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jeudi 21 mai 2026

Déclin historique des capacités cognitives : pour la première fois une génération obtient un score inférieur aux précédentes

Depuis une grande partie du XXᵉ siècle, les sociétés occidentales ont vécu avec une conviction presque évidente : chaque génération serait mieux instruite, plus cultivée et plus performante intellectuellement que la précédente. Cette progression, appelée « effet Flynn », n’avait pourtant rien d’une loi naturelle. Elle résultait d’une amélioration continue des conditions de vie : meilleure alimentation, recul des maladies infantiles, allongement de la scolarité, enrichissement culturel et accès croissant au savoir. Pendant des décennies, les enfants ont grandi dans un environnement plus favorable que celui de leurs parents, ce qui s’est traduit par une hausse progressive des performances cognitives.

Or plusieurs études menées dans les pays occidentaux indiquent aujourd’hui une rupture historique. En Norvège, au Danemark, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne ou aux États-Unis, certaines capacités cessent de progresser et commencent parfois à régresser. Il ne s’agit pas nécessairement d’une baisse uniforme de l’intelligence humaine, mais d’un recul ciblé de compétences fondamentales : compréhension écrite, richesse du vocabulaire, culture générale, raisonnement verbal et capacité d’attention.

Michel Desmurget insiste sur ce point : l’intelligence ne se réduit pas à un chiffre de quotient intellectuel ni à quelques épreuves standardisées. Les aptitudes humaines sont multiples : créativité, intelligence sociale, adaptabilité ou compétences émotionnelles. Toutefois, les capacités qui semblent aujourd’hui fragilisées sont précisément celles qui structurent la pensée approfondie. Le langage ne sert pas seulement à communiquer : il organise la réflexion. Plus une personne possède de vocabulaire, de connaissances et une bonne maîtrise de la langue, plus elle peut comprendre des idées complexes, établir des liens entre elles et exercer son esprit critique.

Plusieurs facteurs semblent converger vers ce déclin. Les pratiques de lecture longue se sont fortement réduites, les échanges verbaux familiaux diminuent, le sommeil se dégrade et les activités récréatives numériques occupent une place croissante. Les environnements numériques actuels privilégient les contenus courts, rapides et émotionnels. Notifications, vidéos brèves, défilement continu et récompenses immédiates entraînent une sollicitation permanente de l’attention.

Pour Michel Desmurget, il devient difficile de considérer les écrans comme un simple facteur secondaire. Sans être l’unique cause, leur rôle paraît de plus en plus solidement étayé. De nombreuses études convergent : une exposition importante aux écrans récréatifs est associée à une baisse de la concentration, des performances scolaires et du temps consacré à des activités intellectuellement structurantes. Des expériences montrent également que l’introduction précoce de téléphones intelligents, consoles ou tablettes peut affecter les capacités attentionnelles.

L’un des effets les plus préoccupants concerne la fragmentation de l’attention. Les outils numériques modernes habituent l’esprit à passer sans cesse d’un stimulus à un autre. Cette hyperstimulation peut améliorer certaines réactions rapides ou formes d’attention visuelle, mais elle ne développe pas l’attention soutenue nécessaire à la lecture, à l’apprentissage approfondi ou à la résolution de problèmes complexes. En d’autres termes, savoir naviguer rapidement entre des contenus ne signifie pas mieux comprendre ni mieux raisonner.

La lecture occupe une place particulière dans cette analyse. Elle constitue l’un des outils les plus puissants du développement intellectuel. Lire enrichit le vocabulaire, améliore l’expression, développe les connaissances générales et favorise la structuration de la pensée. La lecture de romans contribue même à renforcer l’empathie et la compréhension d’autrui. Son recul massif pourrait donc avoir des effets bien plus larges qu’une simple baisse des habitudes culturelles.

Les systèmes éducatifs occidentaux ont parfois renforcé cette évolution en associant modernisation et numérisation. Tablettes, plateformes numériques et enseignement fortement médiatisé ont souvent été présentés comme des solutions d’avenir. Pourtant, les évaluations internationales concluent généralement à des effets modestes ou parfois négatifs lorsque ces outils remplacent les apprentissages fondamentaux. Certains pays nordiques, pionniers dans ce domaine, commencent aujourd’hui à revoir leur stratégie après avoir observé une dégradation des performances en lecture.

À l’inverse, plusieurs pays asiatiques comme Singapour, le Japon ou la Corée du Sud semblent mieux résister à cette tendance. La différence ne tient pas à un rejet de la technologie, mais à son encadrement. Les outils numériques y restent davantage subordonnés aux fondamentaux : lecture, mémorisation, discipline de travail et maîtrise du langage. L’idée est de construire d’abord des bases solides avant d’intégrer massivement les technologies.

L’enjeu dépasse largement l’école. Les compétences intellectuelles constituent une part essentielle du capital humain d’un pays. Innovation, recherche, productivité économique ou qualité du débat public dépendent largement de la capacité des citoyens à comprendre des informations complexes, à exercer leur jugement et à produire de nouvelles connaissances. Une société qui lit moins, mémorise moins et se concentre moins risque aussi de devenir moins créative et moins innovante.

Le véritable problème ne résiderait donc pas dans la technologie elle-même. Ordinateurs, internet ou intelligence artificielle peuvent être de puissants outils lorsqu’ils servent l’apprentissage. Ce qui inquiète davantage est un modèle économique fondé sur la captation continue de l’attention. Les grandes plateformes numériques cherchent avant tout à prolonger le temps passé devant l’écran grâce à des mécanismes conçus pour créer une forme de dépendance. Le débat ne porte donc pas tant sur la technologie que sur l’acceptation d’un environnement numérique conçu pour monopoliser durablement l’attention humaine, y compris celle des enfants.

Et la démographie, l'immigration, la composition des familles ?

L'argumentation de Michel Desmurget met surtout l’accent sur les transformations de l’environnement cognitif : écrans récréatifs, recul de la lecture, sommeil, fragmentation de l’attention et pratiques éducatives. Il raisonne principalement en termes d’environnement culturel et comportemental, davantage qu’en termes de composition démographique.

Toutefois la question du changement démographique parmi les jeunes nous semble légitime, car un changement de composition de population peut influencer certaines statistiques globales. Si une société accueille davantage de familles récemment immigrées (comme l'Occident et à l'inverse de l'Extrême Orient), avec des enfants qui apprennent encore la langue du pays d’accueil, cela peut temporairement affecter des résultats scolaires ou des tests fortement dépendants du langage, du vocabulaire ou des références culturelles. Ce n’est pas une hypothèse absurde : la maîtrise linguistique influence fortement certaines mesures.

Mais plusieurs nuances importantes s’imposent : des baisses ont également été observées chez des populations où les changements migratoires seuls paraissent insuffisants pour expliquer l’ampleur du phénomène. Une étude majeure sur environ 730 000 conscrits norvégiens n’a pas seulement observé un ralentissement puis une baisse des scores ; elle a comparé des frères au sein des mêmes familles. Résultat : les frères plus jeunes obtenaient des résultats inférieurs aux aînés. Cette méthode est importante, car elle neutralise une grande partie des explications liées à la composition globale de la population (immigration, origine familiale, changements démographiques massifs). Autrement dit, si le phénomène apparaît à l’intérieur d’une même famille, il devient difficile de dire : « la moyenne baisse parce que la population a changé ». La population n’a pas changé entre deux frères nés des mêmes parents.

Si la démographie et l'immigration peuvent être des facteurs parmi d’autres, il est difficile d’en faire une explication unique ou dominante sans données précises.

D’ailleurs, plusieurs chercheurs ont discuté d’explications concurrentes ou complémentaires : évolution de la structure familiale, changements éducatifs, inégalités sociales, nutrition, santé, pollution environnementale, baisse de lecture, temps d’écran, etc. Le débat scientifique est plus ouvert que ne le laisse parfois entendre une présentation centrée sur les écrans.

Lorsqu’un phénomène touche une société entière, il faut se demander si la population observée a changé autant que son environnement. Les deux peuvent agir simultanément.

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jeudi 13 avril 2023

Décadanse, Libération piège à c... ?, nouveau livre de Patrick Buisson

Dans son précédent livre, La fin d’un monde, Patrick Buisson désirait convaincre que « c’était mieux avant ».

Dans ce nouvel ouvrage, intitulé Décadanse, il persiste en démontrant cette fois que le sacré est éclipsé et les mœurs traditionnelles totalement bouleversées. Avec l’apparition de l’hédonisme comme religion, il dénonce le culte de soi et du corps qui impose une nouvelle échelle des valeurs et de nouveaux comportements.

Cette société de consommation, qui est l’aboutissement des Trente glorieuses, remet en cause des siècles de morale dite traditionnelle, chrétienne, puis laïque. L’abondance commerciale impose une mentalité nouvelle fondée sur la dépense et le recours au crédit.

