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mardi 26 mai 2026

Pourquoi l'Occident ne comprend rien à l'Islam - Entretien avec Rémi Brague

Quand Rémi Brague — philosophe, historien des idées, professeur émérite à la Sorbonne et à Munich — laisse tomber cette phrase, il ne polémique pas. Il constate. Et c'est précisément ce qui rend cet entretien si rare : un intellectuel qui a passé vingt ans à enseigner la philosophie de langue arabe parle de l'islam sans la complaisance de Vatican II, sans l'idéologie d'Edward Saïd, et sans le confort de l'évitement.

Pendant près d'une heure trente, Ferghane Azihari et Rémi Brague reviennent sur une série de questions que la plupart des médias français refusent encore d'aborder frontalement :
  • Pourquoi le « dialogue interreligieux » ressemble-t-il davantage à un monologue ?
  • Que signifie réellement, pour un musulman, dire qu'il « respecte » Abraham, Moïse ou Jésus ?
  • Pourquoi la simple analyse historico-critique du Coran constitue-t-elle un péril existentiel pour l'islam — bien plus que pour le judaïsme ou le christianisme ?
  • Pourquoi le livre culte d'Edward Saïd, L'Orientalisme, mériterait, selon Brague, d'être « oublié » ?
  • Une réforme de l'islam est-elle envisageable ? Et de quel côté pourrait-elle venir ?

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Rémi Brague : Y a-t-il un islam des Lumières ?

La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane (avec Extrait relatif à l’enseignement classique conservé sous l'Empire romain d'Orient).

Histoire — « On a trop souvent mythifié el-Andalous »  

Contes, légendes, clichés et réalité de l'Espagne musulmane

La liberté moderne vue par Rémi Brague

Rémi Brague — Sur le « vrai » islam

Rémi Brague sur l’islam, la culture classique et l’Europe

Rémi Brague : « Dans les gènes de l’islam, l’intolérance »



Commentaire de l’IDEO (l'Institut d’Études Orientales du Caire) sur l'ouvrage Le Coran des historiens en précise la teneur et la portée :

Si la tradition exégétique musulmane classique considère le Coran comme un point de départ, et s’attache surtout à en expliciter les points obscurs en faisant référence à la vie et aux paroles du Prophète, la tendance contemporaine de nombreux chercheurs en Occident est de le considérer comme un point d’arrivée, c’est-à-dire comme le produit de l’Antiquité tardive, qui recueille des traditions religieuses, philosophiques et culturelles antérieures. Une troisième voie consiste à l’étudier seul, ni dans son contexte antique tardif, ni dans sa réception musulmane. 

Ce Coran des historiens choisit résolument cette deuxième voie, celle de l’Antiquité tardive. (…) La vision de Guillaume Dye sur le Coran est celle d’un texte complexe, composite, ni l’œuvre d’un seul homme, ni livre fermé, mais un recueil ouvert qui se construit très progressivement en discussion avec ce contexte de l’Antiquité tardive.

« Contrairement à l’hagiographie musulmane qui donne au calife ʿUṯmān (m. 35/656) le rôle d’éditeur du texte sous sa version consonantique finale, Guillaume Dye identifie le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (m. 86/705) comme le contexte politique et culturel qui a le plus influencé le texte.

jeudi 21 mai 2026

Déclin historique des capacités cognitives : pour la première fois une génération obtient un score inférieur aux précédentes

Depuis une grande partie du XXᵉ siècle, les sociétés occidentales ont vécu avec une conviction presque évidente : chaque génération serait mieux instruite, plus cultivée et plus performante intellectuellement que la précédente. Cette progression, appelée « effet Flynn », n’avait pourtant rien d’une loi naturelle. Elle résultait d’une amélioration continue des conditions de vie : meilleure alimentation, recul des maladies infantiles, allongement de la scolarité, enrichissement culturel et accès croissant au savoir. Pendant des décennies, les enfants ont grandi dans un environnement plus favorable que celui de leurs parents, ce qui s’est traduit par une hausse progressive des performances cognitives.

Or plusieurs études menées dans les pays occidentaux indiquent aujourd’hui une rupture historique. En Norvège, au Danemark, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne ou aux États-Unis, certaines capacités cessent de progresser et commencent parfois à régresser. Il ne s’agit pas nécessairement d’une baisse uniforme de l’intelligence humaine, mais d’un recul ciblé de compétences fondamentales : compréhension écrite, richesse du vocabulaire, culture générale, raisonnement verbal et capacité d’attention.

Michel Desmurget insiste sur ce point : l’intelligence ne se réduit pas à un chiffre de quotient intellectuel ni à quelques épreuves standardisées. Les aptitudes humaines sont multiples : créativité, intelligence sociale, adaptabilité ou compétences émotionnelles. Toutefois, les capacités qui semblent aujourd’hui fragilisées sont précisément celles qui structurent la pensée approfondie. Le langage ne sert pas seulement à communiquer : il organise la réflexion. Plus une personne possède de vocabulaire, de connaissances et une bonne maîtrise de la langue, plus elle peut comprendre des idées complexes, établir des liens entre elles et exercer son esprit critique.

Plusieurs facteurs semblent converger vers ce déclin. Les pratiques de lecture longue se sont fortement réduites, les échanges verbaux familiaux diminuent, le sommeil se dégrade et les activités récréatives numériques occupent une place croissante. Les environnements numériques actuels privilégient les contenus courts, rapides et émotionnels. Notifications, vidéos brèves, défilement continu et récompenses immédiates entraînent une sollicitation permanente de l’attention.

Pour Michel Desmurget, il devient difficile de considérer les écrans comme un simple facteur secondaire. Sans être l’unique cause, leur rôle paraît de plus en plus solidement étayé. De nombreuses études convergent : une exposition importante aux écrans récréatifs est associée à une baisse de la concentration, des performances scolaires et du temps consacré à des activités intellectuellement structurantes. Des expériences montrent également que l’introduction précoce de téléphones intelligents, consoles ou tablettes peut affecter les capacités attentionnelles.

