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dimanche 27 septembre 2026

La forteresse littéraire a tremblé prise d’assaut par la piétaille des réseaux sociaux (Affaire Thélyson Orélien)

Texte de Mathieu Bock-côté paru dans Le Figaro du 26 Septembre 2026.

Il y a une semaine à peine, C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, véritable événement littéraire, semblait appelé à rafler les plus grands prix, même le Goncourt. La combinaison semblait gagnante : un écrivain haïtien, installé au Québec, racontant une forme d’odyssée poétique des migrants dans un monde qui doute de plus en plus de la promesse de Babel. C’était l’ouvrage attendu par le régime diversitaire, conforme à son esthétique, comme il y eut autrefois une esthétique socialiste, qu’il était aussi obligatoire d’admirer en société - on parlera d’obligation d’admiration publique. Les figures consacrées du milieu littéraire multiplièrent les compliments les plus emportés - on a même entendu, à demi-mot, que Thélyson Orélien serait le nouveau Victor Hugo. On aurait pu dire Homère et Zola, mais le temps a manqué, probablement.

Puis une bombe a explosé. Le compte Balance ton Claude, que l’on sait depuis animé par Samuel Fitoussi, a accusé Orélien d’avoir écrit son livre avec L’IA. L’accusation semblait crédible, et fondée sur un logiciel de détection de l’écriture IA, reconnu pour son exactitude. Une part du milieu littéraire s’est immédiatement braquée : c’est faux ! Et très vite, elle a riposté : derrière cette critique s’exprimerait un racisme viscéral contre un écrivain noir parlant des migrants. On voulait l’effacer, l’humilier. La question de L’IA était secondaire : l’intégrité de l’œuvre ne comptait plus, même si encore hier, tous se seraient dits horrifiés par un monde où la littérature deviendrait le produit d’une machine. Cette riposte était prévisible. C’était ça ou mourir avait été célébré sur la base de critères idéologiques, et c’est à partir de tels critères qu’on le défendrait. Orélien, de son côté, a bien évidemment contesté les accusations. Mais comme le disait moins poliment Chirac, les soucis volent en escadrille. 

Au jour 3 de la controverse, on a découvert que Thélyson Orélien était un vilain plagiaire. Dans la presse québécoise, où il écrivait depuis longtemps, mais aussi en France, il était coutumier d’une pratique singulière : il prenait un texte paru à l’étranger, le traduisait approximativement, puis le publiait sous son nom, en partie ou totalement. En 2012, il a même remporté un concours de nouvelles organisé par Radio-canada en plagiant un vieux texte de Louis Pauwels - à tout le moins, on lui reconnaîtra de saines admirations. Chaque jour, de nouveaux plagiats sont révélés, même dans ses poèmes.

Au Québec, l’enthousiasme s’est converti en doute. Pouvait-on croire un plagiaire multirécidiviste ? Sa défense devenait moins crédible. Elle fut moins enthousiaste, son éditeur, Boréal, renonçant même à promouvoir le livre. Les accusations de racisme contre ses critiques demeurèrent, toutefois : il fallait bien sauver la face. En France, la question du plagiat trouve moins d’écho.

La polémique vire au comique. L’aristocratie culturelle pouvait difficilement s’ébaubir le lundi et reconnaître s’être fait bluffer le vendredi. Il y a des limites au triple salto arrière. Puisqu’il n’était plus possible de nier la chose, aussi bien la décréter normale. D’ailleurs, l’intelligentsia ne peut même pas s’émerveiller de manière tactique devant le canular, sur le mode « chapeau l’artiste » car ce n’en était pas un - les critiques d’Orélien y voient tout simplement une fraude littéraire. Au mieux, pour ne pas se dédire, elle peut normaliser l’écriture par L’IA, y voir une forme d’audace - mais sur cette question, elle se clivera, car les hommes de lettres ne sont pas encore prêts à s’immoler devant le dieu IA. Simple réflexe de survie. Alors on y revient : restait à traiter tout cela dans le logiciel antiraciste. Il ne déçoit jamais et s’applique à toutes les situations. Orélien l’a fait aussi. Il affirme qu’on voudrait le faire taire, qu’il cesse d’écrire. Les mauvaises langues répondront surtout qu’on voudrait qu’il écrive par lui-même.

La forteresse littéraire a pourtant tremblé - d’autant qu’elle s’est moins décomposée de l’intérieur qu’elle ne fut prise d’assaut par la piétaille des réseaux sociaux, n’acceptant pas le récit officiel qu’on lui faisait des événements, présentant simplement les faits le contredisant, ne s’inclinant tout simplement pas devant ses totems, en fait. Disons-le autrement : sans les réseaux sociaux, nous ne saurions pas grand-chose de toute cette affaire, Thélyson Orélien raflerait le Goncourt, et il aurait trouvé sa demeure sur le Mont Olympe de la diversité, à la manière du nouveau dieu à vénérer. Il n’en sera pas ainsi. Que vaudra demain le système des prix littéraires ? Comment ce milieu va-t-il gérer sa déculottée, comment va-t-il retrouver sa superbe, comment pourra-t-il faire croire à la sincérité de ses enthousiasmes ? Que faire quand tout le monde a compris que le roi était nu ?

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vendredi 25 septembre 2026

Christian Rioux : « Faut-il croire un plagiaire ? Et si Thélyson Orélien était le Jason Arday québécois. » (m à j)

Après avoir choisi le roman de l'auteur canado-haïtien C'était ça ou mourir lors de sa première sélection, au début de septembre, l'Académie Goncourt a retiré, mais pas à l'unanimité, l'œuvre de Thélyson Orélien de sa sélection. L'auteur est soupçonné d'avoir utilisé l'intelligence artificielle dans le cadre de la rédaction de ce roman, ce qu'il nie.

Cette décision "est dictée par la volonté de préserver l'intégrité du prix Goncourt et celle de l'Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes", a expliqué dans un communiqué transmis à l'Agence France-Presse (AFP) l'Académie, qui avait placé le roman publié chez Grasset dans sa première sélection pour le prestigieux prix décerné le 4 novembre.

Pour l'Académie, le livre, l'une des meilleures ventes de la rentrée littéraire en France, "est selon toute vraisemblance très largement le produit d'une intelligence artificielle".


À l’échelle du petit monde de Saint-Germain-des-Prés, c’est un véritable séisme.

Le roman à succès de l’écrivain haïtien qui vit au Québec, Thélyson Orélien (ci-dessous), a-t-il été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle ? C’est ce que nous disent les meilleurs logiciels destinés à repérer ces contrefaçons. Leur jugement semble accablant ainsi que celui des experts les plus pointus.


Le soupçon est d’autant plus grave que son roman, C’était ça ou mourir, est en lice pour les plus prestigieux prix littéraires français comme le Goncourt et qu’il a déjà remporté celui du roman de la FNAC. Jusqu’à mardi, Thélyson Orélien était considéré comme la révélation de cette rentrée littéraire. En France, et pour le Québec, ce n’est pas rien.

Pour le néophyte cette accusation est à la fois terrible et déconcertante. C’est un peu comme si on lui demandait de juger de la qualité des vaccins contre la Covid. Depuis deux jours, plus les experts défilent à la télévision, moins le quidam s’y retrouve.

Mais c’était avant que l’on découvre que, dans ses chroniques, Thélyson Orélien a allègrement plagié des articles de la presse étrangère. Si l’on pouvait certes douter de la première accusation et croire que les nombreux logiciels qui détectent les textes écrits par l’IA avaient des failles, il n’en va pas de même pour la seconde.

Plusieurs de ses articles écrits il y a plus d’une décennie ne sont en réalité que des traductions littérales et bancales d’articles ou d’extraits de livres, comme vient de le reconnaître La Presse. Sa chronique « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » publiée le 28 février 2013 reproduit mot pour mot de larges extraits de celle de Dean Andy Bautista dans le Philippine Star, « My four centavos » (23 février 2013). Même chose pour « Le prochain pape devrait être plus jeune » (15 février 2013) qui reproduit en partie un éditorial de The Hindu. Dans plusieurs textes, l’auteur n’hésite pas non plus à s’approprier des extraits du « futurologue » Alvin Toffler sans jamais le citer.


Last but not least, sa nouvelle « Où va le monde » qui reçut le Prix du public de Radio-Canada en 2014 était plagiée d’un texte de l’écrivain français Louis Pauwels. [Note du carnet: Il s'agit de préface du Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier, publié en 1960.] Notons en passant qu’au moment où la polémique éclatait, Thélyson Orélien faisait opportunément disparaître son blog personnel.

Ici, il n’est plus question de débat entre spécialistes et d’évaluation technique de la qualité d’un logiciel. Il n’y a plus la moindre marge d’erreur. Il suffit de savoir lire. Or, la crédibilité de Thélyson Orélien sort de cette épreuve pour le moins égratignée. Sinon en pièces.

