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mercredi 29 avril 2026

L'IA est-elle plus intelligente que les gens ? C'est compliqué...

Un texte de la neuroscientifique Vivienne Ming invite à revoir la manière d’aborder l’intelligence artificielle. Plutôt que d’opposer l’humain et la machine, ou de supposer que l’IA se limitera aux tâches répétitives pendant que l’humain conservera le jugement et la créativité, ses travaux suggèrent que l’enjeu réel réside dans la qualité de leur interaction.



Pour étayer cette idée, elle a mené une expérience simple : des groupes de participants devaient prédire des événements réels (élections, décisions publiques, évolutions économiques) en un temps limité. Certains travaillaient seuls, d’autres avec une IA, et les résultats étaient comparés à ceux d’un marché de prédiction comme Polymarket.

Un marché de prédiction agrège les anticipations de milliers de participants qui misent financièrement sur l’issue d’événements. Le prix qui en résulte correspond à une probabilité collective, souvent relativement fiable, car elle combine informations dispersées et incitations à l’exactitude. Ce n’est pas une vérité absolue, mais un point de référence robuste pour évaluer la qualité des prévisions.

Les résultats sont instructifs. Les participants humains seuls se montrent peu performants, s’appuyant surtout sur l’intuition ou des informations récentes. Les modèles d’IA font mieux, sans atteindre systématiquement le niveau du marché. Les équipes hybrides, quant à elles, se divisent en trois groupes :
  • la majorité se contente de reprendre la réponse de l’IA, sans amélioration notable ;
  • d’autres s’appuient sur l’IA pour conforter leurs intuitions, dans un contexte où ces systèmes sont conçus pour produire des réponses convaincantes et peu contradictoires (c'est leur côté flatteur) si on ne les sollicite pas explicitement en sens inverse, ce qui accentue les biais et dégrade les résultats;
  • une minorité, enfin, engage un véritable dialogue critique avec l’IA.
C’est dans ce dernier cas que les performances deviennent remarquables. Les participants questionnent les réponses, demandent des preuves, explorent des contre-arguments. Cette interaction produit des analyses que ni l’humain ni la machine n’auraient générées seuls, atteignant parfois, voire dépassant, la qualité du marché de référence.

La différence ne tient pas à des capacités cognitives supérieures, mais principalement à deux dispositions : la capacité à adopter d’autres perspectives et l’humilité intellectuelle. Autrement dit, accepter l’incertitude, reconnaître les limites de son savoir et résister à la tentation de valider trop vite une réponse.

Ces qualités vont à contre-courant des usages dominants de l’IA, qui privilégient la rapidité et la fluidité. Or, l’apprentissage humain dépend en partie de la friction : l’erreur, l’hésitation, l’effort de compréhension. En éliminant ces étapes, on améliore la performance immédiate, mais on risque d’affaiblir la capacité de raisonnement à long terme.

C’est ce que Ming décrit comme un paradoxe : à mesure que l’accès à l’information devient quasi instantané, l’exploration intellectuelle tend à diminuer. Progressivement, un déplacement s’opère : certains utilisent l’IA comme un partenaire exigeant qui affine leur pensée ; d’autres s’habituent à obtenir des réponses rapides, au prix d’une moindre capacité à poser les bonnes questions.

La conclusion est pratique. L’usage pertinent de l’IA ne consiste pas à aller plus vite, mais à mieux comprendre ce qui manque. Cela implique de tester les réponses, de demander des arguments opposés, de prêter attention aux zones d’incertitude. L’IA devient alors un outil de confrontation intellectuelle plutôt qu’un simple fournisseur de solutions.

En définitive, la question centrale n’est pas technologique, mais culturelle : les outils développent-ils les capacités humaines, ou les remplacent-ils progressivement ? L’enjeu réside dans cette orientation, et dans les pratiques quotidiennes qui en découlent.

Source : Wall Street Journal

[Note du carnet:

Transposée au cadre éducatif, cette analyse suggère que l’enjeu ne se limite pas à valoriser l’humilité intellectuelle ou l’acceptation de l’incertitude. L’école devrait viser un équilibre plus exigeant entre connaissances, méthodes et posture intellectuelle.