L’un des effets les plus préoccupants concerne la fragmentation de l’attention. Les outils numériques modernes habituent l’esprit à passer sans cesse d’un stimulus à un autre. Cette hyperstimulation peut améliorer certaines réactions rapides ou formes d’attention visuelle, mais elle ne développe pas l’attention soutenue nécessaire à la lecture, à l’apprentissage approfondi ou à la résolution de problèmes complexes. En d’autres termes, savoir naviguer rapidement entre des contenus ne signifie pas mieux comprendre ni mieux raisonner.

La lecture occupe une place particulière dans cette analyse. Elle constitue l’un des outils les plus puissants du développement intellectuel. Lire enrichit le vocabulaire, améliore l’expression, développe les connaissances générales et favorise la structuration de la pensée. La lecture de romans contribue même à renforcer l’empathie et la compréhension d’autrui. Son recul massif pourrait donc avoir des effets bien plus larges qu’une simple baisse des habitudes culturelles.

Les systèmes éducatifs occidentaux ont parfois renforcé cette évolution en associant modernisation et numérisation. Tablettes, plateformes numériques et enseignement fortement médiatisé ont souvent été présentés comme des solutions d’avenir. Pourtant, les évaluations internationales concluent généralement à des effets modestes ou parfois négatifs lorsque ces outils remplacent les apprentissages fondamentaux. Certains pays nordiques, pionniers dans ce domaine, commencent aujourd’hui à revoir leur stratégie après avoir observé une dégradation des performances en lecture.

À l’inverse, plusieurs pays asiatiques comme Singapour, le Japon ou la Corée du Sud semblent mieux résister à cette tendance. La différence ne tient pas à un rejet de la technologie, mais à son encadrement. Les outils numériques y restent davantage subordonnés aux fondamentaux : lecture, mémorisation, discipline de travail et maîtrise du langage. L’idée est de construire d’abord des bases solides avant d’intégrer massivement les technologies.

L’enjeu dépasse largement l’école. Les compétences intellectuelles constituent une part essentielle du capital humain d’un pays. Innovation, recherche, productivité économique ou qualité du débat public dépendent largement de la capacité des citoyens à comprendre des informations complexes, à exercer leur jugement et à produire de nouvelles connaissances. Une société qui lit moins, mémorise moins et se concentre moins risque aussi de devenir moins créative et moins innovante.

Le véritable problème ne résiderait donc pas dans la technologie elle-même. Ordinateurs, internet ou intelligence artificielle peuvent être de puissants outils lorsqu’ils servent l’apprentissage. Ce qui inquiète davantage est un modèle économique fondé sur la captation continue de l’attention. Les grandes plateformes numériques cherchent avant tout à prolonger le temps passé devant l’écran grâce à des mécanismes conçus pour créer une forme de dépendance. Le débat ne porte donc pas tant sur la technologie que sur l’acceptation d’un environnement numérique conçu pour monopoliser durablement l’attention humaine, y compris celle des enfants.

Et la démographie, l'immigration, la composition des familles ?

L'argumentation de Michel Desmurget met surtout l’accent sur les transformations de l’environnement cognitif : écrans récréatifs, recul de la lecture, sommeil, fragmentation de l’attention et pratiques éducatives. Il raisonne principalement en termes d’environnement culturel et comportemental, davantage qu’en termes de composition démographique.

Toutefois la question du changement démographique parmi les jeunes nous semble légitime, car un changement de composition de population peut influencer certaines statistiques globales. Si une société accueille davantage de familles récemment immigrées (comme l'Occident et à l'inverse de l'Extrême Orient), avec des enfants qui apprennent encore la langue du pays d’accueil, cela peut temporairement affecter des résultats scolaires ou des tests fortement dépendants du langage, du vocabulaire ou des références culturelles. Ce n’est pas une hypothèse absurde : la maîtrise linguistique influence fortement certaines mesures.

Mais plusieurs nuances importantes s’imposent : des baisses ont également été observées chez des populations où les changements migratoires seuls paraissent insuffisants pour expliquer l’ampleur du phénomène. Une étude majeure sur environ 730 000 conscrits norvégiens n’a pas seulement observé un ralentissement puis une baisse des scores ; elle a comparé des frères au sein des mêmes familles. Résultat : les frères plus jeunes obtenaient des résultats inférieurs aux aînés. Cette méthode est importante, car elle neutralise une grande partie des explications liées à la composition globale de la population (immigration, origine familiale, changements démographiques massifs). Autrement dit, si le phénomène apparaît à l’intérieur d’une même famille, il devient difficile de dire : « la moyenne baisse parce que la population a changé ». La population n’a pas changé entre deux frères nés des mêmes parents.

Si la démographie et l'immigration peuvent être des facteurs parmi d’autres, il est difficile d’en faire une explication unique ou dominante sans données précises.

D’ailleurs, plusieurs chercheurs ont discuté d’explications concurrentes ou complémentaires : évolution de la structure familiale, changements éducatifs, inégalités sociales, nutrition, santé, pollution environnementale, baisse de lecture, temps d’écran, etc. Le débat scientifique est plus ouvert que ne le laisse parfois entendre une présentation centrée sur les écrans.

Lorsqu’un phénomène touche une société entière, il faut se demander si la population observée a changé autant que son environnement. Les deux peuvent agir simultanément.