Comment croire que l’écrivain a eu plus de scrupules à utiliser l’IA pour son roman comme l’indiquent les logiciels les plus perfectionnés ?

Un véhicule de la pensée unique

Si l’affaire ébranle tout le milieu littéraire, c’est qu’au-delà de la personne de Thélyson Orélien, elle pose des questions abyssales.

On se demande en effet comment, si ce roman a vraiment été écrit (coécrit ou réécrit) par l’IA, il a pu être à ce point encensé par les meilleurs critiques de France et de Navarre ? Comment expliquer qu’il ait pu franchir tous les filtres qui normalement précèdent une candidature à ces prestigieux prix littéraires, et être publié par deux éditeurs respectés ? Comment ne pas avoir le vertige en se disant que l’IA serait dorénavant capable de produire un roman qui recueille les éloges de tant de critiques et parvient à séduire un public aussi vaste ?

La réponse à ces questions réside dans la nature même de l’IA.
Celle-ci ne construit ses réponses qu’en recoupant les informations qu’elle a pillées dans des centaines de milliers de documents. Elle ne rapporte pas ce qu’elle considère comme la « vérité » — comment une machine pourrait-elle se poser une question aussi existentielle ? —, mais l’opinion générale, dominante et majoritaire. Si tout le monde dit que la terre est plate, l’IA dira que la terre est plate. Elle ne fait que restituer le consensus mou de la société.

En ce sens, l’IA est un gigantesque véhicule de la pensée unique.

Il n’est donc pas difficile de croire qu’elle pourrait être en mesure d’écrire un roman qui tienne compte de ce qu’apprécie une majorité de lecteurs, qui reprend les formules les plus à la mode, construit des phrases faciles à lire, reprend des figures de style éprouvées. « Une langue morte et [des émotions pré]calibrée[s] », dit la chroniqueuse Élisabeth Lévy. Bref, un roman qui coche toutes les cases du succès littéraire.

Or, le roman de Thélyson Orélien est largement de cette eau. Il raconte l’histoire on ne peut plus édifiante de Jonas Dorléon, valeureux migrant qui quitte Haïti, traverse tous les obstacles les plus abominables pour arriver jusqu’à cette terre resplendissante appelée Québec où il pourra enfin s’émanciper. Même si, en passant, les autochtones pourraient être plus accueillants. Bref, Thélyson Orélien raconte l’histoire édifiante que tout le monde attendait. Celle qui nous rassure tous, pleine de bons sentiments, qui éponge les larmes de notre culpabilité et rassure nos bonnes âmes en confortant leur culte de l’Autre.

Malheureusement, le style est dans la même veine. À mille lieues d’un Aimé Césaire ou d’un Dany Laferrière, les phrases sont d’une simplicité déconcertante. Pas la moindre complexité syntaxique. Pas de descriptions un peu senties d’un paysage ou des personnages — un adjectif suffit, une brève figure de style souvent convenue et parfois même incompréhensible. Pas la moindre sonorité créole, à part les dialogues évidemment. Et surtout cette impression permanente de survoler le monde sans y toucher comme le ferait un touriste en mal de frissons.

L’« emblème de la diversité »

Mais, il y a une autre explication à l’ascension phénoménale de Thélyson Orélien. C’est le préjugé favorable dont il aurait bénéficié à cause de ses origines. Impossible de mettre de côté cette question que tout le monde se pose, mais que personne n’ose formuler.

On nous accusera de préjugés racistes. Mais d’où pourrait bien venir cette interrogation sinon de ces politiques qui pratiquent ouvertement et ostensiblement la discrimination positive ?

C’est un secret de polichinelle qu’à notre époque nombre de rédacteurs en chef et de directeurs littéraires ont tendance à privilégier une œuvre lorsqu’elle vient d’un membre d’une minorité raciale, ethnique ou sexuelle. On peut parier que Thélyson Orélien n’aurait pas eu accès à des tribunes aussi prestigieuses s’il n’avait pas correspondu aux critères des programmes d’égalité, de diversité et d’inclusion (EDI) qui sont devenus le credo du monde médiatique.

On peut d’ailleurs se demander si l’écrivain haïtien ne serait pas le double de Jason Arday, cet universitaire britannique de 41 ans qui s’est suicidé après qu’on eut découvert qu’il avait plagié une grande partie de sa thèse de doctorat et menti effrontément sur son parcours universitaire.

La grande question alors posée fut de savoir comment ce fils de parents ghanéens avait pu franchir tous les filtres qui empêchent normalement un tel escroc d’accéder à ces postes. Poser la question, c’était y répondre puisque Cambridge rêvait depuis des années de recruter un professeur qui serait l’« emblème de la diversité », selon les mots du Telegraph.

Ce n’est pas un hasard si Arday vient du Royaume-Uni et Orélien du Québec, deux champions des programmes d’EDI.

Difficile de prédire comment se terminera cette histoire tant les enjeux économiques et idéologiques sont considérables. Chose certaine, ceux qui croyaient servir une cause juste ont fait le contraire. Si la forfanterie du plagiaire Thélyson Orélien devait triompher, imaginez la suspicion qu’elle ferait peser sur le travail de tous ces jeunes auteurs qui s’acharnent, eux, à construire une œuvre littéraire.

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L'icône diversitaire de Cambridge dans la tourmente pour plagiat et affabulations

 
 
 

 
 
 

mardi 22 septembre 2026

« Le phénomène de la rentrée » écrit par l'intelligence artficielle ? (m à j)

"Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine"

Dans un communiqué publié mardi soir par son éditeur québécois, les Éditions du Boréal, Thélyson Orélien rappelle la tradition littéraire haïtienne et caribéenne dans laquelle son roman s'inscrit.

"C’est dans cet héritage que ma voix s’est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire, affirme-t-il. Je me demande si l’on soupçonnerait aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d’apprendre la liberté de langue."

En entrevue au quotidien français Libération, l'auteur affirme également subir, depuis qu'il est en France pour promouvoir C’était ça ou mourir, "de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs, mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire".

"Je n’y prêtais aucune attention, mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste, mais en colère, dit-il. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis."

"J’ai toujours aimé la création et l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine", ajoute-t-il en entrevue avec Libération.


Avez-vous entendu parler de ce roman ? Il serait, paraît-il, le phénomène de cette rentrée littéraire.

Lauréat du prix Fnac, du prix Méduse et du prix Première Plume, il est donné comme un sérieux prétendant au prix Renaudot et figure parmi les ouvrages en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Il est, en outre, en cours de traduction dans une vingtaine de langues.

Or, selon Pangram, ce roman serait rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle.

Balance ton Claude (Samuel Fitoussi apparemment) a soumis à l’analyse plusieurs passages, prélevés à différents endroits du manuscrit. Le résultat est, presque invariablement, le même : 100 % IA — notamment pour les deux premiers chapitres, reproduits dans le tweet ci-dessous.

Selon Balance ton Claude, Pangram est présenté comme l’un des détecteurs d’IA les plus fiables : son taux de faux positifs serait de 0,0041 %, soit environ un texte humain sur 24 400. Sur 996 273 textes antérieurs à 2022, seuls 14 — soit 0,0014 % — ont été classés par Pangram comme étant, au moins partiellement, générés par une IA.

Si l’on considère, à titre théorique, vingt passages indépendants présentant chacun ce même taux de faux positif, la probabilité qu’ils soient tous erronément identifiés comme produits par une IA serait de (0,0041 %)²⁰, soit environ 0,18 × 10⁻⁴⁵ %.

Le roman comporterait bien davantage que vingt signalements.

Balance ton Claude milite précisément contre ce qu’il appelle la « pollution des fils d’actualité » : la prolifération de textes générés ou fortement assistés par l’intelligence artificielle, publiés comme s’ils étaient l’œuvre de leurs auteurs.

Une telle accumulation de résultats ne constitue évidemment pas, à elle seule, une preuve de l’usage d’une IA ; elle appelle néanmoins, à tout le moins, une explication.



Avis d'un lecteur sur Babelio:

mardi 1 septembre 2026

Quand les livres deviennent innombrables, à quoi servent encore les éditeurs ?

Le Wall Street Journal vient d’être épinglé pour avoir publié une tribune du milliardaire Stanley Druckenmiller entièrement rédigée par une intelligence artificielle. Ce qui frappe dans l’affaire est peut-être moins l’utilisation de l’IA que l’absence d’embarras. Druckenmiller assume son choix : il dit utiliser l’IA pour écrire pour la même raison qu’il utilise une calculatrice. Le journal, de son côté, n’a pas considéré que cette pratique contrevenait à ses règles. L’IA serait-elle donc simplement devenue un nouvel outil de rédaction, au même titre que le traitement de texte ou la calculatrice ?

