appeler nos capacités d’intégration comme société.

La construction européenne, aussi, qui n’a pas grand-chose à voir avec la civilisation européenne, et qui a même tendance à se construire contre elle, a contribué à disqualifier la référence nationale, en la décrétant inadaptée aux temps nouveaux. L’UE prétendait transcender les nations en les invitant à constituer politiquement la civilisation européenne : en fait, elle s’est construite contre la civilisation européenne, en la vidant de son épaisseur historique. On se rappellera son refus de reconnaître ses racines chrétiennes. La souveraineté nationale était jugée réactionnaire, et ceux qui la défendaient passaient pour les nostalgiques du nouvel ancien régime, centré sur la figure de l’État-nation. L’européisme s’accompagnait aussi d’un discours sur la mondialisation où l’intérêt de l’humanité était associée au mouvement perpétuel – Taguieff a parlé pour cela de bougisme. La mode, il y a quelques années encore, était à la déterritorialisation des appartenances et aux identités hybrides, engendrées par des métropoles mondialisées, se présentant comme tout autant d’espaces privilégiées pour favoriser le déploiement du régime diversitaire.

Il faut aussi parler de la pression migratoire. L’historien québécois Michel Brunet disait que trois facteurs pesaient dans le destin des civilisations : le nombre, le nombre, et encore le nombre. L’immigration massive déstructure profondément les sociétés qui la subissent. Le phénomène n’est pas nouveau : il se déploie depuis plusieurs décennies, même si le maquillage de la réalité par une démographie lyssenkiste a tout fait pour en minimiser la portée. Ou alors, on présente les grandes migrations d’aujourd’hui comme des flux démographiques naturels appartenant aux lois de l’histoire, auxquels on ne pourrait rien faire. On joue du droit, de l’histoire et de la statistique pour faire croire que ce qui arrive n’arrive pas et les médias, trop souvent, participent à ce recouvrement idéologique de la réalité.

Plus encore, ils jouent un rôle central dans cette négation du réel. Nous vivons une forme d’écartèlement idéologique : la mutation démographique des sociétés occidentales est reconnue lorsqu’il faut la célébrer, mais niée lorsqu’on pourrait être tenté de la critiquer. Les tensions associées à cette société fragmentée sont constamment relativisées. Lorsque le réel pèse trop fort, on le maquillera ou on le traitera sur le mode du fait divers : on se souvient tous du traitement des agressions de Cologne, en 2016. On pourrait évoquer bien d’autres exemples, plus récent, mais celui-là est resté dans nos mémoires. Sur le fond des choses, l’immigration massive tend progressivement à rendre de plus en plus difficile l’assimilation et favorise plutôt la constitution de communautés nouvelles, qui se définissent à travers l’action d’entrepreneurs idéologiques associés à la mouvance indigéniste et décoloniale, comme des victimes intérieures de la communauté nationale.

La laïcité française est ainsi présentée comme une forme de néocolonialisme intérieur destinée à étouffer les populations immigrées. Amusant paradoxe : autrefois, le colonialisme consistait à imposer sa culture chez les autres, aujourd’hui, cela consiste à imposer sa propre culture chez soi. Les nations occidentales sont expropriées symboliquement de chez elles, et lorsqu’elles protestent contre cette dépossession, on juge qu’elles basculent dans le suprémacisme ethnique. On leur explique que leurs racines ne comptent plus : nous sommes tous des immigrants, telle est la devine du régime diversitaire. L’histoire nationale est appelée à se dissoudre dans la mystique diversitaire : tel était le projet qui animait, il y a quelques années, l’ouvrage L’histoire mondiale de la France. Le régime diversitaire cherche alors à imposer de toutes les manières possibles la fiction du vivre ensemble, quitte à devenir de plus en plus autoritaire dans la maîtrise du récit médiatique pour éviter que des voix discordantes ne viennent troubler la fable de la diversité heureuse. Il cherche à contrôler les paroles dissidentes au nom de la lutte contre les propos haineux, mais on comprend qu’à ces derniers sont assimilées toutes les critiques du progressisme.

3/ Parlons d’école : quelles grandes similitudes voyez-vous entre le combat pour la liberté scolaire en France et au Québec ?

La question de l’autonomie scolaire me semble moins centrale, si je puis me permettre, que celle de la soumission du ministère de l’Éducation, chez nous, mais aussi, je crois, chez vous, à un pédagogisme débilitant qui a progressivement sacrifié les savoirs – j’ajoute toutefois que le phénomène est allé beaucoup plus loin de notre côté de l’Atlantique que du vôtre, où survit encore une conception exigeante de la culture.