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Face à la dépendance aux écrans : ces parents qui reprennent les choses en main

Baisse du niveau scolaire : la Suède délaisse le numérique et revient aux manuels scolaires

 
 
 

lundi 11 mai 2026

Les élections locales britanniques de mai 2026 : vers une fragmentation grandissante

Les élections locales du 7 mai 2026 en Angleterre ont confirmé, de manière spectaculaire, ce que beaucoup observaient depuis plusieurs années : le système politique britannique traditionnel est en train de voler en éclats. Ni le bipartisme, ni le consensus multiculturaliste des décennies passées n’ont résisté à la réalité démographique et culturelle du pays.Une double percée : Reform UK et les indépendants communautairesD’un côté, Reform UK de Nigel Farage a réalisé une percée historique. Le parti a remporté environ 1 450 sièges de conseillers, obtenu autour de 26-27 % des voix et pris le contrôle de plusieurs conseils, dont Havering à Londres. Ce succès reflète le ras-le-bol d’une grande partie de la population britannique — notamment la classe ouvrière blanche — face à l’immigration de masse incontrôlée, à la pression sur les services publics, au coût du logement et à la dilution perçue de l’identité nationale.


De l’autre côté, les indépendants musulmans (« Muslim Independents ») et candidats communautaires pro-Palestine ont enregistré un bond impressionnant : environ 208 sièges. Ces gains se concentrent dans des zones à forte population musulmane : Tower Hamlets (où Aspire domine), Newham, Bradford, Oldham, Blackburn, Dewsbury, Batley, Waltham Forest, etc. Dans de nombreux districts, le vote s’est structuré explicitement sur des lignes ethniques et religieuses.Vers une fragmentation plus profonde ?Mark Steyn, dans son article The Future Shows Up, a résumé avec sa franchise habituelle ce que beaucoup pensent tout bas. Il cite son ancien collègue Colin Brazier, qui voit dans ces résultats un « point d'inflexion » après lequel la politique de l’Angleterre continentale ressemblera de plus en plus au vote confessionnel de l’Irlande du Nord. 

Mais Steyn va plus loin : selon lui, ce sera
bien pire que les marécages de Fermanagh et Tyrone. Il invite à penser plutôt au Liban ou à l’Afrique du Sud, où la politique est devenue profondément tribale, avec des blocs ethniques ou confessionnels qui se font face dans un équilibre fragile et souvent conflictuel.
 Steyn note que le vote musulman n’a plus besoin du Labour (travaillistes) : après des années où l’on justifiait sous cape certaines compromissions (y compris face à celles des jeunes filles blanches violées en série) par la nécessité de conserver ce vote, les indépendants musulmans s’émancipent et conquièrent directement le pouvoir local. Dans les districts plus petits, ils n’ont même plus besoin d’alliances avec les « woke liberals » pour gagner.Vers des ghettos politiques ethniquement homogènes ?C’est la question la plus inconfortable. Lorsque des quartiers ou des villes entières votent massivement selon des critères ethniques ou religieux, on assiste à la formation de blocs politiques ethniquement et confessionnellement homogènes. Ce phénomène constitue un échec patent du modèle multiculturaliste britannique promu depuis les années 1960-1970. Au lieu d’une intégration dans une culture commune, on voit se consolider des communautés parallèles qui exercent un poids politique croissant. Le clientélisme communautaire risque de s’intensifier, au détriment de l’intérêt général.

Reform UK attire, de son côté, une partie des minorités bien intégrées (notamment indiennes, sikhes chinoises ou hindoues) qui rejettent le séparatisme. Le parti martèle un message clair : assimilation ou retour au pays. Ce positionnement « civico-nationaliste » lui permet d’élargir son électorat sans renier son cœur de cible.
Peut-on s’en sortir par les élections ?Steyn pose la question essentielle : est-il encore possible de voter pour sortir de cette situation ? 

De plus en plus improbable, selon lui, même si l’on peut toujours voter pour s'y enfoncer plus profondément. 

Il prend l’exemple des Américains : beaucoup refusent de voir l’Iran — dirigé par des chiites duodécimains millénaristes — disposer de l’arme nucléaire, et considèrent ce régime comme une menace existentielle. 

Pourtant, ces mêmes Américains ont élu à New York, en 2025,
Zohran Mamdani, un maire chiite duodécimain, pour diriger la ville emblématique des États-Unis et présider aux commémorations du 25e anniversaire du 11 septembre.


Cette contradiction illustre la difficulté : les électeurs occidentaux acceptent souvent chez eux ce qu’ils jugent inacceptable ailleurs. 

Les tendances démographiques (natalité différentielle et immigration continue) amplifient ces dynamiques année après année.
Le Parti travailliste de Keir Starmer a subi une déroute sévère, tout comme les conservateurs. Le paysage est désormais multipolaire et fragmenté. Ce qui se joue dépasse les élections locales. Il s’agit de savoir si la Grande-Bretagne parviendra à maintenir une cohésion nationale ou si elle va se balkaniser progressivement en enclaves ethniques et religieuses, chacune avec ses propres règles de facto. Les élections de 2026 ne sont qu’un avant-goût.

Le futur, comme le dit Steyn, est déjà là. Reste à voir si les Britanniques — et plus largement les sociétés occidentales — auront le courage d’en tirer les conséquences avant que la fragmentation ne devienne irréversible.

vendredi 8 mai 2026

« J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. »

À l’occa­sion de la dis­pa­ri­tion de Natha­lie Baye, le Monde rap­por­tait cette confes­sion de la comé­dienne: « J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. » On ignore ce qui, chez ces parents qu’elle décri­vait comme des gens « en per­pé­tuelle crise d’ado­les­cence », rele­vait de la simple inca­pa­cité à édu­quer, de l’aller­gie à l’idée même de trans­mis­sion, ou de la volonté de pré­ser­ver leur fille de toute forme de norme sociale ou de croyance col­lec­tive. Quoi qu’il en soit, la phrase de Natha­lie Baye résonne comme un diag­nos­tic d’une sin­gu­lière per­ti­nence alors que, depuis des décen­nies, les socié­tés occi­den­tales sont sou­mises à cet impé­ra­tif mor­ti­fère de la “décons­truc­tion”.