D’une part, un socle solide de culture générale demeure indispensable. Il fournit des repères, des ordres de grandeur, une mémoire des faits et des concepts qui permettent de détecter des incohérences, de contextualiser une information et d’éviter de se laisser convaincre par un discours simplement plausible. Sans ce socle, l’esprit critique manque de prise.

D’autre part, ce socle doit être activé par des compétences méthodologiques explicites : savoir interroger une réponse, formuler des hypothèses alternatives, chercher des contre-arguments, distinguer un niveau de confiance d’un niveau de preuve. Il ne s’agit pas seulement de « douter », mais de structurer le doute.

Enfin, la posture intellectuelle reste déterminante : capacité à suspendre un jugement, à reconnaître les limites de son savoir, mais aussi à maintenir une exigence de cohérence et de rigueur face à des réponses fluides et assurées.

Dans un environnement où les outils produisent des réponses immédiates et convaincantes, l’objectif de l’école ne peut plus être uniquement la restitution de connaissances, ni même leur simple compréhension. Il devient double :

  • construire des esprits informés, capables de mobiliser des repères solides ;
  • former des esprits actifs animés d'une dose d'humilité intellectuelle, capables de mettre à l’épreuve ce qui leur est présenté, y compris lorsque cela paraît crédible.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’opposer savoir et esprit critique, mais de les articuler. La culture générale sans méthode reste inerte ; la méthode sans connaissances devient aveugle. C’est leur combinaison, exercée de manière consciente et régulière, qui permet un usage réellement éclairé des outils contemporains.]


jeudi 26 décembre 2024

La langue des thèses universitaires devient de plus en plus impénétrable (surtout dans les sciences humaines et sociales)

Les universitaires sont depuis longtemps accusés d’écrire dans un jargon incompréhensible. L’histoire récente d’Amelia Mary Louks, une chercheuse qui a déclenché une tempête sur les médias sociaux avec un message anodin sur 𝕏 célébrant la fin de sa thèse de doctorat, constitue un exemple édifiant. Si le sujet de recherche de Mlle Louks (« l’éthique olfactive » — la politique de l’odorat) a attiré l’attention des critiques en ligne, c’est le résumé verbeux de sa thèse qui a suscité leur courroux. En deux semaines, le message a été relayé par plus de 21 000 personnes et a été consulté plus de 100 millions de fois.


Les réactions étaient suscitées par le langage abscons utilisé dans ce résumé. Le manque de clarté explique la critique. Les travaux de recherche sont devenus de plus en plus difficiles à lire, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales. Bien que les auteurs puissent affirmer que leurs travaux sont destinés à un public d’experts, une grande partie du grand public soupçonne certains universitaires d’utiliser un charabia pour camoufler le fait qu’ils n’ont rien d’utile à dire. La tendance à une prose plus opaque n’apaise guère ce soupçon.

Pour suivre l’évolution de la rédaction universitaire dans le temps, The Economist a analysé 347 000 résumés de thèse publiés entre 1812 et 2023. L’ensemble des données a été produit par la British Library et représente la majorité des thèses de doctorat en langue anglaise soutenues dans les universités britanniques. L’hebdomadaire a examiné chaque résumé à l’aide du test de facilité de lecture de Flesch, qui mesure la longueur des phrases et des mots pour évaluer la lisibilité. Un résultat de 100 indique en gros que les passages peuvent être compris par une personne ayant terminé la 4e année du primaire aux États-Unis (CM1 en France) généralement âgée de 9 ou 10 ans, tandis qu’un score inférieur à 30 est considéré comme très difficile à lire. Un article moyen du New York Times obtient un score d’environ 50 alors que le « Reader’s Digest » a un indice de lisibilité d’environ 65. La « Harvard Law Review » a un score général de lisibilité dans la trentaine. Le score de lisibilité le plus élevé (le plus facile) possible est de 121,22, mais seulement si chaque phrase se compose d’un seul mot d’une syllabe. Alors qu’Amazon place le texte anglais de « Moby Dick » à 57,98. Une phrase particulièrement longue sur les requins au chapitre 64 a une cote de lisibilité de -146,77.