Cela dit, dans toutes les sociétés occidentales, une forme d’égalitarisme a poussé à la déconstruction de la culture parce qu’elle est verticale, et censée légitimer, dans l’esprit de ses détracteurs, certains mécanismes de reproduction sociale au service d’une élite masquant ses privilèges ses références culturelles. Alain Finkielkraut, dans La défaite de la pensée, et Allan Bloom, dans L’âme désarmée, ont analysé et critiqué ce discours dès la fin des années 1980. L’école ne devait plus transmettre le monde mais le recommencer à zéro : l’héritage était réduit à un stock de préjugés condamnables.

Par ailleurs, le pédagogisme a voulu transformer l’école en laboratoire idéologique devant moins transmettre un patrimoine de civilisation que fabriquer à même les salles de classe une société nouvelle, dans la matrice du progressisme contemporain. Le pédagogisme invite moins à admirer et explorer les grandes œuvres, par exemple, qu’à les démystifier pour voir comment elles sont porteuses d’intolérables préjugés comme le racisme, la xénophobie, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, et ainsi de suite. Et cela quand on leur parle de ces œuvres. Car l’élève est aussi invité à exprimer son authenticité et à construire lui-même son propre savoir : c’était la lubie du socio-constructivisme. Le ministère de l’Éducation déséduque, ce qui ne veut pas dire, évidemment, qu’on ne trouve pas des milliers de professeurs compétents qui résistent à la bureaucratie pédagogique et qui cherchent à assumer pleinement, et de belle manière, leur fonction.

Dans un monde idéal, il faudrait transformer complètement le logiciel dominant le système éducatif. J’aimerais y croire, mais j’y crois de moins en moins. L’appareil administratif de nos sociétés est de plus en plus difficilement réformable. Si je suis favorable, de plus en plus, à une certaine autonomie scolaire, c’est justement parce qu’il me semble nécessaire de créer des oasis de culture, je dirais même, des oasis de civilisation, où il sera possible de résister au pédagogisme au nom d’une conception élevée de notre patrimoine à transmettre. La dissidence peut constituer, aujourd’hui, à transmettre notre patrimoine de civilisation, tout simplement.  [Note du carnet: Une saine évolution de la pensée de Bock-Côté, plus réaliste devant la force de l'appareil pédagogiste.]

4/ Un système scolaire “fédéral”, ou décentralisé, fonctionne-t-il nécessairement mieux que celui dont nous faisons l’expérience ici, en France ?

Permettez-moi de corriger un peu votre perception des choses. Au Canada, l’éducation est une compétence provinciale et non pas fédérale. C’est une nécessité vitale, pour tenir compte de la diversité profonde du pays, qui trouve son origine dans les revendications, en 1867, au moment de la création de la fédération, des Canadiens-français qui voulaient administrer leurs propres institutions scolaires dans la province de Québec où ils formaient une majorité.

C’était, en quelque sorte, une concession culturelle accordée aux francophones alors que les élites anglaises qui fondèrent le pays rêvaient d’un État unitaire sous le signe de l’angloconformité. Pour les francophones, c’était évidemment une question de survie culturelle. Mais à l’intérieur même du Québec, nous avons un système scolaire très centralisé, qui tourne autour du ministère de l’Éducation. Il s’est développé comme tel depuis les années 1960, avec ses grandeurs et ses misères. Il a permis à tout un peuple d’accéder à l’éducation [Note du carnet: il aurait eu accès à l'éducation sans le monopole de ce ministère, c'était en bonne voie dans les années 50], et à une société d’opérer un formidable rattrapage collectif, mais il a sacrifié, au même moment, les humanités classiques qui autrefois, étaient au cœur de la formation des élites.

5/ Quel est votre avis sur l’utilité, et l’intérêt des nouvelles technologies éducatives ?

En gros, je m’en méfie. Je veux bien croire qu’en période covidienne, il faille se tourner vers la béquille technologique pour enseigner à distance, mais la béquille ne devrait pas devenir la norme. Plus exactement, je me méfie de la technicisation de l’enseignement qui s’accompagne, à tout le moins de mon côté de l’Atlantique, d’un rapport de moins en moins intime au monde des livres.