La cible de ce nouveau « capitalisme de la séduction » est en premier lieu les nouvelles classes moyennes, à qui la publicité apprend à consommer des signes et à considérer que l’épanouissement personnel passe par la jouissance des choses, laquelle, en dernière instance, s’identifie à la jouissance érotique : consommer, c’est faire l’amour.

Ce fut un temps déraisonnable : Serge Gainsbourg inventait la « décadanse », Tony Duvert réclamait la majorité sexuelle pour les enfants de six ans et Ménie Grégoire s’obstinait à vouloir faire des ménagères des machines à produire des orgasmes en rafales. Longtemps pourtant, la révolution sexuelle des années soixante-dix a été présentée comme le temps des merveilles.

Un nouveau marché a triomphé : celui du corps. Une nouvelle religion s’impose : l’hédonisme, soit le culte de l’ego qui impose une nouvelle échelle de valeurs, de nouveaux comportements, et remet en cause rien moins que des siècles de morale chrétienne puis laïque.

La crise de la reproduction de la vie s’accompagne d’une crise de la reproduction des grands systèmes qui lui donnaient un sens.

Et si les grandes lois soi-disant émancipatrices n’avaient été qu’un marché de dupes marquant à la fois l’abolition du patriarcat et le triomphe de la phallocratie ?

La révolte individualiste au nom de l’hédonisme aboutit à un monde délié, où les liaisons protectrices n’existent plus, où la prise en charge de la société par l’État va de pair avec la marchandisation des solidarités naturelles.

Après La Fin d’un monde, Patrick Buisson poursuit son œuvre de déconstruction de la modernité et montre en quoi les peuples ont été trahis par les élites au nom d’une illusoire libération des mœurs.

Décadanse
par Patrick Buisson
publié chez Albin Michel,
à Paris,
le 12 avril 2023,
528 pp,
ISBN-10 : 2 226 435 190
ISBN-13 : 978-2226435194

 Recension de Guillaume Perrault parue dans le Figaro Histoire

Les procureurs de la France de jadis sont légion, ses avocats plus rares. Des mœurs de la société traditionnelle, qui a disparu par étapes depuis l’après-guerre, Patrick Buisson se fait l’intransigeant défenseur dans son nouvel ouvrage, Décadanse (Albin Michel). Poursuivant le travail entrepris avec La Fin d’un monde, il soutient une thèse radicalement antipathique aux modernes, la supériorité du passé français sur son présent, et instruit dans ce volume le procès de la révolution des mœurs advenue lors des années 1960 et 1970. Tel un ténor du barreau chargé d’un dossier désespéré, l’auteur a choisi, pour son apologie des règles morales d’antan, une stratégie de rupture, s’attachant à ruiner les convictions les plus largement répandues chez nos contemporains. Il s’efforce de démontrer que tous les bouleversements d’ordinaire célébrés comme des progrès (avènement de la société de consommation, changement radical de la condition féminine) se payent de régressions désastreuses, qu’on se garde de relater et qui annoncent une catastrophe. Le titre du livre est d’ailleurs une référence provocatrice à une chanson de Serge Gainsbourg bien connue des baby-boomers, interprétée par le chanteur ainsi que Jane Birkin en 1971, et emblématique du climat licencieux de l’époque.

mardi 11 avril 2023

Progrès et ouverture d'esprit — Des élèves en laisse comme des chats ou des chiens

Ce qui semble être un petit jeu entre élèves, gagnerait en popularité dans certaines écoles de l'Outaouais, notamment à l'école polyvalente Nicolas-Gatineau.

Des garçons et des filles se feraient promener à l'intérieur de l'école avec une laisse au cou, comme s'ils étaient des chats ou des chiens, ou encore d'autres types d'animaux.

Plusieurs parents ont confirmé à l'animateur Michel Langevin que cette pratique existait et qu'elle serait même tolérée si l'on en croit ces parents, par des enseignants et des surveillants de l'école.

Le phénomène de la laisse aurait aussi été observé dans des écoles de l'est Ontarien.

Source

vendredi 31 mars 2023

Impuissant face aux crises, le progressisme se réfugie dans les lois sociétales

Les Anciens concevaient le monde comme essentiellement statique (les changements n’étaient guère plus que des vaguelettes à la surface de la mer), ou comme animé d’un mouvement cyclique (sur le modèle des cycles astronomiques), ou encore comme allant se dégradant (âges d’or, d’argent, de bronze, de fer). S’il y a bien une idée qui leur était étrangère, c’était celle d’un monde en progrès. L’image des nains juchés sur les épaules de géants, apparue au Moyen Âge, a amorcé une transition : tout en préservant une supériorité des Anciens (les géants), elle accordait aussi une supériorité à leurs successeurs qui, juchés sur leurs épaules, voyaient plus loin qu’eux. La modernité, elle, n’a plus ces ménagements. L’esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, rédigé par Condorcet à la fin du XVIIIe siècle, est emblématique du cadre progressiste dans lequel se trouve désormais pensée l’histoire humaine. Un mouvement général d’élévation, depuis les peuplades primitives jusqu’à une espèce humaine s’affranchissant une à une de toutes ses chaînes, de toutes ses limites, « soustraite à l’empire du hasard, comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d’un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur ». Condorcet était versé dans les sciences, particulièrement les mathématiques, et le progressisme comme cadre général de pensée ne se serait sans doute pas imposé comme il l’a fait, au cours des derniers siècles, sans le développement des sciences mathématiques de la nature. Ainsi que l’a écrit Léo Strauss, « la science moderne est la colonne vertébrale de la civilisation moderne ». Ce sont les avancées de la science, nourrissant les avancées technologiques, qui ont solidement accrédité l’idée d’un monde en progrès.

 

Nouvelle frontière repoussée du progrès : l’imposition des rencontres entre des enfants et des travelos. Ici l’argent du contribuable canadien à l’œuvre.

Voici cependant que la dynamique, d’abord promesse d’un monde toujours meilleur, revêt des aspects inquiétants. Avec le progrès scientifique, il s’agissait d’éclairer le monde. Le progrès technologique que la science nourrit, en accroissant sans cesse les puissances d’intervention, ne se contente pas, cependant, de répandre la lumière. Il s’est mis à dérégler la Terre, à l’épuiser, à menacer de la rendre invivable. Emmanuel Macron lui-même, progressiste en chef, a été obligé d’en convenir : fin de l’abondance, fin de l’insouciance. Les dommages causés au monde, notons-le, ne sont pas seuls en cause : les dommages infligés aux cultures humaines sont également patents, dont le « progrès », au point où nous en sommes, semble moins favoriser l’épanouissement et la fructification qu’accélérer le délitement. Aragon, au sein du Comité central du PC, était manifestement moins convaincu que ses camarades des vertus libératrices de la technique. À ses yeux, le déferlement des nouveaux dispositifs réputés accroître notre puissance d’agir avait pour principal effet de nous vider de notre substance. « Ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Léo Strauss, quant à lui, ouvrait une conférence de 1952 (pour lui, la fin de l’insouciance a été plus précoce que chez notre président) par ces mots : « Le progrès est devenu un problème — il pourrait sembler que le progrès nous ait conduits au bord d’un abîme et qu’il soit par conséquent nécessaire d’envisager d’autres options. Par exemple, s’arrêter là où nous nous trouvons ou, si cela s’avérait impossible, revenir en arrière. » Dans la suite, Strauss nuance son propos, mais le constat est là.

Pour autant, rien n’y fait : la structure progressiste, les modes de pensée progressistes, les réflexes progressistes se sont si bien acclimatés en nous, y ont poussé des racines si profondes (y compris chez lesdits réactionnaires) que, quand bien même ils nous conduiraient au naufrage, nous ne sommes pas libres de nous en débarrasser. Sans eux, nous avons désappris à vivre ; sans eux, c’est comme si la terre se dérobait sous nos pieds. C’est pourquoi les démentis au progrès peuvent s’accumuler, ils apparaissent comme autant d’anomalies ou de scandales dans un mouvement général vers le mieux. Régulièrement, on entend s’élever des protestations indignées comme : « Comment est-il encore possible, en France, en 2023, que… » Imagine-t-on un ancien Grec dire : « Comment est-il encore possible, à Athènes, durant la cent troisième olympiade… », ou un homme du XIIe siècle : « Comment est-il encore possible, dans le royaume de France, sous le règne de Louis le septième… » : l’idée même est grotesque. Mais, comme le relève Rémi Brague, quoi qu’il arrive, « nous autres modernes croyons que les choses vont de mieux en mieux. Y compris dans une période de crise, propice à l’inquiétude, notre surprise même et notre indignation témoignent de notre croyance au progrès : nous pensons que la situation devrait s’améliorer. Par suite, nous cherchons à identifier des facteurs qui empêchent l’ascension vers les sommets radieux et, une fois démasqués, nous les poursuivons de notre haine. »