Le cas pose pourtant une question plus fondamentale : qu’est-ce qui fait de quelqu’un l’auteur d’un texte ? Est-ce celui qui fournit les idées et en assume le contenu, ou celui qui trouve les mots, construit les phrases et accomplit le travail d’écriture ?

Cette distinction risque de devenir centrale à mesure que l’intelligence artificielle rend la production de textes de plus en plus facile. Et elle ne concerne pas seulement les tribunes de journaux. Elle pourrait transformer profondément le rôle de l’éditeur.


Quand produire ne coûte presque plus rien

Pendant des siècles, écrire un livre exigeait un investissement considérable en temps et en travail. Imprimer coûtait cher, distribuer un ouvrage nécessitait des infrastructures et le nombre de titres pouvant atteindre les lecteurs demeurait nécessairement limité.

L’éditeur était donc, en partie, un gardien de la rareté. Il sélectionnait les manuscrits auxquels il allait consacrer ses ressources, les travaillait, les fabriquait, les distribuait et tentait ensuite de leur trouver un public.

L’intelligence artificielle bouleverse cette équation. Un auteur peut lui faire élaborer un plan, réécrire des passages ou produire des scènes entières. Il devient possible de générer rapidement un ouvrage complet, puis d’en créer la couverture, de le traduire et d’en produire une version audio.

Le problème se déplace ainsi de la production vers la sélection.

Plus l’offre devient abondante, plus la fonction essentielle de l’éditeur pourrait être de dire au lecteur : « celui-ci mérite votre temps ».

La rareté ne disparaît donc pas. Elle change de camp : ce ne sont plus les textes qui sont rares, mais le temps et l’attention nécessaires pour les lire.

Mais qu’est-ce qu’un auteur ?

L’affaire Druckenmiller montre cependant que la question ne se résume pas à la quantité de textes disponibles. Elle touche à la nature même de l’écriture.

Les techno-optimistes peuvent soutenir que, pour le lecteur, seule compte la qualité du résultat. Si une machine peut produire un texte aussi bon, voire meilleur, que celui d’un humain, pourquoi se soucier de la manière dont il a été produit ? Après tout, personne ne refuse une table parce qu’elle a été fabriquée par un robot.

Mais le texte n’est peut-être pas une table. Son origine peut faire partie de sa valeur.

Nous ne lisons pas seulement pour recevoir une information ou admirer une formulation. Nous cherchons aussi à entrer en contact avec un autre esprit. Une lettre d’amour, une autobiographie ou un essai n’ont pas exactement la même signification selon qu’ils ont été écrits par la personne qui les signe ou générés par une machine à partir de quelques instructions.

Lire demande du temps. Le lecteur doit donc choisir ses lectures à partir des signaux dont il dispose. Le fait qu’une personne ait consacré des heures, des semaines ou des années à écrire constitue en lui-même un signal : elle a jugé que ce qu’elle voulait transmettre méritait cet effort.

À l’inverse, celui qui peut générer des textes à volonté n’a plus nécessairement besoin de sélectionner ce qui compte réellement à ses yeux. Il peut tout publier. Rien ne garantit alors que quelqu’un ait jugé le texte suffisamment important pour mériter le temps que le lecteur devra lui consacrer.

Un contrat moral implicite relie ainsi l’auteur et le lecteur : l’auteur affirme, par l’effort qu’il consent à écrire, que son message mérite l’attention de quelqu’un d’autre. Si la machine produit le texte en quelques secondes, ce signal disparaît en partie.

La question n’est donc plus seulement : « Ce texte est-il bon ? » Elle devient aussi : « Qui l’a pensé, sélectionné et assumé ? »

Le nouveau problème de l’éditeur

C’est précisément le problème auquel les éditeurs seront confrontés. Un manuscrit peut être entièrement humain, avoir bénéficié ponctuellement d’une intelligence artificielle ou avoir été produit en grande partie par celle-ci. Entre ces situations, la frontière est difficile à établir.

Les logiciels de détection ne constituent pas une solution suffisante : ils peuvent se tromper et produire des résultats faussement positifs. Une maison d’édition qui rejetterait un manuscrit humain sur cette seule base prendrait elle-même un risque.

Plusieurs stratégies sont donc possibles : déclaration de l’auteur, clauses contractuelles précisant les usages acceptés de l’intelligence artificielle, vérification du processus d’écriture, voire entretiens permettant à l’éditeur de s’assurer que l’auteur maîtrise réellement son texte.

Aucune de ces méthodes n’est infaillible. La solution pourrait finalement reposer davantage sur la réputation de l’éditeur.

Il ne s’agirait plus nécessairement de garantir qu’aucune intelligence artificielle n’a été utilisée. Ce serait une promesse différente : ce livre a été sélectionné, vérifié et réellement travaillé ; quelqu’un en assume le contenu.

L’affaire Druckenmiller fournit ici un cas révélateur. Si un journal estime qu’une tribune peut être publiée dès lors que les idées sont bien celles de la personne qui la signe, il adopte une conception de l’auteur différente de celle qui associe nécessairement l’auteur au travail matériel d’écriture.

Pour l’éditeur, cette distinction pourrait devenir déterminante. Sa valeur pourrait précisément consister à définir ce qui doit être garanti au lecteur.

L’autoédition : un premier filtre du marché

L’édition traditionnelle dispose toutefois d’un moyen déjà éprouvé de réduire le risque : l’autoédition.

Un auteur peut publier lui-même son livre (avec l'IA ou non) et démontrer qu’il existe un public pour celui-ci. Ventes, évaluations, fidélité des lecteurs et capacité à construire une audience fournissent alors des informations qu’un comité de lecture ne peut obtenir à partir d’un manuscrit seul.

La séquence s’inverse :

édition traditionnelle : manuscrit → sélection → investissement → publication → recherche du public ;

autoédition : publication → lecteurs → ventes → preuve d’un marché → intervention éventuelle d’un éditeur.

L’éditeur peut alors reprendre un livre qui a déjà trouvé ses lecteurs et lui apporter ce que l’auteur indépendant ne possède pas nécessairement : diffusion en librairie, distribution internationale, traduction, fabrication, promotion ou adaptation audio et audiovisuelle.

Cette fonction pourrait devenir particulièrement importante avec l’IA. Plus celle-ci multipliera les manuscrits, plus un succès déjà démontré auprès de lecteurs réels constituera un filtre précieux.

L’éditeur pourrait ainsi avoir deux filières : la découverte, pour les auteurs inconnus dont il parie sur le talent, et la confirmation, pour ceux dont le public a déjà démontré la valeur.

Mais l’IA pourrait également perturber ce mécanisme. Si elle permet de produire des milliers de livres à très faible coût, les plateformes d’autoédition risquent elles-mêmes d’être submergées. Il faudra alors distinguer un véritable public de lecteurs d’une visibilité artificiellement produite.

Le risque : décourager ceux qui écrivent encore

Cette transformation soulève une question plus inquiétante : que deviendront les écrivains qui continueront à écrire sans déléguer leur travail à une machine ?

Leur problème ne sera peut-être pas de produire de bons textes, mais de trouver quelqu’un pour les lire. Si l’IA permet de fabriquer une quantité presque illimitée de textes suffisamment convaincants, la probabilité qu’un lecteur découvre un ouvrage particulier diminuera mécaniquement.

À cette concurrence s’ajoutera le soupçon. Même un texte entièrement humain pourra être accusé d’avoir été généré par une IA, précisément parce que les deux deviendront de plus en plus difficiles à distinguer.

Les auteurs qui auront construit leur réputation avant cette transformation pourraient alors bénéficier d’un avantage considérable. Leur nom deviendra un signal de confiance et d’authenticité.

Pour les nouveaux venus, en revanche, l’horizon pourrait être beaucoup plus sombre. Si le rendement de plusieurs années d’apprentissage et d’écriture devient inférieur à celui de quelques minutes de génération automatique, l’incitation à devenir écrivain pourrait s’en trouver réduite.

Or, on n’écrit pas seulement pour produire des phrases : on écrit pour être lu. Si la rencontre avec un lecteur devient extraordinairement improbable, c’est toute une chaîne de transmission qui risque de se fragiliser.

L’audio : la même abondance, sous une autre forme

Le livre audio montre déjà comment le secteur évolue. En France, il ne représenterait encore qu’environ 80 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit 2 % du marché de l’édition, très loin des États-Unis, où il atteignait 2,2 milliards de dollars il y a deux ans, soit environ 9 % du marché.

Les éditeurs français investissent néanmoins dans ce format. Gallimard possède Écoutez Lire, Editis Lizzie, Média-Participations Cascade, tandis que Hachette Livre et Albin Michel exploitent Audiolib.