Je vois de moins en moins d’étudiants se perdre dans les rayons des bibliothèques universitaires. Souvent, les étudiants souhaitent utiliser exclusivement des ressources disponibles sur internet pour faire leurs travaux de session. L’enseignement est un art et le bon professeur est toujours aussi un peu à sa manière un homme de théâtre, qui transforme sa matière en savoir passionnant, parce qu’il est lui-même passionné par elle. Pour le dire à l’hollywoodienne, il devrait être à lui-même son propre effet spécial et être capable de capter l’attention des élèves.

Mais pour nos pédagogistes, qui reprennent comme d’habitude la rhétorique progressiste, le cours magistral relève d’une conception réactionnaire de l’éducation. Encore ! Je suis effaré par la colonisation de l’école primaire et secondaire, chez nous, par les nouvelles technologies – et plus largement, par la véritable dépendance qu’elles engendrent. L’intelligence capitule devant la facilité technique : on croit plaire aux jeunes alors qu’on les enfonce dans un monde qui les aliène et les aliènera toujours plus. Trop de gens, aujourd’hui, ne peuvent voir le monde qu’à travers un écran et se sentent en détresse quand on les éloigne de leur téléphone portable. L’école ne devrait pas se rallier à ce mouvement mais y résister, en apprenant à ceux qui la fréquentent la valeur de la concentration, du travail de fond, et même, dans les périodes de lecture, du silence. Reste à voir si un tel programme est encore possible dans un monde colonisé par Facebook, Instagram et compagnie.

6/ Quelles seraient vos 3 grandes idées pour former les jeunes Français à l’amour et à la défense de leur pays, de son histoire – de toute son histoire – et pour leur donner envie de partir à l’assaut du monde tel qu’il est et qu’il se transforme, loin des tentations nostalgiques ?

Trois idées, quatre, cinq, je me vois mal construire ainsi un programme en quelques slogans. Mais je m’y risque ! Il importe d’abord de rompre, mais de rompre très clairement, avec la pensée décoloniale qui s’impose de plus en plus dans l’esprit public et prend une grande place dans l’enseignement universitaire. Le décolonialisme, nous le savons, pousse à la repentance, à la haine de soi, à une relecture diabolisante de l’histoire de France. On doit rompre avec lui si nous voulons renouer avec nos nations. L’enseignement de l’histoire, de ce point de vue, devrait retrouver le sens de la nuance, en restaurant le sens de la complexité historique, en évitant d’en faire un simple affrontement entre le Bien et le Mal. L’existence historique est infiniment plus complexe et il faut se tenir loin de la tentation de l’anachronisme qui nous amène à surplomber les époques passées du haut de nos certitudes actuelles. Il ne devrait pas être interdit, non plus, de célébrer le patriotisme.

Il importe aussi, me semble-t-il, de revaloriser ce qu’on appelait autrefois les humanités, qui nous mettent en contact avec les sources de notre civilisation. C’est à travers elle qu’on peut réapprendre à admirer ce qui est admirable.

La France doit aussi retrouver confiance en son génie propre. Il y a quelque chose d’un peu triste, peut-être même de lamentable, à voir la France se comporter quelquefois comme le 51e État américain, en cherchant par exemple à s’angliciser à tout prix, comme si la conversion à l’anglais était un gage de modernité. Il y a une universalité de la civilisation française et de la langue française. Quand une partie des élites françaises traitent ce qui est proprement français comme un résidu franchouillard entravant la pleine participation à la mondialisation, elles se retournent en fait contre leur pays.

Et permettez-moi enfin de dire un mot sur la nostalgie, qui m’inspire moins de la sévérité que de la tendresse : la nostalgie de nos contemporains se porte moins vers un passé mythifié, vers lequel on aimerait se réfugier pour se mettre à l’abri d’un monde devenu trop froid, qu’elle cherche à nous rappeler que nous avons, en cours de route, certains trésors spirituels et culturels, porteurs d’un rapport au monde qui n’était pas sans valeur, et qu’il n’est pas insensé de chercher à les retrouver.

mardi 17 décembre 2019

Garderie — Pas d'argent aux parents, mais davantage au secteur subventionné

Certains prétendent que la Coalition Avenir Québec (CAQ) est un parti de droite, conservateur parfois.

La CAQ valorise pourtant, non pas l’aide directe aux parents, mais l’aide au secteur subventionné (et syndicalisé). Créant de la sorte un énorme pouvoir, un énorme monopole qui empêche toute remise en question du réseau de garderies extrêmement coûteux et donc toute remise en question de la politique familiale québécoise qui n’a, notamment, aucun impact sur la natalité ni même sur les résultats scolaires (les résultats du Québec dans les tests internationaux n’ont pas augmenté depuis leur mise en place).