Le mot fait son appa­ri­tion dans les années 1950, dans les tra­duc­tions françaises du phi­lo­sophe alle­mand Mar­tin Hei­deg­ger, qui y voyait une méthode de “démon­tage” des concepts phi­lo­so­phiques pour les reprendre à neuf. Le terme a été ensuite “popu­la­risé”, si l’on peut uti­li­ser ce terme à pro­pos d’un pen­seur aussi abs­cons, par le Français Jacques Der­rida, qui y voyait une méthode pour révé­ler le sens pro­fond d’un texte au-delà des mots uti­li­sés. Il a été ensuite gal­vaudé, deve­nant l’une des tartes à la crème de la mou­vance wokiste, jusqu’à San­drine Rous­seau se van­tant d’être la com­pagne d’un « homme décons­truit ». Arra­chée à la phi­lo­so­phie et à la séman­tique pour s’appli­quer aux champs de la socio­lo­gie, de l’éco­no­mie, de la poli­tique, de l’his­toire, la décons­truc­tion a pour voca­tion d’y déni­cher un ensemble de méca­nismes et de struc­tures qui se cachent der­rière l’appa­rence des mots et l’habi­tus des moeurs et des cou­tumes, les­quels ne seraient qu’autant de cache-sexes de pro­ces­sus d’oppres­sion, de domi­na­tion, d’exploi­ta­tion — des mino­ri­tés par la majo­rité, des femmes par les hommes, des “raci­sés” par les Blancs, des pro­lé­taires par les pos­sé­dants, des peuples colo­ni­sés par les Occi­den­taux, etc.

Dans sinon le meilleur du moins “le moins pire” des cas — celui de Natha­lie Baye —, cette décons­truc­tion a mis en place ce “culte de rien” dont elle par­lait — c’est-à-dire un grand “no man’s land”, ou plu­tôt “no woman’s land” pour res­ter dans le champ lexi­cal wokiste, de croyances, un grand désert de valeurs, de prin­cipes et d’idéaux. D’où que tant de nos contem­po­rains semblent errer dans l’exis­tence à la manière de feuilles mortes, inca­pables de trou­ver un sens à leur exis­tence et sou­mis à tous les vents de la mode, du consu­mé­risme et du prêt-à-pen­ser. D’où, puisque l’homme a onto­lo­gi­que­ment besoin de croire en quelque chose, qu’il se trouve des idéaux de sub­sti­tu­tion dans tous les dik­tats de l’époque : tri sélec­tif, anti­spé­cisme mili­tant ou hygié­nisme obses­sion­nel, qui sont les reli­gions de sub­sti­tu­tion que se sont trou­vées nos temps misé­rables.


Car, bien sou­vent aussi, la décons­truc­tion ne débouche pas sur le néant, mais sur une construc­tion inver­sée: l’“homme décons­truit” n’est jamais qu’un homme qui a été recons­truit selon des pré­sup­po­sés inverses. L’objec­tif de la décons­truc­tion n’est pas de faire de chaque être une page vierge où il puisse exer­cer sa liberté en écri­vant ce que bon lui semble, mais d’y impri­mer en carac­tères gras le petit livre rouge de l’époque, inclu­sif, citoyen, éco­res­pon­sable, fémi­niste et dégenré, anti­ra­ciste, déco­lo­nial et iden­ti­taire.

Au pas­sage, l’homme décons­truit et recons­truit selon le Mec­cano pro­gres­siste n’aura pas seule­ment rem­placé des sté­réo­types par d’autres : il aura bazardé une anthro­po­lo­gie fon­dée sur la nature humaine et jeté aux orties des normes, des us et des cou­tumes for­gés par une tra­di­tion mil­lé­naire, fruits de l’expé­rience, des erreurs, des tâton­ne­ments et des réus­sites de cen­taines de géné­ra­tions, pour les rem­pla­cer par des idéaux en matière plas­tique, aussi pas­sa­gers que déri­soires, qui per­mettent seule­ment de construire une idéo­lo­gie, mais en aucun cas une per­son­na­lité — et encore moins une société tour­née vers le bien com­mun. Culte de rien et recons­truc­tion pro­gres­siste convergent vers une même catas­trophe : la déci­vi­li­sa­tion. Natha­lie Baye ne savait pas à quel point elle avait rai­son : il est urgent de décons­truire la décons­truc­tion, pour pas­ser de la déci­vi­li­sa­tion à la reci­vi­li­sa­tion.

Texte de Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles

mardi 7 avril 2026

« Pourquoi ne parle-t-on jamais de la responsabilité des Africains dans l’esclavage des leurs ? »

La résolution votée le 25 mars dernier par l’assemblée générale de l’ONU pour qualifier la traite atlantique et l’esclavage des Africains de « plus grave crime contre l’humanité » omet curieusement la traite arabo-musulmane et, plus encore, la traite intra-africaine. Marie-Claude Mosimann-Barbier revient sur ce dossier, elle est maître de conférences honoraire de l’École normale supérieure de Paris-Saclay, membre du GRER (groupe de recherche sur le racisme et l’eugénisme) de l’université Paris-Cité.

Le 25 mars, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution qualifiant  la traite atlantique et l’esclavage des Africains  de « plus grave crime contre l’humanité ». L’objectif est clair : cette condamnation doit ouvrir la voie à des réparations financières. Les réactions dans la presse ont été nombreuses : une majorité, faisant fi de l’histoire, s’en félicitait, et quelques-uns soulignaient la coutumière invisibilisation de la traite arabo-musulmane , ce « tabou bien gardé » comme la qualifie l’anthropologue algérien et spécialiste de l’Islam Malek Chebel. 