Comment rassurer la conscience progressiste, rudoyée par l’évolution du monde et des sociétés, quand, du fait de la « fin de l’abondance », il n’est plus possible de la satisfaire par un déversement toujours plus intense, sur le marché, d’objets de consommation ? En accordant de nouveaux droits. Il ne me paraît pas possible de comprendre la frénésie avec laquelle on se met à élever à la dignité de droits fondamentaux des actes dont, quelques décennies auparavant, on n’avait même pas idée, sans tenir compte de la position délicate du progressisme. Depuis 1973, date du premier choc pétrolier, les « crises » se prolongent, s’enchaînent les unes aux autres, sans discontinuer. Au point qu’aujourd’hui le mot « crise », qui était censé désigner un passage transitoire au cours d’une maladie, ce moment intense et limité dans le temps où se décide le cours ultérieur des événements, est complètement usé. Comment concilier une crise devenue chronique avec le maintien de l’idéologie progressiste ? Réponse : par de la créativité législative. Plus la crise s’aggrave, plus des droits inédits doivent être inventés, afin de donner l’impression que l’on continue envers et contre tout d’avancer, d’« aller dans le bon sens ». Récemment le mariage pour tous, la PMA pour toutes, le libre choix de son genre. Prochainement, le « droit à mourir dans la dignité ». Lors de la dernière élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon proposait même d’inscrire ces deux derniers droits dans la Constitution. Il s’opposait pour sa part à la GPA, mais celle-ci n’en est pas moins en gestation — et sans doute pléthore de nouveaux droits qui restent à imaginer.

On prend la mesure, dans ce contexte, du traumatisme qu’a représenté l’arrêt rendu l’année dernière par la Cour suprême des États-Unis, revenant sur l’arrêt rendu cinquante ans plus tôt, par la même cour, sur la question de l’avortement. En 1972, les juges avaient déduit du XIVe amendement à la Constitution américaine (ratifié, au lendemain de la guerre de Sécession, pour protéger les droits des citoyens noirs que l’abolition de l’esclavage venait de libérer) que la législation de chaque État de l’union devait garantir la liberté des femmes à avorter, et cela jusqu’au seuil de viabilité du fœtus (soit de 24 à 28 semaines de gestation). Imagine-t-on notre Conseil constitutionnel imposant pareille chose ? La question de l’interruption volontaire de grossesse, en France, a été débattue au Parlement — et le délai maximum pour procéder à un avortement, fixé initialement à 10 semaines, puis porté à 12, est aujourd’hui de 14 semaines (soit la moitié de ce qui était censé être déduit de la Constitution américaine). Contrairement à ce qui s’est beaucoup dit, la Cour suprême, dans son arrêt de 2022, n’a pas commis un coup de force juridique : elle est revenue sur un coup de force juridique antérieur ; elle n’a pas interdit l’avortement, elle a dit qu’il appartenait aux instances politiques de chaque État de l’union de décider de leur législation en la matière (comme les instances politiques ont décidé en France). Néanmoins, ce qui devrait être reçu comme un retour à la normale, quand on se réclame de la démocratie, a engendré, chez les progressistes, un terrible traumatisme.

Il faut les comprendre. Les crises non seulement ne se résolvent pas, mais s’aggravent et se multiplient. L’école est en crise, l’hôpital est en crise, la justice manque de moyens, la police manque de moyens, l’armée manque de moyens, les coupures d’électricité menacent, l’eau même se fait rare, la dette se creuse, le « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile, etc. Il faut bien, pour soutenir le moral progressiste, qu’il y ait un endroit où, indubitablement, cela progresse ! Dans Révolution, le livre programme qu’Emmanuel Macron a publié fin 2016, le candidat à l’élection présidentielle écrivait : « À l’origine de cette aventure se trouvent des femmes et des hommes qui veulent avant tout faire avancer le progrès. » Où le faire avancer, ce satané progrès ?

Au moins, jusqu’ici, un terrain demeurait préservé : celui des lois sociétales. Si même là, une rétrogradation est possible, c’est le monde qui s’écroule ! Terrible blessure, donc, que celle infligée par la décision de la Cour suprême américaine, l’année dernière. Vite, il faut cautériser la plaie. Ce que la Cour américaine, dans son aveuglement rétrograde, ne trouve pas dans la Constitution des États-Unis, nous allons le mettre dans la nôtre. Peu importe qu’un droit à avorter, dans une Constitution, soit aussi à sa place qu’un parapluie ou une machine à coudre sur une table de dissection. Peu importe qu’en France, ce droit ne soit nullement menacé. À défaut d’instituer un nouveau droit, on peut encore, ultime ressource pour se ravigoter, constitutionnaliser un droit déjà là. Quand le progressisme se trouve réduit à de tels expédients, on peut dire qu’il n’est pas au mieux de sa forme. Je pense au maquillage de cocotte qui dissimule, tant bien que mal, le teint cadavérique d’Aschenbach, et à la teinture qui se met à couler sur son visage, à la fin de Mort à Venise.

 

Source : Olivier Rey, Le Figaro. Polytechnicien, Olivier Rey a enseigné les mathématiques à l’x et est chercheur à l’institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques. Il enseigne la philosophie à Paris-i Panthéonsorbonne. Auteur de nombreux essais salués par la critique, comme « Quand le monde s’est fait nombre » (Stock, coll. « Les Essais », 2016), « Leurre et malheur du transhumanisme » (Desclée de Brouwer, 2018), qui a obtenu le prix Jacques-Ellul 2019, « Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ » (Éditions Conférence, 2020) et « Réparer l’eau » (Stock, 2021), l’intellectuel a également publié, sur le Covid, « L’idolâtrie de la vie » (Gallimard, coll. « Tracts », 2020).


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samedi 6 août 2022

Viktor Orban appelle les conservateurs du monde entier à s’unir pour gagner « la guerre culturelle »

Le Premier ministre hongrois chaudement applaudi après un discours prononcé au Texas, c’est assurément un événement qui n’a pas dû se produire si souvent. Viktor Orban était l’invité, jeudi 4 août, de la Conservative Political Action Conference — une réunion des conservateurs américains, organisée tous les ans depuis 1974. Le chef d’État européen y a prononcé une allocution remarquée, rapporte La Dernière Heure belge, au cours de laquelle il a appelé les conservateurs du monde entier à s’unir.


 

« Nous devons coordonner le mouvement de nos troupes, parce que nous faisons face au même défi », a déclaré Viktor Orban devant une foule conquise, appelant les forces conservatrices à « reprendre le contrôle des institutions » de Washington à Bruxelles. « Je suis ici pour vous dire que nous devons unir nos forces », a-t-il encore martelé, invitant les organisations politiques de droite du monde entier à « créer leurs propres règles ». Le tout dans un seul objectif : remporter « la guerre culturelle » initiée par la gauche.

Défendre les racines chrétiennes de l’Occident

« Les progressistes d’aujourd’hui tentent de séparer la civilisation occidentale de ses racines chrétiennes », a encore estimé le chef d’État magyar, qui n’a cessé de faire du christianisme la base de son action politique et de la civilisation qu’il entend défendre. « Les horreurs du nazisme et du communisme se sont produites parce que certains États occidentaux avaient abandonné leurs valeurs chrétiennes », a-t-il par exemple déclaré. Assurément de quoi séduire les conservateurs américains avant la prise de parole de Donald Trump, attendue dimanche prochain.

Rejet de la société multiethnique

Auparavant, dans un discours prononcé samedi 23 juillet en Transylvanie roumaine où vit une importante communauté hongroise, Viktor Orban avait tenu des propos qui avaient créé une vive polémique dans les médias de grand chemin français. En effet, comme le rappelle Le Monde, le président hongrois avait rejeté la vision d’une société « multiethnique » mélangée à des « non-Européens » : « Nous ne voulons pas être une race mixte », avait-il alors déclaré. En déplacement à Vienne le jeudi 28 juillet, Viktor Orban était revenu sur sa prise de parole et maintenu sa déclaration. « En Hongrie, ces expressions et phrases représentent un point de vue culturel, civilisationnel », a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse dans la capitale autrichienne. Le dirigeant a aussi expliqué qu’il arrivait « parfois » qu’il parle « d’une manière qui peut être mal comprise » et assuré que son gouvernement appliquait une « tolérance zéro » quant au « racisme » et à « l’antisémitisme ».

Un combat commun avec l’Autriche

Malgré le tollé qui a retenti dans les médias, Viktor Orban est néanmoins resté droit dans ses bottes. Des survivants de l’Holocauste juif et de la communauté juive s’étaient notamment indignés et avaient appelé l’Union européenne à prendre ses distances avec le dirigeant nationaliste de 59 ans. Quant à son homologue autrichien Karl Nehammer, il a rappelé lors de la conférence de presse condamner « fermement toute forme de racisme et d’antisémitisme » et avoir abordé ce sujet « en toute franchise » avec Viktor Orban. Karl Nehammer a conclu en insistant sur ses points communs avec le dirigeant hongrois au sujet de l’immigration subie par les deux pays. « Nous voulons combattre ensemble », a-t-il déclaré.