C’est de nouveau le cas avec le plus récent dans le cas des parents qui demandaient un crédit d’impôt pour les enfants fréquentant une garderie non subventionnée, mais déjà, le ministre de la Famille dit non.

Il en coûte actuellement quatre fois plus cher pour envoyer son enfant dans une garderie non subventionnée au Québec. Actuellement, près de 69 000 enfants fréquentent ces garderies.

Des parents dénoncent cette situation et ont mis sur pied le Regroupement de parents utilisateurs de garderies non subventionnées. Ils demandent au gouvernement provincial un crédit d’impôt supplémentaire pour que le coût soit le même, peu importe le type de garderie fréquentée.

Joint au téléphone, le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe (ci-contre), a indiqué qu’il ne compte pas répondre aux demandes du groupe de parents. Il souhaite plutôt convertir des garderies non subventionnées en garderies subventionnées. Il considère que cette mesure répond au problème dénoncé par les parents (pas l’absence de choix pourtant).

Rappelons que les parents qui osent garder eux-mêmes leurs enfants en bas âge ne reçoivent aucune aide et ne bénéficie d’aucun crédit d’impôt par décision idéologique (il ne faut surtout pas que les femmes restent au foyer, il faut qu’elles aillent turbiner au plus vite).
Quelles différences entre la CAQ et le PQ ou le PLQ dans ce dossier ? Très peu au niveau fondamental, contrairement à ce que proposait l’ADQ à son époque.


Voir aussi

Le syndicalisme CPE : « un des pouvoirs les plus forts au Québec » (Mario Dumont)

Russie — généreuse prime à la naissance, allocation mensuelle et hypothèque moins chère pour les familles

La politique du « boni bébé » instaurée par les libéraux de Robert Bourassa fut fort décriée par les féministes à la fin des années 90. La ministre de la Famille et de l’Enfance de 1998 à 2001, Nicole Léger (PQ), avait ainsi qualifié ce programme « d’échec lamentable ». Le diagnostic peu nuancé de la ministre Léger s’expliquait sans doute par des réticences fréquentes exprimées par le Conseil de la femme à toute politique nataliste efficace. En 1982, Claire Bonenfant, la très féministe présidente du Conseil de la Femme, s’était déjà interrogée, au sujet d’une politique avec de timides conséquences natalistes : « Cette politique sera-t-elle une politique nataliste déguisée cherchant à nous retourner aux berceaux et aux fourneaux ou bien se présente-t-elle comme une politique de justice sociale ? »

Le PQ décida donc d’instaurer un programme nettement plus cher et moins universel : les centres de la petite enfance (CPE). Si le programme universel d’allocations à la naissance avait coûté 186 millions de dollars à son apogée en 1994, dès la première année les CPE en 1997 coûteront 221 millions de $. En 2014, les coûts des CPE avaient été multipliés par onze (11 !), sans que leur efficacité démographique, sociale ou pédagogique auprès des enfants ait été démontrée...


lundi 25 novembre 2019

Bras de fer sur les commissions scolaires et la centralisation des pouvoirs

Une partie de bras de fer oppose les partis de l’opposition et le gouvernement Legault, qui souhaite adopter le projet de loi 40 sur l’abolition des commissions scolaires avant la pause du temps des Fêtes. Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEÉS), Jean-François Roberge, a toujours espoir de faire adopter le projet de loi 40 d’ici la fin de l’année « si les partis de l’opposition collaborent », a indiqué son cabinet au Devoir.

Ceux-ci répliquent qu’il est impossible d’entériner aussi rapidement ce projet hors de l’ordinaire, envers lequel ils ont d’importantes réserves, qui viendrait bouleverser l’équilibre des forces dans la gouvernance scolaire. La réforme du réseau de la santé par le ministre Gaétan Barrette, qui avait mené à l’abolition des régies régionales de la santé, avait nécessité près de cinq mois de travaux parlementaires avant son adoption, indique-t-on à Québec. Le projet de loi 40 est aussi important, mais les auditions en commission parlementaire n’ont commencé que le 4 novembre dernier. Il est hors de question que les partis « bâclent leur travail », souligne la députée libérale Marwah Rizqy. « Une réforme de cette ampleur ne peut fonctionner avec une approche bulldozer. Le ministre doit avoir l’appui des gens qui l’appliqueront sur le terrain », ajoute sa collègue péquiste Véronique Hivon. La députée solidaire Christine Labrie a aussi invité le ministre à tenir compte des critiques envers le projet de loi, mercredi à l’Assemblée nationale.