Toutefois, le rôle du  Ghana comme initiateur de la résolution n’a fait réagir personne alors qu’il existe un deuxième tabou encore mieux gardé : le rôle actif dans la traite de plusieurs ethnies africaines, dont les Ashantis, dans l’actuel Ghana. En effet, si les acheteurs [pour ce qui est de la traite atlantique] étaient européens, les vendeurs étaient africains. Les Européens ne s’aventuraient pas à l’intérieur des terres mais achetaient les esclaves à des partenaires africains. D’une part, l’insalubrité des zones intérieures avait découragé les quelques Portugais qui s’y étaient aventurés et, d’autre part, depuis les débuts, au VIIe siècle, de la traite transsaharienne, des Africains vendaient des esclaves aux Arabo-musulmans. Lorsque le commerce triangulaire se mit en place, des vendeurs existaient déjà mais, avec une demande européenne croissante, de nombreuses ethnies africaines s’impliquèrent activement dans la traite atlantique.


Ceci s’inscrit dans une dimension historique peu connue qui est la longue existence de l’esclavage en Afrique. C’est Olivier Pétré-Grenouilleau qui, le premier, le porta à la connaissance du grand public, dans son remarquable livre Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, lequel suscita un torrent d’indignations et d’attaques à sa sortie en 2004. Il expliquait que, bien avant l’arrivée des Européens et le développement de la traite atlantique, l’esclavage interne était une réalité structurelle dans la plupart des sociétés africaines ; c’était une institution intégrée aux structures économiques, sociales et politiques locales. 

Dans les nombreuses guerres intertribales, le vainqueur avait le droit d’asservir les vaincus et, par ailleurs, dans la mesure où la prison n’existait pas, des individus pouvaient être réduits en esclavage à la suite de dettes ou de comportements tribaux répréhensibles. Selon Pétré-Grenouilleau, l’esclavage interne concernait une part importante de la population en Afrique de l’Ouest, où jusqu’à 60 % des individus pouvaient être en situation d’esclavage ou de dépendance à la fin du XIXe siècle. On peut considérer que l’existence de cet esclavage interne a facilité la traite transatlantique, dans la mesure où les Européens ont pu s’appuyer sur des réseaux et des pratiques locales pour se procurer des captifs. Plusieurs rois ou chefs africains ont donc joué un rôle actif dans la fourniture d’esclaves aux négriers européens.

Renforcer le pouvoir économique et politique des élites africaines

C’est le royaume du Dahomey (actuel Bénin) qui est considéré comme le plus impliqué dans la vente d’esclaves aux Européens, notamment via le port de Ouidah. Les rois du Dahomey ont institutionnalisé la traite et mené des razzias pour capturer des esclaves dans les régions voisines. Dans son livre L’Esclavage, l’histoire à l’endroit, Bernard Lugan écrit que le roi Tegbessou «vendait chaque année 9000 esclaves aux négriers européens et il en retirait des revenus supérieurs à ceux de Liverpool ou de Nantes, et quatre à cinq fois plus élevés que ceux des plus riches propriétaires terriens d’Angleterre ».

Dans le niveau d’implication, le Dahomey est suivi de près par le royaume Ashanti, qui correspond à peu près à l’actuel Ghana, dont le ministre des Affaires étrangères réclame réparation ! Ce puissant royaume a livré un grand nombre de captifs, issus de guerres ou de razzias, aux négriers européens sur la Côte de l’Or. Plusieurs cités-États yoruba (actuel Nigeria), comme Oyo, ont participé activement à la traite, vendant des prisonniers de guerre ou des Africains razziés. Le Royaume du Kongo avec, en particulier, son roi Alphonse Ier , ou encore la reine Njinga en Angola, ont fourni de nombreux esclaves aux Portugais, entraînant le développement des ports de Luanda et Loango. Des marchands et chefs igbo (Nigeria) ont vendu des esclaves via le port de Calabar, autre grand point de départ de la traite atlantique. Les chefferies douala (Cameroun) ont organisé des razzias et vendu leurs captifs, de même que les souverains des royaumes de la côte sénégambienne, comme le roi Amony.

On peut dire que les élites de l’Afrique de l’Ouest ont utilisé la traite pour renforcer leur pouvoir économique et politique, en échangeant des esclaves contre des armes, des tissus, de l’alcool et d’autres biens européens. Si cette participation africaine à la traite atlantique était une réponse à la demande européenne, elle a aussi été une stratégie locale de pouvoir et d’enrichissement. De ce fait, la demande du Ghana paraît un peu surréaliste : comment le vendeur peut-il s’exonérer de toute responsabilité dans la traite pour accabler le seul acheteur ?

La situation était au départ la même dans l’est de l’Afrique, côté océan Indien. Pour avoir beaucoup travaillé sur les explorateurs britanniques chargés, à partir de 1850, par la Société royale de géographie de cartographier cet intérieur encore inconnu, de trouver les grands lacs et accessoirement de trouver les sources du Nil, j’ai pu observer la même démarche de départ. Jusque dans les années 1830, les traitants arabo-musulmans et leurs agents côtiers swahilis s’approvisionnaient en esclaves auprès de tribus alliées : en particulier les Yao au sud et les Nyamwezi à l’est du lac Tanganyika. La situation allait par la suite changer et voir une recrudescence meurtrière de la traite arabo-musulmane.


Un «génocide voilé»

En effet, à compter de 1830, la demande en ivoire augmentant fortement et les plantations de  Zanzibar se développant, les besoins en esclaves augmentèrent et les Arabo-musulmans décidèrent de prendre les choses en main : ils ouvrirent des voies d’accès vers les grands lacs et mirent en place une logistique de stations-relais pour les caravanes où entreposer ivoire et esclaves (l’or blanc et l’or noir) avant de les conduire à la côte. 