Deux priorités : hausse de la natalité et baisse de l’immigration

Dans son discours annuel à Tusvanyos, Viktor Orban a insisté sur la question identitaire.

Le taux de fécondité de la Hongrie est en dessous du seuil de renouvellement. Il y a eu une amélioration de la natalité entre 2010 et 2020, depuis le Covid ce taux est en recul. Un peuple qui ne peut se renouveler biologiquement renonce à son droit à vivre. Si les Hongrois courent le risque d’être évincés du bassin des Carpates, la première cause en sera démographique. D’où le maintien des politiques natalistes et de l’orientation « pro-famille » du gouvernement hongrois.

Deuxième défi pour Viktor Orban : l’immigration. Le Premier ministre hongrois assume le terme de remplacement et lui adjoint celui de submersion. La première cause est spirituelle et Orban conseilla à son public la lecture du Camp des Saints de Jean Raspail. Face à l’immigration de peuplement qui caractérise l’Europe de l’Ouest depuis 50 ans, le Premier ministre hongrois épingle « les évolutions spirituelles qui expliquent l’incapacité de l’Occident à se défendre ».

Dans les pays de l’Ouest, « un conglomérat de peuples » se serait substitué aux nations. Les lois de la démographie donneront la mesure du bouleversement vers 2050. La Hongrie veut suivre une autre voie que ce « Post-Occident ». Que chacun suive sa voie. L’Europe centrale refuse le prosélytisme « diversitaire » de l’Ouest alors que celui-ci ne peut tolérer qu’une autre voie soit possible ou légitime.

Orban infirme par là l’argument de la gauche occidentale selon lequel il n’y a en Europe que des peuples métis. Il distingue le monde européen fait d’incessants échanges régionaux et le mélange révolutionnaire auquel sont livrées actuellement les populations de l’Ouest.

La Hongrie revendique la diversité (européenne) inhérente à l’Europe centrale : « nous sommes simplement un mélange de peuples vivant dans notre propre patrie européenne ». Orban entend respecter la continuité historique de l’Europe centrale, aux antipodes d’une obsession abstraite ou d’une idéologie identitaire. Il s’agit de refuser un nouveau fléau idéologique venu de l’Ouest : l’idéologie « diversitaire » qui cherche à abattre l’ordre antérieur au nom du Progrès. Ainsi Viktor Orban défend une logique de continuité, de transmission et de fidélité à l’égard de la civilisation dont nous sommes héritiers.

mercredi 29 juin 2022

Histoire — Sortie d'usine à Lyon en 1895

Film n° 91 au catalogue des films de la compagnie Lumière. Louis Lumière | France, Lyon | 1895.

Heureusement que les femmes ne travaillaient pas à l’époque et que les féministes les ont libérées depuis lors.

Comparer à la mode vestimentaire actuelle.


Éric Coquerel, député de la Seine–Saint-Denis pour le groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale.

Joe Biden et ses alliés (vassaux diraient les mauvaises langues) lors du sommet du G7 en 2022

Boris Johnson s’essaie à un brin de course


jeudi 5 mai 2022

Trudeaupie — Le Canada recense sa population selon cinq « identités de genre »

Selon le recensement de Statistique Canada de 2021 sous Justin Trudeau, « plus de 100 000 Canadiens » « se définissent comme non-binaires ou transgenres ». Ce qui représente 0,44 % de la population de la Colombie-Britannique, « le taux le plus élevé des provinces et des territoires », derrière la Nouvelle-Écosse (0,48 %) et le Yukon (0,47 %).

Québec le moins touché

Parmi les provinces, le Québec affichait les plus faibles proportions de personnes qui se disent transgenres (0,14 %) et de personnes non binaires (0,09 %), suivi de la Saskatchewan (0,16 % et 0,12 %, respectivement).

Première mondiale

Le Canada est « le premier pays du monde à recueillir ces informations dans le cadre d’un recensement » (cf. Pangenre, neutre, intersexe… Vers des actes de naissance avec 33 genres possibles en Australie ?).

Dans les recensements antérieurs, l’agence fédérale demandait à ses répondants de « se caractériser comme hommes ou femmes ». Pour le recensement de 2021, Statistique Canada a proposé cinq catégories : « femmes et hommes transgenres, femmes et hommes cisgenres, et personnes non binaires » [1].

L’agence précise avoir « pour le moment, limité l’analyse de la diversité de genre aux répondants de 15 ans et plus afin d’éviter d’inclure des enfants ou des jeunes qui peuvent être confus et incertains de leur identité ». Des données supplémentaires doivent être analysées et publiées au mois de juillet.


[1] Une « femme transgenre » dans cette terminologie est un homme biologique qui se dit femme. Pour un homme transgenre, c’est l’inverse selon ce jargon. Une femme cisgenre est une femme, de même qu’un homme cisgenre est un homme. Les personnes non binaires refusent de se reconnaître homme ou femme.


lundi 27 septembre 2021

Une semaine d'émeutes et de pillages en Afrique du Sud, lutte intestine au sein de l'ANC, racialisation et impact économique (m à j)


Des gens font la queue pour recevoir une aide alimentaire dans le campement informel d'Itireleng, près de Laudium à Pretoria, Afrique du Sud, le 20 mai 2020

Selon une étude sur le seuil de pauvreté publiée par Statistics South Africa, la pauvreté parmi les ménages du pays a bondi de 100 % au cours des 21 dernières années.

L'étude montre que COVID-19 a inversé les gains récents dans la lutte contre la pauvreté et la faim. Elle établit le seuil de pauvreté alimentaire à R624 (53 $ canadiens, 36 euros) par personne et par mois. Cependant, quand on ajoute la nourriture et d'autres articles de base, le seuil de pauvreté se situe à 1335 rands par mois (76 euros, 113 $ canadiens).


Mise à jour du 22 juillet 

Depuis l’arrestation de l’ex-président Jacob Zuma, le 8 juillet, des émeutes ont lieu en Afrique du Sud, qui ont fait 337 morts (79 autour de Johannesbourg, et 258 dans le KwaZulu-Natal), selon un bilan officiel diffusé ce jeudi 22 juillet. Cela fait 61 morts de plus par rapport à la veille. «La police sud-africaine a révisé le nombre total de décès», a souligné la ministre Khumbudzo Ntshavheni, qui attribue en partie cette augmentation à des personnes étant décédées des suites de leurs blessures.

La ministre du Cabinet Khumbudzo Ntshavheni a déclaré mardi lors d'une conférence de presse que 161 centres commerciaux, 11 entrepôts et huit usines avaient été gravement endommagés rien que dans la seule province du KwaZulu-Natal.Une association immobilière locale collecte toujours des données sur l'étendue des dégâts dans le Gauteng, l'autre province touchée par les émeutes, mais l'impact sur l'économie du KwaZulu-Natal est estimé à 20 milliards de rands (1,4 milliard de dollars américains), a-t-elle poursuivi.

D'autre part, une semaine d'émeutes meurtrières en Afrique du Sud pourrait coûter au pays environ 50 milliards de rands (3,4 milliards de dollars américain) en perte de production, tandis que 150 000 emplois sont menacés, a déclaré la présidence sud-africaine, citant des estimations de la South African Property Owners Association.

Des économistes, parmi lesquels Michael Kafe de Barclays Bank Plc, pensent que les dégâts causés par les émeutes réduiront d'un point de pourcentage la croissance du PIB en 2021, initialement prévue à 4 %.


Billet originel du 19 juillet

À la suite d’une série de pillages la semaine passée en Afrique du Sud, plus 200 personnes ont perdu la vie dans des échauffourées et des mouvements de foule. Les vidéos apocalyptiques inondent Twitter. Voir quelques exemples ci-dessous. Elles montrent des scènes de pillages qui ont ensanglanté l’Afrique du Sud il y a quelques jours, dans la foulée de l’incarcération de l’ex-président sud-africain, Jacob Zuma. Le président Cyril Ramaphosa a évoqué lundi 12 juillet des actes « rarement vus dans l’histoire de notre démocratie », comprendre les 27 ans pendant lesquels l’ANC a succédé à lui-même à la tête du pays. Ces violents incidents ont été déclenchés après l’emprisonnement de Jacob Zuma, poursuivi pour corruption et condamné le 8 juillet à une peine de 15 mois de prison pour « outrage à la justice », car il avait refusé de se rendre au tribunal pour y témoigner.

Le dernier bilan officiel fait état d’au moins 215 personnes tuées et plus de 2 500 arrestations au cours de ces six jours de violences. Cyril Ramaphosa s’est rendu vendredi 16 juillet au KwaZulu-Natal, épicentre des violences, où 95 personnes ont trouvé la mort. Les troubles et les pillages « ont été provoqués, il y a des gens qui les ont planifiés et coordonnés », a-t-il accusé. Il a déclaré depuis Durban, le grand port du KwaZulu-Natal (Est), que les fomenteurs de ces violences seraient poursuivis. « Nous en avons identifié un bon nombre, nous ne permettrons pas l’anarchie et le chaos » dans le pays, a-t-il ajouté, alors que la police enquête sur 12 personnes soupçonnées d’être derrière le déchaînement de violences.