Le coût de production contribue à limiter l’offre : 3 000 à 5 000 euros pour un ouvrage de fiction, parfois jusqu’à 10 000 euros selon la longueur et la production. L’intelligence artificielle pourrait considérablement réduire cette barrière.

C’est une chance pour les ouvrages confidentiels et les anciens catalogues. Mais c’est aussi une nouvelle source d’inflation de l’offre. Une voix de synthèse peut transformer rapidement des milliers de livres en livres audio.

La question de la sélection réapparaît alors : pourquoi consacrer quinze heures à celui-ci plutôt qu’à celui-là ?

La voix humaine pourrait précisément gagner en valeur. Une interprétation par un comédien reconnu ou par l’auteur lui-même peut devenir un signal de qualité, comme une édition imprimée soignée.

Les plateformes deviennent elles aussi des sélectionneurs

Le développement de l’audio modifie également le rapport de force. Audible domine largement le marché français, tandis que Spotify s’y est lancé en 2024 et participe désormais au financement de productions audio.

Les plateformes ne sont donc plus de simples moyens de distribution : elles participent à la sélection, au financement et à la mise en avant des œuvres. Le paiement en fonction du temps d’écoute renforce encore cette logique : ce qui compte n’est plus seulement le nombre de livres vendus, mais le temps d’attention qu’ils parviennent à obtenir.

L’éditeur doit ainsi composer avec de nouveaux intermédiaires capables, eux aussi, de décider quels contenus seront visibles.

Dans une économie de l’abondance, orienter l’attention devient une activité à part entière. Celui qui sait faire émerger un livre parmi des millions peut acquérir davantage de valeur que celui qui sait simplement en produire un de plus.

Pourquoi le livre papier pourrait paradoxalement gagner en valeur

Dans cet univers d’abondance, le livre imprimé pourrait même retrouver une fonction particulière.

Il coûte toujours cher à produire. Il faut sélectionner le texte, l’éditer, le corriger, le mettre en page, fabriquer l’objet et le distribuer. Dans un monde où des millions de textes numériques peuvent être produits presque gratuitement, le fait qu’un livre ait franchi toutes ces étapes devient en lui-même un signal.

Le livre papier peut ainsi devenir davantage qu’un support de lecture : un objet de sélection, de conservation et de confiance.

Les formats ne se remplacent d’ailleurs pas nécessairement. On peut acheter un livre papier pour le conserver, la version numérique pour voyager et la version audio pour l’écouter en voiture. L’usage s’hybride plus qu’il ne se substitue.

L’éditeur comme garant du temps du lecteur

La transformation la plus profonde est donc peut-être celle-ci : dans un monde de rareté, l’éditeur sélectionnait des textes parce qu’il ne pouvait matériellement pas en publier beaucoup ; dans un monde d’abondance, il doit sélectionner parce que le lecteur ne peut pas tout lire.

Son rôle pourrait progressivement se concentrer autour de quelques garanties essentielles :

  • Qui est l’auteur ?
  • Quel travail humain et éditorial a été effectué ?
  • Quelqu’un a-t-il réellement jugé que ce livre méritait d’être écrit et publié ?
  • Le livre mérite-t-il le temps que le lecteur va lui consacrer ?
  • L’intelligence artificielle ne rend donc pas nécessairement l’éditeur inutile. Elle pourrait au contraire rendre sa fonction de sélection plus importante que jamais.

    Mais elle pourrait aussi modifier la nature même de cette fonction. L’éditeur ne serait plus seulement celui qui décide quels textes peuvent être produits à grande échelle. Il deviendrait celui qui garantit qu’un texte a franchi un ensemble de filtres humains avant d’arriver au lecteur.

    L’autoédition ajoute à cela une évolution décisive : l’éditeur peut de plus en plus laisser le marché effectuer une première sélection, puis investir dans les auteurs et les livres dont le public a déjà démontré la valeur.

    La véritable menace n’est donc peut-être pas que l’intelligence artificielle produise de mauvais livres. C’est qu’elle permette d’en produire tellement que la capacité à distinguer les bons devienne le principal problème de l’industrie.

    Et il existe un risque plus fondamental encore : que l’abondance finisse par affaiblir la valeur que nous accordons à l’acte même d’écrire et de lire. Si une machine peut produire en quelques secondes un texte aussi convaincant qu’un auteur humain, pourquoi celui-ci consacrerait-il des années à écrire ? Et pourquoi le lecteur consacrerait-il des heures à lire, s’il peut obtenir immédiatement un texte équivalent, ou son résumé, à la demande ?

    La réponse tient peut-être à une chose que la seule qualité du résultat ne suffit pas à mesurer : l’origine. Nous ne lisons pas uniquement pour recevoir de l’information ou des phrases bien tournées. Nous lisons aussi pour rencontrer quelqu’un, pour découvrir ce qu’un autre être humain a pensé, ressenti et jugé suffisamment important pour prendre le temps de nous le transmettre.

    Dans cet univers, l’éditeur ne vend donc plus seulement un texte.

    Il vend une sélection, une vérification et une promesse : ce livre mérite votre temps.

    mercredi 28 janvier 2026

    Tous plagiaires ou receleurs demain ?

    C’est une vérité universellement reconnue que les gens s'en tirent souvent à bon compte lorsqu'ils commettent un plagiat, même lorsque la phrase qu'ils plagient est le début de l'incipit d'Orgueil et Préjugés « C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier ... ». 

    En 2007, des chapitres du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen ont été envoyés avec quelques modifications mineures à 18 éditeurs, sous le prétexte qu'il s'agissait d'un « nouveau » roman intitulé First Impressions (Premières impressions). Bien que ce « nouveau » roman contint l'un des incipits les plus célèbres de la littérature anglaise, un seul éditeur a dénoncé le fraudeur. « Ma première impression » à la lecture de Premières impressions, a-t-il répondu avec une malice digne d'Austen, a été « une légère irritation », puis « un éclat de rire ».

    Beaucoup trouvent le plagiat moins drôle, comme le montre clairement un nouveau livre de Roger Kreuz, universitaire. Son ouvrage, Strikingly Similar (Étonnamment similaires), passe en revue 20 siècles de plagiat, du plagiat musical (Bob Dylan) au plagiat littéraire (Dylan Thomas), en passant par le plagiat oratoire (Joe Biden) et tous les types de plagiat cités ci-dessus. Lorsque Bob Dylan a prononcé son discours d’acceptation du prix Nobel de littérature [2016/2017], les passages où il parlait de Moby-Dick étaient étrangement similaires aux résumés que l’on trouve sur SparkNotes [un site de fiches de lecture pour étudiants], plutôt que de refléter une lecture profonde et personnelle de première main du roman.

    Ce livre, dont le contenu est davantage constitué d'anecdotes sur le plagiat que d'arguments à son sujet, donne l'impression d'une occasion manquée. Le plagiat est un vice ancien – le mot a été emprunté (plagié ?) à un poème de Martial, un écrivain romain – qui semble aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Ce qui constitue un vol intellectuel et ce qui est considéré comme un emprunt ou une inspiration acceptable sont les grandes questions de l'ère de l'IA. Cela vaut tant sur le plan personnel (est-il acceptable d'utiliser l'IA pour rédiger une lettre à un employeur potentiel ou une lettre d'amour ?) que sur le plan juridique (les modèles d'IA populaires seront-ils sanctionnés pour s'être entraînés sur des contenus protégés par le droit d'auteur ?).

    Une partie du problème réside dans le fait qu'il n'existe pas de définition précise du plagiat, qui va de la copie mot pour mot au vol plus flou de concepts. Comme pour la pornographie, on suppose qu'« on la reconnaît quand on en voit ». Et on en voit beaucoup de nos jours, à cause de l'informatique. Lorsque Shakespeare a emprunté la scène de la barque dans Antoine et Cléopâtre à Plutarque, il a dû l'écrire à la main, ce qui était fastidieux. Pour produire des copies de contrefaçons telles que « Martin Guzzlewit » et « Oliver Twiss », les imitateurs de Dickens ont dû consacrer du temps et des efforts à la composition. Depuis l'avènement des touches « Contrôle » et « Copier », le plagiat est devenu plus facile à réaliser, mais plus difficile à contrôler.

    C'est encore plus difficile aujourd'hui. Les grands modèles linguistiques (LLM) tels que ChatGPT et Claude d'Anthropic sont entraînés à partir d'une grande quantité de documents écrits, souvent protégés par des droits d'auteur, ce qui fait que certains considèrent que leurs résultats constituent une appropriation illicite du travail des auteurs et autres créateurs. Des écrivains ont intenté des poursuites judiciaires contre des entreprises d'IA. Dans une plainte, les plaignants ont déclaré que les entreprises technologiques se livraient à un « vol systématique à grande échelle ». Anthropic a récemment accepté de verser 1,5 milliard de dollars à des auteurs pour avoir utilisé 7 millions de livres piratés à des fins d'entraînement. (La rédactrice de cet article publié dans l'hebdo The Economist pourrait recevoir une compensation financière dans le cadre de cet accord pour l'un de ses livres.) Le 15 janvier, deux éditeurs ont demandé à se joindre à un recours collectif contre GoogleAI pour s'être livré à « l'une des violations les plus massives de droits d'auteur de l'histoire ».