Les explorateurs successifs croisent de longues files d’Africains enchaînés, tués s’ils ne pouvaient plus avancer, marchant pendant des semaines pour être acheminés vers Zanzibar, Kilwa et Mombasa, avant que les survivants ne soient transportés vers les marchés du Moyen-Orient, de l’Inde et de l’océan Indien. Pour faciliter la capture, les traitants mettaient le feu au village sur trois côtés et se saisissaient ainsi aisément de ceux qui tentaient de s’échapper. Livingstone, quand il atteint le lac Nyassa, (l’actuel lac Malawi) découvre, atterré, que le lac est traversé en permanence par des dhows, boutres chargés d’esclaves, et que de nombreux cadavres flottent au fil de l’eau. Dans les vingt années entre 1855 et 1875, des régions entières se trouvèrent vidées de leurs habitants.

L’explorateur Verney Cameron, envoyé au secours de Livingstone, alertait le gouvernement britannique par ces mots : Traverser les ruines de tant de villages abandonnés, qui abritaient autrefois des gens heureux, était d’une tristesse indescriptible. Où étaient passés ceux qui les avaient construits et avaient cultivé les champs environnants ? Où ? Emmenés comme esclaves, massacrés par des scélérats [...], ou morts de faim et de maladie dans la jungle.  L’Afrique se vide de son sang par tous ses pores. Ce pays riche […] voit sa population […] décimée jour après jour par la traite et les guerres fratricides (ma traduction). Précisons ici que les sociétés de l’Afrique précoloniale n’avaient rien de rousseauistes mais que les guerres intertribales étaient récurrentes.

L’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye n’hésite pas à parler de « génocide voilé » pour désigner les horreurs de la traite arabo-musulmane. Comment expliquer, malgré des faits historiques indéniables, ce refus de la prendre en considération ? D’abord peut-être parce qu’elle n’est pas l’œuvre d’États identifiables auxquels on peut demander des réparations (à l’exception d’Oman qui a colonisé Zanzibar - et la côte swahilie - et a asservi toute la population de l’île) ; ensuite, parce qu’un grand nombre d’esclaves mâles étaient castrés, au prix d’ailleurs d’une mortalité effrayante, et ne pouvaient donc pas se reproduire ; enfin parce que ces esclaves étaient répartis dans de nombreuses régions : Égypte, Arabie, Moyen-Orient et jusque dans les sultanats indiens, ce qui n’a pas permis la formation d’entités demandant réparation.

Comment conclure ? D’abord qu’il serait souhaitable que les Africains reconnaissent avoir joué un rôle central dans les deux traites, comme pourvoyeurs, intermédiaires ou organisateurs, et que ce sujet cesse d’être tabou ou marginalisé dans les récits historiques. Par exemple, contrairement à Pétré-Grenouilleau, les auteurs du bel ouvrage collectif récent, Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée (Seuil, 2021), évoquent la participation active des Africains mais sans s’y attarder. Comme le titre l’implique, ils se concentrent davantage sur une histoire comparée des systèmes esclavagistes que sur les mécanismes internes africains. De toute façon, il reste malséant de remettre en cause les récits victimaires dominants.

On ne peut que déplorer en outre qu’en ces temps de violence, l’ONU ne se consacre pas avant tout à remplir sa fonction première, à savoir éviter les conflits majeurs et favoriser la coopération entre pays, plutôt que de passer du temps à hiérarchiser les crimes passés. Peut-être faudrait-il aussi que les membres de l’ONU, ainsi que bon nombre de politiques, quittent leur bulle idéologique et se plongent dans une étude approfondie de l’histoire.

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mardi 31 mars 2026

Les Occidentaux fuient leur pays en nombre record

On assiste selon The Economist à une augmentation rapide de l’émigration à partir des pays occidentaux, qui atteint aujourd’hui des niveaux inédits et pourrait avoir des conséquences économiques et politiques durables.

À partir d’un exemple symbolique, celui de l'ancienne Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern désormais installée en Australie, l’article de l'hebdomadaire londonien souligne que l’attention publique se concentre presque exclusivement sur l’immigration vers l'Occident, alors même que les départs explosent. Faute de statistiques fiables, le phénomène est mal mesuré, mais une estimation couvrant 31 pays occidentaux suggère qu’environ 4 millions de personnes ont quitté leur pays en 2024, soit une hausse d’environ 20 % par rapport à la période pré-pandémique.

 


Cette augmentation est généralisée : Canada, Nouvelle-Zélande, Suède, Italie ou encore Islande enregistrent des hausses marquées de départs. Même les États-Unis, malgré des données imparfaites, seraient concernés. Une partie du phénomène s’explique par un effet de rattrapage après les années 2022-2023, marquées par une forte immigration temporaire. Toutefois, les citoyens eux-mêmes émigrent davantage, en particulier les jeunes diplômés, qui sont nettement plus enclins à partir.

La majorité de ces expatriés ne quittent pas l’Occident, mais se déplacent au sein de celui-ci, alimentant ce que l’article appelle une « économie des expatriés ». Les États-Unis attirent une part importante de ces flux, notamment dans les secteurs technologiques, tandis que certains pays plus petits, comme les Pays-Bas, bénéficient aussi de ces mouvements.

Trois grandes causes expliquent cette dynamique:

  • D’abord, la pandémie a banalisé le travail à distance, rendant possible une mobilité géographique accrue.
  • Ensuite, la fiscalité joue un rôle croissant : l’augmentation des impôts sur les hauts revenus incite certains à s’installer temporairement dans des pays plus avantageux. 
  • Enfin, le facteur politique est déterminant : une défiance croissante envers les systèmes politiques pousse des individus de sensibilités diverses à chercher ailleurs un environnement plus conforme à leurs attentes. 
Des travaux universitaires suggèrent même un lien entre déclin démocratique et hausse de l’émigration.

Les conséquences pour les pays d’origine peuvent être lourdes : perte de talents, manque à gagner fiscal, fragilisation des finances publiques, voire dégradation de la qualité démocratique, les individus les plus ouverts ou qualifiés étant souvent ceux qui partent. Toutefois, cette dynamique a aussi un revers positif : les pays d’accueil bénéficient de ces compétences, et une partie des expatriés finit par revenir, apportant avec elle capital, savoir-faire et réseaux.