À Phoenix (à 85 % indo-pakistanais) et Durban, les habitants des quartiers souvent assez homogènes ethniquement se sont armés eux-mêmes et se sont engagés contre les pillards présumés », explique Ryan Cummings, Directeur de Signal Risk, spécialiste des risques politiques et sécuritaires en Afrique.

Une société sous haute pression

Depuis vingt ans, la violence ne cesse de croître dans la patrie de Nelson Mandela. « Toutes les statistiques montrent que la colère ne cesse de grimper depuis des années, il est logique qu’on arrive à des situations de violences émeutières aujourd’hui et de plus en plus souvent », déplore Thierry Vircoulon.

Depuis plus de dix ans, l’Afrique du Sud est un pays aux émeutes récurrentes. Voir le graphique ci-dessous. 


Le taux de chômage officiel pour le premier trimestre 2021 était de 32,6 % alors qu’il était de 30,1 % au premier trimestre 2020. Le taux de chômage élargi était de 43,2 % contre 39,7 % pour la même période l’année passée. La pandémie a accentué la crise économique du pays. « L’Afrique du Sud est une véritable Cocotte-Minute, il y a des similitudes avec la situation dans certains pays d’Amérique latine où la situation sociale est intenable. Le gouvernement n’a rien à offrir, car la classe politique est discréditée par les querelles internes à l’ANC. Ce parti est devenu le symbole de la corruption en Afrique du Sud », analyse Thierry Vircoulon.

À la révolte des pauvres des derniers jours s’ajoutent les tensions ethniques toujours importantes depuis la fin du régime d’apartheid. Des agressions racistes ont été constatées dans plusieurs zones du pays, en particulier à Phoenix.

 À la source, une lutte intestine intra-ANC, seules les zones zouloues ont bougé

L’ancien président Jacob Zuma est zoulou, ethnie dominante au KwaZulu-Natal et avec une forte diaspora dans le Gauteng, le cœur industriel de l’Afrique du Sud autour de Johannesbourg et Prétoria. 

Les violents incidents ont été déclenchés après l’emprisonnement de Jacob Zuma. Ils ont touché quasi exclusivement les zones de fort peuplement zoulou. Ils semblent avoir eu pour objectif de déstabiliser la présidence de Cyril Ramaphosa, un Venda qui évinça le clan Zuma en 2018. La présidence sud-africaine a d’ailleurs parlé de « conspiration ethnique » et a accusé plusieurs cadres zoulous de l’ANC qui, selon elle, seraient impliqués dans l’organisation de ces émeutes. Duduzile Zuma, une des filles et Duduzane Zuma, un des fils de Jacob Zuma ont été accusés d’incitation à l’émeute. Duduzane affirme ne pas avoir de compte Twitter, les appels à l’émeute lancés sur les réseaux sociaux en son nom ne seraient pas de lui. Jacob Zuma a quelque 20 enfants de quatre épouses différentes.

Les troubles sont partis du pays zoulou, le KwaZulu-Natal. Dans la région du Gauteng, seules les cités à dominante zouloues ont été touchées. Il est remarquable de constater que les zones non zouloues n’ont pas suivi le mouvement. Contrairement aux émeutes xénophobes récurrentes qui, par le passé, se propageaient avec le temps à travers le pays.

Les partisans principalement zoulous de Zuma (il n’est guère populaire à l’échelle du pays) n’acceptent pas l’évincement du clan Zuma en 2018 par son vice-président de l’époque Cyril Ramaphosa. Ils n’acceptent pas que ce coup de force fut suivi de poursuites judiciaires contre Jacob Zuma dans le cadre des scandales liés à la corruption au sommet de l’État (voir Propagande, racialisation, dénigrement pour cacher le népotisme et l’incompétence en Afrique du Sud). Ils considèrent qu’il s’agit là d’une vengeance contre un chef zoulou au sein de l’ANC. Le clan Cyril Ramaphosa est mal placé selon eux pour jouer le rôle de l’incorruptible : en effet l’actuel président, un ancien syndicaliste, a bâti sa colossale fortune grâce à sa nomination dans les conseils d’administration des sociétés minières blanches. Il troqua ainsi les revendications des mineurs noirs dont il fut le représentant avant 1994 pour des costumes bien taillés et de généreux émoluments.

 

Sélection de vidéos de la semaine de pillages

Impact économique immédiat

Alors que les opérations de nettoyage sont en cours dans certaines régions, l’organisation patronale Business Leadership South Africa estime que les dommages pour le secteur de la vente au détail s’élèvent à plus de 5 milliards de rands (292 millions d’euros, 435 millions de dollars canadiens). Plus de 200 centres commerciaux ont été ciblés, plus de 800 magasins ont été pillés et 100 ont été complètement incendiés, a déclaré à Bloomberg le directeur général Busi Mavuso de l’organisation patronale.

Citant des sources industrielles crédibles, Attard Montalto a déclaré que dans la seule zone économique de Durban, 1,5 milliard de rands en stock ont été perdus, avec 15 milliards de rands (1,3 milliard de dollars canadiens, 877 millions d’euros) en dégâts matériels. Il a déclaré que 50 000 commerçants informels et 40 000 entreprises ont probablement été touchés par la violence et les pillages.

Il a averti que jusqu’à 150 000 emplois étaient menacés, ce qui signifie que jusqu’à 1,5 million de foyers est sans revenu.

Des entreprises telles que Cashbuild, Clicks, Mr Price et l’opérateur de restauration rapide Wimpy, Famous Brands, ont déjà commencé à comptabiliser les dégâts causés à leurs opérations dans le Gauteng et au KwaZulu-Natal.

L’entreprise en habillement Mr Price a déclaré que 109 de ses magasins avaient été pillés et 539 autres ont été fermés, tandis que l’opérateur de restauration rapide Famous Brands a déclaré que 99 de ses magasins ont été endommagés et ne sont palus opérationnels. Cashbuild a déclaré que 36 magasins ont été endommagés et pillés et sont actuellement incapables de commercer.

Attard Montalto a déclaré que l’impact sur le PIB de Durban pourrait atteindre 20 milliards de rands. Dans l’ensemble, il a évalué l’impact total sur le PIB du pays à environ 50 milliards de rands (3 milliards d’euros, 4,3 milliards de dollars canadiens) et la perte de PIB à environ 40 milliards de rands, soit environ 0,7 % du PIB. 

Impact de la gestion du coronavirus

Déjà en juin 2020, la Chambre de commerce et d’industrie sud-africaine craignait que le taux de chômage n’atteigne 50 %. Eskom, la compagnie d’électricité gérée par l’État, a réintroduit des coupures d’électricité planifiées, car elle ne peut fournir assez d’électricité. Les finances publiques, déjà mises à mal par des années de corruption, de dépenses inutiles et de faible croissance, sont dans un état périlleux. Les prévisions du Trésor concernant le déficit budgétaire pour 2020/21 ont été révisées de 6,8 % du PIB à 15,7 %. Près d’un sixième du budget sera consacré au service de la dette.

La stratégie anti-coronavirus par l’ANC (des confinements successifs) a eu un impact économique grave sur la richesse du pays. Selon les estimations d’AfrAsia, la richesse privée en Afrique a chuté d’environ 9 % au cours de la dernière année (2020).

Destruction de la richesse en Afrique du Sud depuis 2010

La banque AfrAsia a qualifié la performance de la richesse de l’Afrique du Sud de « médiocre », la richesse privée totale détenue dans le pays ayant diminué de 25 % au cours de la dernière décennie, mesurée en dollars américains.

Le groupe a déclaré que les performances étaient affectées négativement par :

La plupart de ces personnes sont allées au Royaume-Uni, en Australie et aux États-Unis. Les autres ont émigré vers la Suisse, Israël, l’île Maurice, la Nouvelle-Zélande, les Émirats arabes unis, le Canada, le Portugal, l’Espagne, Chypre et Malte. 