De l’« allylation asymétrique des aldéhydes » aux « fondements pneumatologiques et apocalyptiques de l’eschatologie », les résumés des thèses de doctorat exhalent un parfum d’érudition indéniable. Nous avons constaté que, dans toutes les disciplines, les résumés sont devenus plus difficiles à lire au cours des 80 dernières années. C’est dans les sciences humaines et sociales que le changement est le plus marqué (voir le graphique), les scores moyens de Flesch passant d’environ 37 dans les années 1940 à 18 dans les années 2020. À partir des années 1990, ces domaines sont passés d’une lisibilité nettement supérieure à celle des sciences naturelles — comme on pouvait s’y attendre — à une complexité accrue. Le résumé de Mme Louks a obtenu une note de 15 pour la facilité de lecture, ce qui reste plus lisible qu’un tiers des résumés de thèses analysés.

D’autres études sur la rédaction universitaire aboutissent à des conclusions similaires : le jargon scientifique et les acronymes sont de plus en plus fréquents. Les auteurs ne sont pas les seuls responsables. La spécialisation et les progrès technologiques exigent une terminologie plus précise et une thèse de doctorat couvre souvent certains des sujets de recherche des plus obscurs. Avec des millions de vues, Mme Louks pourrait revendiquer l’un des résumés de thèse de doctorat les plus lus de tous les temps. Elle a depuis posté : « Je suis ravie d’avoir en quelque sorte doté tout le monde d’une nouvelle terminologie et de nouveaux cadres de travail ! » Mais au-delà de l’intérêt croissant pour l’éthique olfactive, la tendance à l’illisibilité des écrits académiques est déplorable. Une prose claire serait une bouffée d’air frais.

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Comment la science se trompe.... Dans The Economist du 26 octobre, un dossier sur l’évolution du système mondial de recherche scientifique : « How science goes wrong ». On y apprend notamment qu’un nombre important et croissant de publications souffrent de biais statistiques ou défauts méthodologiques qui devraient inciter à la prudence sur les conclusions, quand il ne s’agit pas d’erreurs pures et simples. 

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mercredi 19 mai 2021

France — Histoire du baccalauréat

Une histoire du baccalauréat qui est aussi une sorte d’histoire de France depuis Napoléon. Un voyage dans les évolutions du système éducatif français et de ses impasses actuelles. L’auteur, Robert Colonna d’Istria, est historien et écrivain, auteur de nombreux ouvrages dont Une famille corse (Plon, 2018), finaliste du prix Renaudot. Une recension d’Éric Zemmour.

Les images reviennent chaque année en juin. Des images de jeunes gens joyeux, complaisamment filmés par les caméras de télévision — surtout les jeunes filles et les représentants de la « diversité » — qui exultent dans la rue pour célébrer leur baccalauréat. Des images qui font plaisir aux intéressés et sourire de tendresse leurs parents, mais qui apparaissent au mieux ridicules, au pire indécentes à tous les autres.

Le bac a plus de deux siècles. Comme la plupart de ces « masses de granit » qui ont fait la France moderne, c’est une création de Napoléon. En 1808, pour la première année, il y a 32 lauréats. Faire l’histoire du bac, c’est faire une histoire de France. C’est ce qu’a compris et voulu Robert Colonna d’Istria. Notre historien se fait aussi conteur lorsqu’il nous décrit les affres de la première femme reçue, les fraudes et les triches, les résultats du jeune Flaubert ou encore l’échec de Zola.

Mais derrière l’anecdote, il y a la politique. Le bac est une grande question politique. Depuis l’origine. Lorsque Napoléon choisit Fontanes contre Fourcroy pour être le premier « patron » de son institution naissante, il engage l’école française pour un siècle. Fontanes est un catholique, monarchiste, favorable aux humanités. Fourcroy est un révolutionnaire, favorable aux sciences. À Sainte-Hélène, Napoléon regrettera son choix et pas seulement parce que Fontanes l’aura trahi en 1814. Lui qui était à la fois un grand lecteur et un féru de mathématiques aurait voulu une synthèse harmonieuse entre les deux. En 1870, Bismarck vainqueur de l’armée française, se moquera de ces élites françaises qui ne se sont pas intéressées à la science à l’époque de la révolution industrielle.