    Qu'en est-il des utilisateurs de ces LLM ? S'entraîner sur des millions de livres, puis recracher ses propres mots, c'est une très bonne définition de ce que fait un écrivain. De plus, selon M. Kreuz, utiliser ChatGPT ne fait pas de vous un plagiaire, car il ne s'agit pas de copier un seul texte « original ». Il suggère que les LLM sont des « auteurs de l'ombre » [des nègres littéraires comme on disait au XXe siècle]. Pour beaucoup, il s'agit là d'une interprétation trop généreuse : il s'agit toujours de plagiat, mais avec un complice IA. Il s'agit d'un vol à plusieurs niveaux, presque de recel : l'IA vole et répète souvent les mots sur lesquels elle a été formée, puis vous reprenez ces mots comme si c'étaient les vôtres, dans un but lucratif, celui de l'imposture.

    C'est une question épineuse. Mais cela l'a toujours été. La créativité et l'originalité sont en conflit depuis des siècles. La liste des auteurs accusés de vol est un véritable Who's Who de la littérature : Chaucer, Shakespeare, Swift. Certains, il est vrai, ont pris position par principe : il y a 250 ans, Laurence Sterne a dénoncé les plagiaires qui, comme des apothicaires, se contentent de transvaser le contenu d'un « récipient à un autre ». Il s'est avéré qu'il avait emprunté cette phrase à un autre auteur, Robert Burton. Selon Mark Twain, « il n'y a pas grand-chose dans les propos humains... à part le plagiat ! ».

    On dit souvent que c'est le romantisme et son obsession de l'« originalité » qui ont poussé les gens à s'en soucier. Mais le plagiat a toujours été source d'irritation. Le mot latin plagiarius signifie « ravisseur », un criminel qui, selon le droit romain, devait être « jeté aux bêtes sauvages lors du premier spectacle public ». Les auteurs qui ont intenté un procès contre Anthropic pourraient partager ce sentiment.

    Il existe une distinction floue mais cruciale entre l'inspiration et le plagiat pur et simple. T.S. Eliot a déclaré que « les poètes immatures imitent, les poètes mûrs volent ». Peu de gens prennent la peine de citer la deuxième partie de la phrase, qui précise que « les mauvais poètes défigurent ce qu'ils prennent, et les bons poètes l'améliorent, ou du moins lui donnent une forme différente ». Tout auteur s'inspire au moins en partie d'autres œuvres. Le procès intenté contre Anthropic a partiellement échoué : un juge a comparé Anthropic à un « lecteur aspirant à devenir écrivain » qui utilise les mots des autres pour « créer quelque chose de différent ».

    Selon M. Kreuz, ce qui a vraiment changé la donne, ce n'est pas tant une nouvelle catégorie littéraire qu'une nouvelle catégorie juridique. Avec la création du droit d'auteur au XVIIIe siècle, les droits de copie ont pu être définis plus précisément, et les infractions en matière de copie ont pu être poursuivies plus clairement. Selon Robert Douglas-Fairhurst, professeur d'anglais à Oxford, la création littéraire « est une profession », et « il faut donc protéger sa propriété ». Charles Dickens a poursuivi en justice les imprimeurs qui produisaient des contrefaçons, en partie par indignation, mais aussi pour des raisons financières.

    La technologie a également changé la donne : grâce à l'imprimerie, davantage de personnes pouvaient lire et acheter des livres, et vérifier ce qui avait été volé. Elle est en train de changer à nouveau la donne. Les universités se tournent de plus en plus vers l'IA pour repérer les travaux rédigés par l'IA (même si les étudiants utilisent des services tels que Dumb it Down [Baisse le niveau] pour rendre leurs travaux alimentés par l'IA plus convaincants). Ceux-ci peuvent être détectés. Chris Caren, le patron de Turnitin [Rends-le (ton devoir)], un détecteur de plagiat très populaire, décrit la prose plagiée comme « sans relief » : « bien écrite, mais pas très dynamique ». Elle présente des tics verbaux : elle affectionne les mots ennuyeux comme « holistique » et particulièrement « particulièrement ».

    La donne est à nouveau en train de changer. Et aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les auteurs qui doivent y réfléchir, mais nous tous. M. Kreuz note que les mentions de plagiat dans les articles du New York Times ont été multipliées par huit depuis les années 1950. Peut-être parce qu'il y en a davantage. Mais aussi, sans doute, parce que c'est amusant. Les histoires de plagiat suivent un arc narratif tragique parfait : un héros imparfait subit un châtiment sévère. C'est un spectacle merveilleux. Pourquoi sommes-nous sur terre, sinon pour fournir quelque distraction à nos voisins, et en retour, nous amuser à leurs dépens ? Ou est-ce quelqu'un d'autre qui a dit cela ? [Jane Austen toujours dans Orgueil et Préjugés]. 
     

    Les tribulations de Charles Dickens aux États-Unis : un droit d’auteur américain opportuniste

    Charles Dickens, l’un des romanciers les plus lus du XIXᵉ siècle, connut de son vivant un succès immense. Des œuvres comme Oliver Twist, David Copperfield ou Un chant de Noël conquirent des millions de lecteurs. Pourtant, derrière ce triomphe se cache une profonde frustration : aux États-Unis, où ses livres se vendaient par centaines de milliers d’exemplaires, Dickens ne percevait aucune rémunération. Cette situation illustre de manière frappante la manière dont le droit d’auteur américain s’est longtemps développé en fonction d’intérêts économiques nationaux plutôt que d’un principe universel de protection des créateurs.

    Un cadre juridique très différent de part et d’autre de l’Atlantique

    Au XIXᵉ siècle, les lois sur le droit d’auteur variaient fortement selon les pays.

    Au Royaume-Uni, la loi de 1842 sur le droit d’auteur garantissait aux écrivains une rémunération sur la vente de leurs œuvres. Bien qu’elle protégea d’abord les auteurs britanniques, elle évolua progressivement vers une reconnaissance des droits des écrivains étrangers, ce qui conduira plus tard à la conclusion d'accords entre États.

    Aux États-Unis, la situation était tout autre. La loi américaine de 1790 réservait explicitement la protection aux seuls citoyens et résidents américains. Les auteurs étrangers, même très populaires, ne disposaient d’aucune protection légale. Leurs œuvres pouvaient donc être imprimées et vendues librement par des éditeurs américains, sans autorisation ni paiement d'une contrepartie aux auteurs.

    Il ne s’agissait pas simplement d’un détail technique : cette politique était délibérée. Les États-Unis, encore importateurs de culture européenne, bénéficiaient économiquement de cette absence de protection pour alimenter à bas coût leur industrie du livre et diffuser largement la littérature auprès du public (américain ou étranger).

    La diffusion massive et non rémunérée des œuvres de Dickens

    Dans ce contexte, les romans de Dickens furent reproduits en grand nombre par des éditeurs américains. Les Papiers posthumes du Pickwick Club, son premier grand succès, circula largement outre-Atlantique sans qu’il en tirât le moindre revenu. D’autres auteurs britanniques comme Walter Scott ou Jane Austen subirent le même sort peu enviable.

    Dickens ne put rien faire sur le plan juridique. Il pouvait poursuivre des contrefacteurs en Grande-Bretagne, mais il était totalement dépourvu de droits aux États-Unis. Dans sa correspondance, il déplora ce « pillage » qui le privait non seulement de revenus, mais aussi de tout contrôle sur la qualité des éditions diffusées.

    Les éditeurs américains, de leur côté, justifiaient cette pratique en affirmant qu’elle rendait la littérature abordable et favorisait l’instruction dans un pays en plein développement...

    La tournée de 1842 : l’écrivain face à la réalité américaine


    En 1842, Dickens effectua un voyage très médiatisé aux États-Unis. Accueilli avec enthousiasme par le public, il découvrit cependant l’ampleur de la reproduction non autorisée de ses livres. Il décida alors de plaider publiquement pour un accord international sur le droit d’auteur, expliquant que l’absence de protection nuisait à la fois aux auteurs étrangers et, à terme, aux écrivains américains eux-mêmes.

    Ses prises de position provoquèrent une vive réaction. Une partie de la presse le dépeignit comme un écrivain cupide voulant renchérir le prix des livres. Déçu par cet accueil, Dickens exprima son amertume dans Notes américaines (1842) et dans le roman Martin Chuzzlewit, qui dessinait une satire mordante de la société américaine.