Bienvenue à Jobourg, une métropole africaine de classe mondiale (avant que « classe » ne devienne ... bousillée, en termes polis) par le caricaturiste sud-africain Zapiro

Pour Magnus Heystek, gestionnaire en patrimoine, qui s’exprimait dans un article intitulé « L’effondrement immobilier d’un billion (mille milliards) de rands » (soit 84 milliards de $ canadiens et 57 milliards d’euros) : «  Il n’existe pas d’autre domaine d’investissement en Afrique du Sud qui soit plus exposé aux politiques brutales et destructrices de richesse de l’ANC et à sa politique de déploiement de cadres [dirigeants noirs via la discrimination positive dans tous les rouages de l’économie et l’administration] que le marché immobilier local, qu’il soit commercial ou résidentiel, peu importe. Seules les zones résidentielles à bon marché avec des prix autour de la marque R1m (57 000 euros, 84 000 $ canadiens) semblent résister — sans croître, remarquez. Dans pratiquement toutes les autres catégories, dans toutes les régions du pays, les propriétaires ont subi une destruction massive de richesse qui, à mon avis, semble permanente. La valeur des propriétés dans la plupart des petites et moyennes villes dans 8 des provinces du pays — pour diverses raisons — s’est évaporée. Ce n’est que dans certaines parties du Cap occidental [où se replient de nombreux blancs et non administré par l’ANC] que les propriétés ont conservé des valeurs, dans une certaine mesure. » Magnus Heystek est co-fondateur de Brenthurst Wealth Management, sa société de gestion de patrimoine gère environ 14 milliards de rands d’actifs pour le compte de particuliers (800 millions d’euros, 1,2 milliard de dollars canadiens).

Situation économique avant la pandémie

Ces pillages sont le révélateur de la faillite économique et sociale de la « nation arc-en-ciel ». Le bilan économique de près de trois décennies de pouvoir ANC est en effet très peu rassurant. Le PIB baisse depuis plusieurs années. Il n’a augmenté que de 18 % depuis 1994. Le PIB actuel par habitant en dollar constant est inférieur à celui de l’Afrique du Sud en 1980, en plein apartheid, avant que les sanctions internationales, depuis levées, ne mettent à mal l’économie sud-africaine jusqu’en 1993 et la prise du pouvoir par l’ANC en 1994. Prise du pouvoir qui fut suivie d’une levée des sanctions d’un regain d’intérêt des investisseurs étrangers et, paradoxalement, de l’évincement des blancs de la fonction publique. Ces blancs qualifiés se sont vus forcés de se tourner vers l’entreprise privée où leur expérience et expertise ont pu être mises à contribution de façon plus productive.

La définition étendue comprend également les Sud-Africains sans emploi qui n'en cherchent plus

 
Comme on l’a dit, le taux de chômage officiel en Afrique du Sud est de 32,6 % (officieusement, il dépasserait les 50 % au niveau national avec des pointes à 80 % dans certaines régions). Le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire est inférieur d’environ 50 % à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant. Un habitant sur trois survit grâce aux aides sociales.
 
Les mines, premier employeur du pays ont perdu près de 300 0000 emplois depuis 1994. Elles contribuent pour 10 % au PIB national. Quant aux pertes de production et de revenus du secteur minier, elles se conjuguent avec des coûts d’exploitation en hausse constants alors que de dramatiques et récurrentes coupures d’électricité ont eu pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de dizaines de milliers de mineurs.
 
Le PIB/habitant de l’Afrique du Sud (en rouge) a été rattrapé par celui de son voisin le Botswana (en gris). Il est inférieur, par habitant en dollar constant, à celui de l’Afrique du Sud en 1980, en plein apartheid, avant que les sanctions internationales, depuis levées, ne mettent à mal l’économie sud-africaine jusqu’en 1993 et la prise du pouvoir par l’ANC en 1994.

Depuis 1994, l’ANC n’a pas réalisé les nécessaires et colossaux investissements qu’il était pourtant urgent de faire dans le secteur minier afin de maintenir les capacités de production.

L’agriculture a, elle aussi, perdu plusieurs centaines de milliers d’emplois. Le mardi 27 février 2018, le parlement sud-africain a voté le commencement d’un processus de nationalisation-expropriation sans compensation des 35 000 fermiers blancs déjà aux prises avec des vagues d’assassinats depuis des années qui ont provoqué plusieurs milliers de morts dans l’indifférence totale de l’Occident culpabilisé.

Les industries protégées sous l’apartheid sont en net recul ou en faillite. Les fabricants de chaussures, de textile, de vêtements n’ont pu résister aux importations chinoises. Le secteur mécanique qui produisait avant 1994 la majeure partie des pièces pour l’industrie a quasiment disparu.

Le naufrage est tel que la compagnie aérienne historique, la SAA, a été déclarée en faillite ; le producteur national d’électricité Eskom ― au personnel pléthorique ― ne parvient pas à fournir l’énergie nécessaire au pays et manque cruellement de liquidités : au dernier trimestre 2020 Eskom devait 29 milliards de dollars américains à l’État ; la SABC (le diffuseur national) a dû recevoir en urgence, en 2020, 100 millions de $ américains pour continuer d’exister. Pour la poste, il lui fallait 300 millions. En outre, 81 % des municipalités étaient en faillite, car les habitants, à majorité noire, ne payaient pas leurs impôts et taxes. Les municipalités les mieux tenues sont dans le Cap occidental, région à forte population blanche et métisse, elle échappe pour l’instant à l’ANC.

L’éducation publique en Afrique du Sud est un échec. Seuls 4 % des enfants réussissent l’épreuve des mathématiques à la fin du secondaire avec une note supérieure à 50 %. Si la chose avait relativement peu d’importance dans les années 50, ce n’est plus du tout le cas dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui fortement automatisée, intégrée dans l’économie mondiale et qui a un besoin accru d’employés hautement qualifiés.

Au lieu de se résorber, comme l’ANC le promettait en 1994, les inégalités se sont au contraire davantage creusées. Aujourd’hui 75 % des familles noires vivent en dessous du seuil de pauvreté. Notons que des noirs, une minorité, propulsés par les politiques de discrimination positive et leur embauche préférentielle dans une fonction publique surnuméraire et très bien payée en comparaison avec les autres secteurs de l’économie, font désormais partie de la bourgeoise. Les données montrent qu’en Afrique du Sud, entre 37 % et 42 % des 10 % des salariés les plus riches font partie de la fonction publique élargie (fonction publique, enseignement, entreprises nationalisées comme Eskom). L’Afrique du Sud est un pays à forte pression fiscale, à forte redistribution des revenus et à très fort chômage. Ces trois aspects sont en partie liés les uns ou autres. En effet, les taux d’imposition élevés poussent les entreprises à investir ailleurs, ce qui entraîne encore moins d’emplois à mesure que la population augmente. Des impôts élevés se traduisent également souvent par un bon salaire d’une petite partie de la population — la fonction publique, massivement noire depuis la venue au pouvoir de l’ANC. L’Afrique du Sud doit créer plus de richesse avant de la distribuer selon l’économiste Mike Schüssler, elle doit cesser de penser qu’elle peut juste dépenser et redistribuer l’impôt pour lutter contre les inégalités.

Ces échecs répétés ont fait dire à un célèbre chroniqueur noir, Simon Mwewa Lane, qu’au rythme auquel se décompose le pays, si les noirs sud-africains ne parviennent pas à se ressaisir, il vaudrait sans doute mieux « rendre les rênes aux Boers ». Voir la vidéo ci-dessous.


La discrimination à rebours, le racisme est toujours la loi, mais à l’avantage d’autres

L’application de la discrimination anti-blanche dans la vie économique a eu des conséquences délétères. 

Dans le secteur privé, l’Employment Equity Act de 1998 établit des quotas raciaux et, pour les entreprises de plus de 50 personnes, l’obligation de recruter des noirs et des personnes discriminés sous l’apartheid. De lourdes amendes sont prévues pour imposer ce « rééquilibrage racial ». En conséquence, on a assisté à une surévaluation artificielle des diplômés noirs car, peu nombreux, les entreprises se les arrachèrent pour se conformer à la loi. L’on assista alors à une véritable inflation des salaires chez les Noirs qualifiés, un diplômé noir occupant une fonction de direction, qu’elle soit réelle ou fictive, étant en moyenne payé 30 % de plus que leurs homologues blancs, sans compter divers avantages comme une voiture, un logement de fonction et des primes. Souvent la chaîne de direction des grandes entreprises fut dédoublée, et ce pour un résultat économique nul. 

Pour éviter ces surcoûts, les petites et moyennes entreprises blanches ont souvent préféré licencier du personnel ou limiter leur développement pour rester sous la barre fatidique des 50 employés. Bien évidemment, cela n’a eu aucun effet bénéfique pour la croissance économique et le chômage en Afrique du Sud.

En outre, la politique du Black Economic Enpowerment (BEE), devenue en 2003 Broad-based Black Economic Enpowerment (BBBEE) oblige les banques à prêter aux entrepreneurs noirs afin qu’ils puissent créer ou racheter des entreprises. Cette politique a certes créé des riches dans la bourgeoisie noire, mais aucune richesse pour le pays.

La fin de l’ANC ? Racialisation de la politique 

Aujourd’hui, l’ANC n’est plus qu’une coquille vide ayant perdu toute forme idéologique et politique. Fragmenté par une infinité de facteurs, il ne survit plus que comme machine électorale destinée à distribuer des prébendes. Quant aux masses noires totalement paupérisées, elles constituent un bloc explosif potentiel dont la colère explosera un jour ou l’autre.