Entre-temps, le bac aura pris ses quartiers de bourgeoisie, cette classe désormais dominante s’en servant à la fois comme d’une barrière pour se protéger de l’invasion des « barbares » populaires mais aussi comme moyen de sélection des meilleurs, afin de ne pas renouveler l’erreur de l’aristocratie au XVIIIe siècle qui s’était enfermée jusqu’à l’explosion révolutionnaire : c’est le principe de la « méritocratie » qui irrigue tout ce siècle, quel que soit le régime, monarchiste, impérial ou républicain.

C’est Victor Duruy, ministre de Napoléon III, qui instaure l’épreuve de philosophie ; c’est Jules Ferry, ministre républicain, qui impose la composition de français. Tous ont le même objectif : rendre le bac de plus en plus difficile. Et tous utilisent la même arme : substituer aux oraux des origines des épreuves écrites.

Cette politique « méritocratique » sera maintenue jusqu’à la moitié du XXe siècle : en 1945, il y a 28 000 bacheliers. On est passé de 2 à 3 % d’une classe d’âge.

Après commence la grande Révolution qui va abattre « l’élitisme républicain » au nom de « la démocratisation ». Une révolution qui se fera en trois temps. Il revenait à deux communistes de donner le premier coup de pioche avec le fameux rapport Langevin-Wallon de 1945 : la « démocratisation » concurrence désormais la transmission des savoirs. Un ministre giscardien, pétri d’angéliques intentions, René Haby, leur donne la main trente ans plus tard : c’est la fameuse loi Haby, qui instaure le « collège unique ». Enfin, c’est paradoxalement le chantre de « l’élitisme républicain », Jean-Pierre Chevènement, qui lui donne le coup de grâce, avec son objectif de « 80 % d’une génération au niveau bac ».

Dans les années 1960-1970, le dynamisme de l’économie, le développement des nouveaux métiers de « cadres », le niveau exceptionnel de l’école primaire et secondaire héritée de la IIIe République, tout permet de marier vaille que vaille démocratisation et élitisme.

À partir des années 1980, la démocratisation devient massification. C’est le temps du « bac pour tous » et du droit au bac : « On remonte les notes sur injonction du rectorat, on invite à la bienveillance ; on multiplie les options pour gagner des points ; on insiste sur les “compétences”. »

Tous les observateurs lucides s’accordent sur la décadence du parchemin : « Le bac joue le rôle social que tenait le certificat d’études primaires jusque dans les années 1960 et la licence celui qu’il tenait il y a près d’un demi-siècle. »

Mais la valeur juridique du bac n’a pas changé — le droit d’entrer à l’université — et sa valeur sentimentale auprès des Français reste élevée : d’où la désillusion, en particulier des classes populaires, quand elles constatent que leurs enfants bacheliers ont souvent des situations sociales inférieures aux leurs.

Alors que faire ? Achever le bac, que des générations de ministres depuis quarante ans ont consciencieusement étranglé ? Le dernier en date est Jean-Michel Blanquer qui, avec un discours sur l’élitisme républicain, est revenu aux épreuves orales d’origine, pour mieux cacher les béances dans l’expression écrite et le raisonnement de la plupart des élèves. Comme s’il signait discrètement son forfait.

L’alternative est donc simple, en tout cas en théorie : soit prendre acte que le bac est mort et le supprimer. Soit prendre acte que les Français y restent attachés, et reprendre la politique suivie au XIXe siècle, c’est-à-dire le rendre de plus en plus difficile et réduire sévèrement le nombre de bacheliers. En Allemagne, le nombre d’Abitur est de 33 % d’une classe d’âge, et en Suisse, les « matu » ne sont que 20 %. En France, le bac coûte cher (200 à 300 millions d’euros) et le niveau est d’une médiocrité affligeante. Mais, comme le remarque Robert Colonna d’Istria avec finesse : « Si on observait le niveau des 2 % à 3 % des meilleurs candidats au baccalauréat, on constaterait probablement qu’il est strictement identique à celui de leurs camarades bacheliers diplômés cent ans plus tôt, à l’époque où dans une tranche d’âge il n’y avait que 2 ou 3 % de diplômés. Comprenne qui pourra. »

On pourrait transposer la célèbre apostrophe révolutionnaire de Sieyès sur le Tiers-État au baccalauréat : « Qu’est-ce que le bac aujourd’hui ? Rien. Qu’a-t-il été : Tout. Que veut-il ? Redevenir quelque chose. » Mais qui osera faire la Révolution ?