    Il mourut en 1870 sans avoir vu évoluer la législation américaine.

    Le revirement opportuniste de 1891 : quand les intérêts des éditeurs américains changent

    Il fallut attendre 1891 pour qu’une loi américaine accordât enfin une protection aux auteurs étrangers, sous certaines conditions. Ce changement ne tint pas à une soudaine conversion morale, mais à une transformation économique : les États-Unis étaient devenus exportateurs d’œuvres littéraires. Des écrivains américains commencèrent alors à être reproduits à l’étranger sans autorisation. La protection de leurs œuvres à l'étranger devient alors un enjeu pour les États-Unis. Des auteurs comme Mark Twain militèrent activement en faveur de cette réforme.

    Tant que les États-Unis importaient surtout des œuvres étrangères, l’absence de protection leur était avantageuse ; une fois devenus producteurs majeurs, ils soutinrent un système plus protecteur.

    Une leçon toujours d'actualité

    L’histoire des démêlés de Dickens avec les éditeurs américains illustre que le droit d’auteur n’est pas seulement une question de principe moral : il évolue souvent en fonction des rapports de force économiques et culturels entre pays.

    À l’heure des débats sur la reproduction numérique des œuvres, l’intelligence artificielle et la circulation mondiale des contenus, cet épisode du XIXᵉ siècle rappelle que les règles de la propriété intellectuelle sont liées aux intérêts des sociétés qui les élaborent.

    Dickens, à son corps défendant, aura ainsi été l’un des symboles précoces de la protection des auteurs.

    jeudi 18 décembre 2025

    Les contes de Noël publiés aujourd’hui diluent voire effacent les valeurs chrétiennes

    Pourquoi est-il important de lire des contes aux enfants ?

    Les contes véhiculent un imaginaire qui permet de structurer leur intelligence et leur apprend à construire leur univers intérieur. Parce qu’ils placent d’emblée le récit hors du temps, hors de la réalité, les contes ont la vertu de stimuler l’imagination de l’enfant, de lui montrer que le champ des possibles est ouvert devant lui, et de le pousser ainsi à grandir, à devenir adulte. On voit malheureusement se développer toute une littérature destinée aux enfants qui consiste essentiellement à explorer des problèmes psychologiques auxquels ils peuvent être confrontés. C’est un dévoiement de la lecture, parce qu’on les prive dans ces livres de la dimension imaginaire, si structurante à leur âge.

    Quels sont les ingrédients d’un bon conte de Noël ?

    Comme dans tous les contes, il faut qu’il délivre une morale qui élève l’enfant. Pour Noël, cette morale est par essence chrétienne. Et il faut de belles illustrations, car l’image est pour les enfants une porte d’entrée dans la lecture. À Noël, cette nécessité de créer une ambiance qui fasse rêver et donne envie de lire est plus importante encore, car c’est une période de l’année où la vue est très sollicitée, on le voit bien avec les illuminations dans les rues, les vitrines de Noël… C’est le moment par excellence où l’on peut toucher les enfants par de beaux livres illustrés.


    Les contes de Noël sont-ils en voie de disparition ?

    De nombreux contes liés à Noël continuent d’être publiés chaque année. Ce qui, en revanche, est en voie de disparition, c’est le conte de Noël traditionnel, celui qui est pétri de traditions chrétiennes. Dans les contes de Noël publiés aujourd’hui, ces valeurs chrétiennes sont très souvent diluées, voire effacées. Seule persiste la connotation positive de Noël. On continue d’y trouver l’idée du don de soi, souvent d’ailleurs à travers les cadeaux qui sont une tradition païenne, l’idée de convivialité, de rassemblement, d’esprit de famille qui disent quelque chose de ce qu’est l’amour.

    lundi 1 décembre 2025

    Sondage gouvernemental — Prédominance du russe chez les écoliers de Kiev

    Le sondage d’État de 2025 montre une prédominance du russe chez les écoliers de Kiev (66 % en classe, 82 % en pauses), avec 24 % des enseignants l’utilisant en leçons et 40 % pendant les pauses. Ceci s’oppose à une hausse nationale de l’ukrainien exclusif chez les élèves (de 49 % à 60 % en classe). Il est à noter que les enseignants qui utilisent le russe violent les lois linguistiques ukrainiennes.  

    À l’échelle nationale, l’usage de l’ukrainien par les enseignants atteint 86 % en classe et 79 % en pauses, marquant une progression organique depuis 2022, malgré un léger recul global de 55 % à 49 % chez les enfants dus à des habitudes familiales.

    Kiev apparaît comme une anomalie démographique due à l’afflux de réfugiés russophones de l’Est, incitant le gouvernement à proposer des blocages de contenus russes en ligne et des limites d’accès web pour mineurs, vu comme un enjeu de sécurité nationale.


    Il faut cependant insister sur les pressions sociales exacerbées depuis quelques années et les obligations d’utiliser l’ukrainien imposées aux enseignants. Les enseignants, souvent contraints d’adopter l’ukrainien malgré des réalités domestiques dominées par le russe, dans un climat où les réponses aux sondages pourraient être biaisées par des pressions sociales à « bien répondre » à un organisme national ukrainien.

    Le léger recul national de l’usage de l’ukrainien parmi les enfants (de 55 % en 2023 à 49 % en 2024) suggère que les habitudes familiales, souvent ancrées dans le russe, résistent aux politiques musclées d’ukrainisation imposée par l’État. À Kiev, l’afflux de réfugiés russophones de l’Est et du Sud, ainsi que le retour de citoyens ayant vécu à l’étranger pourrait expliquer cette évolution. Voir Pologne — Des classes pour élèves ukrainiens en russe et Moldavie — 88 % des réfugiés ukrainiens choisissent le russe comme langue d’enseignement, 6 % l’ukrainien.

    Du point de vue linguistique, cette situation illustre une diglossie forcée. L’ukrainien est imposé comme langue officielle et éducative, tandis que le russe persiste dans les sphères informelles, créant un décalage entre les pratiques réelles et les statistiques officielles. La progression de l’ukrainien (jusqu’à 60 % en classe) pourrait ainsi masquer une adhésion superficielle.

    Depuis l’invasion russe de 2022, les restrictions linguistiques se sont durcies. Le 19 juin 2022, le Parlement a interdit la publication de livres et la diffusion de musique en russe par des citoyens russes, sauf s’ils renoncent à leur nationalité russe. Les chaînes de télévision pro-russes ont été fermées, et des quotas de 75 % d’ukrainien ont été imposés aux médias audiovisuels depuis 2017. Ces mesures ont été critiquées par Human Rights Watch et la Commission de Venise pour leur impact sur les minorités (russes, hongroises, roumaines, etc.)

    mardi 10 septembre 2024

    La rentrée littéraire automne 2024, moins de romans mais toujours trop


    Selon le magazine de la profession, Livres Hebdo, le nombre de parutions à la rentrée d’automne 2024 n’est que de 459 romans. C’est 1,5 % de moins que les 466 de l’année précédente.

    Moins de romans, mais encore trop pour les libraires : les éditeurs réduisent légèrement leur offre pour la rentrée littéraire 2024, même si les rayons de livres débordent toujours.


    À découvrir

    Le magazine de la profession, Livres Hebdo, recense 459 romans prévus en août, septembre et octobre, dont 68 premiers romans (9 % de moins de primo-romanciers, ils étaient 74 en 2023) ainsi que 148 livres étrangers (trois de plus qu’en 2023). C’est 1,5 % de moins que les 466 de l’année précédente et 35 % de moins que le record de 2010, où les librairies avaient été submergées par 701 nouveautés.

    « Pour la troisième année consécutive, le nombre de parutions à la rentrée d’automne 2024 sera sous la barre des 500 titres », commente Livres Hebdo sur son site internet. On retrouve ses habituelles têtes de rentrée dont Amélie Nothomb, Emma Becker, Muriel Barbery, mais également Gaël Faye, Philippe Jaenada, Grégoire Bouillier, Maylis de Kerangal…

    Un appel à une « baisse draconienne »


    La rentrée littéraire est une tradition française bien établie, où les grands éditeurs placent des titres qui concourent aux grands prix d’automne (Goncourt, Renaudot, Femina, etc.), tandis que les moins connus espèrent profiter de la fréquentation des librairies à cette époque.

    Les libraires, justement, quoiqu’ils profitent de ce coup de projecteur médiatique sur la littérature, sont devenus très critiques face à la surabondance.

    Pour donner un exemple de ce qui les attend : sur deux jours seulement, le mercredi 21 et le jeudi 22 août, ce sont près d’une centaine de romans qui sortent simultanément. Les mettre tous immédiatement en rayon ? Impossible. Pourtant, être présent en librairie est une question de vie ou de mort pour chacun de ces titres.