Avant même le début de l’étude détaillée du projet de loi en commission parlementaire, de nouvelles voix s’élèvent pour critiquer cette réforme phare du gouvernement Legault. « On espère que le ministre Roberge va retravailler son projet de loi, qui cache des modifications beaucoup plus importantes qu’un simple changement de nom des commissions scolaires », dit Ève-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), marqué à gauche.

Dans une fiche technique qui sera rendue publique jeudi, l’IRIS fait valoir que le projet de loi centraliserait des pouvoirs entre les mains des bureaucrates et du ministre de l’Éducation sans renforcer la capacité d’agir des parents contrairement à ce que prétend le gouvernement.

 Le ministre Roberge cherche aussi à réduire au silence un palier intermédiaire de gouvernance — les commissaires (trop mal) élus — qui ne se gêne pas pour critiquer les décisions du gouvernement.

L’IRIS partage le constat émis la semaine dernière par Yvan Allaire et Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance : le conseil d’administration des futurs centres de services scolaires n’aurait que le pouvoir d’approuver les décisions proposées par des bureaucrates. Des comités formés d’« experts » (directions d’école ou gestionnaires scolaires) proposeront la répartition des ressources entre les établissements, les orientations pédagogiques et la priorisation des budgets. Les parents auront beau détenir 8 des 16 sièges sur le conseil d’administration des centres de services (qui remplaceront les commissions scolaires), ils n’auront pas de réels pouvoirs, estime l’IRIS. Surtout qu’ils devront siéger bénévolement à la fois sur le conseil des centres de services et sur un conseil d’établissement. « Ça représente beaucoup d’heures de bénévolat pour des parents de jeunes enfants qui ont déjà des horaires bien remplis », dit Ève-Lyne Couturier.

Concurrence et choix (limité)

L’IRIS estime aussi que le projet de loi « accentuera la mise en concurrence des écoles » — ce qui est pourtant en soi une très bonne chose —, car il simplifiera l’inscription d’élèves sur un autre territoire que celui de leur centre de services scolaires. « Les parents pourront magasiner leur école sur l’ensemble du territoire du Québec, dit la chercheuse. On transforme les écoles en petites PME qui devront avoir un département de marketing pour aller chercher davantage de clientèle. Les écoles sont financées en fonction du nombre d’élèves. Si moins de parents choisissent leur école de quartier, elle aura moins de ressources. On ne voit pas trop le problème, si ce n’est que les écoles n’auront toujours pas plus de liberté pédagogique, de recrutement ou de publicité...

 Résultat : on peut prévoir que les écoles à projet particulier qui sélectionnent leurs élèves (arts-études, sports-études, programme international) se multiplieront encore, ce qui nuira à la mixité scolaire. On ne comprend pas très bien ce que mixité scolaire signifie ici : parle-t-on de mixité sociale, ethnique ? Mais les bons élèves des quartiers aux mauvaises écoles pourront, au contraire, s’inscrire plus facilement à l’école de leur choix sur l’ensemble du territoire !

Les élèves les plus vulnérables sont tirés vers le haut par les élèves les plus forts, tandis que ceux-ci ne souffrent pas de la présence d’élèves en difficulté, prétend l’IRIS. Pour que cela soit vrai et que tout le monde suive, il faut que le programme soit nivelé par le bas, les bons élèves ne sont pas pénalisés parce que le programme est sous-dimensionné pour eux : ils n’apprennent pas grand-chose.

Mais comme les écoles ordinaires n’accueillent que des élèves ordinaires, les élèves les plus faibles sont susceptibles de rester faibles. C’est déjà le cas dans les quartiers desservis par de mauvaises écoles, mais les élèves en sont captifs.

Source

Voir aussi

Effet d'écrémage lié à la liberté scolaire : faible ou déjà présent

L’école privée n’est pas à blâmer

« Ségrégation scolaire » : harcèlement scolaire des bons élèves

Grande-Bretagne : se débarrasser des écoles privées ? Mieux vaudrait résorber l'inégalité entre les écoles publiques

QS et le PQ s'uniraient contre la « ségrégation scolaire »

Québec — Moins d’élèves, mais dépenses en forte hausse

Très forte augmentation des élèves allophones à Montréal (coûts supplémentaires en francisation et remédiation)

Nombre d’élèves en difficulté a près de doubler en 10 ans, coût : 2,3 milliards par an

dimanche 19 novembre 2017

Le quasi-monopole de l'Éducation nationale, juge et partie, fausse l'offre par la gratuité à sa seule école