Qui recueillera cette colère ? Sera-ce l’EFF de l’extrémiste Julius Sello Malema ? Coutumier des propos provocateurs, début , il déclarait ainsi vouloir faire tomber le maire de Port Elizabeth parce qu’il est « un homme blanc ». « On coupe les têtes de la blancheur », ajoutait-il. Ce mois-ci, il accuse une « cabale indienne » (indopakistanaise) soutenue par des métis de détourner le pouvoir légitime qui devrait revenir aux Noirs. Voir vidéo ci-dessous.


Devant son échec de 30 ans, les difficultés économiques, le chômage endémique, la corruption, l’EFF qui lui souffle dans le dos, l’ANC parviendra-t-il à ne pas accuser les minorités ethniques ? L’Afrique du Sud évitera-t-elle le piège du Zimbabwe qui racialisa les échecs des politiques de Mugabe et qui saisit les terres des fermiers blancs quand l’économie s’effondra afin de satisfaire une base militante appauvrie ? L’ANC ou l’EFF tenteront-ils de diriger la colère légitime de la masse noire qui souffre vers les blancs, les Indo-Pakistanais ou les métis afin de faire oublier son bilan désastreux et détourner les accusations d’incompétences et de corruption ?

Après une société séparée, une société d’enclaves ?

 

Habitants indo-pakistanais en voiture tirent sur des noirs

Pour Frans Cronjé, un analyste financier sud-africain, l’Afrique du Sud se dirige de plus en plus vers une société faite d’enclaves :

  • il y a 20 ans environ, il y avait approximativement le même nombre de policiers sur le terrain que d’agents de sécurité, aujourd’hui on trouve trois plus d’agents de sécurité privée que de policiers sur le terrain (si le propre de l’État est son monopole de la violence légitime, en Afrique du Sud il semble avoir renoncé à ce monopole) ;
  •  les enfants blancs et ceux de la bourgeoisie non blanche ont déserté les écoles publiques, il en va de même pour ce qui est de la santé qui est privatisée pour les nantis ;
  • des milices privées se sont vite formées de façon décentralisée pour défendre la propriété privée ;
  • les décisions de la Banque de réserve sud-africaine (la banque centrale) ont nettement moins d’effets désormais sur les gens qui ont du capital, car ils ont dollarisés leurs avoirs, il en va différemment des gens peu aisés qui voient leur pouvoir d’achat baisser à chaque dévaluation fréquente du rand, la monnaie locale ;
  • le gouvernement central est peu efficace, il est décrédibilisé, sa réaction fut très lente, les policiers sont sous-équipés, on a appris que certains agents de la paix à court de munitions priaient les agents de société de sécurité privée de leur en fournir.
Indiens brûlent bidonville noir à Pietermaritzburg (Natal) près de Khan Rd.
 
L’Afrique du Sud aurait donc, paradoxalement, abandonné un modèle de développement ethnique et géographique séparé pour une société violente faite d’enclaves, de « communautés » à forte base ethnique, mais intégrant cette fois un élément financier plus important qu’auparavant.

Évolution de la population blanche en Afrique du Sud depuis 1904
  Année     Population   %
1904   1 116 805     21,58
1970 3 751 000 18,3
1991 5 068 300 13
1996 4 434 697 10,9
2001 4 293 640 9,6
2011 4 586 838 8,9
2020 4 586 680 7,8

Entretemps, la part des blancs diminuera en Afrique du Sud : on estime qu’un quart sont partis depuis 1994, les plus jeunes. La démographie de ceux qui restent est sous le taux de remplacement. La proportion des noirs ne fera qu’augmenter notamment par l’arrivée d’Africains des pays voisins. L’Afrique du Sud « la nation arc-en-ciel » sera de moins en moins diverse, mais elle promet d’être violente, inégalitaire et moins prospère.

 
 
 
La carte AfricaGo, pas de queue, pas de soucis, servez-vous !
 
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Les langues en Afrique du Sud depuis 1994 (écrit en 2010, ça n’a fait qu’empirer)
 

lundi 26 juillet 2021

Culte du progrès, croyance au sens de l'histoire, volonté de transformation : tentations totalitaires au cœur des sociétés occidentales

Ryszard Legutko a vécu une partie de son existence dans la Pologne communiste. Professeur de philosophie et éditeur d’une revue clandestine, il a expérimenté le fonctionnement d’un régime totalitaire dans ses aspects les plus concrets. Après la chute du mur et le retour de la liberté, il fut stupéfait de voir les ex-communistes s’adapter bien mieux que les anciens dissidents à la démocratie libérale et aux affaires. Il voulut comprendre les raisons de cette étonnante compatibilité.
 
En étudiant dans les détails les évolutions récentes de la démocratie libérale, il a découvert qu’elle partage en fait de nombreux traits inquiétants avec le communisme. Culte du « progrès », certitude qu’il existe un « sens de l’Histoire », volonté de transformer la société en luttant contre les adversaires de « l’émancipation et de l’égalité », soumission du suffrage populaire à des instances élitaires non élues, et aboutissement dans les deux cas, derrière le discours de la tolérance, à l’incapacité à tolérer aucune opinion contraire.
 
À l’heure où, dans les démocraties occidentales, nombre d’électeurs sentent qu’ils ne sont plus vraiment maîtres de leurs choix politiques et qu’ils doivent même censurer leurs propres opinions, cet ouvrage permet, en remontant le fil des changements récents, d’identifier clairement les erreurs commises et les solutions pour les réparer.

Professeur de philosophie, ancien ministre de l’Éducation en Pologne et député européen, il a répondu ci-dessous aux questions d’Anne-Laure Debaecker de Valeurs Actuelles.

Anne-Laure Debaecker. — Votre étude porte sur un sujet peu abordé : les similitudes entre les régimes démocratiques et communistes. Qu’est-ce qui vous a poussé à entreprendre cette enquête ?

Ryszard Antoni Legutko. — Plusieurs choses m’y ont poussé. La première impulsion était une observation selon laquelle les anciens communistes, après l’effondrement du régime, se sont non seulement transformés du jour au lendemain en démocrates libéraux exemplaires, mais ils ont aussi été accueillis comme des partenaires et amis fiables par les démocrates libéraux, alors que les conservateurs des partis postcommunistes étaient considérés de façon assez hostile.

Puis, lorsque je me suis engagé dans la politique européenne, j’ai découvert à ma grande consternation que le pluralisme politique était une imposture. Le pouvoir est entre les mains d’un courant politique résolument de gauche et les soi-disant partis conservateurs ne sont plus conservateurs et ont accepté l’ordre du jour de gauche. Pour donner un exemple, le mariage homosexuel a été introduit par les socialistes en France, par les conservateurs en Grande-Bretagne et par les chrétiens-démocrates en Allemagne. Il y a une hégémonie politique et idéologique et quiconque s’oppose au courant dominant est ostracisé, intimidé et parfois puni par la loi. Nous voyons l’émergence de la censure et le politiquement correct est en train de devenir féroce. Il ne s’agit pas seulement du fanatisme de groupes marginaux, mais de la position officielle du courant dominant, c’est-à-dire un large spectre allant de la gauche à la soi-disant droite. Ce politiquement correct n’aurait pas émergé dans un environnement social véritablement diversifié.

— Certains pourraient vous rétorquer qu’il n’y a pas de comparaison possible entre un régime autoritaire et liberticide tel que le communisme et le régime démocratique, garant des libertés…

— Bien sûr, il existe d’énormes différences, mais ce qui est choquant, c’est qu’il y ait tant de similitudes et que leur nombre augmente. N’oublions pas que les communistes avaient toutes sortes de libertés dans leurs Constitutions. La question n’est pas de savoir ce qui est officiellement déclaré, mais plutôt ce qui se produit réellement. Les droits de l’homme et les libertés fièrement brandies, qui sont pratiquement devenus la religion politique de la civilisation occidentale, n’ont pas beaucoup aidé et ont parfois exacerbé la situation.

Prenez la liberté d’expression. Sous la pression des néomarxistes, des féministes et autres, est apparu le terme de « discours de haine », dont le sens est pour le moins obscur. Mais ce concept a été repris et utilisé comme un bâton pour punir et intimider tous ceux qui ne sont pas d’accord. Regardez le nombre de délits possibles que la démocratie libérale a engendrés. L’un des paradoxes de nos jours est que plus on accorde généreusement des droits aux nouveaux groupes de victimes, moins on peut dire de choses en Amérique et en Europe. Il est devenu beaucoup plus facile que par le passé d’être accusé de violer les droits de quelqu’un, de faire une remarque irrespectueuse, d’avoir des tendances racistes, homophobes, misogynes, transphobes, sexistes, phallocentriques ou autres offenses.