 


La grande histoire du baccalauréat, 
par Robert Colonna d’Istria,
paru le 6 mai 2021,
chez Plon, 
à Paris,
352 pp.
ISBN-10 : 2 259 304 990 
ISBN-13 : 978-2259304993


samedi 23 janvier 2021

XVIe-XVIIIe siècles : quand l'Eglise invente l'école moderne

Quelle influence l’Église a-t-elle eue exactement sur l’école entre le XVIe et le XVIIIe siècle ? Quels rôles les ordres enseignants ont-ils joués ? Qui en furent les grandes figures ? Que provoqua l’arrivée du protestantisme ? Ce soir, l’émission Au risque de l’histoire propose de partir à la découverte de la réalité éducative à l’époque moderne. L’Église, tant critiquée au XIXe siècle pour la qualité et la nature de son enseignement, a pourtant pris part à l’instauration en France de l’école pour le plus grand nombre. Pour en parler, Christophe Dickès reçoit l’historien Bernard Hours et le père Jean-Robert Armogathe.


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mercredi 12 février 2020

« L’innovation pédagogique, c’est parfois de revenir à Socrate »

Augustin d’Humières souhaiterait qu’avant d’imaginer l’école de demain, on se consacre à construire l’école d’aujourd’hui. Il se méfie des expérimentations pédagogiques farfelues. « Ou alors faisons-les à Henri-IV, pas dans les quartiers où les élèves sont le plus vulnérables. » Plaidant pour un retour aux savoirs essentiels, il dresse un bilan sévère du niveau des élèves :

« Il n’y a pas de maîtrise de la langue française. Les connaissances historiques sont faibles ; en langues, ce n’est pas concluant, en sciences non plus. Avant de fabriquer des Mozart de l’informatique, il faudrait que l’élève maîtrise au moins un savoir fondamental, sur lequel il puisse s’appuyer. »

Pas très futuriste ? Sans doute, mais lucide ! Quand il a commencé à enseigner, en 1995, chacun anticipait une profonde transformation de l’école, de nouvelles méthodes, d’autres pratiques, bouleversées par la technologie, se souvient-il. Or sa mission, au fond, n’a pas changé. « Elle consiste, encore et toujours, à être à l’écoute de mes élèves, à leur transmettre le goût de l’effort. » Rien ne prouve que le numérique soit un apport majeur en la matière.

Des tablettes ont été massivement distribuées à des élèves de sixième. Et alors ? Alors, rien. « C’est comme la saignée au temps de Molière. On ne sait pas si c’est efficace, mais, dans le doute, on le fait. » L’opération a coûté plusieurs millions d’euros, qui auraient, selon lui, été bien mieux utilisés ailleurs. L’apport du numérique au savoir ? « On n’a jamais été autant bombardés d’informations, et pourtant, il n’y a jamais eu autant de personnes convaincues que la Terre est plate ! » [La démographie de certains groupes ethniques explique la chose, sinon voir Le Moyen Âge européen n’a pas cru que la Terre était plate] Lui milite pour l’enseignement du latin et du grec comme vecteur de réussite scolaire, notamment pour ceux qui n’ont pas forcément accès au savoir chez eux.

« Les langues anciennes obligent à porter une extrême attention aux mots et amènent à prendre beaucoup de recul, de distance critique sur des sujets tels que la religion ou le droit. »

Delphine Grouès, directrice des études et de l’innovation pédagogique à Sciences-Po Paris, ne dit au fond pas autre chose : « L’innovation pédagogique, c’est parfois de revenir à Socrate. » Des cours de création littéraire et de rhétorique ont ainsi été introduits dans les cursus du prestigieux Institut de la rue Saint-Guillaume. Objectif : renforcer l’attention des étudiants, trop habitués à zapper. « Il faut que les élèves retrouvent le sens du temps long. » Vaste programme.