Anne Coffinier reçoit les journalistes de la revue Limite dans les locaux de la Fondation pour l’École, situés à  Montmartre, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Reconnue d’utilité publique depuis 2008, la fondation a aidé plus de 700 écoles libres sur les 1300 existantes actuellement. Dans son bureau, l’ancienne de l’ENA et de Normale Sup' a accroché au mur deux portraits de vedettes dont elle nous montre les photos en grand format. Elle sourit, comme fière de son coup : Hannah Arendt et Simone Weil. Deux pédagogues hors-norme. Judicieux pour mettre tout le monde à l’aise.


Limite — Je vous présente deux constats : « l’école publique se délabre, il faut donc impulser d’autres initiatives scolaires » ; et l’autre, « quoi qu’il advienne, que l’école publique soit excellentissime ou non, il faut fonder des alternatives » ? À la Fondation pour l’École, lequel de ces deux constats vous correspond le plus ?

Anne Coffinier — Le second ! Le pluralisme scolaire est une nécessité politique autant que pédagogique. Il en va de la liberté de notre société. En revanche, contrairement à une légende urbaine, on n’est pas du tout favorable à la disparition de l’Éducation Nationale, ou d’un secteur public.

Limite — J’allais vous poser cette question, mais pas aussi directement…

Anne Coffinier — Nous sommes opposés à ce que l’Éducation nationale continue à bénéficier d’une situation de quasi-monopole, avec de tels privilèges exorbitants, en étant juge et partie du système éducatif. Nous sommes hostiles à toute forme de monopole public ou privé, dans les domaines d’activité non régaliens comme l’éducation ou la santé par exemple.

Limite — Mais quelle est votre approche vis-à-vis de l’éducation ?

Anne Coffinier — Notre approche consiste à dire qu’il y a besoin de pluralisme, de diversité en matière pédagogique et éducative ; parce que les enfants sont différents, ils ont besoin de solutions éducatives différentes pour réussir. Par ailleurs, une implication accrue de la société civile dans l’éducation nous semble nécessaire. L’éducation doit devenir pour les Français une cause nationale. Plus on investit dans l’éducation de son propre enfant, plus on sert le bien commun. Il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle. À chaque fois qu’il y a un enfant bien éduqué de plus, même s’il a été formé dans une école privée qui a coûté très cher, c’est une chance pour la communauté nationale dans son ensemble.

Limite — Est-ce que vous entendez les reproches adressés à l’école privée sous contrat ? Mélenchon, par exemple, propose de faire sauter les aides aux écoles privées, en disant qu’il n’y a pas de raison que les Français paient des impôts pour des instituts privés.

Anne Coffinier — Sa position est un retour au fameux slogan laïcard « argent public/école publique, argent privé/école privée » qui repose sur l’idée que, dans la mesure où l’État assure à tous un service gratuit, si vous n’en êtes pas contents, c’est normal que vous financiez vous-même une alternative.

Mais cet argument est tout simplement faux, parce que les services ne sont pas équivalents. Une école libre ne met pas en œuvre la même vision éducative que l’État. L’Éducation nationale et les différentes écoles libres ne représentent pas des chemins différents qui mènent au même endroit, mais bien des chemins différents qui conduisent à des endroits différents ! C’est pour cela d’ailleurs que la liberté scolaire n’est pas un luxe, mais bien un droit constitutionnel. Et que le pluralisme éducatif alimente le pluralisme politique et la créativité de la société. Seule une société unanimiste pourrait légitimement avoir une école unique, mais notre société est marquée par le pluralisme et l’aspiration à la liberté et la diversité.

Limite — On peut vous opposer immédiatement l’argument « inégalitaire. » Comment éviter qu’il y ait des castes, avec des enfants ayant eu une bonne éducation et ceux n’ayant pas eu cette chance ?

Anne Coffinier — La réponse est très simple : c’est l’État qui a pris la décision discriminatoire de pénaliser financièrement les familles qui n’ont pas choisi son école publique. Rien ne l’y oblige. Les parents d’élèves scolarisés dans le privé ne paient-ils pas des impôts ? Sont-ils des sous-citoyens auxquels on peut refuser des droits fondamentaux ? Par l’argent, l’État exerce un chantage illégitime sur le choix des parents, alors qu’il est censé être le garant de la liberté d’enseignement !

Limite — Oui enfin c’est un faux choix pour certains. Beaucoup de parents aimeraient inscrire leurs enfants dans le privé, mais ne peuvent pas se le permettre.