    « Nous appelons à une baisse draconienne de cette production », disait à la presse début juin la vice-présidente du Syndicat de la librairie française (SLF), Amanda Spiegel. « Ce serait une mesure très saine pour toute la profession, pour l’environnement et pour les lecteurs ».

    « Aujourd’hui, des nouveautés, il y en a quatre fois plus que dans les années 80 (…) alors que le lectorat s’est certainement rétracté », expliquait-elle. Pour ces libraires, cela implique des choix, qui ont tendance à bénéficier aux auteurs les plus connus. « Évidemment qu’on n’achète pas toute la production. Sinon, on aurait des librairies des années 70 avec des livres du sol au plafond », selon Mme Spiegel, qui est libraire à Montreuil à côté de Paris.

    Une « option stratégique »

    Le SLF plaide pour un accord collectif des entreprises du syndicat national de l’édition pour se fixer un objectif chiffré de réduction du nombre de romans. Les éditeurs y voient une utopie. « Un accord général avec l’ensemble de la profession pour produire moins est illusoire », disait déjà en 2018 l’éditeur Olivier Nora, le respecté patron de Grasset, à Livres Hebdo.

    Restreindre peu à peu l’offre se heurte à une difficulté pratique. Cela signifie refuser certains livres d’auteurs fidèles à une maison ou recruter moins de nouveaux auteurs, avec le risque de laisser filer des talents chez la concurrence.

    Mais publier moins « est une option stratégique sur laquelle nous allons nous pencher et il est possible que l’on baisse un peu ce nombre de références », disait en avril Arnaud Lagardère, alors PDG de Hachette Livre, qui a depuis abandonné ses fonctions après avoir été mis en examen dans le cadre d’enquêtes sur le financement de dépenses personnelles par ses sociétés.

    Cela n’empêche pas Grasset, maison phare du numéro un français de l’édition, de publier une dizaine de romans en août et septembre, quand Albin Michel en fait paraître une vingtaine et Gallimard une douzaine.

    Source : Le Figaro

    dimanche 7 juillet 2024

    Le 8 juillet 1621 — naissance de Jean de la Fontaine

    Jean de La Fontaine naquit le 8 juillet 1621 à Château-Thierry et mourut le 13 avril 1695 à Paris.

    Poète français de grande renommée, principalement pour ses Fables et dans une moindre mesure pour ses contes, on lui doit également des poèmes divers, des pièces de théâtre et des livrets d’opéra qui confirment son ambition de moraliste.

    Proche de Nicolas Fouquet, Jean de La Fontaine resta à l’écart de la cour royale, mais fréquenta les salons comme celui de Madame de La Sablière et malgré des oppositions, il fut reçu à l’Académie française en 1684. Mêlé aux débats de l’époque, il se rangea dans le parti des Anciens dans la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes.

    C’est en effet en s’inspirant des fabulistes de l’Antiquité gréco-latine et en particulier d’Ésope, qu’il écrivit les Fables qui font sa renommée. Le premier recueil qui correspond aux livres I à VI des éditions actuelles est publié en 1668, le deuxième (livres VII à XI) en 1678, et le dernier (livre XII actuel) est daté de 1694. Le brillant maniement des vers et la visée morale des textes, parfois plus complexes qu’il n’y paraît à la première lecture, ont déterminé le succès de cette œuvre à part et les Fables de La Fontaine sont toujours considérées comme un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française. Le fabuliste a éclipsé le conteur d’autant que le souci moralisant a mis dans l’ombre les contes licencieux publiés entre 1665 et 1674.


    Deux fables

    Le laboureur et ses enfants




    Travaillez, prenez de la peine :
    C’est le fonds qui manque le moins.
    Un riche laboureur sentant sa mort prochaine
    Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
    « Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
    Que nous ont laissé nos parents.
    Un trésor est caché dedans.

    Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
    Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
    Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août.
    Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
    Où la main ne passe et repasse. »
    Le Père mort, les fils vous retournent le champ
    Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
    Il en rapporta davantage.

    D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
    De leur montrer avant sa mort
    Que le travail est un trésor.

    Et en hommage aux cours de justice :

    Les animaux malades de la peste
    Un mal qui répand la terreur,
    Mal que le Ciel en sa fureur
    Inventa pour punir les crimes de la terre,
    La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
    Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
    Faisait aux animaux la guerre.

    Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
    On n’en voyait point d’occupés
    À chercher le soutien d’une mourante vie ;
    Nul mets n’excitait leur envie ;
    Ni Loups ni Renards n’épiaient
    La douce et l’innocente proie.

    Les Tourterelles se fuyaient :
    Plus d’amour, partant plus de joie.
    Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
    Je crois que le Ciel a permis
    Pour nos péchés cette infortune ;
    Que le plus coupable de nous
    Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
    Peut-être il obtiendra la guérison commune.
    L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
    On fait de pareils dévouements :
    Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
    L’état de notre conscience.

    Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
    J’ai dévoré force moutons.
    Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
    Même il m’est arrivé quelquefois de manger
    Le Berger.

    Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
    Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
    Car on doit souhaiter selon toute justice
    Que le plus coupable périsse.
    – Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
    Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
    Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
    Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
    En les croquant beaucoup d’honneur.

    Et quant au Berger l’on peut dire
    Qu’il était digne de tous maux,
    Étant de ces gens-là qui sur les animaux
    Se font un chimérique empire.
    Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
    On n’osa trop approfondir
    Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
    Les moins pardonnables offenses.

    Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
    Au dire de chacun, étaient de petits saints.
    L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
    Qu’en un pré de Moines passant,
    La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
    Quelque diable aussi me poussant,
    Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

    Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
    À ces mots on cria haro sur le baudet.

    Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
    Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
    Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
    Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

    Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
    Rien que la mort n’était capable
    D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
    Selon que vous serez puissant ou misérable,
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

    lundi 29 avril 2024

    Quand les Français étaient fiers et heureux de lire des livres

    L’effondrement de la lecture chez les plus jeunes suscite l’inquiétude. Le livre imprimé était révéré depuis Gutenberg. Et cette histoire fait comprendre la rupture vertigineuse que nous vivons.

    Pause lecture dans l’herbe, en 1933

    La jeunesse française lit de moins en moins, selon une étude récente du Centre national du livre (nos éditions du 9 avril). Le livre imprimé perd son prestige pour la génération née à l’ère d’internet, qui vit saturée d’écrans. Et seul le recul de l’histoire permet de mesurer ce qui se déroule sous nos yeux incrédules.

    Le mot «livre» vient du latin liber, qui désigne à l’origine la partie de l’écorce de l’arbre utilisée pour porter un texte écrit. Imaginons un Romain cultivé qui, au Ier siècle après J.-C., lisait Virgile. Le lecteur tenait de la main droite le rouleau-livre (volumen) en papyrus d’Égypte et le déroulait de la main gauche à mesure qu’il progressait dans sa lecture. Dès le début du IIe siècle, ce rouleau est supplanté par des pages de parchemin cousues ensemble, moins chères, aptes à contenir davantage de caractères et plus maniables. D’ordinaire, on ne lisait pas en silence, mais à haute voix. Les adeptes de la lecture silencieuse, peu nombreux, étaient parfois regardés comme des originaux. Dans ses Confessions, saint Augustin rapporte avec surprise que l’évêque de Milan, saint Ambroise, lisait ainsi. Ces habitudes de lecture changent au Moyen Âge dans l’occident latin. Dans les monastères, la lecture à haute voix devient collective et cousine du chant liturgique. La lecture à voix basse (ruminatio)a pour but de mémoriser les textes sacrés pour mieux les retranscrire, et s’en nourrir l’âme. Mais il arrive aussi que des scribes monastiques lisent en silence. Aux XIIe et XIIIe siècles, cette dernière façon de lire est adoptée par les universitaires, eux-mêmes des clercs, puis, aux XIVe et XVe siècles, par aristocrates et humanistes. En 1454-1455, le premier ouvrage que Gutenberg choisit de fabriquer avec une presse à imprimer est le livre par excellence dans l’europe de l’époque : la Bible. Grâce à l’imprimerie, une production standardisée, rapide, à grande échelle et à un coût moindre devient possible, et rencontre le désir des humanistes de revenir au texte biblique en écartant les œuvres qui le commentaient. L’humanisme, au XVIe siècle, invite aussi, par la lecture, à redécouvrir les chefs-d’œuvre de l’antiquité et à étancher une soif de savoir nouvelle.