Source : « La savoir à l’épreuve du numérique : à quoi ressemblera l’école de demain ? », publié le 5/2/20. De Natacha Tatu.

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jeudi 11 octobre 2018

France — Valoriser le latin et le grec, auprès de tous

Robert Delord, enseignant en lettres classiques, rappelle l’importance de connaître la langue de nos ancêtres alors que le ministre de l’Éducation nationale français,, Jean-Michel Blanquer, a indiqué vouloir « revitaliser le latin et le grec » dans le Journal du Dimanche.


Emmanuel Macron, Beyoncé, Bocelli, Penelope Cruz... Ils parlent le français, l’anglais, l’italien ou l’espagnol et ont pour mère la même langue : le latin. À l’origine de 85 % de notre vocabulaire, le parler de Virgile fait partie intégrante de notre quotidien. De la politique, à l’économie en passant par la culture ou le sport, il est aussi inévitable qu’indispensable. Une nécessité que défend Robert Delord. Selon le professeur de latin, président de l’association et administrateur du site « Arrête ton char ! », l’apprentissage des langues anciennes permet d’éclairer l’actualité. Mais pas seulement.

LE FIGARO. – Ce week-end le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré au JDD : « Le latin et le grec sont la sève de notre langue. Nous devons les cultiver, et les considérer non pas comme des langues mortes, mais comme l’essence vitale de notre langue. » Pensez-vous que le latin et le grec soient des langues vivantes ?

Robert DELORD. – Oui. Une langue morte par exemple, c’est la langue des tribus amérindiennes qui ont disparu dans l’incendie du musée de Rio de Janeiro. Cela signifie que vous n’avez ni des locuteurs capables de la parler, ni des personnes capables de la comprendre. Aujourd’hui, plus d’un milliard d’individus parlent une langue issue du latin.

Le latin permet de mieux apprendre et comprendre l’italien, l’espagnol et l’anglais. On l’oublie trop souvent, mais il y a 60 % des mots anglais qui viennent du latin. La langue de Virgile n’est pas seulement une façon de mieux apprendre les langues romanes, mais une manière d’être « connectés » linguistiquement à un milliard et demi de personnes sur la planète.

Ce discours va-t-il en contradiction ou dans la continuité de ceux de l’ancienne ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem ?

Le changement est total. Il y avait un mépris affiché, des mensonges... La vision des langues anciennes de Najat Vallaud-Belkacem était complètement erronée. Aujourd’hui, certains se complaisent à la reproduire en expliquant que le latin est élitiste. Mais j’invite tous les détracteurs au latin à venir dans nos classes. Ils verront qu’elles comptent autant de Farès et de Fatima, que de Jean-Edouard et de Léontine.

Les accusations d’élitisme, de conservatisme, de passéisme, de corporatisme sont du passé. On ne doute pas de l’attachement de Jean-Michel Blanquer aux langues anciennes. Il a fait du droit romain, il connaît l’importance du latin. Il l’a prouvé avec des circulaires. Mais le problème, c’est que ces circulaires n’ont aucune valeur légale. Ce ne sont pas des arrêtés.

Pourquoi l’enseignement du latin fait-il débat ?


Ses détracteurs sont persuadés que le latin est une question de classe. Ils pensent que l’enseignement du latin est resté le même que celui dans les années 1950-1960. Or, c’est complètement faux. Le latin a certes été élitiste. Dans la Rome antique, si vous parliez latin, vous étiez Romain, si vous ne le parliez pas, vous étiez un barbare. Dans les années 1960, la filière d’excellence était celle intitulée « latin-mathématiques ». Aujourd’hui, il est vrai que 60 % des élèves qui passent le latin au bac, viennent d’une filière S. Mais le latin et le grec ancien sont ouverts à tous.

Les latinistes font-ils de meilleurs scientifiques, comme le disait Marcel Pagnol ?