Anne Coffinier — Mais justement ! C’est à cause du chantage financier exercé par l’État que les parents les moins aisés sont concrètement privés de leur liberté de choisir l’école. À cause de l’attitude de l’État, seuls les riches et ceux qui sont prêts à d’importants sacrifices (donc la véritable élite !) jouissent effectivement du pouvoir de choisir. L’argent qui permet de financer l’école publique d’où vient-il ? De vous et moi. Nous contribuons tous à financer l’école publique, même lorsque nos enfants sont scolarisés en écoles libres.

La vérité est que l’on se retrouve à payer pour des écoles « privées » uniquement parce que l’Etat décide, unilatéralement, d’accorder la gratuité à un type d’école et de réserver la non-gratuité aux autres.

C’est pourquoi nous nous battons tous les jours pour obtenir un financement public du libre choix scolaire, pour que n’importe quel enfant puisse choisir l’école de son choix, sans qu’il y ait une pression financière qui s’exerce sur sa famille. En attendant, l’une de nos fondations abritées octroie des bourses aux enfants des familles défavorisées, pour que la possibilité effective de choisir son école ne soit pas le privilège d’une minorité..

Limite — Est-ce que l’on peut réellement rendre l’école privée gratuite ? Cela semble quand même compliqué à mettre en place…

Anne Coffinier — Mais cela existe dans de nombreux pays et depuis longtemps comme aux Pays-Bas ou en Suède, pourquoi n’y arriverait-on pas en France ? Au passage, la gratuité totale n’est une bonne chose ni pour l’école publique ni pour l’école privée, car elle démobilise les acteurs éducatifs. Des frais de scolarité très bas, mais non nuls sont préférables.

Il faut en revenir à la source de légitimité en matière de choix éducatifs.

Soit l’on considère que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants, soit l’on estime que c’est l’État qui sait ce qui est bon pour les familles. Il n’y a pas cinquante conceptions possibles. La première solution est celle de l’Église catholique et de toutes les conventions des droits de l’homme internationales ou européennes. La seconde, chère à Robespierre, est typique du totalitarisme.

Limite — C’est un peu fort de café ça quand même…

Anne Coffinier — L’école publique considère que les parents sont structurellement dangereux pour leurs enfants, et que l’école est là pour émanciper [« rendre autonome » dans le jargon éducatif du Québec, ou encore « explorer des valeurs et normes » « au-delà de celles de la famille »] c’est-à-dire pour rendre l’enfant étranger à sa propre culture.

Certes, l’école n’est pas un prolongement de l’espace domestique, mais un lieu intermédiaire entre la famille et la Nation, qui « introduit » le futur adulte à la vie de la cité. Je ne vois pas en quoi une école, qui occulterait sciemment chez l’enfant toute dimension spirituelle, toute attention à son intériorité ou à Dieu, serait plus respectueuse de la liberté de conscience de l’enfant qu’une école reposant sur une conception de la personne comme être spirituel doué d’une intériorité à cultiver.

Limite — Vous attachez beaucoup d’importance au libre choix. Chez Limite, nous sommes plutôt très critiques vis-à-vis du dogme de la prévalence du choix, de la prévalence de l’individu.

Anne Coffinier — Mais vous êtes aussi très attachés aux communautés, non ? En revendiquant le droit pour tous de choisir vraiment son école, nous ne souscrivons pas à une approche individualiste, celle du « c’est mon choix… ».

Tout au contraire, nous pensons que le seul moyen de lutter contre la dérive individualiste de la société, d’éviter que les personnes soient ravalées au rang d’individus interchangeables et manipulables, est d’aider les personnes à s’enraciner dans des communautés à taille humaine (comme leur école), aptes à leur faire apprécier et aimer la communauté nationale.

On ne peut éduquer qu’en communauté. C’est précisément ce que l’école publique n’est pas, mais que les écoles libres peuvent être, fortes de leurs professeurs soudés autour d’une vision éducative commune à laquelle ils ont librement décidé de prêter leur concours.

Les écoles indépendantes sont fondées par des personnes qui refusent de se plaindre contre « le système éducatif », retroussent leurs manches, et font leur part en toute liberté et en toute responsabilité. Ce n’est pas sans beauté !

Source : Limite, juin 2017

mardi 3 février 2015

Les écoles québécoises manquent d'autonomie



Sur le fond, nous sommes d’accord avec l’article ci-dessous. Mais il est quand même étonnant que cette demande surgisse sur des aspects secondaires (friandises et Halloween à l’école) et non pour ce qui est de l’autonomie en matière de pédagogie, de recrutement ou de programme...