La société prétendument accablée par tous ces crimes devient un endroit de plus en plus dangereux, semblable à un champ de mines où chaque mouvement est risqué. Tout comme il est fortement déconseillé de gesticuler sur un champ de mines, il est tout aussi prudent de ne pas dire des choses qui sont peu orthodoxes, potentiellement répréhensibles, trop dissidentes pour ce qui est politiquement acceptable. La logique politique est irréfutable, quel que soit le système, qu’il soit européen ou soviétique, communiste ou libéral démocrate : plus il y a de victimes, plus il y a de péchés ; plus il y a de péchés, plus il y a d’auteurs ; plus il y a de péchés et plus d’agresseurs, plus il y a d’autocontrôle et d’autosurveillance…

— « D’une certaine manière, la démocratie libérale constitue une mystification idéologique plus insidieuse que le communisme. » Pourquoi ?

— C’est un canular idéologique insidieux parce qu’il est basé sur une mystification ou même sur un mensonge. Ses adhérents affirment qu’ils défendent la liberté, le pluralisme et la tolérance alors qu’en fait, ils font le contraire. Certes, le libéralisme se rapporte étymologiquement à la liberté (libertas en latin signifie liberté), mais il n’a jamais été question de liberté. Tout d’abord, le libéralisme concernait une ingénierie sociale globale. On constate que les programmes libéraux postulent une restructuration de tout selon un modèle libéral. Aucune institution n’est considérée comme pleinement légitime si elle ne répond pas aux critères libéraux.

La présence puissante du libéralisme a abouti à l’acceptation presque universelle de son présupposé majeur, à savoir que la charge de la preuve incombe à ceux qui défendent les institutions existantes et non à ceux qui les attaquent. Face à l’action des groupes qui veulent révolutionner nos institutions Black Lives Matter aux États-Unis, groupes féministes et homosexuels, la réaction est timide. Même la famille n’est pas défendue parce que l’hypothèse largement acceptée est que ceux qui subvertissent les institutions au nom d’un programme libéral ont raison, mais que ceux qui les défendent sont du côté des perdants. Le libéralisme ne consiste donc pas à « vivre et laisser vivre », mais à imposer un ordre libéral qui embrasse la totalité de la vie sociale.

— Vous qui avez pu en voir les arcanes, quel rôle joue l’Union européenne ?

— L’Union européenne est l’incarnation des maux de notre temps. Quelles que soient les raisons de l’intégration communautaire dans le passé, l’Union est aujourd’hui une catastrophe. Elle se transforme en un monolithe politique et idéologique qui veut imposer son agenda aux sociétés européennes. Elle ne tient pas compte de toutes les règles que l’Europe a élaborées au long de son histoire et qui ont plus ou moins été respectées dans les États-nations. Sa structure de pouvoir n’est pas claire et personne ne sait vraiment qui prend les décisions, il n’y a donc aucune responsabilité. Elle ignore la séparation des pouvoirs et viole systématiquement les traités.

Les responsables peuvent s’en tirer parce que dans toutes les institutions de l’Union européenne, il y a la même coalition politique et idéologique des forces libérales de gauche, qui font avancer impitoyablement leurs projets. Elle est imprégnée de malhonnêteté et d’hypocrisie, car deux systèmes politiques de pouvoir coexistent en elle l’un qui est écrit dans les traités, et l’autre qui résulte de la structure réelle du pouvoir. En raison de sa légitimité démocratique limitée, l’Union a perdu tous les mécanismes de contrôle. En tant que membre du Parlement européen, je peux dire que, depuis l’époque du communisme, je n’ai jamais vu autant de doubles standards, d’arbitraire et de jeux déloyaux en politique.

— De quelle façon la démocratie libérale produit-elle de la politisation ?

— La démocratie a toujours été politique, car elle rassemble des personnes plus actives que tout autre système. Mais le problème est qu’en démocratie il y a une tendance à tout démocratiser, même les domaines de notre vie qui sont essentiellement non démocratiques comme l’art, les universités ou les familles. Mais tout démocratiser peut être dangereux. Si vous démocratisez l’art, par exemple en abolissant le canon littéraire, alors vous barbarisez la culture. Quand on observe la tendance à abolir le canon littéraire aux États-Unis, on peut voir qu’il n’a apporté que la destruction. Si vous rejetez Homère parce qu’il était politiquement incorrect, vous perdez une occasion d’apprendre quelque chose et de développer votre sensibilité culturelle. En d’autres termes, vous serez stupide et resterez stupide. Il en va de même pour la démocratisation dans toutes les institutions non démocratiques.

Alexis de Tocqueville avait raison de prédire que la démocratie omniprésente et l’égalitarisme engendreraient une nouvelle forme de tyrannie. À notre époque, l’Union européenne est un bon exemple de la manière dont la démocratie peut créer des structures quasi tyranniques. Avec le libéralisme, c’est différent. Le libéralisme a conduit à l’individualisation, et par conséquent à transformer les gens en particuliers. Mais l’aspect politique était toujours là, le libéralisme proclamant son opposition aux despotismes et s’engageant à lutter pour les droits et à s’opposer aux tendances despotiques. En conséquence, les préoccupations privées de l’homme libéral se sont politisées. La révolution sexuelle a conduit à la politisation du sexe, c’est-à-dire à la politisation de l’un des aspects les plus privés de notre vie. Puis les féministes ont pris le relais et ont dit ouvertement que le domaine privé était politique. Ainsi, ce qui se passe dans notre chambre est devenu un élément central des réglementations politiques, idéologiques et juridiques. Les libéraux américains sont allés encore plus loin, déclarant que les toilettes étaient politiques. Je me demande ce qui sera politisé ensuite.

— À ce sujet, la Pologne a récemment été montrée du doigt, notamment en raison de ses positions sur l’avortement. Qu’est-ce que cela révèle à vos yeux ?

— Cela valide mon analyse sur le monopole du courant dominant et son programme. La Pologne est l’un des rares pays de l’Union européenne où l’avortement n’est pas autorisé à l’exception de deux cas quand la vie de la femme est en danger et en cas de viol ou d’inceste. Dans d’autres pays, il existe de grands groupes qui s’opposent à l’avortement, mais ils n’ont pas la parole sur la place publique tous les médias et toutes les institutions sont favorables à l’avortement. Dans certains pays, dissuader une femme de se faire avorter est puni par la loi. Théoriquement, les questions de vie et de mort relèvent des réglementations nationales, mais en pratique, c’est différent, comme l’a montré la fureur avec laquelle la Pologne a été attaquée par les institutions européennes et les organisations internationales.

Le fanatisme des groupes et des institutions pro-avortement et la disponibilité généralisée et facile de l’avortement indiquent un changement de sensibilité morale des sociétés occidentales. Le droit de se sentir à l’aise a démoli le sentiment d’obligation. Lorsqu’une grossesse interfère avec le droit de la femme (ou de l’homme) de se sentir à l’aise, elle peut être interrompue et le sentiment d’obligation envers l’enfant à naître ne compte plus. Le besoin de se sentir à l’aise à tout prix a rendu la vie et la mort légères et, finalement, sans importance.

— La démocratie veut diriger le monde dans une seule direction : la sienne. En effet, on nous répète régulièrement que la démocratie est le moins détestable des régimes. Qu’est-ce que cela vous inspire ? Existe-t-il, en réalité, d’autres choix ?

— La réponse est assez simple, du moins en théorie un régime mixte, c’est-à-dire un système qui préserve les institutions non démocratiques en tant que partie intégrante et précieuse de toute la construction politique. Ce n’est pas une spéculation farfelue. Jusqu’à récemment, la plupart des pays d’Europe occidentale étaient des régimes mixtes. Même les États-Unis n’ont pas été fondés en tant que démocratie, mais en tant que république [à l’instar de Rome, d’où les Capitoles, les sénateurs, l’aigle, l’Ordre de Cincinnatus, l’architecture officielle très classique, l’élection indirecte du président par le collège électoral, etc.], ce qui signifiait aussi un système mixte. Il est difficile de dire quand tout a commencé à changer. Sans aucun doute, le changement s’est accéléré avec la révolution sexuelle de 1968 et son attaque contre tout l’édifice, convaincue que la démocratie et les droits sont une solution à tout. Maintenant que le mal est fait, il est difficile de reconstruire un sens de la hiérarchie dans les domaines de la société où des hiérarchies sont nécessaires, mais je pense que ce n’est pas impossible. Il faut avoir une image claire du problème et de l’alternative à la situation existante. Commençons par défendre les domaines qui sont basés sur la hiérarchie : la famille, l’art, l’éducation, la religion, la morale classique et la métaphysique classique. Si nous y parvenons, la politique reculera et nos sociétés se diversifieront à nouveau.

Le Diable dans la démocratie,
tentations totalitaires au cœur des sociétés libres,
de Ryszard Antoni Legutko,
paru le 24 février 2021,
chez L’Artilleur,
368 pages,
ISBN-10 : 2 810 010 080
ISBN-13 : 978-2810010080
22 €.

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