On est à une époque où tout doit être fait rapidement. Un élève non-latiniste ne supporterait pas de passer une heure pour essayer de décortiquer trois ou quatre phrases. Le cours de latin est une parenthèse dans la semaine où les élèves prennent le temps d’avoir une réflexion poussée sur la langue. Les langues anciennes apprennent la rigueur. Les mathématiques elles aussi sont un langage qu’il faut décrypter pour résoudre un problème ou utiliser pour rédiger une démonstration de façon rigoureuse. On ne fait pas ce qu’on veut avec la syntaxe latine ou mathématique ! Il y a la même nécessité de rigueur dans la démonstration, dans la résolution d’un problème que dans la traduction latine.

À quel âge faudrait-il commencer le latin ?

Je distinguerais l’apprentissage des langues et des cultures de l’Antiquité. L’année dernière, notre association a été reçue par Jean-Michel Blanquer. La première chose que nous avons évoquée et l’appauvrissement du vocabulaire des élèves. Car, c’est à cet âge que les enfants sont curieux quant aux mécanismes et au fonctionnement de leur langue. Nous lui avons proposé de faire découvrir le vocabulaire à partir de l’étymologie et des racines latines et grecques dès la classe de CM1 ou CM2. Jean-Michel Blanquer nous a suivis. Il a donné son feu vert. Cette proposition a été mise en œuvre dès la rentrée 2017.

En quoi est-il utile ?

Se poser la question de l’utilité du latin revient à poser la question de l’utilité de la culture générale. Même les opposants au latin ne nient pas cette utilité qui n’est pas directe. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on est dans une société de l’utilitarisme, de la rentabilité, du profit immédiat pour filer la métaphore financière. On ne poserait jamais cette question aux professeurs de mathématiques de français ou d’Histoire-géographie. L’enseignement des Langues Anciennes est interdisciplinaire par nature et touche en plus à l’humain ; en cela il est très anthropologique.

Le latin est-il une langue d’avenir ?

Le latin est tout à la fois le passé, le présent et l’avenir. Il permet d’embrasser la culture à travers les siècles. Son apprentissage donne des clés et permet d’éclairer l’actualité. Il y a un mois, par exemple, l’UEFA a dévoilé un hymne de la champion league en latin, langue à la fois internationale et aux accents épiques. Regardez de plus la culture d’aujourd’hui. Les clips de Beyoncé, d’Ariana Grande font de plus en plus souvent référence à l’Antiquité.

Le latin n’est plus celui de papis et de mamies. C’est un enseignement moderne qui a su se renouveler et s’adapter à son époque. Vous pouvez prendre la trilogie Hunger Games, Harry Potter, Game of Thrones... Le latin est partout. Il faut l’expliquer aux élèves. Il faut en finir avec l’image d’épinal du prof de latin, vieux, avec son dictionnaire Gaffiot poussiéreux. Apprendre le latin à tous les élèves est un véritable enjeu culturel.

Assiste-t-on depuis la réforme des collèges à une recrudescence des latinistes ?

Il y a eu 18 000 latinistes de plus à la rentrée 2017. C’est très positif, mais il faut se rappeler qu’il y avait eu un net recul à la rentrée 2016 lié à la crainte des familles quant à une potentielle disparition du latin au lendemain de la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem.

Aujourd’hui, force est de constater que le latin n’a pas disparu, mais les heures de latin n’ont pas toutes été rétablies.

Avant la réforme, il y avait 2 h de latin en 5e, 3 h en 4e et 3 h en 3e. Après la réforme, les collèges sont passés à 1 h de latin en 5e, 2 h en 4e et 2 h en 3e. Ces horaires sont de plus devenus ce que l’on appelle des horaires plafonds. C’est-à-dire, « dans la limite de ». Du jour au lendemain, les chefs d’établissement ont eu toute liberté de tailler les horaires des langues anciennes réduites au statut de variable d’ajustement dans chaque collège. Cela se constate encore aujourd’hui. Les horaires Blanquer ont seulement donné la possibilité aux chefs d’établissements de revenir à 7 h de latin sur tout le collège, mais pas les moyens financiers de le faire.

Que faut-il faire selon vous ?

Les déclarations du ministre sont positives et témoignent une véritable volonté d’aller de l’avant pour le développement des Langues Anciennes. Il faut maintenant que la Direction générale de l’enseignement scolaire publie non pas des circulaires, mais des arrêtés officiels qui garantissent un financement des heures de latin et de grec et imposent aux chefs d’établissement de suivre les directives ministérielles.