    Montaigne n’éprouve aucun scrupule à annoter les ouvrages de sa bibliothèque pour pallier sa mauvaise mémoire. Au type de lecteurs distingués qu’il représente s’ajoutent des amateurs de romans (de chevalerie, et, surtout au XVIIe siècle, d’amour ou d’aventure). Le nombre de pages ne fait pas peur : Clélie, histoire romaine, de Mme de Scudéry, fait 10 volumes, parus entre 1654 et 1660. D’autres auteurs sont plus «grand public» et il est courant que des paysans ne sachant pas lire s’assemblent, à la veillée, autour d’une figure locale qui leur fait la lecture. Cervantès le dépeint dans Don Quichotte. Au XVIIIe siècle, le nombre de livres en circulation bondit. Une gravure d’après Greuze, La Bonne Éducation (1766), représente une jeune paysanne qui a appris à lire et fait la lecture à ses parents émus. La lecture personnelle devient l’objet d’un investissement affectif nouveau à mesure qu’apparaissent les prémices de l’individualisme. La Nouvelle Héloïse (1761) de Rousseau est un des livres les plus lus de son temps. Les passionnés apprennent par cœur leurs passages préférés du roman, ce qui ne semble pas avoir été le cas à ce degré dans les siècles antérieurs. Des âmes sensibles écrivent à l’auteur, s’épanchent et sollicitent parfois l’honneur d’un entretien. Le grand écrivain devient le directeur de conscience du lecteur, concurrençant le clerc.

    Stendhal, dans Le Rouge et le Noir (1830) dépeint Julien Sorel dévorant le Mémorial de Saint-Hélène jusqu’à en oublier la scierie paternelle qu’il est chargé de surveiller. Le vieux paysan vitupère son fils, qu’il appelle « chien de lisard ». L’étude, donc la lecture, représente plus que jamais, au XIXe siècle, l’accès au savoir et l’espoir d’une ascension sociale. Mais aussi la soif de connaissance par ambition purement intellectuelle. Lycéen, Champollion apprend, outre le latin et le grec, l’hébreu, le syriaque et le chaldéen. Ce goût de l’absolu dans l’ordre de l’esprit, très présent au XIXe siècle, fertile en œuvres à l’ambition prométhéenne, Balzac le décrit dans Louis Lambert (1832). « Dès lors, la lecture était devenue chez lui une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir », écrit l’auteur au sujet de son personnage, pensionnaire chez les Oratoriens de Vendôme. La création d’une école primaire dans chaque commune de plus de 600 habitants, gratuite pour les enfants de familles pauvres, et la constitution d’un corps d’instituteurs (loi Guizot de 1833); les lycées de jeunes filles (loi Duruy de 1867) ; l’école primaire obligatoire, gratuite et laïque (lois Ferry de 1881-1882) font entrer la lecture dans l’ère des masses. Sous la IIIe République naissante, en 1877, un manuel scolaire pour l’apprentissage de la lecture, Le Tour de France par deux enfants, devient le bréviaire de générations d’écoliers. La révérence pour le livre sérieux et le sa(1953), voir se manifestent aussi par les cours du soir pour adolescents (il était courant de travailler dès 13 ans) et adultes dispensés par les « hussards noirs de la République» et des sociétés philanthropiques. En 1900, l’alphabétisation des Français est quasi générale. Toute la nation est entrée dans la culture écrite. Journaux et hebdomadaires fleurissent, proposés à prix modique. Les classiques des belles lettres coexistent avec la littérature populaire et de jeunesse où triomphent des genres anciens, comme le roman d’aventures, ou nouveaux, tel le roman policier (en particulier avec Arsène Lupin de Maurice Leblanc), souvent publié d’abord en feuilleton. La France s’enorgueillit alors de la réputation flatteuse d’être une nation littéraire, en raison d’un lien séculaire entre l’état, la politique et les lettres.

    Des professeurs s’inquiètent pourtant. Avant même la Grande Guerre, «la langue courante s’est altérée, surtout à Paris, sous l’action des articles de journaux écrits à la hâte et par l’adoption de termes de la langue administrative et des expressions barbares ou étrangères employées dans la publicité commerciale », estime en 1933, au soir de sa vie, une figure de la Sorbonne, Charles Seignobos. Le radical poursuit cependant : «Mais l’instruction donnée dans les écoles et l’exemple des écrivains soucieux de la correction du style ont maintenu l’usage de la langue, et même de la prononciation, à peu près conforme à la tradition» (Histoire sincère de la nation française, rééditée chez Bartillat). À la même époque, Georges Duhamel, revenu horrifié d’un voyage aux États-unis, sonne le tocsin dans Scènes de la vie future (1930). À l’en croire, la civilisation de son pays, et donc au premier chef la lecture, sont menacés par les moeurs d’outre-atlantique. « L’Amérique semble prendre à cœur de précéder le reste de l’humanité dans la voie des pires expériences », écrit Duhamel. Tout le heurte aux États-unis : les gratte-ciel, le culte de la voiture, la mécanisation, le matérialisme qu’il croit voir partout. Mais le pire fléau pour Duhamel, c’est le bruit qui tue le silence indispensable à la lecture. L’écrivain soutient aussi que la radio habitue au règne de l’oralité, à l’à-peu-près, au délayage. Le secrétaire perpétuel de l’académie française précise plus tard sa critique : « Les auditeurs lettrés, dès qu’ils écoutent la radio, sont indisposés non seulement par l’extrême confusion des éléments de connaissance répandus au gré des ondes, mais encore par la faible quantité de substance intellectuelle vraiment nutritive qui se trouve diluée dans ce torrent de bruit » (séance publique annuelle des cinq académies, 25 octobre 1938).

    Ces craintes, longtemps, ont paru démenties par les faits. Tout paraît concourir à la bonne santé de la lecture dans la France des Trente Glorieuses : besoin d’évasion de la jeunesse, lancement du livre de poche qualité du lycée et considération pour la littérature. Il en va tout autrement aujourd’hui. La fermeture de la célèbre librairie des PUF, qui trônait place de la Sorbonne à Paris, et son remplacement par un magasin de vêtements en 2006, ont pris valeur de symbole. Au règne des écrans s’ajoutent un déferlement d’anglicismes sans nécessité et un relâchement quasi général de la langue. L’appauvrissement du vocabulaire est manifeste dans les livres pour enfants et le passé simple, proscrit. Dans la traduction de 1955 du Club des cinq et le passage secret, encore vendue dans les années 1970, on lit : «Puis, ce fut le matin du départ. Dans une atmosphère de bruyante allégresse, les élèves de Clairbois achevèrent de boucler et d’étiqueter leurs valises. On attendit ensuite l’arrivée des autocars qui devaient transporter les pensionnaires et leurs bagages à la gare. Les minutes semblaient interminables. Enfin, les lourds véhicules franchirent les grilles du parc et vinrent s’arrêter devant le perron de la pension. Ils furent pris d’assaut en quelques instants par les jeunes voyageuses impatientes.» Or ce passage, dans l’édition de 2006, devient : « Arrive le matin du départ. Dans un brouhaha incessant, les élèves de Clairbois achèvent de boucler leurs valises avant de se précipiter dans les cars qui les emmèneront à la gare.» Plus loin, en 1955 : « Bientôt, les enfants virent déboucher la locomotive, coiffée d’un panache de fumée. » La phrase devient, en 2006 : « Bientôt, les enfants voient déboucher le train. »

    Une partie de la nouvelle génération, née à l’heure d’internet, récuse comme scandaleuse l’idée d’une hiérarchie des livres et des écrivains où trôneraient, à son sommet, les chefs-d’oeuvre de la littérature légués par les siècles. Affirmer la supériorité de Chateaubriand ou de Victor Hugo sur une personnalité « vue à la télé » ou un livre de « dark romance » fabriqué de façon industrielle est souvent ressenti comme une offense à la démocratie. L’égale valeur de tout livre imprimé prend pour de nombreux jeunes gens un caractère d’évidence. Dans ce relativisme général, le libre choix du consommateur doit prévaloir, ce qui autorise toutes les démagogies. Jean-Michel Delacomptée, à qui on emprunte l’exemple du «Club des cinq», l’a souligné dans un magnifique essai, Notre langue française (Fayard, 2018). Il s’inquiète de voir louées, jusque par l’éducation nationale, « des œuvres de fiction publiées depuis peu et qui, outre une valeur incertaine, coincent dans leur époque les juvéniles lecteurs. Ouvrir ces romans, c’est allumer la télévision. Pas seulement celle des séries américaines, mais des “news”, avec une prédilection pour le sanglant, les faits divers sordides, ainsi que pour les drames politiques et les questions sociales toujours abordés sous l’angle du conformisme esthétique et moral. »

    Il demeurera toujours, peut-on espérer, des lieux pour étudier les géants de la littérature, de tous les collèges et lycées qui ont la chance de bénéficier de professeurs de français exigeants jusqu’aux hypokhâgnes et khâgnes. Et il y aura toujours, assurément, des lecteurs pour les chefs-d’œuvre. Reste à savoir combien.