« La décision d’une commission scolaire d’interdire les friandises à l’école, même lors de jours de fête comme l’Halloween, est le «symptôme d’une maladie plus grave» qui illustre à quel point les écoles manquent d’autonomie, selon la Coalition avenir Québec (CAQ).

«C’est une belle illustration d’un système dysfonctionnel. Des parents qui siègent sur le conseil d’établissement d’une école ne peuvent même pas décider de donner des petits cœurs en bonbons à la Saint-Valentin. Ils n’ont même pas cette autonomie-là», lance Jean-François Roberge, député de la CAQ et porte-parole en matière d’éducation.
Samedi, Le Journal de Québec rapportait que la Commission scolaire des Premières-Seigneuries, à Québec, avait décidé que d’ici deux ans, les élèves n’auront plus le droit de manger des friandises à l’école, et ce, sous aucun prétexte.

Présentement, les enfants peuvent déroger aux règles deux fois par année, lors d’activités spéciales organisées pour Noël ou l’Halloween, par exemple. Mais d’ici deux ans aucune exception à la politique sur les saines habitudes de vie ne sera tolérée.

Selon M. Roberge, cette décision a été prise au «mauvais endroit». C’est l’école, et non la commission scolaire, qui devrait prendre cette décision, affirme-t-il.


Un point de vue partagé en partie par la Fédération des comités de parents du Québec (FCPQ), qui croit aussi qu’une telle décision devrait être prise dans chaque école, en consultation avec les parents. «C’est chaque milieu qui doit décider», affirme sa nouvelle présidente, Corinne Payne.

Le ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, semble lui aussi sensible à ces préoccupations puisqu’il a déjà annoncé que le projet de loi qu’il déposera ce printemps renfermera de nouvelles mesures pour donner davantage d’autonomie aux écoles.

Quant à la décision de la Commission scolaire des Premières-Seigneuries, le sujet fera l’objet de discussions lors d’une prochaine rencontre des élus, a indiqué hier le président René Dion. Il est cependant trop tôt pour dire si la décision pourrait être modifiée. »





Soutenons les familles dans leurs combats juridiques (reçu fiscal pour tout don supérieur à 50 $)

dimanche 6 octobre 2013

Davantage de petites commissions scolaires par principe de subsidiarité ?

 Pour Jérémie :

« Je connais bien les commissions scolaires, je suis mêlé à l'éducation de près ou de loin depuis une vingtaine d'années. C'est selon moi l'exemple parfait d'un corps intermédiaire, proche du citoyen (je connais mes commissaires et la Directrice générale, ils sont proches, faciles d’approches et peuvent saisir les subtilités de mes demandes en fonction de notre situation particulière à l'intérieur de notre système d'éducation.) Trop grosses les commissions scolaires? You bet! Mais qui les a grossi ainsi en les fusionnant pour que leurs territoires soient semblables à ceux des MRC? Pauline Marois!!

Encore elle!

S’il y a un problème avec les commissions scolaires, c'est qu'elles sont trop grosses depuis la fusion, et on devrait non seulement les conserver, mais les multiplier pour les rapprocher encore plus des écoles et des parents. Gary Caldwell, philosophe fermier et spécialiste de l'éducation proposait lui une commission scolaire par école secondaire et les écoles primaires qui l'alimentent (ce qui ressemble pas mal à ce qu'on avait avant que Pauline s'en mêle non?)


Gary Caldwell, lui y'a des bonnes idées!

Tout ce débat est odieux. On veut juste plus de mainmise de l'état central et du MELS sur les enfants, comme s’il n'en avait pas déjà suffisamment. On se dirige vers un totalitarisme larvé... Réveillez-vous bon sang! et résistez!

Les commissions scolaires sont un des bastions du maintien d'un minimum de subsidiarité effective au Québec. Elles valent la peine qu'on se tienne debout pour elles, pour ultimement nous défendre nous-mêmes dans nos droits.

Alors, écrivez à vos députés, réagissez, ruez un peu dans les brancards.

Faites ravaler à madame Charabi-Charabia, comme l'appelait un animateur de radio, ses accusations insensées qui en bout de ligne viennent nuire au bon fonctionnement de la société, à la société dans son ensemble, au bien commun »




Soutenons les familles dans leurs combats juridiques (reçu fiscal pour tout don supérieur à 50 $)