Remettons les choses en perspective : Les élèves latinistes et hellénistes et leurs professeurs sont aujourd’hui les seuls auxquels on impose des horaires variables d’une année sur l’autre, des regroupements de plusieurs niveaux, et des horaires très contraignants. Cela doit changer.






Les latinistes noteront que le locatif de domus est domi (à la maison, chez soi), mais qu’il ne s’applique pas ici puisqu’il y a mouvement et que l’accusatif domum s’impose donc. La phrase corrigée par le généreux et convaincant pédagogue nocturne est donc correcte : Romani ite domum.

En outre, ire se conjugue eo, is, it à l'indicatif présent et non io, is, it (à 1 min 17).


mercredi 25 octobre 2017

« L'école forme des enfants qui vont être laminés par l'intelligence artificielle »

Alors que l’intelligence artificielle va bouleverser le monde du travail et l’économie dans son ensemble, le chirurgien et neurobiologiste Laurent Alexandre estime nécessaire d’adapter les systèmes de formation.

Le chirurgien et neurobiologiste Laurent Alexandre plaide pour une refonte du système de formation : « Aujourd’hui, l’école dans le monde forme les enfants à des métiers où ils vont être laminés majoritairement par l’intelligence artificielle. Il faut faire le contraire, il faut former nos enfants à aller là où l’intelligence artificielle ne sait pas aller. »

Et le chercheur, qui publie « La guerre des intelligences », insiste : « Il ne faut pas aller vers des métiers trop techniques, car l’intelligence artificielle va nous écraser sur le plan technique. » Les humanités, la culture générale, l’esprit critique, la capacité à être multidisciplinaire sont pour lui les clés qui permettront de résister à l’intelligence artificielle.


Humanités romandes [francophones] contre technique alémanique [germanophone]

Interrogé sur les différences entre le système de formation alémanique, favorisant l’accès à l’apprentissage et à des métiers techniques, et le système romand, plus axé sur une formation générale, Laurent Alexandre estime que l’approche romande est plus juste. « Il faut bien sûr connaître la science et la technologie, mais cela ne suffit pas. Les humanités sont essentielles. »

lundi 22 mai 2017

France — le nouveau ministre veut remettre à l'honneur le latin, le grec, les classes bilangues

Grec, latin, classes bilangues [*] et sections européennes : ces enseignements et dispositifs vont-ils retrouver une place centrale au collège ? C’est ce que semble souhaiter le nouveau ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Il remet ainsi en question les « avancées égalitaristes » de la ministre socialiste Nadjat Belkacem. « J’ai été choqué de la suppression de dispositifs qui marchaient bien », a déclaré le ministre à leur sujet. La chaîne de télévision publique France 2 s’est penchée sur ce que le nouveau ministre pourrait remettre à jour.

Lors de sa campagne, Emmanuel Macron lui-même y faisait référence : « partout, je veux remettre les classes bilangues, l’enseignement des humanités ». Le nouveau gouvernement ferait donc machine arrière sur la réforme du collège de 2015. Les établissements qui le souhaitent pourront à nouveau proposer des options « Langues anciennes ».

Une référence à la réforme du collège votée en 2015. Si les établissements avaient finalement obtenu le droit de maintenir les options latin et grec, le nombre d’heures qui leur étaient attribuées avait baissé, et elles avaient perdu du terrain au profit d’enseignements pluridisciplinaires. Quant aux classes d’excellence, l’ancien gouvernement entendait favoriser l’égalité entre tous les élèves « en les réformant » dans la langue de bois ministérielle ; en les vidant de leurs substances et en faisant du nivellement par le bas selon ses critiques.



Note

[*] Les classes bilangues permettent d’augmenter le volume horaire consacrée aux langues. De plus en plus aujourd’hui, ces classes bilangues consistent en la continuation de la langue démarrée en primaire en y ajoutant une autre (une des deux est souvent l’anglais, une exception toutefois pour un collège de l’académie de Metz, où les deux langues sont l’allemand et l’italien).