Ainsi, loin d’être un simple phénomène marginal, l’essor de l’émigration occidentale redessine en profondeur les équilibres économiques et humains au sein du monde développé, tout en renforçant l’interconnexion globale des sociétés.

samedi 27 décembre 2025

Une période optimiste pour les gens de « droite » ?


lundi 17 novembre 2025

Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle sur la télévision d'État canadienne (SRC)

Les propros de René Lévesque sur les deux ministères de l'immigration :

 

Bock-Côté relève un passage du dernier livre de Ruba Ghazal, co-porte-parole du parti d'extrême gauche QS : 

Entretemps, le nouveau Premier ministre du Canada, l'irlando-britanno-canadien Mark Carney se félicite du fait que près de la moitié de la population du Grand-Toronto soit des étrangers (naturalisés) : « Ils nous enrichissent ».

jeudi 30 octobre 2025

« Nous ne sommes pas en URSS, mais... »

Question. — De livres en livres, d’articles en d’articles, vous ne cessez de pointer la dérive autoritaire, voire totalitaire du camp progressiste. Dans Les Deux Occidents (La Cité), vous allez jusqu’à présenter la victoire de Trump comme une libération et expliquer que le monde occidental est désormais divisé en deux blocs antagonistes : un nouveau rideau de fer séparerait l’Amérique trumpienne d’une Europe dominée par des forces d’« extrême centre ». Avez-vous vraiment le sentiment que l’Union européenne est en train devenir la nouvelle Allemagne de l’Est ou la nouvelle Union soviétique ?

Bock-Côté. — Je n’ai jamais dit que Trump était une libération, mais qu’une bonne moitié de l’Amérique, au moins, l’a vécu ainsi. Le wokisme était devenu tyrannique. Le commun des mortels ne comprenait pas la banalisation de la censure à grande échelle pour lutter contre la « haine », qu’on traite les enfants comme les cobayes de la théorie du genre, qu’on institutionnalise le racisme antiblanc à travers le paradigme du DEI (diversity, equity, and inclusion, une expression résumant les trois principes établis pour promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations envers des groupes historiquement minoritaires ou minorisés, NDLR), qu’on légitime une immigration massive devenue inassimilable ou que la puissance américaine se perde dans une forme de guerre perpétuelle pour assurer la promotion de la « démocratie » dans le monde. Alors le commun des mortels s’est révolté en votant pour un homme improbable, extravagant, brutal, qui dira le contraire, entendant renverser la table. Cette victoire de la révolte populiste au cœur de l’empire, à Washington, a fait paniquer la nomenklatura européenne, qui s’est jurée d’empêcher la victoire des insurgés chez eux, et qui aujourd’hui, entend verrouiller les institutions politiques, sous le signe de l’État de droit, pour à tout prix empêcher les populistes d’arriver au pouvoir. Je crois que nous parlerons de ces moyens dans notre entretien.

lundi 27 octobre 2025

Mathieu Bock-Côté : « Ce que Trump peut nous apprendre »

Dans son nouvel essai, « Les Deux Occidents – de la contre-révolution trumpiste à la dérive néosoviétique de l’Europe occidentale », le sociologue québécois analyse les causes profondes de l’élection de Trump et ses répercussions au sein de l’Union européenne. Le monde occidental va-t-il se fracturer en deux blocs antagonistes : l’Amérique trumpienne d’un côté et l’Europe dite “progressiste” de l’autre ? Texte d'Alexandre Devecchio paru dans le Figaro Magazine.


« Il faut avoir le courage de l’avouer, Madame : longtemps nous n’avons point compris la révolution dont nous sommes les témoins ; longtemps nous l’avons prise pour un événement. Nous étions dans l’erreur : c’est une époque. » Cette observation faite par le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre à la marquise de Costa en 1794 pourrait avoir été écrite aujourd’hui pour décrire le phénomène Trump. En 2015, la plupart des observateurs ont interprété l’élection du 45e président américain comme un accident de l’Histoire. En 2020, sa défaite, suivie de l’attaque du Capitole, pouvait laisser penser que la parenthèse était définitivement refermée. Que l’ordre mondial, tel que nous le connaissions jusqu’alors, allait être rétabli. Mais il y a un an, le 5 novembre 2024, malgré quatre inculpations et une condamnation en justice, l’homme à la crinière orange est sorti vainqueur de l’élection présidentielle américaine pour la deuxième fois. Avec plus de voix qu’en 2016 et en l’emportant dans les sept États clés. Pour la première fois en vingt ans pour un Républicain, Trump a même remporté le vote populaire. Ainsi que les pleins pouvoirs au Congrès. À la vice-présidence était propulsé l’un des cerveaux de l’idéologie Maga en la personne de J. D. Vance, signe du contrôle désormais sans partage de Trump sur le Parti républicain. Non seulement sa victoire était incontestable, mais d’une ampleur que personne n’avait imaginée. Même les plus sceptiques devaient admettre leur erreur. Trump n’était pas un « accident », mais le début d’une nouvelle ère. Un changement d’époque, aurait écrit Joseph de Maistre. Symbole de ce basculement, la cérémonie d’investiture du 47e président des États-Unis, le 20 janvier 2025, où, pour reprendre la formule du journaliste David Thomson, une partie de ses opposants d’hier (les géants de la tech, l’Amérique corporate) « ont fait la queue pour embrasser la bague de Donald Trump et lui prêter allégeance ».

La fin de la fin de l'histoire

jeudi 31 juillet 2025

Émission de CO2 par pays

Asie en pleine industrialisation, Occident en déclin économique relatif.




Tout nouvel immigrant au Canada (ne provenant pas des États-Unis) augmente les émissions de CO2 planétaires puisqu'il en consommait nettement moins dans son pays d'origine.

lundi 14 juillet 2025

Surproduction d'« élites » conjuguée à un appauvrissement de masse ?

En France, comme dans le reste de l’occident, les jeunes sont de plus en plus nombreux à être diplômés. En l’absence d’un nombre suffisant de postes à pourvoir, cela engendre de la frustration et crée, in fine, des dynamiques dangereuses, alerte l’anthropologue américain Peter Turchin, auteur du succès de librairie Le Chaos qui vient.

LE FIGARO. — En France, le taux de réussite au baccalauréat général est d’environ 96 %. On observe le même phéno­mène dans l’ensei­gnement supé­rieur : 40 % des 25-34 ans détiennent un diplôme de niveau licence (bac + 3) ou plus, contre 16 % des 55-64 ans. Cette tendance se retrouve-t-elle dans le reste du monde occidental ? Pourquoi ?

PETER TURCHIN. — Oui, c’est une tendance générale observée dans une grande partie du monde occidental. Aux États-unis, par exemple, la proportion de diplômés du lycée accédant à l’université est passée de 15 % dans les années 1950 à plus de 60 % dans les années 2020. Cette augmentation est souvent expliquée par la restructuration économique - le passage d’une économie industrielle à une économie fondée sur la connaissance -, qui a accru la demande de main-d’œuvre diplômée.

Elle résulte également de décisions politiques visant à élargir l’accès à l’éducation et d’un changement culturel associant l’enseignement supérieur à l’ascension sociale et à l’épanouissement personnel. Mais, dans mon livre Le Chaos qui vient (Élites, contre-élites et la voie de la désintégration politique publié au Cherche-midi), je soutiens que le désir d’échapper à l’appauvrissement, qui s’est développé au cours des quatre à cinq dernières décennies, est un moteur supplémentaire, et puissant.

— La valeur symbolique, mais surtout marchande, des diplômes s’en retrouve-t-elle affectée ?

— Oui, bien sûr. Plus les diplômes deviennent courants, plus leur valeur - à la fois symbolique et économique - diminue. Ce qui était autrefois un signe distinctif est désormais perçu comme un minimum requis. Cela conduit à une inflation des diplômes, où des qualifications de plus en plus élevées sont nécessaires pour accéder aux mêmes postes. Le rendement économique du diplôme universitaire a chuté ces dernières décennies, et est actuellement très proche de zéro.

Quel est le résultat de tout cela ? Une génération de jeunes très diplômés, souvent endettés, aux perspectives économiques limitées et de plus en plus désabusés.

— Cette massification des études et de l’accès aux diplômes présente donc un risque ?

— Oui, et le risque principal se résume dans ce que j’appelle la « surproduction d’élites ». Si de plus en plus de personnes obtiennent des diplômes du supérieur et nourrissent ainsi de grandes aspirations, le nombre de postes prévus pour ces élites - emplois prestigieux, mandats politiques, postes dans les grandes universités - n’augmente pas au même rythme. Cela provoque donc une concurrence accrue entre élites et, par un effet boule de neige, un ressentiment chez les individus en déclin social, dont certains deviennent des contre-élites remettant en cause la légitimité des institutions en place. Historiquement, cette dynamique a souvent été un facteur majeur d’instabilité politique, comme ce fut le cas avant les révolutions de 1848.

— La frustration des élites peut-elle s’ajouter à l’irritation des masses situées en bas de la pyramide sociale ?

— Oui, tout à fait. De nombreux aspirants frustrés, qui se sentent exclus du statut élitaire, se radicalisent politiquement. Ces contre-élites canalisent le mécontentement populaire en devenant les leaders ou les organisateurs de mouvements radicaux, aussi bien à gauche qu’à droite. La combinaison de la surproduction d’élites et de l’appauvrissement des masses crée une dynamique explosive. L’ascension de Donald Trump - et des mouvements populistes plus larges aux États-unis et ailleurs - peut d’ailleurs être comprise comme le résultat de ces pressions jumelées. D’un côté, nous avons un groupe croissant d’élites frustrées et de contre-élites qui rejettent l’ordre politique établi. De l’autre, une classe ouvrière et moyenne qui se sent économiquement sous pression et culturellement aliénée. Trump a su tirer parti des deux : en offrant du statut et une voix aux groupes marginalisés, tout en sapant les institutions traditionnelles. Ce phénomène n’est pas propre aux États-unis ; il s’inscrit dans un cycle démographique et structurel d’instabilité plus large.

— En quoi cela peut-il être un facteur de déstabilisation pour les sociétés ?

— Lorsque la surproduction d’élites coïncide avec l’appauvrissement des masses, et avec une fragilité croissante de l’État (dette publique incontrôlée, effondrement de la confiance institutionnelle), cela crée un terrain fertile à l’instabilité. On observe une polarisation politique accrue, des manifestations de rue, une augmentation du terrorisme, des émeutes violentes, et un soutien renforcé aux figures autoritaires ou antisystèmes. Historiquement, ces périodes de forte instabilité ont souvent précédé de grands bouleversements : révolutions, voire guerres civiles. Si les issues spécifiques diffèrent d’un pays à l’autre, les dynamiques sous-jacentes sont d’une cohérence alarmante.

— Dans ces conditions, le chaos est-il inévitable ?

— Non, le chaos n’est pas inévitable, mais il devient un risque réel et croissant tant que les pressions structurelles sous-jacentes ne sont pas traitées. Dans 10 % à 15 % des cas historiques que nous avons étudiés, les élites ont su se rassembler et adopter des réformes qui ont fini par désamorcer la crise sans guerre civile ni révolution majeure. La clé est de comprendre qu’il s’agit de problèmes systémiques nécessitant des solutions systémiques. Les ignorer, ou ne traiter que les symptômes, accélérera la trajectoire vers l’effondrement de l’état.

Source : Le Figaro

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